‹ L'intervention de l'Autriche, decembre 1812-mai 1813Chapitre 12 sur 35 · II. Départ de Schwarzenberg. — Ses instructions du 28 mars · texte numérisé non relu

II. Départ de Schwarzenberg. — Ses instructions du 28 mars

III. Embarras de jNarbonne. — Entrevue du 7 avril. — Note du 7 avril — Impression qu'elle fait sur Metternich. — Conversations avec Watzdorf. — Instructions à Esterhazy du 14 avril, — - Lettres de Napoléon au Roi de Saxe, et du Roi de Prusse au même. — Réponse de la Saxe à la Prusse. — Conversations d'Esterhazy et de Senfft. — Convention du 20 avril. — Réponse de la Saxe à la France.

Après révacuation de Varsovie, les Autrichiens s'étaient dirigés sur la Pilica. Le 15, ils étaient derrière cette rivière dans la rég^ion d'Opoczno ; ils avaient été suivis dans leur retraite |>ar les membres du gouvernement du Grand- Duché et l'ambassadeur de France. Dés le 31 janvier, en effet, les archives du gouvernement avaient été emballées, et le 2 février Schwarzenberg avait fait savoir « qu'il était urgent que le gouvernement songeât à sa sûreté » ; il avait indiqué, comme direction à suivre, « la route de Pétrikau et de Kalish comme étant celle qu'il pouvait d'abord convenir de prendre, à moins qu'on ne voulut se diriger dès à présent sur Cracovie " . Au reçu de cette injonction, le conseil des ministres avait résolu « de transporter

LA COiNVENTION AVEC LA SAXE 291

momentanément le siè^e du pouvernement à Pétrikau (1) ».

Pendant ce temps, le VIP corps avait continué son mouvement sur Kalish; espérant que les Autrichiens suivraient la même direction, il avait marché très lentement; aussi à Kalish avait-il été rejoint par Witzing^erode, et après une affaire assez chaude avait-il évacué cette ville. Dans ce comhat, le (général Nostitz avait été fait prisonnier avec 2 bataillons et 4 canons, et le détachement Gablentz avait été séparé et rejeté vers le sud (2) .

Quant aux Polonais, en quittant Varsovie, ils s'étaient dirigées sur Piava et Petrikau avec l'intention de {jag^ner ensuite Kalish. Poniatowski avait choisi cet itinéraire non seulement pour pouvoir rallier quelques renforts en cours'de route, mais encore, prétendait Baum, parce qu'il s'entendait mal avec Reynier (3).

A Petrikau, le général polonais avait appris 1 évacuation de Kalish et de Posen ; il avait en conséquence modifié ses projets et avait pris le parti " de se lier aux troupes autrichiennes, de manière à pouvoir en être couvert, et suivre au besoin leurs mouvements » . Aussi se portait-il vers Czentoschau avec son corps qui, " dans l'état où il se trouvai, ne pouvait être considéré que comme un dépôt (4) » . C'était bien malgré lui qu'il s'était décidé à ce mouvement. Un moment il avait projeté d'entrer en Silésie, mais il avait abandonné ce projet dès qu il avait appris que cette province était neutralisée, il se consolait de n'avoir pu le mettre à exécution en pensant que, même s'il s'était réuni au VIP corps, « il n'aurait pu d'ici à quelque temps que se placer derrière ce corps comme derrière un rideau pour s'occuper à

(1) Bignon à Bassano, 31 janvier et 2 février. — Bulletin «lu conseil tlcè ministres, 2 février. (A. E. Pologne, 333.)

(2) Voir chapitre vu, note, page 268.

(3) Baum à Mettcrnich, 23 février, (il. il. S. A. 12, Bussland, Bericlile von Baum, 1813; I-II.)

(i) Poniatowski à Frimont, 17 février. (K.. A. 92V, F. A. 1813; II.)

exercer sa troupe, à l'habiller, et à la rendre enfin capable de servir plus tard. Ce qu'il aurait fait sous la protection du général Reynier, écrivait Bignon, il le fera sous celle du corps autrichien que sa présence allait embarrasser, et qui aimerait mieux le voir loin de là que de l'avoir à ses côtés. Les Paisses jusqu'à présent n'avaient presque rien devant les troupes autrichiennes. Ils se contentaient d'envoyer quelques cosaques; aujourd'hui, sans avoir à craindre grand'chose du corps polonais, ils seront obligés de le faire observer un peu, et par conséquent d'affaiblir la masse qui s'avançait sur l'Oder en détachant un corps quelconque vers la Pilica. Dans le cas où un corps ennemi marcherait contre le prince, celui-ci ferait sa retraite sur Cracovie, ne croyant pas que les Autrichiens laissassent les Russes avancer derrière eux ; enfin il mettrait les Autrichiens entre lui et les Russes, ce qui pourrait être fort gênant pour les uns et les autres. En cas qu'il soit poursuivi très vivement, il pourrait encore se retirer sur la rive droite de la Vistule, dans un petit espace de terrain qui appartient encore au Duché entre Cracovie et Wiliczka, où il serait difficile de le forcer (1) « . Cependant celte position de la Pilica n'était qu'une position d'attente. L'affaire de Kalish et l'évacuation de Posen par le Vice Roi allaient fournir aux Autrichiens un prétexte pour l'abandonner. « Mon flanc gauche, écrit Frimont au Vice-Roi, se trouve entièrement découvert par la distance considérable qui me sépare de l'armée de Votre Altesse Impériale.. . J'ai pris le parti de me retirer derrière les forêts et les gorges de Kielce et de Malagocz (2) . » Ce mouvement va faire entrer le corps autrichien dans la zone définie par la convention du 30 janvier ; aussi les Polonais voient-ils de plus en plus la mort dans l'âme la retraite indéfinie, l'évacuation de tout le Duché, l'abandon «sans nécessité des départements de Radom et de Lublin » , ce

(1) Bijjnon à Bassano. Czentoscliau, 17 février. (A. E. Pologne, 333.)

(2) Frimont au Vice-Roi, Lapusehno, 28 février. (K A. 924, F. A. 1813; II.) — /(/. à Reynier, 21 février. {Id. et A. G. Correspondance, 1813; II.)

qui rend de plus en plus impossible la réorganisation de leur armée.

Devant ce parti pris de retraite que rien ne justifie, et dont la raison lui échappe encore, Poniatowski devient nerveux, et la perspective des partis extrêmes se présente à son esprit. Déjà il prévoit l'abandon sans motif réel des bords de la Pilica, mais alors que deviendra le corps polonais? ce problème exige une solution immédiate, pour laquelle 1 état-major polonais n'a aucune donnée, car jamais il n a envisagé une telle éventualité. Aussi Poniatowski écrit-il à ce sujet le :22 février à Bignon, « déjà à Cracovie avec le gouvernement » . Il lui demande de l'aider à provoquer des ordres, et de tâcher de savoir « où il doit se jeter, si c'est en Silésie, ou dans les États de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche (1) " . En transmettant cette lettre à Otto, Bignon le prie d'entretenir de cette question Metternich et l'envoyé de Saxe.

Sans attendre cette démarche, sur l'initiative du Roi de Saxe cette hypothèse avait été étudiée à Vienne, et la question débattue entre Metternich, Watzdorf et Otto. Il avait été convenu que le VIP corps et le corps polonais trouveraient " protection dans les États de Sa Majesté » . Bien plus même, dans le cas où les circonstances obligeraient le général Frimont à se retirer en Galicie, « il était bien entendu que les troupes polonaises et saxonnes protégées dans leur retraite par le général Frimont, se retireraient également dans cette province autrichienne et y resteraient à la disposition de Sa Majesté le Roi de Saxe (2) " .

En attendant cette éventualité, la détermination de Poniatowski est pleine de dangers pour les Autrichiens, car comment la concilier avec l'armistice? Aussi, à peine estelle connue à Vienne, que le conseil aulique de guerre prend d'urg^ence des mesures à ce sujet. Par une lettre du

(1) Bignon à Otto, fjacovie, 24 février. (A. E. Autriche, 394 )

(2) Otto à Bassano, 23 février, 9 h. soir (A. E. Autriche, 394). — Bignon à Bassano, 4 mars. (A. E. Pologne, 334. j

294 L'IINTERVEISTION DE L'AUTRICHE

25 février, il prescrit à Frimont de ne pas laisser attaquer les troupes polonaises et saxonnes qui se trouveraient derrière les lignes autrichiennes. Il pense qu'il sera facile de persuader à Gablentz de se retirer derrière ces lignes. Quanta Poniatowski, cela sera assurément plus difficile, mais Frimont doit lui faire remarquer qu'il serait malheureux d'exposer son faible corps à être détruit par les Russes, alors qu'il ne s'agit que de gagner quelques semaines pour attendre le moment de la paix. Le conseil aulique, dans le cas où ces raisons ne le convaincraient pas, autorise Frimont à lui apprendre verbalement, sous le sceau du plus grand secret, la convention d'armistice, en lui faisant remarquer toutefois qu'elle n'a été signée que pour sauver les troupes polonaises, et la plus grande partie du Duché, alors que le quartier général était encore à Konskie (1) .

A Vienne on espère ainsi faire entrer les Saxons et les Polonais dans les lignes autrichiennes, et les empêcher de se trouver en face des Russes, de manière à éviter toute démonstration hostile qui conduirait à une violation de l'armistice. En tout cas, à Kalish Metternich présente ce mouvement comme un fait accompli.

Malheureusement pour les Autrichiens, Poniatowski ne se laisse pas immédiatement convaincre ; il répond que, tirant des environs de Gzentoschau ses moyens de subsistance, il croit devoir se maintenir dans sa position actuelle aussi longtemps que l'ennemi ne deviendra pas menaçant (2) .

Pendant tout le mois de février, en effet, les Russes étaient restés inactifs. Sacken (3), se croyant trop faible, s'était borné à surveiller les Polonais; aussi ces derniers

(1) A Frimont. Vienne, 25 février, 9 heures matin. (K. A. 924. F. A. 1813; II.)

(2) Frimont à Schwarzenhcrg, 5 mars. (K. A. 924, F. A. 1813; II.)

(3) Au commencement de mars, Sacken n'avait plus que 14 bat., 10 escadrons, 6 R'' de cosaques, 4 batt. (soit 7 774 hommes, 1 342 -cosaques et 48 canons); 3 R'* étaient encore en arrière. (Ostkn-Sackkn, I, 238.)

