CHAPITRE XI
l'ultimatum a la saxe
I. Mission fie Flaliaut auprès du Roi de Saxe. — Voyage de Senfft à Vienne. — l^e traité avec la Saxe caché aux alliés. — Situation de» alliés. — Incidents entre les alliés et la Saxe. — Metternich rassure les alliés. — Metternicii désavoue les Saxons. — Réorganisation de l'armée et des finances autrichiennes.
H. Premières inquiétudes de Napoléon au sujet de la Saxe. — Lettres de Caulaincourt à Serra et à iNarhonne. — Réponses à ces lettres. — Les inquiétudes de Napoléon se contirment. — Tentatives de Narbonne pour avoir des renseignements.
in. Nouvelles de la victoire de Lutzen. — Démarche de Serra auprès du Roi de Saxe. — Revirement du Roi. — Démission de Senfft. — Senfft prévient l'Autriche du ciiangement de politique. — Entrée de Napoléon à Dresde. — Incident de Torgau. — Ultimatum à la Saxe. — Son effet. — Rentrée du Roi à Dresde. — Impression produite sur les alliés, sur les Autrichiens.
Deux jours après que ia convention entre TAutriche et la Saxe eût été ratifiée à Linz par le Roi, le 23, le général Flahaut, aide de camp de Napoléon, arrivait à Ratisbonne, avec une lettre de son maître, réclamant une fois de plus encore au Roi sa cavalerie : » C'est le seul secours que je puisse attendre de Sa Majesté, pouvait-on y lire, et c'est ce qu'EUe peut faire de plus avantageux pour délivrer ses États (1). »
(1) Napoléon au Roi de Saxe. Mayence, £0 avril. (^Correspondance, J9881.)
416 L'INTEUVE^JTION DE L'AUTUICHE
Flahaut avait en outre reçu l'ordre d'inspecter les régiments saxons. A cette nouvelle prétention française, comme aux précédentes, la Saxe répondait qu'il lui était impossible pour le moment de fournir des troupes, et que les régiments que le général français devait inspecter étaient déjà en Bohême. Aussi, le lendemain ce dernier reprenait-il la route de Mayence.
Malgré la présence d'un aide de camp de l'Empereur, Senfft était parti en cachette pour Vienne; il y était arrivé le 25, sous un nom d'emprunt, et le même jour, dans le plus grand secret, avait eu une entrevue avec Metternich. « Il fut facile de démêler, écrivait-il dans ses Mémoires, que la cour d'Autriche n'avait aucun espoir sérieux pour la paix, ni de plan fixe pour les conditions à proposer, et était décidée au fond à la guerre contre la France. On ne cherchait donc, suivant les expressions de Metternich luimême, qu'à gagner du temps pour achever les préparatifs qu'on annonçait devoir être terminés, de manière à pouvoir entrer en campagne à la fin de mai. L'Autriche souhaitait, en conséquence, que le cabinet saxon, sans se refuser à des communications que les circonstances pouvaient exiger avec la Russie et la Prusse, évitât avec le plus grand soin tout ce qui pourrait amener un éclat avec la France. »
Senfft eût désiré entendre un langage tout différent, il eût souhaité voir rendre public le traité, de manière à s'appuyer sur l'Autriche contre la France en cas de besoin; aussi, désabusé, quittait-il Vienne le 26 à midi, i< assez peu content de cette course qui n'avait produit aucun résultat important (1) " .
Pourquoi Metternich était-il aussi timide? Craignait-il, maintenant, de s'être trop engagé avec la Saxe en contractant vis-à-vis d'elle des obligations qu'il lui serait difficile de remplir? Peut-être, car il ne communiquait pas le traité aux alliés; il se contentait d'en parler à Stackel-
(J) Sexfft, 225.
berg et à Humbold; il ne leur montrait que les instructions à Esterhazy, qui devenaient pour eux » un {jrand sujet d'inquiétude » . (1) Évidemment cette manière d'agir ne pouvait que provoquer chez eux un mouvement de mauvaise humeur, puisque l'Autriche avait, de son propre chef, garanti à la Saxe l'intégrité de son territoire, et lui avait promis, sans les consulter, une compensation pour la perte du Duché. Bien plus, ces engagements avaient été pris au moment où le chancelier prussien baron Hardenberg écrivait à Metternich, pour lui demander une entrevue, afin de se concerter avec lui « sans la moindre perte de temps, sur les affaires d'Allemagne et sur celles de Pologne (2) » .
Rien n'aurait donc été plus facile à Metternich que de prendre à ce sujet l'avis des alliés; mais, au lieu d'agir ainsi, il répondait à Hardenberg que Sladion qui allait partir pour le quartier général '•usso-prussien y exposerait le point de vue autrichien, et il ajoutait que, pour le moment, il déclinait toute entrevue parce qu'elle serait intempestive et pleine de dangers (3). Sentant qu'il s'est mis dans un mauvais cas, il affecte volontairejnent de laisser cet incident dans l'ombre, il veut qu'on l'oublie, et n'envoie aucune instruction à Lebzeltern.
Ce n'était que le 24, que les premières nouvelles de la convention entre l'Autriche et la Saxe étaient arrivées à Dresde aux alliés, n Cette nouvelle a causé ici une grande sensation, écrivait Lebzeltern. » Ni le chancelier Hardenberg, ni Nesselrode n'avaient pu s'empêcher de cacher leur mécontentement; ils trouvaient étrange l'attitude de l'Autriche qui prenait "des engagements de cette nature, envers un État occupé par les armées alliées » . Ils oppo-
(1) Gentz à Nesseirocle, 18 avril. (Nksselbode, V, 79.)
(2) Hardenbergà Metternich, 11 et 18 avril. (H. H. S. A 94, Preussen, Hardenberg an Metternich. Publié par O.nckkn, I, 446.) « Vou» savez, chère Excellence, que surtout les affaires d'Allemagne, d'après notre vipu, ne doivent être réglées que d'un commun accord avec vous, n
(3) Metternich à Hardenberg, sans date. [H. H. S. A. 94, Preutsen, Metternich an Hardenberg, 1813.)
saient avec beaucoup de justesse à cette manière d'ag^ir la proposition précédemment faite à l'Autriche, de diviser l'Allemaf^ne en deux zones, l'une au midi sous l'influence de TAutriche, l'autre au nord sous celle de la Prusse (I), et ils prétendaient avec vraisemblance (jue la Saxe devait appartenir à la seconde de ces zones. Ils ne voyaient pas quelle compensation l'Autriche pourrait accorder à la Saxe pour la perte du duché de Varsovie; ils ne comprenaient pas « le besoin de dédommager le Roi d'un pays qui avait été pour lui une charge onéreuse (2) » . Aussi jugeaient-ils " intolérable » cette manière de faire qui équivalait à déclarer la neutralité de la Saxe, quand son territoire était déjà occupé (3) , et avaient-ils fort envie de considérer la convention comme nulle et non avenue, et de n'en tenir aucun compte.
Tandis que les alliés prenaient cette décision, les Saxons, au contraire, essayaient de tirer avantage de leur alliance. De jour en jour ils devenaient moins souples et moins enclins à céder aux exigences russes et prussiennes. La commission immédiate, à laquelle Stein s'était adressé pour obtenir le paiement de la contribution des 500 000 tha- 1ers qu'il avait imposée (4), ne se hâtait pas de satisfaire à cette demande, et trouvait sans cesse des prétextes nouveaux pour en retarder le paiement. Quelques-uns de ses membres allaient même sur ce sujet demander conseil à Lebzeltern.
(1) Chap. m, page 88. « Nous abandonnerons le Midi à l'Autriche, donc elle pourrait bien nous laisser faire dans le Nord, d autant plus que nos intentions sont pures, et n'ont rien qui blesse ses intérêts. » (Nesselrode à Stackelberg, 17/29 avril. Nesselrode, V, 82.)
(2) Lebzeltern à Metternich. Dresde, 27 avril. (H. H. S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern, 1813 ; III-V. Publié par Onckes, II, 277.) Gentz écrivait le 18 : « Je crois qu'on a mal fait ici de prêter l'oreille à la folle proposition d une indemnité future pour le duché de Varsovie, qui certainement n'a jamais fait partie du territoire de la Saxe, et pour la perte duquel tous les Saxons, le Roi en tète, devraient chanter un Te Deurn par jour pendant six jours. " (Nesselbode, V, 79.)
(3) Lebzeltern à Metternich, 30 avril, D. (H. H. S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
(4) Voir chap. viu, page 323.
Ce dernier était fort embarrassé ; il répondait simplement qu'il ne connaissait pas u la nature des engagements pris par le Roi » , et n'avait « aucune instruction de sa cour, ce qui excluait tout conseil de sa part » ; il se bornait à engager les délégués « à ne consulter que leur devoir et les intérêts de l'État » . Pourtant, malgré la réserve dans laquelle il se tenait, il ne pouvait pas refuser à M. de Nostitz un passeport pour aller à Prague prendre sur ce point les ordres du Roi. Nostitz allait partir, quand arrivaient des instructions de Frédéric-Auguste qui fixaient le sens de la réponse. La commission refusait donc la contribution en « termes cependant très doux et très modérés " , alléguant " le défaut d'argent et le besoin de sommes pour faire des achats de graines dans la Silésie, et l'utilité même pour les alliés de ne point fatiguer un pays qui devrait peut-être sous peu développer toutes ses ressources en leur faveur (1) >' .
