Odyssée, liv. XVII
Du même pas, l’interné, tout rempli de la grandeur de sa mission, se mit en quête du bâtonnier des avocats, et le premier passant lui désignait un magasin assez vaste , où la femme du bâtonnier, très-alerte encore, ajoutait les profits d’un petit commerce au trèsléger bénéfice de son mari. — Cette boutique, ouverte sur la grande place, était la
plupart du temps un cabinet de consultation ; il y avait, pour le moins, autant de plaideurs que d’acheteurs. L’avocat était absent , la dame était à son comptoir :
« Mon mari va rentrer, dit-elle à l’interné.
C’est l’heure où chacun dîne et se repose après dîner. Nous avons peu d’affaires, nous aimons les longues plaidoiries, suivies de longs jugements. »
Parlant ainsi, elle travaillait d’une main qui n’était pas des plus légères, à un petit bonnet de crêpe noir.
« Monsieur, reprit-elle avant! d’être interrogée, il faut me pardonner si je ne quitte point mon travail. Mon mari le doit porter ce soir même à une fillette du rivage, dont il est
l’avocat. Il y va de la vie et de la mort ; mais nous n’avons pas voulu que la pauvre enfant se présentât à MM. les jurés dans les haillons qu’elle porte encore. On ne sait pas, dit souvent mon mari, combien de défiance représente une robe en lambeaux, et les soupçons que soulèvent des souliers éculés. Une mise décente est de rigueur au palais de justice, autant pour le moins qu’au bal public. » Et la dame, assez contente de son bon mot, se remit au travail.
L’instant d’après, comme si l’étranger l’eût interrogée : *
« Oui, reprit-elle, une tête mignonne. Elle est en deuil de sa marraine. Elle pleure, elle prie, elle se résigne; il n’y a rien de plus tou-
chant. Mais, tenez, monsieur, vous n’attendrez pas longtemps; voici mon mari. »
En effet, par la fenêtre entr’ouverte, il vit venir, marchant d’un bon pas, M. le bâtonnier, couvert de sa robe noire et de sa toque. Il portait sous son bras un gros dossier, qui représentait sans doute un tout petit procès. Cet homme avait bonne apparence ; un côté de sa tête était blanc, l’autre était noir encore; il avait le sourire à la lèvre, et dans ses yeux sombres une suite d’éclairs. Bref, il était de ces gens que l’on aime à première vue ; quiconque l’approchait (nous parlons même de ses parties adverses) se sentait pris d’amitié pour maître André.
Quand il eut salué sa femme d’un regard
amical, soudain ses deux yeux flamboyants se portèrent sur le client qui l’attendait ; pendant toute une minute, il étudia ce nouveau visage, en cherchant à le reconnaître. Il comprit enfin ! De ses deux grands bras, sans mot dire, il pressa sur son cœur le jeune homme, et celui-ci, à. cette étreinte muette, répondit par un sanglot. C’était la première fois, depuis si longtemps, qu’un visage humain se rapprochait de son visage, et qu’il sentait battre un cœur si près de son cœur!
Après une longue étreinte, ils se contemplèrent l’un l’autre, insatiables dans leur contemplation. A la fin, ce fut M. le bâtonnier qui le premier rompit le silence :
« Heureux, trois fois heureux, le jour où
je suis visité par un orateur tel que toi, par un maître dont la parole a si souvent retenti du haut de la tribune nationale, aux heures les plus difficiles. Sois le bienvenu chez moi, chez toi, mon confrère, et compte sur mon obéissance à tes moindres volontés. »
Disant ces mots, sa voix était presque tendre. La joie et l’orgueil resplendissaient sur ce front radieux. Il tournait, empressé, autour de son confrère, oubliant de se dévêtir de sa robe et de ramasser son malheureux dossier. Quand il fut un peu calmé, l’interné, sans s’expliquer davantage :
« 11 me faudrait, mon cher maître, un long entretien avec vous. L’affaire est grave et presque sans espoir.
— Tout arrive; il suffit d’attendre et d’espérer, repartit M c André. Mais voici déjà que ma chère femme ajoute un couvert ; s’il vous plaît, vous dînerez avec nous et deux jeunes ouvrières babillardes, dont le babil nous permettra de dîner tranquillement. » Sur quoi l’on se mit à table, et les deux jeunesses de bon appétit firent assaut de bonne humeur. Le repas parut long à l’interné, trop court à l’avocat. C’était son bon moment de chaque jour; mais enfin le café étant pris, et sa pipe étant bourrée :
« Allons nous asseoir, dit-il, dans mon petit jardin. Nous serons seuls, et nous causerons tant que vous voudrez. »
Dès qu’ils furent au jardin :
« J’arrive un peu tard, reprit Ducoudray; mais, vous le savez, je suis à peine un homme, et n’ai gardé de l’avocat que ces timidités excessives qui nuisent si souvent aux meilleures causes. Le hasard a voulu que ce matin même, au moment où j’avais purgé ma surveillance, un vieillard et sa femme, oublieux de ma dégradation, m’ont prié de prendre en main la défense de leur fille, accusée d’infanticide.
Ici M e André devint tout sérieux, même il en oublia sa pipe :
« Ah ! dit-il, vous parlez de Louise Fleury, ma cliente. Ils ont fait de ce procès une grande accusation. Le choix même du magistrat qui l’accuse annonce un vrai danger. C’est encore un jeune homme, neveu d’un sénateur, qui
cherche à s’habituer pour tout de bon aux difficultés de l’art oratoire. Ainsi, les apprentis chirurgiens, lorsqu’ils ont bien piqué des feuilles de chou, de leur lancette innocente, ne sont pas fâchés de tirer du vrai sang d’une bonne veine, et s’inquiètent fort peu de piquer une arlère. »
Après un silence, il raconta, non pas sans hésiter beaucoup, par quelle circonstance il s’était vu chargé de la défense de cette infortunée. Un soir qu’il se promenait sur le promenoir de sa petite ville, attendant l’heure ordinaire de son piquet avec M. le greffier du tribunal, il fut abordé par un inconnu de haute stature, avec la voix même du commandement.
« Voulez-vous, maître André, vous charger
d’une belle cause? « Puis, sans attendre mon consentement, il me fit monter dans un vieux cabriolet qu’il conduisait lui-même. Au bout de deux grandes heures, nous nous arrêtions à certain coin que fait la route en ce lieu désert, et l’inconnu :
« Voici, me dit-il, l’endroit où fut trouvé, le lendemain de sa disparition, le cadavre du petit enfant de cette Louise Fleury, qui paraît dans quatre jours devant MM. les jurés. Louise Fleury est une fille honnête et bien née ; elle fut élevée avec des soins tout maternels par sa marraine, qui est aujourd’hui une sainte dans le ciel. » Puis cet homme, élevant la main, comme s’il eût voulu attester les constellations célestes :
« Et je vous jure ici, maître André, que la première faute de cette enfant fut le crime d’un homme amoureux de sa beauté. L’enfant mort est le fruit d’une action criminelle. » A la fin, comme il voyait que je cherchais à me reconnaître en cette étrange révélation, il reprit d’une voix non moins ferme :
« Je vous le jure! Elle est doublement innocente. Aussitôt qu’elle fut mère, il advint que le père de ce malheureux enfant fut saisi d’une telle passion pour Louise Fleury, que, ne pouvant la décider à le suivre, il déroba l’enfant dans son berceau, pensant qu’il forcerait la mère à toutes ses volontés. Mais la nuit, l’orage et des témoins qu’il crut entrevoir juste au moment* où son crime allait
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être à l’abri, avaient forcé ce ravisseur d’enfant à cacher le berceau sous la voûte que voici. »
En même temps, il désignait la voûte; il expliquait comment une mère si jeune et si frêle aurait eu peine à porter jusque-là ce fardeau de honte et de désolation... « Elle avait la fièvre ; elle veillait depuis dix jours sur son fils malade. Enfin, réveillé en sursaut et désespérée de ce rapt misérable, elle avait couru, demi-nue, après le ravisseur, appelant la terre et le ciel à son aide. Hélas! c’était ici même, à cette place, et sur le bord du chemin, qu’elle avait été ramassée. Une heure après, l’enfant était retrouvé, mort du croup dans son berceau. Voilà, monsieur l’avocat, toute
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l’histoire. Il y a crime, en effet, mais non pas du côté de Louise; enfin cet infanticide est un simple rapt. Le père a volé son enfant, c’est vrai, mais pour veiller de plus près sur sa destinée..,. »
Maintenant, mon cher confrère, ajouta M e André, vous en savez autant que moi. Je ne doute pas un seul instant que cet homme inconnu soit le père et le ravisseur.
Il ajouta : « Certes ce voleur d’enfant n’est pas loin d’ici; je pourrais le reconnaître et le retrouver, mais ma foi est engagée, et j’ai promis de ne pas mettre au grand jour ce fatal secret. Qu’en dites- vous? Que pensez-vous?
Je pourrais obtenir un délai et renvoyer l’affaire à d’autres assises ; mais l’accusée est au
bout de ses forces; elle ne peut plus attendre; elle se consume à petit feu. — Ecoutez encore un motif de cette hâte : il nous faut conserver le président qui nous est envoyé. C’est un juste; il n’est pas homme à se glorifier des condamnations capitales. Au contraire, il les déplore, et je sais des gens qui l’ont entendu se plaindre des rigueurs du jury. Gardons ce brave homme, animé de toutes les libertés des lois romaines; gardons ce bon juge, ami delà clémence, et laissons faire à Dieu. » Ceci dit, M e André ralluma sa pipe, et s’entoura d’un nuage, à la façon d’un Jupiter tonnant.
Pas une de ses paroles ne fut perdue, pas un accent de cette voix austère qui ne retentît
dans l’âme et dans le cœur de l’interné. Il se
L’INTERN È.
fit dire à plusieurs reprises le signalement de cet inconnu, qui courait de si grands risques. Surtout il revenait sans cesse et toujours à l’accusée. Ah ! quelle misère et quel abandon î quelle pitié! quelle profonde abnégation de soi-même ! Hélas ! que les hommes sont cruels, juste ciel ! de ne voir ces crimes impossibles qu’à la surface, et d’appliquer une enfant si misérable à ces longues tortures de la nuit, du silence et de l’isolement ! Là-haut, pas d’espérance! Ici-bas, nulle consolation!
Mais plus elle était à plaindre, et plus ces deux consulteurs d’une si belle cause, avec le soin des pères et des artistes, recherchaient les côtés faibles de l’accusation, le vrai tour de la défense, et par quelle force ils arri-
veraient, victorieux, à faire entrer dans ces ténèbres le rayon triomphant.