étaient-ils demeurés à Czentoschau, et Poniatowski avaitil profité de ce répit pour organiser et reconstituer ses régfiments décimés (1). Le 24 février pourtant, le général russe avait reçu Tordre d'attaquer les Polonais, mais il n'avait pas osé se mettre en mouvement : il attendait des renforts (2) . Aussi le 5 mars Kutusov revenait-il à la charge : » Il est temps, écrivait-il, de mettre fin à vos hésitations. Vous hésitez alors qu'il faudrait agir en trombe » (;i) ; les Russes semblaient craindre, en effet, que, du fait de la déclaration de guerre de la Prusse, les Polonais ne se jetassent en Silésie. Aussi, un détachement prussien de 800 hommes d'infanterie et d un régiment de dragons, sous les ordres du lieutenant-colonel von Kamptz, avait-il été placé à Gleiwitz pour surveiller la frontière.

Au reçu de ces derniers ordres, Sacken avait poussé en avant trois régiments de cosaques, et le 9 s'était enfin décidé à se mettre en roule par Rava et Petrikau pour se porter sur Czentoschau.

Aussitôt les inquiétudes de Poniatowski renaissent; il envoie son aide de camp, le général Rautenstrauch , à Frimont pour lui demander ce qu il compte faire à rapproche de 1 ennemi. Ce dernier répond : "Je crois que dans notre position il s agit d'éviter 1 offensive, et de se restreindre à une stricte défensive, afin de gagner autant que nous le pourrons du repos pour nos troupes, et le temps de les mettre en élat de pouvoir recommencer

(l)Lc corps de Poniatowski comprenait JO bat. d'infanterie (II'* n°* 1, 8, 12, 15, 16), 30 escadrons (chasseurs n°* 1, 13, 16, uhians n"' 3, 6, 8, cuirassiers, n" 11), 1 R' d'avant-garde de nouvelle formation. (0.stkn-Sacken, 1, 234.)

(2) Pour ce mouvement Sacken devait être renforcé par 1 000 liommes des troupes de Pahlen qui étaient à Varsovie, et par celles de Ratt qui étaient devant Modlin, ces dernières devaient esquisser un mouvement de Modlin sur Lublin. Mais ce mouvement ne se fit pas, parce que les VII'^ el VllI^ corps d'infanterie russes tardaient à venir, et que Pahlen avait besoin de toutes ses troupes à Varsovie pour maintenir l'ordre. (Ostkn-Sackkk, I, 308.)

(3) Osïen-Sacken, [, 460.

296 L'I>JTEUVEiNTIO:S DE L'AUTRICHE

avec la plus grande vig^ueur une nouvelle campagne. » Le moment est donc venu de replier les troupes polonaises derrière les avant-postes autrichiens (1).

<i La position du prince, écrit Bignon à cette date, devient très délicate, par l'incertitude où Ton est toujours sur la conduite que tiendrait l'armée autrichienne dans une occasion où elle serait obligée de prendre parti. Les troupes polonaises, composées de recrues mal habillées, manquant de tout, et même mal pouvues de munitions, trouveraient encore dans leur dévouement des moyens suffisants pour soutenir le choc de l'ennemi, si elles étaient placées en ligne avec un autre corps, mais elles ne sont pas en état d agir seules. " Dans ces conditions, les Polonais n'ont d'autre ressource que de " se replier sur les troupes autrichiennes " , et de se placer derrière elles; u mais il répugne au prince de s'entermer ainsi dans un espace étroit, sous la main et à la discrétion absolue des troupes autrichiennes, sans avoir au besoin d'autre issue que de se jeter forcément sur le territoire de l'Autriche (2) 1» . Pourtant, malgré ces répugnances, deux jours plus tard, Poniatowski cédait : " Le prince jugeant aujourd'hui que cet arrangement est devenu nécessaire, laisse se porter devant lui des détacliements autrichiens, <le manière que ce soient eux qui se trouvent partout en face de l'ennemi (3). »

Ainsi, Poniatowski se rend aux instances des Autrichiens, il replie ses avant-postes derrière leurs lignes ; mais ceux-ci trouvent son mouvement insuffisamment prononcé, car il s'arrête à Siewercz et à Kromolow, tandis qu'ils voudraient le voir près de Gracovie, à Nowagora, à Krzanow, à Gracovie même. Le général polonais résiste à cette prétention, alléguant que les Russes n'ont pas des forces suffisantes pour le forcer à cette retraite, puisqu'ils

(1) Friiiiont à Schwarzenberg (?) mars. — Poniatowski à Fritnont, 12 mars. — Fiimont à Poniatowski, 13 mars. (K. A 924, F. A. 1813, III.)

(2) Bignon à Bassano. Gracovie, 12 mars. (A. E. Pologne, 334.)

(3) Bignon à Bassano, 14 mars. (Id.)

sont réduits au seul corps de Sacken ; il lui répugne de u faire retirer ses troupes dans un espace aussi resserré... avant que la nécessité n en soit bien prouvée, et surtout sans savoir » si les Autrichiens « regagneraient sur l'ennemi l'espace » ainsi cédé, lors qu'ils " auraient acfjuis la conviction qu'il n'est pas en mesure de les forcer à cette opération, qui achève de rendre précaire la position des Polonais " . Cependant, pour éviter tout conflit, il consent après plusieurs pourparlers à porter ses troupes non aux emplacements désignés par les Autrichiens, mais à Olkurz, à Slawkovv et à Niwki; toutefois, en faisant exécuter ce mouvement, il prévient que c'est le dernier qu'il fera sans une nécessité absolue (1).

Ces hésitations de Poniatowski gênent Metternich, car le ministre a envoyé à Kalish la nouvelle de l'entrée des Polonais dans les lignes autrichiennes, et a présenté ce mouvement comme un fait accompli. Aussi faut-il les déterminer à l'exécuter coûte que coûte. Schwarzenberg écrit dans ce sens à Frimont : " Le feld-maréchal lieutenant doit faire comprendre au prince Poniatowski qu il serait certainement trop tard d'attendre le moment où l'ennemi pourrait le repousser, puisque nous ne serions en aucune manière en état d accepter le combat. )> Il faut lui avouer dans le plus profond secret l'armistice, mais ne pas convenir qu'il est écrit, et donner à cet arrangement la date de l'abandon des bords de la Pilica. La conséquence de cette retraite va être d'obliger les Polonais à se retirer en Galicie, mais on ne saurait leur permettre d'entrer armés sur le territoire de l'empire (2) .

Les Polonais vont-ils se prêter à cette manœuvre? Le fier Poniatowski consentira-t-il à n'être qu'une marionnette entre les mains de Metternich? C'est ce que les Autrichiens ne savent pas; aussi le font-ils sonder.

(i) Frimont à Poniatowski, 15 mars. — Poniatowski à Frimont, 16 mars. — Frimont à Poniatowski, 18 mars. (K. A. 924, F. A. 1813; III.) (2] Schwarzenberg à Frimont, 14 mars. (Id)

298 L'IINTEllVEiNTION DE LADTllICHE

Frimont lui envole son chef d'état-major, le g^énéral Stutterlieim qui, après beaucoup de circonlocutions, lui demande ce que le corps polonais ferait dans le ca& d'une évacuation du Duché. Cette hypothèse ne peut être envisagée, prétend-il, « que dans la supposition que l'Autriche tout en restant l'alliée de la France, et même en resserrant ses liens avec elle, dût fournir soixante à quatre-vingt mille hommes ailleurs » ; que ferait alors le prince Poniatovvskl? Celui-ci trouve la question étrange puisque, « entrant avec son corps d'armée sur un territoire ami pour aller rejoindre par le chemin le plus court ou la Grande Armée française, ou le nouveau corps auxiliaire qui remplacerait le premier, il ne peut y avoir à l'égard de sa marche la moindre difficulté. » Mais alors le général Stutterlieim laisse entendre que ce passage ne pourrait s'effectuer que sans armes. Poniatowski proteste aussitôt : u L'Empereur d'Autriche ayant accordé le passage de la manière la plus amicale et la plus empressée » , le Polonais prétend qu'il ne peut s'agir d'une j)areille disposition, que d'ailleurs comme « le bruit du désarmemetit des troupes polonaises ^^ courait depuis quelque temps dans le corps autrichien, il " avait pris sur lui de demander des explications au ministre de Saxe à Vienne » . Ces explications étaient arrivées, et étaient des plus satisfaisantes : Il Son corps marcherait au moins par brigades; à la rigueur, par preuve de déférence, les troupes marchant ainsi en corps pourraient mettre les armes comme pour se délasser sur des chariots qui seraient au milieu d'elles, mais ni les officiers, ni les sous-officiers ne se désarmeraient. 1) Après tout, conclut le prince, « nous avons au moins trois semaines devant nous, vous avez avec les Russes une convention qu'il faut dénoncer quinze jours d'avance, c'est ainsi quln/e jours gagnés; à moins que vous ne vouliez fuir tout à fait, à moins que vous ne vouliez vous sauver comme des lâches, vous mettrez au moins huit jours par décence pour vous retirer; or il peut y avoir bien des événements Inattendus d'ici trois semaines, vous

voyez que j'ai tout le loisir possible pour avoir des ordres, et je vais en demander (I) ».

