‹ L'InternéChapitre 1 sur 3 · MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

DUE V IVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, iC» A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Droits de reproduction et de traduction réservé»

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PRÉFACE

Dans les plus mauvais jours du mois sombre , à l’heure où la peur et le silence enveloppaient la France d’un crêpe funèbre, un vieil artiste avait

posé sur les bords de l’Océan la chambre obscure inventée par Daguerre, et cherchait à reproduire un spectacle effrayant dans sa lugubre simplicité.

Pli É FACE.

11 y avait dans le port du Havre une frégate en partance pour des régions inconnues. Les écoutilles étaient fermées; dans la prison flottante on n’entendait pas une plainte, un gémissement, une prière. Officiers et matelots , semblables à des fantômes , attendaient le signal du départ, mornes et résignés.

Enfin, la carène obéissante au flot qui gronde se perdit dans la brume en deux tours de roue, et la fumée disparut dans le nuage. Personne en ce moment sur la jetée; pas une voile à l’horizon.

L’homme ici présent n’avait jamais rêvé que tant de douleur et de désespoir

PRÉFACE

ni

pussent tenir dans col étroit espace; il regardait encore au moment où rien n’était plus.

Rentré chez lui, son premier soin fut de s’assurer si la triste image était ressemblante?...

A peine il entrevit le mouvement des vagues, sous la nue. un brin de fumée, et le triste sillon qui va diminuant toujours.

« Les malheureux! se disait-il, les voilà partis pour un exil impitoyable. Ils n’ont pas rencontré sur leur chemin l’adieu même de leurs amis ! Pas une voix sympathique, et pas une main qui leur soit tendue. Ils ignorent dans quelles régions.

PREFACE

cette longue bière entraîne leurs destinées déplorables!... »

Le lendemain, toutes ses préparations étant faites, et la plaque argentée ayant reçu son dernier baptême, il voulut revoir Limage errante sur l’immensité...

La plaque argentée avait à peine conservé l’ombre agitée et légère. L’espace avait tout dévoré. Mais quelle fut son épouvante, lorsqu’on levant les yeux, il découvrit au sommet de la falaise une vision douloureuse, sur laquelle, certes, le photographe ne comptait pas !

De ces hauteurs voisines du ciel, une femme au désespoir tentait de se précipiter, et c’était à grand’peine si deux

PRÉFACE

personnages, encore très-apparents : une femme âgée, un vieillard, arrachaient â la mort cette humble victime.

Ce désespoir, respecté par le rayon qui avait emporté tout le reste, était comme une révélation soudaine de ces représailles qui n’avaient pas laissé plus de traces sur le flot de l’Océan, que dans la mémoire des persécuteurs.

Cependant quelle plus cruelle explication de ce départ sans pitié , pour un exil sans espoir?

Je ne sais comment il se fit que cette image incomplète arriva dans mes mains, tremblantes d’une ineffable émotion. En vain je l’éloignais de ma vue... hé-

PRÉFACE

las! mes yeux y revenaient toujours.

Après bien des hivers d’un pareil supplice, il advint qu’un jour de l’été brûlant, fouillant dans le musée intime que chacun de nous possède en son logis, je retrouvai cette plaque où rien n’était resté. Le drame au sommet de la falaise n’était plus qu’une ombre, et la jeune femme au désespoir avait disparu.

A peine si la vaine apparition du père et de la mère était représentée par deux mains levées au ciel. La malédiction était devenue une prière; la tragédie était à peine un souvenir.

Ainsi je fus quelque temps à reconnaître à ces fumées la scène désespé-

PRÉFACE. mi

rée... où même le souffle avait disparu.

Ce nouveau livre est tout à fait semblable au daguerréotype du vieil artiste; un brin d’iode, et vous avez une lamentation ; au premier rayon tout s’efface. Ainsi va l’histoire! Le cœur de l’homme est ainsi fait!

Dans le pli d’une montagne, au péril du Rhône, il existe un village assez maussade, appelé les Sablons , habité par des vignerons, des pêcheurs et des mariniers. On n’entend guère en ce lieu, perdu sur la route éblouissante du Midi, que le bruit du fleuve ; on n’y

voit que le va-et-vient de quelques barques

emportant et rapportant peu de chose. On y fait du petit vin qui se boit dans le village ; il en vient de meilleur des vignobles d’alentour. Les riches de céans mangent du pain frais tous les jours, les autres moins souvent, mais l’espérance et le beau temps font oublier bien des misères. Au demeurant les générations passent sans se plaindre; les vieillards y regrettent la vie et le travail.

Aux Sablons même, dans l’une des meilleures maisons du rivage, était né le héros de cette histoire, Auguste-Stanislas Ducoudray des Sablons. Sa mère était une aimable et simple bourgeoise, attachée à son logis, et n’ayant jamais été plus loin que quatre ou cinq lieues k la ronde, aux fêtes principales de

l’année. Elle s’était mariée au baron Ducoudray pour quelques belles vignes et la grande maison qui représentaient, il y a cinquante ans, une assez belle dot. Mais, si son mari l’avait épousée pour sa fortune, en revanche elle avait accordé sa belle main rustique au baron (comme on disait dans le pays), moins pour son titre (elle était restée une bonne femme entre toutes) que pour cette apparence martiale, ce front superbe et cette voix impérieuse dont les accents la charmaient et lui faisaient peur.

Le baron avait servi dans la garde royale; il passait capitaine avant la révolution de 1830; mais, pour ne pas servir l’ usurpateur , il brisa son épée, attendant que le roi Louis-Phi-

lippe ou quelqu’un de ses enfants le fît prier de la reprendre.

Avec un peu de cajolerie, il n’eût pas été tout à fait impossible de ramener dans les rangs de l’armée active le fidèle colonel baron Ducoudray. Ce fut sans doute une des causes prépondérantes de la révolution de 1848 ; l’armée avait perdu son Ducoudray.

De son côté, le baron ne sut pas combattre avec honneur l’oisiveté, mauvaise conseillère. Il commença par la tristesse, il finit par une haine inexpliquée. Il se comparait parfois à Cincinnatus... un Cincinnatus sans charrue; il courut, pour se distraire, à toutes sortes de misérables passions qui faisaient monter sans doute un pied de rouge au front de ses chastes

ancêtres, et de grosses larmes dans les yeux de sa timide épouse. On s’entretenait, dans tout le pays, des scandales et des amours du baron. Sitôt qu’il était amoureux, il oubliait tout respect humain. Sa triste passion ne connaissait pas de bornes. Du reste, il obéissait au hasard, dans le choix de ses amours : tantôt sur le seuil du cabaret, tantôt dans une honnête maison. La bourgeoise et la paysanne également convenaient aux appétits deM. l’ancien officier de la garde. Enfin, il était royaliste; — plus il vieillissait dans le rien-faire, et plus il célébrait la majesté de ses rois légitimes. Ajoutez qu’il tirait volontiers son épée et qu’il s’était ménagé un grand renom de duelliste heureux. On se moque à Paris de ces

traîneurs d’épée, on les redoute en province.

Ils sont la terreur des hommes, l’admiration des femmes de nos petites villes. Le baron , pour augmenter la terreur des bonnes gens, portait, tout éperonnées, des bottes à la hussarde et son chapeau sur le coin de l’oreille; un petit bout de ruban rouge à la boutonnière, un jonc à pomme d’ivoire, qu’il appelait sa canne de major, complétaient ce costume de capitan. S’il était de bonne humeur, il faisait le moulinet dans la rue, et c’était un sauve qui peut général.

La naissance de son fils Auguste avait été pour ce soldat réformé un grand sujet de joie et d’orgueil. Tant que l’enfant fut encore un petit être au bras de sa mère, le baron parlait

à tout venant de la perpétuité de sa race et des promesses de son héritier. Mais comme il ne restait guère au coin de son feu en hiver, sous le couvert de ses châtaigniers aux jours de l’été bridant, et qu’il ne rentrait qu’aux heures des repas quand il rentrait au logis, la mère et l’enfant avaient fini par s’aimer l’un l’autre, à tel point qu’ils ne pensaient au maître que s’ils entendaient son gros rire ou sa voix menaçante. On le redoutait même dans ses tendresses ; sa tendresse était rude et sa gaieté maussade. Il était sans cesse accompagné par cet invincible ennui, le cousin germain de la vanité d’un sot. Bref, il bâillait sa vie , et cette fois nous comprendrions la terrible expression de M. de Chateaubriand.