Sur ce premier incident, était venu s'en greffer un second, celui de Torgau. Le général Thielman, gouverneur de la place, depuis qu'il avait refusé de l'ouvrir aux Français, avait cru pouvoir entrer en pourparlers avec les alliés, et avait obtenu d'eux « d'être traité et accepté neutre (2) » ; il leur avait même laissé entendre qu'ils pouvaient s'appuyer contre elle, et " passer sous son canon " La situation se trouvait ainsi à peu près définie, lorsque Thielman recevait une lettre du Roi de Saxe datée du 17, et qui portait : « Ma volonté est que l'indépendance de Torgau soit conservée avec le plus grand zèle, et qu'il soit déclaré à chacun que cette place ne peut, de concert avec l'Empereur d'Autriche, être ouverte que par mon ordre (3) . »
Ces lignes pouvaient paraître à Thielman un désaveu
(1) Lebzeltern à Metternich. Dresde, 30 avril, B (H. H. S. A. 13, Russ land, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
(2) Mémoire de Thielman. (A. G. Correapondance, 1813; V.) Il se serait même engagé à rendre la place. (Osten-Sacken, II*, 131.)
(3) Frédéric-Auguste à Thielman, 19 avril. (Fais, I, 484.)
420 L'INTEUVKNTION DE L'AUTRICHE
de sa conduite antérieure; aussi, depuis leur réception, était-il devenu moins coulant, et les mouvements des alliés s'en trouvaient-ils g^énés.
En rendant compte de ces deux incidents, Lebzeltern concluait que les alliés éprouvaient beaucoup de déplaisir (i à voir arrêter les opérations sur lesquelles ils comptaient par un arrangement, dont ils nous reprochent surtout de leur avoir fait un profond mystère, jusqu'au moment de sa conclusion (1) " .
Sur ces entrefaites, à Dresde, on avait appris le départ du Roi de Saxe pour Prague. Loin de rassurer les alliés, ce déplacement les alarma davantage ; car ils avaient peur qu'il ne fût la conséquence d'un nouvel arrangement secret. Aussi leur inquiétude, au lieu de se calmer, grandissait-elle de jour en jour.
Troublé à son tour par les avertissements de Lebzeltern, Metternich prend la plume, et écrit à son envoyé : « Nous continuons à voir avec peine que l'empereur Alexandre ne nous voue pas encore toute la confiance que nous méritons. " Ce n'est pourtant pas au moment <i où nous touchons au développement de nos plans " , qu'il doit y avoir des méfiances entre lui et nous. Et alors il expose quels sont d'après lui » les besoins les plus urgents du moment » . Ils sont au nombre de trois : une grande constance dans le malheur, les explications les plus franches, et la mise en état des forces de la monarchie autrichienne. Il espère que l'attitude nouvelle de l'Autriche ne sera pas sans impressionner Napoléon, et peutêtre suffira-t-elle à le décider à suspendre son attaque. Stadion qui va partir fournira les explications les plus complètes sur la marche du cabinet de Vienne, et quant à l'Autriche, elle travaille avec ardeur à la réorganisation de l'armée; le 24 mai elle aura 60 000 hommes en Bohème, et plus tard 120 000, avec une réserve de 50000 (2).
(1) Lebzeltern à Metternich, 30 avril (déjà cité).
(2) Metternich à Lebzeltern, 29 avril. (H. H. S. A. 7, Russiand, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; II-V. Publié par Oncren, II, 630 )
Ces idées, il les reprend dans une seconde dépêche. Il les développe longuement. La marche de l'Autriche est pourtant » bien claire » , comment ne l'a-t-on pas saisie? « Nous prenons les choses et les situations comme elles sont : nous tâchons d'éviter le plus que nous le pouvons de nous faire illusion sur des faits. àNous suivons la lig^ne la plus droite. " Cette ligne de conduite n'ayant pas été comprise, il va de nouveau l'expliquer, puisque c'est nécessaire. En 1811, l'Autriche n'aurait pas pu mettre sous les armes plus de 60 000 hommes. L'alliance de 1812 a eu pour but de permettre la réorganisation des finances et de l'armée ; et, malgré tous les obstacles, cette double réorganisation est actuellement chose faite. Pendant que ce travail de réorganisation s'effectue, la Russie s'efforce d'obtenir l'indépendance des États intermédiaires, tandis que la Prusse sur le conseil de l'Autriche renforce la Russie, et que l'Autriche elle-même parle de paix. Ce rôle permet à l'Autriche de se délier de ses engagements et " de ses rapports diplomatiques, car ce n'est assurément que ce nom que peuvent mériter ceux de notre alliance avec la France « . Jamais l'Autriche ne s'est laissée endormir par » l'espoir de la paix » . Cette paix eut peut-être été réalisable, si dès le mois de décembre elle eut eu 200 000 hommes sous les armes ; mais que pouvait-elle faire avec les 20 000 hommes du corps auxiliaire qu'elle avait à cette époque? Évidemment, rien; car, en se jetant alors dans la lutte, elle n'eût pu ni refaire ses finances, ni défendre son territoire, elle eût été, au contraire, envahie par tous les États du midi de l'Allemagne, « depuis longtemps habitués à se refaire à ses dépens » . Ce raisonnement est trop clair pour que l'empereur Alexandre ne le saisisse pas.
Napoléon s'illusionne en croyant que le corps auxiliaire autrichien marchera sous ses ordres, car ce corps n'existe plus, il est dissous; et de plus « nous venons de déclarer, continue Metternich, que les stipulations de l'alliance de 1812 ne sont plus applicables aux circonstances
du moment et à l'attitude politique de l'Autriche " . il ne faut pas craindre une bataille, puisque l'armée française ne peut profiter d'une victoire, ayant les Autrichiens dans son flanc. Aussi, peut-on se demander si Napoléon courra le risque d'une bataille. Telles sont, à grands traits, les principales étapes de la marche autrichienne ; ce sont les idées que Stadion sera chargée d'exposer et de développer aux alliés; à Vienne les ambassadeurs Stackelberg et Humbold n'en ont pas eu ime connaissance complète, parce qu'ils ont toujours mal saisi les communications qui leur ont été faites ; c'est pour cela qu'ils ont été tenus à l'écart. Quoi qu'il puisse arriver, l'Autriche est de plus en plus convaincue qu'une seule bataille ne terminera pas la guerre; dans ces conditions, que INapoléon soit vainqueur ou vaincu, la situation géographique de l'Autriche lui fera prendre le premier rôle. La tâche sera rude, il faut s'y préparer : « Nous ne craignons pas les fortes besognes (1). »
Enfin, dans une troisième dépêche, Metternich revenait sur l'incident du Roi de Saxe, et certifiait que le Roi n'avait pas eu besoin « d'assurances et d'engagements » pour se rendre à Prague (2) .
Peut-il y avoir de communications plus rassurantes? Gomment les alliés, après les avoir entendues, peuvent-ils être encore inquiets et avoir des doutes sur les intentions de l'Autriche?
Sur ces entrefaites, Frédéric-Auguste écrivait au Roi de Prusse et à l'Empereur de Russie pour leur annoncer son changement de système politique, et son union avec l'Autriche; il leur demandait d'épargner ses États (3). L'une et l'autre de ces lettres restèrent sans réponse, soit
(1) Metternich à Lebzeltern, 29 avril, n» 2. (H. H. S A. 7, Russiand, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; II-V. Publié par O.ncres, II, 632.)
(2) Metternich à Lebzeltern, 29 avril, n° 4. (H. H. S. A. 7, Russiand, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; II-V.)
(3) Frédéric-Auguste à Frédéric-Guillaume, 29 avril. (Publié par Tbeukn- FELD, 221.) Lebzeltern à Metternich, 4 mai, n" 6 (H. H. S. A. 13, Russiand, Berichte von Lebzeltern.) Senfft, 228.
que cette nouvelle attitude du Roi de Saxe semblât aux alliés ne devoir avoir aucune importance, soit que ce changement dérangeât leurs calculs politiques, en leur enlevant tout motit de dépecer la Saxe, comme à Kalish ils en avaient eu l'intention (1).
Avec son sens politique très développé, Metternich, auquel ces lettres avaient été communiquées, eut vite aperçu la faute commise par la Saxe : au lieu de se faire oublier, elle attirait sur elle l'attention. Cette démarche ne pouvait que gêner le cabinet autrichien, et détruire le bon effet produit par ses déclarations précédentes; aussi, ce nouvel allié devenant compromettant, Metternich le désavouait-il. Avec une grande désinvolture, il écrivait : » Si les cours alliées visent à détrôner ce prince (Frédéric-Auguste), nous n'avons point agi sans doute dans leur point de vue qui, aussi peu que toute idée révolutionnaire, ne saurait devenir le nôtre; si, au contraire, les alliés trouvent de l'intérêt à voir brouiller le Roi avec la France, ce but est atteint. » Et plus loin : « Dans ce moment je reçois la communication des lettres adressées par le Roi de Saxe à l'Empereur et au Roi de Prusse. Veuillez bien dire confidentiellement à qui de droit que ces deux lettres sont loin d'avoir notre approbation..., qu'on se borne provisoirement à regarder le Roi de Saxe comme placé à côté de la question, et qu'on ménage surtout les formes vis-à-vis de lui personnellement (2) . 1)
Il n'était pas possible de traiter la convention avec plus de sans-géne. Avec beaucoup de sang-froid et de cynisme, Metternich se dérobait et reculait. D'ailleurs Stadion, qui partait pour le quartier général allié, et qui recevait ses instructions, ne devait pas convenir vis-à-vis des alliés de l'existence de la convention. Tout au contraire, il devait leur assurer qu'à Vienne on était loin de
(1) DUssEL, 316-322. Se.nfft, 226 Bosnafocs, 424.
