‹ L'Intervention Administrative dans l'Art MusicalChapitre 8 sur 25 · DS · texte numérisé non relu

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Malgré les réorganisations successives auxquelles l’enseignement musical a été soumis, il semble bien que les subventions actuellement allouées ne soient pas suffisantes pour faire cesser les nombreuses critiques auxquelles il est en butte et dont la plupart sont parfaitement justifiées.

Certes, depuis 1906, date à laquelle M. Gabriel Fauré, dont le privilège vient d’ètre renouvelé, fut placé à la tête du Conservatoire national, de nombreuses elutiles réformes ontété appliquées à l’enseignement musical : et M. Albert Gérard, rapporteur au Sénat, se plaît à le reconnaître dès la première année d’exercice de cet éminent musicien.

Sous l’autorité de M. Gabriel Fauré, l’enseignement de la musique donné aux élèves de composition s’est déjà modifié selon les exigences du progrès moderne : les cours d’histoire de la musique sont faits dans un sens plus large et plus pratique, et les élèves des classes vocales et instrumentales doivent prêter leur concours aux démonstrations de ces cours. Les jurys d'admission ont été invités à ne plus réserver toutes les places aux fortes voix capables d’ètre destinées à la scène : des tempéraments moins robustes, des voix délicates mais musicales, des élèves doués d’organes appelés à briller dans les concerts peuvent désormais se rencontrer au Con-

servatoire.

On a moins attaqué l’enseignement instrumental

de dont la réputation universelle défait les critiques de bonne foi : depuis la nouvelle direction tous lesélèves de deuxième année sont admis aux séances de musique de chambre réservées jusqu'ici aux seuls lauréats.

Le même esprit libéral supprime aussi la limitation du nombre des élèves femmes dans les classes d’intruments à cordes.

Malgré ces efforts, de nombreuses réformes sont encore à faire et parmi les critiques qui sont adressées à l’organisation du Conservatoire, nous sommes obligés de choisir les plus importantes parmi les plus justifiées, pour ne pas les citer toutes.

A propos de ces réformes, M. Pierre Lalo, l’éminent critique musical du Temps, tout en rendant hommage à la direction de M. Gabriel Fauré, s’exprime ainsi : « Il y a longtemps déjà que l’enseignement du chant est la partie la plus faible du Conservatoire.. Non seulement la plupart des élèves qu'il a, depuis quinze ans, présentés dans les concours, ne possédant pas l’éducation technique, avaient un style artificiel et faux, une diction sans fermeté et sans art... : mais les qualités matérielles les plus nécessaires leur faisaient défaut. Les rares grands chanteurs que nous possédons aujourd'hui n’ont pas d’héritiers désignés : on ne voit paraître personne pour tenir leur place. Par qui seront interprétées plus tard

les œuvres des maîtres ? Il est temps d’aviser ; sinon

MN". CE un jour prochain viendra où elles n’auront plus d’interprète du tout. »

M. Charles Couyba trouve également que l’enseignement du Conservatoire pèche par la faiblesse de l'éducation vocale. « Autrefois, dit-il, les directeurs des succursales de province avaient pour mission, non seulement de visiter les Conservatoires des départements, mais encore d’aller au cœur même du peuple dans les orphéons, écouter les jeunes chanteurs ; s'ils découvraient une belle voix, ils engageaient le chanteur à entrer au Conservatoire de sa ville, et celle-ci lui donnait les moyens d'existence pour lui permettre de travailler son art. Les Conservatoires de province, succursales du Conservatoire de Paris, ont maintenu des subventions aux chanteurs, jusqu’au jour où le Conservatoire national a supprimé le pensionnat qui les recueillait.

La suppression du pensionnat du Conservatoire est donc la première raison de la décadence des études du chant: la seconde réside dans le nouveau règlement concernant l’entrée des élèves : un élève chanteur homme ou femme ne peut pas entrer au Conservatoire, s’il n’est âgé de dix-huit ans révolus! Combien, avant ce règlement, étaient entrés à dix-sept ans ! Tout au plus, qu'il nous suffise de citer: MM. Lassalle, Maurel, Gaillard, Capoul ; ces artistes avaient déjà débuté au théâtre avant que la loi militaire ne

les appelât. »

Pa

M. Henry Maret a signalé une anomalie : pour entrer au Conservatoire, aucun diplôme n’est exigé ; et l'on est en effet frappé du défaut de culture générale et de culture artistique des élèves. M. Henry Maret voit, dans l'institution du Conservatoire, trois fins précises ; une école pratique des hautes études musicales ; une école de déclamation dramatique et lyrique ; une école destinée à former des compositeurs, chefs d'orchestre, professeurs, etc. Mais il faudrait que l'entrée du Conservatoire ne soit permise qu'avec le certificat d’études primaires.