Jusqu’à minuit ils se consultèrent ; quand tous les points furent arrêtés, M e André dit à son confrère : « Il est temps de dormir. Tu dormiras dans mon lit, et demain, quel bonheur, n’est-ce pas? tu reparaîtras dans la bataille *un peu mieux que sous les armes d’Achille... sous la robe austère et libre de l’avocat! »
Le joyeux matin trouva l’interné debout et déjà au travail de la veille. — Il ne fallut pas réveiller cet autre Alexandre ; il avait rêvé toute la nuit à sa bataille. M e André, de son côté, s’était consolé de ne plus jouer que le second rôle en ce grand drame. — « On ne
saurait nier, disait-il à son confrère, que nous autres avocats de province, nous adoptons certaines formes et certains accents, qui nous reviennent sans cesse, à toute occasion. Notre émotion ne change guère ; trop souvent notre exorde est le même; c’est pourquoi tel juré, dont nous aurons surpris une première fois l’étonnement et la pitié, va se montrer rebelle à des effets dramatiques qu’il sait par cœur. Donc, j’espère et beaucoup, sans compter votre admirable talent, mon cher maître, que la nouveauté de votre éloquente parole, et cette fête excellente d’un avocat inconnu, semblable au Dieu sortant de la machine, serviront beaucoup à faire accepter l’innocence de l’accusée. » Ainsi ce bonhomme était tout
réjoui d’avoir trouvé cette formidable concurrence à sa propre renommée.
Au même instant tout se préparait dans la prison et dans le tribunal. L’ouverture des assises dans une ville de province est toujours un événement. L’intérêt et la curiosité du spectacle, et l’oisiveté de la ville, autant de motifs d’affluence. On dirait la grâce et l’attrait d’un spectacle gratuit, où les meilleurs comédiens se sont chargés volontiers des plus beaux rôles. On tremble, on s’apaise, on a peur, on admire, on hait, on se passionne, et , rarement les vrais poètes, soutenus par les vrais comédiens, arrivent à un résultat plus dramatique. La majesté de la peine équivaut
pour le moins à la majesté de ces rois de car-
no
ton, et de ces reines de théâtre, plus semblables à des spectres blanchis qu’à des créatures vivantes. A la fin du drame, et chaque spectateur rentré chez soi, chacun fait aux siens le feuilleton de la chose représentée... Au bout de huit jours, les dames raconteront encore leur toilette à cette terrible représentation.
Le premier soin de l’avocat Ducoudrav, quand il se vit dans cette robe entourée, b bonheur! de tant de privilèges et de respects, fut de se faire ouvrir l’espèce d’antichambre où se tenait la jeune fille qu’il allait défendre, attendant le lever de ce fatal rideau. Elle était , assise, immobile, sur un banc adossé à la muraille ; on eût dit une jeunesse éteinte avant l’heure. Hélas ! la vie à l’ombre avait pâli ses
belles joues; l’oisiveté -forcée avait blanchi ces mains vaillantes. Ses beaux cheveux roulés faisaient deux ou trois fois le tour de sa tête, et le petit bonnet de crêpe avait peine à les contenir. Son habit décent, son pied bien chaussé, annonçaient une honnête misère; ces vêtements si modestes convenaient à sa situation.
Au bruit que fit la porte, elle tourna la tête, et s’entendant appeler, son beau regard étonné sembla demander : « Quel protecteur inattendu? L’autre avocat aura déserté ma cause, et celui-ci ne vient que par pitié ! »
Dans un coin de ce bouge, un gendarme, assis à l’autre extrémité du banc, lisait, au bas d’un vieux journal, la suite à demain d’un
roman ténébreux. A travers la porte qui donnait sur le tribunal, on entendait la foule bruyante, chacun cherchant une bonne place.
Hélas ! pas un qui s’inquiétât de la malheureuse à cette suprême évocation.
Quand l’accusée eut enfin compris que cet homme en robe était un ami, un défenseur qui déjà savait sa cause, elle poussa un grand soupir d’allégeance, et quelques larmes vinrent mouiller ges paupières épuisées. Ducoudray lui tendit la main ; elle hésita avant de lui donner la sienne. En vain elle voulut parler, la voix lui manqua; se lever, les jambes se dérobèrent. Lui , cependant , réchauffant cette main pâle entre ses mains bienveillantes , et ses grands yeux fixés sur
ce regard baissé, expliquait h l’infortunée, inquiète encore , toute sa plaidoirie : Elle est innocente !... Quand il en vint à ces détails cachés dans l’ombre, et qu’elle-même elle ignorait; quand il raconta l’incident du berceau trouvé sous cette voûte où le berceau même s’était brisé; quand il dit de quelle maladie était mort ce triste enfant, alors seulement elle se reprit à vivre. Elle retrouva l’intelligence; elle reconnut, confusément, ce défenseur qui l’appelait par ses deux noms de baptême : Àrmande et Louise.
Soudain un bruit de sonnette se fit entendre. Au même instant les portes s’ouvrirent, frappées par les baguettes des huissiers, et comme l’accusée était sans force, son gen-
darme et son avocat la prirent chacun par un bras et la conduisirent à cette place infamante où s’étaient, avant elle, assis tant de criminels fameux. La tête destinée au couteau fatal avait laissé son empreinte sur le bois de chêne où s’appuyait la triste Louise.
Elle était donc l’objet de tous les regards, et ce fut pourquoi pas un ne remarqua le défenseur qui s’était assis à la place accoutumée. 11 était le seul peut-être en ce moment qui fît grande attention à la lecture de l’acte d’accusation. C’était pourtant un morceau d’éloquence où la logique avait déployé ses meilleurs arguments.
Après l’acte d’accusation, c’est l’usage, chez nous, que le président des assises interroge
L’JNTEIINÉ.
l’accusé, et pour peu que le juge ait été frappé de certaines circonstances, il insiste et torture à plaisir la malheureuse ou le malheureux, qui lutte avec des armes inégales contre tant de volontés opposées à la sienne. Heureusement le président, dans l’exercice de ses rudes fonctions, était resté pitoyable. 11 parlait à ces déshérités d’une voix presque affable. II n’y avait dans son regard ni mépris ni colère ; parfois même il prenait l’accent d’une sincère pitié, comme on le put voir à la façon dont il écoutait les réponses de l’accusée, à savoir : — * Louise Fleury ! — Vingt-quatre ans ! — Elle habitait naguère un toit de chaume au bord du Rhône. — Elle avait été mère; elle était délaissée. Un ennemi caché lui avait en-
levé, la nuit, son enfant dans le berceau; guidée par l’amour maternel, elle avait retrouvé les traces de l’enfant. En un mot, un discours entrecoupé de sanglots, et toute sorte de confusions : jeunesse , amour, pauvreté, peut-être un crime. On voyait pourtant qu’elle ne mentait pas. Quand elle eut tout dit, elle se laissa tomber sur le banc misérable, et couvrit son visage de ses deux mains. La pitié, peu à peu , s’emparait de l’auditoire , et déjà pas un ne se rappelait les foudres de l’accusation.
On appelle enfin les témoins. C’étaient, pour la plupart, des gens rustiques, méfiants, pervertis par la misère, et plus enclins à voir le mal partout que l’innocence quelque part.
Certainement ils avaient vu, ils avaient su, ils avaient appris, on leur avait dit... peu de chose, mais chacune de leurs paroles avait le poids d’une montagne. Leurs soupçons devenaient dans ce patois presque ingénu toute une accusation.
Rien de plus dangereux que ces esprits incomplets, rien de plus cruel que ces âmes obstinées. Comptez aussi la fête et l’orgueil de jouer ce grand rôle dans cette imposante question de vie ou de mort. Ces témoins grossiers firent cent fois plus de mal que cette éloquente accusation ; mais plus les témoins parlaient, plus notre héros sentait grandir son courage et sa conviction. Il se calma quelque peu, lorsqu’à son tour le jeune substitut du
procureur impérial se leva, et s’étant livré à la préparation «oratoire en homme assuré de son fait, soutint l’accusation avec des grâces infinies. Que de mépris pour cette fille souillée,
et quels respects pour la société menacée!
« Malheur! disait-il, à ces crimes sans nom, qui conduisent un peuple à sa perte. » En même temps, il évoquait le fantôme de la propriété qui portait tout le poids de ces grandes aventures. « Honte à ces doctrines perverses qui menaçaient naguère de bouleverser le genre humain ! » Chemin faisant de ce discours en quousque tandem? c’étaient des foudres, des éclairs, des objurgations à la justice de Dieu. C’était, surtout, un appel énergique à la justice des hommes.
Ainsi le jeune orateur se grisait du vin nouveau de son éloquence. A l’entendre, on eût dit que lui-même il ne s’était jamais détourné une seule fois des droits sentiers.
Evidemment ce jeune homme était un beau rhéteur, très-recherché des meilleurs partis de sa province, et désigné par son emploi même, en ces heures difficiles, aux plus hautes magistratures. Il était d’ailleurs parfaitement apparenté; son grand-père appartenait à un grand corps politique, son frère administrait un département considérable. — Il parlait encore, et déjà, un murmure approbateur remplissait la salle entière. Il y eut plus d’un juré
qui s’essuyait le front, en homme qui sait déjà à quoi s’en tenir. Enfin plus d’un vieux pra-
ticien murmurait à son voisin cette parole de mauvais augure : « Je ne voudrais pas être à la place de cette fille-là. «
Quand le jeune substitut eût achevé sa péroraison, tous les doutes avaient disparu de son esprit ; même il songeait à introduire un retour en grâce... Une réclusion perpétuelle, il n’en demandait pas davantage... à vingt ans de travaux forcés, il était content.
Alors, au grand étonnement de l’assistance, qui ne comprenait pas que l’on pût rien opposer à ces accusations sans réplique, on vit se dresser..', cet homme!... un inconnu à l’aspect imposant, d’un très-beau geste et d’un regard solennel. Tout l’auditoire en ce moment fut suspendu à ses lèvres éloquentes.
Juste ciel! Tel est le miracle et telle est la force irrésistible de l’éloquence! Elle suffit, sitôt qu’elle sè montre, à relever les âmes les plus accablées par le sort, les esprits les plus frappés par la peine. Une lumière brille au front de l’orateur, si l’orateur est un honnête homme. Il va parler, tout l’écoute. Il est tout de suite une puissance, un génie, une volonté. Soyez donc à jamais bénie, éloquence ! O muse divine et charitable, la consolation du proscrit, l’innocence de la victime, le courage des combattants dans la mêlée ardente du labeur politique ! C’est de toi que nous vient la justice, avec l’espérance et le conseil. O gardienne des cités! vengeresse des tyrans!
pitié pour les malheureux! charité pour tous!
Telle était cette force éternellement renaissante que donnait la Terre au géant son fils. Salut, arche d’alliance, étoile du matin, tour d’ébène, porte du ciel !
Rien qu’à la façon dont M e Ducoudray.
l’interné, leva sa toque et se couvrit l’instant d’après; rien qu’au geste impérieux de ses deux mains hardiment dégagées des larges manches de la robe aux longs plis; à ce profond regard qu’il adressait, sans reproche et sans peur, au président, aux juges, aux jurés, à l’assemblée, à l’accusée enfin, qu’il enveloppait d’une profonde sympathie, — un frémissement inattendu circula dans tout l’auditoire... tout de suite on comprit qu’une chose énorme, une émotion inattendue, allait sortir
de ce cœur tout rempli de convictions généreuses. Cet inconnu avait la taille des héros d’Homère, et l’admiration dont il était l’objet réagissant sur tout lui-même, il sentit sa cause agrandie... En même temps il défaisait sa plaidoirie arrêtée à l’avance et cherchait par où commencer... Un incident tout nouveau lui vint en aide.