Ces réponses ne satisfont pas les Autrichiens. Ils ne veulent pas que les Polonais entrent en armes sur le territoire de l'empire, et puis leurs projets vont être complètement bouleversés (2). Or, ces projets ont été longuement préparés et étudiés, tous les détails de l'évacuation du Grand-Duché y ont élé prévus à l'avance, les ordres sont déjà donnés, les dispositions prises. Aussi, quelques jours plus tard, Frimont cherche-t-il à impressionner Poniatowski : u II lui avoue qu'il a l'ordre de tout faire pour ne point se battre, que, comme il existe entre lui et les Russes une convention, par suite de laquelle on s'est engagé de part et d'autre à ne point recommencer les hostilités sans se prévenir quinze jours d'avance, il lui est recommandé par sa cour, en cas que les Russes ne viennent à dénoncer l'armistice, de régler tous ses mouvements de manière à ce que son corps se trouve tout entier et en masse derrière la Vistule avant l'exil'' Ri{jnoii à Bassano, 2 avril. (A. E. Pologne, 33V, Autriclie, 394. — Pulilié par liEitouL II, 487.) La dépêche de Watzdorf à laquelle Poniatowski fait allusion parle soit d'une retraite u en combattant " , soit d'une retraite provoquée « par des manœuvres ou l'impossibilité de subsister » . Dans ce cas, disait la dépéclie, « on dirigerait par les Etats autrichiens, et à couvert de l'ennemi, les troupes saxonnes et polonaises, et par la ligne la plus droite au point de destination que leur indiquerait leur souverain, le Roi de Saxe; les troupes marcheraient en corps, en régiments, en grand nombre pour effectuer leur passage au plus tôt, et nullement par détachements de 300 hommes applicables seulement aux petites troupes; cette clause était un malentendu complet du général Frimont ; dans ce cas encore tous les officiers et sous-officiers conserveraient leurs armes pour maintenir l'ordre dans leurs troupes; et il n'y aurait que les armes des siniples soldats qui suivraient sur des voitures, on mettrait certainement dans cette mesure tous les égards dus aux troupes, toutes les attentions de politesse, de manière que les troupes eussent plutôt l'air de faire suivre leurs armes pour se reposer que pour quelque autre raison. » Watzdorf apprenait également que les autorités autrichiennes recevraient l'ordre de fournir des vivres et fourrages au corps polonais. Poniatowski au Vice-lloi, 2 avril. (A. G. Correspondance, 1813; IV.) — - Stutterheini à Frimont, 2 avril. (K. A. 925, F A. 1813; IV.)

(2) Bauiu à Metternieh, 3 avril. (H. II. S. A. 12, Russland, Herichte von Baum, 1813; III-IV.)

piratioii du dernier jour du délai convenu. » A cette déclaration l'oniatowski répond ce qu'il a déjà répondu : (i Qu'il n'a pas d'ordre, et qu'il en demandera. » Sur ce, Frimont riposte « que s'il lui plait de s'enj«ïager dans quelque affaire, on ne le soutiendra pas » . PoniatOAvski fait savoir que, dans ces conditions, il se retirera dans le rayon de Podg^orze, « qui appartient au Duché sur la rive droite de la Vistule, en face de Cracovie " ; dans cette position les Autrichiens étant sur la rive gauche de l'autre côté du fleuve, il est peu vraisemblable qu'on vienne l'attaquer. Frimont reprend aussitôt que, même dans ce cas, il on ne se croira pas obligé de venir à son secours » . Mais l'opiniâtre Polonais ne se tient pas pour battu, et bien que ce projet ne soit exécutable, avoue Bignon, «que si les Autrichiens s'y prêtent, et qu'ils fournissent euxmêmes des vivres aux troupes polonaises » , il demande au préfet de Cracovie « de faire rassembler des vivres pour quelques jours à Podgorze » . » Ce coup de tête » lui parait préférable à la marche honteuse à travers les États autrichiens, à cette marche dont à Vienne Metternich discute les conditions avec Watzdorf, et dont les échos sont déjà arrivés en Pologne, à la marche « par brigades, en mettant bas les armes sur des chariots, les officiers et sous-officiers conservant seuls leurs armes " . Cette marche, pense le prince, amènera la dissolution du corps polonais : comment d'ailleurs montrer à l'Allemagne des troupes « sans souliers, et en partie sans uniformes et sans écjuipement » , " dans l'état de dénuement où elles se trouvent; 'i des officiers « sans paie et sans ressources » ? Comment conserver le moral des troupes durant de longues étapes, pendant lesquelles on essaiera de les faire déserter? Il faut donc gagner le temps nécessaire pour recevoir des ordres précis. « Il faut en outre, pense-t-il, que la cour de Vienne suspende pour quelque temps de plus l'effet de ses ordres (1). "

(1) Bignon à Bassano, 6 avril. (A. E. Pologne, SS'i-.) — Baum à Metter-

Non content de faire écrire par Big^non, Poniatowski écrit lui-même à Bassano et à Narbonne. " L'Empereur, mande-t-il à Bassano, ayant fait connaître, ainsi que je Fai appris, qu'il croyait nécessaire de maintenir en avant de Gracovie autant de terrain qu'il serait possible, sa seule volonté suffit pour ne me faire envisager qu'avec une peine extrême l'abandon qu'on parait prêt à en faire sans aucun motif suffisant. " Il ne cache pas les conséquences militaires déplorables de cette retraite, ce serait la dissolution des troupes polonaises; les conséquences politiques n'en seraient pas moins désastreuses, Tévacuation du Duché amènerait fatalement la disparition d un gouvernement qui a un eflet salutaire « sur la persévérance et le courage des habitants, en réagissant conlre les séductions dont on les entoure, et en les prémunissant conlre les fausses et perfides insinuations des ennemis !' . Il y a des ^ préjugés nationaux qu'il convient de ménager » . l'être « forcé de chercher asile sur une terre étrangère, sans être même sur de le trouver, " produira « une impression aussi forte que ces traces en seront difficiles à effacer» . Aussi, conclut-il, « tous les motifs, tant militaires que politiques, exigent que l'on cherche à conserver au moins cette petite portion du territoire polonais, et c'est d après cette évidence, que j'aime à espérer que l'on fera quelque effort pour y parvenir, en agissant auprès du cabinet autrichien (Ij » .

Bignon écrit à Narbonne dans le même sens . II joint ses démarches à celles de Poniatowski; les circonstances sont urgentes : « Le conseil de guerre aulique a écrit au général Frimont , qu'il est probable que les Russes vont dénoncer sous peu de jours l'armistice. » Or il suffit de gagner quelques jours de répit pour permettre l'arrivée des ordres de l'Empe-

nich, 3 et 5 avril. (II. II. S. A. 12, Russlanrl, Berichtc von Raum, ISlo; IlI-VII )

(1) Poniatowski à Bassano, 5 avril. — Iil . à Naibonne, id. (A. E. Autriche, 39V : La première lettre publiée par Reroul, 11-481).

reur (1). Aussi à Cracovie attend-on impatiemment ces ordres, tous les regards sont tendus anxieusement vers Napoléon.

Cependant, tandis qu'en Pologne on vivait ces heures angoissantes, Metternich et Watzdorf réglaient tranquillement, le 8 avril, les destinées du corps polonais, et signaient une convention dans laquelle toutes les éventualités étaient envisagées, tous les incidents prévus. La retraite devait se faire par la Galicie, la Moravie, la Hohême; les troupes polonaises devaient marcher en colonnes et par étapes. Dans chaque étape, « il serait pourvu à leur logement et à leurs subsistances, par les autorités du pays contre paiement comptant... (art. 2). Les hommes, qui pour cause de maladie ne pourraient pas suivre les colonnes en marche, seraient reçus dans les hôpitaux militaires autrichiens... (art. 9). Tous les officiers, sous-officiers et les personnes revêtues de charges militaires conserveraient leurs armes. Les armes à feu des soldats, dès l'entrée des troupes sur le territoire autrichien jusqu'à leur sortie de la monarchie, seraient transportées sur des chariots qui suivraient. Par considération particulière, à la division de chaque colonne où se trouverait le général qui la commande, il resterait une compagnie de cent cinquante soldats avec armure complète pour le service du général, et la garde de ses ba- (jages (art. 13) (2) » .

Depuis la fin de janvier, Metternich avait fait savoir à Paris qu'il allait envoyer Schwarzenberg comme ambassadeur, et depuis le 14 février, le prince était à Vienne,

(1) Bignon à Nail>onne, (i avril. (A. E. Aulrichc, 393.)

(2) Fain, 1, 47(5.

attendant le moment de son départ. « Le prince partira pour Paris, écrit Otto, aussitôt que l'on saura que son voyage ne déplait pas à Sa Majesté (1). i> Ainsi, au dernier moment, Metternich trouvait encore une raison pour retarder le départ de son ambassadeur, comme si, en cas de non-acceptation, TEmpereur n'eût pas déjà depuis longtemps fait connaître son opinion. Mais Metternich était enchanté de ce prétexte, car il estimait que cette mission avait principalement pour but de transformer l'intervention en médiation, et qu'il convenait d'attendre la tournure que prendraient les événements. Plus que jamais, il pensait qu'en diplomatie le temps était le plus précieux des auxiliaires, et qu'une certaine passivité au milieu d'une époque si active ne pouvait que lui être favorable.

A Paris, on s'étonne de plus en plus de ce retard; on trouve ridicule le prétexte mis en avant : " Nous n'avions pas cru qu'il fût besoin, écrit Bassano, d'exprimer l'opinion de Sa Majesté [sur le prince Schwarzenberg], puisque dans sa lettre l'Empereur d'Autriche annonçait le départ de son ambassadeur non comme un projet, mais comme une chose arrêtée... Voilà, en effet, une ou deux semaines que nous attendons chaque jour le prince Schwarzenberg (3). " A la légation d'Autriche l'impression est la même : " Bubna, écrit Floret, en attendant remplit bien l'intervalle, tant que notre rôle doit rester négatif, son imperturbable flegme le sert admirablement, mais du moment qu'il faudra un grand coup de collier, il n'y a que le prince qui puisse le donner » , et plus tard il ajoutera : « Le prince Schwarzenberg est attendu ici avec impatience, et qui plus est, est désiré (2)."

(1) Otto à Bassano, 28 février. (A. E. Autriche, 394.) « Le prince do Schwarzenberg est arrivé ici le li, " Metternich à Bnbna, 18 février. (H. H. S. H. 309, Frankreich, Weisungen an Buhna, 1813; I-III.)

(2) Bassano à Otto, 9 mars. (A. E. Autriche, 394 ) La lettre de l'Empereur d'Autriche visée est celle du 23 janvier.

(3) Floret à Metternich, 1" février, (li. H. S. .\. 307, Frankreich, Bcrichte von Floret, 1813; I-III.) — Id., 13 mars (/r/., IV.)

304 L'INTEHVENTION DE L'AUTRICHE

Pourtant, malgré le désir qu'on éprouve à Paris de voir arriver enfin l'ambassadeur titulaire, Metternich ne se départit pas de sa lenteur; il laisse les événements, qu'il a provoqués se développer d'eux-mêmes, et l'horizon se déj'jag^er petit à petit. Pour g^ag^ner du temps, il épuise tous les moyens; tous lui sont bons. Il va jusqu'à exploiter une maladie, un rhumatisme qui lui donne la fièvre et le met au lit (1).

