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CHAPITRE V

Vérité ou Inexactitude de la Théorie,

Que dirons-nous alors de la doctrine de Pinterprétation économic^ue ? Il est incontes oablenient exact qu'à l'origine ses auteurs demandèrent trop pour elle, ou plutôt ont construit la doctrine de façon qui la fit inexactement interprétée. Il est également sûr que quelques-uns de ses défenseurs ont été beaucoup trop loin. Et il est par-dessus tout certain que le choix de l'expression « matérialisme historique » est malheureux. La conception matérialiste de l'histoire^ comme la théorie utilitaire de la morale a eu à souffrir plus de son nom que de son essence.

L'interprétation économique de l'histoire correctement comprise ne prétend pas que tout phénomène de la vie humaine en général ou de la vie sociale en particulier doit s'expliquer par des fondements économiques. Peu d'auteurs voudraient rattacher les manifestations du langage ou même de l'art primitif aux conditions écono-

miqiies ; un plus petit nombre encore voudrait soutenir que les différentes formes de la science pure ont autre chose qu’un rapport lointain avec les conditions sociales générales. L’homme est ce qu’il est par suite de son évolution mentale et même ses besoins physiques sont largement transformés et changés dans le creuset de l’esprit. On doit compter avec l’existence des phénomènes mentaux.

C’est une erreur (1) toutefois de supposer que la théorie de l’interprétation économique peut être mise de côté en réfutant la prétention supposée que la vie économique est génétiquement antécédente à la vie sociale ou mentale. La théorie ne prétend rien de tel.

Toute affirmation quant à l’antécédence dans le temps d’une cause déterminée sur un effet donné est tout à fait à côté de la question. Cela fait souvenir de la vieille question de savoir qui est venu en premier l’œuf ou le poulet. Il n’y a plus désormais aucune discussion parmi les biologistes quant à l’influence du milieu. Lorsque cependant nous parlons de la transformation

1. — Erreur commise par exemple par mon honorable collègue le professeur Giddings dans son intéressant article « Les Ages économiques », PoUtical Sdence Quarterly (juin 1901). Un raisonnement presque semblable avait été fait par Salvadori, La Scienda economica e la Teorie del fait par Salvadori, La Sdenza economica e la Teorie deirevoluzione (1910), pp. 58.63.

d’une espèce donnée, nous n’entendons pas nécessairement que le milieu était là le premier, et que l’organisme est venu après ; sans le milieu il ne pourrait véritablement pas y avoir de changement, mais sans l’organisme il ne pourrait pas non plus y avoir de changement. L’adaptation de l’organisme au milieu signifie simplement que parmi les variations possibles ce sont celles qui conduisent à la plus longue perpétuation de l’espèce qui sont choisies. S’il n’y avait pas de variations existantes il n’y aurait pas de transformation. Le fait que la variation peut s’être produite avant que le changement dans le milieu se produise n’est pas une objection à la théorie de l’adaptation de l’organisme au milieu. Quoique nous disions ique l’organisme est déterminé par le milieu, peu importe ce qui est venu en premier.

Il en est de même en ce qui concerne l’humanité. Tout progrès humain est au fond un progrès mental. Tous les changements doivent passer à travers l’esprit humain. Il y a ainsi une base psychologique incontestable pour toute l’évolution humaine. Toutefois la question reste posée : Qu’est-ce qui détermine la pensée de l’humanité ? Même si nous disons qu’on doit chercher la réponse dans les conditions sociales, la proposition est en dehors de l’antécédence génétique du milieu social à la vie mentale. Il est tout à fait vrai que l’essence de la doctrine de Marx se trouve dans la phrase célèbre : a Ce n’est pas la conscience de l’humanité qui détermine son exis-

1. — (( Es ist nicht das Bewusstsein der Menschen, das ihr Sein, sondern ihr gesellschaftliches Sein, das ihr Bêwusstsein bestimmt. » Marx, Zur KritiTc der Politischen Oelconomie, Vorwort, p. v. Toute la controverse de Hollitscher, Bas Eistorisclie Gesetz (1901), pp. 93 et s., oublié le vrai point.

tence, mais au contraire son existence sociale qui détermine sa conscience (1). »

Si extrême que puisse être cette proposition du point de vue purement philosophique, elle ne prête pas à une critique si fréquemment émise ; elle n implique pas nécessairement que Texistence sociale est venue la première et la conscience après. Une telle implication est aussi peu certaine qu’elle le serait dans la doctrine biologique correspondante ; lorsque les biologistes nous disent que l’organisme est déterminé par le milieu, ils ne font pas une hypothèse quant à la priorité de l’un sur l’autre. Toute la question de l’antécédence génétique est sans importance.

