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Enfin le grand jour se fit dans ces ruines; le soleil se leva radieux; l’interné s’entendit appeler par une voix d'enfant qui lui disait :
* " « Mon frère, est-ce vous ? »
Le jeune Arthur avait grimpé jusqu’à son beau-frère par une échelle, et son doux sourire apportait la consolation. L’àge heureux ne connaît pas toutes nos craintes. Si la tempête éclate et gronde au loin, l’enfant joue et rit avec l’éclair; si l’eau monte en grondant, l’enfant ne voit que la beauté de l’orage et ne s’inquiète guère des rives dévastées. Tout est fête et joie à ces regards naïfs et charmants :
« Mon frère, hàtez-vous, n’oubliez pas de vous parer, c’est ma sœur qui l’a dit. Nous
L’INTEKNE.
sommes attendus à l’église; allons, vite. On ne fait pas attendre mademoiselle Thérèse, la fille d’honneur. »
Le moyen de ne pas sourire à l’ingénu qui vous appelle, à l’épouse qui vous attend?
Le naufragé s’habilla de son mieux, puis, dans un bateau à deux rameurs, il descendit le fleuve, au fil de l’eau courante, et se rendit compte, en ce fatal trajet sur l’une et l’autre rive, de tout le désastre de la nuit.
Le cyclone avait tout ravagé; on eût dit que sa fureur s’était dépensée à bouleverser ces deux arpents de terre. Plus de jardins, plus d’espaliers, plus de murailles; l’île à l’épaisse verdure avait disparu; elle appartenait désormais par le droit d’alluvion à
maître Jean Lebec; la vigne avait glissé sur un mauvais pré, et bientôt elle donnera ses fruits à maître Ernou. J^a fortune, encore une fois, avait enrichi le traître et favorisé le délateur.
Tel au temps des Césars, quand la force était tout, et que le soldat victorieux s’emparait de la cabane du pâtre, Octave payant du bien des laboureurs la toute-puissance que lui donnaient ses soldats, le triste Mélibée emportait dans ses bras les deux petits chevreaux qu’il avait ramassés dans la poussière du chemin.
C’était la nécessité qui le voulait ainsi :
Adieu, champs paternels, moissons, terre féconde !
Adieu, patrie !
Ainsi songeait le dépossédé. «Gloire à Jean Lebee , fortune à mon ex-ami Philippe Er-
nou. C’est justice! » Oui, mais il était attendu
par sa chère Hélène ; il savait que, pauvre ou riche, elle était désormais sa compagne, et qu’un seul moment lui restait d’un bonheur complet :
« Pourquoi donc, imprudent ! irais- je, en lui racontant ma misère, troubler son espérance et son repos? » — Sur quoi il se hâta de la rejoindre. Elle était à sa fenêtre; elle était parée à ravir. Elle portait le beau voile que sa mère avait porté le jour de ses propres noces ; à son côté brillait le bouquet d’oranger que lui avait offert la jeune demoiselle d’honneur. La mère
allait et venait autour de sa fille; les témoins avaient oublié les angoisses de la nuit passée.
Ainsi, à chaque pas que faisait l’interné vers cette heureuse demeure, il sentait revenir son courage; les villageois, qui savaient sa ruine, s’étonnaient de la fierté de son allure et du calme répandu sur ses traits.
— 11 faut donc, se disaient-ils, qu’il soit bien amoureux pour oublier que ses deux ennemis s’occupent en ce moment, l’un à palissader la saulée, et l’autre à replanter la vigne que l'orage enlevait, cette nuit, au do- , maine des Sablons.
Cependant la cloche appelait à l’église les mariés, les témoins, les amis, les curieux, ceux que l’orage avait touchés, ceux que la
tempête avait épargnés. Mademoiselle de Marville, au bras du capitaine Armand, en grand uniforme , semblait défier la destinée ; et son fiancé, conduisant sa mère , pendant que son frère égayait le chemin de son beau rire, à côté de la belle Thérèse en ses plus beaux atours, elle se sentait heureuse et forte.
