CHAPITRE VII
I. Lenteur du voyage de Lebzeltern. — Métiances tic la Russie. — Audience du 8 mars. — Annonce du mouvement du corps polonais. — Pourparlers à ce sujet — Propositions russes. — Changement d'attitude de la Uussie. — Conversations de Metternich et de Stackelbcrg. — Instructions tlu 23 mars. — Projet des Russes. — Accueil fait aux instructions du 23 mars.
II. Rêves de la Saxe. — Premiers pourparlers entre la Saxe et l'Autriche. — Conversations d'Esterhazy et de Marcolini. — Propositions de I Autriche au sujet du corps saxon. — Départ du Roi de Saxe de Dresde. — Demi-mesures du Roi. — Nouvelles conversations avec Eslerhazy.
III. M. de Narbonne. — Ses instructions. — Son voyage. — Son arrivée à Vienne. — Ses premières conversations. — Premières instructions de Bassano. — Assurances de l'Autriche données à la Saxe. — Réponses de Senfft. — • Instructions de Bassano du 29 mars.
Sans attendre la rédaction définitive de ses instructions, Lebzeltern était parti ponr le quartier j^énéral russe (1). Si ce départ précipité était provoqué par la marche des événements, la lenteur du voyage était réglée par les calculs de Metternich. Le ministre voulait que non seulement les missions de Wessenberg et de Lebzeltern
■ ^(i) Il est assez difficile de savoir la date exacte du départ de Lebzeltern. Dans la Défection de la Prusse, nous avions cru pouvoir la fixer au 8 février. Depuis lors nous avons eu connaissance d'une lettre de Lebzeltern qui parle du 9. C'est cette date que donne AVatzdorf. Oxcres (II, 239) fait remarquer que cette dernière coïncide avec 1 arrivée à Vienne du courrier annonçant la convention du 30 janvier, elle semijie plus vraisendilable.
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fussent parallèles, mais aussi et surtout que Ihorizon politique se fût dégag^é; il tenait à ce que les armées russes fussent arrivées sur l'Oder, afin d'avoir les armées autrichiennes dans leur flanc; il désirait également que la Prusse eût accentué son rapprochement de la Russie, et que cette dernière puissance eût donné des garanties » de sa détermination d'appuyer l'Allemagne dans ses efforts pour recouvrer sa liberté (I) ». Il savait en outre que la Prusse avait à Kalish auprès du Tzar un envoyé, le colonel de Knesebeck, porteur d'un projet de traité; or, dans les discussions qui allaient avoir lieu à ce sujet, il ne voulait pas intervenir, il entendait conserver pour le moment jusqu'au bout son rôle d intermédiaire. Aussi retardait-il l'arrivée de Lebzellern autant qu'il le pouvait; celui-ci s'arrêtait en route à Gracovie, à Konskie où il passait dix jours alléguant une maladie (2). Puis il rétrogradait jusqu'à Miechow (3), partout il attendait des instructions.
Le 5, enfin, il arrivait à Kalish, au quartier général de l'empereur Alexandre; Knesebeck en était déjà parti : Il Je fis valoir comme excuse de mon inconcevable retard, écrivait-il, mes indispositions de Gracovie et de Konskie, et l'état de la route, je coulai à fond le chapitre des accidents. Exposée assez naturellement, je finis par faire agréer cette excuse à 1 Empereur qui persistait à attribuer la lenteur de mon voyage à des causes diplomatiques (4) . »
(1) Hardenberg à Munster, 7 février. (O.ncken, II, 111.)
(2) » A Gracovie, le chevalier de Lebzellern a été arrêté plusieurs jours par une indisposition qui parut prendre un caractère sérieux. (Metternich à Floret, 28 avril, H. H. S. A. 308, Frankreich, Weisungen an Floret, 1813; IV.) — « Je partis le 25 de cet exil (Konskie), où je venais de passer 10 jours. » (Lebzeltern à Metternich, Miechow, 1" mars, H. H. S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern private, 1813; II-V.) — uMes expéditions sont datées du 8 février, vous êtes censé avoir pris avec vous l'expédition elle-même, être tombé malade à Gracovie, et n'avoir plus su par où passer. » (Metternich à Lebzeltern, 24 février, H. H. S. A. 7, Russland, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; II-V.)
(3) Par suite du mouvement de retraite du corps auxiliaire.
