CHAPITRE VI
Appréciation finale de la Théorie.
Si nous nous demandons pour conclure quelle importance doit être assignée à la théorie de Finterprétation économique, nous pouvons la considérer à deux points de vue différents.
Du point de vue purement philosophique on doit avouer que la théorie, spécialement dans sa forme extrême, n’est pas plus longtemps soutenable comme explication univeirselle de toute la vie humaine. Aucune interprétation moniste de l’humanité n’est possible, ou en tous cas, aucune ne sera possible jusqu’à ce que la plus difficile de toutes les études — la sociologie — ait finalement réussi à élaborer les lois de son existence et réalisé sa prétention d’être une science véritable . Comme doctrine philosophique universellement valable, la théorie du « matérialisme historique » ne peut pas être défendue plus longtemps avec succès.
Mais dans le sens plus étroit d’interprétation économique de l’histoire — à savoir dans le sens que le facteur économique a été de la plus haute
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importance en histoire et qnhl faut compter avec le facteur historique dans Téconomique — la théorie a eu et a encore une signification considérable. •
Quelle est cette signification pour l’économique aussi bien que pour l’histoire ?
Pour réconomique la vieille controverse sur les mérites respectifs des méthodes déductives et inductive a été laissée de côté. Il est maintenu, reconnu, que les deux méthodes sont légitimes et même nécessaires. On voit maintenant que Pantagonisme plus ancien relatif à la recherche dhme loi naturelle dans l’économique est dû à une confusion de pensée et à une identification inexacte de la loi naturelle avec des préceptes immuables. Lorsque les premiers écrivains parlaient de la loi du libre échange ou de la loi inexorable du laisser-faire, ils n’employaient pas le terme de « loi » dans le sens de loi scientifique ou comme une énonciation de rapports nécessaires entre des faits. Pourtant, c’est le seul sens dans lequel l’expression est employée correctement. L’abandon de la vieille notation téléologique a laissé la loi naturelle dans la science économique aussi pure et aussi valable que dans n’importe quelle science qualifiée (science.) pure. Toutefois alors que l’explication de ce qui existe véritablement forme une part incontestable de toute science, 1 ’étude de la façon dont les choses en sont venu à être ce qu’elles sont, est peut-être de plus d’importance dans les disciplines sociales que
dans toutes les autres. La réalisation de ce fait que les institutions sociales sont des produits de révolution et qu’elles forment ainsi des catégories historiques et relatives au lieu d’être des catégories absolues, est la grande acquisition de la science économique moderne qui la différencie toi O cœlo de celle des temps antérieurs.
L’acceptation du principe de développement et de relativité historique est dû à plusieurs causes. L’école historique du droit, allemande avec Savigny et Eichhorn, a beaucoup fait pour préparer les esprits des hommes à accepter ce qui nous paraît maintenant une vérité évidente dans la science du droit. L’école historique des économistes avec Roscher Hildebrand et Knies a fait plus pour familiariser le public avec la conception nouvelle. L’influence de Darwin et l’application des méthodes darwiniennes à la science sociale par Spencer et Wallace a fait plus encore pour renforcer l’idée de développement par les doctrines de l’évolution et de la sélection,naturelle. Les jurisconsultes, toutefois, se sont conflnés au droit, les économistes historiens, au moins dans les débuts, n’ont pas aperçu le rapport entre l’économique et la vie sociale plus large, et les Darwiniens ne sont venus en scène qu’à une date ultérieure. Comte, à la vérité, influencé sans aucun doute par Saint-Simon, a appelé l’attention sur le rapport entre l’économique et la sociologie, mais son propre fonds de connaissances économiques était extérieurement léger. Long-
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temps avant que Spencer écrivit, Karl ]\Iarx, dans une voie insoupçonnée par les économistes de récole historique et inaperçue par Comte, non seulement établit que toute institution économique est une catégorie historique, mais montra dhine façon nouvelle et féconde le rapport, entre les faits économiques et sociaux.
Il est toujours hasardeux d’attribuer un changement complexe de pensée à des causes simples, il n ’y a pas de doute ique le courant nouveau de pensée économique est dû à des courants d’influences variés, mais on peut prédire avec certitude que lorsque l’écrivain futur de la science économique et sociale en viendra à traiter de la grande transition des années récentes, il sera forcé d’assi-" gner à Marx une place beaucoup plus proéminente que celle qui lui a été attribuée jusqu’ici, en dehors des rangs restreints des socialistes. Dans la théorie économique pure, l’oeuvre de Marx, quoique brillante et subtile ne survivra 1 probablement «qu’à cause de son caractère criti- \ que; mais dans la méthode économique et dans la philosophie sociale, on se souviendra longtemps de Marx comme d’un des grands pionniers qui même, s’ils n’ont pas été capables d’atteindre euxmêmes le but ont fait briller un chemin nouveau dans le désert de la pensée humaine et du progrès humain.