On entendait le bruit du fifre et le son du tambour; l’église était parée, et les jeunes gens, avec les filles à marier, se pressaient aux portes pour voir passer ce bonheur d’un instant. Bientôt toute l’église fut remplie; le prêtre h l’autel ne fut pas le dernier à se sentir touché des grâces de l’épouse et de la beauté du mari. — Alors, comprenant toute
la grandeur de sa parole, et qu’il importait de ramener tous ces faibles esprits qui l’écoutaient au respect pour le dévouement de la jeune femme et pour le courage du jeune homme, il parla simplement, rendant toute justice à celui-ci, à celle-là.
« Tous les deux, disait-il, vous avez été consacrés par le malheur. Tous les deux vous avez appris, de bonne heure, à quels changements la vie humaine est exposée.
Ayez confiance au Dieu juste. Attendez l’heure, et cependant soyez-vous, l’un à l’autre, une force, une consolation. »
Chacune de ses paroles retentissait dans ces âmes rustiques, et ces pauvres gens revinrent bien vite à leur bon naturel. Ce sont
m L’INTERNÉ.
là de les miracles, ô charité, gardienne austère des bons cœurs! Cachée et modeste, du fond même de ton humilité, tu encourages et tu sauves, plus forte dans ton humble ferveur, que les puissants dans leur orgueil.
Sitôt qu’ils furent mariés et que le prêtre eut pris congé de ces deux adoptés qu’il ne devait plus revoir, ce fut autour d’Hélène et de son mari un mouvement ineffable.
On baisait les mains de celle-ci, on serrait la main de celui-là. Vignerons et laboureurs leur disaient dans ce langage des yeux qui ne trompe guère : « Maintenant, soyez des nôtres, vous êtes nos amis; nous vous adoptons; nous vous reconnaissons. » Eux cependant ils faisaient leurs largesses aux enfants,
ils offraient aux pauvres leur aumône, si bien que leur retour fut un triomphe. « Et c’est maintenant que je te défie, ô fortune ! » disait Ducoudray.
Mais à peine ils furent rentrés dans l’humble maison où madame de Marville, qui les avait précédés, ouvrait déjà son qourrier, là s’arrêta cette prospérité d’une heure. A l’aspect d’une grande lettre à son nom, la mère avait pâli ; la lettre ouverte et parcourue. — « Ami, disait la jeune épouse, c’est maintenant qu’il nous faut appeler tout notre courage à notre aide. Ils n’ont pas voulu, les cruels, nous donner vingt-quatre heures de répit. »
De grosses larmes, à ces mots, brillaient dansses beaux yeux.
— Je sais ce que contient cette lâche missive... ils vous ont destituées, disait Ducoudray, cela devait être. “Ils ne pouvaient pas tolérer qu’une fonctionnaire accordât quelque pitié au proscrit? »
Il prit la lettre et la lut lentement. Rien n’était plus vrai : la veuve et l’orphelin étaient chassés de l’emploi qui les faisait vivre, ou tout au moins ils étaient confinés à l'autre extrémité de la France, au milieu des neiges éternelles.
« Qu’allons-nous devenir? disait la mère, sa fille la serrant dans ses bras. Leurs paroles entrecoupées de sanglots, leur silence mêlé de sourire, leurs projets sans fin, leurs espérances sans limites, nous ne saurions les redire. Hélène était la femme forte, et la pre-
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mière elle entrevit que peut-être ils pouvaient se sauver encore.
— Oui, disait-elle, et puisqu’il le faut, nous resterons ici. Avec ces débris et ces lambeaux, nous entreprendrons un petit commerce. Il y a déjà longtemps que j’étais prête à tout. »
Elle parlait encore, sa parole s’arrêta sur ses lèvres en voyant deux hommes qui descendaient d’un cabriolet en demandant Auguste Ducoudray?
« C’est moi! » dit-il.
Et tout de suite il reconnut ce même président des assises qui l’avait entouré d’une évidente protection.
« Monsieur, lui dit le magistrat , nous
sommes porteurs d’une fâcheuse nouvelle.
Écoutez-nous, cependant , avec grande attention; tout peut encore se réparer. J’accompagne M. le commissaire général que voici, avec la ferme volonté de vous faire accepter des ouvertures qui me semblent honorables, et je m’estime un homme heureux si vous daignez écouter mon conseil.
