I,ES PUOGIIES DE 1/1 MEK V E^' T ION
rAllemagiie, carje ne [)uis croire que nous voulions nous attirer des gènes gratuites... Voulez-vous que je transmette cette base comme la vôlre? — Diies-moi le plus secrètement si elle vous convient, reprenait l Empereur . Donnezmoi celle-ci ou une autre. Je i>ous donne ma parole de la produire comme la mienne, et vous en ferez V usage qu'il vous plaira. — Que Votre Majesté accepte notre intermédiaire aujourd'hui, ripostait Lebzeltern, et qu'elle ne s'expose pas à paralyser nos moyens et notre bonne volonté,... qu'elle nous laisse agir; nous ne différons pas dans le but, mais dans les moyens de l'atteindre. » — Mais le Tzar résistait : « L'Angleterre fera tout ce qu'elle pourra pour moi, la Suède va coopérer activement en ma faveur, la Prusse marche sur la même ligne que moi, j'ai des données que. .. ici il s'arrêta... enfin j'ai, et j'aurai des alliés. Vous nous rendez le plus mauvais service et le plus préjudiciable à l'Europe, vous arrêtez notre marche. " Et alors le Tzar exposait l'état de ses ressources : cent cinquante mille baïonnettes entre laVistule et l'Oder, deux cent treize mille entre le Niémen et la Vistule. Mais pourquoi toutes ces forces? Que lui importait l'Europe? Ne pouvait-il pas se borner à s'établir dans le Duché? Non, il voulait délivrer l'Europe, et, en disant ces mots, il scrutait du regard Lebzeltern, épiant ses traits, ses gestes, son attitude, car c'était une allusion aux papiers saisis de Gzartoryski L'Autrichien demeurait impassible. " Est-il donc possible que je doive me mettre à genoux pour vous conjurer de sauver 1 Europe dans ce moment unique?... Non, vous ne pouvez pas croire que Napoléon veuille écouter des propositions raisonnables, à moins d'y être forcé par la nécessité. » Et quand Napoléon aura armé deux à trois cent mille hommes, quand il aura battu l'Europe, à quoi serviront les « distinctions subtiles entre le rôle de médiateur et d intermédiaire?. . . Je suis bien aise que vous armiez, mais quelle sera la destination de ces armements? Est-ce pour profiter de la faiblesse des deux partis, s'ils continuent à se battre! Si c'est pour
250 L'INTEUVENTIOIN DE I/AnTUICHE
rega(jiier voire indépendance avec celle de 1 Europe, j'en serai ravi. — Sire, interrompaitLebzeltern, si nous avions 250 000 hommes, nous dicterions la paix, et nous ne nous bornerions pas à la démarche actuelle. "
Alors, brusquement, le Tzar reprenait : "J'ai un plan à vous offrir, bien simple : ne faites plus d'armements s'ils vous pénent. Vous n'avez besoin que de 20 000 hommes aujourd'hui, moi et la Prusse n'en demandons pas d'avantage, et vous aurez la gloire d'avoir sauvé la cause européenne. Personne n'est devant vous que le misérable corps du général Bertrand (1). Vous ne pouvez rien craindre. Toute mon armée et celle du Roi agiront avec vigueur, entrez en possession du Tyrol, de l'Italie jusqu'à Mantoue, à votre convenance. Déclarez que vous ne voulez que rentrer en possession de ce qui vous appartient, que vous ne voulez pas faire la guerre à la France, que vous vous placerez contre les puissances qui voudront l'attaquer, nous vous seconderons en tout. Ensuite parlez d'un congrès général, et alors enfin vous négocierez dans les formes que vous voudrez. Si lAngleteiTe y amenait des prétentions exagérées, eh bien, nous nous entendrions . Les intérêts du continent avant tout. Je proteste que je repasserais plutôt par toutes les horreurs et les calamités dont j'ai été témoin que de poser les armes avant que l'Autriche et la Prusse ne soient dans la possession libre et paisible de leurs accroissements nécessaires. » Mais ces insinuations ne l'aisaient pas d'etfet sur Lebzeltern, il se dérobait, alléguant que ces projets ne pouvaient que raccourcir la longueur d'une étape que l'Autriche ne voulait pas franchir d'une seule traite. « Fidèle à l'esprit de mes instructions, concluait Lebzeltern, j'ai tâché de ramener le Tzar à notre marche, mai?, en vain. » Pourtant, malgré «la défiance et le déplaisir » , les vues du Tzar n étaient pas absolument hostiles, et on pourrait le ramener (2) .
(1) En Italie.
(2) Lebzeltern à Metternich, 8 iinirs, n" H. (H. H. S. A. 13, Riissland, Berichte von Lebzeltern, 1813; III- Y)
LlîS PUOGHKS DE L'I iNTKU V EIN Tl 0>i 251
Ces sentinients de méfiance sig^nalés par Lebzelteni étaient encore aujjmentés par le fait que l'Autriche n'avait pas répondu à la dernière no<e russe, arrivée à Vienne depuis le départ de l'envoyé autrichien. Par cette note (30 janvier] 1 1 février), la Russie avait demandé à l'Autriche soit de rompre «' instantanément et ouvertement avec la France » , soit de j)rendre « un en^,agemenl secret par lequel l'Autriche prometterait de se joindre aux puissances coalisées contre la France, en cas (jue la négociation pour la paix générale ne conduisit à aucun résultat (1) « .
Au lieu de répondre, Metternich faisait savoir aux Russes qu'après l'affaire de Kalish, les Polonais s'étaient repliés sur les Autrichiens en leur demandant aide et assistance, et qu'il était impossible de ne pas les accueillir dans les lignes autrichiennes (2j.
A peine connue cette nouvelle avait provoqué une vive inquiétude dans l'état-major du Tzar. Des conférences avaient eu lieu immédiatement entre les généraux et l'Empereur. Ce dernier voulait exiger «^ la destruction de ce noyau d'insurrection » , qui pouvait inquiéter les derrières de l'armée russe. Vainement Lebzeltern avait-il fait remarquer qu il ne s'agissait que de débris, de levées non équipées, placés entre deux armées autrichiennes, facilement immobilisés par quelques détachements russes envoyés vers Czentoschau; vainement avait-il déclaré que ces troupes étaient un danger pour les Autrichiens eux-mêmes; le Tzar avait insisté pour que l'on s'en débarrassât à tout prix, et qu'on leur interdit l'entrée de Cracovie. A cette demande Lebzeltern avait fait de nombreuses objections : a Eh bien, occupez la ville de Cracovie, avait repris le Tzar avec impatience, changez de position, placez-vous où vous voudrez, prenez la ville et
(1) Note de Metternich, 2 avril. (H. H. S. A. Russland Varia, Geuiischte Korrespondcnz). — Extrait d'une dépêche de Nesselrode à Stackelberg. (H. H. S. A. Russland, Notenwechsel, 1813.)
(2) Metternich à Lebzeltern, 24 février. (H. H. S. A. 7, Russland, AVeisungcn fiir Lebzeltern, 1813; II-V.)
252 l/liNTEP.VE.NTION DE I/aUTRICHE
eux tous, je ne demande pas mieux, renfermez-les, mais de manière qu'ils n'entretiennent pas d'intelligences sur mes derrières, et qu'ils ne se renforcent pas. Enfin, restez garants de leur tranquillité à {"avenir. » Cette garantie, il était impossible aux Autrichiens de la donner; aussi ne pouvaient-ils que chercher de concert avec les Russes un moyen de se débarrasser de ces alliés gênants.
Le lendemain 9, Lebzeltern a sur ce sujet une conférence avec Anstett et le général Toll. Les Russes prétendent que les Autrichiens ont violé l'armistice. Lebzeltern défend l'opinion contrai le : les Polonais n'ont pas traversé les lignes autrichiennes, ils se sont simplement glissés derrière ces lignes. — » Dans ces conditions, interrompt Anstett, vous pouvez nous laisser nous glisser du côté de la Silésie ou de Czentoschau, et nous aurons enlevé Gracovie en quinze jours. » A cette proposition Lebzeltern se récrie, soulève des objections, déclare qu'il ne peut écrire à Frimont, mais fait savoir qu il est prêt à transmettre à Vienne tout projet russe sur ce sujet.
Les Russes proposent aussitôt diverses solutions : une première consiste à faire filer le long du flanc des Autrichiens des corps de troupes détachés, qui viendraient surprendre et détruire les Polonais à Gracovie; une seconde suppose que les Autrichiens feraient connaître aux Polonais l'armistice, et qu'ensuite ils les désarmeraient par persuasion ou par force; une troisième envisage la nécessité d'une retraite des Autrichiens à la suite d un mouvement otfensif de l'ennemi, cette retraite leur permettrait de donner aux Polonais le conseil de dissoudre leurs corps, s'ils ne voulaient être abandonnés à euxmêmes, ou bien de se replier derrière la Vistule, ce qui constitue une quatrième solution. Enfin, une cinquième solution prévoit simplement un changement temporaire de la ligne de démarcation motivé par un mouvement tournant des Russes (l).
(1) Lebzeltern à Metternioli, 10 mars, n° F. (11. H. S. A. 13, lUissland,
LES PK0(;i5ES DE 1/ 1 M E L! V EN T 1 O N 253
Malgré ces incidents, Lebzellern était de plus en plus convaincu que Ton pouvait faire revenir les Russes sur leurs déclarations antérieures. Aussi, le lendemain, adressait-il à Nesselrode une lettre particulière. Il y " affectait du mécontentement sur la marche des affaires " . Cette pièce faisait im[)ression sur son destinataire, car il y eut ce jour-là de lon^jnes conférences à Kalisli entre les Russes et l'envoyé angolais; et le soir, après le diner, Alexandre avait un entretien avec Lebzeltern. Après avoir reparlé longuement de la situation générale de 1 Europe, le Tzar concluait : « Que l'Autriche m'explique le plus secrètement à quel but elle vise, enfin ce qu'elle entend par la paix stable et solide qu elle désire, quel parti elle prendra ultérieurement, si ses tentatives pacifiques éciiouent, il n'y a rien à quoi je ne sois disposé de mon côté pour la satisfaire (i) . » Lebzellern déduisait de cette déclaration que la moindre confidence déciderait la Russie à entrer dans les vues de l'Autriche. D'ailleurs, ce jour-là, sans même attendre cette confidence, Nesselrode remettait à Metternich une lettre rassurante sur les intentions de la Russie : « Sa Majesté veut la paix, écrivait-il, mais une paix avec des garanties, et telle par conséquent que l'Autriche doive la désirer elle-même. Cependant, il faut en convenir, c'est la première fois qu on voit une puissance encore en guerre, proposer une entremise pour la paix. Les formes et les usages sont contraires à une pareille attribution, mais Sa Majesté Impériale a trop à cœur de donner à l'Empereur votre auguste maitre une preuve non équivoque de sa confiance et de son estime, pour ne
Berichte von Lebzeltern, 1813; IIl-V ) — Propositions du comnianilant en chef de l'armée russe. (Luckwaldt, 374.)
(1) Lebzeltern à Metternich, 11 mars, n» G. (H. H. .S. A. 13, Russiand, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.) La pièce est suivie de deux annexes comprenant une note et une variante, préparées pour être communiquées à Otto en cas de besoin. Il ne semble pas que Metternich s'en soit servi, car il n'y a aucune trace dans les archives françaises de ces documents, elles ne renferment qu'une copie de la lettre de Nesselrode du 11 mars/27 février.