Au moment où il prenait la parole, une certaine agitation se fit au fond de l’auditoire. Un homme de haute taille avait voulu traverser la foule, et la foule avait résisté. A ce bruit, que les huissiers s'efforcaient d’apaiser, Louise Fleury s’était soulevée, et son regard semblait désigner dans le groupe un témoin, un ennemi, moins encore, un fan-
tome. Elle-même elle indiquait à son défenseur le nouveau venu qui causait ce tumulte.
En ce moment chacun pensait que l’accusée enfin allait parler... Mais la pauvre enfant ayant jeté sur son avocat ce regard plein de flammes, elle reprit son attitude résignée. En vain M. le président : « Louise Fleury, s’écriait ce brave homme, on dirait que vous avez reconnu quelqu’un dans cette foule. Eh bien, dites un mot et nous allons l’interroger. Parlez! la justice écoute. » Elle hésita, mais un coup d’œil plein de larmes, jeté sur Ducoudray, la raffermit dans sa pensée ; elle répondit au président par un signe négatif. Seul, Ducoudray avait compris
toute la scène. Il avait vu Y homme... l’avait reconnu.
« Pauvre et généreuse enfant, se dit-il, la voilà qui se dévoue et qui nous sauve; allons, maintenant il y va du nom de mon père et de notre honneur. Ou je meurs à la peine, ou je la sauverai! » Quand tout ce bruit d’un instant se fut calmé, il avait retrouvé la parole ; la reconnaissance doubla son talent.
Il parla très-simplement, se contentant de quelques mots d’exorde; il n’avait plus, désormais, qu’à lire au fond de sa propre pensée, l’artiste avait disparu. Il parlait de cette voix calme, austère, imposante et convaincue. Et bientôt cette voix grandissant avec le danger, il rencontra tant de force et de véhémence
au milieu de tant d’éclairs, que voilà cette habile accusation qui s’en va pièce à pièce, et voilà la vie, avec l’espérance, qui remonte au front de la fille accusée. 11 raconta que cette enfant appartenait, pour ainsi dire, à sa propre famille; il redit cette honnête jeunesse et les naissantes vertus dont il avait été le témoin. Il fit plus, tant il avait à cœur de payer le courage silencieux qui les sauvait de la honte, son père et lui, il invoqua le souvenir de sa propre mère. Elle aimait Louise Fleury, sa filleule, et si la pauvre Louise a rencontré le séducteur acharné à sa perte, il a fallu que l’intérêt de sa vaillante marraine fût autre part. En même temps il revenait, mais avec une prudence infinie et le tact merveilleux de ces esprits
touchés de Dieu, sur le rapt de cette nuit funeste et les accidents mystérieux de ces sentiers impraticables. Tl montra Louise évanouie au moment où l’infortunée invoquait la terre et le ciel et redemandait son enfant.
Puis, se tournant vers les témoins et les prenant corps à corps, il opposait celui-ci à celui-là, avec une énergie, un talent tout à fait dignes de ce fameux barreau de Paris, où régnaient en maîtres absolus les Chaix d’ Est- Ange, les Paillet., les Dupin et les Berryer. — L’effet d’une réplique à ce point vivante est certain sur l’esprit des jurés, ces magistrats venus du peuple. Aussitôt que l’ironie arrive après la colère, et que l’avocat peut sourire après tant d’indignation, ces hommes, ne
voyant plus l’orateur, sont charmés de trouver un homme à leur image; enfin ce mélange irrésistible de tant de preuves, en plein jour et dans l'accent même de la vérité, convient irrésistiblement à l’esprit français.
Sitôt qu’il fut entré dans ces ténèbres, la torche à la main, Ducoudray fut le maître absolu de toutes ces âmes épouvantées et charmées de sa clairvoyance. Il les faisait trembler, frissonner et sourire à son gré ; pas un de ces jurés qui ne courbât la tête sous cette main pleine d’éclairs. En même temps les avocats, jeunes et vieux, admiraient de toutes leurs forces : quel est donc ce maître orateur qui semblait tombé du ciel?... — L’accusée écoutait, triomphante, ces paroles vengeresses de
son innocence, et bientôt relevait sa tête humiliée. Il n’y eut pas jusqu’au gendarme, inutile gardien, qui, par respect, ne s’éloignât à l’extrémité du banc, comprenant que sa tâche était finie.
Ah ! si vous aviez vu l’éblouissement du tribunal! Avec quelle autorité contente le président applaudissait du regard cet avocat qu’il avait protégé! — Le greffier, stupéfait, repliait d’un air maussade son fameux acte d’accusation; le substitut du- procureur impérial mordait sa lèvre amincie. On voyait que ces messieurs les jurés étaient impatients de formuler le non / sacramentel. Ducoudray termina par un coup de foudre. « O pauvre enfant!...
ma sœur! disait-il à Louise, espère. Entre la
faiblesse et le crime est un abîme. Enfin, messieurs les jurés, comprenez bien que nous nous en remettons à votre justice et non pas à votre pitié... Nous ne voulons de la pitié de personne. »
Ici, l’on entendit comme un gémissement dans la foule, mais l’attention était occupée ailleurs, et cette nouvelle interruption passa inaperçue, au moment où le bon président résumait tout ce débat en quelques paroles nettes et précises, non pas sans se plaindre en termes voilés de l’ardeur dangereuse des trop jeunes magistrats, plus empressés à trouver des coupables que charmés de proclamer des innocents.
Tout étant dit, messieurs les jurés entrèrent
dans la chambre du conseil et rapportèrent,
cinq minutes après, à V unanimité , un verdict d’acquittement. Louise Fleury était libre !
Ouvrez-lui les portes, disait le président. Alors de tous les coins de la salle partirent des applaudissements unanimes , et les jeunes avocats, entourant ce confrère inconnu, l’embrassèrent à l’étouffer. « Votre nom! lui dirent-ils ; une fois que vous l’aurez dit,, nous saurons nous en souvenir. — Messieurs, mes confrères, mes amis, répondit l’avocat victorieux, je vous remercie, et je n’attendais pas moins de cette confraternité qui fait de nous tous une seule et même famille. Hélas ! je n’ai plus de nom ! Je ne suis plus qu’un repris de justice. On m’appelle... l 'interné. »
Du même pas, s’étant dépouillé de sa robe, il s’en fut attendre au seuil de la prison sa cliente ressuscitée, et, pendant qu’il faisait quelques largesses aux guichetiers, Louise Fleury ap-
parut radieuse et chancelante. Eblouissement du soleil! Enchantement de l’air libre et pur! Elle revoyait la terre et le ciel ; elle rentrait dans le vaste espace. Il fallut que son défenseur l’aidât, chancelante, à franchir ce seuil formidable.
« O mon sauveur! lui dit- elle en lui baisant les mains.
— Parlons bas : c’est toi qui nous a tous sauvés! Louise! Un mot de ta bouche, et nous étions déshonorés. Mon père était là , je l’ai vu, j’avais tout deviné, j’ai tout compris. #
C’est ainsi qu’ils sortirent de la prison, celle-ci s’appuyant sur celui-là, et la foule admirait en silence ces deux jeunesses, ces deux malheureux, ces deux proscrits. Ils suivaient, tout pensifs, le chemin qui les devait conduire au village natal, et chacun se découvrait à leur passage.
Ainsi, chez nous, est fait le peuple ingénu des pauvres gens ; son enthousiasme et son admiration appartiennent également à la chose bien dite et bien faite. Il applaudit volontiers aux belles actions, aux belles paroles; il est également sensible au génie, à la beauté, à la bienveillance , à la douleur noblement exprimée. Il est sympathique aux jeunes amours, au grand courage. Ah ! chère na-
tion des pauvres gens et des simples d’esprit, que le Christ lui-même entourait de tant de faveur, que tu mérites bien d’être honorée entre tous les peuples libres et savants !
Toute l’histoire de la fille innocente avait couru, plus rapide que la flamme électrique, à travers les paysans des faubourgs. Il n’était pas une voix qui ne redît la résignation de Louise et le talent de son défenseur. Or cette fqule se composait en grande partie des électeurs d’Auguste Ducoudray. Par sa volonté souveraine, elle en avait fait le représentant de ses volontés brisées, de ses espérances condamnées. Chacun de ces électeurs, tout-puissants naguère, cherchait à comprendre en
quels abîmes était tombé cet élu de quarante mille volontés !
L’interné, à chaque pas, comprenait la
sympathie et les colères cachées que recélaient ces ârqes si facilement changeantes. Un combat terrible et douloureux s’établit dans le fond de sa conscience. Il se demandait s’il ne réclamerait pas en plein jour, à haute voix, la justice qui lui était due, et s’il ne ferait pas une seconde invocation aux volontés du peuple souverain? Toutefois il se contint lui-même; il apaisa cette envie, et, pâle comme un mort, il poursuivit son chemin, amenant après lui cette innocente victime arrachée aux justices d’ici-bas.
Une fois seuls et délivrés de ces regards
pleins de fièvre, ils allèrent ainsi, plus d’une heure, la fille acquittée et son défenseur le suspect.
Ils allaient, comme on va dans un songe, et peu à peu la pauvre fille, qui n’était plus faite à franchir de si longues distances, ralentit le pas. Les forces lui manquaient ; elle se traînait péniblement. Elle finit par s’asseoir au bord du chemin. A la fin, elle demanda :
« Où donc allons-nous ?
— Nous allons, reprit son guide, au rendez-vous de votre père et de votre mère, ils nous attendent, les bras ouverts. »
Puis, la voyant exténuée, il s’en fut chercher dans une ferme voisine une tasse de lait, un chiffon de pain. La fillette en avait
grand besoin. Ce repas lui ayant rendu des forces :
« Allons ! » dit-elle.
Ils se remirent en route. On eût dit le frère et la sœur.
Ils arrivèrent, sur la fin de la journée, à certain détour que fait brusquement le Rhône, et, la première, Louise aperçut, assis sur les degrés d’une croix de bois placée en ce lieu pour attester plus d’un naufrage, son père et sa mère. Ils étaient , ces bonnes gens, reconnaissables à leur misère. Depuis le matin, leurs yeux pleins de larmes étaient fixés sur le chemin par où devait venir le défenseur de leur fille. Ils le reconnurent à son geste et
se demandèrent quelle était la jeune demoi-
selle attachée à son bras? Que ce fût leur fille, cette voyageuse libre et bien vêtue, au bras de l’ancien seigneur des Sablons, ils ne s’en doutaient ni l’un ni l’autre.
« Ah ! malheureuse enfant ! se disaient-
ils, elle est condamnée, elle est perdue!
Allons, ma pauvre femme, reprenons le chemin de la prison ! »
Il pouvait être en ce moment six heures du soir. Le ciel était couvert de nuages ; le fleuve allait, triste et calme, à la mer qui l’attirait. La longue barque, attachée à la rive opposée, attendait quelques passagers en retard, dont les voix criaient dans le lointain. A la fin, ces deux vieillards, ô surprise ! ô bonheur ! les voilà qui reconnaissent l’enfant perdu.
« Est-ce toi, Louise? disait la mère.
— Te voilà donc toi, ma fille ! » criait le père.
Ils pleuraient, mais cette fois c’était de joie, et tous les trois ils se confondaient dans le même embrassement.. . Des prières, des sanglots, des larmes, des silences...
« Chers parents ! disait Louise, enfin je vous retrouve, enfin je vous suis rendue... embrassez-moi. »
Alors les sanglots de recommencer. Puis, tous les trois, ils s’agenouillèrent au pied de la croix-, la tenant embrassée. Enfin leurs regards s’arrêtèrent sur Ducoudray, dans une extase indicible.
