‹ L'intervention de l'Autriche, decembre 1812-mai 1813Chapitre 1 sur 35 · AVA^T-PROPOS · texte numérisé non relu

AVA^T-PROPOS

Les pa^jes qui suivent peuvent être considérées comme formant la suite de nos études sur l'année 1813 publiées sous le titre de la Défection de ta Prusse. Les deux ouvrages ont été composés selon les mêmes principes, et écrits suivant les mêmes méthodes.

Dans l'un comme dans l'autre, nous nous sommes attachés à l'exactitude rigoureuse des faits, en faisant appel à des documents originaux et autlientiques, que nous avons d'abord été chercher dans les archives des Etats; pour la France, dans les archives nationales, dans celles du ministère des Affaires étrangères, et dans celles du ministère de la Guerre; pour l'Autriche dans les Haus-Hof-und Staats-Archiv, et dans les Kriegs- Archiv. A Paris comme à Vienne, les dépôts nous ont été ouverts avec une libérahté et un empressement dont nous ne saurions trop remercier les services qui en ont la garde.

A côté de ces documents de premier ordre, nous avons eu recours, mais avec beaucoup de prudence dans leur usage, à des mémoires particuliers, ainsi qu'à des ouvrages de seconde main, écrits soil par des historiens contemporains et témoins des faits, soit par des écrivains plus modernes. Nous en avons, autant que pos-

sible, contrôlé les sources que nous avons discutées avec toute l'impartialité qu'exige une sérieuse critique historique.

Grâce à ces précautions, nous espérons avoir conservé aux événements leur véritable physionomie; d'ailleurs, le plus souvent, nous laissons parler le document lui-même, préférant le texte de l'auteur à une analyse qui n'en serait qu'une interprétation.

Nous n'avons pas craint non plus de multiplier le nombre des dépêches citées ou visées, de manière à sauter le moins possible de mailles dans la chaîne des pensées de ceux qui les ont écrites. Nous croyons qu'en diplomatie surtout, les solutions ne sont pas toujours l'application d'un principe ferme, ou la conséquence d'une idée fixe. Elles sont souvent le résultat d'une série d'idées successives et changeantes qui, loin de revêtir dès le début leur forme définitive, ont dû se modifier au cours des événements, et à la commande des circonstances. C'est à ces variations de la pensée des chefs d'État, de leurs ministres, ou de leurs diplomates, que nous avons voulu faire assister le lecteur.

Pour les références nous avons adopté les abréviations suivantes :

A. N., archives nationales. — A. E., archives du ministère des affaires

étrangères. — A. G., archives du ministère de la guerre. — H. H. S. A.,

Haus-Hof-und Staats-Archiv. — K. A., Kriegs-Archiv.

L'INTEHVENTIOiX DE L'AUTRICHE

CIlAPITllE PREMIER

I. Le niariag»; autrichien et la raison d'État. — Nécessité pour l'Autriche (le quelques années de paix. — Situation financière de l'Autriche. — Situation militaire. — Premiers bruits de guerre. — L'alliance avec la France. — L'alliance avec la Russie. — La neutralité. — Conversations de Napoléon avec lAulriche. — Conversations d'Alexandre avec l'Autriche. — L'Autriche se décide pour l'alliance française. — Le traité du 14- mars 1812.

IL Le traité avoué à l'Angleterre. — A la Russie. — Négociations secrètes avec la Russie. — Metternich.

En février 1810, l'empereur Napoléon se décidait pour le mariage autrichien, et faisait demander à Vienne la main de 1 archiduchesse Marie-I.ouise. Ainsi, une archiduchesse d'Autriche, dix-sept ans à peine après l'exécution de Marie-Antoinette, allait venir s'asseoir à sa place sur le trône de France, non pas à côté d'un Roi de la vieille famille des Bourbons qui pouvait marcher de pair avec celle des Habsbourgs, mais à côté d'un soldat de fortune, qui avait ceint lui-même la couronne impériale! Une archiduchesse d'Autriche allait entrer dans cette famille obscure, modeste, à esprit bourgeois, et devenir la belle-fille d'une dame corse, « la belle-soeur de la bour-

2 L'INTERVENTIOIS DE L'AUTRICHE

geoise Mme Joseph, de Mme Louis, de l'ex-veuve Leclerc, et de la femme Murât (I) » ! Elle allait remplacer, après divorce, une petite créole venue de la Martinique, et dont les aventures galantes avaient défrayé les chroniques de Paris! Elle allait coudoyer les régicides de 1793, et les avoir tout prés de son trône! Qnel événement déroutant et quel scandale ! C'était pour le monde de Vienne le fait le plus extraordinaire qui se fût passé depuis la Révolution : aussi est-ce dans ce milieu » une stupeur muette » quand on en apprend la nouvelle; on ne peut v croire; on se récrie partout; on trouve inconvenante et lâche «celte alliance qui met au pouvoir du plus infâme usurpateur la première princesse du monde (2) " . Les femmes surtout, qui dans cette vieille capitale à traditions savent s'insinuer dans les bonnes grâces de ceux qui dirigent les affaires, sont une puissance avec laquelle il faut compter et font de la politique, les femmes, qui sont inspirées par l'Impératrice, Marie-Louise Béatrice d'Esté, sont hostiles au mariage et ennemies de la France; elles ne peuvent pardonner le triomphe de la France révolutionnaire, car il choque leur sentiment et froisse leur orgueil ; « elles s'honorent d'une hostilité irréconciliable, parce que la France a oublié son passé de grande dame, pour se jeter aux bras d'un parvenu, et que Bonaparte n'est pas du monde (3) ; » elles considèrent cette alliance comme monstrueuse, et n'ont qu'un cri pour plaindre cette princesse que l'Autriche offre ainsi au u minotaure " .

Cependant, malgré les cabales, et bien que l'empereur François eût déclaré « que jamais il ne ferait violence à sa fille » , qu'avant « de prendre en considération ses devoirs de souverain » , il désirait savoir « ce qu'elle entendait faire (4) " , il était évident que ce mariage se ferait. Metternich moins que tout autre ne pouvait s'y

(1) SoREL, l'Europe et la Révolution française, VII, 440.

(2) Comtesse Potocka, Mémoires, 184

(3) Vandal, Napoléon et Alexandre, III, 17.

(4) Mkttermcu, Mémoires, documents et écrits divers, 1, 96.

LE THAITE HE 1812 3

Iroiiiper; aussi, dès les premiers pourparlers, avait-il pu écrire à sa femme : » iNos princesses sont peu habituées à choisir leur époux d'après les affections du cœur, et le respect que porte à la v^olonté d'un père une enfant aussi bonne et bien élevée que l'archiduchesse, me lait espérer de ne j)a8 rencontrer d'obstacle auprès d'elle (I). " Marie- Louise avait, en effet, répondu quelques jours après : n Je ne veux que ce que mon devoir me commande de vouloir, quand il s'a^jil de l'intérêt de 1 empire. C est lui qu'il faut consulter, et non pas ma volonté (2). «

Ainsi le mariage se fera au nom de la raison d'État qui pèse sur toute la politique des deux siècles précédents, et dont la tradition ne s'est pas perdue au commencement du dix-neuvième; de cette raison qui, mettant la volonté du chef de l'Etat au-dessus des lois naturelles, permet tout, justifie tout, et faisait écrire à Corneille :

Un véritable roi n'est ni mari, ni père; Il rejjarde son trône, et rien de plus... (3).

Aussi le 7 février, le contrat était-il signé; le 14, il était ratifié; le 24, Berthier partait pour faire la demande officielle ; le I 1 mars, le mariage était célébié par procuration à Vienne; et le 13, la nouvelle Impératrice se mettait en route pour Paris.

Bien qu à ce moment Metternich eût déclaré au comte Ernest Hardenberg, représentant à Vienne la cour de Hanovre, que jamais un mariage avec la France « ne conduirait à une alliance politique (4) " , il était cependant

(1) Metternicti à sa feimiie. Vienne, 27 janvier 1810 (Mkitkrmch, If, :U6.)

(2) MK'iTtBsicn, I, 97. — Pourtant Marie-Louise semble avoir beaucoup hésité : le 10 janvier, elle avait écrit à la comtesse Colloredo : " Je crois même entendre qu'il (Napoléon) me nomme pour celle qui la (Joséphine) remplacera; mais dans cela il se trompe. » Quelques jours plus tard elle écrivait encore : «Je forme des contre-vœux pour qu'il (ce projet) ne s'exécute pas, et si cela devait se faire, je serais la seule personne qui ne s'en réjouirait pas. » (Correspondance de Marie-Louise, 1799-1847 .)