254 I.lNTERVEiNTlOiN DE LAUTUiCHE
pas passer sur des considérations aussi prononcées (l). "
Le Tzar venait ainsi de reconnaître par un document officiel Tintervenlion autrichienne; il Tacceptait sans aucune condition; il ne demandait aucune garantie. C'était une victoire de plus au compte de la diplomatie de Vienne.
Tandis que ces conversations avaient lieu à Kalish entre Alexandre et l'envoyé autrichien, h Vienne Metternich et Stackelberg ne restaient pas inactifs. Ce dernier, « très effrayé du rôle qu'il était appelé à jouer (2) » , ne cessait de harceler Metternich en vue d'obtenir une réponse à sa note du 30 janvier/ Il février. A la fin de février, enfin, le ministre faisait savoir à l'ambassadeur que des deux alternatives proposées par la Russie, la dernière seule était acceptable; mais Stackelberg ne pouvait obtenir aucune note écrite sur ce sujet, il devait se contenter de l'assurance que l'empereur François ag^réait cette proposition. (i Le comte de Metternich, écrivait Stackelberg en terminant, voudrait dans la partie d'échecs qu'il se propose, faire marcher ses pions de case en case; mais je me flatte que la marche plus rapide des officiers de son échiquier lui sera imposée par tout ce qui me semble à la vérité se passer (3) . "
Malgré tout son vague, cette dépêche satisfaisait le Tzar : « On s'en est tenu chez vous à la seconde alternative, disait-il joyeusement à Lebzeltern, il n'y a rien de stipulé, mais il y a une promesse formelle. Je dois m'y confier (4) . "
Si à Kalish on est rassuré, à Vienne Stackelberg se montre inquiet, il veut une pièce signée; aussi, quelques
(i) Nesselrfxle à Metternich, Kalisli, 27 févriei/11 mars. (A. E. Autriche, 39i. — l'til.lié par Holi.kbex, 446, d'après les Archives d'Etat du Wurtemberg.)
,2) Otto à Bassano, 6 mars, confidentiel. (A. E. Autriche, 394.)
(3) Extrait de la dépêche de Stackelhcrg, i.7 février^ll mars. (H. H. S. A. 13, Russiand, Varia ad n" 4 Kalish, 1813 ) — Voir page 251
(4) Lelizeltern à Metternich, 22 mars (d H S. A. 13, Russiand, Berichte von Lebzeltern, 1813; Ill-V.)
LES PHOr.RES DE L'INTERVENTION 255
jours plus tard, revient-il à la charge, il remet même à Metternich une minute de Tengag^ement qu'il voudrait voir prendre par l'Autriche. Mais le ministre en élude la signature prétextant ses occupations, les instructions à rédiger pour le prince Schwarzenberg. Ces faux-fuyants préoccupent l'ambassadeur, il a peur que son maître ne lui reproche sa négligence; aussi s'excuse-t-il auprès de lui, en prétendant qu'il ne faut attribuer cette marche qu'à la routine de la cour de Vienne. « Cherchons à nous contenter de ce que nous avons obtenu (I). » En insistant ainsi il se trompe, car cette insistance est considérée à Kalish comme une maladresse : « Il ne connaît pas la carte à jouer chez lui, remarque Lebzeltern, et les variations qu'elle a éprouvées; " accusé autrefois de partialité envers l'Autriche, « il croit faire sa cour à l'Kmpereur. . . en témoignant de la méfiance (2) » .
Ainsi, complètement renseigné sur la manière de juger du Tzar, et considérant le traité entre la Russie et la Prusse comme infiniment rassurant pour l'avenir, Metternich se décide enfin le 2 avril à envoyer une note écrite à 8tackelberg. Il y repousse la première des propositions russes contenues dans la note du 30 janvier/ 11 février; quant à la seconde, il se contente d'assurer que u Sa Majesté donnera tout son développement à sa médiation, et que, par conséquent, si la France doit ne pas accéder à un arrangement sur les principes que Sa Majesté Impériale croit nécessaires à l'existence de son empire et au bien-être de l'Europe, elle emploiera toutes les forces que la Providence a mises entre ses mains, pour coopérer, dans le plus parfait accord avec les puissances alliées, à l'établissement d un pareil ordre de choses (3) . "
(1) Extrait du rapport de Stackelberg, 11/28 mars, (H. H. S A. Russland, Varia ad mission Lebzeltern, 1813. j
(2) Lebzeltern à Metternich, 22 mars, n» D. (H. H. S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
(3) Note de Metternich, 2 avril. (II. M. S. A. Russland, Varia. Gernisrhte Korrcspondenz.)
25(i L'IINÏEIIVEINTION DE I/AUTIUCHE
Tout en causant à Vienne, Metternich ne perd pas de vue les conversations de Kalish. Le 23 mars, il envoie des instructions àLebzeltern; il exprime d'abord sa satisfaction des lettres de Nesseirode, il déclare que l'alliance entre la Prusse et la Russie va influer désormais sur la marche du cabinet de Vienne, que l'Autriche va devenir puissance médiatrice, ensuite il donne des conseils, il laut que les « alliés annoncent qu'ils ne font la guerre ni à la France, ni à l'Allemagne, mais à ISapoléon hors de Fiance, que le but de leurs efforts est un rétablissement de l'état d'équilibre entre les <jrandes puissances, et par conséquent de repos général, que les puissances de second et de troisième rang ne doivent rien perdre de leur force actuelle, ynais qu'on désire les voir jouir de tous les droits de souveraineté avec la plus grande indépendance. Ce langage réussira complètement auprès des cours du Midi, et fera plus d'effet que toutes les négociations possibles. Si les cours de Russie et de Prusse veulent seconder cette marche publique par des insinuations habilement faites, de manière à convaincre les cours que l'on ne vise pas à les compromettre, et qu'on ne nourrit nuls préjugés contre des ministres tout dévoués jusqu'à présent à la France, tels que les Monteglas et les Senfft; si surtout cette marche est soutenue par des opérations militaires bien combinées et vigoureuses dans le Nord, et par une conduite convenable de notre côté, je crois avoir développé en peu de mots la seule direction qui me paraisse devoir être donnée dans ce moment aux affaires (1) " .
Dans une seconde dépèche du même jour, Metternich donne la réponse de l'Autriche aux propositions russes à propos du corps polonais. Gomme Lebzellern l'avait laissé pressentir, c'étaient les dernières solutions seules qu'elle acceptait. Le ministre y souscrivait pleinement, il écrivait donc : « Les Russes pousseront d'après le projet du
(1) Metternich à Lebzeltern, 23 mars, n" l et 4. (M. H. S. A. 7, Hussland, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; lI-\ '. )
commandant en cliel" de l'armée russe des corps vers les flancs droit et g^auche du corps autrichien, sur la rive gauche de la Vistule. Le général russe dénoncera en même temps l'armistice, et motivera explicitement cette dénonciation, par l'impossibilité dans laquelle se trouvent les alliés de laisser dans leur flanc et dans leur dos un foyer de mouvement et d'insurrection tel que l'offre l'armée polonaise sous les ordres du prince Poniatowski. Le général Frimont recevra l'ordre de préparer et d'effectuer sa retraite sur la rive droite de la Vistule, et conservera des postes à Gracovie, à Sandomierz et àOpatowice. La retraite à peu près consommée, les généraux autrichiens et russes conviendront de nouveau d'une suspension d'armes sans terme fixe, et à quinze jours de dénonciation, qui portera que les Autrichiens conserveront les villes de Gracovie, de Sandomierz et le poste d'Opatowice, avec un rayon convenable comme tête de pont sur la rive gauche du fleuve. Gette transaction restera à jamais secrète entre les deux cours, mais pourra de part et d'autre être communiquée au seul cabinet prussien. » La conséquence de cette manière d'agir, explique Metternich à Hardenberg, va être l'aveu aux autorités polonaises que 1 Autriche ne peut plus les protéger. Elles auront donc le choix, ou « de se dissoudre, si elles veulent rester dans le Duché, ou bien de traverser les États autrichiens pour aller gagner tel point de l'Allemagne qu'elles voudraient choisir " . La troupe, ajoutait Metternich, « ne pourra, d après un principe invariablement établi chez nous, toucher et traverser notre territoire que désarmée » . Le ministre complétait ses instructions par celles-ci : « Vous pourrez confier sous le sceau du secret à Sa Majesté Impériale, que nous ferons filer sur-le-champ le corps d'armée qui quitte la rive gauche de la Vistule, en Bohême où il joindra l'armée qui dans ce moment se forme dans ce royaume (1). "
(1) Metternich à Lebzeltern, 23 mars, n« 2. (H. H. S. A. 7, Russiand,
258 L'INTERVENTIOIN DE L'AUTIUCHE
Ainsi, les troupes autrichiennes vont se concentrer en Bohême, dans cette région qui s'avance comme un coin en Allemagne. Cette résolution est grave, ces confidences ne le sont pas moins, car elles engagent la conduite future de TAutriche.
Cependant le Tzar avait été à Breslau. Dans les conversations qu'il avait eues avec le roi Frédéric-Guillaume, et avec le chancelier baron Hardenberg, de nombreuses questions avaient été traitées, et la ligne de conduite politique des deux alliés s'était [)récisée. Aussi à peine rentré à Kalish avait-il repris ses entretiens avec Lebzeltern ; ce dernier avait reçu ainsi un écho des conversations de Breslau et pouvait en donner un aperçu à sa cour. Le but (le la guerre, lui avail-on dit, était l'établissement d'une barrière contre la prépondérance Irançaise, et cette barrière résultait de la réintégration de l'Autriche dans son ancien état de force et d'indépendance, de la rentrée en possession par la Prusse des provinces qu'elle avait eues avant 1800, et de l'atïranchissement de l'Allemagne du joug de Napoléon. Cette triple base était cousidérée par la Russie et par la Prusse comme une condition sine qua non de la paix ; Lebzeltern notait qu'il n'était question ni de la Hollande, ni de l'Italie, ni des villes hanséafiques; il pensait que la rapidité de la marche des événements avait empêché les alliés de se mettre d accord sur ces points avec l'Anjjleterre. Quant à lui personnellement, il faisait sa\oir qu'il était très embarrassé; car on lui demandait sans cesse la manière de voir de l'Autricbe, et comme il n avait aucunes données, il ne savait qiie répondre; il était d aulant plus embarrassé de le faire, que les dépêches de Stackelberg et de Humbold à leurs gouvernements semblaient indifjuer une évolution de la cour de Vienne. Il demandait donc des instructions, et surtout l'envoi d'un ministre n distingué et versé dans les
Weisungtn fiir Lebzeltern) — O.nckkn, II, 201-202. Ce dernier cilo il'apn's les papiers de Hardenberg. Il y a des différences entre les deux textes.
affaires... ; le moment était urgent» . Les dispositions de la Russie étaient excellentes, concluait-il, le Tzar et son entourage étaient animés du meilleur esprit, ces dispositions ne dureraient peut-être pas ; il fallait en profiter (1) .