Cependant, les jours passaient. La Prusse s'était officiellement alliée à la Russie, l'Angleterre allait faire connaître ses intentions, la Russie exposait les siennes, et il devenait évident que l'on finirait par s'entendre, la Saxe semblait être, elle aussi, prête à changer sa ligne de conduite, le grand-duché de Varsovie était presque évacué, et Narbonne était arrivé à Vienne sans apporter de point de vue nouveau, de terrain d'entente. La situation en Europe s'était précisée et simplifiée ; aussi Metternich jugeait-il enfin le moment venu de mettre la dernière main aux instructions de Schwarzenberg. Ces instructions, il les avait méditées depuis longtemps, il les avait longuement relues et corrigées, parce qu'elles devaient jalonner un tournant de la route qu'il suivait et qu'elles allaient être le premier acte de la médiation (2).

Il revient dans ces pages sur les germes des dissentiments qui existaient entre la France et la Russie depuis

(1) Otto à Bassano, 14 mars. (A. E. Autriclie, 394.) A Lebzeltern il écrit le 23 : « .Schwarzenberg serait en route pour Paris sans la malheureuse incommodité qui pendant 15 jours m'a à peu près privé de toute possibilité de me livrer à un travail fort et assidu. (II. H. S. A. 7. llussland, Weisungen an Lebzeltern, 1813; II-V.)

(2) "Il est certain qu'on se flatte ici, et qu'on se flatte même beaucoup que ce langage produira son effet, et engagera Napoléon à se soumettre à des cessions importantes. » Gentz à Nesselrode, 12 mars. (Nesselbode, V, 45.) 1' On commence à nous témoigner beaucoup de désir de voir arriver le prince Schwarzenberg à Paris. JNous avons cru devoir attendre ce moment, et celui où l'alliance entre la Prusse et la Russie sera ofHciellemenl connue de l'empereur Napoléon pour faire partir notre ambassadeur. (Metternich à Zichv, 23 mars, H. II. S. A. 94. Preusscn, Weisungen an Zichy, 1813.)

la paix de Tilsit. sur Terreur politique de cette paix qui forçait la Russie à " maintenir un système commercial contraire à ses intérêts » ; il revient sur la stupéfaction qu'a produite le résultat de la dernière campajjne, et sur le parti qu a pris immédiatement 1 Autriche de chercher un remède à la situation, et » de le placer à côté du mal " . L'Autriche, déclare-t-il, a trouvé ce remède dans une paix, dont elle prend l'initiative en qualité d " État intermédiaire » .

Malheureusement, au milieu des négociations entamées dans ce but, un fait nouveau de la plus haute importance est venu modifier complètement la « situation politique des choses, l'alliance de la Prusse et de la Russie « . Il est évident que dès lors tous les problèmes posés ont changé de face, » et exigent des mesures nouvelles et des explications " toutes différentes. Il convient de les donner.

En exceptant l'Espagne et la Porte, le continent est actuellement partagé entre quatre grandes puissances : la France, la Russie, la Prusse et rx\utriche. Les deux premières se protègent et se défendent d'elles-mêmes : l'une par le Rhin, avec « sa triple barrière de places fortes » , l'autre par un climat affreux qui permet à peine » trois mois de campagne» , et rend la frontière du Niémen aussi sûre que celle du Rhin. Quant aux deux autres puissances, l'Autriche et la Prusse, " elles se trouvent, comme puissances centrales, exposées de tous côtés aux attaques de leurs puissants voisins " . Elles n'ont donc d'autre garantie <' de repos, que dans une politique sage et mesurée, et dans des rapports de bienveillance entre elles et avec leurs voisins n . Dans ces conditions, " tout affaiblissement de l'une des puissances intermédiaires porte le coup le plus direct à l'existence de l'autre " ; aussi, tout naturellement, sans traités ni garanties réciproques, uniquement par la communauté de leurs intérêts et la similitude de leur situation, se sont-elles liées l'une à l'autre.

Cette situation particulière fait que l'Autriche verrait <i avec plaisir le retour de la Prusse à sa plus complète

306 I/nSTEllVEMION DE 1,'AUTlllCHE

indépendance >> . La Prusse ainsi redevenue puissante, et appuyée sur l'Antriche, formerait « une imposante barrière, qui séparerait la France de la Russie » ; et par un simple jeu de contrepoids « le repos de l'Europe intermédiaire assurerait celui des deux autres g^rands empires » . L'Autriche ne peut donc admettre la disparition de la Prusse. « Notre intérêt parle contre l'accroissement de la puissance française, autant que contre toute extension de la puissance russe. » Quant au projet de donner les dépouilles de la Prusse à l'Autriche, « l'Empereur, éloigné de toute vue de conquêtes qui lutteraient avec ses principes les plus immuables, ne cherchera jamais un bienêtre illusoire dans la ruine d'un état ami ». L'Autriche renonce donc à tout agrandissement, à la Silésie qu'elle avait si longtemps convoitée, et dont la possession avait été si longtemps pour elle un mirage obsédant. Mais ce renoncement est-il sincère? est-il définitiP?La phrase précédente est suivie dans le texte d'autres phrases qui l'atténuent, la corrigent en une certaine mesure, la rendent moins absolue, et semblent laisser entrouverte une porte qui permettrait au dernier moment d'accepter la Silésie, si la monarchie du grand P'rédéric était irrémédiablement condamnée. » Cependant, en renonçant à un aussi stérile projet, l'Autriche, hors de toute proportion avec les puissances voisines, succomberait bientôt victime de futures et d'immanquables dissensions. Les résultats de la marche politique la plus prévoyante et la plus désintéressée, mais en même temps la moins prévoyante et la plus faible, tourneraient en entier contre nous. » Et alors la conclusion s'impose; ne pouvant s'accroître aux dépens de la Prusse, mais en même temps ne pouvant refuser un agrandissement, si les voisins en acceptaient un, l'Autriche doit défendre l'intégrité de la Prusse. « En contribuant à la destruction de la seconde puissance intermédiaire, elle signerait sans contredit l'arrêt de sa propre perte. »

A cette manière de voir, la France peut objecter que l'Autriche doit trouver dans son système d'alliance avec

LA (:0NVENT10> AVIÎC LA SAXE 307

elle " la sécurité la plus entière » . Sans doute 1 objection est réelle pour le moment; elle est vraie tant que les rapports actuels entre les deux puissances resteront fondés « sur l'intérêt individuel et réciproque des deux maisons régnantes», mais elle est spécieuse; car le bien-être et l'existence des empires résident-ils dans " des rapports simplement politiques » ? Évidemment non. Ils résident dans des fondements plus profonds, dans des garanties plus réelles, u qui ne se trouveront jamais que dans la véritable distribution des forces respectives des puissances; et cette distribution [se trouvera" dans la juste proportion de leur étendue, de leur population, de leurs moyens de résistance au dehors, conditions inséparables de leur bien-être intérieur « .

Or, l'heure actuelle est favorable à l'établissement li d un ordre de choses, qui porte en lui-même tous les éléments d'un bien être g^énéral " .

Jamais encore Metternich ne s'était élevé dans une instruction à une telle hauteur de pensée, jamais encore il n'avait raisonné si juste, il n avait vu si droit. Cette dépêche est l'un de ses chefs-d'oeuvre. Mais toute cette première partie théorique est difficile à interpréter, elle n'est ni assez pratique, ni assez positive; aussi dans une seconde paitie, tire-t-il lui-même des conclusions nettes et précises des principes qu'il a posés.

La paix est nécessaire, et par la paix, il faut entendre « un état de choses basé sur un juste équilibre entre les grandes puissances, et sur l'indépendance et le bien-être de celles du deuxième et troisième ordre » .

Mais que signifie ce mot d équilibre? " Est-ce le retour à un ordre de choses anciennes? » Non. » Car l'Empereur est convaincu que vouloir revenir sur ce qui n existe plus, ce serait user en vain des moyens précieux pour un ordre de choses conforme aux besoins du temps. » Donc ce mot doit être appliqué à une situation nouvelle, toute différente de l'ancienne : "Sa Majesté Impériale part du principe que la puissance russe n'est pas à réduire » ,

mais que cette puissance a besoin d'un contrepoids, et que ce contrepoids sera la puissance française. " L'existence de ces deux empires, leur poids, leur bien-être mutuel sont, dans la position actuelle des choses, devenus une des conditions nécessaires pour le repos même des puissances intermédiaires » , et, par conséquent, <i l'existence des puissances intern»édiaires avec ses conditions nécessaires, la force et l'indépendance, doit être une des bases essentielles de la prospérité des grands empires de l'Est et de l'Ouest » . Ces principes sont tellement hors de discussion, qu'on ne saur.iit admettre qu'ils ne soient adoptés par les puissances alliées. Tel est le nouvel état d équilibre de l'Europe.

Dans toutes ces considérations, deux puissances ont été écartées comme n'étant pas directement intéressées dans le conflit actuel, parce qu'elles occupent une position excentrique : la Porte ottomane et l'Espagne. La Porte ottomane n'est " dangereuse pour personne » . L'Espagne n'intéresse que la France et l'Angleterre. C'est entre elles seules que doit se régler son sort. L'Autriche ne peut donc pas faire dans le présent cas autre chose que d'essayer de rapprocher les parties adverses.

La question ainsi posée et ainsi délimitée n exclut pas l'idée " d'une paix maritime et générale " ; mais si 3ette paix générale n'aboutit pas, elle rend possible ane " />aix continentale n . Plus que jamais, l'Autriche estime que la Russie ne signera pas une paix séparée sans l'Angleterre; mais pourtant, si par hasard une telle paix était signée, l'Autriche pense que ce ne serait que lorsque la France aurait prouvé " que la guerre entre les puissances alliées de V Angleterre et de la France ne se ferait plus que pour les intérêts isolés de la Grande-Bretagne , et nullement pour ceux bien entendus des puissances continentales » .

Aussi l'Autriche insiste-t-elle auprès de Napoléon pour que ce dernier envoie « un négociateur dans un lieu choisi » . Les premiers coups de canon, " une bataille

même, ne rompraient pas de cette manière le fil d'une négociation précieuse à conserver (1) n .