Si bien que, pour son châtiment, M. le baron Ducoudray des Sablons, lorsqu’il pensait avoir créé et mis au monde un petit gentilhomme, avait nourri, sans le savoir, un parfait démocrate. En vain il avait commandé dans toute la maison, et surtout à M me la baronne, qu’on entourât d’attentions et de respects le naissant chevalier Ducoudray, afin que de très-bonne heure il se ressentît de sa noble origine... à peine si, tous les six mois, le métayer, quand il venait demander un sursis, s’informait de M. le chevalier.

L’enfant grandit vite; il fut de très-bonne heure un paysan, un vigneron, et pour tous les garnements du pays un camarade. Si parfois il fit sentir sa noblesse aux petits déguenil-

lés ses amis, ce fut à grands coups de gaule. 11 était le plus fort des enfants de son âge et se servait de sa force. Il fit ses études au collège voisin, dans cette admirable égalité qui

nous reste encore de toutes les libertés que nous avons perdues. Bientôt, quand il eut atteint ses dix-huit ans, robuste, et qu’il se vit armé d’un beau diplôme, il partit plein d’espoir et de passions en tumulte pour l’Ecole de droit de Paris.

Dans tout l’arrondissement des Sablons, le départ du jeune bachelier (qui l’eût appelé chevalier s’exposait à une vive riposte) fut un grand sujet d’inquiétude et d’étonnement. Aux yeux de tous ses compatriotes, il était resté l’héritier du titre et des droits de M. le baron;

le village, en dépit de tous ces horions donnés et reçus, ne reconnaissait pas d’autre seigneur dans l’avenir; seulement ce brusque départ était un mystère. Abandonner une si belle maison en pierres meulières, un jardin de deux arpents, un champ de cinquante bicherées, une vigne de vingt tonneaux, une horloge, un vieux cheval, un salon si vaste, un meuble en velours d’Utrecht ! Les jeunes gens n’y pouvaient rien comprendre, les anciens en levaient au ciel leurs mains vénérables.

À peine à Paris, le jeune Ducoudray se sentit pris d’une grande et légitime ardeur de bien faire, et, sans souci de sa seigneurie, il étudia sérieusement le droit, la philosophie et l’économie politique. Or, les meilleurs parmi

ces jeunes gens faisaient déjà leurs preuves de résistance à l’autorité. Leurs aspirations n’étaient rien moins que bienveillantes pour les puissants de ce bas monde. La première fois que la voix du jeune avocat se fit entendre au Palais de Justice, il défendait un groupe ardent de conspirateurs. Certes, il en fallait beaucoup moins pour faire un grand bruit dans ce petit village; aussi bien, quand le jeune avocat, enveloppé dans sa gloire naissante, reparut après un si long stage en ces Sablons, qui ne l’avaient pas perdu de vue, il y eut comme un grand cri de triomphe, et ce fut pour toute la contrée une grande fête. Chacun se félicitait de ce compatriote intrépide. « Il ira loin, » disaient-ils avec une grande admiration.

Les uns et les autres comprenaient déjà le succès de l’écrivain, l’énergie et la volonté de l’orateur, et qu’il touchait vraiment à la toutepuissance du siècle à venir : Vivtutes sceculi futur i. — Un coup de foudre avança, beaucoup trop tôt, la fortune si bien commencée du jeune avocat. Ce tonnerre (il retentit à la gauche de notre nation) brisa , dans un ciel serein, un trône appuyé sur les respects de l’Europe et l’assentiment de tout un peuple.

— Étrange et cruel miracle ! Une fièvre immense envahit la nation libre et libérale, exaltant les humbles, abaissant les superbes.

La révolution nouvelle arracha le sceptre aux mains royales qui le portaient avec tant de clémence, et des débris du sceptre elle fit

autant de fragments qu’il y avait d’ambitieux dans feu le royaume de France.

Un de ces précieux débris tomba dans les sables des Sablons, et les électeurs de la contrée offrirent leur part de royauté au représentant Ducoudray. On ne va pas plus vite en songe. Au nom de leur député, ces nouveaux venus dans la politique escaladaient l’âge d’or : Ducoudray (c’était leur rêve), des hauteurs de l’Assemblée nationale, enverrait à ses commettants le plant même du vin de Bordeaux, avec le blé que produit la Beauce et la luzerne nourricière des frais pâturages de la Normandie. Il fera désormais la pluie et le beau temps de son village, une pluie abondante et féconde, un soleil tempéré; enfin, par-

dessus le marché de tant de miracles, il affirmerait de sa voix puissante les libertés qui fermentent dans l’esprit des générations modernes.

La province entière accompagna le départ du grand citoyen pour la grande assemblée où l’attendaient Lacordaire et Béranger. Dans cette illustre représentation des espérances et des rancunes de la France, à côté des plus honnêtes gens, se plaça le journalisteavocat Ducoudray. Sa double parole était comptée ; il montra tout d’abord l’esprit et le talent qui désignent les jeunes gens à la reconnaissance, au respect de leurs contemporains.

Trop peu de jours nous séparent encore de ces époques célèbres par tant de dévouements

et de lâchetés, pour que nous soyons forcé de vous les raconter. Comment tomba l’innocente révolution de Février? — Les derniers-nés de cette heure mémorable en ont gardé le souvenir. Même ardeur dans la chute que dans l’élévation ; trois jours suffirent pour tout fonder et tout détruire. Us disparurent dans la tempête et dans les malédictions de la foule injuste, ces hommes qui n’avaient pas fait une injustice. Ils furent traités comme autant d’ennemis, les plus éloquents parmi ces conducteurs de nations qui n’avaient pas commis une cruauté.

Dans ce mouvement terrible il advint que notre avocat -député, Auguste Ducoudray, après sa mise au secret, fut tiré de sa prison et condamné à cet étrange exil qui paraît au

L’IiNTEHN L.

premier abord la peine la plus légère. Il ne fut pas exilé, il fut simplement interné.

L’interné reste en France; on lui permet d’y vivre en tel lieu qu’on lui désigne, et dont il ne peut plus sortir (quel que soit le nom qu’il porte) sans le congé de cette force qu’on appelle en Angleterre la loi, qu’on appelle chez nous l'autorité.

Les amis de Ducoudray se réjouirent de cette condamnation. — Quoi de plus simple au premier, abord? Était-ce un si grand mal, quitter forcément et sans trahison le Paris des révoltes et des turbulences? Etait-ce, en effet, une peine intolérable, après les agitations de la tribune, les combats de la rue et les batailles du journal, revenir dans son vil—

lage et vivre en repos dans son jardin? Telles étaient les consolations que se faisait à luimême ce jeune homme ignorant des peines du moindre exil. A son départ de Paris, il ne prit congé de personne, on le lui avait défendu. Deux hommes de police , avec mille déférences, l’accompagnèrent sur le quai du Rhône, à Lyon, et le déposèrent dans le bateau qui le devait conduire à sa destination.

Il avait quelques amis dans la ville, mais il était sous la surveillance de l’autorité, et le rivage était défendu à sa courtoisie. Elle est d’explication très-difficile, cette surveillance. Un œil vous voit, vous épie et vous suit; une oreille invisible est là qui vous écoute ; une voix vous parle ; un souffle aigu

vous pousse. II y a dans l’air je ne sais quel signe impérieux. « Passe là! — Viens ici!

— Tais-toi ! — Bouche close ! — Oreille obtuse!... » La surveillance, une ombre, une fumée, une menace, un ordre. On ne sait pas toujours si l’on veille ou si l’on dort? Chacun, vous voyant libre en apparence, a bientôt deviné : un suspect, un hors la loi.

11 attendit deux longs jours dans ce bateau, sa seconde prison. C’était pourtant le retour du mois de mai ; la barque heureuse allait autrefois, pleine de chansons, l’onde et le soleil se mêlant au feuillage, aux jardins, au bleu du ciel, sur l’une et l’autre rive. Hélas! le fleuve et la saison, tout avait changé. La barque joyeuse était devenue assez semblable à la

carène du vieux nautonier des enfers. Un vivant parmi des ombres! Gémit sub pondère cymba. Plus il allait, plus le silence et le vide entouraient le voyageur. On eût dit qu’il était ramené chez lui, la tête couverte du voile noir des parricides. Grand Dieu! comment donc ces flots sombres, ces arbres, ces rivages, ces nuées, cette bise et ce vent du nord auraientils pu le reconnaître!... Il ne se reconnaissait pas lui-même; il avait perdu tout son prestige à ses propres yeux. Son éloquence était morte. Le style, ornement de la vie, avait disparu de cet esprit vaincu. Il n’était plus un homme, il était une chose enchaînée; il sentait la lourde chaîne; il entendait grincer le verrou ; il s’agitait encore dans les sen-

teurs putrides des cercles de Mazas. Il n’avait plus de pensée; la forme avec la pensée avaient fui loin de son front humilié. O douleur, misère et confusion!