« O mon dernier moment d’éloquence et de douce liberté, disait-il, je te bénis! et te
rendrai grâce jusqu’à la fin de mes jours! »
Cependant la barque, en glissant sur la corde tendue de l’une à l’autre rive, avait touché la rive opposée, et maintenant c’était le tour des gens et des bestiaux qui rentraient au village. Ils arrivaient lassés et contents de leur journée; hommes et bêtes avaient travaillé de compagnie, et s’en retournaient à leur cabane, à leur étable. Il y avait dans ce bateau des laboureurs, des bergers, des troupeaux, des paysannes qui revenaient, la tête chargée
de provende ; il y avait des chiens de garde et des chèvres à la mamelle remplie. A peine la barque eut quitté le bord, ce fut comme un concert de ces voix, de ces glapissements, de ces chansons.
Il est charmant ce retour au village quand la tâche est accomplie, et pensez donc si Louise Fleury, retrouvant réunis en si petit espace, où tant de fruits étaient mêlés à tant d’herbages, ces travailleurs joyeux, retrouvait en même temps la paix de l’âme et la joie
encore incertaine des beaux soirs d’autrefois!
On franchit ainsi la distance qui sépare les Sablons des prairies et des champs de blé.
Les Fleury, trop heureux pour que leur bonheur en fût troublé , n’entendirent pas une seule des mauvaises paroles dont leur présence était le sujet. Ils n’entendirent que le bruit argentin de la sonnerie attachée au cou de la vache; ils n’entendirent que les jappe-
ments, les bêlements, le bruit des arbres et du fleuve, et, dans le lointain, le coq saluant la fin du jour.
Bientôt chacun des passagers se dispersa du côté de son repos, de sa fumée et de ses petits enfants. Resté seul avec ses amis, l’interné eut encore une assez longue hésitation. Son projet avait été, tout d’abord, de distancer ces trois malheureux et de rentrer seul dans sa demeure. Ici se montra une fois de plus le bon naturel de cet homme éprouvé par ces tortures infinies.
« N’es-tu pas honteux , se disait-il , du projet que tu roules dans ton esprit? Prends garde à toi, tu vas commettre une lâcheté ; tu vas déshonorer ton plus bel ouvrage. Honte à
L’INTEIINÉ.
toi, si maintenant tu te croyais quitte avec cette courageuse fille que ton père a perdue ! Honte à toi si tu laissais sans asile une si grande misère! Hélas! l’as-tu donc oublié? ta maison est vide, le foyer est désert,. Pâtre est froid, personne et pas même son chien n’attend sous ce toit abandonné l’ancien représentant du peuple ! Aurais-tu honte, à présent, d’accompagner jusqu’au bout ces malheureuses victimes des passions d’un insensé. Enfin, c’était donc pour si peu que tu dévouais ta vie et ta fortune aux pauvres gens qui t’appelaient leur défenseur ! Pourtant cela te plaisait, ce mâtin, de montrer ta parole à ce vaste auditoire et d’étaler la vanité de ton discours ; cela te plaisait de traverser, haut la tête, une
foule enthousiaste : et maintenant que nul ne te voit et que pas un ne t’applaudit, tu ne serais pas fâché de perdre en leur chemin ces malheureux qui ne savent plus que devenir.
Voilà,, en effet, citoyen sans courage, le crime honteux que tu veux commettre... et que tu ne commettras pas. »
Ainsi songeant, il se retourna du côté de ses trois compagnons d’infortune ; il les attendit, de pied ferme et d’une âme rassérénée. II fit bien. Justement le père, la mère et l’enfant se demandaient oh donc ils passeraient la nuit, dans ce village qui les comptait naguère parmi les plus fortunés? Leurs amis les avaient dénoncés; leurs parents les avaient reniés; l’auberge, à leur aspect, fermera ses portes;
si par malheur ils frappaient à leur propre maison, la maison les renierait. Ducoudray, rendu meilleur par ce petit colloque avec lui-même, devina tout ce drame intime.
«Oh! bien, dit-il à ses amis; rassurezvous, venez chez moi, si vous n’avez pas de meilleur asile. Il est juste, en effet, que vous soyez mes hôtes, et cette hospitalité vous est due. Un proscrit abritant des malheureux, quoi de plus simple? Allons, encore une fois, ayez bon courage. Nous sommes égaux, toi, Louise, par tes malheurs, tes parents par leur misère, et moi par cet exil dont je traîne la chaîne et le boulet. » Disant ces mots, il reprit le bras de Louise, et tous les quatre ils traversèrent, sans morgue et sans honte, la place
où bruissait la fontaine, où se réunissaient les nouvellistes de l’endroit.
Tout à coup, dans l’angle, un homme apparut. Il avait les yeux hagards, un mauvais rire, et tenait dans ses mains un bâton de sarment. À son aspect, Louise, éperdue, se serra contre son défenseur. Ducoudray reconnut son père et, levant son chapeau, il suivit son chemin. « Je suis maudit ! » s’écria le baron, puis il disparut dans la ville haute. Les quatre malheureux gardèrent un silence plein d’épouvante et de pitié.
Vous vous rappelez qu’il fallait passer justement devant la maison de la poste aux lettres pour arriver à, l’ex-seigneurie. Il advint que, cette fois encore, sur le pas de sa porte.
se tenait la jeune fille que nous avons entrevue au premier chapitre de cette histoire. Elle causait doucement avec son jeune frère.
A l’aspect de l’interné, digne conducteur de toute cette misère, la noble fille se leva de son banc et, par un beau salut digne de l’ancien Versailles, elle répondit au salut de ces malheureux. Elle et son frère les suivirent longtemps d’un regard attristé. L’interné, avant de frapper à la porte de sa maison , put voir encore la belle et sympathique demoiselle , et se faire une idée approchante de sa grâce et de sa beauté.
Mais la porte de l’interné était fermée au verrou. L’hospitalité avait abandonné depuis longtemps ce triste asile, entouré jadis de
toutes les grâces hospitalières. La mère en partant semblait avoir emporté toutes les vertus du toit domestique. Il fallut frapper longtemps à cette porte revêche. A la fin, la servante impérieuse, sordide tyran de ce logis abandonné, s’en vint ouvrir en grondant.
« C’est vous ! dit-elle à son ancien maître.
Est-ce qu’on rentre à ces heures indues, après le coucher du soleil, quand on n’est qu’un prisonnier sous la surveillance des gendarmes? » En voyant introduire en sa maison ces deux vieillards et cette fille qui semblait exténuée, elle voulut, mais en vain, refermer la porte...
« Entrez mes amis, disait Ducoudray à ses hôtes. Vous êtes chez moi, vous êtes chez vous. »
Quand elle eut reconnu ces trois malheureux, la mégère poussa un cri désespéré.
« Y pensez -vous? disait-elle. Vous faites de cette maison un repaire ! Demain j’en veux porter plainte aux autorités. »
Elle était furieuse. Elle avait pourtant tenu sur ses genoux la petite Louise; elle avait mangé souvent à la table des Fleury; elle savait toutes les tendresses de son ancienne maîtresse pour sa filleule... Elle fut implacable.
« Et maintenant, disait Ducoudray à ses hôtes, que nous sommes dans la place, il faudra bien nous suffire à nous-mêmes. On ne saurait compter, vous le voyez, sur le secours de notre ancienne amie. Elle n’aime pas les
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malheureux. Vous, le vieux père, allumez les fagots; vous, la mère, préparez la table; pendant que j’irai chercher de quoi souper, Louise restera près du feu.
La pauvre enfant se laissa faire et tendit ses mains amaigries au fagot vite allumé.
Après la première exaltation et la première heure de liberté, la pauvre enfant était revenue à ses tristesses. Elle se rappelait maintenant tout ce qu’elle avait souffert.
On se tira, comme on put, de ce double problème : le souper à faire, un lit à trouver ; mais enfin, tant bien que mal, les logis furent prêts, et l’interné, rentré dans sa solitude, se sentit soulagé d’un grand poids. Pour lui la journée avait été longue ; heureusement la
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nuit fut rapide... Le lendemain, à son réveil, il ne se doutait guère que tous les caquets du village avaient commencé avec le jour.
Les villageoises du marché se racontaient les fredaines de l’interné ; comment il avait ramené de la ville une fille suspecte et une douzaine de mendiants, qui seraient bientôt la terreur du pays; comment il avait rencontré son père, qui l’avait maudit à haute voix, et comme enfin M' ne Brigitte avait été assommée à coups de bâton par ces bandits.
« Quel malheur, disaient les fortes têtes de l’endroit, que le château soit devenu une caverne à l’usage des ennemis de la propriété! — La propriété , cest le vol ! Ici Von se tutoie et Von s'honore du titre de citoyen. —
Aux armes, citoyens, d'un sang imjrur abreuvons les sillons! » C’est ainsi que chacun jetait sa pierre et disait son bon mot, tant le vainqueur est lâche et cruel aux vaincus!
Il est vrai que, d’autre part, les plus avisés ne doutaient point de l’immense succès de l’ancien représentant du peuple. On eût dit qu’ils avaient entendu ce* maître orateur remplissant de sa colère et de ses vengeances tout le prétoire. — Ils comprenaient la grandeur de cette victoire sans réplique, et déjà prévoyaient l’heure où ce jeune homme, affranchi de ses liens, retrouverait les sympathies et les respects de son peuple. — O force des choses justes! Par un certain côté elles triomphent toujours. Le droit touche à toutes
les puissances de l’intelligence ; il est la clarté même, et si quelque nuage le vient obscurcir, rassurez-vous, opprimés: il brillera, l’instant d’après, d’un éclat tout nouveau.
En vain toutes les lâchetés et toutes les peurs se heurtent contre l’illustre avocat, Auguste Ducoudray ; je ne sais quelle odeur d’humanité , de vaillance et de courage annonce au loin la présence d’un si brave homme. Il est bien cruellement éprouvé; il est violenté dans toutes les cordes sensibles de sa liberté, de sa considération, de sa gloire et de sa fortune. Eli bien! triomphe inespéré, un seul mot, un seul regard, va donner un démenti à toutes ces violences.
D’abord il a fait peur, plus tard on l’a pris en
pitié; maintenant qu’il se montre au grand jour, voici que les plus malveillants le saluent, tant ils sont persuadés qu’un pareil homme en proie à de telles injustices ne saurait succomber.
Vraiment, grâce à Dieu, la vérité se faisait parmi ces ténèbres. Sitôt que l’on apprit l’acquittement de Louise Fleury, la bonté de l’interné pour la filleule de sa mère, et le travail de ces deux vieillards dans l’enclos des Sablons, les rumeurs devinrent bienveillantes.
On sut aussi que le baron lui-même se confondait en louanges sur la conduite de son fils, et qu’il professait une sympathique affection pour les Fleury.
Histoire du Capitole et de la roche Tarpéïenne des Sablons !
Cependant l’interné, plus que jamais, se cachait dans son domaine. Il redoublait de prudence, à mesure que l’opinion publique lui revenait. Son pressentiment lui disait qu’il ne redeviendrait pas impunément un homme honoré, populaire et salué des trembleurs.