(2) Metternich à Lebzeltern, 3 mai. (H. H. S. A. 7, Russiand, Weisungen furLebzeltern, 1813; III-V.)
424 L'INTP:RVENTI0IN de L'AUTRir.HR
« vouloir entraver les ressources qu'ils pouvaient tirer du pays ') . Pourtant il ferait remarquer que ces mêmes ressources « s'activeraient plus facilement, et d'une manière plus étendue, par le concours direct du Roi (I) ».
Ainsi, dans la situation délicate où il s'était placé, Metternich louvoyait, et s'il avait été obligée d'avouer vajjuement la convention, il cherchait à eu atténuer la portée. D'ailleurs, cette situation délicate n'était qu'une des conséquences de la médiation ; le rôle de médiateur se présentait dès le début plein de dangers et de difficulés; il le savait, mais, malgré tout, il l'avait choisi. La médiation était son œuvre, c'était lui qui l'avait imposée à Napoléon et aux alliés, car ni les uns, ni les autres ne l'avaient désirée. A voir la manière dont les événements se présentaient, on pouvait se demander si réellement il auraitassez d'énergie et de clairvoyance pour n'être pas débordé par eux. C'était sans doute un merveilleux équilibriste, mais les meilleurs équilibristes n'ont-ils pas euxmêmes des détaillances? et n'en a-t-on pas vu tomber plus d'un dans l'arène? Il n'avait cependant pas peur de cette éventualité : son esprit souple et recherchant les difficultés n'envisageait pas cet accident; jamais peutêtre dans la fortune adverse il n'avait été plus maître de lui. Il était plein d'espoir, et avec confiance regardait l'avenir. D'ailleurs, il ne pouvait pas agir autrement, tant que l'armée autrichienne n'était pas prête; tout dépendait donc de sa réorganisation.
Depuis le 25 janvier, le conseil aulique de guerre avait décidé d'augmenter l'armée, et de la porter à 100 000 hommes. Malheureusement le manque d'argent paralysait toutes les mesures. On estimait à 3 000 344 florins la somme nécessaire pour mettre l'armée sur pied, et à 437 834 florins par mois celle absorbée par son entretien. Aux demandes de fonds, Wallis par ordre de l'Em-
(1) Metternich à Stadion (H H. S. A. 8, llus«lantl, Weisungen fiir I^ebzeltern, 1813; V.)
L UI/riMATUM A LA SAXE 425
pereiir avait répondu le 27, en n accordant que GOO 000 ttorins au corps de réserve, et 100 000 au corps auxiliaire; puis, plus tard, il avait ajouté à cette première somme 50 000 florins pour l'achat de souliers. Ces crédits ridiculement faibles pouvaient être regardés comme une fin de non-recevoir; aussi, le 7 mars, le conseil aulique s'adressait-il directement à l'Kmpereur. Au bout de douze jours, celui-ci répondait, en accordant 400 000 florins de plus, dont une moitié seulement devait être touchée immédiatement et l'autre en mars, de sorte que Belleg^arde était autorisé à se plaindre de ne pouvoir ni habiller, ni armer, ni entretenir les recrues, ni acheter des chevaux, ni créer le matériel d'artillerie, ni organiser la nouvelle armée qui devait se réunir en Bohême (I).
Cette parcimonie était la conséquence de l'état de pénurie des caisses du trésor : elles étaient vides. Les financiers étaient unanimes à reconnaître qu'il fallait se procurer coûte que coûte de 20 à 30 millions de florins; mais ils ne pouvaient se mettre d'accord sur le moyen à employer pour arriver à ce résultat. Ils n'osaient recourir à une nouvelle émission de papier, et depuis janvier ils s'agitaient en conférences vaines et stériles, chacun apportant et défendant son projet. Wallis proposait de nouveaux impôts, Charles Zichy des bons du trésor hypothécaires; mais, si l'un et l'autre systèmes avaient leurs avantages, ils avaient aussi leurs inconvénients; et on n'osait pas en adopter un. Cependant on était arrivé au milieu de mars. C'est alors que Metternich, sentant la nécessité d'aboutir coûte que coûte, persuadait à l'Empereur de nommer une commission de finances pour étudier les mesures à prendre dans la situation actuelle. A la tête de cette commission il faisait placer Stadion; ainsi pensait Genlz, et avec lui tous les partisans de la guerre, «nous avons culbuté le comte Wallis, qui de tous les obstacles intérieurs était sans contredit le |>lus redou-
(1) LucKWALor, 191.
426 L'INTERVENTION DE L'AUTUICHE
table (1) ». Stadion était, en effet, un homme décidé et énergique qui certainement devait trouver une solution. De plus, cette nomination avait l'avantagée de retarder son départ pour le quartier général russe; or, en ce courant de mars (le 1 6) , Metternich pensait qu'il était encore trop tôt pour jeter définitivement le masque, puisque Schwarzenberg n'était pas encore parti pour Paris.
Cette commission devait donc rechercher le moyen d'obtenir le plus promptement possible 30 millions de florins. Elle reprit les divers projets qui avaientété proposés, et fit « de tous un amalgame qu'elle soumit à l'Empereur, et qui fut agréé par lui (2) ^ . 11 fut ainsi émis pour 45 millions de papier avec cours forcé. Ce papier devait être gagé par le versement pendant douze ans à la caisse des amortissements de trois millions trois quarts de florins, produits par l'impôt foncier des provinces allemandes, bohémiennes et galiciennes. L'adoption de ce système amenait la chute du comte Wallis : il fut relevé de ses fonctions le 16 avril (3).
Aussitôt Wallis tombé, Bellegarde recevait l'ordre de former deux armées en prévision d une guerre contre la France; l'une devait avoir comme objectif le sud de l'Allemagne, l'autre l'Italie (4).
A la première de ces armées, le corps d'observation servait de noyau; on lui ajoutait 1 l 082 hommes en mettant sur pied de guerre 10 bataillons stationnés en Bohême, et on complétait son effectif à environ 60 000 hommes par
(1) Gentz à Nesseirode. (jNh.sselrode, V, 77.)
(2) Narbonne à Bassano, 20 avril. (A. E. Autriche, 394.)
(3) LticKWALDT, 195. — Ordonnance du 18 avril. {Moniteur du 30 avril.)
(4) L'Empereur à Bellegarde, 14 avril (publié par Lcckwaldt, 376). A la Un de mars les troupes autrichiennes comptaient: corps auxiliaire, 22 bat., il comp. d'artillerie et de pionniers, 50 escadrons, soit 33 340 hommes, 5 814 chevaux; corps d'observation de Galicie, 28 bat., 11 comp., 42 escadrons, soit 33 385 hommes, 5 857 chevaux; troupes de Bukovine, 4 bat., 1 comp., 6 escad , soit 5 377 hommes, 918 chevaux; nouveau corps d'observation, 22 bat , 8 comp , 34 escad , soit 29 150 hommes, 5 319 chevaux (LccKWALUT, 197 ) Les chiffres comnuiniqués à Napoléon parses agents sont un peu différents.
le corps auxiliaire. Quelques jours plus tard, on augmentait cet effectif de 4- nouveaux bataillons et de 4 escadrons. Ainsi cette première armée allait compter 56 bataillons, 84 escadrons, et 64 192 hommes.
La seconde armée était formée du corps de réserve, d'une division du corps auxiliaire, et de 11 bataillons, 10 escadrons de nouvelle formation; elle comprenait ainsi 47 bataillons, 52 escadrons, et 54 937 hommes.
Telles étaient les troupes que l'Autriche allait avoir sous les armes; mais elle avait commencé ses armements si tard, qu'il ne fallait pas songer à pouvoir les utiliser avant la fin de mai, et, en attendant, elle ne pouvait que rester au second plan.
Le départ du Roi de Saxe pour Prague avait été si soudain et si précipité, qu'il avait surpris tout le monde. Jusqu'au dernier moment, le gouvernement bavarois, dont Frédéric- Auguste avait été l'hôte à Ratisbonne, l'avait complètement ignoré. Il ne l'avait appris que par ses fonctionnaires, qui lui avaient fait savoir que soixante chevaux de poste avaient été retenus à tous les relais pour le Roi par ordre du comte Marcolini. A Munich, on avait été d'autant plus étonné que, la veille du jour où cette décision avait été prise, la Reine de Saxe, sœur du Roi, avait écrit à son frère pour lui dire qu'elle allait venir lui faire une visite; aussi avait-on déjà commencé les préparatifs pour la recevoir (1) . A Ralisbonne, l'émoi n'avait
(1) Mercy à Bassano, 21 avril. (A. E. Bavière, 188.) Senfftdans ses Mémoire!; prétend que le voyage à Prague était résolu depuis quelque temps, mais que son exécution avait été remise à une date ultérieure. C'est le 18 qu'elle fut définitivement Hxée à la suite de la saisie d'une lettre d'un maréchal des logis français, qui annonçait que son régiment marchait sur Ratisbonne.
428 L'INTERVEISTION DE LxVUTRICHE
pas été moins grand; Serra était complètement pris au dépourvu. « Le Roi part demain à cinq heures, écrivaitil, dois-je le suivre à Prague? » Car suivre à Prague, c'était donner l'assentiment de la France au voyage, et Serra n'osait le faire sans ordres précis.
Cependant, à Mayence, l'Empereur avait reçu la lettre du Roi de Saxe qui lui apprenait son départ pour Prague résolu d'accord avec l'Autriche; il avait également reçu une lettre du Roi de Wurtemberg, qui lui annonçait que l'on parlait de la capitulation de Torgau (l).