Par le Rhône, à la descente, on va vite.

On dirait le cheval de Mazeppa dans ses bondissements. Donc, à la fin d’un jour sombre, au # moment où le soleil va disparaître, où l’ombre arrive, ajoutant par sa présence même une clarté surnaturelle aux dernières clartés du ciel , l’interné, mais cette fois sans joie et d’un regard morose, aperçut dans le lointain le rocher stérile et menaçant qui surplombe le village des Sablons. Il reconnut les vieux châtaigniers tordus par les vents, la crique où s’arrête un instant entre deux tourbillons

L’INTERNÉ. ai

le flot du fleuve, incertain de sa course. A la tïn, voici surgir de ce milieu sévère et taciturne la maison paternelle. Évidemment elle n’attendait personne.

Autrefois, quand le jeune seigneur était attendu, quand il venait tout chargé de couronnes, et que la renommée h la trompette d’or jetait son nom glorieux à l’immense écho, qui le portait de la plaine au vallon, de la ville au hameau, la maison de la mère de famille apparaissait, la fenêtre ouverte et claire. La porte à deux battants s’ouvrait au retour de l’enfant grandi par les succès de l’écrivain et de l’orateur. Tout chantait, applaudissait, espérait, bénissait dans cet enclos de bénédiction. La fumée odorante au-dessus du toit fuyait ,

annonçant le repas du soir. Sur la terrasse où brillait le dernier rayon, la mère agitait son mouchoir ; au pied de la terrasse, appuyé sur son bâton formidable, le père, attristé d’un peu d’envie, se faisait sa part dans les honneurs de son fils. Il y avait aussi la servante; elle criait: « Le voilà! le voilà! » Les pigeons roucoulaient, le coq chantait. Tous les amis, les bras tendus, recevaient leur

illustre concitoyen : François, Etienne, Esprit, Claude , Agénor ! En même temps , dans une ombre indiscrète, serrées l’une contre l’autre, arrivaient les voisines : Eugénie, Adèle, Albertine, Françoise, Marie et Félicité !

Le soir de ces beaux retours, le troupeau s’arrêtait plus longtemps à l’abreuvoir. L ’An-

gelus tintait ses plus claires mélodies. Dans la vigne, où tout s’endort sous la pourpre , gazouillaient les becfigues en guise de joyeux avènement. Tout frémissait de joie et d’instinct; tout ce qui était jeune, en chœur avec les plus âgés. « Mon enfant! mon enfant! »

disait le doux rivage. Ainsi l’espérance était mêlée au souvenir.

Mais aujourd’hui quel changement! Le village a peur, le village est mort. L’émeute et la provocation se pressaient hier encore dans ces ruelles bouleversées, et, ce soir, voici que des hommes et des femmes , repoussés par la force armée, ont accompagné jusqu’à ce port misérable leurs voisins, leurs amis, leurs enfants, vaincus dans l’émeute. — Hier encore

ils faisaient entendre aux habitants de céans des menaces et des cris de vengeance, -aujourd’hui même on les emmène enchaînés à leurs juges qui les réclament.

Ces habitants, ces vignerons, autant de captifs; tout à l’heure, ils vont monter à leur tour dans cette barque au sombre sillage. La barque à peine est arrêtée, aussitôt les cris et les larmes. — Voilà pourtant les ravages, en ce lieu si paisible, des colères et des passions de Paris !

Une heure a tout brisé dans ces existences rustiques, et quand le bateau chargé de ces pauvres émeutiers reprit son chemin sur le fleuve, au bruit d’une machine essoufflée, on entendit comme un gémissement d’âmes en peine. Puis, le bateau disparu, chacun, ayant

bien pleuré, rentra dans son logis désert.

Ducoudray, resté seul sur cette rive désolée, cherchait à comprendre... Hélas! il avait tout compris! « Malheureux que je suis!

c’est moi le premier qui pervertissais toutes ces âmes; je leur apprenais l’ambition, je leur enseignais la révolte. Ils n’ont entendu sortir de ma bouche imprudente que des malédictions. C’étaient des enfants, je les ai traités comme des hommes; ils ne savaient que louer et bénir, ils ont appris la malédiction à mon école. Ah! les malheureux! Que je les plains! Qu’ils sont à plaindre ! »

Il aurait voulu les suivre afin de les conseiller ou de les consoler dans leur misère... 11 se souvint qu’il n’était plus son maître. Ici s’arrêtait

sa route; il n’avait pas le droit d’aller en avant, non plus que de revenir sur ses pas.

Là,, tout finissait pour l’interné. Chaque grain de sable lui disait ; « Tu n’iras pas plus loin ! »

Il pouvait facilement, en longeant le rivage, entrer sans être aperçu dans le jardin de la maison paternelle, mais se voyant seul, abandonné, à cette même place où tant d’amis, naguère, le venaient recevoir, où tant de bras charmants le serraient à l’étouffer, il fut pris d’un immense désir de traverser le village et d’apprendre enfin si quelqu’un, par bonheur, daignerait le reconnaître? Précaution misérable et vaine espérance ! Pas un homme à ta rencontre, ô pestiféré du coup d’État! A la

fontaine, personne, et personne au lavoir. Les boutiques étaient fermées. Plus il allait dans cette unique rue où chaque pierre autrefois lui disait bonjour, plus il se sentait envahi par cet abominable exil. Il était l’exil en personne; il entendait un reproche immense à travers cette désolation. « Tu fais de moi une prison, disait le village. — Une chaîne, disait la rue. — Un cachot, disait le jardin. — Exilé, captif, vaincu, va-t’en d’ici ! ôte-toi du soleil des vivants ! On a préparé, là-bas, tout au bout de l’univers , des lieux maudits où fleurit l’exil. Va-t’en là-bas, laisse-nous à nos peines ! N’as-tu donc pas entendu tantôt se lamenter ces pères, ces mères, ces enfants, victimes de tes doctrines monstrueuses? » Les

pierres même criaient : « Haro sur ce misérable ! » Etiam lapides clamabant !

Ces reproches et ces plaintes le suivaient, le précédaient, l’accompagnaient. Il était semblable à quelqu’un de ces malheureux qui tout d’un coup se déshonorent pour une carte biseautée, un dé pipé, un serment violé, un outrage accepté. — Honoré ce matin, pas un sur le midi ne veut le reconnaître. Il marche au milieu des ténèbres et des bourdonnements. Il eût donné tout au monde pour rencontrer un visage ami. Rien que des murs et des portes closes. Seulement, quand il avança près de la poste aux lettres, en longeant la fenêtre ouverte au rez-de-chaussée, il aperçut deux femmes vêtues de blanc, la

mère et la fille, un enfant blond entre elles deux. La jeune femme était grande et de fière attitude ; son visage touchait à la majesté.

« Ces dames ne me connaissent pas, se disait l’interné, je ne les ai jamais vues, c’est pourquoi sans doute elles me laissent passer sans détourner la tête. Si j’étais encore un des puissants de ce bas monde!... Aujourd’hui, que leur dire, comment les aborder? »

Comme il était en grand doute de savoir s’il oserait les saluer, déjà il avait perdu le moment propice, et par un brusque détour il descendit la ruelle où s’ouvrait aussi l’habitation de son père. Mon Dieu, qu’est-ce à dire? On ne voit pas une clarté dans la salle; on n’entend pas un bruit dans la cuisine! 11 entre

et reconnaît toute chose à sa place. Ici, le meuble en tapisserie, et sur la muraille, don Quichotte et Sancho aux noces de Gamache. Il y avait cinquante ans peut-être que la belle Quitrie engageait le bon Sancho à puiser hardiment dans la marmite succulente. A la muraille encore était fixé le portrait du grandpère, un officier de marine, en petit uniforme, orné de la croix de Saint-Louis. Le front du vieillard avait pâli ; on eût dit qu’il maudissait son petit-fils. Jamais Ducoudray ne se fût douté que ce fût le même salon où se réunissait toute la famille, où tout causait, jasait, pétillait, à l’unisson du feu de sarment.

Survint enfin la vieille servante. Elle l’avait nourri de son lait, elle l’avait porté dans ses

bras. Certes, il comptait sur le bon accueil de cette femme autant que sur les embrassements de sa mère. Il fut épouvanté lorsqu’enfin elle lui reprocha de n’être plus qu’un sujet de honte et de douleur. « N’as-tu donc pas vu, lui disait-elle, partir pour les prisons de là-bas tous ces malheureux qui se sont révoltés en criant : Vive Ducoudray? » En même temps elle se mit à pleurer sur le sort d’un sien neveu que les gendarmes avaient emmené avec tant d’autres ; elle finit par une complète malédiction de celui qu’elle avait appelé si longtemps : son cher enfant !