Mais la critique basée sur l’affirmation de l’insuffisance du facteur économique pour expliquer les changements dans la vie sociale en général, est de beaucoup plus de poids. Il est peu douteux que les partisans extrêmes du « matérialisme historique » aient prêté eux-mêmes aux attaques des philosophes comme des historiens. Ils ont paru parfois soutenir que toute la sociologie doit être basée exclusivement sur l’économique, que toute la viesociale n’est pas autre chose qu’un refiet de

VÉRITÉ OU INEXACTITUDE DE LA TIlÉORIE

la vie économique (1). Aucune prétention semblable ne peut cependant être soutenue, et n’esî: pas en fait soutenue par les partisans modérés de la théorie.

La prétention ne peut être soutenue pour la raison évidente que 1 ^économique traite seulement d’une sorte de rapports sociaux et qu’il y a beaucoup de sortes de rapports sociaux, comme il y a des classes de besoins sociaux. Nous n’avons pas seulement des besoins économiques, mais aussi moraux, religieux, juridiques, politiques et beaucoup d’autres sortes de besoins collectifs ; nous n ’avons pas seulement des besoins collectifs, mais des besoins individuels, tels que les besoins physiques, techniques, esthétiques, scientifiques, philosophiques. Le terme « utilité » que l’économiste s’est approprié ne lui est en aucune façon particulier. Les objets peuvent avoir non seulement une utilité éqonomique, mais une utilité physique, esthétique, scientifique, technique^ morale, religieuse, juridique, politique ou philosophique. La valeur qui est l’expression de cette utilité et qui forme l’objet de l’économique n’est qu’une des subdivisions d’une classe beaucoup plus grande. Car le monde entier est continuellement en train

1. — Parmi ceux qui vont ainsi à Pextrême, on peut classer Loria qui a exposé très clairement ses vues dans son intéressant ouvrage La Sociologie. Dans cet ouvrage il cherche à distinguer une sociologie économique de la sociologie biologique ou sociologique d ^autres écrivains.

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d’évaluer des objets et des idées suivant leur valeur esthétique, scientifique, technique, morale, religieuse, juridique, politique ou philosophique sans se préoccuper de leur valeur économique. Dans toute la mesure où 1 ’utilité et la valeur sont sociales par leur caractère, c’est-à-dire où elles dépendent des rapports entre les hommes, elles forment l’objet de la sociologie. L’économique traite d’une seule sorte d’utilité ou de valeur sociales, et ne peut par suite expliquer toutes les sortes d’utilités ou de valeurs sociales. Les voies {strands) de la vie humaine sont diverses et complexes (1).

Sous cet aspect, ce qui n’est pas vrai de l’individu ne peut pas être vrai du groupe des individus. Le temps est passé où il était nécessaire d ’expliquer 1 ’illusion cachée dans cette expression

1. — Une critique intéressante du « matérialisme historique », de ce point de vue, et se référant spécialement à Pinfluence de Péconomique sur le droit, est faite par Eudolf Stammler, professeur de droit à Halle, dans son assez volumineux ouvrage Wirtschaft und Beolit nacli der Materialistisclien GecMcJitsauffassunçj (1896). Stammler est beaucoup plus équitable envers Marx que la plupart des adversaires de la théorie. Il considère Pessai de Marx comme étant en beaucoup de point de vue très remarquable et méritant de grands éloges. Mais il objecte néanmoins que la théorie est inachevée et que la pensée qu/elle renferme n’est pas complètement mise à jour. Stammler ne prétend pas qu’il n’y a pas d’explication moniste possible de la vie sociale. En fait, sa propre synthèse est construite sur des données téléologiques — une explication qui regarde toute la vie sociale passée