Toutes ces nouvelles le surprennent, car ni Serra, ni Narbonne n'ont jamais laissé pressentir l'un ou l'autre de ces événements, il n'a jamais été question d'une négociation entre la Saxe et l'Autriche, et quant à Torgau, le 20, au quartier général on ne savait rien sur ce sujet : " Il y a donc un mystère là-dessous, pense Napoléon; on aurait donc fait la capitulation à Ralisbonne (2). » Aussi, pour avoir l'explication de ce mystère, ordonne-t-il d'arrêter tous les courriers qui passent par Mayence et d'ouvrir leurs dépêches.
Le 23 arrivent ceux qui portent à Bassano les dépêches de Serra du 19, et celles de Narbonne du 17, mais ni dans les unes, ni dans les autres, l'Empereur ne trouve d'indications qui puissent l'éclairer sur les questions qui le préoccupent ; Narbonne mande simplement la disgrâce de Wallis, Serra annonce le départ du Roi pour Prague, et n'en paraît pas ému. Pourtant, dans une seconde lettre, l'envoyé en Saxe s'inquiète de certains faits qu'il constate .'^ans pouvoir les expliquer; il note la manière brusque dont sest fait le départ du Roi, les cachotteries de Senfft, les visites fréquentes de Watzdorf à Metternich, les conversations embarrassées échangées pendant
(1) Le roi Frédéric à Napoléon, 20 avril. (Sculossbebg, 282.)
(2) Napoléon au roi Frédéric, 21 avril. [Correspondance, 19893.) Dans sa réponse le Roi fait savoir qu'il a appris cette nouvelle par son ministre en Saxe, et que le Roi de Saxe lui-même l'avait apprise par M. de Munster.
(23 avril. ScHLOSSBKBG, 286.)
sa dernière audience (1). Mais toutes ces nouvelles ne confirment pas celle de la reddition de Torgau, et surtout n'éclairent pas la question importante avant tout pour l'Empereur, celle d'une convention entre la Saxe et l'Autriche?
Aussi fait-il immédiatement écrire à Narbonne et à Serra par Gaulaincourt ; il fait envoyer à Narbonne une copie de la lettre du Roi de Saxe, et avoue qu'il ne comprend pas ce document. « L'Autriche a-t-elle fait des démarches et proposé des conditions?... Quelles sont ces conditions? . . Il importe de savoir quelle part a l'Autriche dans cette démarche... L'Empereur eût été indifférent à ce que le Roi de Saxe se fût rendu à Prag^ue; c'était tout simple, si le Roi y fût allé en quittant Dresde; mais son départ le 20, quand il sait l'Empereur à Mayence depuis le 17, est choquant; cependant, si le Roi en partant eût remis les 2 500 hommes de cavalerie qu'il a disponibles, comme l'alliance et l'honneur lui en faisaient un devoir, sa marche aurait eu un autre caractère. Cette cavalerie traversera-t-elle l'Autriche en armes, pendant qu'on veut désarmer le corps français, qui pourrait être dans le cas d'y passer? » Aussi se demande-t-il si la Saxe veut, « comme la Russie, passer du côté opposé » ? ou bien si, comme l'Autriche, elle veut rester neutre? Pourquoi la Saxe a-t-elle fait un mystère d'un arrangement avec l'Autriche au sujet du corps polonais? Il est important que Narbonne sache à quoi s'en tenir sur ces intrig^ues, qui ne sont que « des intrigues de confesseur » , et dont le Roi a été une victime (2) .
La lettre à Serra est plus courte, mais tout aussi précise : l'Empereur sait « qu'une convention secrète stipule la reddition de Torgau, si cette place n'est pas secourue dans six semaines » ; il sait aussi u que la Saxe et l'Autriche ont fait un arrangement pour le corps de Ponia-
(1) Serra à Bassano, 19 avriL (A. E. Saxe, 84.)
(2) Gaulaincourt à Narbonne, 24 avril. (A. E. Autriche, 394. Publié par NonviNS, I, 231.)
430 L'IMTERVENTION DE L'AUTRICHE
towski 1) . Il se demande si la Saxe pouvait conclure une telle convention et un tel arrangement, et si elle devait en faire un mystère? Sur ces deux points le « silence de Serra est absolu» . L'Empereur demande des explications, en » attendant, ne préjugez rien, et faites-vous malade (1) " .
Ainsi JNapoléon ne s'est pas trompé; sur de simples indices, il a éventé la manœuvre saxonne, et, mieux que ses envoyés, il a su apercevoir le travail secret de l'Autriche.
La dépêche de Gaulaincourt étonne Serra, il ne peut croire à la véracité des faits qui y sont exposés. Non, il n'y a pas eu, au moins jusqu'à la date du 20, de convention au sujet de Torgau ; tout le prouve : la réception froide faite par le Roi au général prussien Heister démontre que ce ne peut être le Roi qui l'a signée; ce ne peut être la commission royale de Dresde, puisqu'il lui a été interdit de s'occuper de politique; ce ne peut être le gouverneur de la place, puisque le 19 encore il demandait des ordres. Il ne peut donc y avoir de convention que si Thielman a trahi. Quant à l'entente entre l'Autriche et la Saxe au sujet du corps de Poniatowski, Serra croyait l'Empereur au courant de la question, puisque le gouvernement saxon lui avait déclaré avoir chargé son ministre à Paris M. de Just d'en parler, et que M. de Just avait assuré " qu'on voulait tolérer la chose, et qu'on avait donné des instructions à l'ambassadeur de France à Vienne... Comment donc pouvais-je penser, écrit Serra, que toutes ces dispositions ne fussent pas prises au vu et su de mon gouvernement » ? Pour ce qui est d'un autre engagement postérieur mystérieux et différent de celuilà, « Serra n'y croit pas » ; il n'en voit pas le but (2) .
(i) Gaulaincourt à Serra, 24 avril. (A. E. Saxe, 84. Publié par Nonvixs, I, 235.)
(2) Serra à Gaulaincourt, Ratishonne, 27 avril. (A. E. Saxe, 84.) G'esl le 16 avril seulement que de Just communique le document à Bassano, et le 22 qu'il est envoyé à l'Empereur; à cette date Schwarzenberg en entre-
T/ULTIMATDM a la saxe 431
Ainsi, la convention du 20 avril entre la Saxe et l'Autriche a complètement échappé à l'envoyé de France, il ne connaît que celle du 8 mars au sujet du corps polonais; de toutes les conversations de la Saxe avec l'Autriche, rien n'a transpiré; Serra a simplement noté que, lors de ses derniers voyages, Esterhazy s'était rendu immédiatement chez Sentît, avant de passer chez lui; il a trouvé que Watzdorf voyait bien souvent Metternich ; il a constaté que, pendant trois jours, Senfft était resté invisible ; il n'a pas su que, tandis qu'il attendait à la porte, chez le général Languenau on discutait les termes de la convention; aussi Senfft pouvait-il écrire : « M. de Serra ne pénétrait rien de ce qui se traitait (l). »
Narbonne est dans la même ignorance. Gomme Serra, il est étonné que la convention au sujet du corps polonais, celle du 8, n'ait pas été soumise à l'Empereur; au moment de sa signature, il ne faisait qu'arriver à Vienne, et il croyait que la question avait été traitée par son prédécesseur, aussi ne s'en était-il pas mêlé; il ne s'en était occupé qu'incidemment à propos du bataillon français qui se trouvait avec les Saxons (2). Il pense toutefois que cette convention n'explique pas le départ du Roi pour Prague, et il reconnaît dans cette brusque décision l'influence autrichienne. Depuis ses dernières conversations avec Metternich et l'Empereur, il est persuadé que l'Autriche veut jouer un grand rôle, qu'elle a besoin d'aide; aussi, soupçonne-t-il qu'en attirant Frédéric-Auguste en Bohème, elle a voulu essayer » d'affaiblir l'intérêt que l'Empereur prend au Roi de Saxe » . C'est pour éclaircir ce soupçon, qu'aussitôt la lettre de Gaulaincourt reçue, il a un entretien avec Metternich. A l'énoncé de cette idée,
tient également Bassano. L'Empereur ne pouvait donc en avoir connaissance le 24 à Mayence. Le 14 cependant Narbonne en avait parlé dans sa dépêche sans en envoyer une copie.
(1) Senfft, 218.