(•i) GOR3Kii,i,K, Nicomède, 1320.

(4) Hardenberg à Munster, 10 février 1810. (Oncke.n, OEslerrcicli nnd

4 l/liNTEKVENÏlON DE L'AUTRICHE

évident que ce " lien de famille " allait modifier les rapports existant entre les deux souverains, que ces rapports deviendraient plus confiants, et (ju'une entente sinon officielle tout au moins officieuse entre les gouvernements en serait à la longue la conséquence. Aussi, à peine le mariage était-il décidé, que Metternich songeait, malgré ses déclarations antérieures, à tirer parti de la situation qui faisait de son maître le beau-père de Napoléon, afin d'atténuer l'effet des rigoureuses stipulations du traité de Vienne : » Il faut obtenir le plus possible, et surtout du temps " , écrivait-il alors au prince Schwarzenberg, ambassadeur à Paris.

Il était, en effet, devenu indispensable pour l'Autriche de gagner du temps; Metternich l'avouait au comte Hardenberg; c'était pour elle le seul moyen a de se mettre de plus en plus en état de soutenir ses principes politiques, en s'occupant sans opposition de l'administration interne, et surtout de réparer le délabrement de ses finances (l) » .

Les finances autrichiennes étaient, en effet, dans une situation des plus embarrassées. Les guerres précédentes avaient tellement épuisé les réserves, et la quantité de papier-monnaie émise était telle, au début de la campagne de 1809, que la valeur de ce papier par rapport à celle de l'or était de 221 1/8 pour 100; à la fin de la campagne cette différence s'accentuait encore, elle s'élevait à 4 05 5|8, et le déficit, qui était de 45 millions, moulait à 49. La pénurie du métal était si grande, en juillet I 810,

Preussen im BcfrciungsLrieçjc, II, 54.) Le comte Ernest de Munster était, auprès du roi Georges III, ministre d'Etat et de cabinet pour le Hanovre.

(1) Hardenberg à Munster, 17 février ISIO. (O.nckkn, II, 55.) Dans une lettre du 10, Hardenberg exposait déjà les projets de Metternich : le ministre lui avait confié que « jamais l'Autriche n'entrerait dans des projets subversifs de l'existence des autres puissances, persuadé, comme il était, qu'ils ne mèneraient qu'à la ruine future de l'Autriche, qu'il envisagerait toujours comme le noyau de la force continentale autour de laquelle devraient se rassembler contre la France ceux qui voudraient conserver leur existence « (/r/., 54.)

qu il n'y avait que pour 137 600 000 florins de monnaie de cuivre, et pour ^ 100 000 florins de monnaie d'or ou d'ar^jerit, contre 1011800000 florins de papier : anssi la valeur du papier était-elle tombée à 10,95 pour 100, et l'État se voyait-il incapable de relever ce cours (1).

Des mesures éner.jjiques s'imposaient donc, elles étaient ur{|entes, nécessaires, indispensables, mais elles ne pouvaient être prises que pendant une période de paix; aussi, à peine le traité de Vienne avait-il été signé, que le comte Wallis, président de la Chambre des finances, faisait approuver par l'Empereur le 28 février 1811, " une patente impériale, " décrétant que les billets de banque, émis par son prédécesseur le comte O'Dounel, seraient réduits au cin(]uième de leur valeur nominale, que " ces billets de banque, quoique réduits, ne pourraient rester en circulation que jusqu'au 1" janvier 1812 » , qu'à partir de cette date, ils seraient remplacés dans la proportion de l|5 par des billets d'amortissement, et que dans aucun cas la valeur de ces billets d'échangée ne devrait dépasser 212 159 750 florins (2).

De telles prescriptions devaient forcément amener de graves perturbations dans la vie économique du pays. Wallis essaya de parer à cette quasi banqueroute par une série de mesures coercitives: il fit prévenir les marchands qu'il les rendrait responsables si les cours du papier baissaient par trop, ou si la valeur de la marchandise ne se mettait pas au pair avec celle du papier (3) ; il décréta

(1) LucKWALDT, OEstcireich und ilie An/ange des Befi-ciuncjsLvieqes von 1813, 6 et suiv.

(2) LucKWALDT. — BiGRON, Histoire de France sous Napoléon, X, 110. — Meynkht, Kaiser Franz, 185. — Patente du 20 février. (A. E. Autriche, 389.)

(3) " Après avoir intimidé la banque, le ministre s'est rendu lui-même dans les marchés, a fait arrêter et emprisonner ceux qui abusaient de la patente, demandant cinq fois la valeur de la marchandise, plusieurs bouchers et boulangers furent conduits à la police pour y recevoir la bastonnade. .- — Otto à Ghampagny, 9 avril 1811. (A. E Autriche, 3')<.).)

6 I/IINTEUVEINTION DE L AUTRICHE

que certaines caisses publiques n'accepteraient que les nouveaux billets, et fit disperser à coups de sabre les rassemblements provoqués à ce sujet.

Ces dispositions prises, on pouvait song^erà la réorganisation de l'armée. Le traité de Vienne avait fixé le cbitlre de l'effectif de l'armée autrichienne à 150 000 hommes, mais la situation embarrassée des finances n'avait même pas permis de le maintenir sous les armes : aussi l'archiduc Reyniei- avait-il été d'avis de le réduire à 60 000 hommes; c'est en vain que Radetzky et Metternich avaient cité le proverbe : si vis pncem, para beltinn; c'est en vain (ju'ils avaient demandé que tout au moins les cadres fussent conservés; c'est en vain qu'ils avaient déclaré que l'Autriche ne pourrait s'occuper utilement de politique extérieure, que le jour où elle s'appuierait sur une armée fortement constituée; le régime des économies avait été décidé : tout devait y être sacrifié. D'ailleurs, les financiers, malgré les diplomates, étaient persuadés que l'Autriche était assurée de dix à trente ans de paix; et c'était, croyaient-ils, une grande concession laite au parti de la guerre que le maintien presque intégral du nombre des régiments (1).

Des trois bataillons qui composaient les régiments allemands, l'un, sous le nom de " Ghargendepot » n'eut plus qu'une existence nominale; et pour les autres on se contenta d'une situation de 50 hommes présents par compagnie. A l'automne seulement, ce nombre était doublé pendant les périodes d'exercices qui duraient quatre semaines, les régiments de cavalerie légère avaient été ramenés à six escadrons, et ceux de grosse cavalerie à quatre escadrons. Les bataillons de chasseurs avaient été presque complètement licenciés, on n'avait conservé que deux compagnies sur dix. Seuls quelques régiments hongrois avaient gardé leur ancien effectif de 120 hommes par compagnie.

(1) Douze régiments seulement avaient été licenciés.

Si les corps de troupes avaient été ainsi rédnits, les magasins n'avaient pas été mieux traités : les réparations d'armes ne se faisaient plus, parce que Wallis ne voulait accorder aux arsenaux que 30 000 florins au lieu de 50 000 (1).

Cette situation militaire lamentable explique le mot de Metternich : " Notre armée s'est trouvée entièrement dissoute à la suite de la malheureuse guerre de 1809; nous aurions eu de la peine à rassembler en 1811, l'année de notre réforme financière, d un moment à l'autre une armée de 60 000 hommes (2). »

Aussi, dès que Metternich eut cru pouvoir compter sur quelques années de paix, à la suite du mariage d'une archiduchesse avec Napoléon, estima-t-il la réforme financière possible, et songea-t-il à réorganiser l'armée : il projeta même non seulement de maintenir sous les armes l'effechf prévu par le traité de Vienne, mais encore de l'augmenter; c'est pourquoi, lors de son voyage à Paris en 1810, il se hâta de demander à Napoléon l'autorisation de dépasser le chiffre de 150 000 hommes fixé par le traité (3).

Pour léaliser ce projet, il eut fallu du temps; malheureusement, le temps allait manquer. C'était d ailleurs l'impression que Metternich avait rapportée de Paris. A la suite du mariage il avait espéré une longue paix, et même peut-être des avantages réels, des restitutions de provinces; il avait pensé que le lien de famille se transformerait en alliance de famille; il s'était flatté que Napoléon referait une Autriche puissante; or ses espérances ne s'étaient pas réalisées : il rentrait de Paris avec des promesses vagues; si on lui avait laissé entendre que l'IUyrie pourrait être un jour rendue à l'Autriche, on lui

(1) LCCKWALDT, 11.

