INTRODUCTION
De l'influence de la musique sur la civilisation:
Objet de notre étude.
Sans aller jusqu’à partager l’avis de Damon, le maitre de Périclès, qui disait que « pour relâcher ou pour réformer les mœurs d’un peuple il suffisait d'ajouter ou de retrancher une corde à la lyre » ; on ne peut nier l'influence de la musique sur l’esprit humain.
Dans l’antiquité la plus reculée, les diverses civilisations ont été unanimes à reconnaitre sa toute puissance. Nous n’entreprendrons pas de faire ici un historique de l’influence de l’art musical à travers les âges ; cela nous entraînerait trop loin de notre sujet. Qu'il nous suffise d'en prendre pour symbole la légende d'Orphée, que Virgile nous décrit: mulcentem
6 = tigres et agentem carmine quercus, et de citer l’opinion de quelques écrivains sur ce sujet.
« La musique, a dit Rameau, nous est naturelle : nous ne devons qu’au pur instinct le sentiment agréable qu'elle nous fait éprouver. » Cet instinct réside en nous : nous n'en voulons pour exemple que les « Cris de Paris » première manifestation grossière de notre penchant pour la musique. Kastner, dans son ouvrage sur les « Voix de Paris » écrit dans son avant-propos : « Les grandes cités ont un langage, elles ont même une sorte de musique propre qui exprime à toutes les heures du jour le mouvement et les évolutions de la vie,joyeuse ou sombre, laborieuse ou paisible dont elles sont le foyer. »
« Il serait assez plaisant, disait Grétry, de faire une nomenclature de tous les « bonjour monsieur » ou « bonjour mon cher » mis en musique avec l’intonation juste ; on verrait combien l’amour-propre est un puissant maître de musique et comme la gamme change, lorsque l’homme en place, cesse d’y être. » D'ailleurs, Berlioz lui-mème, pendant son voyage en Italie, fut tellement frappé du « bonjour » que lui adressait habituellementune espèce de lazzarone, qu'il en nota les inflexions.
Victor Cousin, a donné de l'influence de la musique un aperçu à la fois philosophique et psychologique en écrivant: « Le pouvoir propre de la musique, c’est
d'ouvrir à l'imaginalion une carrière sans limites et de
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se prêter avec une souplesse étonnante aux dispositions de chacun. Elle exprime tout, mais rien en particulier ; elle met en mouvement l'imagination, non celle qui produit des images, mais celle qui fait battre le cœur : le cœur une fois ému ébranle tout le reste ;
en sorte qu'indirectement la musique peut susciter
des images et des idées ; mais des idées déterminées,
elle ne prend que l’abstraction, les sentiments, les passions, qu’elle transforme en images de son.
Le philosophe Volney a fondé un prix destiné au savant génie qui créerait une langue universelle : mais cette langue universelle, depuis plus de soixante siècles, la musique en a doté le genre humain. Et Chateaubriand citant le témoignage des missionnaires nous dit que tels peuples sauvages que la religion n’avait pu convaincre, ont cédé au charme de ses hymnes.
Combarieu, dans ses très curieuses études sur la musique et la magie, recherche les origines du chant ; le chant profane vient du chant religieux, et le chant religieux du chant magique ; car, dit-il : « Aux divers âges de la civilisation, dans tous les pays, la musique a été considérée comme la grande puissance de séduction et de charme. La seule différence entre nous et nos plus lointains ancêtres, est que par le mot charme, nous désignons des effets esthétiques, variables selon le tempérament de l’auditeur; tandis que les primi-
tifs entendaient par là des effets nécessaires, déter-
Dos
minés par des lois. Identifiée à l’origine avec la magie, les anciens/'croyaient la musique capable d’accomplir des miracles et de changer les lois du monde. »
A ces opinions diverses, qui toutes proclament l'influence de la musique, nous avons voulu joindre l'avis de M. Charles Couyba, plusieurs fois rapporteur du budget des Beaux-Arts à la Chambre et auteur de nombreuses études sur l’Art et le Théâtre. « Le but des Francais, dit-il, c’est de considérer la musique comme un art d'agrément, alors que dans les pays voisins c’est une force nationale. En France,on « respire » la musique comme le parfum d’une fleur délicate, mais on ne va pas jusqu’à pénétrer son secret pour en subir le charme puissant et en découvrir la grandeur : « Je ne suis pas musicien, mais j'adore la musique » entend-on dire en France fréquemment ; eh bien ! il faut que le peuple français devienne musicien comme ses voisins et qu’il connaisse la musique tout en continuant de l’adorer. » |
