D'USSEL
I,E TIIAITE DE 1812 31
pourra désirer ni ragrandissemeut de la France, ni l'anéantissement de la Russie » .
Non content d'exposer ainsi ses projets à un envoyé du Hanovre, qui n'est en réalité qu'un agent anglais, il le charge expressément de rendre com|)te de cette conversation au Prince Régent d'Angleterre, et, afin de ne pas laisser subsister de malentendu, il lui donne lecture des deux dépêches qu'il envoie à Saint-Pétersbourg, lune adressée au chancelier pour lui annoncer le traité, l'autre au Tzar, purement confidentielle, dans laquelle il déclare qu il eut agi différemment, si la Russie, en commençant la guerre dès l'automne précédent, eut empêché la concentration des troupes françaises sur la Vistule, et si en s'alliant à la Prusse, et en occupant le duché de Varsovie, elle eût couvert le flanc de l'empire, et permis ainsi la réorganisation de l'armée autrichienne derrière l'armée russe (1) .
En outre, Metternich envoie le général Niigentà Londres avec une lettre de l'Kmpereur au Prince Régent pour lui annoncer le traité, et lui exposer les raisons qui l'avaient décidé à le signer.
A Saint-Pétersbourg, le Tzar avait très vite su l'existence du traité. Le 5 avril, il rencontrait Lebzeltern à la promenade, et le prenant à l'écart lui disait à brûlepourpoint. « Vous êtes cont7'e moi, votre convention est signée à Paris, et votre contingent fort de 30 000 hommes se rassemble en Galicie. — Sire, répondait Lebzeltern, cette nouvelle a le droit de me surprendre, et d'après vos dernières communications, je ne puis croire que des engagements avec la France soient conclus. — J'ai reçu un courrier de Munich, reprenait l'Fmpereur, avec cette nouvelle et ces détails; rien n'est jdus positif, et les communications de Vienne n'étaient que de la bouillie pour les chats (2) . "
Dès qu'il a connaissance de ces paroles, Metternich se
(1) Haidenberg à .Munster, 23 avril (Oncken, II, 81.) Ci) Lebzeltern à Metternich, 7 avril/26 mars. (H. H. S. A., 10. Russland. Berichte von Lebzeltern, 1812.)
hâte de faire des confidences complètes au Tzar. En plus des deux lettres qu'il a écrites à Alexandre et au chancelier, il prépare des instructions pour l'ambassadeur à Saint-PétershouTQ, le comte de Saint-Julien, ainsi que pour le chevalier de Lebzeltern, conseiller d'ambassade, chargé dédoubler l'insuffisance de l'ambassadeur en titre, et d'être un agent de diplomatie occulte, suivant le procédé cher au Tzar.
A Saint-Julien, il annonce simplement la signature du traité, la justifiant par des nécessités absolues, et par le refus de Napoléon de vouloir prendre des mesures " efficaces pour assurer et faire respecter la neutralité ( A) » .
Avec Lebzeltern, il est plus explicite : « Sa Majesté vous ordonne de déposer dans le sein de ce souverain (Alexandre), et sous le sceau du plus profond secret, l'assurance que, loin de quitter dans la guerre qui se prépare le caractère d'une puissance auxiliaire et nullement principale, l'Autriche bornera ses efforts au secours de 30 000 hommes stipulé par le traité du 14 mars; ce corps se joindra à l'armée française en restant toutefois sous le commandement d'un chef autrichien, et en formant un corps distinct. Les mesures que Sa Majesté a ordonnées en sus de la formation du corps de 30 000 hommes ont un double but, celui de défendre nos frontières dans le cas que la Russie voulût les attaquer, et celui de réorganiser notre armée; notre entière passivité dépendra donc uniquement de la ligne de conduite que cette puissance observera vis-à-vis de nous. Elle seule pourrait nous forcer à employer contre ses intérêts des troupes nullement mobilisées en suite de notre alliance avec la France. La Russie n'aura rien à craindre de leur formation et de leur rassemblement, si elle ne les provoque pas. » Cette dépêche est si compromettante que Lebzeltern doit la détruire dès qu'il s'en sera servi (2).
(1) Metteinich à Saint-Julien 25 avril (H. H. S. A., 7. Russiand, Weisungen an Saint-Julien, 1812; I-IV.)
(2) Mctternioh à Lebzeltern, Vienne, 25 avril. (H. H. S A.. 7. Russland, Weisungen an Ijebzcltern, 1812; UI-V^.)