(2) Metternich à Lebzeltein. Vienne, 29 mai 1813 (^H. H. S. A. 7, Russlanil, Weisungen an Lcbzeltern, 1813, III-V, publié parON^,KE^, II, 632.)

(3) Napoléon à l'Empereur d'Autriche. Fontainebleau. 30 septembre 1810 (Cont'xpondonce de Napoléon I", 16968.)

8 I/INTEUVEiNTIOîN DE L'ALTHKHE

avait insinué que ce ne serait qu'en échange de la Galicie, qui serait incorporée à la Polog^ne (l). Bien plus même, on avait prononcé devant Jui le mot de (juerre. L'Em|)ereur avait laissé échapper des paroles inquiétantes : « L'alliance véritable entre nous, est l'alliance basée sur des intérêts communs, la seule durable. Il n'existe pas encore d'alliance entre nous, une alliance de famille est assurément quelque chose, mais elle n'est pas tout (2). » Et quelques jours plus tard, complétant sa pensée, il avait ajouté en parlant de l'élection de Bernadotte au trône de Suéde : «Je regarde Taflaire de Suède comme la cause d'une guerre prochaine avec la Russie, pour des raisons auxquelles la volonté humaine est étrangère, parce qu'elles dérivent de la nature même des choses. Un jour viendra bientôt — et je suis loin de le hâter par mes actes — où la rupture sera inévitable : quel rôle jouerezvous alors (3) ? »

Oui, quel rôle jouerait l'Autriche? Problème angoissant pour elle, et qui devenait singulièrement compliqué par suite de ses besoins immédiats. Les calculs de Metternich se trouvaient en défaut, tous ses plans s'écroulaient. N'avait-il pas considéré le mariage de Napoléon comme le seul moyen capable d'assurer l'indépendance des mouvements au dehors, et la réorganisation des finances et de l'armée au dedans? et voilà que, malgré ses calculs, il allait se trouver entraîné contre son gré plus loin qu'il ne l'eût voulu, puisqu'on lui parlait de guerre, et qu'on lui demandait quel rôle il y jouerait. Il lui fallait donc désormais envisager cette nouvelle éventualité.

Aussi, à peine rentré à Vienne, s'était-il efforcé de dégager des idées précises des confidences qu'il avait reçues. Trois lignes de conduite étaient possibles dans la

(1) Conversation du 20 septembre 1810. (MEXTEnsicii, I, 109.)

(2) Metternich à l'empereur François. Paris, 9 juillet 1810. (Mktter- HicH, II, 365.)

(3) Conversation du 20 septembre 1810 (déjà citée).

I,K TUAIIE DE 1812 9

prochaine guerre entre la France et la Russie : l'Autriche pouvait ou s'allier à la Frjince, ou s'alliei' à la Russie, ou rester neutre.

Tout d'abord la situation de l'armée et celle des finances ne permeHaient que difficilement de prendre parti pour l'un des deux adversaires. A cette quasi Impossibilité matérielle venaient s ajouter d'autres raisons, non moins décisives pour la cour de Vienne.

Le premier de ces partis répug^nait à l'empereur François ainsi qu'à Metternich. Le mariage avait bien modifié les rapports qui existaient entre les deux souverains, mais il n'avait pu vaincre les préventions qu on nourrissait à Vienne contre Napoléon : » Comment ma fille, avait dit lEmpereur, peut-elle aimer un pareil individu? » — <i Elle peut dire ce qu'elle voudra, je ne puis cependant supporter un pareil homme. (I) » Pourtant, malgré les boutades de son maître, Metternich sentait bien que 1 union des deux familles aurait un jour ou l'autre une répercussion sur la politique des deux empires, et que INapoléon n'agirait plus envers l'Autriche avec la même désinvolture qu'autrefois. « Dans le mariage avec une archiduchesse, disait le ministre le 28 juillet 1810 à l'empereur François, il y avait une garantie que nul autre événement n'aurait pu remplacer (2). "

Aussi Metternich, certain de voir l'Autriche ménagée, croit-il inutile de la jeter aveuglément dans les bras de la France : il espère, au contraire, pouvoir profiter de sa situation privilégiée actuelle pour éviter une alliance. S'allier à Napoléon par un traité est une hvpolhèse inadmissible, « consentir à toute réunion des forces militaires de l'Autriche avec celles d'une puissance dont le but exclusif est la destruction de Tordre des choses qui a existé jusqu'à ce jour, et qui ne vise qu'à dominer seule, ce serait faire la guerre à des principes sacrés, immuables, et par con-

1) Ilardenbei{; à Munster, 16 septenitire iSil. (Oncken, II, 66 ) (2) Mettcrnicti à l'empereur François, 28 juillet 1811 (Mettf.rmcu, II, 377/)

10 L'INTERVENTIO^J DE I/AUTUICIIK

séquent aux intérêts les plus directs de l'Autriche » , puisque l'Empereur d'Autriche est «le véritable, l'unique représentant d'un ordre de choses consacré par le temps, et reposant sur le droit éternel immuable » . Or le jour où " les troupes autrichiennes marcheraient côte à côte avec les bandes françaises et confédérées, et prendraient part avec elles à une g^uerre de destruction " , tout le noble caractère de Sa Majesté Impériale d'Autriche disparaîtrait. Il Moralement l'Autriche tomberait au ranjj des confédérés " , politiquement elle ferait une faute analog^ue à celle qu'a commise la Russie; son empereur deviendrait un conquérant, et serait conduit à opprimer les petits États, et à détruire tout ce qui « servait à la politique " . Ces considérations amènent Metternich à conclure » qu'il n'y aurait vraiment que I impossibilité absolue d'agir autrement qui pourrait forcer l'Autriche à s'allier à la France » (1) .

L'alliance avec la Russie était une conception tout aussi difficile à réaliser que celle avec la France, et fout aussi chimérique. Il y avait d'abord les mêmes impossibilités financières et militaires; il y avait ensuite des considérations spéciales qui provoquaient la méfiance. Quelle confiance pouvait-on avoir dans la Russie? N'était-ce pas elle qui, en 1805, avait poussé l'Autriche à la guerre, et l'avait ensuite abandonnée? N'était-ce pas elle qui, en 1806, après avoir promis à la Prusse de combattre pour elle jusqu'à la perte de son dernier village, avait saisi la première occasion venue de signer une paix séparée? N'était-ce pas elle encore qui, en 1809, avait laissé l'Autriche s'engager, et l'avait conduite ainsi jusqu'à Wagram, puis s'était contentée d'assister impassible à sa défaite, l'arme au pied derrière ses frontières? En outre, les progrès des Russes dans les Balkans étaient-ils rassurants pour l'Autriche? Là, les intérêts directs des deux Em-

it) Metternich à l'empereur Franeois, 17 janvier 181 i. (.Mettkrmcu^ II, 399 et suiv.)

LE TRAITÉ UK 1812 11

pires étaient en opposition absolue : à Erfurt, Napoléon s'en était rendu compte, aussi avait-il fort habilement jeté une pomme de discorde entre eux, en consentant à l'occupation de la Moldavie par les Russes; il avait prévu qu'un jour où l'autre la question serbe (la question de la rive droite du Danube), mettrait en face les uns des autres, Russes et Autrichiens. Ce problème des Balkans, Il ce problème de TEst » , comme on l'appelait aussi, commençait à passionner les esprits. A Vienne on se disait que, puisqu'on se heurtait fatalement et sans succès dans l'Ouest à Napoléon, il fallait chercher dans TEst des compensations aux pertes de l'empire. La vieille et traditionnelle Autriche revenait donc aux principes du dix-huitième siècle; elle ne pouvait admettre que « l'ag^randissement ne fût l'objet de la politique, « et faisait sienne cette parole de la grande Catherine : » Celui qui ne gagne rien, perd. » Aussi tout un parti se créait-il à Vienne qui regardait vers l'est : le mot d'Autriche, à' Oesterreich, disait-il, n'était-il pas une déformation du vieux mot Oster-rike, royaume d'Orient? Malheureusement, de ce côté, on se trouvait en face des Russes, déjà même on était en contact avec eux, et ils se montraient peu conciliants. Dans les anciennes provinces turques occupées par la Russie, les sujets autrichiens étaient molestés, traités en sujets russes, soumis à toutes les charges militaires, et presque contraints à se faire naturaliser (I).