Puis, comme elle voyait le jeune maître interroger la solitude : « Ah ! dit-elle , tu cherches ta mère ! Il y a huit jours qu’elle est

morte. Monsieur était encore au secret dans le fond des prisons! Monsieur n’aura pas reçu la lettre d’adieu que sa mère lui envoyait !... voilà toute l’aventure! On porte le bonnet rouge, on ne porte pas le deuil de ses parents. »

Chacune de ces paroles impitoyables s’enfoncait dans le cœur du jeune homme. Accablé de toutes parts, poursuivi dans ses derniers retranchements, si, du moins, il eût rencontré un père ami de son malheur, un embrassement tendre, un regard plein de pitié! Mais le père, en ce moment, se vengeait de toutes ses humiliations longtemps dévorées. Qui le croirait? Le capitaine sans emploi était jaloux des succès de son fils. Il n’avait jamais compris que l’enfant de cette humble femme, une

bourgeoise, eût conquis tout d’un coup l’enthousiasme et l’admiration de Paris, la grande ville. Il se sentait humilié dans ce qu’il appelait sa grandeur de capitaine, et s’étonnait fort que la moindre parole du chevalier fût comptée beaucoup plus que tous les exploits du baron des Sablons.

Tant que le représentant du peuple, avocat Ducoudray, avait tenu sa place au milieu des victorieux, le baron des Sablons avait pris patience. Il acceptait sa part de cette gloire. Au demeurant, il aurait eu mauvaise grâce à méconnaître un succès si prodigieux ; mais sitôt que la fortune eut brisé l’idole, il fut des premiers à s’écrier que cette fois la fortune était juste, et que la France nouvelle

ne pouvait pas appartenir plus longtemps h ces orateurs de contrebande. A la fin, justice était faite. A l’entendre, il était trop bon patriote et trop disposé à tous les sacrifices pour ne pas jeter son fils dans ce qu’il appelait l'abîme des révolutions .» Le fait est que Fe baron était las de son obscurité. Sa fidélité n’en pouvait plus ; il avait assez fait pour ses princes légitimes et se retournait habilement du côté du vent qui souffle. Enfin, que vous dirai-je? Il avait supporté son fils entouré des respects de la foule et protégé par l’ardente amitié de sa mère... son fils n’était plus rien pour lui, orphelin de la femme intrépide qui le protégeait de toutes les forces de son âme, et descendu de son piédestal.

Jamais accueil moins sympathique. Un étranger eût rencontré tout au moins quelque politesse. « Ah ! vous voilà ! dit le baron ; vous avez fait du bel ouvrage, et vous devez être bien content de vous-même? Ici, monsieur, tout vous appartient. Vous êtes dans la maison de votre mère, et vous pouvez y rester. Quant à moi, je n’ai pas oublié que jamais vous n’avez daigné prendre au sérieux le titre et le nom de mes ancêtres. Vous étiez peuple , et vous vous en vantiez. Cependant, trouvez bon que je m’abstienne à mon tour, et que je renie hautement, moi, le baron des Sablons, Ducoudray le démocrate. »

En vain ce fils éloquent, dont chacun célébrait le génie et l’accent plein de tendresse,

:iii L’INTERNÉ.

eut voulu répondre à cet homme en granit. Il ne trouva pas une parole et pas une larme ; il comprit qu’il était traité selon ses mérites par ce père ambitieux qui n’avait jamais aimé que le succès de son fils.

Quand il se fut livré à toutes ses violences muettes, le baron des Sablons sortit de ce logis rempli de malédictions. Ses principaux domestiques le suivirent ; le chien même de la maison, le vieux Médor, refusa de reconnaître un hôte si mal reçu. Resté seul sur ces ruines et dans ce deuil soudain, le malheureux cherchait vainement une explication à tant de misères inattendues. Hélas! malheur aux vaincus! c’est le mot fatal de notre aïeul Brennus, surtout malheur au vaincu dans

l’arène politique. Il devient à l’instant l’ennemi du repos public : les victorieux l’écrasent, ses amis le renient, ses parents le maudissent ; il est insulté par ses propres serviteurs.

Plus douce est la prison, plus pitoyable est l’antique exil.

Telles étaient les tristesses de ce jeune abandonné de tous les siens. Du fond de cet abîme il contemplait les hauteurs d’où il était tombé. Cependant il contenait ses larmes ; pour pleurer tout à l’aise, il attendit qu’il fût rentré danë sa chambre d’écolier ; là, seul au monde, il tentait de retrouver, dans son cœur une espérance, et dans le ciel une étoile... Il ne les trouvait pas! Sur, le minuit s’éteignit sa lampe ; il lui sembla

que sa mère entrait par la porte entr’ouverte.

Elle était enveloppée en son suaire et couverte de ses coiffes en dentelles. Sa main pâle comme une main de cire était tendue à cet unique enfant qu’elle avait tant aimé. Elle le contempla longtemps en silence; on voyait sur sa lèvre errer une prière, un baiser, puis elle disparut, doux fantôme ! Alors soudain le jeune endormi se sentit transporté par une force vengeresse en ce lieu superbe et misérable appelé le château des Tuileries.

Une si terrible histoire, que toutes les histoires de l’antiquité pâliraient comparées à celle-là,- C’était (dans le rêve du château des Sablons) l’heure fugitive où le château des Tuileries, rempli des louanges de l’Europe reconnais-

santé, appartenait encore à ce vieillard couronné, qui tenait dans ses mains prudentes la paix et la guerre, avec le sceptre et l’épée.

Il avait peuplé cette maison, traversée, souillée et glorifiée par des habitants si divers, par des fortunes si différentes, de tous les enfants et petits-enfants qu’il n’avait jamais assez près de son cœur. Quel prince ou quel homme heureux se pouvait glorifier d’une pareille lignée, et quel monarque se pouvait vanter de sujets plus dévoués et plus fidèles, sortis de sa propre maison? Dans ces lieux, réparés pour un règne éphémère, habitaient les joies sévères, les plaisirs de l’ordre, et les derniers héritiers de ce fameux royaume de France érigé le 5 août de l’an de grâce 8Û3. Le vieux

roi n’avait pas d’autres gardes du corps de sa royauté conquise, que ses années de lutte et d’infortune, ses heures d’exil et d’abandon, de sagesse et de prévoyance, sa victoire de Jemmapes, sa bataille de Yalmy. Fils de la grande révolution, il pouvait se rendre à lui-même cette justice excellente que s’attribuait Périclès : comme on lui rappelait ses grands travaux de la guerre et de la paix, tant de gloire en son entourage et tant de services rendus à la patrie athénienne: « Amis, disait-il, je n’ai fait que mon devoir, mais je serai content et récompensé au delà de mes mérites, si la postérité m’accorde cette louange que, par moi, nul citoyen n’a porté le deuil ! »

Il sembla, dans son rêve, à l’interné, que

dans un salon splendide, le salon des Maréchaux de France, il voyait entrer le roi Louis- Philippe accompagné de la reine Amélie, une sainte dont Royer-Collard disait si bien :

« Elle a surpassé tous mes rêves de la majesté royale. » En même temps que la reine et le roi, venait leur fille adoptive, la princesse royale Hélène- Louise- Élisabeth, duchesse d’Orléans, la veuve austère entourée de tous les respects. A sa suite accouraient, joyeux et charmants, les enfants du prince enlevé trop vite à l’amour du genre humain : le comte de Paris, le duc de Chartres. Le vieux roi sourit à ces deux rejetons de sa race. Il sourit et soupire en se rappelant le prince qu’il a perdu. De son fils aîné, il remonte à la

princesse Marie, et ses regrets vont sans cesse et sans fin du grand capitaine au grand sculpteur de la vierge d’Orléans.