(2) A la suite de l'affaire de Kalish, cinq compagnies de voltigeurs français de la division Durutte avaient été séparées avec le détachement de Gablentz, et l'avaient suivi dans sa retraite.
ce dernier se récrie aussitôt fortement : « Le Roi, d'après lui, était tombé comme la foudre. » Cette boutade lui attire alors la réponse que sans doute il est « aussi habile que Franklin pour la diriger » . Mais en même temps le ministre nie l'existence d'un traité. « Je n'ai pu tirer de cette discussion, écrit Narbonne, que la parole positive qu'il n'existait aucun traité entre l'Autriche et la Saxe. »
Ainsi, le 1" mai Metternich nie le traité à la France, comme quelques jours auparavant il a fait semblant de l'igfnorer vis-à-vis des alliés. Une convention qu'on n'ose pas avouer, ne peut être que bien caduque. Cependant, malgré tout, Narbonne conserve son insouciance, et tranquillement il déduit. « Je ne crois pas que la Saxe veuille précisément passer du côté de la Russie, mais bien qu'elle espère, en s'éloignant un peu de la France, mériter qu'on la ménage, qu'on n'exige pas les 1 300 000 écus imposés par mois, et qu'on n'enrôle pas de force tous les Saxons. " Quant à l'opinion que l'ambassadeur a sur l'Autriche, elle est beaucoup moins favorable que celle qu'il a sur la Saxe. La réponse à la note du il, a fait naître chez Narbonne des idées de méfiance, qui depuis sont devenues des idées hostiles, et que la manière d'être de Metternich est loin de dissiper; les incidents se succèdent les uns aux autres. Ainsi, le conseil amical qu'il lui avait donné de profiter de l'ordre de prendre l'offensive pour faire « oublier les erreurs passées » , lui attire cette réponse sèche que l'Autriche s en réfère aux explications qui ont eu lieu " précédemment entre eux, et surtout à la correspondance particulière des Empereurs » . Le ministre même remet une note sur ce sujet, note pleine de phrases mielleuses, de protestations, mais note dans laquelle il est dit que l'attitude de médiateur exige « la plus complète impartialité » , que cette impartialité empêche de prendre en considération les désirs de Napoléon, et qu'elle est rendue nécessaire par la volonté de l'empereur François « d'amener un état de repos en
Europe ". Aussi Narbonne est-il de plus en plus convaincu que l'Autriche renonce au traité de 1812, et ne peut-il s'empêcher de remarquer que l'Empereur d'Autriche et l'Empereur de Russie " se re{^ardent peu comme ennemis (I) " .
Telles sont les réponses aux renseignements demandés par Napoléon ; aucun de ses envoyés n'a pu tirer au clair la question de la convention ; aucun d'eux ne sait quelque chose sur Torgau ; et pourtant plus que jamais l'Empereur aurait eu besoin de précisions sur l'un et l'autre de ces points.
Napoléon cependant ne se laisse pas impressionner par ce manque de nouvelles; il est de plus en plus convaincu que, dès la première bataille, tout rentrera dans l'ordre, aussi n'anéte-t-il pas ses divisions en marche ; elles vont suivre exactement les itinéraires qu'il leur a fixés pour déboucher en Saxe ; la Saxe une fois occupée, on verra bien ce que fera son Roi.
Donc l'armée du Main, c'est-à-dire les corps de Ney, de Marmont, et la Garde s'avancent pour donner la main aux troupes que Bertrand a amenées d'Italie, et qui dédoublées forment les corps de Bertrand et d'Oudinot. La jonction doit se faire au débouché du défilé qui sépare le Harz de la Thuringe, vers léna et Weimar; et alors avec toutes ses forces, soit avec 135 000 hommes et 320 canons, l'Empereur marchera par la grande route Weimar, Naumbourg, Weissenfels et Lutzen sur Leipzig. A ce moment il sera à la hauteur de l'armée du prince Eugène, et pourra pousser en avant sur l'Elbe.
(1) Narbonne à Csulaincourt, l"'niai. — Metternich à Narbonne, l^'rnai. (A. E. Autiiche, 395.) Dans cette lettre du 1", Narbonne est moins afHruialif vis-à-vis de la Saxe qu'il ne l'avait été quelques jours plus tôt dan,< une lettre du 23 avril. A cette date, il semblait insinuer qu'un changement avait eu Heu dans la politique de ce royaume, et le 1" il paraît démentir cette nouvelle. C'est sans doute cette lettre du 23 qui a fait dire à quelques historiens que Narbonne avait éventé le complot saxon. Si réellement il l'avait éventé, comment n'aurait-il pas répondu quelque chose de précis à Caulaincourt?
4;U L'iMEUVEISTION DE L'AUTRICHE
Aussi, le 24 à 8 lieiires du soir, qullte-t-il Mayence, et le lendemain arrive-t-il à Erfnrt. Là seulement il reçoit les dépêches de Narbonne que Bassano renvoie de Paris, et que par erreur le courrier n'a pas laissées lors de son passade à Mavence : ce sont toutes celles que cet ambassadeur a écrites entre le 7 et le 1 i, celles où il est question de la note du 7 avril, de la conversation du 10 avec Metlernich, des conditions de la paix; par elles il connaît les desiderata de l'Autriche : l'Illyrie à l'Autnclie, le duché de Varsovie à la Prusse, la renonciation au protectorat de la Confédération du Rhin et aux villes hanséatiques; par elles, l'Empereur apprend ce que l'Autriche entend par médiation. Ces nouvelles auraient pu I abattre, car il semble bien désormais que l'Autriche lui échappe, mais très maître de lui, il ne se départit j)as de son calme, il fait simplement écrire par Caulaincourt à Narbonne.
Dans une première lettre, il recommande à son envoyé plus de réserve, de manière à ne pas mettre " M. de Metternich dans le cas de se prononcer autant sur une question qu'on peut assez préjujjer dans l'occasion, pour qu'il ne soit pas nécessaire de le faire prononcer avec peu de mesure (1) ».
Dans une seconde, il lui témoi,<|ne son mécontentement des dispositions prises par l'Autriche au sujet du corps de Frimont; aussi fait-il savoir que, si les explications ne sont pas conformes aux assurances données par Schwarzenberg, " un sénat us-consulte est tout prêt pour une levée de 200 000 hommes » . Mal.'yré cette menace, l'Empereur déclare qu'il est prêt à faire la paix, et, pour prouver ses bonnes dispositions, il est disposé à accepter un cong^rés (2).
Ces dépêches arrivent à Vienne le F', et le lendemain Narbonne se rend chez Metternich : le ministre se borne à lui répéter ce qu'il lui a déjà dit, à savoir a que la lettre
(1) Caulaincoml à Narbonne, 26 avril. (XonviNS, I, 240.)
(2) Caulaincourt à Narbonne, 26 avril. (A. E. Autriche, :V.)4. Publié par NORVIXS, I, 241.)
l'ultimatum a la saxe 436
autographe de son maitre est faite pour tout arrang^er et tout expliquer » . Il lui annonce cependant que Bubna va repartir auprès de Napoléon, porteur » de propositions qui doivent lui convenir" . L'entretien roule ensuite naturellement sur le corps polonais et sur celui de Frimont. Metternich promet de fournir au premier vivres et munitions (1) , mais se dérobe à toute explication sur le second.
Quoi qu'il en soit, cette nouvelle conversation n'éclaire pas la situation; plus la marche des événements se développe, plus le ministre devient impénétrable, et moins l'ambassadeur peut découvrir ce qu'il cherche. Même au sujet de la Saxe, il ne parvient pas à savoir quelque chose de positif; une longue conversation avec Watzdorf, une seconde avec le général Languenau qui vient d'arriver à Vienne en mission secrète, ne lui apprennent rien, et il conclut que son jugement précédent, au sujet de l'attitude de la Saxe, n'a pas à être modifié '2 .
Ces dépêches ne peuvent satisfaire l'Empereur; aussi, se décide-t-il à employer un tout autre moyen que celui des conversations diplomatiques : il prend le parti de brusquer les choses. A Erfurt, il trouve le prince de Saxe- Weimar et lui dit à propos du Roi de Saxe : « Que le Roi me dise franchement s'il veut être pour moi ou contre moi. Il n'a pas à se plaindre de moi, parce que j'ai fait tout pour lui. Écrivez-lui que je ne crois encore à rien, mais que la conduite tenue à Torgau a du louche. Qu'il se déclare, alors je saurai ce que j'ai à faire, et, s'il est contre moi, alors il perdra ce qu'il a. Je me suis pressé de venir pour sauver la Saxe (3) . » C'était un premier avertissement.
A Erfurt, Napoléon ne passe que deux jours, le 26 et le 27, pour laisser aux troupes le temps de terminer leurs
(1) C'est à la suite de cet entretien que l'ordre du 1" avait été expédie à Frimont. (Voir chap. x, page 407.)
(2) Narbonne à Caulaincourt, 2 mai. (A. E. Autriche, 395.)
(3) Duc de Sa.\e-Weimar au Roi de Saxe, 29 avril. (H. H. S. A. 8, Russland, Weisungen fiir Stadion, 1813; V.)
marches de concentration. Le 28, à onze heures, il quitte cette ville pour s'arrêter à Weimar chez la Grande- Duchesse; et le soir il couche à Eckartsberg, après avoir franchi à cheval, à la tête des escadrons de service de la garde, les six lieues qui séparent ces villes l'une de l'autre; c'est " sa première marche militaire de la campagne (1) " . La campagne de 1813 est commencée.
Le I" mai il y avait eu une affaire à Weissenfels, et le 2 une grande bataille à Lutzen. Les jeunes troupes engagées avaient été dignes de leurs aînées; l'Empereur était content d'elles : " Soldats, leur avait-il dit, je suis content de vous, vous avez rempli mon attente... Vous avez ajouté un nouveau lustre à la gloire de mes aigles, vous avez montré tout ce dont est capable le sang français (2) . "
Ces nouvelles, d'abord incertaines, s'étaient ensuite vite répandues; elles avaient été portées à Prague par des officiers polonais. Là, elles avaient été accueillies avec scepticisme, les alliés ayant fait courir des bruits contraires. Il Elles ne furent pas crues d'abord, note Senfft (3) . » Le ministre lui-même avait soutenu le 4 que l'Empereur avait été battu et était en pleine retraite sur Weissenfels (4), et le 5 le Roi renouvelait à Thielman l'ordre de ne pas ouvrir Torgau aux Français. Mais le 6 on ne pouvait plus douter de leur véracité, les lettres particulières des Saxons habitant Dresde confirmaient les victoires françaises. A la cour, on était attéré; le Roi en pleine table avait eu une attaque.