LE TIIAITÉ DE 1812 33
Non content cravoiier ainsi le traité à Saint-Pétersbourg, Metternich le communique à Stackelberg. Il le lui donne à lire, mais ajoute en même temps que, malg^ré cette pièce, on peut causer. Il déclare à ce sujet que le corps auxiliaire n'opérera que du côté de la Buckovine et qu'il ne sera augmenté sous aucun prétexte: « Quelle g^arantie me donnez-vous, demande l'ambassadeur, de ce que cette promesse sera effectivement remplie? — Les jO^aranties, riposte le ministre, seraient dans l'intérêt même de la monarchie autrichienne, si elles n'étaient pas dans la loyauté du souverain au nom duquel je parle en ce moment (1) . »
Quelques jours plus tard, le 6 mai, l'empereur François lui-même recevait l'ambassadeur russe. Dans cette audience, il lui donnait l'assurance formelle que le traité avec la France n'avait été sig^né que par nécessité; que K 1 Autriche ne visait qu'à remplir les eng^ag^ements résultant de son alliance, sans jamais se reg^arder comme partie principale, à moins que la Russie ne la forçât à le devenir » ; et que la Russie trouverait le jour d'un accommodement » un ami actit dans le camp français, sans avoir rencontré un ennemi pendant la guerre (2) » .
C'est ainsi que la Russie apprenait non seulement le traité, mais encore la manière particulière dont on comptait à Vienne l'observer. Le Tzar Ht contre mauvaise fortune bon cœur; il ne se plaignit pas, mais songea aussitôt à profiter des confidences reçues, et à tirer parti de la situation.
Pourtant les déclarations de 1 Autriche, malgré leur franchise, ne le satisfaisaient pas entièrement; aussi chargea-t-il Lebzeltern d'obtenir des éclaircissements supplémentaires: il désirait dès maintenant être fixé sur l'attitude que prendrait l'Autriche, si les troupes russes repoussaient le corps auxiliaire dans les provinces autri-
(1) Dépêche du comte Stackelberg, 16/28 avril. (Martens, III, 87.)
(2) Metternich à l'Empereur, 5 mai. (H. H. S. A., 282. Vortrage, 1812, V.)
34 l/lINTERVEÎNïION DE L'AUTIUCHE
chiennes, et avoir la garantie que jamais ce corps ne serait augmenté (1).
En réponse à ces questions, Metternich Ht savoir que si Tarmée française était rejelée sur le territoire de la monarchie autrichienne, la neutralité de l'empire se trouverait violée, ce qui amènerait l'Autriche à défendre ses provinces. Il assura que les troupes de Buckovine et de Transylvanie n'avaient pas d'autre mission que celle de proléger de ce côté la frontière, et que, d'après les termes mêmes du traité, le corps auxiliaire ne pouvait être augmenté; la Russie ne devait donc rien avoir à craindre de ces divers chefs. Quant à la demande d'un engagement par écrit, la question était embarrassante pour un homme qui professait qu'il fallait « éviter autant que possible les assurances par écrit, pour ne pas se compromettre (2) » . Il tourna la difficulté en répondant que l'Empereur d'Autriche donnait sa parole d'honneur que ses troupes ne seraient pas augmentées (3).
Ainsi les précautions autrichiennes étaient prises; la guerre ne serait qu'un semblant de guerre. Pourquoi dès lors rompre toute relation? Si chacun des ambassadeurs d'Autriche et de Russie quittait officiellement la cour auprès de laquelle il était accrédité, il ne s'en éloignait pas définitivement; s'il disparaissait pour un temps, il avait soin de s'en tenir à faible distance, l'oreille aux écoutes, prêt à reprendre son poste, au moindre signe, au moindre indice. Stackelberg se rendait ainsi à Gratz, au reçu d'une lettre toute amicale de Metternich, dans laquelle le ministre exprimait le souhait, que l'envoyé russe ne se sentit pas trop dépaysé dans cette villégiature.
Cette manière d'agir de Metternich était tellement tor-
(i) Extrait de la Correspondani-e de Lebjeltern (H. H. S. A., 282. Vortrage, 18t2, VI. — MiinENs, lll. 87 )
(2) Hardenberg à Munster, 27 janvier 18t3. (0.n(;ken, II, 109.)
(3) Metternich à l'Empereur, Prague, 22 juin. (K. H. S. A., 2u2. Vortrâge, 1812, VI.
LE TKAITE DE 181-2 35
tueuse, elle semblait tellement incohérente, qu'Hardenber^, qui pourtant avait été mis au courant de toutes ses déniarchos, tut pris de peur, et qu'il se demanda si Metternich était sincère. Il était évident qu'on pouvait en douter : mais, conclut-il dans une lettre du 24 mai 1810 à Munster, tout s'explique par « son caractère " .