A ces diverses raisons, venaient s'en ajouter d'autres, plus impérieuses encore : il n'était pas douteux que, dans le cas d'une alliance entre 1 Autriche et la Russie, " les forces autrichiennes ne fussent paralysées avant qu on en fit usage » , que Napoléon tomberait sur l'Autriche, comme il l'avait fait si souvent, et que, tandis qu'il l'attaquerait de iront, il provoquerait des soulèvements sur ses derrières, en Galicie par exemple, " avant

(t) Rapport du prince de Metternich à l'Empereur. Vienne 28 et 31 mars 1810, cite par Lccrwaldt, 21. — Sainl-.lulien à Metternicti, 15/4 mai 1810, cité par Demeutsch, Metternich und seine aumvnrtige Polilil., I, 231.

12 I/IMERVE!NTIO!N DE L'AUTRICHE

qu'elle eût seulement 70 000 hommes en étal de se battre (1) " .

Ainsi toutes ces considérations rendaient im|)ossible une alliance avec Tune ou Tautre des parties bellig^érantes; il restait donc la troisième solution, celle de la neutralité. Hardenberg^ n'était donc pas grand prophète, quand, au mois de mars 181 I, il écrivait à Munster : <> Je crois oser prédire que l'Autriche tachera de rester neutre; elle ne coopérera pas volontairement avec la France, mais elle ne se rangera pas non plus du côté de la Russie " , et il continuait encerlifiant que la Russie ne pourrait compter "Sur la coopération active de TAutriche que dans l'hypothèse où les armées russes fussent premièrement bien engagées, et eussent remporté des avantages bien décisifs, ou bien si, dans d'autres parties du continent, des événements inattendus faisaient naître pour la France des embarras assez grands, pour pouvoir en attendre des résultats positifs (2) " .

Cependant, cette solution delà neutralité, qui semblait à Vienne la seule possible, offrait " plus d'un danger, sans aucun avantage " ; car s'il était dangereux pour l'Autriche d'assister à l'affaiblissement de la Russie, il était tout aussi dangereux pour elle de posséder une province polonaise, la Galicie, après le rétablissement du royaume de Pologne, rétablissement qui serait une des conséquences de la prochaine guerre. Il était en outre évident que la neutralité ne pouvait procurer aucun avantage; Metternich lui-même le reconnaissait, quand il écrivait que " la stricte neutralité ne donnait aucun droit à des ménagements de la part de la France (3) « .

Malgré tout, cependant, la neutralité permettaitl'achèvement des réformes commencées; à Vienne, d'ailleurs, on était convaincu que, malgré les bruits alarmants, la guerre n'éclaterait pas avant 1812. Aussi estimait-on

(1) Metternich à l'Empereur, Paris, 17 janvier 1811 (déjà cité).

(2) Hardenberg à Munster, 15 mars (Oncken, [I, 64.) (;>) Metternich à l'Empereur, 17 janvier (déjà cité).

nécessaire de j)rofiter du ré|jit ainsi laissé, en « remédiant à la situation financière, qui ne pouvait se prolonger » , et " en créant les moyens d'équiper el de mettre en ligne une armée imposante pour la campagne de 1812 (l) " . On jugeait également indispensable de ne pas perdre de vue la question de la Galicie, et de négocier à son sujet, avant que sa cession ne fût devenue inévitable. Pour base de cette négociation on prendrait la conversation de Paris du 20 septembre, celle dans laqiielle Napoléon avait pour la première fois parlé de rillyrie; on demanderait donc comme compensation à cette cession :

" L'illyrie, en y comprenant la Dalmatie, les îles de Qunrnero, l'Istrie vénitienne jusqu'à la limite formée par l'Isonzo; la Haute-Autriche, au moins la partie cédée du district du Hausruck, et si c'était possible la partie limitée autrefois par l'Inn; ime partie de la Silésie , cette compensation toutefois ne serait que conditionnelle, et dépendante du démembrement de la Prusse, qui serait une conséquence inévitable de la prochaine guerre (2) . »

Tel était le point de vue autrichien au début de l'année 181 I ; telles étaient les idées que Metternich faisait approuver par l'empereur. Cette neutralité pouvait être appelée, selon le mot de Gentz : « une neutralité active » . Mais ailait-elle pouvoir devenir une réalité?

Cependant l'horizon politique s'assombrissait peu à peu ; l'air était encore immobile, mais Metternich y sentait passer des lourdeurs d'orages; déplus en plus une rupture entre la France et la Russie semblait prochaine, et, petit à petit, la guerre se préparait. Les deux adversaires se regardaient encore avec calme, mais à Paris

(1) Metter.mcu,, I, 112. — Ces considérations sont extraites d'une note écrite par Metternich quelque temps après son retour de Paris. Le rapport original à l'Empereur, d'après les éditeurs des Mémoires, n'aurait pas été retrouvé; le rapport du 17 janvier 1811, qui est le seul rapport officiel «ur ces événements, n'est pas aussi afHrmatif que la note visée sur les diverses dates, il ne la contredit cependant pas.

(2) Metternich à l'Empereur, 17 janvier (déjà cité).

comme à Saint-Pétersbourg^, chacun d'eux prenait des dispositions en vue de cette éventualité, et cherchait des aides utiles. La position de flanc de TAutriche rendait son alliance infiniment précieuse, aussi des deux côtés des ouvertures lui étaient-elles faites.

Napoléon, confiant dans les liens de famille qui l'unissaient à la cour de Vienne, et se croyant dans une situation privilégiée, ne se hâtait pas de traiter; il la tenait en haleine plutôt qu il ne cherchait à l'attirer immédiatement à lui. Aujourd'hui, il causait avec son ambassadeur Schvs'arzenberg ; il reprenait avec lui les questions des Principautés, de la Serbie, de l'iUyrie ; il lui montrait de loin ces provinces comme des proies faciles à atteindre, il allait même jusqu'à prononcer devant lui le mot de Silésie. Puis, pendant de longs jours, il ne lui parlait plus, il semblait l'oublier. A ce jeu l'Autriche s'affolait, elle perdait la vue juste des événements, elle avait peur que Napoléon ne " s'apprêtât à porter le dernier coup à l'ancien ordre des ciioses sans tenir compte de ses désirs » ; et alors, cette parole que l'Empereur des Français avait dite un jour à Metternich, revenait à l'esprit du ministre : « La neutralité! ce ne serait pas le moyen de vous refaire; et si vous vouliez garder une neutralité apparente, pour vous jeter à la fin dans les bras du plus fort, le vainqueur vous en saurait peu de gré, et vous retireriez peu de fruit d'une telle conduite (1). i'

Alexandre était vis-à-vis de l'Autriche dans une toute autre situation : il ne pouvait compter comme Napoléon sur les liens de famille, qui facilitaient bien des choses. Aussi, dés le début, élail-il obligé d'entamer des conversations sérieuses et suivies. Stackelberg, son ambassadeur à Vienne, avait reçu des instructions formelles à ce sujet: il les avait reçues de deux côtés à la fois, du chancelier Roumiantzov quand il s'était agi d'instructions officielles, de l'Empereur lui-même, par l'intermédiaire

(1) Conversation du 2.0 septembre iuiO (tléjà citée).

LE TKAITH DE 1812 15

du sénateur Koscbelef, quand les instructions avaient été secrètes : ces dernières avaient été quelquefois en contradiction avec les premières, Roumiantzov «prétendant donner aux accords de Vienne un caractère purement défensif, et se contentant même d'une assurance de neutralité " , Alexandre voulant plus, quittf^ » à doubler et à dépasser parfois l'action de la diplomatie officielle (l) " .

Le 8 lévrier, le Tzar écrivait à l'empereur François, et lui faisait savoir que si, dans le cas d'une guerre contre la France, il ne lui demandait pas son assistance, >i il lui importait de s'ouvrir à lui, pour le mettre au courant de sa position « . Il profitait de cette occasion pour lui déclarer qu il connaissait les intentions de Napoléon sur la Polog^ne. et fort habilement, insinuait que si ce royaume était reconstitué, la Galicie serait perdue pour l'Autriche : « Dans une telle supposition, continuait-il, si par le sort des armes cette Polog^ne me tombait en partage, je propose à Votre Majesté de lui céder tout de suite, en toute souveraineté, la Valachie, la Moldavie jusqu au Sereth , pour la convaincre combien je suis éloigné du désir d'agrandissement, et combien il est de l'intérêt de la Russie de voir l'Autriche puissante. Cette acquisition, en y joignant la Serbie, serait un bien bel agrandissement pour les États de Votre Majesté. » Le Tzar pro])osait même de faire occuper les Principautés par les troupes russes au compte de l'Autriche, afin de lui éviter toute espèce " d'embarras avec les Turcs " ; il l'assurait en outre qu'il ne ferait aucune objection le jour où elle voudrait « s emparer de ses anciennes possessions en Italie (2) » .