C'était surtout après la parade, à la promenade, le soir après le diner, que ces conversations entre le Tzar et Lebzellern avaient lieu; car la société de Tenvoyé autrichien plaisait à Alexandre, il le recherchait, le trouvant vif, toujours prêt à la discussion, aimable et enjoué (2). Le 27, TEmpereur le rencontre par hasard à la promenade, et l'aborde lamilièrement.
(i L'Autriche, déclare-t-il ce jour-là, est invitée à entrer immédiatement en possession des pays qui lui ont été ravis pai- plu.^ieurs paix désastreuses, et à Iraier elle-même les liiiiiles qui seraient à sa convenance. " Il s'engage de nouveau à ne point poser les armes, tant qu'elle n'aura point retrouvé son ancienne foice et son ancienne splendeur. Puis l'Empereur, de sa voix douce et traînante, reprend tous les arguments qu'il a déjà dévelop|)és si souvent ; il l'ait iemar(|uer son désintéressement; il récapitule les forces russes: il rappelle à Lebzellern l'enthousiasme des peuples; il répète que c'est de l'Autriche seule que dé|)end « la paix, ou la paix par la guerre» ; il insiste longuement sur ce point, sur l'importance du moment, sur les pertes de temps. Et l'Autrichien, gagné par ces déclarations franches, par l'affabilité du Tzar, est convaincu : « Ce sont les points de vue de l'empereur Alexandre ariiculés avec une effusion de cœur, qui ne laisse pas de doute sur leur sincérilé.. . ; l'on ne peut disconvenir qu'il y a la plus grande justesse dans ses raisonnements...; ils sont dictés par le ton général, par sa propre attitude..., par les plus heureuses dispositions envers l'Autriche... .i ai cru devoir rapportera Votre Excellence cet entretien, où j'ai été, je 1 avoue, plus salis-
(1) Leijzeltern à Mitterniih, 22 mars, n"' B et G. (H. H. S. A. 13, Ruseland, Heridite von Lebzellern, 1813; III-V.j
(2) llnd., 12 mars, n" B. (Id.)
fait que jamais des principes et des sentiments de l'empereur Alexandre. » Ce souverain d'ailleurs n'est plus aussi léger qu'autrefois : " Il travaille seul, il donne à tout une impulsion forte et uniforme, il a pris beaucoup de confiance en lui-même..., il a changé bien avantageusement dans la façon de traiter les affaires, et les plus beaux résultats doivent en être espérés (1) . »
Sur ces entrefaites, les instructions du 23 mars arrivent à Kalish; Lebzeltern en donne lecture à l'Empereur et à Nesselrode; ceux-ci, tout en les approuvant, voient avec tristesse la marche de la cour de Vienne; sa manière de procéder à l'égard de la France va provoquer des explications, et il en résultera des pertes de temps; pourquoi donc l'Autriche se refuse-t-elle à prendre possession de ses anciens États? Les forces qu'elle a sous les armes ne sont-elles pas plus que suffisantes pour cela? Le Tzar ne doute pas de l'Autriche, mais cette dernière fait tout pour exciter sa méfiance; pourtant, conclut Lebzeltern, tout ce malentendu se dissipera de lui-même : » je suis tranquille à cet égard (2) » .
Par contre, les Russes approuvent la conduite que Metternich propose de tenir vis-à-vis des cours de l'Allemagne, ils veulent cependant y apporter quelques modifications. S'inspirant du désir de la Prusse, ils reprennent l'idée du partage de l'Allemagne, en Allemagne du Sud et en Allemagne du Nord; ils se réservent l'Allemagne du Nord, et abandonnent à l'Autriche celle du Sud. Ils lui laissent carte blanche dans cette zone. Le Tzar propose « même à l'Empereur d'Autriche de faire lui-même au nom des alliés les démarches qu'il croirait conformes aux intérêts communs prés des cours du Midi de l'Allemagne; enfin l'empereur Alexandre offre à Sa Majesté, continue Lebzeltern, de signer les actes ou pièces qu'elle
(1) Lebzeltern à Metternich, 30 mars, n' A. (H. H. S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-IV.)
(2) Lebzeltern à Metternich, 30 mars, n» B. (H. H. S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-IV.)
LES PKOGRES DE L'INTERVENTION 26i
lui enverrait rédigées, et qu'elle voudrait soumettre aux cours précitées. Ainsi, monsieur le comte, il reste au choix de notre souverain d'agir lui-même près d elles, ou de faire ag^ir les alliés. Certes une pareille marche de leur part est de nature à nous inspirer la confiance la plus étendue (1) . »
Le Tzar approuve également la manière dont l'Autriche propose de trancher la question du corps polonais; aussi Lebzeltern rédige-t-il à ce sujet une note qui reproduit textuellement les principaux passages de la dépêche de Metternich. Cette note, signée par Nesselrode, doit avoir la valeur d'une convention. Au texte du ministre, il est simplement ajouté que « la dénonciation de l'armistice aura lieu vers les premiers jours d'avril (nouveau style), et que les forces russes s'avanceront en nombre au moins égal à celui des forces autrichiennes, c'est-àdire 30 000 hommes (2). »
Ainsi, par son opiniâtreté Metternich impose à la Russie sa manière de voir; malgré ses désirs, sa tendance à précipiter les événements, le Tzar est obligé de l'accepter. L'intervention prend son entier développement.
(1) Lebzeltern à Metternich, ,30 mars, n" E. (H. H. S. A. 1,3, Russland, Berichte von Lebzeltern, J813; III-IV.) Au sujet du partage de l'Ailemagne Toir chap. m, page 88. Ce partagede rAIleiuagne que Metternich avaitaccepté au mois de janvier, il semble en mars l'avoir abandonné; car le 14 avril, il écrit à Esterhazy : «S. M. I. ne souffrira jamais un protectorat prussien sur l'Allemagne, et les vues surannées du partage de l'Allemagne en Nord et en Sud seraient tout aussi inadmissibles. Éloigné de toutes vues secondaires, l'Empereur ne désire que la parfaite indépendance des Etats allemands, et Sa Majesté ne se chargerait jamais d'une influence sur ces mêmes Etats qu'autant qu'ils lui en témoigneraient le désir. » Ainsi en repoussant le protectorat prussien, l'Autriche n'admet pas le sien; elle repousse de même toute division en zones d'influence; mais Onckes (I, 358) fait remarquer, à ce propos, que par le fait même des choses, la puissance la plus forte allait fatalement exercer une influence : cette influence serait
donc une influence autrichienne.
(2) Lebzeltern à Metternich, 30 mars, n" C et annexe. (Id. — Publié par Oncken, II, 204.)
262 1/IKTEKVENTION DE 1/AUTlUCHE
Vers la fin de janvier, le jjénéral Walzdorf était arrivé à Vienne, chargée par la cour de Saxe d'affirmer latta- (;henient de son Roi au système français. Depuis son érection en royaume et racqulsltlon du grand-duché de Varsovie, la Saxe espérait devenir une puissance de premier ordre; elle se flattait de remplacer la Prusse dans le plan " de système fédératif de l'Allemagne du iSord » conçu par le chancelier prussien Haugewitz. Dès 1810 son ministre Senfft avait écrit : a Sans être une grande puissance, il me semble cependant qu'il ne saurait y avoir dans ce moment aucune grande combinaison politique, dans laquelle notre avenir ne dût former un point essentiel. " Et avec beaucoup de mépris il s écriait : « Que deviendra le corps pourri qui étend encore autour de nous ses membres en dissolution? » et par ce corps pourri il entendait la Prusse qu'il jugeait incapable de se relever des « hontes de 1806 (1) » .
Ces rêves de g^randeur ne pouvaient être satisfaits que par une alliance intime avec la France; aussi la Saxe était-elle fortement attachée au système français. Les instructions emportées par Watzdorf à Vienne étalent conçues dans ce sen.,. Senfft avoue dans ses mémoires qu'il ne doutait pas un seul Instant du triomphe de Napoléon; en mettant les choses au pire, il admettait tout au plus la fin de la domination française sur l'Allemagne; jamais il n'eût mis en doute que la France ne fût devenue incapable de soutenir ses alliés (2j.
Cette confiance était d'ailleurs soutenue par les nouvelles qui arrivaient de Paris, et qui annonçaient les
(i) Oncke>-, II, 235.
(2) Sesift, Mémoires, 190.
armements considérables de Napoléon, et le mouvement national qui d'après les rapports officiels se manifestait dans toute Tétendue du grand empire.
Cependant, contrairement à toutes les prévisions, les restes de la Grande Armée sous le commandement du prince Eugène continuaient à battre en retraite, tandis que les Russes s'avançaient de plus en plus. Les calculs de Senfft allaient-ils être en défaut? Aussitôt à la confiance absolue succédait l'abattement général. " Les dernières nouvelles, notait le prince Esterhazy envoyé d'Autriche à Dresde, causent grande alarme à la cour. On y fait ses paquets, avant fait demander à Paris où l'on de\ait se rendre en cas de besoin fl . » Et, quelques jours plus tard, il annonçait que le Roi avait donné l'ordre « de se tenir prêt à pouvoir partir dans les vingt-quatre heures en cas de besoin (2) » .
D'ailleurs, les nouvelles que VVatzdorf transniettaient de Vienne étaient peu propres à lui faire reprendre courage. Sans doute l'Autriche pensait à la paix, mais elle la jugeait si difficile à faire » que le comte de Metternich ma fait l honneur de me dire, écrivait Walzdorf, que Sa Majesté l'Empereur, désirant vivement la paix pour le bonheur du continent, ne s'était cependant pas permis d'articuler une seule fois qu'il l'espérait " . Il est vrai qu'à côté de cette note peu rassurante, Metternich certifiait « la constance de la marche politique de l'Autriche en faveur de la France » , et ^Yatzdorf terminait sa dépêche en assurant que, même dans le cas où la France refuserait la paix, » l'Autriche ne se déclarerait jamais contre elle (3 " .
Quelques jours plus tard (le 10), lenvoyé saxon était reçu par l'Empereur. Celui-ci lui avant demandé si le Roi de Saxe avait pris une détermination pour le cas où il
(i) Esteihazv à Metternich, Î2 jan\icr. (11. H. S. A. 7, Saclisen, Beiichte von Esterhazy, 1813: M II.)
(2) Ibid., 31 janvier. (Id.)
(3) Watzdorf à Senfft, 6 février. (Oncken. IL 238 )
264 L'INTERVEINTION DE L'AUTHICHE
serait obligée de quitter ses États, VVatzdorf avait répondu qu'il ne savait rien de précis à ce sujet, mais qu'il supposait que le Roi resterait à Dresde aussi longtemps que possible, et qu'en cas d'abandon de cette ville, il se dirigerait vraisemblablement par Plauen sur Bayreuth. L'Empereur lui avait alors annoncé, qu il allait inviter son maître à venir dans ses États, puis il avait parlé du corps saxon, des pertes qu'il avait éprouvées, et de la nécessité d une convention. « Le Roi de Naples, avait déclaré l'Empereur, aurait donné l'ordre au prince Schwarzenberg de tâcher de conclure une convention de suspension d hostilités avec les Russes, et d'y comprendre le VIL corps » ; mais, avait-il ajouté : « il n'était pas informé encore à quel point cette négociation du prince Schwarzenberg aura réussi (1) " . Comme complément à ces confidences de son maître, Metternich tenait Esterhazy au courant des démarches que l'Autriche faisait pour la paix, ainsi que des missions de Wessenberg et de Lebzeltern (2).