Sur ces entrefaites, le 5, Serra était arrivé à Prague. Il
(1) Fai>, I, 334.
(2) Proclamation à l'arniéc. (CorrexpoïKlance. 19952.)
(3) Se:^kft, 251.
(4) Bignon à Bassano, 10 mai. (A. E. Pologne, 335.)
I/OLTIMATDM A LA SAXE 437
s'y était rendu par ordre, mais devait se " supposer sans ordres et sans instructions (1) » . L'entrée de l'Empereur en Saxe lui semblait une occasion favorable pour une démarche : il résolut de demander de nouveau la cavalerie saxonne (2) ; la victoire de Lutzen devait être pour l'obtenir un argument irrésistible.
Le 7, il était reçu par le Roi et très nettement il lui déclarait qu'il avait deux missions à remplir : « La demande de deux régiments de cavalerie, et celle d'ordres au général Thielman, pour que le général Reynier pût prendre le commandement du YII'" corps rassemblé à Torgau, au moment que cette place serait débloquée. » Affolé, le Roi demanda à réfléchir, Serra se retira donc, annonçant la remise d'une note officielle sur ces divers points (3) .
Il était évident que la situation devenait embarrassante. Caulaincourt avait annoncé de Godlitz la victoire de Lutzen, et donnait des détails qu'on ne pouvait mettre en doute. Par lui, on avait appris qu'une faible partie de l'armée avait été engagée, que seules neuf divisions sur quinze avaient supporté le choc de l'ennemi, et qu'avec ces seules troupes la victoire avait été remportée [-i] . Mais en même temps on avait su par d'autres sources que cette victoire avait été chèrement disputée, que le village de Kaya avait été pris et repris, et que l'armée ennemie n'avait pas été poursuivie mais s'était repliée en combattant sur Dresde. Ces détails avaient fait impression; la victoire avait donc été incomplète et n'avait pas été aussi décisive que les bulletins français le prétendaient; aussi l'effet produit n'avait-il pas été aussi profond qu'on eût pu s'y attendre. Malgré tout, à la cour, le parti français
(i) Caulaincourt à Serra, Erfurt, 28 avril. (A. E. Saxe, 84.)
(2) Serra à Bassano, Ratisbonne 2 mai. (A. E. Saxe, 84.) — Senfft à Watzdorf, 6 uiai. (H. H. S. A.Sachsen. Slaats Kanzelei, 1813.^ Senfft v déclare qu'il n'apas convenu de l'existence d'un traité, et que jusqu ici Serra semble l'ignorer.
(3) Serra à Bassano, Prague^ 8 mai. (A. E. Saxe, 84.)
(4) Caulaincourt à Serra, Codlilz, 5 mai. (A. E. Saxe, 84.)
gagnait du terrain, et la volonté du souverain commençait à être ébranlée.
Dès le 6, « Senfft s'était senti frappé d'an funeste pressentiment » . Il était allé chez le lloi pour lui communiquer les derniers détails reçus sur la victoire. Celui-ci en avait été très ému; il s'était récrié contre les conseils suivis depuis Ratisbonne, s'était rappelé ses scrupules au moment de se détacher de l'alliance française, s'était reproché d avoir pris des engagements envers l'Autriche, et s'était demandé si Napoléon pourrait encore lui conserver dans la suite son appui et son amitié. A ces mots^ Senfft avait interrompu son maître, en déclarant qu'il ne pourrait honorablement présider comme ministre des Affaires étrangères à un nouveau changement de système.
C était offrir sa démission. Le Roi ne combattit cette décision que faiblement, pour la forme seulement; il proposa au ministre de changer de portefeuille, et de prendre celui de l'Intérieur. Senfft refusa cette proposition, en faisant observer u que ce changement ne l'éloignerait pas des conseils de Sa Majesté » , La retraite de Senfft signifiait donc un retour au système français, ce retour se faisait ainsi à la hâte; certains personnages, et entre autres Senlft lui-même, eussent désiré qu'on y mit plus déforme, qu'on attendit au moins le passage de Stadion par Prague (1) , mais l'effroi du Roi était tel qu'il ne voulut entendre aucun raisonnement.
Sur ces entrefaites étaient arrivées à Prague des lettres des Saxons témoins de la victoire, elles confirmaient la retraite des alliés. On disait qu'ils avaient été « le 4 au soir à Rochlitz, le 5 à Wilsdurf, et le G à Dresde » . Ces lettres ajoutaient même que le 7 ils auraient repassé l'Elbe et évacué la capitale : « Cette nouvelle, écrit Serra le 8, a été un coup de foudre, et la foudre opère toujours la conversion des esprits faibles et abusés. Le comte Marcolini, continue-t-il, est venu chez moi me faire sa justi-
(1) Senfft, 231.
L'Ul/riMATUM A {.A SAXE 43»
(icallon, et l'aveu d'un moincnlde faiblesse dans lequel le Iloi avait été entrainé [)ardc malheureux conseils auxquels il n'avait point part (l). "
Aussi, le soir même, le {|ouvernement saxon faisait-il remettre à Tenvoyé de France, une note par laquelle il accordait tout ce qu'on lui demandait, et annonçait officiellement la retraite de Senfft. " M. de Senflt, écrivait Serra, s'est dévoué sans m'en prévenir, et a offert sa démission à 8a Majesté. Elle a été acceptée avec nue facilité fjui dénote l'espérance conçue de sauver les plus coupables, en faisant de lui le bouc émissaire qui serait chargé des torts de tout Israël... Il m'a avoué ses torts, et a cru devoir s'en punir. Ce peut être un bien pour lui, ce ne peut l'être pour nous (2). » Ainsi, jusqu au dernier moment. Serra se trompait sur le compte de Senlft.
Il fut cependant convenu que tant qu'on resterait à l*ra.<jue, Senfft continuerait à p^érer les Affaires extérieures.
Outre la France, il fallait prévenir l'Autriche de ce chanjjement d'attitude; c'était encore Senfft qui était chargé d'écrire dans ce sens à Watzorf. Il constatait que la bataille de Lutzen avait complètement bouleversé la situation. «Les retards que l'Autriche avait mis dansses armements, mandait-il, comme dans ses démarches diplomatiques, et qui faisaient que les ressources de la Prusse seraient apparemment anéanties, et la Russie peut être décidée à une paix que des exemples antérieurs ne rendaient pas invraisemblables, d'après le caractère de l'empereur Alexandre, avant que la cour de Vienne put être prête à agir pour arrêter l'empereur Napoléon..., et la manière pressante dont le ministre de France avait exigé une réponse, ne permettaient pas un délai pour s entendre avec la cour de Vienne. " Aussi, le Roi avaitil craint, en refusant de donner satisfaction à la France,
(1) Serra à Bassano, Prague, 8 mai. — Note de Cerrini à Serra, 8 mai. (A. E. Saxe, 84.) Ce n'est pourtant que le 8 que les alliés ont évacué Dresde.
(2) Serra à Bassano, 8 mai. (A. E. Saxe, 84.)
440 I/INTERVENTIOIS DE l/AUTlUCHE
de provoquer une guerre, qui eût pu avoir des suites désastreuses, il fallait une victime, la Saxe s'était offerte. « Sa Majesté, continuait la lettre, a donc cru devoir à ellemême, au salut de ses États, et surtout à une juste délicatesse vis-à-vis de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche même, de céder à la nécessité, et a fait à M. de Serra la réponse que je vous transmets sous ce pli. » Malgré les circonlocutions, il était facile de lire entre les lignes que la convention du 20 avait vécu. La Saxe la traitait avec autant de désinvolture que l'Autriche, et ainsi chacune des puissances avait repris toute liberté vis-à-vis de 1 autre. « Sa Majesté a pensé, pouvait-on encore lire dans la lettre, que Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique ne verrait pas dans cette détermination une déviation volontaire de la convention récemment conclue entre les deux cours, mais uniquement le résultat de circonstances entièrement inattendues " ; et la lettre se terminait «n demandant à l'Empereur de conserver au iloi son amitié, sa confiance, et son " appui (1) » .
Ainsi Metternich faisait école; car c'était le même procédé que celui dont il s'était servi vis-à-vis de la France à propos du traité de 1812? Ce traité existait sans exister, il était suspendu; la convention existait sans exister, elle était suspendue. Il n'était pas permis de se tirer avec plus de sans-gêne d'une situation embarrassante.
Aussi Stadion, qui arrivait ce jour-là à Prague, était-il reçu avec embarras, et dans son entretien avec le Roi n'abordait-il aucune question importante. De part et d autre, on se tenait sur la plus entière réserve.
La situation vis-à-vis de l'Autriche étant ainsi réglée, €t le Roi ayant recouvré toute sa liberté d'action, faisait savoir qu'il « repartirait pour la capitale de ses États » , dès qu'il aurait appris l'entrée de Napoléon à Dresde.
Depuis le 8 au soir, l'Empereur était à Dresde. Ce soirlà à six heures, près du village de Libda aux portes de
(i) Seiiffl à Walzdoif, Prague, 8 mai. (Publié par O.nckkn, 11, 289.)