Ainsi, Metterniclî prend position; il déclare à liante et intelligible voix que l'Autriche ne permettra pas que Ton touche à la Prusse, et cela au moment où l'Empereur lui offre de partager ce royaume, au lendemain du jour où la Prusse passe dans le camp opposé et s'unit à la Russie. En se posant ainsi en défenseur des Etats intermédiaires opprimés, elle dessine la médiation; en invitant l'Europe à une conférence, où Ton pourra discuter patiemment, longuement, loin des champs de bataille sans entendre les coups de canon et le bruit des victoires, où les conditions d'un équilibre qui rendra la guerre stérile et les conquêtes impossibles auront été posées, elle fait acte de médiatrice.

Gomme Metternich a manœuvré habilement pour arriver à formuler cette conclusion! C'est le triomphe de sa politique. Pourtant cette instruction ne doit pas être un ultimatum, parce que l'Autriche n'est encore prête ni militairement, ni financièrement; cependant, pour qui sait lire entre les lignes, elle n'est pas autre chose.

Aussi, pour qu'il ne puisse y avoir de doute à ce sujet, Metternich prescrit-il à Schwarzenberg d'éviter toutes les questions de détail, et de les renvoyer à une époque ultérieure (2) .

Les conversations de Metternich et de Humbold soulignent ce point de vue. A l'envoyé prussien, le ministre communique ses instructions à Schwarzenberg, il les lui montre comme la base de tout accord futur : le Prussien saisit à merveille, il comprend tous les sous-entendus. " Le point fondamental de ce système ainsi exposé, écrit-

(1) Instructions pour Schwarzenberg, Vienne, 28 mars, n" 1. (H. H. S. A. Frankreich, Wcisungen fiir Schwarzenberg, 1813 — Publie par O.NCKEN, 1, 439.)

(2) Instructions pour Schwarzenberg, Vienne, 28 mars, n" 3. (II. H. S. A. 309. Frankreich, Weisungen fiir Schwarzenberg, 1813. — Publié par Okcrkis, I, 439.)

SIO I/I>JTEJIVENTI0N DE I/AUÏRICHE

il, est runlon étroite et inaltérable de la Prusse et de l'Autriche » ; et il continue : <' le pivot de ce système est l'Allemagne. Dans l'i^llemap^ne même, la Prusse est mise à l'égale de l'Autriche; son existence, son indépendance, le degré de force que l'une et l'autre exigent, sont rattachés immédiatement et comme des conditions indispensables, à la possibilité de la tranquillité et du bienêtre de l'Europe». Humbold ne se trompe pas; il voit toute l'importance de la pièce qui lui est montrée, il la considère comme un ultimatum, car il ajoute : " La cour de Vienne ne pourra et ne voudra jamais se départir de ses principes qui découlent de ses propres intérêts. " Metternich assure même que l'Autriche ne se laissera pas éblouir par des concessions apparentes de Napoléon, parce qu'elle se trouve trop liée par ses déclarations. Ces déclarations d'ailleurs, il lui est impossible de les rendre plus catégoriques, attendu qu'elle n'est pas encore prête pour une rupture immédiate.

Ce commentaire ne laisse plus de doute sur les intentions de celui qui a rédigé les instructions : elles sont « dans un accord parfait avec les principes de notre alliance avec la Russie, ajoute Humbold, elles embrassent par là même cette alliance (1) » .

Les alliés peuvent donc être complètement rassurés; Metternich vient de s'engager à fond. Si la coalition n'est pas officiellement avouée, elle existe officieusement; si son acte de naissance n'est pas encore publié, il est dressé et il est daté du jour où ces instructions ont été écrites.

A Vienne, pendant ce temps, Narbonne s'installe, il regarde et écoute, car le langage qu'on y tient, la ligne

(1) Humbold à Hardenberg, 31 mars. (Oscken, I, 317.)

de conduite qu'on y suit, le troublent. Il cherche à débrouiller la situation, il n'y arrive qu'avec peine, forcé qu'il est de rompre avec toutes les traditions de son prédécesseur, de lutter contre l'isolement » dans lequel l'esprit de société avait fini par le faire vivre « . De cette première inspection sur place l'impression qui se dégage est peu favorable; il sent confusément encore que la marche de l'Autriche est tortueuse, que ses préparatifs peuvent tout aussi bien avoir pour but le renforcement du contingent que la défense de ses frontières dans le cas de neutralité, mais il ne peut rien préciser; et alors il désirerait sortir de cette incertitude. Dans ce but, il voudrait se servir d'un expédient, jeter un coup de sonde, " proposer une convention provisoire quelconque pour fixer ou modifier le traité du 14 mars .. La manière dont on écouterait, accepterait, ou refuserait cette proposition... ne pourrait-elle fournir quelque chance pour deviner un peu d'avance, ou au moins pressentir, ce qui pourrait arriver (1) » ? Son esprit ing^énieux travaille, et cherche le moyen de voir quelque chose, car il veut tout pénétrer.

Malheureusement pour le moment il ne peut arriver à des certitudes, il n'a que des indices : « L'Empereur tient à la France » , mais « abreuvé de tous les poisons qu'on lui présente sous toutes les formes, effrayé des conséquences que peuvent avoir dans ce moment tous les partis, il est presque impossible que souvent il ne chancelle " . Metternich est de bonne foi, pourvu que le système français le conduise à la paix; mais si cette paix ne se faisait pas, ne dira-t-il pas peut-être? » La France ne veut pas accédera des propositions raisonnables et acceptées par toutes les autres puissances, c'est moi qui vous propose de nous mettre à la tête de ses ennemis, et de prendre en Europe l'attitude et le rang qui nous con-

(1) Narbonne à l'Empereur. Vienne, 1" avril — LL, 23 avril. (A. N., A. F. IV, 1676;»

312 L'INTERVENTION DE L'AUTHICHE

viennent. » Aussi Narbonne ne sait-il au juste que penser. «Que d'écueils, de difficultés, écrit-il! j'ai à peine un moment pour deviner ce que feront des gens qui, je le crois, ne le savent pas encore eux-mêmes, « et alors presque découragé, il continue : » L'Empereur va, j'en suis sûr, tout éclaircir avec sa baguette magique qui pour ce moment-ci ne peut être que son sabre (I). "

La situation n'est pas claire en elle même, et de plus on fait tout pour la lui embrouiller. On lui laisse entrevoir, comme aujourd'hui à Humbold, comme demain à Watzdorf, les instructions à Schvsarzenberg, on les lui entrouvre rapidement, insuffisamment pour qu'il puisse les étudier et en faire des sujets de conversations, mais suffisamment cependant pour qu'il puisse en prendre un aperçu et en rendre compte : « Les principes qui y sont établis, pense-t-il, n'offrent que peu d'objections. " Pourtant, si à Paris Schwarzenberg doit poser des bases et éviter toutes les questions de détail, à Vienne Metternich ne craint pas d'y toucher. Il parle des provinces illyriennes et de la » partie de la Pologne détachée depuis la dernière paix M , comme compensations pour l'Autriche; il aborde le problème de l'agrandissement de la Prusse, mais tout cela rapidement, et les pages à peine ouvertes devant l'ambassadeur sont aussitôt refermées, de manière à ce qu'il ne puisse " embrouiller ce qui au fait ne peut se terminer qu'à Paris (2) » .

S'il a à peine le temps de feuilleter les instructions de Schwarzenberg, par contre on lui fait lire les proclamations des alliés; on insiste «sur les conséquences effroyables qu'entraîne 1 appel au peuple " , qui unit tous les ennemis de la France, transformant « en comité de salut public les conseils de la Russie et de la Prusse » ; on évoque devant lui « les clameurs des sociétés qui poussent à la guerre » ; on certifie que " la masse raisonnable

(1) Narbonne à Bassano, 1" avril. (A. E. Autriche, 394 ) — 2 avril. (A. E., Autriche, ;596.)

(2) Narbonne à Bassano, 1"' avril (tiéjà cité)

et raisonnante de la nation ne veut que la paix » ; on compare le gouvernement autrichien à un nag^eur » qui lutte avec force et courage contre le courant, et qui espère arriver, et il en aurait la certitude, si l'Empereur Napoléon voulait un peu l'aider, et se prêter aux conditions de paix également compatibles à sa gloire et à son honneur (1) » . On lui dit que ce nageur «est prêt à aborder partout où il espère trouver un lieu de repos » . Mais, en lui-même, Narbonne ne peut concilier le désir de la paix, les sacrifices que Ton exige de la France et des alliés, avec les armements de l'Autriche; et alors de nouveau il reprend l'idée d'un projet de traité pour mettre la cour de Vienne dans la nécessité de s'expliquer catégoriquement. L'Autriche » veut-elle un grand avantage » ? le ministre " ne serait-il pas insensible à un intérêt particulier " ? A toutes ces questions, il ne peut prévoir de réponse. Tout, dans ce qu'il voit, est sujet à contradiction. Le corps autrichien en Pologne ne veut pas se battre; dans l'armée les olficiers déclarent que « le temps est enfin venu, où il sera facile de reconquérir avec usure l'honneur et le territoire » ; à Vienne, " tous les cafés, et les lieux de rassemblement respirent la haine du nom français, et n'attribuent qu'à la France l'état désespéré des finances, l'anéantissement du commerce, et la cherté effroyable de tout ce qui n'est pas denrée de la première et de la plus stricte nécessité " ; et, cependant, les explications de Metternich, sur tous ces sujets de plainte, sont toujours plausibles. Le ministre est très frappé de l'obéissance " passive du gouvernement prussien aux caprices du peuple » , il demande, " pour toute grâce, que l'on ait confiance en son maître et en lui » , et alors, prétend Narbonne, a on rentre dans ses raisons pour s'abandonner à celte confiance (2) " .

C'est sur ces entrefaites que les instructions du 29 mars

(1) Nar])onne à Bassano, 6 avril. (A. E. Autriche, 394.)

(2) Narbonne à Bassano. Vienne, 7 avril. (A E. Autriche, 394.)

314 L'INTERVENTION DE l/AUTKICHE

arrivent; elles vont permettre de percer à jour le mystère dont à Vienne on veut s'entourer; elles vont être la pierre de touche qui forcera l'Autriche à découvrir ses intentions; elles sont en contradiction formelle avec tout ce que Narbonne sait des projets de Metternich; elles provoqueront peut-être la crise, mais qu'importe? Désormais il n'y aura plus d'équivoque possible, car elles oblig^eront le cabinet de Vienne à parler, elles remplaceront le projet de traiié auquel l'ambassadeur rêve depuis long^temps; il va donc s'en servir sans ménag^ement, mais cette manière forte accentue sa démarche, il faut faire sortir l'Autriche de la demi-lumière dans laquelle elle aime à se tenir. « Les moments sont pressants, lui avait-on écrit " , il va donc trouver Metternich.