Mais ces ouvertures n'étaient pas comprises par la cour de Dresde. La Pologne absorbait entièrement Senfft ; plus que jamais il était convaincu que la possession du Grand- Duché pouvait seule justifier la prétention de la Saxe de devenir une grande puissance; aussi le 12 février faisaitil demander à l'Autriche comment elle envisageait la question polonaise dans son plan de pacification générale, et le 15 insistait-il à ce sujet d'une manière toute particulière. Senfft eût voulu que l'Autriche se déclarât contre la Russie et la Prusse qui menaçaient de détruire l'ordre existant dans l'Allemagne du Nord : " La cour de Vienne peut surtout influer sur la décision de la Prusse et sur la marche même de la Russie vis-à-vis de cette puissance; il est vivement à désirer qu'elle le fasse, en employant tout le poids de son crédit et de sa puissance à empêcher que la Prusse entraînée ne vienne ajouter en
(1) Watzdorf à Senfft, 6 février (déjà cité).
(2) Metternich à Esterhazy, 17 février. (H. H. S. A. 7, Sachsen, Weisungen an Esterliazy, 1813.)
LES PROGRES DE L'I IN TER V ENTl ON 265
ce moment à la prépondérance de la Russie, et accabler la Saxe elle Nord de l'Allemagne (1). »
Ainsi la Saxe considérait l'Autriche comme un mur contre lequel devait venir se briser l'élan des cosaques.
Sur ces entrefaites, des nouvelles de moins en moins rassurantes arrivaient du théâtre de la guerre; aussi la cour de Dresde était-elle de plus en plus dans l'inquiétude, et le prince Esterhazy ne se gênait pas pour exploiter cette situation. Le perspicace chargé d'aflaires d'Autriche s'était vite aperçu qu'il ne parviendrait pas à gagner directement Senfft à sa cause, puisque les derniers événements n'avaient pu abattre sa confiance, et qu'en ces jours-là encore le ministre écrivait à Watzdorf : » La Saxe doit bien faire sentir à Vienne que les événements quelque désastreux qu'ils puissent être, ne la feront jamais dévier du système qu'elle a adopté, et qu'elle ne se prêtera à aucun arrangement qui puisse répandre le moindre doute sur son dévouement inébranlable à l'empereur Napoléon (2). v Aussi Esterhazy cherchait-il à se ménager des intelligences auprès du Roi. Il réussit à capter la confiance du comte Marcolini qui «jouissait d'une influence directe et positive » . Ce dernier, tout en causant, demanda un jour à l'envoyé autrichien, si l'Kmpereur d'Autriche, bien que n'étant plus Empereur d'Allemagne, ne ferait rien pour l'Allemagne. 11 ne cachait pas que les mouvements populaires dans le Nord et surtout en Prusse lui faisaient peur : » Si cet esprit d'insubordination, disait-il, gagne, tout est perdu, puisqu'il en naîtra une anarchie complète qui est le plus grand des malheurs. Ne serait-il donc pas possible que l'Empereur d'Autriche nous en garantît? » L'Empereur est le seul qui puisse sauver l'Europe, arrêter les Russes, et exposer à Napoléon le véritable état des choses. C'était aller au-devant des désirs d'Esterhazy. En notant cette conversation, l'envoyé
(1) Senfft à Watzdorf, 15 février. (Oncken, II, 240.)
(2) Otto à Bassano, Vienne, 23 février. (A. E. Autriche, 394.)
266 L'IMTERVENTION DE L'AUTRICHE
autrichien écrivait : « Dans le courant de la conversation il était facile d'apercevoir deux points saillants qui dominaient pour ainsi dire tout le reste : 1° la crainte de Tennemi et surtout des mouvements populaires; 2" le désir de se rapprocher de l'Autriche pour éviter ces maux. » Quelques jours plus tard, Marcolini ayant revu Esterhazy, lui apprenait que le Roi quitterait Dresde dès que l'ennemi aurait mis le pied sur le territoire saxon, et que le projet proposé par quelques conseillers d'aller à Tœplitz n'avait pas été adopté, parce qu'en l'acceptant le Roi craignait de déplaire à la France; il lui disait encore que, d'accord avec le Roi de Bavière, la cour se retirerait à Plauen et ensuite à Bayreuth, à moins que l'Empereur d'Autriche n'invitât son maître à se rendre dans ses États; et à ce propos Marcolini faisait entendre à l'envoyé autrichien qu'on désirerait cette invitation. Tout heureux, Esterhazy saisit cette occasion pour exposer le mécanisme de l'intervention de l'Autriche; il assura que, n'ayant rien «à craindre pour ses propres intérêts, elle était prête à faire valoir les formes et les avantagées de sa position en faveur des opprimés, qu'elle prendrait sûrement en considération les intérêts de la Saxe, si celle-ci s'adressait à elle avec confiance « . Il certifia que « la Russie ne nourrissait pas des dispositions favorables pour la Saxe » , parce qu'elle lui reprochait d'avoir " embrassé avec trop de chaleur la cause de la France » , et d'avoir mis une animosité exagérée dans ses relations avec elle. La proclamation du Roi de Saxe aux Polonais n'en était-elle pas d ailleurs une preuve (1) ? Évidemment les faits reprochés étaient sans excuse, et le comie Marcolini garda quelque temps le silence, mais il reprit bientôt : « Souvent nous aurions du avoir plus de mesure, plus de retenue, et ne
(1) « INon, 1 ennemi n'aura pas foulé impunément le territoire sacré de la patrie : les troupes de nos alliés, vos frères les Saxons vont combattre pour vous avec cette valeur dont vous avez déjà été les témoins; vos braves légions marclieront de nouveau en avant. Vos guerriers n'auront pas versé en vain leur sang pour la Patrie. » — Proclamation du 21 janvier. (A. E. Pologne, 333.)
LES PROGKES DE l/IMEll VEN T I 0 N 267
pas nous mettre en avant comme nous l'avons fait, je Tai même souvent dit au Roi, mais cela n'a ser\i à rien. Cependant si on croit que c'est spontanément et de notre propre aveu que nous avons agi, on nous lait tort : ce n'était que l'effet de la crainte, nous n'étions que de pauvres esclaves forcés de suivre la loi qu'on nous imposait. " Et puis il s'anima. « Ce Duché [de Varsoviej nous a toujours coûté très considérablement. C'est une véritable pomme de discorde, et par malheur le Roi a un faible pour cette nation, qui s'explique par dillérentes circonstances : d'abord par le souvenir que ses ancêtres avaient déjà été rois de Pologne, et que déjà dans son éducation on a nourri le même espoir, puis par une certaine prédilection qu'il a pour les choses difficiles, et l'amour-propre qu'il a de réussir à organiser d'une manière stable et solide un pays qui ne l'avait jamais été jusqu'ici ; et puis la religion v entre également pour quelque chose. Cependant il sera toujours prêt à concilier ses intérêts avec le reste de ses devoirs. " Revenant sur la fameuse proclamation, il ajouta : u Quant à cette proclamation, je vous avoue qu'il y a des expressions déplacées ; mais que voulez-vous? Est-ce nous qui ordonnons, ou est-ce qu'on nous ordonne? On l'a envoyée toute faite de Paris (l). »> L'animosité pour les Russes n'existe pas : " Entendez-vous dire du mal des Russes? » Tout ce que Ton a fait, on ne pouvait pas se dispenser de le faire. « Nous ne pouvons pas nous refuser à tenir nos engagements vis-à-vis de la France, car sans cela on nous y forcerait, mais vous voyez que nous ne nous pressons pas, d'ailleurs cela finira de soi-même, car nous ne sommes plus en état de les tenir. » Cet aveu échappé, Marcolini reprit aussitôtgravement : « Je vous promets que nos relations avec l'Autriche deviendront meilleures, je l'ai toujours désiré, et j'espère qu'on en verra bientôt les effets. « Cette conversation laissa beaucoup d'espoir à Esterhazy;
(i) D'après les Mémoires de Sesfft, c'était le Roi lui-inénie qui en avait pris l'initiative (i92).
268 L'IINTERVEINTION DE L'AUTRICHE
il compara la situation actuelle de la Saxe à celle de 1806, et conclut qu'en 1813 comme en 1806, les motifs qui faisaient agir la Saxe étaient les mêmes, la peur d'une part et le désir de sa propre conservation de l'autre; il ne lui sembla donc pas impossible de l'amener à un changement de système (1).
Sur ces entrefaites, la nouvelle de la malheureuse affaire de Kalish était arrivée à Dresde, on y avait appris que le général Nostitz et le régiment du prince Antoine avaient été faits prisonniers, que le détachement du général Gablentz avait été séparé du reste du corps saxon (2) ; il fallait donc s'entendre avec l'Autriche pour régler le sort de ces troupes, ainsi que celui du corps polonais.
En conséquence Watzdorf est chargé de demander que ces troupes " puissent rentrer en Galicie pour éviter de tomber entre les mains des Russes " . Metternich, en coquetterie avec la Saxe depuis les derniers pourparlers, donne à son envoyé l'assurance que le général Frimont va se mettre en rapport avec les Saxons et les Polonais, et que les uns et les autres seront considérés « comme immédiatement placés sous la protection de Sa Majesté» ; il lui assure même que, si le Roi veut faire rentrer immédiatement ses troupes en Saxe pour reconstituer son contingent, elles « pourront passer par journées d'étapes par la Moravie et la Bohême, jusqu'au lieu de leur destination (3) » . Ainsi la lortune favorise Metternich, la Saxe se jette dans ses bras.
(1) Esterhazy à Metternich, 17 février, réservé, (H. H. S. A. 57, Sachsen, Berichte von Esterhazy, 1813; I-III. — Oncken, II, 243.)
(2) Après la bataille, Gablentz avait voulu marcher sur Trojanow pour rejoindre Reynier par Olabok. A Trojanow, la rivière par suite du dégel étant devenue infranchissable, il avait marché sur Opatowek et Brezeziny. Après un repos de deux heures accordé à ses troupes, il était reparti dans la direction de Grabow, et comptait rejoindre le VIP corps par la Silésie. A Schildberg pendant la marche, il avait reçu un ordre de Reynier lui prescrivant de rejoindre les Polonais à Skolnik ou les Autrichiens à Radomsko : aussi le 18 était-il à Gzentoschau. (A. G. Correspondance, 1813; II. — OsTEN Sackes, I, 232. — Rebocl, II, 30.)
(3) Otto à Bassano, 23 février. — Ici. 9'' du soir (A. E. Autriche, 394.)
Tandis que ces conversations avaient lieu à Vienne, la nouvelle de l'entrée des cosaques sur le territoire saxon s'était répandue à Dresde. On l'avait apprise le 24 au soir par un officier prisonnier, renvoyé à dessein. Le 25 au matin, le vieux Roi pacifique, troublé par tout ce bruit, voyant ses États envahis, avait perdu la tête; il était parti pour Plauen sous l'escorte d'un corps d'infanterie. Le départ avait été si précipité, qu'il n'emmenait avec lui qu'une partie de son entourage, « qui ressemblait fort à la cour endormie et surannée de la Belle au Bois Dormant (1) » ; l'affolement avait été si grand, qu'on avait déménagé les palais royaux; des objets précieux, des toiles du musée étaient partis pour Kœnigstein sur la frontière de Bohême (2) .