VÉRITÉ OU INEXACTITUDE DE LA TIlÉORIE

« 1 liomme économique ». Il y a vraiment une vie économique et un mobile économique,' le mobile qui conduit tout être humain à satisfaire ses besoins avec la moindre dépense d ^effort. Mais il n’est pas désormais nécessaire de montrer que l’individu est poussé par d’autres motifs que le mobile économique et que le mobile économique lui-même n’est pas partout également puissant ou également indépendant du mélange d’autres influences. Une analyse complète de tous les mobiles qui influencent les hommes, même dans leur vie économique, prouverait le pouvoir de la psychologie sociale. Il n’y a pas « d’homme économique », de même qu’il n’y a pas « d’homme théologique ». Le marchand a des affections de famille de même que le prêtre a un appétit.

La richesse qui forme l’objet de l’activité économique ne peut être accrue que par la multiplication des produits ; mais cette multiplication ne peut avoir lieu que si elle correspond à un accroissement des demandes. Mais une demande accrue

à la lumière des intentions sociales ou d^un idéal social. En se référant spécialement aux rapports entre le droit et Péconomique, il définit la vie sociale comme « une

activité commune réglée. (eine aüsserlich geregeltes

Zusammenursken) « et soutient que ces règles externes gouvernent avant tout les rapports sociaux, juridiques, politiques, économiques et autres. Et alors nous, dit-il, il n’est pas philosophique de prétendre qu’une catégorie quelconque de rapports sociaux est la cause générale ou l’explication des autres rapports sociaux. Ils sont tous le produit commun de la même cause....

160 l’interprétation économique de l’histoire

signifie nne diversification des besoins. Les choses désirées par un individu dépendent en dernier ressort de son esthétique, de sa condition intellectuelle et morale. La vie économique est ainsi liée en dernière analyse à toute la vie éthique et sociale. Plus profond qu’on ne le considère souvent est le sens de cette phrase de Kuskin : « There is 110 wealtli lnÉ life », et de sa proposition ultérieure : (( Nor can any noble tJiing be ivealtk exeept to a noble person ». Le but de tout développement économique est de rendre la richesse abondante et les hommes capables d’user correctement de la richesse.

Si la société alors est un aggrégat d’individus, et si l’histoire est le récit des activités du groupe social et de ses éléments constituants, l’histoire est le vêtement d’Arlequin de l’humanité.

De même, dans un certain sens, il y a autant de méthodes pour interpréter l’histoire qu’il y a de classes d’activités ou de besoins humains. Il y a non seulement une interprétation économique de l’histoire, mais une interprétation éthique, une esthétique, une politique, une juridique, une linguistique, une religieuse et une scientifique. Tout savant peut ainsi regarder légitimement les événements passés de son propre point de vue particulier.

Néanmoins, si nous prenons une vue d’ensemble du développement humain, il y a quelque justification pour parler de l’interprétation économique comme étant celle qui est importante

plutôt que d’une interprétation économique parmi d’autres explications également valables. Les raisons principales qui conduisent à cette conclusion peuvent être résumées comme suit :

La vie humaine est loin d’être exempte de l’inexorable loi de nature avec sa lutte pour l’existence par la sélection naturelle.

Cette lutte a revêtu trois formes. Nous trouvons d’abord la lutte primitive du groupe avec le groupe, qui dans les temps modernes est devenue la lutte de peuple à peuple, de nations à nations. En second lieu, avec la différenciation dans la population, vint la rivalité de classe à classe : d’abord de la classe sacerdotale avec la classe militaire et industrielle ; ensuite des intérêts de l’argent avec les intérêts fonciers, encore plus tard de la classe ouvrière avec une ou avec toutes les classes capitalistes. En troisième lieu, nous trouvons à l’intérieur de chacune de ces classes la compétition des individus pour obtenir la maîtrise dans cette classe. Ces trois sortes de conflits sont en dernier ressort tous dus à la pression de la vie sur les moyens de subsistance. La compétition individuelle, la compétition de classe et la compétition de race se réfèrent toutes à la parcimonie de la nature, à l’inégalité des dons humains, à la différence dans la conjoncture sociale. La civilisation, il est vrai, consiste à essayer de diminuer les maux tout en conservant les bénéfices de ce conflit jusqu’ici inévitable entre les ressources matérielles et les désirs humains. Aussi