Un matin, comme il travaillait à sa vigne avec le père Fleury, il vit entrer par la porte du jardin le bel adolescent qu’il avait entrevu plusieurs fois dans le bureau de la poste aux
lettres. — L’enfant marchait d’un pas discret, pour échapper au regard des curieux.
« Monsieur, dit-il à demi-voix, il faut me pardonner si je -suis indiscret. Nous savons qu’il vous déplaît d’être ainsi dérangé, et que votre orgueil n’admet pas que l’on vous apporte une lettre au cachet de la police. Entre ma mère et ma sœur, souvent la question s’est agitée de savoir si vous faisiez bien? « Il a « tort, disait ma mère, il trouverait sans doute « en ces lettres au rebut une consolation qui « lui manque. — lia raison, disait ma sœur, « de ne pas accepter un outrage, et tant pis
« pour les maladroits qui ne savent pas com-
« ment correspondre avec un homme d'honte neur. » Voilà, monsieur, tout ce qui se dit
chez nous, chaque fois qu’une lettre arrive à votre adresse, et moi je suis de l’avis de ma sœur.
— Mon jeune ami, reprit l'interné en souriant, je suis content d’avoir pour moi votre avis et surtout l’autorité de mademoiselle votre sœur. Elle est dans l’àge où la moindre injustice est une injure aux yeux les plus indifférents. Si la police a jugé que ces papiers souillés par elle étaient encore présentables, moi je me suis bien promis de ne jamais ouvrir une enveloppe qu’elle aura touchée.
Cependant je serais fâché de refuser un messager tel que vous. »
Alors l’enfant se rapprochant et d’une voix plus basse :
« Je vous apporte une lettre envoyée à ma sœur, sous enveloppe à son nom, avec ces deux lignes : Recommandée au courage et à la pitié de mademoiselle Hélène. Nous avons pensé tous les trois que vous l’accepteriez. La voilà. Maintenant je vous laisse; vous ne serez pas fâché d’être seul. »
La lettre était sans timbre, au nom de M. Ducoudray, ancien représentant du peuple.
On reconnaissait facilement la main d’une femme à cette écriture déliée.
« Au moins, reprit l’interné, permettez que je vous fasse les honneurs de mon jardin. Les fleurs n’y poussent guère, au prochain automne il brillera de mille couleurs. » Cependant il coupa sur sa treille un beau
cep auquel étaient restés suspendus dans leurs toiles trois beaux raisins adoucis par les derniers jours d’automne et cachés à demi sous la feuille empourprée où brillaient les pâles rayons du soleil.
« Au revoir, dit l’enfant!
— Quand vous voudrez! » reprit l’interné.
En même temps il le priait de présenter à sa mère, à sa sœur, ses remereîments et ses respects.
Sans trop de hâte, et ne se doutant guère de l’émotion qui l’allait surprendre , il fut s’asseoir sous le bosquet de la terrasse, et lentement il ouvrit cette seconde et mystérieuse enveloppe. O surprise! 11 reconnut sur la lettre fermée aux armes de sa mai-
son l’écriture de sa mère : A mon cher fils!
A mon fils! C’était bien là ce caractère énergique et tendre ! Si la main tremblait, le cœur était ferme. Il relut trois fois : À mon cher fils! et lorsqu’il eut compris que ces dernières paroles d’une mourante avaient été laissées à son domicile, lui -même étant au secret dans la prison de Mazas, et quand il put lire au folio de la lettre : — « Une amie inconnue d’Auguste Ducoudray envoie à M ,ne la directrice des Sablons cette lettre adressée au proscrit, avec prière de la lui remettre en mains propres, » — l’interné rendit grâces à sa mère, à l’amie inconnue, à M“° Hélène. Et toujours il relisait : A mon fils!
La lettre ouverte enfin, il eut grand’peine à
la lire. Un nuage était sur ses yeux ; son cœur battait à se briser. Hélas ! la lettre était courte ; on voyait que la mort était proche et que la mère se hâtait :
a Mon cher fils, je vais mourir. Je suis lasse, et j’aspire au repos éternel. Toi seul tu manques au calme de ma dernière heure,, ô cher enfant ! doux vaincu que j’entends maudire autour de moi! Toute la maison, mon Auguste, est en révolte. Ils te chasseront, j’en ai peur ! Us ne te diront pas que tu fus ma dernière pensée ; ils ne te diront pas ma tendresse et mon admiration maternelles. Mais moi, je te dis tout cela du fond de mon âme, et je sais que tu n’as jamais douté de ta mère. Adieu donc, mon cher fils! on peut te maudire
aujourd’hui, mais l’avenir t’appartient, j’en suis sûre. La mère d’Augustin, ton saint patron, avait moins de confiance ; je comprends maintenant la beauté de ta vie et la sincérité dd tes doctrines.
« Mon fils, tu pardonneras à ton père. Il .est né gentilhomme, il a les défauts de sa race. 11 a jeté dans notre maison le désordre et la ruine. En ce moment Louise, ma filleule, est exposée à toutes les passions de son maître et seigneur. Je n’ai plus de force et ne saurais la défendre. Enfin tu payeras, de ton mieux, à cette enfant, ma dette et celle de ton père. Tu as oublié, sans doute, que tu me forças d’accepter les honoraires de ta grande cause : Adhémar et compagnie. Us te récom-
pensèrent pour leur honneur et leur, fortune sauvés par toi. Tu me disais: « Il est juste, ma <i mère, que tu sois aussi récompensée ! »
« Pour t’obéir, j’ai pris ces vingt mille livres. Tu les retrouveras, mon cher fils, dans le grand meuble où si souvent je cachais tes jouets pour te forcer au travail. C’est dans le même tiroir, obéissant au même secret. Voilà tout l’argent que je possède. Il me vient de toi, c’est ton bien propre. En me mariant, j’étais beaucoup plus riche... Il m’a fallu racheter souvent le nom que tu couvrais de gloire. Encore une fois, adieu, mon cher enfant ! je t’aime et te bénis du plus profond de mon cœur! »
Pendant deux jours, pas un des habitants
de cette maison ne revit l’interné. Il se cacha dans la chambre où sa mère était morte et ne songea qu’à la pleurer.
Son premier soin, se voyant en possession de cet argent retrouvé par miracle, fut de réintégrer ces trois malheureux par le crime de son père, dans le domaine qu’ils avaient perdu. Il racheta, chez ce même notaire où ces biens s’étaient vendus à vil prix, la vigne et la maison des Fleury. Pensez donc si le bonhomme et la bonne femme, en retrouvant ce petit coin de terre, eurent un mouvement de joie et se sentirent renaître à la douce lumière ! Louise était belle , et la jeunesse aidant, le sourire et le bonheur eurent bientôt reparu sur son visage. En même temps leurs
anciens amis revinrent, attirés par l’aisance. On criait au miracle !... Un miracle, en effet.
Certains mystères agrandissent une famille entière, et pendant que chacun l’explique à sa façon, l’explication se fait toute seule. D’au*tant mieux que ces braves gens se montrèrent dignes de cette fortune retrouvée.,. ïls restèrent cachés, silencieux et modestes, travaillant tous les jours et tout le jour, sans que rien les pût distraire et que l’on vît l’interné se promener autour du modeste enclos qu’il avait racheté.
Cette fois la délation fit silence, et les mauvaises langues furent forcées de se taire. Où donc ce jeune homme avait-il trouvé tant d’argent? Cela pouvait faire une question eonsidé-
rable ; mais il en avait fait un si bon emploi, que l’on cessa bientôt de s’en occuper. Un peu plus que la moitié de son argent avait passé dans cet achat. Il mit le reste en ré-' serve. *
C’est la loi de ces grandes commotions.
Vous étiez au ciel, vous retombez sur la terre. Une voix vous parlait d’en haut, vous n’entendez plus que les rumeurs d’ici-bas.
Plus que jamais la solitude était pesante. Le monde était pour le suspect un fantôme. — Il ne savait plus que faire et devenir? Une aspiration nouvelle, inconnue, avait remplacé ses rêves les plus impossibles ; sans le vouloir, sans le savoir, peut-être , il s’arrêtait parfois sur le seuil de la maison bienveillante où la*
jeune fille et son frère avaient toujours, pour sa misère, une bonne parole, un regard tendre et cette pitié sincère qui se cache dans le silence et dans le salut des honnêtes gens.
Ces trois étrangers, se disait-il, sont presque exilés comme toi. Ils dépendent autant que toi de la bonne ou de la mauvaise volonté de plus forts que nous. Suspect !
prends garde à ne pas en faire autant de suspects.
Ce fut en vain qu’il voulut s’en défendre : il finit par obéir aux obsessions de cet honnête amour. Il est vrai que M lle Hélène de Marville savait depuis longtemps le secret qu’il croyait si bien caché dans le fond de son àme. Ils vécurent désormais, elle et lui, de la même vie et de la même inquiétude. Hélène apaisait de son mieux cet esprit malade ; elle calmait cette intime irritation. Il arrivait
chez elle indigné, il rentrait dans son logis rempli d’indulgence et de pardon.
Il y avait certaines heures, certaines douleurs pour lesquelles la grâce et la beauté de la jeune fille étaient sans force. Alors elle se taisait, elle attendait.
En ce moment la nouvelle arriva dans le village des Sablons de la mort du député qui avait remplacé Ducoudray. Il était mort obscurément comme il avait vécu. C’était un de ces esprits complaisants, toujours prêts à remplacer par le serment du lendemain le serment de la veille. Incapable de mal, incapable de bien, sans vice et sans vertu, il se tenait assis dans la plaine , à distance égale de
toutes les passions pour ou contre. Il appar-
tenait au côté muet de l’Assemblée, et quand par hasard il avait interrompu quelque orateur écouté, notre homme en ressentait une joie ineffable. A peine au néant, il fut vite oublié. Pas un ne savait plus ce nom-là, le lendemain : Colas vivait. Colas est mort.
Cependant tout notre canton des Sablons était dans une agitation très-grande. Au dernier moment de cette élection inattendue , on
vit surgir quelqu’une de ces ambitions démesurées, grotesques et terribles tout ensemble.
II y avait des proclamations enthousiastes dans les airs, des protestations de dévouement sur toutes les murailles. Grand Dieu ! que de
trahisons, de mensonges et d’infamies ont signalé , sur les murailles des grandes et des
petites cités, ces moments de fièvre électorale ! Rien qu’à regratter les murs de Paris en révolution, il sort encore aujourd’hui de ce regrat misérable , une poussière à déshonorer tout un peuple, comme si les mains avilies qui signaient ces mensonges eussent laissé dans tous les carrefours leur empreinte vénale... Ainsi, d’heure en heure, accouraient, de la plaine et du vallon , les électeurs de ces campagnes, portant à leur chapeau leur carte électorale. Et tantôt vous aviez sous les yeux des espèces de magistrats qui s’avançaient d’un pas solennel, tantôt des jeunes gens étonnés de leur toute-puissance. C’étaient des ironies à n’en pas finir, c’étaient des menaces, et des cris de joie... On ne savait plus à la-
quelle entendre de ces volontés si diverses, qui se précipitaient au même but.