En quittant sa capitale, Frédéric-Auguste adressait à son peuple une proclamation qui ressemblait fort à un testament. Après avoir déclaré qu'il restait fidèle à ses « engagements et traités » , il faisait savoir que, comptant sur l'appui de son allié, il se « fiait à la fidélité, la persévérance, et la tranquillité de ses sujets " . Il nommait en même temps une commission de quatre membres qui devait administrer le royaume pendant son absence (3).
Les cosaques qui avaient causé tout cet affolement n'étaient qu'une pointe d'avant-garde des Russes; ceux-ci poursuivaient leur mouvement offensif, tandis que les Français continuaient leur retraite. Eugène prenait position derrière l'Elbe, et Reynier occupait Dresde. A peine arrivé dans cette ville, le général français avait pris quelques mesures pour défendre la place, il avait ordonné de miner le pont sur l'Elbe pour la protéger contre un coup de main de la cavalerie. Mais, dès que cette nouvelle s'était répandue à Dresde, le peuple s'était porté autour du vieux pont; il avait entouré les travailleurs, leur avait
(2) Serra à Bassano, 18 février. (A. E. Saxe, 83.) — Esterhazy à Melternich, 22 février. (H. H. S. A. 57, Sachsen, Bericbte von Esterhazy, 1813; I-IIl.)
(3) Moniteur du 18 mars.
270 L'INTERVEiSTlON DE L'AUTHICHE
arraché leurs outils aux cris de : « Vive Alexandre, vivent les Russes! Les Français, les oppresseurs hors la Saxe, hors rAllemagne! » et s'était dirigé devant la demeure de Reynier dont il avait brisé les vitres (l) .
Une mesure aussi impopulaire irritait les Saxons. De toutes parts, on murmurait contre les Français et le mécontentement était gfénéral. Les échos en arrivaient jusqu'au Roi. l'rédéric-Aujjuste, paternel et digne, d'une reli-nosilé minutieuse, n'eût désiré d'autregloire que celle de se concilier TafFeclion et le respect de ses peuples; malheureusement, par une ironie cruelle, le hasard l'avait placé à une de ces époques on, au lieu d'un homme passif, il eut fallu un homme d'action; aussi était-il porté aux tâtonnements et aux demi-mesures, étouffant sous des proteslalious de dévouement les scrupules de sa conscience, et essayant de concilier ses devoirs absolument opposés d'allié et de roi.
Aussi, tout en laissant ses troupes incorporées au ViP corps, il ne se hâtait pas de satisfaire aux demandes nouvelles de l'iunpereur relatives à l'armement de la place de Torgau, et à la « réunion d'un corps d'observation destiné à couvrir la Saxe contre les troupes légères de l'ennemi, et à manœuvrer sous la protection de Glogau (2) " . Tout en nommant, le 2G février, gouverneur de Torgau, un otficier très brillant et très capable, le général-lieutenant baron de Thielmann, tout en le chargeant en même temps de réorganiser l'armée saxonne, tout en prescrivant de compléter les approvisionnements de cette place, et en promettant à Napoléon pour le mois de mars » 7 000 hommes et 2 000 chevaux (3) » , il ne prenait aucune mesure pour assurer l'exécution de ses
(1) Hullelin de police, 19 mars. (A. IN., A. F. IV, 152G.) — Coirespondance du Vice-Hoi, Leipzic, 12 mars. (A. N., A. F. IV, 1651.) — I5cynier au Vicc-lloi, 3 mai-s, 12 mars. — Pétition des habitants de Dresde. (A. (1. Conespoiidance, 1813; III.) — Otto à Bassano, 12 mars. (A E. Saxe, 83.)
(2) Napoléon au Roi de Saxe, 22 janvier. (Correspondance, 19481.) — Correspondance de Serra. (A. E. Saxe, 83.)
(3) Napoléon à Eujjène-Napoléon, 15 février. [^Correspondance, 19583.)
ordres, et faisait même venir à Plauen pour sa garde toute la cavalerie qui était disponible (1); il faisait répondre par Thielmann à l'ordonnateur en chef des armées, qui avait envoyé un commissaire pour inspecter les approvisionnements de Torgau, que cette inspection était inutile, et que la parole du Roi devait suffire (2j .
Il allait plus loin encore dans ses demi-mesures. Après le départ de Davout de Dresde, le 14 mars, à la suite d'un ordre du Vice-Roi inspiré par l'Empereur, et dont la première conséquence avait été de faire sauter le pont de Dresde, il avait ordonné au {jénéral Lecoq, commandant les troupes saxonnes incorporées au VIP corps, de se replier sur Torgau en prétextant une réorg^anisation de ses réjjiments. Le résultat de ce mou\'ement avait été de détruire ce qui restait du VIP corps, et de ne laisser pour défendre Dresde que Durutte avec i 194 hommes et 30 canons. C'était presque une défection, car avec de tels effectifs Durulte ne pouvait qu'abandonner la capitale (3).
Le Roi, il est vrai, alléguait que, depuis que les Français avaient fait sauter le pont, il était persuadé qu'ils ne
(i) Le 27 février. 2 escadrons du régiment des cuirassiers gardes du corps partaient rejoindre le Roi; quelques jours plus tard les deux autres escadrons suivaient la niènie direction ainsi que le régiment des cuirassiers de Zastrow, une batterie à cheval, et quelques dépots : soit 2 300 hommes (Hoi.- LEBEs). «Le Roi de Saxe veut garder ces troupes auprès de lui. « (A. N , A. F. IV, l()5i )
(2) Serra à Bassano, 19 mars (A. E Saxe, 83 )
(3) A son arrivée sur l'Elbe le Vice-Roi avait organisé la défense de celle ligne; il avait placé le secteur Torgau-Bohême sous le 'commandement du maréchal Davout. Ce dernier était arrivé à Dresde le 13, avec la division Gérard du XI* corps et la brigade Pouchclon du X° ; au reçu de la lettre du 15 mars de l'Empereur prescrivant la défense de Magdebourg plutôt que celle de Dresde, Davout était parti pour Magdebourg avec la brigade Pouchclon, la division Gérard était allée rejoindre à Wittenberg le corps de Grenier, et la division polonaise Dombrowski le corps de Victor à l'aile gauche; de sorte qu'il n'était resté à Dresde que le VII* corps. Sesfft dans ses Mémoires (i.09) prétend que le retrait des troupes saxonnes était une protestation contre la destruction du pont, mais que Lecoq en se retirant
u devait continuera prêter son concours aux troupes alliées pour la défense de la ligne de l'Elbe entre cette place et Meissen ». L'Empereur {Corr. 19769) blâma qu'on ait fait sauté le pont si vite.
voulaient pas défendre Dresde; aussi avait-il jugé nécessaire de renforcer la garnison de Torgau, au lieu de laisser ses troupes abandonner la Saxe pour aller manœuvrer dans le Nord.
Il était cependant évident que tous ces incidents devaient faire naître de la méfiance à Paris, et y provoquer un mouvement d'impatience.
Sur ces entrefaites, Esterhazy arrivait le 12 à Plauen avec une lettre de l'Empereur d'Autriche, invitant le Roi à se rendre à Prague. Il avait en outre reçu pour instructions d'exposer à la cour de Saxe la nécessité de la paix, et de lui demander de s'associer aux démarches autrichiennes {!). A peine arrivé, Esterhazy eut des entretiens avec Senfft et Marcolini. Le lendemain, il fut reçu par le Roi. Frédéric-Auguste accueillit avec bienveillance l'Autrichien, mais quand ce dernier eut déclaré que son maître voulait la paix, le Roi l'interrompit, disant que la paix était un bien pour l'humanité, qu'elle était le but qu'on devait toujours poursuivre même en faisant la guerre, et que l'Autriche était en situation de procurer une bonne paix.
En sortant de chez le Roi, Esterhazy se rendit chez le ministre. Celui-ci lui avoua que la démarche autrichienne, à laquelle on demandait à la Saxe de s'associer, ne pouvait être entreprise qu'avec une foule de ménagements. « Il était difficile, dit-il, de l'énoncer sans se compromettre, et sans donner de l'ombrage. — Mais, repartit l'Autrichien, pourquoi ne pas dire que l'on souffre quand on souffre?... Pourquoi ne pas tenir le langage de la vérité?» Jugeant cette conversation prématurée, et pris au dépourvu, Senfft congédia Esterhazy, tout en lui donnant rendez-vous pour le soir.
Le soir le ministre reprenait le thème de l'après-midi : la Saxe était vis-à-vis de la France dans une situation toute
(I) L'Empereur d'Autriche au Roi de Saxe, 2 mars. — Metternich à Esterhazy, 3 mars (H. H. S. A. 57, Sachsen, Weisungen an Verschiedenen.)
particulière, car la France était la seule puissance « qui lui eût garanti son état politique actuel; » aussi devaitelle éviter d'ébranler la confiance que la France avait en elle, avant d'avoir obtenu du côté opposé des g^aranties aussi sûres. « Voulez-vous prendre un intérêt réel à notre situation, rassurez- nous d'une manière prononcée à cet égard, et nous ferons plus que seconder vos vœux. » Esterhazy avait déduit de cette première partie de son entretien que la Saxe désirait une garantie de ses possessions sur la base du siaiu quo anie bellum, ou tout au moins la reconnaissance de cette base comme base de compensation. Il avait donc répondu qu'il était évident que la Saxe avait besoin de ménagements, mais qu'il n'était pas douteux que, si son maître prenait à cœur les intérêts saxons, il les détendrait jusqu'au bout. Puis il avait continué : « Analysons la nature des intérêts qui doivent vous être les plus chers. Vous conviendrez qu'il y en a qui doivent être mis en première classe, d'autres qui ne sont que secondaires,... les premiers comprennent ceux de la Saxe, les seconds ceux du Grand-Duché. Je vous garantis, quoique assurément je n'ai aucune autorisation particulière à cet égard, la sécurité la plus complète et la plus absolue pour tout ce qui regarde les premiers, je ne saurais en dire autant pour les seconds, n'ayant aucune base fixe je ne puis former que des conjectures plus ou moins vagues. L'existence même de cet État est encore si précaire, son avenir si incertain, qu'il me paraît difficile de prononcer avec une espèce de sécurité sur son sort futur. " Esterhazy concluait que, la Pologne lui paraissant devoir être la source de tant de difficultés, il faudrait un jour ou l'autre trancher ce nœud gordien, si on ne pouvait parvenir à le dénouer.
Cette conversation avait duré une heure et demie. En congédiant l'envoyé autrichien, Senfft lui déclarait que, venant de parler à cœur ouvert, il ne lui restait plus rien à dire : •« Avouez que vous m'avez cru bien Français? « Un moment décontenancé par cette question, Esterhazy
274 I/INTEEIVENTION DE l.'ACTHICHE
avait vite repris son sanjj-froid, et avait répondu : « Je ne dispute jamais sur les goûts, pourvu qu'ils s'accordent avec les devoirs. Quant à moi, je suis Autrichien dans rànic par goût et par devoir (l). "
Quelques jours après cet entretien, Frédéric-Auguste faisait savoir à INapoléon qu'il ne pouvait se rendre ni à Mayence, ni à Francfort comme l'Empereur le lui avait demandé. 11 protestait en même temps contre la destruction du pont de Dresde, et ne répondait pas aux demandes de l'Empereur ainsi qu'à celles du Vice-Roi au sujet de la cavalerie : " On va se retourner de plus en plus vers nous, concluait Fsterhazy, si nous le voulons, mais je ne puis pas cacher à Votre Excellence qu'il n'y a pas de temps à perdre, car plus taid pourrait être trop tard (2) . »
Le dimanche 28 février, le comte de Narbonne avait prêté serment entre les mains de lEmpereur, comme ambassadeur, et s'apprêtait à partir (3). Ce n'était pas de gaîté de cœur qu'il ^e rendait à Vienne, car il savait que la situation était délicate et pleine d'imprévus. 11 partait avec tristesse, aussi avait-il dit dans son entourage : « quand les médecins désespèrent, on envoie les charlatans (4) » . Malheureusement s'il était un peu charlatan, il n'était pas celui qui eût pu sauver la situation.