L’interné les voyait tous; il reconnaissait ces doux visages ; il entendait confusément, comme un songe enchanté, ces murmures, ces gaietés, ces chants d’oiseaux. Il se reconnaissait dans cette forêt de cheveux blonds, de cheveux noirs; dans cette confusion charmante de toutes les races royales. Il savait, comme un courtisan, le nom de ces enfants, qui portaient si légèrement les plus grands noms de notre histoire héroïque : comte d’Eu, duc d’Alençon, duc de Penthièvre, prince de . Condé, duc de Guise. Et avec leurs frères, les sœurs cadettes, les sœurs

aînées : très-hautes et très-puissantes princesses de trois ou quatre ans, Marguerite d’Orléans, Marie-Amélie d’Orléans, Marie- Charlotte-Clémentine de Saxe-Cobourg. Le catalogue d’Homère en son Iliade n’a pas de plus beaux noms que ceux-là : Nemours, Joinville, d’Aumale et Montpensier; la reine des Belges, et cette admirable duchesse de Nemours, blonde comme les blés, belle comme la lumière, destinée à cette mort soudaine en plein -exil ; et cette princesse du Brésil, appelant, mais en vain, son cousin germain le soleil. Enfin le rêve ajoutait, — interpellant le jeune démocrate renverseur de ce grand trône : « Il ne faudrait pas t’abandonner à ce désespoir immense, avant de recon-

naître en toi-même que si le monde est injuste envers toi, le roi d’un jour, tu fus sans justice et sans pitié pour cette famille illustre et glorieuse entre toutes, sans reconnaissance et sans respect pour ce roi pacifique, entouré des plus grands poètes et des meilleurs écrivains de ce siècle. Il a lassé la Russie, il inquiétait l’Angleterre ; il a tant fait, que le Rhin allemand n’a plus murmuré dans son flot troublé les chansons de Kœrner. — Misérables petits révolutionnaires que vous êtes, vous seriez plus humbles, si vous pouviez envisager tout le mal que vous avez fait. »

En vain il appelait à son aide, à peine éveillé, sa passion pour certaines libertés mal définies, son adoration pour les jours terribles

et glorieux de la grande révolution française; il invoquait aussi les hommes d’autrefois, ardents et convaincus, dont il suivait la voie et les exemples, enfin l’entraînement populaire et surtout l’innocence et les droites intentions de la révolution dernière : il eut bientôt compris l’impuissance et la vanité de sa plaidoirie avec lui-même.

O malheureux ! Le songe a dit vrai , nous restons ensevelis, éperdus, muets, sans excuse et sans voix, dans ce triomphe impuissant !

Enfin, roi, monarchie, émeute, honneur, liberté, république, tout disparut dans le désordre et dans la confusion.

Cette affligeante vision produisit sur cet esprit malade l’effet d’une grande leçon morale. Il venait de comprendre, enfin, que lui aussi, dans sa courte vie, il avait commis bien des injustices, et qu’il ne serait que sage d’accepter comme une expiation de ses crimes cet injuste ostracisme. Il avait perdu en un seul jour les droits qu’il tenait de la liberté de la presse et les droits que lui avaient donnés

trente mille électeurs dont il était naguère le représentant; mais à l’aspect du roi, de la reine, des enfants et des petits-enfants, tous proscrits par sa faute, s’il ne doutait pas de l’injustice de sa défaite, il doutait maintenant de la justice de sa victoire.... Il s’endormit pour se réveiller de très-bonne heure.

Son premier soin fut de porter à sa mère au cercueil l’hommage de ses remords et de ses respects, et d’un pas ferme il gravit les hauteurs où se trouvait le cimetière. Il eut bientôt rencontré la tombe à peine fermée.

« Ah ! pauvre âme! ah! chère créature adorée! Ayez au moins, disait-il., un regard de compassion maternelle pour l’enfant agenouillé qui vous implore! Veillez sur moi, ma

mère, et prenez en pitié ce grand naufrage où j’ai perdu ma force, ma fortune, ma gloire et mon génie. »

Il priait ainsi, touchant de ses mains et de ses lèvres la terre sacrée où le cœur palpitait encore. En ce moment, le pâle soleil éclairait le fleuve et montait du fleuve aux vignobles, chassant le nuage qui flottait çà et lâ dans ce ciel attristé.

Quand il eut quitté ce lieu funèbre, un secret instinct le conduisit à la porte hospitalière de son ancien ami, Philippe Ernoux, son plus vieux camarade et le compagnon le plus dévoué de sa naissante fortune. Ils s’étaient connus tout enfants, ils avaient parcouru le même cercle enchanté de folie et d’espérance.

A l’École de droit, Philippe avait suivi son ami d’enfance, et comme il était un esprit sage, il avait épousé la fille du notaire de céans. La dame était revêche et riche ; elle avait un mauvais caractère, une belle maison. Elle disait parfois à ses confidentes quelle avait rêvé , à seize ans , un meilleur mariage, et qu’au fond de son âme elle s’était appelée un instant la jeune baronne Ducoudray. — « Comment donc ai-je fait, se demandait l’interné, pour ne pas être arrivé tout de suite à cet ami d’un dévouement infatigable? »

Il ne doutait pas un instant qu’il fût le bienvenu dans cette honorable .maison dont son image était l’unique ornement. 11 entra sans hésiter chez son ami Philippe, en pous-

sant la porte de certaine façon, convenue entre eux depuis son dernier séjour aux Sablons.

Que de fois M. le notaire s’était dérobé par cette issue à l’empressement de ses clients tenaces î « Postico falle clientem „ » disait Auguste à Philippe, et, toute affaire cessante, ils s’échappaient en riant comme des fous.

A l’instant même, au seuil du cabinet de son ami, il fut arrêté par une voix stridente, acerbe et fausse à l’avenant, une de ces voix d’acier et de verjus qui blessent à la fois l’esprit, l’oreille et le cœur. C’était la voix de M. Jean-Çlaude Lebec, fils d’Isidore Lebec, l’ancien huissier de la contrée, aujourd’hui retiré des affaires et faisant valoir discrètement une fortune assez mal gagnée. Au de-

meurant, un pauvre homme, et poussant la prudence au delà de toutes les limites naturelles. Il aimait l’argent, même un peu plus qu’il ne faudrait aimer la gloire. Il était fin et faux, ambitieux et vicieux tout ensemble, à genoux devant un gendarme; humble à ce point, qu’il faisait pitié même à ceux qu’il ne saluait pas.

« Lebec ici ! chez Ernoux ! » se disait l’interné, oubliant qu’il n’avait plus le droit de mépriser personne. Au fait, coûte que coûte, il pénétrait dans le cabinet de M. le notaire, lorsqu’il entendit prononcer son nom, et qu’il était en cause sans le savoir.

« Vous comprenez bien, mon cher maître, disait Lebec, que cet homme est devenu très-

compromettant, que vous 11e sauriez lui parler en public sans gâter votre position, et qu’on ne peut pas dîner, dans la même semaine, à la table de l’interné et chez M. le sous-préfet. Vous ferez donc sagement d’arracher cette amitié de votre cœur ; d’abord ça saigne, et puis bientôt c’est guéri.

— A qui le dites-vous! monsieur le maire, répondit maître Ernoux. J’ai toujours pensé, non pas sans inquiétude, à la fatale influence de ces bonnets rouges. Ils ont mis la France à deux doigts de sa perte. Ils ont répandu dans le peuple ces doctrines perverses qui nous poussaient à l’abîme. Ils avaient bi£h, j’en conviens, quelque talent, mais comme ils le faisaient payer cher! Non, certes, je n’irai

pas dîner chez mon ami Ducoudray, il est trop battu de l’oiseau victorieux en ce moment.

« J’étais hier au ci-devant café Decoudray, quand je l’ai vu par les volets entr’ouverts; il marchait comme un homme ivre et cherchant son chemin. Nous en avons ri tout bas, et vidé un bol de punch à notre santé. — Allez, mon compère, il est tout à fait perdu, ce géant que nous portions sur nos épaules.

L’avons-nous assez proclamé grand politique et grand orateur ? Ya donc, Mirabeau de village, on t’en donnera des louanges, Barnave de province ! On me croyait d’ailleurs beaucoup plus lié que je ne l’étais avec cet emphatique intrigant. Je l’ai aimé, c’est vrai, mais

d’une amitié prudente, et quand nous l’avons nommé pour être un de nos législateurs, je vous atteste que j’ai prédit, le premier, la chute de l’orateur des Sablons. »

Voilà comment ces deux braves gens parlaient de leur ancien ami. Elle-même, et d’un petit air dédaigneux, M me Philippe Ernoux donna*un petit coup de son grand pied à celui-là qu’elle appelait naguère le fiancé de son âme et l’époux de son cœur.

Il ne voulut pas en entendre davantage, et, sans fermer la porte, il sortit de ce mauvais lieu, se demandant encore par quel accident Jean Lebec était devenu le premier magistrat de sa bourgade? Ainsi fait la guerre civile : elle place au sommet ce qui est au bas, elle

abaisse en même temps ce qui était élevé.

C’est le destin. « Hélas! puisqu’à ce point mon meilleur ami insulte à ma misère, je rentre en mon logis comme j’en suis sorti. Je ne veux plus rien entendre et rien voir. » D’ailleurs, la faim le pressait; il avait compté sur le déjeuner de son ami Philippe. Il trouva dans sa triste maison que le pain était moins dur.