(4) Lebzeltern à Metternich, Kalish, 11 mars. (H. H. S. A. 13, Russland, Herichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
LES PROGllÈS DE L' l NTEIWENT I 0 N 245
« On m'a très bien reçu, écrivait-il encore, mais j'aurais préféré qu'on m'eût fait la moue, et que Votre Excellence eut été plus satisfaite sur les objets essentiels. Dès que l'Kmpereur me vit, il me demanda : Ètes-vous bien le même Lebzeltern du quai Anglais, ou venez-vous en diplomate avisé? — Je suis Lebzeltern qui ne change pas, Sire, ni de sentiment, ni d'opinion, ni de manière franche et ouverte pour les exprimer... Alors je reçus l'accolade souveraine la plus expressive, et deux baisers impériaux sur les deux joues. Je ne suis ni fier, ni cruel, je les rendis de bon cœur. " Puis ce sont des marcjues d'amitié qui se succèdent les unes aux autres, des invitations à la table impériale, à la promenade, à la parade (1) .
Ainsi, malgré l'accueil qu'il avait reçu, Lebzeltern constatait qu'il y avait de la méfiance chez le Tzar; il l'attribuait à diverses causes, tout d'abord aux lettres de l'Empereur d'Autriche dont il était porteur. Ces lettres étaient considérées par le Tzar et Nesselrode comme des "pièces diplomatiques composées avec beaucoup de soin et de prudence » , mais nullement écrites avec confiance. Ce n'étaient pas des réponses à la lettre d'Alexandre du 17/29 décembre 1812. Dans cette lettre, le Tzar avait proposé à l'Empereur d'Autriche de saisir l'occasion qi s'offrait à lui de réaliser la délivrance de l'Europe, et <i de procurer à ses États l'agrandissement que réclamiit si impérieusement l'équilibre du continent comme l'intérêt de sa monarchie. L'occasion de réparer les pertes que l'Autriche avait faites était unique, et la réintégration de toutes ses anciennes provinces ne saurait qu'être conforme à ma politique" avait-il écrit. La France était incapable de s'y opposer. Le traité de 1812 ne pouvait être un obstacle à cette action énergique. En 1809, avait continué le Tzar, l'Autriche avait été liée à la France par un traité, elle l'avait rompu, parce qu'elle avait jugé le mo-
(1) Lebzeltern à Metlernich, il iiiar». (H. H. SA. 13, Russland, Berichte TOn Lebzeltern, private, 1813; IH-V.)
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ment favorable, le moment actuel était plus favorable encore, que 1 Empereur le saisisse : " Il sera le sauveur de l'Europe et de l'humanité entière, car il amènera la paix générale, en remettant l'équilibre entre les puissances du continent (1). » Or, à ces demandes précises l'Empereur d'Autriche ne répondait que par des phrases vagues; il se contentait d'accréditer Lebzeltern, il remerciait le Tzar des intentions amicales qu'il avait exprimées, il lui demandait de donner son approbation à la marche qu'il suivait, espérant qu'elle serait conforme à ses vœux (2). G étaient des mots, tandis que le Tzar et Nesselrode eussent voulu des engagements précis. Ils considéraient que l'Autriche se dérobait : assurément, pensaient-ils, il ne valait pas la peine d'avoir fait attendre aussi longtemps une réponse aussi peu encourageante.
Un second motif de mécontentement d'. la Russie était dans les instructions mêmes de Lebzeltern. Ces instructions ne correspondaient ni à ses désirs, ni aux annonces de Stackelberg. Dans une lettre du 1 3/25 janvier, l'ambassadeur avait écrit que « Lebzeltern traiterait le fond des questions dans un sens satisfaisant, » or Lebzeltern n'était chargé que d'une simple « proposition d'entremise, et de la question ostensible seulement" . 11 est vrai qu'on avait annoncé le départ d'un second envoyé, capable de fournir » toutes les explications de la cour de Vienne (3) " ; mais cet envoyé, le comte Stadion, était loin d'être prêt à partir, puisqu'on le chargeait de présider une commission de finances; en attendant Lebzeltern devait le remplacer, mais comment pouvait-il le faire, s'il n'avait aucune Instruction pour cette mission?
Dans cette manière d'agir de l'Autriche, le Tzar et Nes-
(1) L'empereur Alexandre à l'empereur François, 17/29 décembre. (H. H. S. A. Russiand, Ilof-Korrtspondenz, 1807-1813 — Publié par LOCKWALDI', 373.)
(2) li'Empereur trAulriche à l'empereur Alexandre, 8 février n" I et n° 2. (Publié par Osckek, I, 448.)