L’interprétation économique de l’histoire en affirmant les bases historiques des institutions économiques a fait beaucoup pour la science éco-
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nomique. D’un autre côté, cela a fait encore beaucoup plus pour rhisloire. Cela nous a appris à chercher au-dessous de la surface. La théorie^ du grand homme de 1 ’histoire qui prévalait à une époque simplifiait à un tel point le problème que rhistoire courait le danger de devenir un simple catalogue de dates et d’événements. La recherche des relations politiques et diplomatiques avait, il est vrai quelque peu élargi cette discipline, et pendant longtemps occupa les énergies d.es premiers écrivains. Le pas suivant en avant fut accompli sous l’infiuence de l’école des historiens du droit, plus d’attention fut apportée aux rapports de droit public, et, lorsqu’on montra que le progrès politique reposait en grande partie sur la base de l’histoire constitutionnelle. L’étude du développement des institutions politiques remplaça graduellement celle du simple récit des événements politiques. Si légitime et indispensable que fut ce pas accompli, il n’alla pas assez loin. Ces écrivains, encore si nombreux, qui comprennent par histoire en premier lieu l’histoire constitutionnelle, montrent qu’ils n’ont compris qu’à moitié la condition et l’esprit de la science historique moderne.
L’esprit nouveau en histoire n’appuie pas tant sur le côté constitutionnel que sur le côté institutionnel du développement, et comprend par institutions, non seulement les institutions politiques, mais les institutions sociales dans un sens plus large dont la politique forme seulement
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une manifestation. On insiste maintenant sur le développement social, et la vie nationale, de même que la vie internationale en vient de plus en plus à être reconnue comme le résultat de 1 ’action et de la réaction des forces sociales. C’est pour cette raison que Tliistoire est aujourd’hui de prime abord beaucoup plus séduisante et incommensurablement plus compliquée qu’elle ne l’était autrefois. L’histoire cherche maintenant à mesurer l’influence des facteurs dont quelquesuns apparaissent être extrêmement illusoires. Elle cherche à introduire dans le passé les cadres d’une science sociale dont les vrais principes n’ont pas encore été élaborés d’une façon adéquate et durable.
Quelles que soient les difficultés de la tâche cependant, le nouvel idéal est maintenant de plus en plus clairement reconnu. Dans la formulation de ce nouvel idéal, la théorie de l’interprétation économique a joué un rôle important, sinon toujours conscieimnent reconnu. Ce n’est pas iquel’historien de l’avenir doive être simplement un historien économiste, car la vie économique ne constitue pas toute la vie sociale. C’est néanmoins, la théorie de l’interprétation économique à quoi l’on doit pour une grande partie que les hommes aient tourné leur esprit à la considération du facteur social en histoire. Marx et ses successeurs ont d’abord développé d’une façon brillante et frappante le rapport de certains faits juridiques,, politiques et constitutionnels avec les change-
ments économiques et essayé pour la première fois de présenter une conception unitaire de Tliistoire. Même si Ton doit reconnaître que cette conception unitaire est prématurée, et même si il est pratiquement certain"qîîe^ la version personnelle de Marx de cette conception est exagérée, sinon erronée, il est à peine douteux que, grâce à elle dans une large mesure, les idées des historiens ont été dirigées vers quelques-uns des facteurs importants du progrès qui avaient jusque-là échappé à leur attention. Eegardée de ce point de vue, la théorie de l’interprétation économique acquiert une signification croissante. Que nous soyions ou non disposés à Taccepter comme une explication du progrès humain en général, nous devons tous reco nnaître l’in fl uence bienfaisante qu’elle a
exercé en stimulant les esprits des travailleurs
eF^ élargissant en même temps les concepts et les idéals de l’histoire et de l’économie. Quand il n’y aurait pas d’autre raison, elle aurait bien mérité des chercheurs de l’avenir et devrait occuper une place d’honneur dans l’histoire du développement intellectuel et du progrès scientifique.
TABLE DES MATIÈRES
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