I/ULTI\TATDM A LA SAXE 441
Dresde, il avait reçu une députation de la ville. Cette députation avait été accueillie froidement. Napoléon lui avait parlé avec un mélange de hauteur et de bienveillance; car ses paroles étaient destinées à dépasser le cercle au milieu duquel il les prononçait, et il n'entendait pas qu'elles fussent mal interprétées à Prague, et eussent pour effet d'y provoquer un mouvement de désespoir qui eût jeté définitivement et irrévocablement le vieux et pusillanime Roi dans les bras de l'Autriche, puisque la Saxe était pour lui une alliée nécessaire. Tout autant que ses ennemis, il sentait que, depuis la campagne de 1812, il n'était plus l'Empereur de 1806, qu'il était obligé de ménager ses alliés, parce que seul il ne pouvait plus lutter contre la coalition. D ailleurs, quel effet eût produit en Europe 1 occupation militaire par la France du territoire d'un des princes de la Confédération du Rhin, du Roi de Saxe? C'eût été la fin de cette Confédération qu'il avait fondée, et il lui répugnait de porter ainsi la main sur son œuvre. Car la Confédération détruite, il ne restait plus de cette œuvre que le Grand Empire; mais le Grand Empire sans ses dépendances était-il viable? Pouvait-on indéfiniment maintenir dans une même unité, gouverner avec une centralisation complète tant de peuples de langues, de mœurs, et de coutumes si différentes? Les départements des bords de la mer du Nord seraient-ils restés indéfiniment dans une obéissance passive et dans une tranquillité relative, s'ils avaient senti que des peuples voisins, de même race qu'eux, avalent recouvré leur liberté, et que leurs souverains n'étaient plus de simples préfets comparables à ceux qu'ils avaient eux-mêmes.
C'est pourquoi, si l'Empereur juge nécessaire de donner une leçon, il ne veut pas que cette leçon dépasse l'effet qu'il en attend. S'il s'emporte en recevant la députation de Dresde, s'il lui déclare que la ville mériterait d'être traitée en pays conquis, s'il prétend savoir tout ce qu'elle a fait, jusqu'au nombre des volontaires qu'elle a armés et équipés, s'il laisse échapper des paroles irritées : " Je
sais quelles insultes vous avez prodlgfuées à la France... ; je n'ignore pas à quels transports hostiles vous vous êtes livrés...; vos maisons nous présentent les débris de vos jjuirlandes, et nous voyons encore sur le pavé le fumier des fleurs que vos jeunes filles ont semées sur les pas des monarques " ; il ajoute aussitôt : " Cependant, je veu.x tout pardonner. Bénissez votre Roi, car il est votre sauveur... je ne pardonne que pour l'amour de lui. "
Ces derniers mots doivent elfacer la mauvaise impression du début, et servir d'invitation à Frédéric-Aug^uste à venir se faire pardonner (1),
Pourtant, au dernier moment, un incident faillit tout compromettre. Après la bataille de Lutzen, l'Empereur avait donné au corps du maréchal Ney, qui avait été le plus engayé, un jour de repos, puis il l'avait dirigé sur Wittemberg et Torgau pour dessiner un mouvement sur Berlin, la marche sur Dresde n'étant qu un trompe-l'œil; " le but de larmée doit être d'arriver promptement au secours de Danzic (2) « , avait-il écrit. Cet objectif primitif, il ne l'avait pas perdu de vue, aussi maintenant que l'ennemi était refoulé, songeait-il à confier au maréchal une armée pour lui permettre de marcher sur Berlin et Danzic, tandis que lui-même retiendrait en Saxe et en Haute -Silésie les principales forces des alliés. » Il sera possible, lui écrivait-il le 4^ mai, que je me décide à vous faire marcher sur Berlin pour y prévenir l'ennemi (3). "
(1) jNobvins, I, 312. Fain, I, 375.
(2) Note pour le Vice-Roi d'Italie, il mars. [Correspondance, 19G97.)
(3) L'Empereur au maréchal Ney» 4 mai. (Correspondance, 19697.) Certains écri^'ains militaires, surtout allemands, veulent que Napoléon ait abandonné à cette époque l'objectif de Danzic. Nous ne le croyons pas. Il n'en parle plus, il est vrai, depuis le mois do mars, il se borne à vouloir occuper Y^\he {Correspondance, 19908); mais ce n'est là qu'un objectif secondaire, cet objectif atteint, il pensera de nouveau à son objectif principal. Tous ses ordres prouvent que ses manœuvres en Saxe et en Silésie n'ont qu'un seul but, préparer et rendre possible le mouvement vers le nord : notamment le choix qu'il fait de llof, de léna, de Naumburg pour passer la Saale (Osten-Sackkk, 1!^, 229.) S'il écrit à Berthier le 13 mai, qu'il prendra suivant les circonstances une détermination pour " occuper Berlin,
L'ULTIMATUM A LA SAXE 44:î
Celte armée devait être formée des divisions du duc de Bellune, de la cavalerie de Sebasliani, de la 7'' division du I" corps (Philippon) , de la IV division du V corps (Puthod) , et du VIF corps réorganisé.
Dans ce but, le VIT corps était remis sous les ordres du général Reynier, et était composé, comme en 1812, de la division Durutte et des Saxons. L'Emjiereur s'était imaginé qu'après Lutzcn, les Saxons viendraient d'eux-mêmes se ranger sous les aigles impériales; aussi, avait-il écrit : « Envoyez le général Reynier à Torgau rallier les Saxons (1) " . Mais Thielman avait opposé une fin de nonrecevoir au général français. Le maréchal lui-même n'avait pas élé plus heureux. " Le refus qu'il m'a lallu donner à M. le comte Reynier relativement à l'entrée des troupes françaises à Torgau, comme à toute autre troupe, est basé sur un ordie bien précis de Sa Majesté le Roi mon maitre, en conséquence d un traité d'alliance intime avec Sa Majesté l'Empereur d'Autriche (2). »
Ainsi Thielman ne fait pas mystère de la convention, il ne la cache pas. Les soupçons de jNapoléon qui j)ortent sur l'existence d'un lien secret entre l'Autriche et la Saxe sont donc justifiés. A cette découverte l'Empereur s'em-
ou pour ordonner tout ;iiitrc mouvement " (Correspondance, 20001), il ne faut pas entendre par là tout mouvement qui nioditierait son plan, mais simplement tout mouvement qui serait justilié par une manœuvre de circonstance : l'occupation de Berlin n'est donc pas perdue de vue. (Correspondance, 20006.)
(i) L'Empereur au maréchal Ney, 4 mai (déjà cité).
{%) Thielman à Ney, 8 mai. (A. G. Correspond ance , V.) C'était le 19 avril que le Roi avait donné cet ordre à Thielman : c'est-à-dire la veille de la signature de la convention. IjC 5 niai, quand la nouvelle de la victoire de Lutzen n'était p.^s encore délinitive. le Roi lui avait écrit : « Quoique je vous ai déjà fait savoir mon intention, dans une lettre du 19 du mois dernier, que la forteresse de Torgau qui vous a été contiée ne pourrait s'ouvrir que sur mes ordres, avec le consentement de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, j'ajoute encore que, pour éviter tout malentendu qu'en cas que les succès des armes porteront les armées françaises jusqu à l'Elbe, on prendra les mêmes mesures. Par conséquent la forteresse ne sera pas ouverte pour les Français, et vous n'avez qu'à prendre des mesures en conséquence. » (A. G. Correspondance , V.)
4U J/INTERVENTION DE l/AUTlUCHE
porte et s'irrite, il se départit du calme qu'il avait su jusqu'ici conserver, et il fait écrire par Caulaincourt à Serra.
(1 Vous trouverez ci-joint une lettre du gfénéral Reynier et une du prince de la Moskowa qui vous mettront au fait de la conduite du g^énéral Thielman. Vous voudrez bien vous rendre sur-le-champ chez M. de Senfft, ministre des llelations extérieures du Koi de Saxe, et lui demander des explications là-dessus. Vous lui ferez connaître que M. de Metternich a déclaré à M. de Narbonne que l'Autriche n'avait pas de traité avec la Saxe, et que la cour de Saxe était tombée à PrapjUe comme une bombe. Vous ajouterez d'ailleurs que l'Autriche n'a rien à faire à la Confédération. C'est déclarer la guerre à l'Enqîereur (1), que l'intérêt et l'amitié que l'Empereur porte au Roi de Saxe lui ont donné quelque patience, que l'Empereur se plaint du lloi de Saxe, mais que les circonstances deviennent urgentes, et que vous lui donnez six heures pour répondre sur les points suivants : l' pour que la cour de Saxe ordonne au général Thielman de former le VIP corps sous les ordres du général Reynier et de tenir toutes les ressources du pays à la disposition de l'Empereur, conformément aux principes de la Confédération ; 2° pour qu'on mette en marche sur-le-champ toute la cavalerie saxonne, sans exception, sur Dresde; 3" que le Roi déclare par une lettre de lui à l'Empereur que le Roi de Saxe est toujours membre de la Confédération, qu'il reconnaît les engagements que ce lien impose, qu'il veut les remplir, et qu'il n'a aucun traité avec aucune puisai) Le texte cilé est celui de la luinutc des A. E. reproduit par Norvins, I, 315. La Correspondance contient sous le n" 19984- une lettre de l'Empereur à Caulaincourt, lui ordonnant d'envoyer à Serra la lettre ci-jointe. Cette lettre reproduit la minute des A. E sauf quelques variantes : dans ce texte on lit à l'endroit indiqué : « Vous ajouterez d'ailleurs que l'Autriche n'a rien à faire à la Confédération, et qu'attenter aux principes de la Confédération, c'est déclarer la guerre à l'Empereur. « Ce texte est plus compréhensible que celui des A. E., mais nous citons ce dernier parce que c'est celui que semble avoir reçu Serra.