Pour la première fois de sa vie, il pensa qu’il était pauvre. Il avait perdu si complètement sa double fortune d’écrivain et d’avocat! Sa tribune était brisée en même temps que sa plume. Le talent est un don rare et presque divin, l’homme heureux à qui Dieu l’accorde s’imagine qu’il en a pour toute sa vie, ou tout au moins jusqu’aux jours de la froide vieil-

lesse. — Imprudent! un plus habile te fermera tous les sentiers. Une révolution te proclame, une révolution t’anéantit. Courbe la tête, fier Sicambre. — Il fut pourtant forcé de revenir au bout d’un mois chez son ami Philippe Ernoux. Il était le notaire de la maison, et ce fut par-devant M. le notaire que le baron Ducoudray des Sablons voulut rendre à M. son fils le compte exact du bien de sa mère. Auguste Ducoudray reprit, sans mot

dire , la dot de sa mère , à savoir : la vigne et la maison, une île au milieu du fleuve et quelques arpents de blé. La pauvre femme laissait à son mari un certain usufruit, mais le mari refusait de rien partager avec cet étranger que le châtiment avait poursuivi jus-

qu’en son logis. On se salua gravement et tout fut dit entre le père et son fils.

« C’est bien à ce coup, se disait le malheureux, quejesuisun coupable, un enfant perdu. » Pour ajouter à sa peine, il ne put jamais se défaire de sa servante, et de fait il n’était plus chez lui, il était chez elle. Elle exhalait, la Mégère, une âcre fumée d’espionnage, un fumet de police. Elle était l’oeil ouvert sur les présentes actions du maître. — Or il advint plus tard que ce beau neveu qu’elle avait tant pleuré, ce fils de sa sœur quelle aimait comme elle eût aimé le fruit de ses entrailles, « ce pauvre enfant que vous m’avez enlevé, »

disait-elle en toute occasion, fut relâché par le conseil de guerre, et voilà le héros tapageur

qu’elle espérait en Algérie ( plus le bagne ! ), qui s’en revint en grand triomphe auprès de sa bonne tante, en lui demandant beaucoup d’argent. La tante était furieuse; elle criait qu’il n’y avait plus de justice. Elle voulait savoir pourquoi donc les gendarmes avaient relâché ce mauvais garnement. Sur quoi Ducoudray se prit à sourire. « Ah ! la maudite vieille ! » Et, pour lui faire niche , il fit du jeune Catilina l’un de ses travailleurs.

En effet, quand il eut bien traîné sa chaîne et ses ennuis du salon à l’enclos, du vignoble au champ de blé, cherchant sa voie et sa vie à, travers ces lieux qui l’avaient vu naître, il comprit que l’ordre et le travail seuls le pouvaient tirer de la pauvreté. Désormais, pour

l’interné, plus de fantaisie. Il voyait à cette heure, dans leur vrai jour, toutes les nécessités du ménage. Enfant, il se figurait que le blé roulait naturellement sous la meule; adolescent, il songeait que la fleur et le fruit ne coûtaient que la peine de les cueillir.

Ce grand déclamateur de la vie à bon marché était, qui l’eût dit? très - ignorant des

plus simples questions de l’économie agri-

cole. Il reculait devant ces légers labeurs, cet administrateur désigné d’une si vaillante république. On lui eût dit naguère : « Vous allez représenter la France au dehors, » il eût répondu : « Volontiers! » Il eût accepté le ministère de l’intérieur ; il eût consenti , comme on consent à une disgrâce, à prendre

en ses mains gantées l’agriculture ou les travaux publics. A cette heure il faisait un appel énergique à tous les conducteurs de charrue.

A leur exemple, il labourait son champ, il taillait sa vigne, il s’occupait à sa futaie, et retrouvait enfin quelques amis parmi les vignerons et les laboureurs. Tant le travail porte en soi la conciliation universelle ! La charrue

est bonne conseillère ; la bêche a des affinités

puissantes. On est bien près d’être le cousin l’un de l’autre, en foulant la même cuvée.

Au bout d’une année, il eut conquis, grâce au travail commun, un petit nombre de mains vaillantes, de bons sourires et de cœurs généreux qui l’adoptèrent. Il travaillait sans relâche et sans honte. Il savait que les messieurs

le regardaient en levant les épaules. « Ah ! le voilà qui porte une blouse! — Oui, monsieur le baron, votre fils est en blouse et s’honore du titre de citoyen. »

Il était la risée et le point de mire de tous les beaux esprits de l’endroit.

Mais, Dieu soit loué! le travail est plus fort que tous les mépris. Le travail apaisa peu à peu l’indignation de cette âme outragée. Il s’était irrité de l’abandon, maintenant il s’en affligeait à peine. Après tout, la nouvelle autorité qui le tenait sous sa main de fer pouvait l’envoyer dans un pénitencier plus redoutable. Il se levait avec le jour, et lui-même il ouvrait sa porte au travail. Il labourait, il semait, il taillait ses arbres. Il montait sur sa barque et

s’en allait en son île, où le saule et le peuplier grandissaient sans culture. Il était pêcheur, il prenait du poisson que sa servante aimait beaucoup.

De l’homme ancien, tout disparaissait peu à peu dans ce surveillé de la loi. Son goût même et les plaisirs de son esprit s’étaient modifiés d’une incroyable façon. De ces livres fameux qui avaient été la joie et la fête de son imagination naissante, du poëme héroïque et du conte d’amour, de l’idylle élégante et du roman de chevalerie, il gardait tout au plus un lointain souvenir. Les poètes, les philosophes, les historiens, les moralistes, triste ressource pour un retranché du monde? Il savait la vanité de ces enseignements. Il avait vu

ï Esprit des lois s’évanouir en fumée, et le Contrat social tomber en poussière.

Aux temps froids, quand l’hiver sévissait et que sa pensée errante allait là-bas, tout au loin, dans le tumulte et le bruit de la ville orgueilleuse et subjuguée, il se rappelait ce jour de tempête où, sur la place même qui avait vu s’élever l’échafaud du roi Louis XVI, le président de l’Assemblée constituante, un écrivain du premier ordre et son confrère au National , avait lu à ce peuple inattentif la constitution suprême, éternelle... Éternité qu’une heure emporte et divise aux quatre vents du ciel !

Le vent sifflait, la Seine allait, pleine de songe. La parole ardente que lisait cet homme ingénu retombait sur ces âmes froides, comme

un bon grain sur l’asphalte des boulevards.

O lois malades et mal venues! Triomphe impuissant de quelques grands esprits, mêlés à tant de rhéteurs !

Il ne lisait donc plus un seul livre. Il souriait à ce seul mot : Charte et Constitution. Il n’ouvrait pas un seul journal, par respect pour la liberté perdue. Honte à ces feuilles estampillées de censure ! — Quant aux pages non estampillées, elles étaient, à ses yeux, semblables aux feuilles qui tombent en automne; en vain elles redoublaient de zèle et de talent, elles ne disaient plus rien à cet esprit dédaigneux. Inhabile autant qu’il avait été téméraire, il n’écoutait que le silence. Il ne lisait rien dans l’intervalle d’un chapitre à un autre chapitre.

A ses yeux, le monde était comme si le monde était un fantôme, pour nous servir d’une énergique expression de l’archevêque de Cambrai.

La solitude et le silence envahissants dans lesquels il s’était plongé finirent par lui servir de relâche. Après tant d’émotions, sous le coup formidable de ces tempêtes, il trouva que son désert n’était pas sans vertu. A force d’en détourner ses regards, il ne savait plus rien de la lutte et des passions qui sont la vie et le danger des grandes assemblées. Il était tout semblable à ce héros romain, tranquillement assis sur les ruines qu’il a faites; l’esclave a peur lorsqu’il s’en vient pour chasser Mari us des ruines de Carthage. Autour de lui (c’est la loi universelle), après la pre-

mière épouvante et les premières malédictions, le monde avait repris sa quiétude. Ainsi, quand l’orage a passé, l’océan se calme et le flot tombe. Ces petites villes, vivant de peu d’idées et d’un morceau de pain, mollement couchées aux bords d’un fleuve ami de leur paresse, qui chaque matin les emporte et les rapporte au même lieu chaque soir, sont toutes semblables au désert où tout passe. Ici le sommeil, l’oubli, le rêve!

Exilez Démosthène ou Mirabeau sur ces rivages complaisants, et repassez dans vingtquatre heures, vous trouverez remplaçant le tribun (métamorphose inévitable!) ,un pêcheur à la ligne ou le bâtisseur de quelque citadelle faite en sable et posée sur le limon.