— Monsieur le président, répondit l’interné en lui offrant un siège, il n’y a pas d’homme en ce moment pour qui je professe une plus juste déférence. Ainsi, pour peu que vos propositions soient acceptables, monsieur le président, je les accepte. Hélas! l’heure est bien choisie, en effet, pour rencontrer une âme obéissante. Cette jeune femme est la
mienne depuis une heure. Elle reçoit à l’instant la révocation de son emploi.
« Quel moment plus favorable, en effet, pour compléter notre ruine? Cette nuit même l’orage enlevait la meilleure part du bien qui m’était resté. Vous avez dû rencontrer, en côtoyant le fleuve, les terres et les moissons qui ne m’appartiennent plus! Parlez donc, je vous prie, et voyons si la mauvaise nouvelle que vous m’apportez se peut comparer à celles-là. »
Le vieux président, touché jusqu’au fond
de l’âme à l'aspect d’une fortune si cruelle, fit signe à M. le commissaire, et celui-ci, de la façon la plus naturelle, exhibait un ordre ainsi conçu : « Auguste Ducoudray, interné
dans le village des Sablons, n’ayant donné que des exemples de révolte, et soutenu par tous les démocrates du pays, sera transporté dans les vingt-quatre heures sur les frontières du Nord, pour y subir son exil jusqu’à parfaite soumission. »
L’ordre était formel ; le malheur était à son comble, et pourtant (c’est un des mystères du cœur humain) la jeune épouse, à mesure qu’elle voyait s’évanouir leurs dernières espérances, relevait la tète. Elle éprouvait un secret plaisir à voir la ruine de son mari égale à la sienne, et que désormais leur péril étant le même, ils n’avaient rien : à s’envier l’un à l’autre. M. le commissaire était très-étonné de cet orgueil qu’il ne pouvait comprendre.
Au contraire, le président, de son regard clair et pénétrant, lisait ce qui se passait dans ces âmes fortes et fidèles, à mesure que le péril grandissait.
— « Maintenant, reprit-il après un silence, Auguste Ducoudray, le condamné, le proscrit, dépouillé de tous vos droits, député sans tribune, avocat sans cause, écrivain désarmé, vous pouvez en vingt-quatre heures sortir des ténèbres, pour entrer dans la lumière et remplacer par la plus haute fortune une misère implacable. Voyons, que voulez-vous?
« On vous fait libre, et pour tant de biens on vous demande une soumission que la nécessité vous impose. Un seul instant de justice avec vous-même, un instant de pitié pour votre
nouvelle famille entraînée à votre suite dans
les abîmes sans nom, Ducoudray, vous êtes sauvé! Pensez-y. Quand vous aurez compris l’impuissance de cette inutile protestation; quand vous verrez le genre humain marcher sans s’inquiéter des opinions du citoyen Ducoudray; si même il vous plaît de regarder autour de vous et de compter combien de vos meilleurs amis ont partagé l’assentiment universel, vous signerez, séance tenante, une prière accompagnée d’un serment.
« Sur quoi je vous fais libre, et vous emmenez demain, triomphante au milieu de Paris, la vaillante femme qui s’est donnée à vous, quand c’était presque un crime de vous saluer par les chemins. »
A chaque parole du magistrat, le commissaire général approuvait de la tête, et semblait s’étonner que l’homme ici présent n’eût pas encore signé des deux mains. Le président, quand il eut parlé d’une voix convaincue, eut bientôt repris son attitude ironique et son regard dédaigneux. Mais nous ne saurions reproduire, en ce moment, l’épouvante qui se montrait grandissant à chaque parole sur le charmant visage de M ,nc Hélène Ducoudray.
Sa vie était certainement attachée à la réponse de son mari. Il pouvait, d’un mot, mériter l’estime ou le mépris éternel de la femme intrépide qui portait son nom. Ah! qu’elle était superbe, inquiète, aussi voisine des larmes
que de la colère, et terrible et touchante à la fois !
Une pareille minute peut compter pour vingt ans dans l’existence d’une créature humaine : ou la honte, ou l’honneur! Mais elle fut rassurée bien vite, et son mari lui prenant la main, une main pleine de fièvre :
« Non, monsieur le président, je n’accomplirai pas les lâchetés qu’on me propose, et vous-même, ou je me trompe fort, vous ne voudriez pas me les conseiller sérieusement.