Louis de Narbonne était né en Italie dans le palais d'une des filles de Louis XV. Élevé à Versailles, à la cour,
(1) Estcriiazy à Metternich, i5 mars. (Il 11. S. A. 57, Sachsen, Hciichte von Esterhazy, 1813; 1-1(1 )
(2) Esterhazy à Metternich, 15 mars (Oncken, II, 253 )
(3) Moniteur, 1" et 2 mars.
(4) C.\sïELi.ANK, Journal, I, 222. — Vili.emais {Narbonne) déclare que ce dernier n'a jamais tenu ce propos.
LES PROGiniS DE L'I NTEH VENTION 275
son mariage avec une Montalivet lui avait fait fréquenter les salons de rop[)osition, ceux de Turbot et de Necker; il y avait coudoyé des savants et des littérateurs, des philosophes et des orateurs. A ces contacts, il était devenu éclectique et libéral, généreux et enthousiaste, frivole et sceptifjue. Colonel d'un régiment et chevalier d'honneur de Mesdames tantes du Roi, il les avait accompagnées dans leur fuite hors de France; ministre de la guerre pendant la Législative, il avait présidé à l'organisation de trois armées; décrétiî d'accusation, il était parvenu à fuir en Angleterre d'abord, en Suisse ensuite, et là il avait connu les heures dures de l'émigration. Rentré en France, les nombreux amis qu'il avait su s'y conserver avaient imploré pour lui. Son grade de général lui avait été rendu, et, après quelques missions à l'étranger, il avait été attaché à la personne de l'Empereur avec le titre d'aide de camp. Telle avait été la vie mouvementée et agitée de celui que Napoléon envoyait comme ambassadeur en Autriche. Beau et séduisant, d'une politesse excessive, homme du monde impeccable, il avait su garder l'élégance raffinée et les manières de la société du dix-huitième siècle. Brillant et versatile, fastueux et léger, « il manquait pourtant de cet aplomb, de cette justesse de vue, qui ne se rencontrent jamais dans les fausses positions (I) " . Il lui était resté de tous les milieux divers dans lesquels il avait vécu, de tous les régimes qu'il avait servis, » une sorte de honte » qui jamais n'avait pu complètement disparaître. Conteur savant, il savait «associer son auditoire à ses impressions >' [-2) , et le tenait sous le charme; mais en affaires il parlait trop, confondait souvent la conversation avec la négociation, " visait moins à convaincre son interlocuteur qu'à l'éblouir, il s'attachait trop aux succès de société, lesquels s'obtiennent souvent au détriment des choses sérieuses (3) » . « Il a la manie, prétendait Napoléon, de
(1) CiioiSKUL-GouFFiER, Be'miitisceiKUS, 42.
(2) EIl^ouK, 516.
276 L'INTERVENTIOIS DE L'AUTRICHE
vouloir réussir par les femmes » (1), quitte à tomber dans le ridicule, aussi les histoires galantes couraient-elles sur lui, histoires dont il ne sortait pas toujours à son avantage (2). Il tenait grande maison, était de toutes les fêtes, de toutes les réunions; il y dépensait largement un esprit très français, l'esprit des salons du dix-huitième siècle, qui à l'étranger pouvait parfois ne pas plaire (3) . Malgré toutes ses qualités il n'avait pas, prétendait Metternich, celles qu'il fallait pour traiter les questions délicates : « Ambassadeur neuf à Vienne, et neuf en affaires, écrivait-il de lui (4). » Mais comment pouvait-on en vouloir à ce bel homme de cinquante-sept ans, à la figure distinguée, aux traits réguliers, au teint blanc uni, aux grands yeux noirs, et qu'on disait fils de Louis XV?
Il eût fallu à un aussi jeune ambassadeur des instructions précises, or l'Empereur ne lui en donnait aucune. Il devait simplement tâcher de pénétrer le mystère autrichien, et découvrir les intentions de l'Autriche. Encore ces instructions avaient-elles été données verbalement (5) . Narbonne n'emportait, comme instructions écrites, qu'une lettre de Bassano minutieusement corrigée par l'Empereur, dans laquelle on lui donnait non des directions politiques, mais des renseignements militaires. On lui apprenait la position exacte du Vice-Roi sur l'Elbe, la situation des places assiégées, les dispositions prises pour la formation de la nouvelle armée, pour la constitution des corps de Lauriston, de Ney, de Marmont, de Bertrand, de la garde et de l'artillerie; on lui faisait savoir les pro-
(i) Schwarzenberg à Metternich, 14 avril. (H. H. S. A. Frankreich, Berichte von Schwarzenberg, 1813 )
(3) Choiseul-Gouffieb, 96.
(4) LtîCKWALDT, 169.
(5) ViLLKMAiN, 291. — Aux archives étrangères nous n'avons pas trouvé d'instructions écrites à Narbonne. Pourtant dans une lettre à l'Empereur du 1" avril (A. N., A. F. IV, 1676.) Narbonne fait allusion à des instructions : nous en concluons que ces instructions ont été verbales.
jets de l'Empereur pour la nouvelle campagne qui devait commencer le l" mai; on lui disait que la marche en avant des Russes ne « pouvait être considérée comme un désavantage » , et on ajoutait : « La position de l'armée de l'Elbe destinée à couvrir le Weser et la 32" division, et celle de l'armée du Main désignent assez les projets de l'Empereur. » Cette dernière phrase indiquait nettement à 1 ambassadeur l'intention de protéger les États de la ConFédération du Rhin : cette GonFédération ne serait donc pas dissoute (1) . Quant aux autres intentions de ISapoléon, elles avaient sans doute été exposées dans de nombreuses conversations, mais elles n'étaient nullement rappelées par écrit au moment du départ (2).
Sur sa route, Narbonne doit voir quelques-uns des princes de la Confédération, et rechauffer leur zèle pour la cause impériale. A Karslruhe, il voit le Grand-Duc qui proteste « de son dévouement pour la personne de l'Empereur, et assure que son contingent sera prêt avant la fin du mois 'I . A Stuttgart, il est reçu par le Roi de Wurtemberg, qui affirme ses sentiments de fidélité envers la France, mais qui par contre prend soin d'éviter toute question indiscrète sur son contingent; à Munich l'ambassadeur s'arrête longuement, mais là, comme à Stuttgart, il ne parvient pas à démêler les projets futurs (3).
Le 17, il esta Vienne, et aussitôt Melternich lui envoie un mot aimable : » Je suis tout à fait malade, moi qui ne le suis jamais, venez me voir demain matin entre onze heures et une heure en polisson, et même sans perles, sans clefs, sans boucles ou éperons en diamant (4) . "
(1) Kassano à Narbonne, 12 mars. (A. E. Autriche, 394.)
(2) Il semble bien que l'Empereur ait eu des entretiens politiques avec Narbonne au moment du départ : « Vous connaissez parfaitement, monsieur le comte, quels sont les avantages que l'Autriche peut attendre de nous, ainsi que les intentions de l'Enqjereur sur les conditions de paix. Sa Majesté s'en est expliquée à fond avec vous» (Bassano à Narbonne. 29 mars, (A. E. Autriche, 394.)
(3) Narbonne à Bassano, Munich, 14 mars. (A. E. Autriche, 394.)
(4) Melternich à Narbonne, Vienne, 17 mars. (A. E. Autriche, 396.)
C'était donc à une conversation privée que Metternich convoquait ainsi Narbonne, pressé de connaître les instructions qui lui avaient été confiées.
Entre temps, Narbonne avait reçu une lettre de Bassano, mais cette lettre pas plus que la première ne renfermait des directions politiques; il y était simplement question de la Prusse, des préoccupations que donnaient le Nord de l'Europe et le Danemark (1). Dans une seconde lettre confidentielle, il ajoutait : « Persuadez bien à M. de Metternich que notre confiance est entière, que nous avons intérêt à ce qu'il possède longtemps celle de son maître. Il se plaint que nous ne lui disions pas ce que nous faisons, nous n'avons rien fait que nous ne lui ayons dit (2). "
Aussi les premières entrevues de Narbonne sont-elles vides. L'audience chez l'Empereur est vague : « Discours assez vagues sur l'extrême besoin que tout le monde a de la paix, sur l'évaluation des forces que la France va mettre sur pied » , note Narbonne; mêmes audiences insignifiantes chez l'Impératrice, chez les Archiducs, frères de l'Empereur (3) .
Chez Metternich l'ambassadeur se tient sur la même réserve : « Il m'a répété, écrit Narbonne, tous les principes et toutes les professions de foi énoncées dans les dépêches de mon prédécesseur. J'ai applaudi à la plus grande partie, j'ai montré seulement le désir que de bonne heure on s'entendit sur l'application de ces principes. » Aussi Metternich, prenant ce désir pour la conséquences d'instructions particulières, entre dans la question avec une franchise déconcertante : « Il a été jeté en avant la presque indispensable nécessité d'un congrès, et
(i) Bassano à Narbonne, Paris, 14 mars. (A. E. Autriche, 394.)
(2) Ibid. (A. E. Autriche, 396.)
(3) Narbonne à Bassano, 22 mars. (A. E. Autriche, 394.) — «Nous quatre frères, nous le reçûmes aussitôt, il me vint envie de rire, parce que nous nous regardâmes un quart d'heure sans rien dire. Narbonne tiendra maison, nourrira des gens, se fauhlera, nuira. » (Archiduc Jean, 90.)
puis assez de consistance donnée à la Prusse pour qu'elle puisse servir de barrière à la France et à l'Autriche contre l'immense colosse de la Russie » ; le ministre déclare « que celle barrière se trouverait beaucoup plus tacilement dans les restitutions que Ion ferait à la Prusse de ce qui lui avait été enlevé anciennement et nouvellement, que de tout ce qu'on pourrait faire pour la Saxe, ou pour tout autre Etat que l'on voudrait substituer à la Prusse. " Narbonne ne s'attend évidemment pas à ces ouvertures : elles le déconcertent. En janvier pourtant, Metlernich avait fait sur ces sujets des allusions à Olto (1); mais Napoléon u avait pas voulu les comprendre, en tout cas il ne les avait pas relevées; et, d'ailleurs, l'aurait-il voulu, la marche des affaires en Prusse l'eût emj)éché d'entrer dans celte voie; or maintenant Metternich revient sur ces idées, et insiste. Embarrassé, Narbonne écoule, ne disant que " les mots nécessaires pour n avoir pas l'air d écarter tout ce qui pouvait éclairer les questions préalables » . Ainsi, il laisse insinuer par Metternich que Napoléon devrait se contenter d'être le maître de
I Europe, uniquement par « son système, sa position, et son génie» . Dans tout cet entretien, Metternich lui paraît être d'une entière bonne foi '2 .