Cinq jours plus tard, Alexandre écrivait de sa propre main une longue instruction pour Stackelberg : il y reprenait les points déjà traités dans sa lettre à l'Empereur, et les complétait par des commentaires qui ne pou-

(1) Vandal, III, 37.

(2) Alexandre à l'empereur François, 8 février. (H. H S. A. 6, Russland, Weisungen, 1811, I-VIII.)

16 L'INÏEKVEINTION DE LADTHICUE

vaieiit laisser aucun doute sur ses désirs : il avouait qu il préférait se rendre maitre de la Pologne plutôt que de la voir se reconstituer; mais, en même temps, il se défendait de vouloir entraîner l'Autriche dans sa g^uerre contre la France, il laissait toutefois entendre qu'il traiterait volontiers avec elle, et dans ce cas il souhaitait que l'armée autrichienne o[)éràt indépendamment des troupes russes, et qu'il fût bien spécifié " que le but qu'auraient en vue les deux alliés, devait être le même, savoir : de réduire l'ambition de Napoléon, et nullement de faire la guerre à la France » (!) .

Ces propositions étaient en partie celles que Schouvalof avait déjà faites en février 1810. La Russie offrait à ce moment-là d'échanger la petite Valachie, la Transylvanie, et le Bauat contre la Buckovine. A cette offre, l'Autriche avait répondu qu'elle ne pouvait admettre qu'on disposât des provinces d'un État voisin, avec lequel elle vivait en bonne intelligence (2) .

Cette réponse de 1810 ne pouvait qu'être renouvelée en 1811, puisque la situation générale ne s'était pas modifiée dans la presqu'île des Balkans. D'ailleurs ces offres étaient-elles sincères? La confiance qu'on pouvait avoir

(1) Martkns, Recueil de traités et de conventions conclues par la Russie avec les puissances étram^ères, III, 78-79. — Martens ne croit pas à l'envoi de cette inslriurtion, parce qu'il n'existe pas à Saint-Pétersbourg de réponse de Stackeibcrg, Metlernich pourtant écrit le 26 mars : « Le comte de Stackelberg est venu me voir avant-hier, il m'a montré une lettre écrite en entier de la main de son maitre, et m'a lu le passage suivant : Vous correspondrez avec moi directement, et vous adresserez vos lettres et vos courriers dans les occasions délicates à M. de Koschelef qui jouit de toute ma contiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu. « (Mkttkrmch, II, 418.) D'ailleurs Koschelef parle de cette instruction à Saint-Julien. (Saint- Julien à Metternich, 22/10 février 1811, n» A : H. H. S A. 9, Russland, Berichte, 1811; I-VII.) Lezeltern écrit de même : « D'après l'instruction seciète qu'a reçue ce ministre (Stackelberg), il est tenu d'informer séparément M. de Koschelef, à l'insu du chancelier, de tout ce qu'il avait d'importantà communiquer.» (I.ebzeltern à Metteinich, 22/11 avril 1811: H. H. S. A. 9, Russiand Berichte, 1-XII )

(2) Demklit.sch, I, 231, d'après les lettres de Saint-Julien du 19/7 avril et 28/16 septembre, et les instructions de Metternich du 9 mai.

en Alexandre devait-elle être plus grande en 1811 qu'en 1810? A bien examiner la marche des événements, rien ne permettait de le supposer; la méfiance semblait tout aussi justifiée que la confiance, puisque Schouvalol' s'était auparavant déjà exprimé catégoriquement d'une manière toute différente au sujet de ces mêmes provinces; il avait déclaré «que jamais il (Alexandre) ne renoncerait à incorporer les Principautés (moldo-valaques) à son empire, mais que, par suite d'une entente commune, nous (Autrichiens) pourrions nous assurer même pour l'avenir de grands avantages dans ces provinces» . Exception était faite pourtant pour la petite Valachie en vue d'un échange avec la Pologne (l).

Entre ces deux manières de voir si opposées sur une même question, ne pourrait-il y avoir place au dernier moment pour une troisième? C'est ce que semble craindre Metternich; moins que jamais, il a confiance dans le Tzar. Il parait croire que cette nouvelle solution qu'Alexandre donne au problème des Balkans, n'est qu'une preuve de « son esprit changeant " , où les systèmes ne " se heurtent pas, mais se succèdent (2) " . Peutil dans ces conditions se fier à la Russie?

Et puis Stackelberg, dans ses conversations, a des réticences qui troublent le ministre (3). « J'ai remarqué, écrit Metternich, dans son rapport à l'Empereur, certaines tournures de phrases qui me firent supposer, qu'étant données certaines circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans notre consente-

(1) Metternich à l'empereur François, 3i octobre 1810. (Mkïternicb, II, 397 )

(2) Portrait d'Alexandre. {Mettp;bnigh, I, 310.)

(3) Ces réticences n'avaient rien d'étonnant, car en nièine temps que la lettre du Tzar du 11, Stackelberg recevait une instruction du chancelier Roumiantzov, dans laquelle il n'était plus question des Principautés, mais d'un simple désir de ne pas voir l'Autriche du côté des ennemis. (Mah- TEjis, m, 80.) On comprend qu en j^résence de dépêches aussi contradictoires, il y ait eu du flottement dans son esprit, et de l'hésitation dans ses réponses.

18 L INTEUVEiNTION DE L'AUTUICHE

ment. " Ces conlradiclions le metlent en défiance : u La marche excentrique du cabinet russe que nous ne connaissons que trop, pense-t-il, et dont le plan formé par la Russie contre la Prusse en 1805 nous fournit un exemple très concluant, ne nous autorise-t-elle pas à admettre comme possible ce qui paraît l'impossibilité même? " Et alors, il propose de répondre à Stackelberg, mais cela " dans un entretien tout amical, qu'il faudrait amener sous un prétexte convenable, que l'Empereur d'Autriche serait forcé de considérer toute violation de territoire comme une déclaration de guerre " . Il faudrait en même temps faire des représentations à la Russie sur la concentration de ses troupes près des frontières de la Galicie et de la Buckovine (1) .

Cette proposition du ministre ayant élé approuvée par l'Empereur, Metternich se mit en mesure d'agir. A la lettre du 8 février l'empereur François réj)ondit par une lettre du 29 mars. Dans cette pièce il exposait aussi librement qu'Alexandre l'avait fait son point de vue, et demandait ce qu'il pourrait faire pour éviter une rupture entre la France et la Russie. Puis, reprenant la question de la Porte, il rappelait qu'il avait déjà offert sa médiation entre la Porte et la Russie, médiation qu'on avait refusée; il déclarait à ce propos que l'Autriche ne pouvait « sans manquer à tout ce qu'elle se devait et à elle-même, et à une puissance qui n'avait cessé de lui donner des preuves aussi irrécusables de confiance que la Porte, entrer même en pourparlers sur des arrangements qui, avant la conclusion de la paix entre la Russie et la Porte, ne sauraient être regardés que comme une

(1) Rapport à l'empereur François, 26 mars 1811. (Metter:nich, II, 416.) « J'ai été dans le cas de supposer, par quelques phrases lâchées par M. de Stackelberg, que la Russie, dans ce moment de crise, pourrait bien se voir forcée de prévenir en Galicie un foyer possible d'insurrection» pour ses propres provinces Sa Majesté Impériale m'a ordonné de ne pas cacher à ce ministre que la lésion de notre territoire serait en tout temps considérée comme une déclaration de guerre. " (Metternich à Saint-Julien, 30 mars. H. H. S. A. 6, Russiand, Weisungen an Saint-Julien, 181 J , I-VII.)

conquête, qu'elle viserait à faire sur la dernière de ces puissances (1) " .