Clément Wenceslas Lothaire de Metternich-Lunebour^ était né à Goblentz en 1773. Tour à tour ambassadeur à Dresde, à Berlin, puis à Paris, il avait été nommé en 1809 ministre d'Etat et des Affaires étrangères, et depuis lors assumait la direction des relations extérieures de l'empire au milieu d'une époque aussi troublée. Cette lourde tache ne l'effrayait pas, d ailleurs elle ne semblait pas trop lourde pour ses épaules de trente-six ans. Beau, séduisant, causeur agréable et spirituel , il apportait dans les affaires une désinvolture qui surprenait et étonnait ses contemporains; il déconcertait par sa merveilleuse souplesse diplomatique, son aisance dans les cas les plus embarrassants, son art presque « impertinent » d'en sortir, son manque absolu de scrupules : « Avec une haute opinion de la supériorité de ses moyens, de sa prudence, et de sa finesse, il aimait la finasserie dans la politique, et l'y croyait nécessaire, disait de lui Hardenberg (1). » « Il était plus finasseur que fin, écrivait Schouvalov. » Aussi se plaisait-il dans les situations compliquées, et excellait-il à les débrouiller, u croyant pouvoir suppléer au courage d'esprit et à la force par la ruse; et si celle-ci aussi se trouvait en défaut, cédant momentanément daus l'espoir qu'une autre le tirera d'affaire (2) » . Sans principes qui eussent pu, un jour ou l'autre, devenir {tenants, il se laissait conduire par les événements, plutôt qu'il n'essayait de les diriger.
Élégant et grand seigneur, il continuait au dix-neuvième siècle toutes les traditions de la diplomatie raffi-
(1) Hardeul)eig à Munster, 24 mai lSi2. (ONCKE^, II, 88. (i) Ihid.
née du dix-huitième; il en gardait toutes les nuances, il en ressuscitait tous les moyens; homme de salon, il savait l'influence que les femmes peuvent exercer sur l'opinion, il aimait leur présence et leur conversation, il n'était d'ailleurs pas insensible à leurs charmes : tous les soirs, on le voyait chez la princesse Bagration (1), où d'ailleurs il avait succédé dans les bonnes grâces de la maîtresse de maison à son prédécesseur (2). On le savait à Vienne, et on y prétendait que toutes les discussions diplomatiques n'auraient pas sur lui l'effet ^ d'un regard » de la princesse (3).
Il dépensait sans compter, trop même, puisque le bruit s'accréditait en 1811 qu'il régnait «souvent de l'embarras dans son intérieur (4) i> , et que ses billets étaient escomptés à 24 pour 100 (5). Il aimait les plaisirs et les amusements, aussi fréquentait-il toutes les sociétés, les plus légères comme les plus sérieuses, les plus françaises comme les plus russes. Aujourd'hui il se trouvait à l'ambassade de France, demain il sera chez le comte Ferdinand Palffy; un jour il était chez les princesses de Gourlande, le lendemain chez le comte Razumovski. Sa fille dansait chez ce dernier, ancien ambassadeur de Russie, (i un menuet où elle paraissait comme personnage principal (6) » , les répétitions se faisaient chez le ministre, dans la pièce à côté de son cabinet (7); il ne s'en cachait
(i) « Un agent étranger s'étant plaint de ne pouvoir rencontrer M. le comte de Metternich, on lui a conseillé de se faire présenter chez la pi'incesse Bagration où il pourrait le voir tous les soirs. » (Otto à Champagny, 3 avril 1811. A. E. Autriche, 389.)
(2) « La princesse Bagration se livre avec tant d'ardeur à la politique qu'elle a été successivement la bonne amie de trois ministres des Affaires étrangères. Le dernier étant sur le point de lui échapper, elle lui a donné pour rival le ministre de Saxe, le comte de Schulenbourg. » (Otto à (Ihampagny, 3 février 1811. Id.)
(3) Otto à Champagny, 6 février 1811. (Id.)
(4) Otto à Champagny, 3 avril 1811. (W.)
(5) Otto à Champagny, 26 juin 1811, (Id.)
(6) Otto à Champagny, 6 février 1811. (Td.)
(7) Otto à Champagny, 30 janvier 1811. (Id.)
même pas. '^ A onze heures Ju matin, à Theure des conférences diplomatiques, le ministre de Westphalie en sortant d'une audience apercevait par la porte entrouverte les préparatifs d une répétition (1). " Et pourtant, au milieu d'occupations aussi nombreuses et aussi diverses, aussi graves ou aussi frivoles, dans ces mondes si opposés l'un à l'autre, jamais il ne perdait pied. Il était comme Napoléon, il avait une "étoile (2) », il y croyait, et c'était beaucoup.
De telles qualités et de tels défauts étaient « peu propres à inspirer une grande confiance » . C'était ainsi que le jugeait Hardenberg au début de l'année 1812. Otto et Stackelberg n'avaient pas d'autre opinion sur son compte.
(1) Otto à Champagny, 2 juin 1811. (A. E. Autriche, 389.)
(2) Gemz, III, 249.