Seul, dans cette foule obéissante à des passions qu’elle n’avait pas, l’interné restait désarmé de son droit de citoyen. Il se voyait • chassé honteusement de l’universelle élection, lui qui l’avait tant demandée et si haut proclamée. En ce moment plein de tristesse et d’une certaine honte, il se rappelait les heures brillantes où son nom resplendissait dans toutes les mains, dans toutes les voix libérales. Il revoyait d’un regard attristé l’urne où s’agitaient ces grandeurs passagères. C’était là même, et lorsqu’à la fin du jour les noms des combattants de la journée étaient proclamés, de quels applaudissements
était suivi le nom de Ducoudray! Chaque instant apportait sa fièvre au candidat torturé par l’attente , et lorsqu’enfin la majorité était connue, accourait la foule en délire. O joie ! O triomphe! Auguste Ducoudray, gloire à toi!
Alors, le voilà qui, du haut de sa fenêtre,
entre son père et sa mère, au milieu de ses
amis touchés jusqu’aux larmes, parlait dans
son plus beau langage à cette foule heureuse
et charmée. En même temps son nom glorieux
allait, de bouche en bouche et de ville en ville,
s’ajouter aux noms populaires de la France
enivrée, et les politiques inscrivaient ce nom
nouveau sur la liste où déjà s’étaient inscrits
avant lui le général Foy, La Fayette, Arago,
Kératry et le duc de Fitz-James. Jour de con-
tentement, d’enthousiasme et de bénédiction solennelle!... Aujourd’hui, quel changement!
Il était seul, sans droit, sans force et sans nom. Il n’était plus compté par personne; il n’avait plus de nom propre. — Il entendait retentir des noms inconnus, des noms hostiles. Donc il eut grand’peine à retenir le bondissement de son cœur, et, ne sachant plus que faire et devenir, il chercha contre lui-même un refuge, et s’en vint demander asile à ces trois faibles créatures qui lui témoignaient tant de sympathie. A la fin, il était vaincu; la solitude lui faisait peur.
C’était la première fois qu’il franchissait le seuil de cette hospitalière maison, et, les voyant de plus près, il fut frappé de la grande
beauté de la jeune fille et de la figure vénérable de la mère. A les voir, à les entendre, on ne pouvait pas douter que ces deux femmes n’appartinssent au meilleur monde, et c’était vraiment chose étrange de les trouver dans cet humble emploi. L’interné fut reçu comme un anciep ami; nulle gêne, au contraire une grâce affable et naturelle. Il raconta comment cette journée était pour lui un supplice, et sa plainte fut écoutée. — « Il y a longtemps déjà, mesdames, que vous avez eu pitié de moi et que vous cherchez à comprendre l’étrange exil qui m’est imposé : un exil dans ma maison, dans mon jardin; en est-il un plus doux et plus digne d’envie? Eh bien, croyez-moi, c’est épouvantable , en me voyant
en dehors de toute l’association civile, il me semble que la société est dissoute, que rien n’existe, et que le monde est à son dernier jour.
Hélas! Je ne sais plus si c’est veille ou songe. Hier, aujourd’hui, demain, qu’importe? Je confonds incessamment l’heure avec la journée, la journée avec la semaine; le mois d’aujourd’hui, c’est le mois d’hier. A peine si j’ai la conscience d’avoir été jadis un citoyen libre, d’avoir partagé l’espérance et l’action de ce peuple étranger qui fut mon peuple. — Ces grands bonheurs se perdent dans la nuit des temps. C’est vrai, mon jardin est ma prison, mais pas un prisonnier sous les voûtes de pierre qui ne soit plus libre et plus heureux
que moi. Quel geôlier, ma servante, et quel espion, le passant qui regarde à travers mon mur ! Il y a des moments où je doute si je saurais maintenant relever une insulte et sauvegarder la femme hardie à qui j’aurais l’honneur d’offrir mon bras... »
Comme il parlait encore, un grand bruit se fit entendre autour de la maison. C’étaient les électeurs qui revenaient de déposer leur vote obéissant. Fort peu, dans l’ombre, avaient songé au citoyen Ducoudray. Mais voyez si la foule est changeante, si l’on peut compter sur ses amours ou sur sa haine ! À peine elle eut vu par la fenêtre entr’ouverte son ancien représentant qui prenait congé de ces dames, soudain la bête aux mille têtes : « Honneur,
disait-elle, au citoyen Ducoudray ! Vive à jamais notre orateur, notre concitoyen ! Tu peux compter sur nous, disait la foule, aussitôt que lu seras libre !» Il se tira difficilement de cette ovation qui devait entraîner dans sa ruine ces deux femmes et ce bel enfant.
Malheureusement il ne sut plus résister à l’attrait de cultiver cette amitié funeste.
Une fois qu’il eut appris le chemin de cette hospitalière maison, rien ne l’en put distraire. Môme il eût voulu, mais en vain, rendre ses visites moins fréquentes ; si par hasard il n’allait pas chez les amis de son adoption, l’enfant arrivait jeune et tout joyeux, qui lui tenait bonne et fidèle compagnie. Eh ! le moyen de ne point le suivre au départ? D’abord cette amitié
fut pleine de réserve, et plus tard ces dames étant devenues les confidentes de cette âme en peine, eurent à leur tour bien des douleurs à raconter.
Leur présence en ce lieu retiré était une espèce d’exil. Elles se souvenaient d’une meilleure patrie ; elles avaient vu de plus beaux jours. Lorsqu’ainsi de part et d’autre on, se fut expliqué, la commune sympathie en redoubla. La mère était une comtesse de Mar- Ville et royaliste d’ancienne date. Son mari, frappé par la révolution de Juillet, s’était démis de l’emploi qui le faisait vivre.
Un serment coûte à ces cœurs superbes; ce serment nouveau est une diminution du galant homme, et quand mourut le comte de
Marville, il ne regretta pas cette exagération de l’honneur. Il savait pourtant quelle pauvreté attendait sa femme et sa fille, et l’unique héritier de ce brave nom qu’il laisserait sans une tache. « Espérons ! disait M. de Marville à son lit de mort. Nous reverrons le roi légitime, et la Providence aura pitié de nous autres, les royalistes et les chrétiens. » Quand il fut mort, M me de Marville obtint à grand’peine un modeste emploi dans l’administration des Postes; mais plus s’éloignait le souvenir du roi légitime, et plus ces proscrits de la fidélité étaient relégués loin des grandes cités, où l’exemple est si dangereux de cette obstination au culte du passé.
Cette vie austère est un reproche aux lâ-
chetés d’alentour. Les prêteurs de serment ne s’accommodent guère de ces esprits tout d’une pièce et ne demandant rien à personne. Or, M me de Marville eut bientôt compris que sa modestie était importune et que son silence était un reproche. A chaque disgrâce, elle se sentait plus résignée et plus forte ; chaque injustice la retrouvait plus vaillante. Auguste Ducoudray, sitôt qu’il fut entré dans ce vaillant mystère, en rapporta pour lui-même un grand courage. En ses instants de découragement mortel, il se faisait honte et se comparait à ces deux femmes, à cet enfant. — Dieu merci, la consolation fut la plus forte. Il cessa peu à peu de désespérer. Désormais il
n’était plus seul ; il était attendu, mieux eo-
core, espéré. 11 y avait donc sous ce ciel plus clément, un beau visage pour lui sourire, une douce voix pour répondre à sa parole, un regard tendre et charmant qui répondait à son regard.
Il avait obtenu facilement de la mère et de la sœur la permission d’enseigner au jeune Arthur de Marville la langue d’Homère et la langue de Virgile. Avec quel ravissement il retrouva dans sa mémoire, ingrate hier encore, l’écho parfait de ces grandes poésies, et comme il se félicitait de cet aimable écolier, plein d’enthousiasme et de passion !
Heureux les esprits faciles à la poésie! Heureuses les âmes intelligentes du chef-d’œuvre, et quel plus charmant spectacle, un bel enfant
de ce siècle agité par la pensée, prêtant une oreille attentive aux majestés du siècle de Louis XIV, aux grandeurs du siècle d’Auguste, aux grâces éternelles du temps de Périclès! Maintenant qu’il avait cet enfant à instruire et cette belle personne à aimer, l’interné se sentait vivre. Il trouvait léger le joug posé sur sa tête ; il était heureux d’habiter ce village... cette prison dont il ne voulait plus sortir.
La douce habitude et la paix des chères causeries, la bienveillance mutuelle et le commun isolement de ces esprits choisis dans ce finistère, ajoutaient chaque jour toutes sortes d’amitiés et de tendresses à ces tendresses naissantes. Ce jeune homme, emporté par son
talenl même dans tous les hasards de la politique, n’avait jamais eu le temps de savoir s’il avait un cœur. La politique est une rude maîtresse j elle est sans pitié pour ses esclaves, elle en fait autant d’ambitieux insatiables des louanges du peuple. Elle leur prend toutes les heures de leur vie et de tous les jours. Pour ces rudes jouteurs entourés de l’estime publique, adieu le printemps ; plus de chansons, plus de rêveries. Rien que des faits, des événements, des colères, des cruautés ; matin et soir, le hurlement du journal. Tel ministère à changer, telle alliance à conclure, avaient plus occupé l’avocat du côté gauche, que Saint- Preux ses amours.
Plus d’une fois, Ducoudray s’était écrié
dans la salle des Pas-Perdus, disons mieux, la salle des Amours- Perdus : « Je n'ai jamais été jeune ! » Il maudissait maintenant cette étrange hérésie. Il regrettait les printemps inutiles ; il se rappelait que de fois dans une fête, oublieux d’inviter quelque belle danseuse, il s’était enfui dans son cabinet pour consulter, juste ciel ! les colonnes banales du Moniteur ! Ces regrets du passé, ces félicités
présentes, avaient rattaché ce jeune homme à la grâce, à la beauté de M 1Ie Hélène de Marville. Il attendit longtemps pour lui dire enfin : Je vous aime ! Depuis longtemps elle avait deviné qu’elle était aimée. Elle n’avait jamais rêvé ce grand bonheur qui la surprit dans sa pauvreté. C’était une fille un peu sauvage,
au cœur superbe et parfaitement dédaigneux des vulgarités d’ici-bas. Une reine au milieu de ces déserts, une étoile dans cette nuit profonde, une espérance !
Alors, pour la première fois on la vit sourire; on l’entendit parler gaiement de mille choses qu’elle avait dédaignées. Elle trouva, sans les chercher, toutes les grâces de la vie et tous les bonheurs de la jeunesse; à son tour, elle s’était emparée en souveraine de toute sa destinée; elle se sentait hors de son exil. Ses occupations de tous les jours lui semblèrent charmantes, maintenant qu’elles lui donnaient une contenance en présence de l’homme qu’elle aimait. Que vous dirai-je?
. Elle se mit à chérir cette humiliation de sa
maison ouverte à toute heure, en ne songeant qu’à l’heure où son amant pourrait venir. Tout s’embellissait pour cette laborieuse ; elle n’était plus la servante du public : au contraire, ces gens qui allaient et venaient, préoccupés de leur correspondance avec les marchands d’alentour, devenaient les complices de cette honnête et chaste passion.
Ils passèrent ainsi les derniers jours du second hiver, oubliant et se croyant oubliés. Sitôt que le printemps eut ramené la feuille à l’arbre, avec la chanson, ils se hasardèrent par ce bel avril à se promener sur les hauteurs du village où tout renaissait. La belle promenade à côté, celle-ci, de celui-là! Ils montaient doucement, sans se montrer, sans se cacher, ces
collines fécondes ; le jeune homme, à chaque instant, reconnaissait content les sentiers de l’école buissonnière. Ils étaient en fleurs, les buissons.