(3) Extrait de la dépêche du comte de Stackelberg, 13/25 janvier. (H. H. S. A. Russiand, Varia ad mission Lebzeltcr»-,, IS13.)
sclrode ne voyaient qu un " dessein prémédité de gagner du temps » , de la méfiance à l'égard de la Russie, et par déduction une tendance favorable à la France. Cette opinion paraissait d'autant plus justifiée, que Knesebeck qui venait de partir, avait longuement parlé des projets de l'Autriche, qu'il avait déclaré que cette puissance avait déjà arrêté les bases de paix, et qu'elle les avait divisées en bases maxima, média etminima (1) ; aussi avait-on été très étonné quand Lebzeltern avait déclaré qu'il n'avait aucune connaissance de tout cela. Alexandre ne pouvait croire ses affirmations, et l'accusait de dissimulation.
Telles étaient les impressions qui se dégageaient pour Lebzeltern de ses premiers entretiens et de ses visites d arrivée. Ces impressions ne firent que s'accroître après la première conversation d'affaires avec 1 Empereur. Elle eut lieu le 8 mars à huit heures du soir.
A peine introduit auprès du Tsar, l'envoyé lui avait donné lecture de ses instructions, de celles de Floret et de Bubna, des lettres échangées avec l'Angleterre, du rapport de Bubna du 3 février. Alexandre avait écouté cette lecture avec la plus grande attention, tendant l'oreille à cause de sa légère surdité. Dès ce moment, Lebzeltern s'était aisément rendu compte qu'il ne répugnerait pas à la Russie de transformer l'Autriche en puissance médiatrice, mais qu'elle voulait » aller vite en besogne" , et que les procédés de la cour de Vienne lui paraissaient trop lents. " Votre ministre, disait 1 Empereur, ne parle que de la confiance illimitée que nous devons placer en lui. Mais quelle garantie nous offre-t-il de sa sincérité?" Et alors, fort à propos, il rappelait qu'au moment où l'Autriche avait signé en 1812 le traité avec la France, elle avait fait briller aux yeux de la Russie le mirage de la neutralité. Lebzeltern répondait à ces objections, en reprenant le thème déjà exposé de la nécessité de ce traité, et en rappelant l'attitude de l'Autriche pendant la cara-
(i) Sur la mission de Knesebeck, voir d'Ussel, 3il.
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pagine. Ces assertions étaient longuement discutées par l'Empereur, surtout celle relative à l'attitiide conciliante de l'Autriche, tout au contraire Alexandre déclarait que le corps autrichien lui avait lait beaucoup de mal. Pourtant il se disait prêt à prendre avec les Autrichiens Tengaffement solennel « de ne jamais poser les armes Que de concertavec leursouverain, » lorsqu'il se trouverait "dans l'attitude forte et indépendante que les Russes désiraient, et dans le maintien paisible de ses anciennes possessions " .
Tout en prenant acte de ces déclarations, Lebzeltern insinuait que l'Autriche aurait voulu savoir les intentions de la Russie sur les modifications à apporter à l'état de l'Europe. Le Tzar répétait alors ce qu'il avait chargé Stackelberg d'apprendre à Metternich : u qu'avant d'accepter l'entremise de l'Autriche, il devait connaître ce que l'Autriche entendait par une paix stable et qui portât avec soi la garantie de sa durée, quelles bases seraient celles qui lui conviendraient, quel parti elle prendrait si son entremise de médiation échouait » .
A ce propos, Lebzeltern ayant fait remarquer que ce serait sortir du rôle d'intermédiaire que l'Autriche s'était proposé, l'Empereur éclatait : « Est-il possible que, toujours renfermés dans le vague, vous vouliez être devinés, ou que l'on se jette dans vos bras sans que vous daigniez nous dire une seule de vos pensées? Vous voulez le bien de la cause européenne, soit. Moi, avant tout, je désire que l'Autriche regagne son ancienne attitude et toutes ses possessions, que la Prusse sorte de cette lutte indépendante et avec un degré de consistance, que l'Allemagne soit affranchie du joug français et libre, ou plutôt soumise comme auparavant à la domination de votre souverain. Ce sont les seuls moyens de rétablir quelque équilibre entre les provinces, de poser une barrière à la prépondérance accablante de Napoléon . Ètes-vous d'accord sur cela, vous personnellement? — Moi, oui Sire, sauf mon ignorance sur les sentiments de l'Autriche envers