Le lendemain matin, l'ambassadeur a une nouvelle conférence avec le ministre, mais ce dernier qui, la veille, malgré ses efforts n'avait rien pu apprendre, n'est plus porté à la même expansion, sa conversation est décousue.
II aborde divers sujets, jetant des coups de sonde pour savoir si la réserve de Narbonne est simulée, ou si réellement elle est la conséquence du vide de ses instructions. Ainsi il reprend avec lui les vieux thème? épuisés avec Otto, celui des 50 millions d'hommes, assurant » que cette pensée n'avait rien qui ressemblât à une menace » , il parle des nouvelles charges imposées à l'Autriche par la
(1) Chapitre m, page 90.
(2) Narbonne à Bassano, 24 mars. (A. E. Autriche, 394.)
situation militaire, il est effrayé d'une frontière de deux cents lieues à défendre; aussi devient-il impossible, déclare-t-il, d'augmenter le corps auxiliaire, et alors Narbonne conclut que l'Autriche voudrait signer » une espèce d'armistice ou de neutralité, pareil à celui qui a déjà été signé avec le général Frimont » . Tout ceci est dit avec tant d'art, d habileté, que de plus en plus Narbonne est gagné, et il écrit : " Je vous le répète, monsieur le duc, je n'ai aucune raison de ne pas croire à la bonne foi, et je crois qu'il y a un grand danger à montrer de la méfiance (1). "
Ce dernier entretien permet à Metternich d'acquérir la certitude que Narbonne n'a aucune instruction; aussi écrit-il à Zichy : « M. de }sarbonne est ici depuis huit jours, il est arrivé sans instructions, sans points de vue, sans argent, en un mot comme j'ai prévu qu'arriverait l'homme dont Napoléon m'avait dit à Dresde, qu'il ne l'envoyait que quand il ne s'agissait pas de négociations, mais de faire des phrases (2) . » » C'était un misérable mannequin, pensait de lui Gentz (3). » Et Metternich concluait que cette attitude était très propre à favoriser la marche de l'Autriche (4).
A Paris pourtant, on se rend compte de l'insuffisance des directions politiques de Narbonne. Le 20, Bassano écrit à l'ambassadeur; il lui dit qu'il attend impatiemment l'arrivée de Schwarzenberg, et qu'il compte recevoir par son intermédiaire « des renseignements qui pourront concourir à fixer son opinion " . L'ambassade de Narbonne n'est donc qu'un trompe-l'œil; c'est à Paris que l'Empereur entend causer, tandis que Metternich voudrait causer à Vienne. Il résulte de cette différence de point de vue une situation pleine d'équivoques; aussi,
(1) Narbonne à Bassano, 25 mars. (A. E. Autriche, 3^4.)
(2) MeUernich à Zichy, 23 mars. (H, H. S. A. 94. Preussen, Weis Q Zichy, 1813.)
(3) Gentz à Nessflrode, 17 mars. (Nesselrode, V, 50.)
(4) Metternich à Zichy, 23 mars (déjà cité).
malgré tout 1 art que Narbonne sait mettre dans les conversations, cette situation fausse de l'ambassadeur ne peut-elle avoir que les plus fâcheuses conséquences; il n'est donc pas trop tôt pour que Bassano écrive enfin : H L'Autriche désirerait être informée des vues de l'Empereur au sujet des négociations qu'il s agit d'entamer. Sa Majesté Impériale s en est déjà expliquée elle-même avec l'Empereur d'Autriche. Elles ne sont pas changées : nous ne consentirons à aucun agrandissement pour la Russie, nous ne voulons céder rien de notre territoire, nous n'insisterons sur aucune des clauses du traité de Tilsit, et nous nous prêterons à une paix basée sur 1 indépendance mutuelle, et dont les conditions seraient respectivement honorables pour les parties contractantes. » Mais à peine ces quelques lignes sont-elles écrites, que la préoccupation d amuser la cour de Vienne revient à nouveau sous la plume du ministre ; la régence de l'Impératrice, son couronnement sont d'excellents moyens pour atteindre ce but. Bassano reprend donc ces sujets, et insiste longuement sur les raisons qui empêchent le couronnement immédiat de l'Impératrice. " Il aurait répugné à l'Empereur de faire une grande solennité qui aurait dû être accompagnée de fêtes dans un moment ou ses armées rétrogradaient. Il eût été très désagréable d'apprendre en allant à Notre-Dame que les armées avaient évacué une nouvelle province, ou éprouvé un échec quelconque (1) . ')
Quelques jours plus tard, il reparle de nouveau de ces questions secondaires : « J'ai fait, écrit-il, un rapport sur la déclaration de la Prusse : c'est le premier que 1 Impératrice ait entendu en conseil. L Impératrice en lonseil! Oui, monsieur le comte, l'Empereur dans un conseil de cabinet a signé des lettres patentes par lesquelles il investit l'Impératrice des fonctions de régente pendant la durée de son absence. Il ne part pas encore, mais il veut
(1) Bassano à Narbonne, 20 mars. (A. E. Autriche, 394.)
que l'Impératrice assiste par avance aux divers conseils ( 1 ). "
L'Empereur venait, en effet, de promuljjuer les lettres patentes conférant la ré{jence à Marie-Louise. Déjà, le ] 1 mars, un sénatus-consulte avait ré^lé le douaire de l'impératrice. Le 30, l'Impératrice prêtait serment à l'Elysée devant les »{jrands dig^nitaires, les ministres ayant département et les ministres d'État» . Le l" avril, les lettres patentes étaient transcrites sur les registres du Sénat, et le dimanche 4, elles paraissaient au Moniteur (2). Sans doute ces formalités flattaient 1 Autriche, mais elles ne pouvaient faire taire les inquiétudes du moment, car elles indiquaient clairement que l'Empereur allait partir, et qu'il prenait ses dernières dispositions. Ces actes n'étaient-ils pas un testament politique?
C'est ainsi que les jugeait Metternich; il ne se laissait pas endormir par ces nouvelles de Paris, bien au contraire il redoublait d'activité, et, puisqu'il ne pouvait s'entendre avec Napoléon, il changeait de tactique, il faisait venir Watzdorf et avait avec lui un long entretien.
Fort habilement, il déclarait à l'envoyé de Saxe qu'il ne demandait à son maître que d'unir ses efforts à ceux de l'Autriche, pour « ouvrir les yeux à l'empereur Napoléon sur l'imminence du danger en prolongeant la guerre » . Il lui affirmait qu'il n'avait d'autre but que de prévenir son Roi « du danger d'un dévouement illimité à la France » . Ces préliminaires posés, il abordait la question principale et capitale à ses yeux du duché de Varsovie : « L'existence de ce Duché, disait-il, était odieuse à l'Autriche, parce que cette existence monstrueuse d'un pays constamment malheureux par la disproportion de sa recette et de sa dépense, ne pouvait être considérée que comme un germe éternel de troubles et de dissensions, i) C'était la condamnation du Grand-
(1) Bassano à Narbonne, 30 mars. (A. E. Autriche, 396.)
(2) Moniteur du 4.
Duché sous sa forme actuelle, mais presque en même temps il reconnaissait qu'il pouvait être transformé soit en royaume de Pologne, soit en Duché indépendant. L'Autriche n'était nullement hostile à l'une ou à l'autre de ces transformations, bien au contraire, un tel État indépendant de la France et de la Russie eût été pour elle « un allié naturel » ; aussi, jamais l'Autriche ne s'élaitelle opposée à l'une ou à l'autre de ces formations; en mars 1812 (1), elle s'était même eng^ag^ée officiellement à reconnaître un royaume de Pologne; mais depuis lors la question avait changé absolument de face, et cette formation était devenue irréalisable, parce que la Russie « ne renoncerait jamais à rendre au Roi de Prusse ses appartenances polonaises (2) » . Cette affirmation était très hasardée, mais Metternich affectionnait dans les discussions les affirmations d'autorité. Reprenant les déclarations faites par Esterhazy à Plauen, il certifiait que l'Autriche " ne subordonnerait pas la possibilité de la pacification à la clause expresse de l'existence du duché de Varsovie, qu'en revanche la cour d'Autriche était prête à garantir de la manière la plus positive et solennelle au Roi de Saxe, quelque tournure que les affaires puissent prendre, tous ses États saxons, pour lesquels elle croyait pouvoir lui procurer. . . la garantie de la Russie et de la Prusse, et qu'elle lui assurerait encore son appui formel pour les réclamations très justes d'indemnités que Sa Majesté pourrait former dans le cas que le duché de Varsovie ne lui restât pas à la pacification " . Ces déclarations faites, Metternich avouait à Watzdorf que l'Autriche allait transformer son intervention en médiation, et que la première conséquence de ce changement d'attitude allait être une augmentation de son armée, réclamée d'ailleurs par la France comme par la Russie; mais il ajoutait immédiatement a que les forces
(1) Article 5 du traité secret du 14 mars 1812.
(2) Voir d'Usskl, les discussions au sujet du traité de Breslau-Kalish, page 334 et suivantes.
de TAutriche n'en voudraient jamais aux puissances intermédiaires " , que la paix que l'Autriche souhaitait était « une paix essentiellement conservatrice de l'indépendance de ces puissances " . Metternich s'étendait longuement sur ces sujets, protestant qu'il ne voulait pas laire revivre un état " antédiluvien " , mais donner aux puissances intermédiaires « une existence de bien-être, d'indépendance et d'aisance (1) " .
Jamais encore Watzdorf n'avait entendu des paroles aussi alléchantes; tout joyeux, il se hâtait d'en faire part à Senflt. C'était de Ratisbonne, que le ministre répondait (2). Il répondait par une dépèche officielle et par une lettre privée. Dans la première de ces pièces, Senfft avouait que le « Roi acceptait avec un sensible plaisir la déclaration de la cour de Vienne de lui garantir ses États saxons » , mais qu'il ne céderait le grand-duché de Varsovie que contre un équivalent. II demandait donc à l'Autriche " sa pleine garantie sur l'indemnité convenable à accorder dans ce cas, ainsi que sur le soin d'écarter toute disposition à l'égard des petites souverainetés qui avoisinaient le royaume de Saxe, et surtout des maisons ducales » . Dans sa lettre particulière, Senfft exposait librement ses idées; il faisait remarquer que » l'offre faite par l'Autriche d'obtenir la garantie des États saxons par la Russie et par la Prusse » équivalait à une paix particulière avec ces puissances, et il demandait si l'Autriche avait fait la sienne. Quant au Duché, il ne cachait pas que le Roi y tenait, mais qu'il consentirait peut-être à le céder soit au Grand-Duc de Wurzbourg, s'il épousait la prin-
(1) Watzdorf à Senfft, 26 mars (H. H. S. A. 19, Sachsen Staats Kanzelei. — Publié en partie par Oxcken, II, 253. Ce dernier publie, d'après les archives de Dresde : il y a quelques variantes entre les textes de Vienne et ceux de Dresde.)