Une autre anomalie nous est rappelée par M. Albert Gérard : pourquoi la musique limite-t-elle à six les élus de lépreuve décisive pour le concours de Rome, alors que les autres arts : peinture, sculpture, architecture,admettent dix logistes? Rien n’explique cette différence ; ce ne sont pas les candidats remarquables qui manquent dans les classes de composition, et l’on a vu des ostracismes singuliers souligner l'iniquité commise par le règlement. On a asssuré que ce chiffre de six avait été jadis imposé par le nombre des cellules des « loges » disponibles à l’Institut pour le concours de Rome des musiciens. Il n’y a pas à discuter sur la valeur de cette raison ; depuis longlemps ces épreuves n'ont plus lieu à l’Institut, mais la limitation est restée ; elle rappelle trop la légendaire histoire du banc fraîchement peint, dont

le factionnaire fut maintenu durant des années, par

rs Te une consigne oublieuse. Il y a là une erreur qui perpétue une injustice.

M. Adrien Bernheim critique la confusion de l’enseignement dans la même école, de l’art musical et de l’art dramatique, L'école de musique tient le premier plan, et c’est justice, puisqu'elle doit former et des compositeurs et des exécutants. Toutefois, il est étonnant qu’une ville comme Paris ne possède qu’un Conservatoire à double fin dirigé par un musicien ; il faudrait créer deux écoles distinctes, ou nommer deux directeurs, l’un pour la musique, l’autre pour la déclamation.

M. Charles Couyba va plus loin ; dans son rapport sur le budget des Beaux-Arts de l’exercice 1902, il écrivait : « [l faudrait créer une faculté de musique au lieu d’une série de petits beuglants supérieurs. »

Mais si les critiques qui s’adressent à l’enseignement du Conservatoire sont nombreuses, innombrables sont celles qui dénigrent le matériel et le local : hâtons-nous de dire qu'elles sont d’ailleurs parfaitement justifiées.

Rien en effet ne peut donner l’idée, si on ne les a pas visitées, de l'installation des classes où l'élite de nos célébrités musicales et dramatiques forme les élèves dont les noms brilleront demain au premier plan de l'Art français. Un dédale de couloirs, de paliers à niveaux divers, d’escaliers étroits, donne

accès aux soupentes et aux logis malsains où se tien-

nent les cours qui forment tant d’artistes, de virtuoses et de professeurs. Jusque sous les combles du vieil édifice, les maîtres admirés de tous se résignent à organiser un enseignement contre lequel conspirent à la fois les pires empêchements matériels : eloisons sans épaisseur, plafonds bas, exiguité des salles, sonorité des séparations provisoires — et centenaires — qui font de l’enseignement musical, un tour de force, et un exercice laborieux de toute leçon dramatique.

Bernard Sarrette, dans son discours d’inauguration du Conservatoire actuel en 1796, s’écriait : « La Convention nationale a voulu par ce grand établissement, donner à la musique l’asile honorable et l’existence politique, dont une ignorance barbare l’avait trop longtemps privée. > M. Dujardin-Beaumetz après avoir cité ce discours dans son rapport de 1899 concluait : « Nous devons nous efforcer de réaliser la conception de nos anciens, adapter le Conservatoire aux besoins modernes et lui donner un bâtiment indispensable ». Or, depuis cette époque, rien n’a été fait dans ce sens.

Les rapporteurs des différents budgets des Beaux- Arts avaient proposé la reconstruction du Conservatoire sur l'emplacement de la caserne de la « Nouvelle France » alors inoccupée ; mais dès que le département de la guerre eut vent de ses projets, il

s’empressa d’y envoyer une compagnie.

Les critiques adressées au local du Conservatoire ont fini par être écoutées en haut lieu, et l’on a décidé le transfert de l’école,sur l’emplacement de l’ancien collège des Jésuites de la rue de Madrid.

Dans son rapport sur le bugdet des Beaux-Arts de l'exercice 1910, M. Louis Buyat demande encore : la suppression des concours du Conservätoice qui, dit-il, faussent le jugement du public, puisque les notes de l’année, le « carnet scolaire », entrent en ligne de compte et peuvent faire aitribuer un premier prix à une audition médiocre ou réciproquement; l’insititution de classes pour l’enseignement des nouveaux instruments employés dans la musique moderne ; une révision de la limite d'âge actuellement fixée pour les aspirants aux différentes classes, elc.

Grâce à l’énergie, à l'esprit méthodique et franchement libéral de M. Gabriel Fauré, il faut espérer que toutes les critiques, que soulève le fonctionnement du Conservatoire, seront promptement apaisées. Petit à petit, de sages réformes mettront l’enseignement musical plus en rapport avec les idées modernes et le goût du jour. Installé dans un local neuf, plus vaste, plus spacieux, le Conservatoire abandonnera dans l’ancien hôtel des Menus:Plaisirs ses méthodes d’enseignement dans ce qu’elles ont de désuet et de suranné.

Pour aboutir à ce résultat, il faudra que l’État con-

sente à augmenter dans une large mesure les crédits alloués jusqu'ici. En protégeant efficacement l’enseignement de l’art musical, il ouvrira la voie aux jeunes talents qui contribuent à l’accroissement de ce

patrimoine artistique dont il a la garde.

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