Quoi donc ! je donnerais ce triste exemple, et j’affligerais les vaincus tels que moi, de ma honteuse génuflexion ! Où donc serait la vertu si la persécution la faisait taire? Où serait la liberté s’il fallait y renoncer au premier obs-
tacle? Enfin, comptez-vous pour si peu dans le respect que les hommes se doivent à euxmêmes, la sanction de l’exemple?
Hélas! je suis bien peu de chose, au fond de ces abîmes. Je ne suis qu’un proscrit, un homme sans nom, un citoyen sans patrie, un orateur sans emploi ; mais à Dieu ne plaise que je démente ici , sous les yeux de cette épouse admirable qui mourrait de chagrin si j’y manquais, ces préceptes de toute ma vie.
Voilà ma réponse. Adieu, monsieur! Nous partirons tous les quatre après-demain, au point du jour, entourés d’un respect unanime, et pleurés des honnêtes gens.
— C’est votre dernier mot, monsieur? reprit le commissaire général.
— Mon dernier mot, » reprit l’interné.
Le commissaire ahuri sortit en haussant l’épaule, et le vieux président se retournant vers l’interné :
« Pardonnez-moi, lui dit-il, d’avoir accepté cette épreuve dont je savais le dénomment à l’avance. Allez, jeunes gens et nobles cœurs, ce n’est pas à votre âge, avec tant d’avenir, que l’on se déshonore en brisant l’idole adorée, et vienne enfin le jour qui doit récompenser cette obstination vertueuse. »
A ces mots, il salua, plein de respect.
M me Hélène Ducoudray.
Désormais, le lien léger qui le retenait au sol natal était brisé,... pour toujours peutêtre. Il fut quelque temps avant que cette
fièvre suprême fût apaisée, et, retrouvant enfin le sang-froid qui ne l’abandonnait guère, il revit d’un coup d’œil tout le malheur de sa nouvelle position. « C’est donc fini? se disaitil; plus d’espérance! Il me faut dire un éternel adieu à ce peu qui me restait de ma chère patrie ! Hélas! j’avais encore à mon usage un toit qui me protège, un champ pour me nourrir; j’étais entouré des hommes de mon pays ; eux et moi nous parlions la même langue, et nous avions la même origine... Il n’y faut plus penser ! Encore vingt-quatre heures, tout sera dit! O malheureux! malheureux ! »
En même temps il se rappelait, non pas sans épouvante et sans regret, peut-être, qu’il venait d’associer à sa misère, une femme à ce
point vaillante et dévouée... Et cette femme entraîne en sa ruine un frère adolescent, une mère lassée enfin d’avoir traversé tant d’épreuves !
Quelle charge d’âmes! Il allait plus loin : il se voyait déjà père de famille, et que répondre à son fils quand l’enfant lui demandera compte de sa patrie absente?... Exilé, fils d’exilé ! sans patrie et sans nom !
Comme il se plongeait dans sa rêverie, il entendit frapper à sa porte, et, la porte ouverte, il vit entrer... devinez qui? Son père! A peine il eut appris le suprême exil de cet enfant qu’il avait renié, le père au désespoir avait senti tomber sa colère ; il avait oublié toutes ses haines ; il s’était souvenu de sa
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femme éteinte , et sans doute aussi de la plaidoirie éloquente qui l’avait sauvé d’une honte éternelle. Entouré de tous ces regrets et de tous ces remords, le baron Ducoudray n’avait plus d’autre souci .que d’implorer le pardon de son fils, mais son fils fut le premier à lui ouvrir ses bras tremblants de joie...
Le pardon fut sincère de part et d’autre.
Alors le vieux gentilhomme, au moins de ce côté-là, retrouva le calme et le repos.
Ils s’en furent ensemble à la triste maison où ces deux résignées faisaient leurs préparatifs de départ, et la belle jeune femme accueillit avec tant de grâce et de bonté cet hôte inespéré, que le père et le fils en furent touchés jusqu’aux larmes. Elle n’avait jamais
été plus digne et plus forte qu’au moment où elle venait de comprendre l’étendue et la nécessité de son malheur. Elle consolait sa mère, elle encourageait son frère, elle souriait à son mari, elle donnait au baron Ducoudrav, fier d’une bru dont la mère était comtesse, des espérances qu’elle n’avait pas elle-même.