Metternich en même temps envoyait une longue instruction à son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, le comte de Saint-Julien. Reprenant l'exposé des événements depuis 1809, il s'efforçait d'établir que, dans une guerre entre la France et la Russie, les chances de la Russie étaient peu nombreuses, et que 1 envoi de Lauriston à Saint-Pétersbourg, comme successeur de Gaulaincourt, pouvait être regardé comme une disposition pacifique de la France. Ces considérations lui permettaient de laisser dans l'ombre la question principale, le rôle que jouerait l'Autriche dans la prochaine guerre (2).

A cette première instruction ostensible et systématiquement vague, il en joignait une seconde plus précise et plus confidentielle, il y démontrait que la Russie n'était pas en état de faire la guerre à la France avec des chances de succès « Nous ne nous attendons pas, y disait-il encore, que le cabinet russe puisse être satisfait de nos explications. En lui prêchant la paix avec la France et avec les Turcs, nous heurterons par la première ses projets naissants, et par la dernière, des vues de conquête trop anciennes pour pouvoir être facilement abandonnées d'ellesmêmes. » Puis, entrant directement dans le vif de la question, il continuait : l'empereur François a déclaré dans sa lettre que les propositions russes étaient " impossibles à admettre... On nous demande, dans le cas que les armes victorieuses de la Russie eussent fait la conquête du duché de Varsovie et de la Galicie, si nous n'accepterions pas en échange de celte pi-ovince la Moldavie et la partie de la Valachie pti dehors du Sereth, on ne nous permettrait pas mo'ns la conquête de la Serbie, toutes prises faites, comme les deux provinces susdites, sur vne puissance notre

(1) L'empereur François à l'empereur Alexandre. Vienne, 29 mars. (H. H. S. A. 6. Uussland, Weisungen, 1811, l-VL)

(2) Metternich à Saint-Julien. Vienne, 30 mars, n" 1. (H. H. S. A. 6, Russiand, Weisungen an Saint-Julien, 1811, I-VI.)

amie; on nous propose en un mot l'échange de ce ({ue nous possédons contre ce que la Russie ne possède pas " . La lettre de l'Kmpereur « renferme à ce sujet en peu de mots ce que dire se peut » . TouteFois Saint-Julien pourra « ne pas moins développer encore de son côté l'absurdité qu'il y a à la proposition (1) » .

A.insi la Russie se trouvait éconduite.

Pendant ce temps, à Paris, Napoléon recevait Schwarzenberg, et dans une longue conversation lui découvrait sa pensée. Il lui exposait ses vœux pour la paix, et son désir de la voir maintenue; cependant, il lui parlait malgré tout de guerre, et examinait devant lui les trois solutions auxquelles 1 Autriche pouvait s'arrêter la neutralité, l'alliance russe, l'alliance française. Or, pendant cette conversation, il laissait échapper des paroles alarmantes (2), qui ne pouvaient que troubler Metternich. L'empereur Napoléon « parla, écrit dans son rapport le ministre à son maitre, d insurrections qui, dans le cours de la prochaine guerre, pourraient éclater dans notre province de Galicie, et qu'il pourrait se trouver porté à appuyer dans l'intérêt de ses alliés les Polonais, fait qui serait de nature à provoquer un conflit entre nous et lui 1) . Ces perspeclives décident Metternich à engager immédiatement des pourparlers au sujet de l'échange de la Galicie, et à faire demander à Paris :

« Quel serait comme accroissement de territoire, de population, et de revenus, l'équivalent que l'Empereur des Français offrirait pour la Galicie? Quelle indemnité compterait-il accorder à ses confédérés après la fin de la guerre? Quelles perspectives de dédommagement ouvrirait-il? Quelles seraient l'étendue et la nature de ses plans dans le cas d'une guerre avec la Russie? Ses projets se borneraient-ils au rétablissement de la Pologne? (3). »

(1) Metternich à Saint-Julien, dépêche, n» 2. (Id )

(2) Demelitsch, 357, d'après le rapport de Schwarzenberg du 14 avril.

(3) Metternich à l'empereur François, 25 avril 811. (Metternicu, II, 419 )

LE TRAITli; DE 1812 21

Ces instructions avant été envoyées à Schvvarzenberg, ce dernier entra aussitôt en conférence avec Bassano.

Entre temps la situation était devenue de plus en plus tendue entre la France et la Russie; et bientôt il n'y avait plus de doute à avoir, la {juerre se préparait. Jusqu'alors tout s'était borné à de simples conversations entre la France et l'Autriche, conversations dans lesquelles chacune des deux puissances s'était tenue dans la plus extrême réserve, de sorte que la solution de la question n'avait pas fait un pas. Brusquement pris de peur en septembre 1811, l'ambassadeur partait pour Vienne, afin de faire partag^er ses craintes à son maitre, et d'obtenir son consentement à une alliance avec la France, déclarant qu'il ne " retournerait à Paris, sans une instruction signée par 1 Empereur qui l'autorisât à traiter de l'alliance avec la France, dans le cas qu'on lui fit des ouvertures à ce sujet (1) » .

Schwarzenberg mettait tellement " d'opiniâtreté » à soutenir sa manière de voir, qu'il décidait Metternich à sortir de la position de neutralité qu'il avait adoptée, et qui n'était qu'une position d'attente. Napoléon n'allaitil pas bouleverser l'Europe « sans tenir compte de l'Autriche " ? Il était évident qu'au point de vue militaire, la France n'avait pas besoin de son concours, et alors l'impuissance qui était le résultat de la neutralité cessait d être un mythe, pour devenir une réalité; n'était-ce pas le cas prévu d' » absolue nécessité » , qui pouvait forcer l'Autriche à devenir l'alliée de la France? Par contre » ne prendre aucun parti dans la guerre actuelle, n'était-ce pas le moyen d'assurer la mine inévitable de la monarchie >» ? puisqu'une insurrection en Galicie, et des mouvements en lllyrie et sur la frontière de la Bavière permettant une intervention de Napoléon dans les États autrichiens étaient probables De plus, Metternich voyait la Prusse armer avec ardeur. » Elle prend en quelque

(1) Haiilenlierg à Munster, 20 février 1812. (Onckek, II, 72.)

22 L'iNTEllVEiSTION DE L'AUTRICHE

sorte l'avance sur nous, écrivait-il mélancoliquement, et son intervention dans la lutte empêchera d excuser le caractère purement passif de notre attitude. "

Divers moyens s'offraient à 1 Autriche pour sortir de son inaction; elle pouvait transformer sa neutralité active en neutralité armée, en mettant sur pied des troupes en nombre suffisant pour surveiller ses frontières depuis la Silé'^ie jusqu'à la Buckovine, en occupant militairement la Galicie et Tlllyrie, et en annonçant qu'une violation de son territoire serait suivie d'une déclaration de guerre. Malheureusement ce système, à la fin des hostilités, ne permettait pas à l'Autriche » d intervenir dans les arrang^ements auxquels donnerait lieu la paix future " . Un autre moyen était celui de l'alliance française; mais pour qu'il fût acceptable, il fallait que non seulement Napoléon assurât à l'Autriche qu elle serait indemnisée de ses frais de guerre, mais encore qu'il consentît à » améliorer sa situation géographique " par l'acquisition de « la Silésie, des provinces illyriennes et de la frontière de l'Inn " en compensation de la Galicie; il fallait de plus obtenir que le corps autrichien fût complètement séparé des troupes irançaises, et que « les troupes étrangères n'eussent pas le droit de traverser les États autrichiens (l) ».

Ce dernier système ayant été adopté par l'Empereur, le 5 décembre eut lieu à Vienne une conférence, dans laquelle on discuta le détail de la marche à suivre, et le chiffre de l'effectif des troupes à mettre à la disposition de la France. Schwarzenberg proposait une armée de 100 000 hommes, afin de faire croire » que l'on faisait ce qu'on voulait faire de bonne grâce, et de mériter que la France en revanche accordât des avantages à l'Autriche ; mais rEm[)ereur refusa net, et ne voulut jamais accorder que 30 000 hommes, et dans le cas d'une nécessité absolue 40 000 hommes (2) " .