Mais, ce jour-là, il ne le voit pas, il ne fait que l'apercevoir allant chez l'Empereur, et l'entretien a lieu le lendemain (1). L'ambassadeur commence par lire au ministre la dépêche de Bassano. Tout ce qui a trait à la rupture avec la Prusse est approuvé par Metternich; il en est de même de la demande faite à l'Autriche de prendre une attitude nette, » d'entrer dans la lutte comme partie principale; et elle ne peut voir qu'avec plaisir, déclare le ministre, qu'il lui soit proposé une espèce de médiation armée qui, sans en avoir le nom, doit en avoir le résultat » . Mais à ce mot de médiation, Narbonne interrompt pour déclarer qu il croyait « avoir la certitude bien naturelle que l'Empereur ne pouvait et ne voulait pas voir

(1) A quelle date? La note verbale remise porte aux archives des Affaires étrangères, et à celles de Vienne la date du 7 avril. Or les A. E. possèdent une lettre de Narbonne de cette date qui ne fait aucune allusion à des instructions reçues ou à des conversations avec Metternicli sur ce sujet; tandis qu'une lettre du 10 expose les conversations précédentes avec force détails. Dès lors, il semble que les instructions du 29 ont dû arriver le 6. Le 6 au soir, Narbonne voit Metternich et cause de matières étrangères à la note, la conversation sur la note aurait donc eu lieu le 7 dans l'après-midi et la note aurait été remise le 7 au soir. La matinée du 7 aurait donc été employée par Narbonne à rédiger la dépêche sur des conversations antérieures. L'erreur de Lkkkbvre qui met l'entretien au 10 est donc excusable. Sorkl donne à tort à la lettre la date du 7.

dans rEm{)ereur d'Autriche un arbitre qui se déclarerait, et qui combattrait contre celle des parties qui appellerait de son jugement quelconque « .

Sans relever cette interruption, Metternich reprend que le rôle de médiateur ne peut convenir qu'à une puissance qui veut la paix sans en profiter. Cette insistance laisse entendre que l'Autriche va devenir médiatrice. Mais cette confidence à peine faite, et comme s'il avait peur d'aller trop vite, Metternich détourne la conversation : « Nous ne prononcerons en aucune manière, dit-il, le nom de l'Espagne, ni celui de la Hollande, dont il n'y a aucune raison de croire que l'Angleterre voudrait parler. Gela regarde uniquement et directement la France. Mais les nouveaux départements réunis? » A cette question, il répond lui-même. « Au fond, à nous cela ne nous ferait rien, mais si c'est ime condition sine qua non des autres puissances, est-ce que l'empereur Napoléon ne se désisterait pas de ce qu'il a avancé? Et pour donner une paix durable et impossible sans cela ne renoncerait-il donc pas à des réunions faites si nouvellement, et qui lui deviennent infiniment moins utiles depuis qu'il n'est plus question du système continental? " Le terrain est brûlant, malgré tout son désir de poussera fond, Narbonne esquisse un mouvement de recul, il n'est pas chargé de présenter un ultimatum, au lieu de discuter il se dérobe : il est invraisemblable que l'Empereur n'écarte pas une pareille proposition, une bataille changerait vite la face des choses, il ne sait pas quelles sont les intentions de l'Empereur au sujet du système continental, il est impossible que l'Empereur ne garde pas ces provinces pour en faire un objet d'échange contre les anciennes colonies françaises actuellement occupées par l'Angleterre, le Gap, Batavia, la Martinique. En présence du vague de ces réponses, Metternich n'insiste pas, il passe rapidement à un autre ordre d'idées : « On n'a pas insisté, écrit Narbonne, et l'on en est venu à la Prusse. »

Metternich déclare qu'il est indispensable de l'agrandir

;U6 L'IiNÏERVEÎ>JTION DE L'AUTRICHE

pour en taire une barrière contre la Russie. Une barrière est utile non seulement à la France, mais aussi à l'Autriche et à toute l'Europe. A Vienne on est prêta accepter toute solution de ce genre, on ne tient pas à la Prusse, mais la conception d'un royaume de Polog^ne " est absurde » , et celle d'un duché de Varsovie » inadmissible » , la Prusse seule est capable de Former une barrière. Sans insistei", INarbonne concède qu'il faut une certaine puissance à la Prusse, mais tout aussitôt il parle de la Westphalie, et de la Saxe qui pourraient former une seconde barrière. A ces mots, Metternich se récrie, et voit où on veut le mener; il ne veut pab que « la Confédération du Rhin aille jusqu'au Niémen » , il avoue que l'Autriche s'opposera à toute reconstitution tant son profit qu'à celui de la Prusse ou de la Russie, de l'ancien empire germanique qui n'a été qu'une source de malheurs; mais par contre il déclare que, « si ces mêmes puissances regardaient, comme une condition indispensable de la paix, la suppression du titre de protecteur de la Confédération du Rhin " , il ne se battrait pas » pour le défendre, ou en assurer la conservation " . a D'ailleurs à quoi sert ce titre à l'empereur Napoléon? lui est-il utile pour exercer une influence sur l'iVlle magne? Cette remarque qui semble à Narbonne " une envie un peu extraordinaire d'humilier >' son maître, blesse son loyalisme, il proteste aussitôt, mais sans perdre la juste mesure qui convient à ces graves sujets. Toutes ces conversations ont lieu " de la manière la plus douce, et en apparence la plus confiante » .

Au cours de cette conversation, Narbonne aborde la question de la Silésie, qui est la conséquence du démembrement et du partage de la Prusse; aussi Metternich répond-il que " cela ne pourrait être que dans le cas de guerre, et qu'alors la convenance en déciderait » . Cette réponse étonne Narbonne : « Dans tout cela donc vous ne voulez rien pour vous? — Il est impossible, répond l'Autrichien, que les provinces illyriennes ne nous re-

viennent pas, l'Empereur en a à peu près pris l'engagement, et ce ne sera jamais cela qui présentera des difficultés. " Et alors Narbonne interroge brusquement. « Ne dois-je pas conclure, mon cher comte, que votre projet est, en penchant davantage pour la France, de vous battre contre elle, si elle n'acceptait pas ce que vous croyez acceptable? » Metternich ne se laisse pas démonter par ce coup droit, il riposte de même. — " Gela sort naturellement de la situation des choses, de notre position; bien entendu que toute la faveur est pour la France. — C'est pour cela que vous envoyez M. de Stadion au quartier général de l'Empereur de Russie, fait remarquer fort à propos Narbonne. — Cela n'est pas définitivement arrêté, reprend Metternich, mais c'est presque sûr. M. de Stadion est un homme parfaitement raisonnable, et je regrette tous les jours qu'il ne soit pas à Paris, parce qu'il est vraiment une partie du cabinet de Vienne; ne l'a-t-il pas dirigé en entier lors de la guerre de 1809?» Continuant sa série de coups droits, Narbonne repartit : « A présent, laissez-moi finir, mon cher comte, par une question à laquelle vous n'êtes pas bien précisément tenu de répondre : ne ferez-vous pas ce qui peut paraître plus raisonnable, mais ce qui peut être encore plus dangereux, c'est-à-dire attendre qui sera le plus fort, et vous décider après la première victoire? Alors vous êtes pour nous. — Vous vous trompez, répond imperturbablement Metternich, croyez que le lendemain de cette victoire nous vous parlerions d'un ton plus prononcé qu'aujourd'hui. — Ma foi, je crois que vous feriez une grande sottise >' riposte aussitôt Narbonne, sans se douter de l'importance des paroles de son interlocuteur. Il les prend pour des boutades, et elles ne le frappent pas (1).

Ainsi, l'ambassadeur a poussé à fond, il a arraché les aveux qu'il voulait obtenir, il a réussi au delà de toute

(1) Narbonne à Bassano. Vienne, 10 avril. (A. E. Autriche, 394.)

318 I/INTERVEMIOIN DE L'AUTllICHE

espérance, on lui a fait des réponses positives, et non équivoques pour quiconque sait les interpréter. Malheureusement il ne le sait pas. Aussi ne croyant pas avoir obtenu le résultat désiré, et ne comprenant pas l'importance des réponses qui lui ont été faites, il n'est pas satisfait de lui-même. 11 manque de sang-froid, au lieu d'attendre les nouvelles instructions que doit lui envoyer Bassano dès l'arrivée de Schwarzenberg, il reste hypnotisé par les mots « les moments sont pressants » , et le soir même, il remet au ministre une note verbale, note que ce dernier d'ailleurs lui avait demandée.

Persuadé que son devoir est de s'engager à (ond, Narbonne le fait de plein cœur, et sans réticence aucune : il veut forcer l'Autriche » à jeter le masque " . La note du 7 avril est donc la copie textuelle de la dépêche du 29 mars. Narbonne en a éliminé seulement tout le début, toutes les considérations qui feraient croire à 1 Autriche que la défection de la Prusse et son alliance avec la Russie ne sont pas faites pour faciliter la paix, ainsi qu'une phrase qui semblerait indiquer que l'ambassadeur est au courant " des intentions de l'Empereur sur les conditions de paix » . A part ces deux coupures, la note reproduit fidèlement et servilement le texte de Bassano; aucune appréciation, aucun ménagement dans les termes, aucune nuance, c'est Bassano lui-même qui parle ou plutôt c'est l'Empereur, car « l'idée et la forme sont de l'Empereur » . C'est un document de premier ordre qui tombe ainsi entre les mains de Metternich (1).

Ce dernier ne veut pas s'en servir immédiatement, il ne le montre qu'à VVatzdorf, il en parle cependant; Hardenberg le voit joyeux et gai comme jamais encore il ne l'avait vu. Si l'envoyé de Hanovre ne lit pas la pièce, il obtient cependant la déclaration suivante : " Napoléon reconnaît non seulement le principe énoncé par l'Autriche, mais s'est expliqué de manière que l'Empereur

(1) Note du 7 avril. (A. E. Autriche, 396.)

d Autriche dès ce moment se regarde comme libéré de ses eng^agements avec la France, et est en droit de prendre une attitude absolument iiulépendante " , « celle d'un véritable médiateur (1) " . Telles sont 1 *s conclusions autrichiennes, conclusions excessives peut-être, mais qui sont la conséquence d'un choix d'expressions peu mesurées, d'un « oubli de tout principe fondamental, de toute notion de droit et de politique (2) » .