162 l’interprétation économique de l’histoire

longtemps cependant que ce conflit continue, Pexplication ultime de la vie humaine doit continuer à être Texplication économique, Texplication de l 'ajustement des ressources matérielles aux désirs * humains. Cet ajustement peut être modifié par l’esthétique, la religion, la morale, en un mot par les forces intellectuelles et spirituelles, mais il reste toujours un ajustement de la vie avec ce qui est nécessaire à la vie.

Lorsqu’un ajustement économique plus idéal sera finalement^ atteint, c’est-à-dire lorsque la science nous aura donné une complète maîtrise des moyens de productions, lorsque le développement de la population pourra être contenu par l’activité consciente du groupe social, lorsque le progrès dans l’individu et dans la race seront possibles sans aucun conflit, excepté pour des gens égoïstes, et lorsque la masse du peuple pourra vivre comme vivent aujourd’hui les membres les plus nobles de la société, alors vraiment les conditions économiques passeront à l’arrière plan, et seront complètement masquées par les autres facteurs sociaux de progrès. Mais jusqu’à ce que cette période soit atteinte, les conditions économiques du groupe social et de la masse des individus doivent continuer à maintenir leur prépondérance.

Depuis le commencement de la vie sociale jusqu’à l’heure actuelle, l’essor, le progrès et le déclin des nations ont été dus en grande partie aux changements dans les rapports économiques

internes et externes des groupes sociaux, encore que la facilité avec laquelle l’humanité s’est servi du milieu économique ait été le produit des forces intellectuelles et morales. Tandis que l’étude des facteurs économiques seuls ne suffit manifestement pas à nous rendre capables d’expliquer les myriades de formes dont l’esprit humain s’est revêtu depuis le commencement de l’histoire, il n’en est pas moins vrai que aussi longtemps que le corps n’est pas partout dans une dépendance complète vis-à-vis de l’âme, aussi longtemps que la lutte pour la richesse ne fait pas place partout à la lutte pour la vertu, la structure sociale et les ^ rapports fondamentaux entre les classes sociales devront être, en grande partie, modelées par ces influences prédominantes qui, soit que nous les approuvions, soit que nous les déplorions, forment encore une si grande part du contenu de la vie.

L’activité humaine est à vrai dire l’activité des êtres sensibles, et par suite l’histoire de l’humanité est l’histoire du développement mental. Mais la vie humaine dépend du rapport entre l’individu et son milieu. Dans la lutte qui s’est ainsi poursuivie entre les individus et les groupes dans leur désir de tirer le meilleur parti de leur milieu les considérations primordiales ont nécessairement été de caractère économique. La vue de 1 histoire qui repose sur ces considérations primordiales est ce que nous appelons l’interprétation économique de l’histoire. Ce ne sont pas des considérations exclusives, et dans ses cas particu-

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liers, racition et la réaction des forces sociales peut donner rinfluence décisive à des facteurs non économiques. Prenant Phomme cependant pour ce qu’il a été jusqu’ici et ce qu’il est encore il est difficile de nier que l’influence sous-jacente sous ses aspects les plus larges, a revêtu le plus souvent ce caractère économique. L’interprétation économique de l’histoire dans sa formulation la plus rigoureuse n’exclue pas la possibilité de la vie et du progrès, elle n’explique pas tous les détails du développement humain; mais elle met en relief les forces qui jusqu’ici ont été si largement agissantes dans l’essor et la chute, la prospérité et la décadence, dans la gloire et l’oubli, dans la félicité et le malheur des nations et des peuples. C^est une explication relative plutôt qu’absolue. Elle est substantiellement vraie pour le passé ; elle tendra à devenir de moins en moins vraie dans l’avenir.

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