Dans sa « théorie physiologique de la musique », Helmholtz écrit: « Ce qu'il y a de plus complet, c’est l'union de la musique aux mots: ceux-ci révélant la cause du mouvement, l’objet auquel ils se rapportent et précisant le sentiment qui lui a donné naissance ; tandis que la musique exprime la nature de l’ébranlement, communiqué à l'âme par ce sentiment. »
Aussi nous a-t-il paru intéressant de recueillir l’avis
ON
d'un chanteur sur son art. Le grand artiste russe Chalapine écrit : « Notre art est le plus beau :de tous les arts car tous y concourent : la peinture, la musique, la sculpture, la poésie, l’histoire et la philosophie. Avant de jouer le Mephistofele de Boïto, j’ai lu Goethe, Byron, Schopenhauer, Nietzsche et, le dernier acte se déroulant en Grèce, j'ai lu Dante, Homère, Virgile. >» Adolphe Brisson approuve |l’argumentation du chanteur en ces termes: «Il est en effet évident que l'artiste ne traduit pleinement que les beautés dont il s’est pénétré: Il se doit mettre en face de l’œuvre qu’il est chargé d’animer, s’attacher à la comprendre, à la sentir à la « vivre ». Il la-doit étudier à travers l’émotion qu'elle éveille en lui; et cette émotion il l’y reverse ensuite et-l’enrichit du irésor de sa propre sensibilité ; quand il s’agit d’une œuvre très vieille, c’est le meilleur et presque le seul moyen de la rajeunir : la tradition ne supplée pas à cette interprétation personnelle, elle n'arrive que comme appoint, par surcroît. »
Dans un autre ordre d'idées, au point de vue économique, l'importance de la musique et son influence nous semblentindéniables : dans une ville de province, la musique militaire qui fait affluer les paysans autour du kiosque à musique, n’est-elle pas une source de bénéfices pour les commerçants et en particulier les cabarets qui en sont proches ? Dans un autre
genre, également les « saisons » russes et italiennes
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organisées depuis quelques années à Paris, tout en étant une manifestation du snobisme parisien, attirent les étrangers qui viennent en France dépenser ce qu’ils ont gagné dans leur pays ! Enfin, et d’une façon tout à fait exceptionnelle, Wagner et son œuvre sont pour l'Allemagne et pour la Bavière en particulier une source de revenus importants : Munich doit au grand musicien allemand bon nombre de ses visiteurs ; quant à Bayreuth, elle vit presque uniquement de l’œuvre wagnérienne, nous aurons d’ailleurs à revenir sur ce sujet au cours de notre étude.
De ces diverses considérations, nous pensons pouvoir conclure que l’artmusical tient et doit tenir dans la civilisation une place importante. « Grâce à son pouvoir souverain, écrit encore M. Charles Couyba dans un lyrisme enthousiaste, la musique entraine les esprits et les cœurs dans les sphères supérieures de la pensée, de l’imaginaiion et du rêve. vers des régions inaccessibles aux sentiments vulgaires pays merveilleux, dont les splendeurs consolatrices et réconfortantes, exercent une influence salutaire sur l'être pensant et le placent dans les conditions favorables, pour recevoir avec fruit, les enseignements de la vérité, du beau et du bien. »
C’est pourquoi il nous a semblé intéressant d’'examiner ce que faisait l'autorité administrative pour soutenir, enseigner, propager l’art musical en France.
Sans oser prétendre faire œuvre originale, nous
avons voulu rechercher dans le simple exposé de l'intervention administrative, si la musique française était suffisamment protégée, si l’État lui reconnaissait, dans son budget, la place qu’elle occupe réellement dans notre pays. Passant rapidement sur la partie historique de la question, nous avons puisé dans les rapports sur le budget des Beaux-Arts de ces dernières années, les éléments principaux de notre étude. Nous devons à MM. Albert Gérard et Gustave Rivet, rapporteurs pour le Sénat, Henry Maret, Charles Couyba et Louis Buyat pour la Chambre des députés, les renseignements les plus précieux sur notre sujet.
Nous diviserons cette étude en trois parties.
Dans une première partie nous étudierons le principe de l'intervention de l’État et son application au moyen des subventions.
Nous passerons en revue dans une seconde partie les divers établissements d'enseignement ou d’éducation musicale qu’entretient le budget public.
Enfin dans une troisième partie nous essayerons de critiquer les résultats de l’intervention administrative. L'État ayant un patrimoine musical à conserver elà accroître, nous chercherons à déterminer s'il le maintient digne de notre pays,s’ilsoutient d'une manière suftisante nos gloires passées, s’il protège assez nos gloires naissantes, et s’il s'efforce d'en découvrir
de nouvelles.
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