Aussi, plus que jamais, Metternich reprend-il les conversations commencées, se sentant de plus en plus libre, il a de moins en moins de scrupules. Avec Walzdorf les entrevues continuent. Les dernières instructions reçues par cet envoyé sont considérées par l'Autriche comme très satisfaisantes, et, de jour en jour, Metternich a pour lui plus de prévenances; il affecte en lui une confiance entière, il lui montre les instructions emportées par Schwarzenberg; elles sont, il est vrai, peu propres à faire plaisir à la Saxe, car les idées de l'Autriche sur la reconstitution de la Prusse sont en opposition formelle avec les rêves saxons : " elles sont contraires à ce que nous pouvons désirer pour le maintien de notre indépendance » , écrit mélancoliquement Senfft, dès qu'il en a connaissance. Il ne peut y croire : a On a quelque peine à se persuader que l'Autriche oubliant l'ancienne rivalité de la Prusse veuille elle-même concourir à se créer un contrepoids dans la partie centrale de l'Europe, au lieu de s'entourer de puissances à peu près égales de second ordre, qui chercheraient naturellement toutes son appui, et paruii lesquelles toujours la Prusse pourrait occuper la première place (3) . "

(1) Lettre du 11 avril. (Onckex, II, 200.)

(2) Rapport de Metternicli, 10 avril. (H. H. S. A. 284, Vortrage, 1813; IV.)

(3) Senfft à Watzdorf. Ralisbonne, 8 avriL (H. H. S. A. 19, Sachsen, Staats Kanzelei, 1813. — Publié par OacKEN, II, 262.) La veille Senfft écrivait : " Je viens d'apprendre de bonne source que de certaines personnes s'autorisent à se persuader que la Prusse, qui se croit déjà au fait d'une nouvelle grandeur, a conçu l'idée et travaille à son exécution de partager le pro-

320 L'IJNTEK VENT ION DE L'AUTIUCHE

Ainsi, la crainte d'un protectorat de la Prusse sur le Nord de rAllemafjne hante toujours la Saxe, et Metternich est obligé de lui assurer « que jamais l'Autriche ne consentirait à un protectorat pareil, ou à une influence de la Prusse sur les autres États intermédiaires de l'Allemagne, parce qu'elle ramènerait d'anciens maux qu'on tendait à détruire (I) " . A côté de cette crainte, la Saxe en a une autre; fidèle aux vieilles traditions, et conservant les idées des siècles passés, elle n'admet pas pour l'Allemagne d'autre organisation politique que celle du Saint-Kmpire, car elle redoute le partage de l'Allemagne entre deux puissances, partage que le Saint-Empire eût rendu impossible. Or la reconstitution de la Prusse rend ce rétablissement très problématique et très douteux (2), et ce n'est pas sans tristesse qu'elle voit s'évanouir son rêve; c'est une déception à ajouter aux autres. Metternich se rend compte de cette préoccupation, et s'attache avec un soin particulier à dissiper toutes ses craintes, à panser toutes ses blessures damour-propre. Si l'Autriche favorise ainsi la Prusse ce n'est pas a par une prédilection particulière » , c'est uniquement par nécessité; elle eût tout aussi bien favorisé la Saxe, si la Saxe eût consenti à jouer le rôle de la Prusse, si elle se fût levée en armes au risque d'exposer « sa propre existence » . Mais, comme elle ne Ta pas fait, l'Autriche, qui se pose en champion du droit et en protectrice de l'Allemagne, est obligée de se retourner vers la puissance qui a pris l'initiative du mouvement. Ces assertions, Esterhazy qui part pour Ratisbonne, est chargé de les confirmer (3).

Après avoir montré à l'envoyé de Saxe les instructions de Schwarzenberg, Metternich lui rapporte la conversation de Narbonne. Le ministre insiste surtout sur ce

lectorat de rAIleinagne avec l'Autiiclie. Nous ne saurions nous imaginer que la cour de Vienne puisse goûter un semblable projet. " [Ifl ■)

(1) VVatzdorf à Senfft. Vienne, 12 avril. (Onckkn, II, 263.)

(2) Shnut, 216.

(3) Watzdorf à Senfft^ 12 avril (déjà cilc).

LA CONVENTION AVEC LA SAXE :J2l

qui a trait à la question allemande; il dit avoir déclaré à Narboniie que l'Autriche n'avait aucun intérêt à voir les villes hanséatiques et les départements du Nord de l'Allemagne entre les mains de la France, et le protectorat français s'étendre sur la Confédération du Rhin. A ces confidences, Narbonne aurait répondu, prétend-il, "qu'il ne croyait pas ces conditions impossibles » . Mais Watzdorf remarque qu'il ne suppose pas Narbonne très instruit des intentions de son souverain ; aussi ne peut-on pas faire un g^rand fond sur la réponse de l'ambassadeur (I) .

Metternich montre ensuite à Watzdorf la note du 7 avril. Elle étonne le Saxon qui ne peut comprendre comment la France " a pu dévoiler ainsi ses projets, sans être sûre que 1 Autriche partageât ses vues " . Elle fait sur lui une impression identique à celle qu'elle a faite sur Metternich. Il en conclut : « 1° que la France accorde à l'Autriche la situation que celle-ci a désiré prendre, celle du développement de grands moyens militaires pour jouer le rôle de médiatrice armée, et [un passage de cette note le ferait presque croire] d'arbitre dans la grande lutte; 2" que la France entre dans le sens de l'Autriche pour nommer des négociateurs, mais qu'elle désire un armistice; 3" et que les principes de pacification de la France sont diamétralement opposés à ceux que l'Autriche a énoncés dans ses instructions données au prince Schwarzenberg. » II lui semble aussi que le désir de la France serait que « les moyens militaires de l'Autriche fussent mis à sa disposition » , et que cette puissance reçut la Silésie en échange de cette coopération. Il résulterait de la réalisation de ces désirs une augmentation de l'influence française; et dés lors « on ne saurait se tromper sur le sort qu'éprouverait l'Allemagne après la réussite d'un pareil plan » . La pièce est si importante, que Metternich, écrit Watzdorf, n'a pas l'intention de s'en servir, « pour ne

(1) Watzdorf àSenfft, 13 avril. (H. H. S. A. 19, Sachsen, Staats Kanzelei, 1813 ) Metternich semble avoir dénaturé les conversations de l'ambassadeur de France.

322 L'iNTERVENTIOiN DE L'AUTRICHE

pas aig^rir et compliquer, ou éloigner la question de la paix " ; mais il la gardera pour le cas où « la résistance de la France à une pacification raisonnable forcerait la cour de Vienne à se déclarer contre elle (I) " . Cette pièce effraie l'envoyé de Saxe.

Sur ces entrefaites Esterhazy partait pour Ratisbonne muni d'une longue instruction. Il était chargé d'annoncer que l'Autriche cessait d'être auxiliaire de la France pour devenir médiatrice, et que son Empereur voulait la paix, mais une paix avec des garanties; il devait en outre déclarer que le Roi de Saxe ayant exprimé le désir de recevoir des assurances de garantie, l'Autriche était prête à les lui donner, à condition que la cour de Saxe se joignît à elle et signât un traité d'alliance. Par ce traité, la Saxe " s'engagerait à soutenir la médiation " , tandis que l'Autriche lui garantirait l'intégrité de ses possessions saxonnes, et s'efforcerait de lui procurer des compensations pour la perte du duché de Varsovie. En attendant, l'Autriche allait s'interposer entre la Saxe et les alliés, mais elle exigeait auparavant que le Roi se retirât à Prague, et que la garnison de Torgau fût mise "à la disposition des deux cours de Saxe et d'Autriche » . Esterhazy devait en outre rassurer le cabinet saxon sur les intentions de la Prusse, et répéter ce que Metternich avait déjà dit à Watzdorf, que s'il soutenait ainsi la Prusse, c'était simplement parce que cette puissance s'était mise dans le cas d'encourir le ressentiment de la France, mais qu'il ne souffrirait aucun protectorat de la Prusse sur l'Allemagne (2) .

A ce moment une lettre de Napoléon au Roi de Saxe arrivait à Ratisbonne. L'Empereur demandait au Roi de mettre à sa disposition toute sa cavalerie disponible (3) .

(1) Watzdorf à Senfft, 10 avril. (O.nckek, II, 266.)

(2) Instructions pour Esterhazy, 14 avril. (H. H. S. A, 8, Sachsen, Staats Kanzelei Instriiclionen.)

(3) L'Empereur au Roi de Saxe. Saint-Gloud, 8 avril. (^Correspondance, 19831.)

Bassaiio écrivait dans le même sens à son envoyé le baron Serra. En attendant la réponse autographe de son Roi, la Saxe se dérobait en faisant savoir par l'intermédiaire de son ministre que ses régiments de cavalerie en pleine réorg^anisation n'étaient pas prêts à entrer en campagne. Évidemment ce refus, malgré les formes dont il était entouré, allait irriter l'Empereur (1). A Ratisbonne, où était la cour, on le sentait bien, il fallait donc se hâter de prendre des dispositions capables de protéger la Saxe contre la colère impériale.

Pour compliquer encore la situation, par une fatale coïncidence le général prussien Heister arrivait à Ratisbonne avec une lettre du Roi de Prusse. Frédéric-Guillaume demandait à la Saxe de faire cause commune avec les alliés. Il annonçait qu'il allait envoyer Stein à Dresde comme commissaire de la Prusse et de la Russie, il désirait que les fonctionnaires saxons reçussent l'ordre de l'aider, il avertissait en même temps le Roi qu'il allait réoccuper les anciennes provinces prussiennes incorporées à la Saxe depuis les derniers traités, et que, s'il trouvait de la résistance, il la considérerait comme une ennemie, et « agirait en conséquence envers elle » (2). C'était en somme une paraphrase de la fameuse proclamation de Kutusov aux Allemands, et un essai de sa mise en exécution (3).