(i) Metternich à l'Empereur, 28 novembre 1811. (Metïermcu, II, 422.) C'est par erreur que dans les Mémoires ce rapport porte la date du 28 décembre. (2) Hardenberg à Munster, 20 février 1812. (Okckln, II, 73 )

Ces raisons ii'étaieal d'ailleurs pas les seules qui jetaient ainsi l'Autriche dans les bras de la France. La situation était en ce moment des plus tendues entre l'Autriche et la Hong^rie. Les mesures financières du comte Wallis avaient été très mal accueillies à Budapesth : la diète qui devait se borner à les sanctionner, et à laquelle on avait demandé de g^arantir l'amortissement de 100 millions de florins en nouveaux billeis (l), en portant son subside annuel de 5 200 000 à I 2 000 000 de florins, afin de couvrir le déficit, avait très mal accueilli les propositions du j|ouvernement. Elle avait discuté la mesure ellemême ; et quant aux subsides, elle avait voté 7 000 000 de florins au lieu de 12 000 000; elle avait de |)lus stipulé qu ils serait-nt [)ayés en nature, et non en argent ^2j . Au cours de ces discussions, des paroles agressives avaient été échangées; les ministres avaient été traités de " coquins» (3). Aussi Gentz avait-il pu écrire quelque temps après : « On sent que la conquête de la Hongrie est la première condition de toute réforme essentielle (4) » ; et Metlernich lui-même avait conseillé à l'Empereur de former le corps auxiliaire de régiments hongrois, que Ton remplacerait dans leurs garnisons hong^roises par des régiments allemands (5).

Ainsi le sort en était jeté, l'alliance française était décidée (6) ; aussi l'embarras de l'Autriche avait-il été g^rand, quand le général prussien Scharnhorst grimé et affublé d un faux nom s'était présenté à Vienne, chargée par son gouvernement d exposer la situation pénible dans laquelle sa patrie se débattait, de demander des conseils,

(i) Otto à Bassano, 6 juillet et 31 octobre 1811. (A. E. Autriche, ;i90.)

(2) LUCKWALDT, 26.

(3) Otto à Bassano, 28 septembre. (A. E. Autriche, 390.)

(4) Gestz, Tagebuch, I, 247.

(5) Metlernich à l'Empereur, 15 janvier 1812. (Mkttehnich, II, 438.) (6} Le bruit même s'était répandu que Schwarzenberg emportait le traité,

« qu'il était signé, et que le comte de Metlernich avait déjà reçu le présent d'usage évalué à la somme de 200 000 francs» . Otto à Bassano, 7 décembre, A. E. Autriche, 390.)

des secours, et de proposer une alliance. Metternich avait éludé la réponse, il s'était même absolument refusé à donner un conseil, quelque vague qu'il lût (1).

A peine rentré à Paris, Schwarzenberg obtint une audi nce de Napoléon; les conversations au sujet de l'alliance se tirent alors plus précises; il fut question d'une armée de « 40 à 50 000 bommesdans laquelle il y aurait 6 000 cbevaux, la plus grande partie en cavalerie légère, et 60 pièces d'artillerie » . Ce point fixé, l'Empereur déclara qu'il " regardait la Moldavie, la Valachie ainsi que la Serbie, comme provinces autrichiennes" ; il garantit à l'Autriche la Galicie, à moins qu'elle ne préférât l'échanger contre un équivalent, et remarqua que l'Illyrie avec le port de Trieste formerait un excellent objet d'échange; il fut aussi question, mais plus vaguement, d'une rectification de (routière du côté allemand, et de l'acquisition de la Silésie, qui serait décidée à la moindre faute de la Prusse. Napoléon termina par cette remarque " qu'en affaires, il fallait des formes et des faits pour en venir à un résultat, et que le verbiage ne menait à rien (2) » .

A cette première conversation précise avec l'Empereur, en succédèrent d'autres avec Bassano. Le secret de la néfociation devait être absolu; l'ambassadeur de France à Vienne, le comte Otto, ne devait pas soupçonner ce qui se passait à Paris, car Napoléon ne voulait pas que la guerre commençât avant 1812; aussi s'efforçait-il d'enlever à la Russie tout prétexte d'attaquer. " Il jugeait inutile et dangereux d'engager des négociations dont l'écho pourrait retentir à Pétersbourg, et précipiter la rupture (3) . » Il était, au contraire, ravi du bruit qui courait dans les chancelleries, qu'il n'avait encore rien demandé à lAu-

(1) D'UsSKL, la Défection de la Prusse, 7. — Oncken, II, 75. — Raske, Hardeuherij, IV, 283. — Dkmklitscu, 490.

(2) Audience accordée à Schwarzenberg par Napoléon, 17 décembre 1811. (Metternich, II, 440.)

(3) Vandal, III, 72.

LE THAITE DE 1812 25

triche, et qu'il ne se souciait même pas de son alliance.

C'était donc dans le plus grand secret que, le 24 janvier, Metternich envoyait à Schwarzenberg des instructions. L'ambassadeur pouvait promettre un corps au.\iliaire de 30 000 hommes. Quant aux Principautés moldovalaques, il devait déclarer que l'Empereur « ne visait à aucune conquête sur les Turcs " , que pourtant, si à la paix ces principautés devaient tomber entre les mains de la Russie, " il n'hésiterait pas à prendre sur cette puissance les parties qu'elle aurait conquises " . Pour ce qui était de la Galicie, l'Autriche acceptait la garantie de sa possession, mais se réservait au moment de la paix de demander une rectification de frontières contre " quelques parties avoisinantes de la Buckovine » . Enfin elle adoptait avec joie toute idée de restitution de l'Illyrie (l).

Dans une seconde instruction du même jour, instruction secrète, Metternich abordait la question de la Silésie : il la réservait comme une question délicate; pourtant, ajoutait-il : « Vous voudrez bien, mon prince, ne pas laisser ignorer à Napoléon que, loin de l'avoir perdue de vue, nous ne saurions admettre (\ue, dans la supposition que la Prusse dût jamais perdre cette province, elle tombât en d'autres mains que les nôtres (2). »

C'est sur ces bases que les conférences entre Bassano et Schwarzenberg commencèrent et qu'elles aboutirent le 14 mars à la signature d'un traité, qui fut ratifié le 15 à Paris, et le 25 à Vienne.

Ce traité comprenait deux pièces : un traité d'alliance u j)ateiit » , entre » 8. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin, Médiateur de la Confédération suisse, et S. M.l'Rmpereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohème (3) " , et un traité secret.

(i) Metternich à Schwarzenberg. Vienne, 24 janvier, n°l. (H. H. S. A., 305, Frankreich, Weisungcn an Schwarzenberg, 1812, I-II.)

(2) Ibùl. Dépêche, n» 2.

(3) Moniteur, 1813, n° 278. — Martk.ss, Nouveau recueil, I, 427. —

26 L'IISTEHVENTION DE L'AUTIUCUE

La première pièce étail composée de neuf articles.

Par le premier, les hautes parties contractantes établissaient un pacte « d'amitié, d union et d alliance « . Par le second, elles se garantissaient » l'intégrité de leur territoire actuel » . Par le troisième, elles déclaraient qu'elles « travailleraient toujours aux mesures qui leur paraîtraient les plus propres au maintien de la paix, » ets'obligaient à se soutenir réciproquement, dans le cas où « 1 une ou l'autre viendrait à être attaquée ou menacée » . " Le secours stipulé par latticle précédent, disait l'article 4, sera complété de 30 000 hommes, dont 24 000 hommes d'infanterie, et 6 000 hommes de cavalerie constamment entretenus au grand complot de guerre, et d'un attirail de GO pièces de canon. » L'article 5 réglait les délais delà mise en marche de ce secours. Par 1 article 6, l'intégrité du territoire de l'empire ottoman était garanti : Bassano et Schwarzenberg s'étaient mis d'autant plus facilement d accord sur ce point, que Napoléon avait regretté les premières ouvertures qu'il avait faites à l'Autriche au sujet de la rétrocession des Principautés, il était même revenu sur ses déclarations précédentes en admettant que ces provinces ne deviendraient autrichiennes que dans le cas où elles cesseraient d'être turques (1). L'Autriche, par un article 7, reconnaissait le principe de la navigation des neutres. Les deux derniers articles spécifiaient que le traité ne pourrait être communiqué aux tiers sans le consentement réciproque de l'une et l'autre puissance, et contenaient divers protocoles au sujet des ratifications.

Le traité secret renfermait onze articles, dont plusieurs précisaient les dispositions du traité patent, les expliquant et les commentant; et dont d'autres, au contraire, visaient des points qu'il y avait intérêt à ne pas divulguer.

Berliner Naehrichten, 1812, n° 76 (sauf les articles secrets). — Archives nationales. (A. F., IV, 1676.)