Il y avait dans la rue et dans tout le village une très-vive émotion ; dans tous les cœurs la sympathie, et parmi les plus injustes, les regrets les plus sincères. Pour la première fois depuis longtemps, l’interné comprit que vraiment il avait retrouvé la patrie. Il reconnut, l’un après l’autre, tous ces endroits choisis devant lesquels il passait naguères sans les voir.
Les beaux-esprits de l’ancien café qui portait
son nom, et qui s’appelait maintenant le Café de la Paix, le saluaient et buvaient à sa santé dans les mêmes verres qu’ils avaient vidés en l’honneur du parti contraire.
A la fontaine où tout babillait à sa louange, il retrouva ses belles danseuses d’autrefois, la Françoise et la Félicie, avec la Marion, qui le tutoyaient de leurs yeux noirs, bleus, châtains. Il entra dans l’école, où si souvent il avait été l’imperator, les enfants bondirent de joie à son aspect, pendant que le vieux maître invoquait le souvenir de son cher élève Auguste.
« Ah ! ma foi, disait le bonhomme, il y a trop longtemps que je retiens les sentiments paternels dont mon cœur est rempli pour celui
L’INTEKNÉ.
qui restera jusqu’à la fin l’impérissable honneur de mon école. Ainsi chacun voulait revoir l’exilé. C’était à qui toucherait sa main reconnaissante, à qui lui rappellerait des souvenirs de jeunesse. Elle-même, en traversant la place du marché, l’injuste madame Ernou, se sentit rougir du sourire involontaire que la présence du jeune député attirait sur ses lèvres... Mais Ducoudray ne voulut rien voir de ce retour d’une amitié si frivole. En moins d’une heure, il eut pris congé de son village, et plus il sentait l’ancienne amitié renaître et fleurir sous ses pas, plus grandissait sa peine. « Ilélas! mon Dieu! que c’est difficile et cruel de quitter ce petit coin de l’univers, juste au moment où voilà
qu’il se remplit pour moi de grâce et de bonté. »
Mais quoi ! le sort était jeté, toute sa destinée allait s’accomplir; on eut dit que ces derniers bonheurs étaient faits uniquement aux regrets de son départ.
Ils partirent le lendemain de très-bonne heure, et ce fut en ce moment surtout que l’exilé reconnut la prévoyance de sa mère. 11 eut, grâce à ses bontés, assez d’argent pour entreprendre un si long pèlerinage. Sur la route à peine commencée, ils trouvèrent la triste Louise qui leur apportait ses adieux et les fruits de son jardin. Les paysans dans les champs, les voyant passer, leur disaient tout haut : « Bon voyage et prompt retour. »
L’JNTERNÉ.
Il paraît toujours très-long le chemin de l’exil ! La femme en vain suit son mari, en vain le père emporte ses enfants,, chaque pas est un supplice, et chaque tour de roue une torture. Elle est trop belle et trop grande cette France, objet sacré des plus justes regrets, pour qu’on la quitte ainsi sans une larme. O chère patrie! abondante en grands esprits, en nobles cœurs, en grandes leçons morales. O terre inépuisable en courage , en vertu , en mérite , en talents si divers! Ciel enchanté! célébré par les plus grands poètes ; monuments consacrés par l’histoire! Hélas! tant de champs de bataille
où tant de gloire a passé ! tant de jeunesse et de beauté pour sourire aux pauvres gens sans patrie! O misère! ô violence! Il faut donc abandonner cet horizon divin? — Voilà comme il est rude à monter, l’escalier de l’étranger.
« Si donc le petit exil, l’exil dans les champs paternels, dans le village natal, au milieu de ses condisciples ou de ses électeurs, est impossible à supporter, qu’allons-nous faire et devenir au milieu du grand exil? »
Ainsi songeait l’interné pendant que la
terre et les côtes françaises semblaient s’éloi-
gner d’elles-mémes, à l’aspect de ces malheureux.
Et lorsque enfin l’exil se fut emparé de sa proie, et que les chemins de la patrie eurent
disparu à ces regards épouvantés... la jeune femme alors fondit en larmes dans les bras de son mari qui se taisait.
C’est la loi universelle! Les femmes pleurent; les hommes se souviennent.