Stein arriva, en effet, le 9 à Dresde, en qualité de président de la commission créée par la proclamation. Mais, malgré ses pleins pouvoirs, il resta inactif; il s'était vite rendu compte de l'impopularité des mesures qu'il était chargées de prendre et par conséquent de la difficulté de les appliquer. Il ne prononça donc pas la dissolution de la commission de gouvernement établie par le Roi, et

(1) Hassano à Serra, 11 avril. — Serra à Bassano, 13 avril. — Note de Senfft, 13 avril. (A. E. Saxe, 84.)

(2) Frédéric-Guillaume à Frédéric-Auguste, Breslau, 9 avril. (Holleben, 458)

(3) D'LTssEL, 409.

laissa les choses en l'état, se contentant d'écrire à Nesselrode que le peuple manquait de ressort et d'énergie, qu'il ne se soulèverait pas comme les alliés se l'étaient imaginé; pourtant, il frappa le royaume d'une contribution de 500 000 thalers.

De plus en plus effrayée, la Saxe répondit à la Prusse par une lettre « conçue en termes polis, mais très généraux» , dans laquelle Frédéric-Auguste se contentait d'assurer qu'il se conduirait en tout selon « les lois de la justice (1) " . Cependant, note Senfft dans ses mémoires, le général Ileister repartit, persuadé « que la cour de Saxe partageait le sentiment des cours allemandes, et qu'il y avait un moyen de se rapprocher qui ne serait pas oublié » . » La mission prussienne, écrit Serra à cette date, était trop insultante et trop maladroite pour qu'on y prêtât l'oreille, mais la réponse négative a été adoucie de tous les ménagements possibles, et le missionnaire a presque été fêté par tous les officiers saxons (2). ^

Prise entre la France et la Prusse, la Saxe ne voyait plus d'autre solution que celle de se jeter dans les bras de l'Autriche. Aussi Esterhazy était-il à peine arrivé à Ratisbonne, que Senfft lui parlait d'une alliance avec l'Autriche. A cette ouverture, l'envoyé autrichien répondait en donnant communication de ses instructions, et aussitôt Senfft lui remettait un projet de traité, qu'il lui demandait de signer immédiatement. Mais Esterhazy se dérobait, il n'avait pas les pouvoirs suffisants, il ne pouvait qu'envoyer son secrétaire à Vienne pour les demander et porter en même temps la minute du projet. Car le projet saxon qu'on lui remettait, différait du projet autrichien que Metternich aurait voulu signer. Il y avait entre eux des différences au sujet du nom à donner à l'acte; Senfft désirait que cet acte fût un traité, Metternich qu il fût simplement une convention, il y en avait

(1) Frédéric- Auguste à Frédéric-Guillaume, 16 avril. (Tr\ue\feld, 219. — H. H. S. A. l'i, Russland, Weisunjen an Lebzeltern, 1813; III-V )

(2) Sknfft, 215. — Serra à Bassano, 19 avril. (A. E. Saxe, 84.)

également sur le chiffre de l'effectif du contingent saxon, il y en avait enfin sur Torgau, Senfft ne voulait absolument pas qu'il fùtquestion de cette place. En même temps que ce projet, le ministre communiquait à Esterhazy la minute du texte de la réponse que le Roi se proposait de faire à Napoléon : » J'ai cru devoir l'engager à ne faire cette démarche qu'après l'avoir concertée avec notre cour..., écrivait à ce propos Esterhazy à Metternich. Cette lettre n'aurait servi qu à nous compromettre, en ébruitant en pure perte l'accord à faire, et en amenant des complications inutiles (1). "

Trois jours plus tard Watzdorf signait à Vienne avec Metternich une convention qui devait être regardée comme "l'équivalent d'un traité d'alliance » (art. G).

La cour de Saxe déclarait <i faire cause commune avec Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, pour faire valoir la médiation armée » (art. 2). Par un article 3, la Saxe s'engageait, " si la voie des négociations devait ne pas conduire à la paix, » à réunir ses troupes « à l'armée autrichienne " , et à les placer « sous les ordres immédiats de son commandant en chef » . Du côté autrichien, « Sa Majesté l'Empereur d'Autriche garantissait à Sa Majesté le Roi de Saxe l'intégrité de ses possessions héréditaires d'après les derniers traités, et elle acceptait par contre la garantie de Sa Majesté Saxonne pour l'intégrité de ses possessions actuelles. Dans le cas qu'il devînt nécessaire de soutenir cette garantie réciproque par la force des armes, ou si, en haine des stipulations de la présente convention, Tune ou l'autre des hautes parties contractantes était menacée ovi attaquée. Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique appuierait le Roi de toutes ses forces disponibles, et Sa Majesté Saxonne par contre mettrait en campagne en faveur de l'Autriche une armée de 30 000 hommes

(1) Esterhazy à Metternich, 17 avril, n» 1 et n» 2. (H. H. S. A. 59. Sachsen, Berichte von Esterhazy, 1813; I-IIL) Sesfft, 218, déclare que la convention eût été signée dès le 17 à Ratisbonne, si Esterhazy n'eût pas été défavorablement impressionné par la démarche à Paris.

326 L'INTERVENTION DE L'AUTIUCHE

de toutes armes (art. 4). 8i la cession du duché de Varsovie de la part de Sa Majesté le Roi de Saxe devenait une condition indispensable de la prochaine pacification, Sa Majesté le Roi de Saxe, mû par l'unique désir de concourir au bonheur de ses sujets tant saxons que polonais, en ne mettant pas obstacle à l'état de paix si désirable, consentirait dans ce seul cas à la cession dudit duché de Varsovie; par contre Sa Majesté l'Empereur d'Autriche s'obligerait à faire obtenir au Roi de Saxe une indemnité convenable en territoire d'après ce que permettraient les circonstances " (art. 5). Les articles de cette convention ne pouvaient être communiqués à des tiers, sans le consentement des deux puissances signataires (art. 7). Ils étaient suivis d'articles secrets, qui spécifiaient qu'Erfurt et les possessions des maisons ducales de Saxe, d'Anlialt, de Schwarzbourg, de Reuss ne pourraient faire l'objet de propositions qu'en faveur de la Saxe (art. 1) . Ils spécifiaient aussi que l'Autriche emploierait son influence à faire rendre par la Russie à la Saxe le cercle de Cottbus (art. 2). Par contre la Saxe s'engageait à u renoncer à toute participation soit directe, soit indirecte aux opérations de la prochaine campagne (art. 3) (l) >' .

En même temps qu'il envoyait à Ratisbonne le texte de cette convention, et pendant qu'on le mettait au net, Watzdorf écrivait à Sentft sur la table même de Metternich. Il expliquait au ministre que, dans l'article 4, il avait été obligé d'adopter le terme : « d'États héréditaires » , au lieu d'énumérer nominativement ces États, parce que les Autrichiens s'étaient absolument opposés à une énumération, sous le prétexte que cette rédaction les eût mis « en guerre avec la Russie et la Prusse " , mais qu'il espérait bien que le « Grand-Duché serait aussi héréditaire » . Il faisait également connaître l'opinion de Metternich sur les derniers rapports de la Saxe avec la France. Le mi-

(1) Convention du %0 avril. (H. H. S. A. 19, Sachsen, Staats Kanzelei, 1813. — Publié par Oscken, II, 636.)

iiistre autrichien pensait qu'une lettre autographe du Roi à Napoléon était suffisante comme réponse à la lettre de l'Empereur, mais qu'il ne fallait pas que cette lettre fût j)ortée par Senfft, comme ce dernier en avait eu un moment ridée " romanesque » . « Ce serait là donner une solennité intempestive à cette démarche. Nous ne quittons donc nos rapports d'amitié avec la France que sous condition, et autant qu'elle se refusera à une paix raisonnable (1) " .

La convention fut ratifiée le 21 à Linz par le Roi (2), bien que le texte signé contînt plusieurs " nuances qui ne répondaient pas entièrement aux vues du cabinet saxon, et sur lesquels son envoyé pressé de conclure et engoué de tout ce qu'on lui disait à Vienne avait passé un peu légèrement (3) « . Quant à Metternich, il écrivait à Esterhazy pour le prévenir qu'il ne fallait pas que le Roi, dans sa réponse à Napoléon, fit allusion à la convention (4).

Sans attendre ces conseils^ Frédéric-Guillaume avait fait savoir par une lettre autographe à Napoléon que l'Autriche lui ayant fait part des démarches qu'elle faisait pour obtenir la paix, il s'y associait pleinement, et que, dans ce but, il " se rapprochait de la cour de Vienne » , aussi allait-il se rendre à Prague : « Mes gardes et mes dépôts de cavalerie vont suivre la même direction (5) . »

Cette nouvelle irrite l'Empereur. La Saxe va-t-elle lui échapper? Déjà il était plein de méfiance. «Je ne suis pas content du baron Serra, faisait-il savoir à cette époque à

(1) Waudoif à Senfft, 20 avril. (Oncken, II, 634.) — Sknffï, 217.

(2) Senffï dit dans ses mémoires que le départ pour Prague fut décidé par le comte Marcolini le 18 au reçu d'une lettre qui annonçait la marche de plusieurs régiments français sur Ratisbonne. Le Roi suivait la route de Prague par Linz et Budweiss.

(3) Senfft, 224.

(4) Metternich à Esterhazy, 20 avril. (H. H. S. A. Sachsen, Weisungen an Eslerhazv, 1813.)

(5) Frédéric-Auguste à l'empereur Napoléon, Ratisbonne, 19 avril. (A. E. Saxe, 84.) La date du 19 prouve que la lettre avait été écrite avant l'arrivée des dernières lettres de Vienne.

Bassano. Ce n'est pas l'homme qu'il faut en Saxe (1) », et à Serra lui-même il écrivait : « Je ne puis que vous témoigner mon extrême mécontentement (2) . " La lettre du Roi ne peut donc qu'accentuer sa mauvaise humeur. Ainsi Metternich triomphe une fois de plus encore. Mais ce triomphe va-t-il durer ? Il s'est porté garant de l'intégrité du territoire saxon, au moment où dans les conseils des alliés la Saxe semble condamnée, au moment où Scharnhorst propose de lever des réquisitions sur ce royaume « de manière à faire sentir et expier au peuple les opinions indignes de son Roi " . En prenant un tel engagement ne s'est-il pas trop avancé?

(i) L'Empereur à Bassano. Mayence, 20 avril. (Bretonse, 450.) (2) L'Empereur à Serra. Mayence, 20 avril. (Lecestre, II, 234.)

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