« Voici, disait l’ex-chevalier des Sablons, le chemin qui mène à la vigne à Jean-Claude.
En prenant par là, nous allons droit au clos de mon cousin Jacques. »
Et tournant à droite, pour éviter le cousin Jacques, ils furent s’asseoir, suivis du jeune Arthur, sur les rochers de Bellevue. — A cette place où sa mère un jour fit dresser un toit rustique, il [conduisit ses deux compagnons charmés de leur découverte , et tous les trois, assis sur la plate-forme adossée au rocher, ils contemplèrent, sous leur man-
teg,u de neige et brillantes des clartés d’un beau jour, les Alpes dauphinoises, les plaineg souriantes, les peupliers balancés par un vent frais et tant de ruisseaux sans nom qui roulaient légèrement leurs flots argentés jusqu’au moment où le vieux Rhône emportait le doux murmure dans son flot impétueux.
En cette extase ineffable, il advint que l’interné voulut porter à sa lèvre éloquente
la belle main de sa chère Hélène, et la
jeune fille, obéissante à la douce pression, sembla répondre au jeune homme... Il n’y eut pas d’autres fiançailles entre les deux amoureux .
Après un silence :
« Monsieur l’interné, disait Hélène, à cette
11HÏ L’INTERNÉ,
place où nous sommes, il ne faudrait pas oublier qui vous êtes, et qu’au delà de cette ravine il ne vous est pas permis d’aller plus loin. »
En même temps, elle franchit la limite et d’un bond léger elle s’enfuit dans le pré voisin. « Mon ami, dit-elle, ici s’arrête votre île
d’Elbe. Un pas plus loin, vous êtes un relaps. » Puis, rieuse et contente, Dieu le sait! elle s’aperçut qu’à cette limite , où tout finissait pour l’interné, ses dix-huit ans venaient d’éclore. Us s’étaient fait attendre un peu, qui le nie? Us en étaient plus charmants.
« Ah ! méchante, ah ! cruelle, disait l’interné , vous abusez des limites de mon royaume et de ma patience. Ayez pitié de Jean sans Terre. »
Et soudain, prenant sa grosse voix, il disait comme l’ogre de la fable :
« Descends-tu ou je monte. »
Et l’enfant de rire :
« Tl est là comme César, mais comme un *
César qui n’oserait pas franchir le Rubicon. » Têtes innocentes ! doux ramages! Ils n’entendaient pas la menace et le tonnerre qui devaient les frapper.
Dans le pré où se tenait Hélène en défiant son amoureux, une jeune femme à demi cachée allait cueillant les fraises et les violettes printanières, et d’une main leste en remplissait sa corbeille. Elle chantait d’une voix très-douce une chanson du pays, dans le patois original. C’était un chant moitié triste,
moitié gai ; on le chantait le dimanche, alors c’était un cantique. En le ralentissant, le cantique devenait complainte. Auguste Ducoudray, avant de comprendre un seul mot des langues savantes, était passé maître à parler ce doux idiome. Il n’y a pas de musique égale au patois de ces pays voisins de l’Italie. On dirait qu’Arioste et Pétrarque ont semé dans ces régions leurs amoureuses cantilènes, — que la fontaine de Vaucluse arrosait autrefois ces prairies. Le patois, c’est le vagissement de l’enfant au berceau, c’est la complainte de la nourrice au chevet du nourrisson, le premier accent humain qui ait porté une idée à l’esprit de l’enfant, une émotion au cœur du jeune homme. Enfin, si par bonheur le parler
gent se mêle à quelques modulations du village engrenées l’une à l’autre, comme au bienfait la reconnaissance, on chercherait vainement une chanson plus gaie ; il n’est pas de meilleure joie.
Ainsi chantaient nos premières années peu vêtues et la tête couronnée de roses naissantes. Un instant Ducoudray en oublia même la grâce et le défi de sa jeune maîtresse. 11 écoutait, pendant que la chanteuse allait, les mains rougies par les fraises trop mûres, les bras doucement halés par le soleil, ses cheveux blonds dans un réseau rouge. On ne voyait pas son visage; à coup sûr elle était belle ; ainsi prosternée, on devinait la taille élégante. Enfin, au détour du buisson, la
voilà qui se relève, et voyant ces trois regards fixés sur elle, elle cessa de chanter. Il fallut un instant pour reconnaître, en ce petit coin riant de l’univers, l’ancienne malheureuse et la ci-devant prisonnière Louise Fleury, tant ces six mois de repos, de travail, de liberté, de prière et de solitude avaient ranimé cette personne anéantie. En son rire et dans sa chanson, si le chagrin était parti, la mélancolie était restée. Après un moment d’hésitation, elle vint au-devant d’Hélène, et, lui tendant sa corbeille avec un beau geste qu’elle avait pris de sa marraine, elle lui dit :
« Soyez la bienvenue, madame, en ces domaines sauvés par mon ange gardien. Je lui dois tout, la vie et la liberté. Il m'eût
rendu l’honneur, si l’éloquence avait ce privilège. Puis, nous voyant si pauvres, mon père, ma mère et moi, une fille à peu près inutile, il a racheté tout ce bien que nous avions perdu par ma faute. »
Alors se tournant vers Ducoudray, resté sur le bord du ravin :
« Je ne saurais trop vous admirer et vous remercier, défenseur éloquent d’une infortunée, ange de miséricorde, ô mon maître !
Et voici la prière que j’adresse au ciel le matin et le soir : « Faites, mon Dieu, qu’il « soit béni dans le présent, dans l’avenir, dans « son épouse (elle se tournait vers Hélène) et « dans ses enfants! »
Hélène accepta la corbeille que lui tendait
Louise, et ces deux femmes, aux deux extrémités du monde civilisé par leur naissance et leur conduite , se donnèrent la main en signe d’alliance. Hélène eut bientôt rejoint son frère et son compagnon, et tous les trois ils revinrent au logis, rendant grâces à Dieu de cette heureuse matinée. Avril souriait, agitant sur leurs pas les ébéniers et les acacias en fleurs.
Ces instants d’un bonheur si rare et si complet passent beaucoup trop vite, même pour les heureux de ce bas-monde, qui sont restés les maîtres de leur pensée et de leur action. Mais si vous supposez de pauvres gens privés de leur libre arbitre et tout courbés sous le joug des volontés subalternes, vous aurez compris par quel triste privilège le bonheur
n’est pas fait pour ces persécutés. Au-dessus de leur tête innocente est suspendue à quelque fil l’épée à deux tranchants. Au repos, la menace; à chaque pas, l’obstacle. Ou bien, si par bonheur l’oubli les mène un instant, la réalité sauvage a bientôt retrouvé tous ses droits. Ducoudray, béni par les malheureux qu’il a sauvés, et tenant à son bras cette beauté dont le regard tendre était comme une étoile en plein nuage, pour peu que le jeune homme eût été libre et le maître de sa destinée , aucun bonheur n'eût été comparable au sien.
Sa dernière victoire avait été complète. En vingt-quatre heures il avait retrouvé son génie et son talent. Il avait tiré de l’abîme une en-
fant protégée par la mère qu’il avait perdue ; il avait entendu, un jouf d’élection, son nom proscrit retentir d’un bruit formidable. A son premier regard, les délateurs avaient pâli, et plusieurs parmi les lâches qui l’avaient abandonné se repentaient de leurs mépris.
Enfin, pour mettre un comble inespéré à tant de grâce, il avait trouvé toute une famille : une fiancée, une mère, un jeune frère, des adoptions, des sourires, des bontés. Encore un peu de temps, sans doute, et l’injustice enfin sera lassée, et l’équité souveraine, ornement du genre humain, lui rendra la volonté, la liberté, tous ces droits qui s’étaient anéantis dans un moment funeste. Oh ! le beau rêve !...
Tls eurent bien quelque peine à tout dispo-
ser pour leur mariage, et de gros murmures à subir. Mais enfin , la mariée et le marié , chacun trouva ses témoins, et la plus aimable fille du village, mademoiselle Thérèse, accepta toute contente l’emploi de demoiselle d’honneur; il est vrai que le jeune Arthur devait donner la main à la fillette. A la mairie, au préalable, il fallut consulter de vieilles lois des temps de proscription ; M. l’adjoint, sur le refus du maire, avait consenti au mariage de l’interné. Ce maire-adjoint était un sage, et n’avait pas d’ambition. « Ça marche! et nous voilà presque au port! s’écriait Ducoudray avec un beau rire. Il ne faut plus maintenant que dresser le contrat et nous faire une donation réciproque de tous nos biens... »
Bref, c’étaient des contentements à n’en pas finir.
Le malheureux ! il comptait sans l’espionnage et sans les trahisons d’alentour. Il avait oublié, l’imprudent ! son dernier triomphe et la défaite du jeune avocat général qu’il avait réduit au silence. En même temps, les dévoués à, tout prix racontaient dans leurs sapes l’assentiment du président, l’émotion de la foule, l’admiration du barreau, et tous ces
avocats, jeunes ou vieux, se précipitant dans
les bras de leur illustre confrère. « On n’a jamais vu pareille arrogance, enfin, le défi de ce misérable à toutes les forces de la société civile n’a-t-il pas été poussé à ce point, qu’il a donné publiquement le bras à cette Louise
Fleury? L’un et l’autre, ils ont marché le front levé , comme un frère et sa sœur qui reviendraient de la ville à leur maison des champs!... »
Voilà les murmures , voilà les rapports que se renvoyaient l’un à l’autre , avec toutes sortes d’amplifications lamentables, les gens de police, indignés de tous ces respects. C’est très-vrai : sitôt que certaine justice a touché à certains malheurs, la pitié devient une injure que les fanatiques de la force ne sauraient tolérer.
Mais ce fut surtout lorsque, en dépouillant l’urne électorale des circonscriptions voisines des Sablons, on eut vu sortir trois cents fois le nom de l’ancien représentant du peuple ,
et quand il fut bien avéré qu’un retour était possible de l’ancienne adoption publique pour ce héros anéanti , que la délation n’eut plus de bornes. Il pouvait donc reparaître? Il serait donc, un jour ou l’autre, installé dans la même autorité? La chose était intolérable. Il fallait prononcer en toute hâte le Caveant consules : Sentinelles, prenez garde à vous !
Dans les mêmes rapports , mais sur un ton moins vif, apparaissaient M me de Marville et sa fille, et même en un* coin le jeune Arthur. D’où venaient ces dames? Elles étaient de race ennemie et, sans contredit, mal pensantes.
Pourquoi donc les maintenir dans une position qui rendrait si content plus d’un sujet fidèle et sans emploi? Ces dames étaient si fières
envers tout leur entourage ! A peine si elles avaient fait une visite aux puissances établies, et tout de suite , bravant l’opinion publique , elles avaient ouvert leur porte au proscrit.
Ainsi, ces pauvres femmes étaient enveloppées, sans le savoir, dans le mécontentement de tous ces gens, ennemis naturels de l’élégance et de la réserve en toutes choses.