(2) La cour de Saxe avait quitté Plauen pour Ratisbonne, dés que les cosaques avaient passé l'Elbe au-dessous de Meissen : «C'était, avoue Senfft, à cause de la nécessité et de la consi<lération qu'une invitation réitérée de l'empereur Napoléon de se retirer vers le Rhin pouvait causer de l'embarras. » (212.)
cesse Auguste, soit à son fils, s'il épousait une fille du prince Maximilien (1). Ces idées, que Senfft donnait comme les siennes, n'avaient pas encore été approuvées par le Roi, mais il était très vraisemblable qu elles le seraient. Il les complétait d'ailleurs par un plan très détaillé des indemnités à accorder à la Saxe en échange du Duché ; il prévoyait que ces indemnités seraient prises soit dans les duchés de Saxe et en Wesphalie, soit dans une portion de la Silésie dont le reste reviendrait ensuite à l'Autriche, il terminait sa lettre par ces mots : « Je vous supplie à la vérité, non par ordre du Roi, mais au nom de la patrie, de presser notre arrangement avec l'Autriche, et de tâcher d'obtenir au plus tôt quelque déclaration par écrit. Dès que nous l'aurons, nous n'hésiterons pas un moment à aller à Prague, nous serons d'ailleurs obligés de partir bientôt d'ici, et d'aller soit à Passau, soit à Salzbourg ; un prince autrichien dans le Duché, et un ou deux mariages, peut-être même un troisième entre la princesse Marie et le prince impérial feraient merveille (2) . «
Ainsi, la Saxe n'admettait pas le partage du Duché, mais par contre elle admettait celui de la Prusse. Les événements n'avaient nullement modifié sa manière de voir. Il est vrai que les proclamations des généraux russes appelant aux armes les Saxons, n'étaient pas faites pour la tranquilliser. Quand on lisait : « Braves Saxons, quand une maison brûle, on n'est pas obligé de demander au propriétaire la permission d'éteindre le feu. La maison de
(1) La princesse Auguste était la tille unique du Roi. Le prince Maximilien, frère du Roi, avait quatre filles.
(2) Senfft à Watzdorf, Ratisbonne, 3i mars (H. H. S. A. 19, Sachsen, Staats Kanzelei.) — Oncken, II, 259. Oncken déclare que ses citations sont faites d'après une pièce en grande partie illisible qui porte en marge : « Extrait des dépêches du général Watzdorf, 1813 >i , avec ces mots : « c'est la correspondance entre le 26 mars et le 15 avril 1813 entre le comte de Senfft et Watzdorf qui a décidé la crise et a amené le Roi à Prague » . — Les H. H. S. A. de Vienne contiennent en copie plusieurs de ces dépêches : pourtant la copie de la lettre du 31 mars ne contient pas cette dernière phrase.
286 1/IINTEUVEJNTION DE LAUTUICHE
votre Roi brûle déjà depuis longtemps, il est lui-même dans la détresse, et il n ose parler.. ; l'heure a parlé pour la délivrance du joug étranger (l) » , on ne pouvait être très favorable aux alliés; la fameuse proclamation datée de Kalish, par laquelle Kutusov(2), appelait les peuples à l'indépendance, et menaçait les princes qui ne répondraient pas à son appel de la perle de leurs États, était loin de la rassurer, et devait plutôt la pousser, ainsi que Senift l'avait écrit à VVittgenstein, dans les bras de la France (3). Ace moment d'ailleurs, par une maladresse insigne, les Prussiens faisaient chasser de Crossen et de Ziiblichau les maîtres de postes saxons, et « prenaient possession du cercle de Cottbus comme retournant sous la souveraineté du Roi de Prusse (4) » .
Sur cette question du partage de la Prusse, par une curieuse coïncidence, Senfft avait sans le savoir les mêmes idées que Napoléon. Le 29, en effet, Bassano envoyait à Narbonne une longue dépêche. Très froidement il envisageait la situation nouvelle créée en Europe par la déclaration de guerre de la Prusse, et en dédui sait des conséquences. En poussant la Prusse à la guerre, la Russie ne voulait pas la paix. Si dans la prochaine campagne la Russie était victorieuse, elle s'arrondirait sans doute de la Pologne, et donnerait des compensations à la Prusse entre l'Elbe et le Rhin; si au contraire elle était vaincue, il était naturel que la paix se fît comme à Tilsit au détriment de la Prusse"; en tout état de cause, l'Autriche, qui avait pris l'initiative des négociations de paix, devait dès maintenant prendre une couleur « prononcée » , insister « sur l'ouverture immédiate de ces négociations, et exiger que des plénipotentiaires fussent nommés, qu'un armistice fût conclu » . Comme conclusion, Bassano écrivait : « Dans les premiers jours de mai,
(1) Proclamation de Wittgenstcin aux Saxons (A. N., A. F. IV, 1527.)
(2) D'UssEL, 409.
(3) O.NfiKEN, I, 329, note.
(4) Senfft à Watzdorf, 4 avril (O.ncren, II, 260.)
LES PROGRES DE L'I NTER V EMl OiN 287
lorsque TEmpereiir sera de sa personne sur la rive droite de l'Elbe avec plus de 300 000 lionnmes, l'Autriche pourra renforcer l'armée de Cracovie, et la porter avec les troupes du prince l*oniato\vski à plus de 50 000 hommes... Un corps de 30 à 40 000 hommes se rassemblera en Bohème, sur la frontière de la Silésie, prêt à se réunir par la g^auche sur l'Oder à I armée française. » Bassano estimait que toutes ces forces compenseraient bien au delà le secours que la Prusse fournissait à la Russie, et la forceraient à entrer en néfjociations. Si cependant maljjré tout la Russie ne voulait pas faire la paix, il n'y aurait plus de ménajjeuient à garder envers elle. G était la Prusse qui ferait les frais du nouvel équilibre européen :
Il La population de la monarchie prussienne, continuait Bassano, est de cinq millions d'hommes, on en formerait trois lots; un million resterait à la Prusse sur la rive droite de la Vistule, deux millions iraient à l'Autriche, et deux millions à la Saxe ou à la Westphalie; le plus beau lot serait à l'Autriche, la Silésie qui se réunit à la Bohême, et qui est la plus belle et la meilleure partie des possessions prussiennes, est hors de toute comparaison avec ce qui reviendrait aux alliés de Sa Majesté. " Ainsi c'était du démembrement de la Prusse qu il était de nouveau question; et c'était la Silésie qui était offerte à l'Autriche; l'offre semblait irrésistible : comment l'Autriche pourrait-elle y rester insensible, et ne pas entrer immédiatement dans les combinaisons impériales? Et alors Bassano précisait le plan qui amènerait de tels résultats. L'Autriche devait armer. » Ses moyens militaires devraient s'élever à 100 000 hommes : 30 à 40 000 hommes pour l'armée de Silésie, 30 à 35 000 hommes pour celle du prince Schwarzenberg, le reste à la disposition de la France dans la Bukovine et la Galicie. » L'Empereur, d'ailleurs, afin d'éviter à son allié tout mécompte dans la conquête de la Silésie, manœuvrerait de manière à couper la Silésie de toute communication avec la Russie;
en exécution, le plan précédent se développerait de la manière suivante : « Dans les premiers jours de mai, l'Empereur serait sur l'Elbe, l'armée de Bohême et celle de Gracovie agiraient comme il avait été dit. Le ministre autrichien près de l'empereur Alexandre demanderait que l'intervention de l'Autriche fut admise, et que des pléni|)otentiaires fussent nommés par la France, l'Autriche, la Russie, la Prusse. Un armistice serait ouvert pendant la négociation, les plénipotentiaires se réuniraient entre Breslau et Dresde; si les Anglais voulaient en envoyer un, il serait reçu. " Le principe de l'armistice une fois admis, la négociation ne pourrait être longue ; « mais si la Russie refusait d'envoyer des plénipotentiaires, ou si, après les avoir envoyés, elle rompait l'armistice, les troupes se mettraient aussitôt en mouvement, et les opérations commenceraient " .
En résumé, concluait la lettre, la défection de la Prusse avait changé la situation en Europe, et cette défection devait " influer sur la détermination de l'Autriche " . La Russie paraissait ne pas vouloir traiter. L'Autriche pouvait contribuer à vaincre cette volonté ; mais elle n'y parviendrait qu'en se prononçant, et en prenant une attitude décidée. Elle était intéressée à le faire, parce que ce n'était pas une attitude faible et équivoque qui amènerait la paix, et que la Silésie serait pour elle la conséquence de la paix. « Je m'explique catégoriquement, écrivait Bassano. Il ne s'agit pas pour la Russie de traiter sans ses alliés et en se séparant d'eux, mais afin d'empêcher l'Autriche de devenir partie principale dans la guerre, d ouvrir une négociation où tous ses alliés seraient admis (1). »
Telles sont les nouvelles instructions de Bassano, qui reflètent les dernières volontés impériales. Elles n'admettent pas d'autre paix que celle dictée par l'Empereur. Son opinion est aussi absolue qu'il y a quelques mois, elle n'admet aucune concession, aucun sacrifice (2).
(1) Bassano à Narbonne, 29 mars. (A. E. Autriche, Î394.)
(2) I! semble qu'en ce moment il y ait eu un certain flottement dans la
D'ailleurs, cette opinion est affirmée une fois de plus dans la réponse à la députation du Corps législatif à la fin de la session. Cette fois-là encore. — le 23 mars, — l'Empereur, du haut du trône, entouré de tout l'apparat de la majesté impériale, déclare " que dans aucune négociation l'intégrité de l'empire n'est, ni ne sera mise en question (l) ».
Il est donc très probable qu'une opinion aussi contraire à celle de Metternich et aussi catégoriquement exprimée, ne pourra qu'amener une crise entre la France et IWutriche.
pensée impériale. Car, à côté de cette dépêche du 29 mars, on trouve aux archives des Affaires étrangères une note qui n'a pas été envoyée, et qui porte entre autres : « L'Empereur ne cédera rien de son territoire, il ne le peut pas, il manquerait à l'honneur, il compromettrait sa considération s'il cédait la moindre chose, mais il ne verrait pas de difficultés, pour éviter que le sang coule encore après tant de sang déjà versé, à poser les limitesde la Confédération sur l'Oder, et à donner le pavs entre l'Oder et l'Elbe au Roi de Saxe pour 1 indemniser du duché de Varsovie, à donner à la Prusse Varsovie, et une partie du Duché jusqu'à la concurrence de 2 millions d habitants, à en donner une portion quelconque à l'Autriche et une autre partie au duc d'Oldenbourg. Toutes les questions et toutes les espérances relatives à la Pologne seraient terminées sans retard; Dantzic, Thorn, Zamosc appartiendraient à la Prusse qui formerait un Etat intermédiaire entre la France et la Russie, s'appuyant d'un côté au Niémen et à l'Oder, et de I autre à la Bohême et à la mer, et en supposant la capitale placée ou à Breslau ou à Varsovie, la Prusse se trouverait former un pays homogène et continu. La Saxe ayant les provinces prussiennes entre l'Elbe et l'Oder» aurait le même avantage. La Prusse, en compensation des 1 500 000 homme qu'elle perdrait sur la gauche de 1 Oder, aurait 2500 000 hommes en Pologne... Toute stipulation, qui tendrait à donner à la Prusse Dantzic et le duché de Varsovie en lui conservant Berlin et le pavs entre l'Elbe et l'Oder, ne pourrait convenir. »
(1) Moniteur du 24 mars.
ll>