Mais si l’honnête homme est courageux, si bientôt il s’habitue aux grandes douleurs, il ne se fait pas vite aux petites misères. Tel qui n’est pas tué d’un coup de poignard, se sent blessé mortellement d’un coup d’épingle.

Ajoutez la honte au supplice, il n’y a rien de plus féroce.

Il avait été longtemps à se faire à certaines exigences auxquelles sa position le soumettait ;

il s’était défendu de son mieux. Ses lettres, qu’on lui envoyait ouvertes ou souillées d’un timbre ignominieux, il les refusait toutes, sans se douter que ces mépris mérités faisaient rougir les complices innocentes de l’administration, les dames de la poste aux lettres. Chaque fois que l’interné leur renvoyait ces cachets brisés, ces secrets violés, les deux femmes se regardaient avec épouvante, et c’était entre la mère et la fille un grand doute s’il fallait anéantir ces pages dédaignées. « Au feu ! ma

mère, au feu! disait la jeune fille. Il a raison,

ce jeune homme ! il ne peut pas accepter honorablement ces insultes! » Et la flamme achevait l’anéantissement.

Mille piqûres s’ajoutaient à ces petits sup-

plices. Pas d’isolement; pour l’interné, le garde champêtre était partout. Des gens étaient préposés qui surveillaient, à l’entrée, à la sortie, les suspects d’un reste d’amitié pour l’ancien représentant du peuple, et ces gens-là faisaient ce joli métier uniquement pour l’honneur, sans même y trouver le plaisir de mal faire.

D’autres fois, c’étaient des gens mystérieux qui s’en venaient, sur la brune, offrir à l’exilé sa bonne part dans certaine conspiration ténébreuse ; on ne lui demandait que sa présence, à telle heure et tel jour, dans un endroit désigné. L’interné les jetait à la porte et s’en donnait à cœur joie de leur dire un peu plus que leurs vérités. D’abord ça le faisait sou-

rire ; il finit par s’en lasser. Chacun, en passant, regardait les mystères de cette maison de verre et tout au moins le passant faisait son petit rapport à ses voisins. Que vous dirai-je? il était devenu la curiosité de la ville; il occupait les esprits ; il était le sujet de toutes les conversations. Chaque soir, c’était parmi ces désœuvrés à. qui dirait au voisin : « L’interné a fait ceci, cela; — il est entré dans telle maison ; il a salué M. un tel; la grande Jeanne a souri sur son passage et l’a suivi d’un regard presque tendre. » Enfin, chaque matin, M. le maire passait une belle heure à épeler les lettres anonymes jetées la nuit dans sa boîte, assez semblable à la gueule ouverte du lion de Saint-Marc, si l’on peut

comparer le terrible au grotesque et le conseil des Dix au conseil des Deux du village des Sablons.

Mais l’épreuve insupportable, et qui lui paraissait toujours plus amère, arrivait tous les trois mois, pour le repris de justice. Il était forcé, à cette date, de comparaître au cheflieu de sa bourgade, à la barre du magistrat chargé de la surveillance. Il faut nous pardonner, dans un pareil discours, ces mots étranges empruntés à l’argot de la police.

La surveillance est une peine ajoutée à la peine, un chaînon rivé àun chaînon. — A l’heure désignée, et qui que vous soyez, il faut vous rendre au fond de ce parloir fangeux, parmi l’écume horrible des bagnes et des prisons ; là

vous attendez, sans une plainte, qu’une voix vous appelle. Appelé, il faut écrire, à côté de quelque nom plein d’horreur, votre nom à vous-même, le nom que portait votre père et celui que portera votre enfant,... la loi le veut ainsi, c’est l’ordre ; on vous retrouvera plus tard sur ces pages fétides, où le vice, la graisse et le sang ont laissé leur empreinte et leur odeur, au milieu de ces images viles, sorties de la patte et de la griffe ardente des plus ignobles coquins et des plus grands scélérats ; voilà ce qui s’appelle un supplice.

C’était donc, ô malheur ! pour arriver à ce résultat misérable que je chargeais mon nom de tant de^gloire ! Ah ! ce registre abominable, où les œuvres et les ténèbres de la police sont

tenues en partie double, où la brute et le bel esprit se confondent dans le même néant ; ce registre hideux dans lequel sont contenus les grandeurs des geôles, le complètement de l’écrou, l’acte baptistaire des maisons de force, et la préface (presque toujours) des condamnations capitales ; cette réunion de faussaires, d’assassins, de* voleurs, de calomniateurs, cloaque immonde où grouillent incessamment tous les crimes et tous les râles... mieux vaudrait être attaché au carcan, une fois pour toutes.

De la liste infamante, ses souvenirs le reportaient aux beaux livres de soie et d’or, chargés d’emblèmes et d’armoiries; vélin sans tache où brillaient, écrits de la main des poètes, leurs plus beaux vers ; de la main des

romanciers, leurs pages les pliis charmantes, albums précieux qui appartenaient au règne de la beauté, de l’esprit, de l’élégance et de la jeunesse, unissant dans une commune et perpétuelle fantaisie, au dessinateur l’é-

crivain, à l’homme d’Etat la coquette ou la tragédienne. — Ingénieux et charmant spécimen de toutes les choses que chacun savait le mieux faire. Un beau soir, dans un salon plein de lumières, où tout chantait, causait, jasait, l’interné avait eu l’honneur d’écrire son nom propre à côté du nom de Lamartine, à.

côté de la gloire de M me Guizot, Pauline de Meulan. Ici resplendissait le nom charmant de M u,e de Girardin ; le grand Arago n’était pas loin de Berry er, Béranger et le duc de

Fitz-James semblaient s’abriter sous le nom de Chateaubriand. M. le duc de Broglie était le plus ancien, Rachei était le nom le plus nouveau !

Quand la triste formalité était accomplie et qu’il s’était bien fait reconnaître à ces gardiens ténébreux de la loi criminelle, on lui permettait de retourner chez lui par la route indiquée, et sans qu’il eût à regarder personne à sa gauche, à sa droite. En ce moment encore, au pied de l’escalier qui menait à ces geôles, il avait à subir le contact de tous les misérables de son espèce.

A tout prendre, ils portaient le même joug ; la peine était la même ; il n’y avait guère plus de surveillance pour celui-là que pour

ÎC L’INTERNÉ.

celui-ci. Volontiers ces malheureux l’auraient reconnu pour leur maître et seigneur, mais il les repoussait par le silence. « Aristocrate ! » disaient-ils.

Il portait vraiment trop haut la tête; il n’avait pas l’attitude et le regard convenables à sa situation. Même un jour M. le commissaire ne se gêna pas pour dire à l’interné que sa moustache était indécente, et que des cheveux coupés au ras du front seraient plus convenables à la visite qu’il lui faisait chaque trimestre. Pensez donc si la rougeur envahit ce front intelligent et superbe î II s’était battu plus d’une fois pour uhe moindre injure. Il n’y avait pas un seul habitant dans Paris qui eût osé lui dire ainsi ; « Ton visage me dé-

plaît!... » Il refoula sa honte et salua profondément.

La prison de la ville était voisine du greffe où s’exercait la surveillance. Le jour dont nous parlons, qui fut le plus cruel de tous ces jours misérables, à peine l’interné avait fait vingt pas dans le chemin qui le ramenait à pied (par modestie) au village des Sablons, il fut abordé par deux malheureux, tout pâlis par l’insomnie et l'indigence. Il n’y avait rien de plus triste à voir que cet homme et cette femme en proie à cette douleur énorme. Ils n 'étaient pas très-âgés, mais déjà ils avaient tant souffert qu’ils ne savaient plus leur âge. Ducoudray eut quelque peine à les reconnaître ; à la fin, cependant :

« C’est donc vous, mes amis, leur dit-il, vous que j’avais oubliés, tant je redoutais, même de votre part, une injuste répulsion!

Voyons, dites-moi en toute hâte comment donc il se fait que vous ayez quitté votre domaine où vous viviez si contents et que je vous retrouve ici, plus semblables à des mendiants sans asile qu’à d’honnêtes vignerons qui faisaient, bon an mal an, leurs cinquante feuillettes de vin? »

Ils n’étaient pas loin d’une boutique de barbier; la boutique était déserte; avec la permission du maître ils entrèrent; pendant que l’interné se faisait tailler les cheveux, et que la bonne femme, le visage enfoui dans son tablier, pleurait, le père, hier encore

énergique et robuste, avait peine à balbutier le malheur qui les avait frappés.

« Vous rappelez-vous, lui dit-il, monsieur l’avocat et propriétaire du château des Sablons, notre enfant unique, la petite Louise?