Elles ne s’en doutaient guère, et se croyaient à l’abri de ces délations. Jamais ces deux amants n’avaient été plus paisibles qu’à l’heure où tout les menaçait, même ce vieux Rhône , leur voisin , qui revient trop souvent dans mon récit; mais, quoi de plus? il se montre à chaque instant dans le village habité par les deux proscrits.
Le Rhône est moins une fleuve régulier roulant tranquillement son eau fécondante, qu’un torrent vraiment sans frein et sans loi. Il n’obéit qu’à son caprice, à ses colères. Dans les temps de calme, il s’en va, joyeux, rejoindre au loin la Méditerranée éclatante. Il est le bienfaiteur de la contrée, et tout fleurit, tout mûrit sur son rivage. Il est la fortune et l’orgueil de ces beaux lieux. Cependant ne vous fiez pas à sa clémence ; il a ses instants de folie, et rien ne résiste à sa rage. Soudain le voilà, renversant le pont, brisant la digue et charriant des îles entières qu’il ôte à celuici pour les donner à celui-là. C’est la loi des alluvions : le torrent furieux fait du riche un pauvre, et du pauvre il va féconder, par la
terre opulente, un sable stérile. Son histoire est remplie de ces sortes d’accidents, que les familles se racontent de génération en génération.
On touchait à la fin de ce beau printemps.
L’été brûlait la plaine, et le mont se dorait des plus belles couleurs. Dans le jardin, déjà plein des espérances de l’automne, s’épanouissaient les dernières fleurs. C’était un dimanche, et, leur tâche étant accomplie, M ,ne de Marville, sa fille et le bel enfant, étaient venus passer la fin du jour avec leur ami l’interné. Le moment était solennel : avant qu’il soit vingt-quatre heures, ils seront mariés.
« Ma toilette est prête, et j’espère, monsieur, que vous vous ferez aussi beau que
possible. Avez- vous commandé les dragées?
Avez-vous prévenu les violons, la musette et les tambours? Le capitaine Armand, mon témoin, m’a promis d’être ici de très-bonne heure, et je suis sûre que votre ami, Victor Chasseloup, sera fidèle au rendez-vous. Nous ferons, s’il vous plaît, beaucoup d’aumônes, nos vieillards seront contents. »
Voilà comme elle parlait, regardant le soleil couchant, qui brillait d’un éclat étrange. Et plus elle était gaie, et plus Ducoudray (c’est le contraste ! ) éprouvait je ne sais quelle peine au fond de son âme attristée. Il était devenu très-prévoyant depuis qu’il était amoureux.
« Hélas! disait-il, chère Hélène, au mo-
ment de partager avec vous cette humble fortune, voilà que je me trouve dénué de tout. A peine si je pourrais me passer de la prochaine récolte ; et nous serions tout à fait ruinés, si je voyais mon pré brûlé par le soleil ou ma vigne brûlée par le froid. Vous voyez là-bas, dans ce tourbillon, ce petit coin de terre où croissent paisiblement tant de vieux saules ? si je n’avais plus ces vieux saules, je ne saurais pas comment payer l’impôt. Gela s’appelait autrefois le château des Sablons. Quelques-uns disaient : la baronnie... Un coup de vent briserait le château ; la baronnie est vermoulue... Et songer qu’au moment où j’étais libre, où j’étais quelqu’un, je pouvais gagner en six semaines le revenu
de mon île et la valeur de mon château ! »
Il disait cela moitié triste et moitié gai.
Cette ambition qu’il n’avait pas pour luimême, il la retrouvait, en songeant à ses devoirs tout nouveaux. D’ailleurs ses calculs étaient justes ; il était vraiment très-pauvre; sa famille à venir le charmait tout ensemble et l’inquiétait.
Hélène, attentive aux moindres paroles de son fiancé, l’écoutait d’une façon bienveillante, et, docile, elle avait déjà fait de son côté les mêmes réflexions qui la rendaient plus forte et plus dévouée. Elle comprenait que la plus grande peine de l’homme dont elle portera le nom, c’était son talent inutile et sa gloire impuissante. Elle ne voyait que le côté vulné-
râble, et, riche ou pauvre, elle faisait bon marché de tout le reste. Elle avait la foi, elle avait l’espérance et la charité, les trois vertus, ou, pour tout dire en un seul mot, elle avait l’amour.
« C’est très-vrai, disait-elle à l’interné, M. le baron n’est pas riche ; il est vrai que M m * la comtesse est fort pauvre. Elle est sans défense aussi bien que vous. Il suffirait d’un ambitieux de la poste aux lettres des Sablons pour nous réduire à la misère. Ainsi, mon ami, rendons grâces à Dieu du peu de bien qu’il nous a laissé. Combien d’exilés, de vaincus, de soupçonnés qui se croiraient trèsheureux, s’ils possédaient comme nous le pain
et l’abri, et sur les espaliers ces belles
pêches, sur les arbres ces beaux fruits ! Ne nous désolons pas, nous sommes heureux pour ped que le malheur nous oublie. Il ne viendra pas nous relancer, que je sache, au bout du monde, à la veille d’un si beau jour. » Ainsi elle parlait de sa voix charmante. On lisait dans son regard toute la grandeur de son âme. Ils cessèrent bientôt de parler du pain de chaque jour, et comme l’enfant riait, chantait et causait, ils se mirent à l’écouter, rêveurs et songeant au babillage à venir. Cependant le vent avait fraîchi, le ciel s’était abaissé, l’éclair déchirait le nuage ; un grand silence envahissait les champs d’alentour. Ducoudray reconduisit jusqu’à leur porte Hélène et sa mère, en se hâtant.
« Adieu donc, ma chère Hélène! ma chère femme ! à demain ! Ne dormez pas trop longtemps. »
Il revint en toute hâte, inquiet sans trop savoir d’où venait son inquiétude. Il y avait dans la terre et dans le ciel comme une im-r mense lamentation. Sous le coup de ces présages redoutables, il mit en ordre et brûla tous les papiers inutiles, et même ces lâchetés imprévoyantes que les méchants croient à jamais enfouies et qui souvent reparaissent à leur éternelle confusion. Du temps de sa grandeur, il avait reçu beaucoup de promesses, de pétitions et de confidences... il n’en voulut rien garder. « Tant pis pour ces pleutres, disait-il, je ne leur fais pas l’hon-
neur de m’en souvenir. » Voilà comme il dépouilla le vieil homme en faveur de cette charmante passion qui se montrait dans sa vie; et s’il ne chercha pas la réconciliation avec son père, c’était encore par piété filiale... Il savait le secret de son père, et de tous les chagrins qui l’avaient assailli dans sa défaite, il n’en savait pas de plus cruel que cet inexplicable abandon. « De quel droit me fâcher contre mes amis, quand mon père lui-même leur a donné l’exemple de la défection ? »
Une voix qui parlait à son âme et qu’il entendait dans les moments les plus difficiles, c’était la voix de sa mère. Elle apportait à son fils tantôt le conseil, tantôt l’espérance, et toujours la force. Il admirait par quel mi-
racle elle était venue à son aide en lui ren voyant cet argent avec lequel il avait racheté l’honneur de son père ! « Ingrat que je suis, pensa-t-il, j’avais oublié que j’en avais gardé la moitié. »
Cette petite réserve, enfermée avec soin dans son coffre, le rassura sur les malheurs qui pouvaient l’accabler encore. Il prépara de son mieux, puisque c’était la volonté d’Hélène, son habit de noce. Enfin, toute chose étant prête pour la fête du lendemain, comme il se sentait oppressé par tant de solitude et de souvenirs, il ouvrit la fenêtre et voici le spectacle affreux qui s’ouvrit à ses yeux.
L’orage, qui menaçait depuis tantôt, avait pris soudain des dimensions énormes. Les
' nuages amoncelés arrivaient et s’étendaient de toutes parts en tourbillons silencieux, et s’abaissaient lentement sur ces flots verdâtres. On ne voyait plus le fleuve, on le pressentait. Il avait cessé d’obéir à sa loi suprême; il* remontait à sa source avec des bouillonnements infinis, l’abîme appelant l’abîme, et le torrent heurtant le torrent. Dans cette nuit sans étoiles et sans espoir,* on n’entendait que le bruit sourd de l’avalanche, avec des plaintes sans tin, des murmures confus; le vent qui s’élevait, frappant la terre et les flots avec cette ardente obstination que rien n’arrête.
Ah ! quelle nuit d’épouvante ! Il y avait cependant là-bas des gens qui dormaient, c’étaient les brutes ; il y avait des gens qui
priaient, c’étaient des amoureux ou des croyants.
L’interné, qui connaissait son fleuve de longue date, suivait, non pas sans terreur, le mouvement et le bruit exaspéré de cette onde en tumulte.
Au milieu de la nuit, le torrent débordé, poussant la porte comme un voleur de nuit, , envahit le jardin, entra dans la maison, et bientôt monta jusqu’aux chambres supérieures.
A peine si l’homme assiégé eut le temps d’emporter son trésor, ses habits de noce et de sauver son implacable servante, qu’il traîna jusqu’au grenier de la maison. De ces hauteurs chancelantes sous l’orgie épouvantable des vents, de la pluie et du flot qui monte, il
put contempler, à la pâle lueur du matin, l’étendue et l’extrémité de son désastre.
Malheureux, qui te plaignais d’une pauvreté que tu regarderais comme une fortune, à cette heure! Il est tombé, ce mur qui gardait ton domaine; il n’est plus qu’un monceau de fange, ce jardin, le dernier asile de ta liberté. Ces arbres chargés de fruits s’en vont à la dérive, emportés par le courant furieux. , — Tes abeilles, surprises par l’inondation, cherchent en vain un passage. O mon Dieu!
plus un cri dans l’étable et plus un chant dans la basse-cour. Tout est ruine, abomination, silence, épouvante.
Dans le lieu le plus menacé, à l’endroit où le fleuve irrité rencontrait un rempart de
vieilles écorces, il voyait peu à peu se détacher de son île un fragment, puis un fragment... encore un fragment de la terre féconde où brillait l’herbe des prairies, où les saules penchaient leurs têtes verdoyantes.
C’en est fait ! l’île est perdue, ou, pour mieux dire, elle a changé de maître! Avant peu de jours, toute chose étant rassérénée sur l’une et l’autre rive, un autre enverra ses troupeaux dans ces pâturages, un autre ébranchera ces beaux arbres... Barbarus bas segetes!
Il assista, sans un cri, sans verser une larme, à ce dépouillement définitif du petit bien qui lui restait.
Cette fois, ce n’était pas une vision, ce n’était pas un rêve! Il cherchait, là-l)aut,
dans le ciel, une étoile, une consolation... il écoutait tomber la pluie, voyait disparaître sous les coups redoublés de toutes ces fureurs la dernière espérance de sa vie.
Pas un ne dira jamais son inquiétude et sa douleur au sommet de cette maison, où tout chancelle. Et maintenant : quelle sera la révélation des premières clartés du jour? — Quels débris resteront à leur maître légitime? Cependant, sur les hauteurs où le village est bâti, dans la nuit profonde, il voyait briller une douce et paisible clarté :
• « Voilà, se dit-il, voici ma force et mon espoir! Ma jeune épouse est là-bas, priant pour moi. Courage! les hommes sont encore moins cruels que les éléments. »
L’INTKRNÉ.