(1) Schwarzenberg à Metternich. Paris, 15 janvier. (H. H. S. A., 303. Frankreich, Berichte von Schwarzenberg, 1812, I.)

Par le premier de ses articles, ii spécifiait que le "secours " de l'Autriche ne pourrait être exigé dans une guerre en Espagne, ou contre l'Angleterre (art. 1) ; mais qu'il serait fourni dès que la guerre viendrait à éclater entre la France et la Russie (art 2). Par l'article suivant, Napoléon s'engageait à ne pas laisser son alliée seule en face des Russes (art 3). L'article 4 avait trait au corps auxiliaire : il prévoyait que ce corps serait formé de trois divisions d'infanterie, et d'une de cavalerie; qu'il serait commandé par un général autrichien <» au choix de l'Empereur d'Autriche » ; qu'il serait placé sous les <i ordres iuimédiats » de Napoléon ; « qu'il ne pourrait être divisé, et formerait toujours un corps distiuct et séparé > . Le choix du commandant autrichien avait soulevé quelques difficultés. Napoléon eût désiré voir l'archiduc Charles à la tête du corps auxiliaire, mais l'Autriche, craignant que le choix de ce général ne fût considéré comme une extension de l'alliance, et ne modifiât son caractère, s était dérobée : elle avait prétexté qu'un archiduc ne pouvait commander un corps de troupes d'aussi faible effectif (1) .

Les articles suivants garantissaient la Galicie à l'Autriche, « même dans le cas où le royaume de Pologne viendrait à être rétabli » . Ainsi, au moment de la paix, il n'y aurait plus aucun aléa (art. 5) . Mais, malgré cette garantie, comme il pouvait devenir dangereux pour l'Autriche de posséder une province polonaise limitrophe de la Pologue qu on voulait rétablir, l'Autriche se réservait la « convenance de céder, pour être réunie au royaume de Pologne, une partie de la Galicie, en échange des provinces illyriennes. S. M. l'Empereur des Français s'engageait dés à présent à consentir à cet échange « . Les conditions de l'échange étaient prévues : il se ferait >• d'après la base combinée de la population, et de l'étendue des revenus ». A la suite de longues conférences, Schwar-

(1) Metternich à Schwarzenberg, 24 janvier. (H. H. S. A., 305 Fraokreich, Weisiingen, 1S12, I-Il.) — Schwarzenberg à Metternich, 19 février. (H. H. S. A , ;i03. Frankreich, Herichte, 1812, II.)

28 L'iiS lEllVElNTIOlN DE L'AUTRICHE

zenberg n'avait pu obtenir davantage au sujet de l'iilyrie. Metternich aurait désiré dès le début une « restitution pure et simple " de ces provinces, mais Schw^arzenberg s'était heurté à un parti pris inébranlable; la rédaction adoptée était tout ce qu il avait pu obtenir de plus satisfaisant, et de " plus approchant des vues de notre cour» , écrivait-d, parce que l'Autriche avait « dès ce moment la certitude de réunir ces provinces à la paix, si elle le voulait, et que la France contractait une obligation envers elle, sans qu'elle fût réciproque (1) ».

Après la question des échanges, venait celle des agrandissements ; l'article 7 était ainsi conçu : » Dans le cas d'une heureuse issue de la guerre, S. M. l'Empereur des Français s'engage à procurer à S. M. l'Empereur d'Autriche des indemnités et agrandissements de territoire qui non seulement compensent les sacrifices et charges de la coopération de Sa dite Majesté dans la guerre, mais qui soient un monument de l'union intime et durable qui existe entre les deux souverains » (Juels étaient ces agrandissements et ces indemnités? le traité était muet à leur égard. Evidemment, il ne pouvait s agir des principautés danubiennes, l'article 6 du traité patent garantissant l'intégrité du territoire de l'empire ottoman. C'était donc ailleurs qu'il fallait les chercher, c'était sans doute en Allemagne, c'était en Silésie, et sur la frontière bavaroise (2) ; là seulement pouvait être trouvé " un monument d'union intime et durable » .

Par l'article 8, Napoléon se solidarisait complètement avec l'Autriche dans le cas d une menace de la part de la Russie. L'article 9 prévoyait une alliance turque venant com[)léter l'alliance autrichienne. Les deux derniers articles de ce traité secret visaient le secret des négociations, et la ratification de l'ensemble.

(1) Schwarzenberg à Metternich, 19 février (déjà cité).

(2) Metternich à l'empereur François, 15 janvier 1812. (METiEnMicir, II, 437.)

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Tel était le traité de 1812. Sans doute Metternich n'avait pas obtenu tout ce qu'il aurait voulu. Il eut désiré l'illyrie, ou tout au moins quelques parties de son territoire « dés le commencement de la campagne » . Ce désir était bien loin d'être rempli, puisque ces provinces n'étaient regardées que comme des objets de compensation. Il eût souhaité une rectification de la frontière bavaroise : il faudrait qu'on tâche « d'obtenir immédiatement la promesse qu'à défaut de l'ancienne frontière de l'Inn, on nous en assure au moins une autre que la frontière actuelle (1) » Là encore il éprouvait des mécomptes, puisque de ce souhait il n'était pas seulement question : les termes de » monument d'union et durable » étaient bien vagues; répondaient-ils d'ailleurs à ses préoccupations positives?

Mais par contre il avait obtenu d'être traité d'égal à égal. » Depuis le commencement de la Révolution française, disait-il à Hardenberg, il n'avait pas été conclu de traité sur un pied d'égalité et de réciprocité tel que celui-ci (2) . " Le corps autrichien était complètement indépendant; il formait un corps auxiliaire, et ne pouvait dans aucun cas et sous aucun prétexte être amalgamé avec les corps de la Grande Armée, comme toutes les autres troupes des États alliés ou dépendants. En dehors de ce corps auxiliaire, on ne réclamait rien à l'Autriche, pas de droit de passage, pas de réquisitions,

(1) Metteraich à l'empereur François. Vienne, 15 janvier 1812. (Met- TKBMCn, II, 439.) L'archiduc Jean dit dans son journal qu'au commencement de 1812 on avait écrit à Paris pour proposer d'occuper l'Ilivrie et le Tyrol pendant la durée de la guerre, afin d'v maintenir l'ordre. (Lucr- WALDT, 29.) Cela ressort aussi de la dépèche n" 2 de Metternich à Schwarzenberg du 24 janvier (déjà citée).

(2) Hardenberg à Munster, 28 avril. (0.ncke>, II, 82.)

pas de livraisons. Il y avait donc une différence complète entre le traité du 14 mars avec TA-utriche, et celui du 24 février avec la Prusse (l). Les avantages obtenus étaient même si considérables, et les charges si réduites, que Metternich pouvait presque se faire illusion, et croire qu'entre une neutralité armée et cette alliance, qui cependant faisait de l'Autriche une puissance belligérante, la différence passerait inaperçue.

Aussi fait-il semblant de ne pas l'apercevoir. Le 28 avril, il avoue le traité au comte Hardenberg. Il lui lit non seulement les clauses du traité patent, mais encore celles du traité secret. Il cherche, il est vrai, à s'excuser ; il déclare que, s'il les a signées, c'est parce qu'il était persuadé que Napoléon n'aurait pas admis une neutralité armée, et qu'il aurait sans scrupule violé une simple neutralité; qu'il aurait suscité en Galicie et en Hongrie des insurrections que l'Autriche n'aurait pu réprimer, parce qu'elle n'aurait pas osé entreprendre des rassemblements de troupes, Metternich reconnaît de plus qu'à la fin de la guerre, cette situation de puissance neutre eût été pleine de dangers; « les principes français sur des arrangements au détriment des tiers étant connus, et les mêmes principes ayant été manifestés officiellement par l'Empereur Alexandre» . La seule manière de sortir de cette situation embarrassante avait donc été pour l'Autriche la conclusion de ce traité d'alliance, qui lui permettait de préparer ses armements, et de porter son armée " au nombre qu'elle voudrait, sans être obligée d'employer pour son allié un homme de plus que le nombre stipulé par le traité » . Le ministre fait savoir à Hardenberg qu'il coin[)te avoir 120 000 hommes sous les armes, et même davantage, s'il le faut, « pour pouvoir dans la suite avoir voix au chapitre, et à la fin de la lutte être préparé à tout événement » . Mais, en même temps, il assure la persistance de ses principes politiques, et affirme " que jamais il ne

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