— Ah ! c’est vrai , s’écria Ducoudray , la petite Louise! elle était la filleule de ma mère; elle venait souvent chez nous quand elle était une enfant. Elle est donc morte?

O malheur! Je comprends votre misère et votre chagrin. »

La femme alors découvrant sa tête au désespoir :

« Juste ciel! que dites-vous, monsieur?

Plût à Dieu qu’elle fût morte ! Elle est en prison, dans la maison d’arrêt que vous voyez

so

L’INTERN É.

là-bas, et, la malheureuse, elle comparaît demain en justice. Elle est perdue! On me l’a prise ! On la tuera sur la place publique ! O ma Louise! mon enfant! mon cher enfant! »

Les sanglots brisaient sa voix, les larmes remplissaient ses yeux : elle touchait à la folie. Elle n’avait jamais compris qu’une chrétienne , faite à l’image de Dieu, pût tomber dans ces profondeurs et dans ces ténèbres.

Tout à l’heure encore, ils avaient, mais en vain, imploré cette porte impitoyable. Elle était sourde, elle était de fer.

« Demain , disait le père , on nous trouvera morts sur le seuil. »

Ducoudray , à cette horrible révélation , se sentit renaître. Il se retrouva, sous l’action

violente de ces larmes paternelles et maternelles, l’homme ancien, disons mieux, le jeune homme. Il comprit, rien qu’à voir ces visages vénérables, que la fille était innocente, à vingt ans qu’elle pouvait avoir.

« Çà, dit-il, soyons forts! ne me cachez rien ! »

Le père alors raconta confusément une douloureuse histoire. Sa fille avait rencontré on ne savait quel séducteur, qui se tenait caché dans l’ombre ; elle avait mis au jour un enfant qu’elle nourrissait de son lait. L’enfant avait six mois déjà quand il fut enlevé, la nuit,

par une main criminelle. Alors la jeune mère, *

haletante, avait bravé l’orage, et pieds nus, sous la pluie, elle s’était mise à la recherche

intelligente du petit berceau. Son malheur voulut qu’elle retrouvât la trace du malfaiteur. Elle le ^suivit en criant dans les sentiers qu’il avait pris : au meurtre! Peine inutile : à la fin, elle était tombée expirante au coin d’un certain pont voûté. Là, elle avait été ramassée et ramenée au logis de son père. Une fièvre ardente l’avait tenue entre la vie et la mort pendant six semaines; mais comme elle quittait sa couche en redemandant son enfant, l’enfant dans son berceau avait été retrouvé sous la voûte obscure qui menait du sentier dans une prairie appartenant à M. le baron Ducoudray. De tous ces indices : la mère ici, l’enfant plus loin, la justice avait tiré l’indication d’un infanticide, et tant de preuves, de

dépositions , d’informations , pendant que Louise, accablée, osait à peine écouter et répondre.

« Et voilà,, monsieur, dans quel abîme est tombée ma pauvre enfant. Nous avons fait tout ce que nous pouvions faire pour la défendre. Notre petit bien, nous l’avons vendu à ce terrible voisin, Jean Lebec, par le ministère de M e Ernoux, et ces deux hommes, sans doute pour faire oublier à, quel point ils ont abusé de notre misère, sont devenus nos plus cruels ennemis. Ils ont dit aux juges que nous étions des gens sans foi ni loi, des hypocrites, des malfaiteurs. Nous voulions nous adresser à votre père, à, sa pitié, mais Louise a déclaré que, si nous faisions cela, elle dirait au jury :

Je suis coupable! Elle n’a pas même voulu que nous vous implorions pour elle. Elle n’invoquait, dans ce funeste abandon, que le souvenir de votre mère : O ma chère marraine !

o mon bonheur! Auriez-vous jamais pensé (jue votre petite Louise en viendrait à disputer sa tête au bourreau ?

«Voilà comme elle parlait, comme elle parle encore, et nous deux, ses père et mère, tourmentés jusqu’au fond du cœur, nous allons et venons, tournant autour de la prison où la malheureuse attend son arrêt. »

Telle était cette plainte ineffable. Mais déjà l’avocat, persuadé que la cause était juste, n’écoutait plus les plaintes du bonhomme. Il appartenait tout entier à la jeune accusée. Il

la revoyait si charmante, sous les regards de sa chère marraine, avec son beau rire et ses yeux si tendres.

« Mes amis, leur dit-il , j’ai besoin de toutes mes forces. Le temps presse ; il faut se hâter. Vous avez confiance en moi, c’est pourquoi vous m’obéirez. Quittez la ville à l’instant ; allez nFattendre au bac de Serrières, où je vous rejoindrai demain. Cependant priez Dieu, et si tout est perdu, vous saurez du moins que Louise Fleury, ma sœur, n’aura pas été sans défense et sans protection.

Comptez sur Dieu, comptez sur sa justice ; enfin, comptez sur moi. »

Parlant ainsi, il avait dix coudées. Son geste était irrésistible; il commandait, il fallait obéir.

Les deux vieillards, l’un sur l’autre appuyés, se dirigèrent du côté de Serrières, par le grand chemin, la poussière et le grand soleil.

Resté seul, sous le fer du barbier, Ducoudray trouva qu’il n’était pas rasé d’assez près. — Cette épaisse moustache et cette barbe à la mode antique des vieux rhéteurs, cet ornement viril, sa dernière parure, dont il était si fier, tomba sous le rasoir du barbier, qui se disait : C’est dommage! Enfin, quand il se vit tout à fait au gré du souverain arbitre de sa destinée, il eut peine à se reconnaître. II avait, tout à l’heure encore, la tête d’un homme libre, une crinière à la Mirabeau, tant d’énergie et de volonté dans le regard...

L’INTliRNÛ. 87

Comme il était changé ! Un seul instant avait effacé de son front l’intelligence, et de son regard la flamme. Il cacha son mépris sous un sourire obséquieux. Voilà comme il revint chez M. le commissaire, un parvenu de la veille, un des tout-puissants de la dernière heure ; très-étonné de commander, il se prélassait dans sa toute-puissance.

Notre homme était à table, entre madame son épouse et M. son fils aîné. Il mangeait de bon appétit; il était content de sa journée et de sa personne. A l’aspect de son suspect qui revenait corrigé et repentant, M. le commissaire daigna sourire, et madame elle-même eut presque l’idée, incroyable en pareil lieu, d’offrir un siège au repris de justice. Un coup

d’œil de son mari la rappela à sa dignité.

« Vous voilà bien, dit-il, comme je vous voulais, mon cher ami, dans la modestie et la réserve qui vous conviennent, et pour vous témoigner que je suis satisfait de ne plus voir cette barbe insolente et ces cheveux démagogiques, je suis prêt à vous octroyer la demande que vous venez me faire, à condition qu’elle ne dépasse pas mes modestes pouvoirs. Rassurez-vous, soyez calme et parlez-moi librement. Que voulez-vous? »

Comme il parlait ainsi, l’épouse de M. le commissaire jetait du côté de l’interné certain regard qui voulait dire : Le drôle a encore bonne mine avec sa barbe et ses cheveux rasés ! Ce regard compatissant de son épouse

pouvait tout perdre, heureusement M . le commissaire était tout entier à sa bienveillance.

« Il me faudrait, monsieur, reprit humblement l’interné, pour un motif qui n’a rien de politique, la permission de passer vingt-quatre heures dans cette ville et de visiter un ami que je n’ai pas vu depuis longtemps. Si vous avez la bonté de m’accorder le sauf-conduit que je demande, il est bien entendu que je repars demain, pour ne revenir ici que dans trois mois. »

M. le commissaire fut paternel jusqu’à la fin.

« Tenez, dit-il, voici la permission que vous avez méritée, et si par hasard vous n’allez pas tout à fait chez un ami, mais chez une amie (ici la femme du commissaire a rougi),

eh bien ! mon garçon , nous aussi nous avons connu les faiblesses humaines, on fermera les yeux sur la dame, à condition toujours que vous partirez demain, sinon vous passeriez la nuit suivante en prison. »

L’interné salua jusqu’à terre, et ne remit son chapeau sur sa tête que lorsqu’il fut dans la rue. On ne saura jamais les tristes conséquences, sur les esprits les plus forts, de cer- tains abaissements. Mettez Jules César ou Danton en prison, au bout de huit jours ils salueront le porte-clefs et diront à M. le geôlier : « Comment vous portez-vous? »

L’homme libre a besoin, pour vivre et pour porter haut la tête, des honneurs et des respects mérités.

Homère a dit cela beaucoup mieux : Le retentissant Zeus ôte à l'homme la moitié de sa vertu , quand il le soumet à la servitude 1 .

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