sance contraire aux principes de la Confédération. Vous ne manquerez pas d'observer que le Roi de Saxe a déshonoré de gaieté de cœur l'aigle polonaise, que ses ancêtres, au contraire, avaient honorée, qu'il a fait ce qu'il y avait de plus contraire à l'honneur et aux intérêts de l'Empereur, en faisant un traité avec l'Autriche pour le désarmement du corps polonais, chose que le Roi de Saxe n'avait pas le droit de faire, puisque ses troupes étaient sous les ordres de l'Empereur (1), Si les trois points cidessus ne vous étaient pas accordés sans délai, vous voudrez bien faire connaître au Roi de Saxe que Sa Majesté l'Empereur et Roi le déclare félon, hors de sa protection, et qu'en conséquence il a cessé de régner. Vous prendrez vos passeports, et partirez sans délai pour Dresde. M'acquitlant littéralement, monsieur le baron, des ordres de l'Empereur, je n'ai pas besoin de vous en recommander l'exécution. M. de Montesquiou, aide de camp du prince de Neuchâtel, qui en est porteur, ignore son contenu, mais il a ordre de la décacheter, et de la montrer à M. de Senfft, dans le cas où vous ne seriez pas encore arrivé à Prague, où il ne doit rester que six heures (2), " C'était un ultimatum sur lequel le Roi ne pouvait, ni ne devait se tromper. Bien que l'Empereur ne soit pas renseigné sur les démarches précises de la Saxe, il ne s'abuse pas sur leur portée. L'alliance de l'Autriche et de la Saxe ne peut lui convenir, car l'Autriche tend à se déclarer neutre, et il est inadmissible qu'une puissance de la Confédération se déclare neutre. D'ailleurs, est-ce bien la neutralité vers laquelle tend l'Autriche? Les conversations de Narbonne avec Metternich et avec l'Empereur,
(1) Napoléon n'a donc aucune connaissance de la convention du 20 avril, puisqu il ne la reproche pas au Roi de Sa.xe ; il vise simplement la convention au sujet du corps polonais, mais il croit que cette convention contient des clauses secrètes qui lient l'Autriche à la Saxe. Sans doute l'aveu de Thielman n'a fait que confirmer cette idée.
(2) Caulaincourt à Serra, Dresde, 8 mai. (A. E. Saxe, 84, la même version dans NoRviNS^ 314; une version différente dans la Correspondance, 19984.)
446 L'INTERVENTION DE L'AUTIUCIIE
Jes notes échan{jées, la lettre de son beau-père, tous ces documents qu'il vient de recevoir lui ouvrent les veux, et lui montrent les affaires d'Autriche sous un jour nouveau ; dans ces conditions l'alliance intime entre la Saxe et l'Autriche ressemble étrangement à un abandon, à un passage dans le camp opposé.
Le lendemain, la lettre était à Prague entre les mains de Serra. Elle lui était remise au moment où il était en <îonférence avec Senfft. L'envoyé de France Touvrait aussitôt et la parcourait rapidement, mais n'en parlait pas immédiatement à l'ex-ministre. Il lui demandait seulement la permission de l'accompagner chez lui, quand il le quitterait. Cne fois dans le cabinet du ministre, il lui " donnait lecture des parties de la lettre qui devaient nécessairement être portées à la connaissance du Roi » . Senfft, autorisé à tout accorder, pensait que depuis la veille les trois demandes impériales étaient «satisfaites" ; Serra se récriait, déclarant «qu'elles ne l'étaient pas d'une manière toute conforme à ce nouveau texte » . Senfft promit d'expédier de nouveaux ordres, mais Serra insistait sur la conduite du général Thielman; l'ex-ministre avouait alors sans difficulté qu'il y avait un engagement avec l'Autriche et promettait de fournir à ce sujet une note verbale. Ayant obtenu sur ces divers points toutes les satisfactions voulues. Serra continuait la lecture de la lettre. Il lisait les paroles irritées de Napoléon, le reproche de félonie adressé au Roi de Saxe; Senfft baissait la tète, mais ne pouvait cependant s'empêcher de déclarer que « ni lui, ni son maître ne croyaient avoir mérité tous les reproches de l'Empereur» , et qu'ils ne pensaient pas que la condition de désarmement du corps polonais fût un manquement à l'honneur, il citait même un précédent, un passage semblable des troupes françaises en Suisse en 1793. D'ailleurs Senfft ouvrait à Serra tous ses dossiers; il lui montrait les pièces qui prouvaient que le Roi ne voulait rien signer sans l'assentiment de la France, qu'il ne s'agissait que d'une convention éventuelle ; il déclarait que
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les pourparlers avaient tout d'abord tellement traîné, qu'il avait cru avoir le temps de mettre la France au courant, avant que de ne rien conclure, mais que Watzdorf avait brusqué les choses; que la convention était arrivée le 12 à Ratisbonne, et avait été envoyée à Paris à M. de Just, qui n'en avait été possesseur que le 20 ou le 22 : « Ce qui expliquait comment S. M. l'Empereur à Mayence n'en avait point encore eu une connaissance positive. " Toutes ces raisons pouvaient être bonnes, mais Serra remarquait qu'il y avait une question de fait qui restait inexplicable; pourquoi ne lui avait-on parlé de rien, tandis qu'on essayait de communiquer à Paris directement avec le ministre des Relations extérieures (1)?
Toute la nuit, on travailla, on rédigea la lettre que le Roi de Saxe devait écrire à l'Empereur; on envoya des ordres aux troupes, et àTorgau; et on remit une note officielle au sujet des incidents de Thielman. La Saxe y reconnaissait que la réponse de Thielman avait été la conséquence des instructions qu'il avait reçues; elle ne cachait pas que ces instructions avaient été envoyées à la suite d'un « concert formé avec l'Autriche " , dans le but de « s'entendre mutuellement sur l'emploi de leurs forces militaires, conformément aux vues pacifiques de la cour de Vienne, concert que le Roi regardait comme non avenu, et déclarait tel (2) " .
Ainsi la convention était par écrit officiellement désavouée.
Thielman recevait le 10 au matin les ordres du Roi, prescrivant de rendre à la France « la forteresse de Torgau, sans aucune condition, et de mettre sur-le-champ les troupes saxonnes dans le VIT corps " . Aussitôt le général se sentait trop compromis vis-à-vis de Napoléon pour rester à son poste ; il voyait que le courant, qu'il avait essayé de remonter, se dirigeait de nouveau vers la France, et
(1) Serra à Caulaincourt, 9 mai. (A. E. Saxe, 84.)
(2) Note verbale. (A. E. Saxe, 84.)
448 L INTERVEINTION DE I. AUTRICHE
que, si les soldats étaient pour lui, les officiers ne Tétaient pas. Aussi, après avoir mis en sûreté ses papiers, écrivaitil au Roi pour lui annoncer qu'il obéirait à ses ordres, mais qu'en même temps il demandait à être relevé de son serment de fidélité. Cette lettre écrite, il quittait son commandement pour aller rejoindre le quartier général russe. «Qu'il en advienne ce qu'il voudra, mandait-il à sa femme; personne ne me prendra mon honneur, et la nation saxonne n'aura pas rougi de mon nom. Dieu se chargera de mes enfants, et l'exemple de leur père en fera des hommes (1) . "
Le 10 au matin, le Roi de Saxe quittait Prague pour Dresde, accompagné de deux aides de camp, et du jeune comte Marcolini. Le 12, il arrivait dans sa capitale. L'Empereur voulant donner au retour du Roi un grand éclat, et marquer la rentrée de la Saxe dans l'alliance française par une mise en scène qui pût en imposer aux masses, faisait prendre les armes à la Garde et la passait en revue, puis il l'alignait sur la route entre Pirna et Dresde. Les vieux soldats, l'arme au pied, formaient la haie, et à leur suite se rangeaient les éléments de la jeune garde. Dès que le Roi eut été signalé, le général Flahaut, en grande tenue, allait au-devant de lui, et lui remettait une lettre de l'Empereur. Napoléon se portait ensuite de sa personne à sa rencontre, et dès qu'il l'eut rejoint, il descendait de cheval et l'embrassait longuement. Les deux souverains montaient ensuite à cheval, et au bruit des cloches, des applaudissements retentissants de la foule et des vivats, se dirigeaient l'un à côté de l'autre jusqu'au palais royal (2).
Ainsi se terminaient les affaires de la Saxe. L'Empereur avait brisé ses velléités d'indépendance, il avait su la reprendre au moment où elle s'échappait, il l'avait fait rentrer dans la Confédération du Rhin; désormais il pou-
(1) Mémoire de Thieliiian. (A. G. Corresj/oticlaiicc, V.) — ïhiclman à sa feinine, 13 mai. (O^cke?», II, i92.)
(2) Moniteur, du 8 mai. Odelkukn, I, 77.
I/UJ.TIMATDM A LA SAXE 44*
vait quitter les bords de l'Elbe sans avoir à craindre une défection sur ses derrières. Frédéric-Auguste avait de nouveau lié sa fortune à la sienne. Mais si Napoléon avait ramené à lui le gouvernement, avait-il été aussi heureux auprès de la nation elle-même? La défection de Thielman, bientôt suivie de celle de Languenau, était un présage de mauvais augure, présage qui frappait le peuple plus que la victoire de Lulzen. Bientôt, en effet, les démissions en masse des officiers saxons ne purent laisser de doute sur la sincérité de la a conversion » . Des mesures énergiques pour arrêter cette conspiration de démissions devenaient nécessaires, et encore serait-on sûr de l'arrêter (I)?
Quoi qu'il en soit, l'Empereur était très satisfait, il Tétait avec raison; par contre les alliés étaient indignés.
Les Russes étaient furieux; ils n'avaient pas de mots assez amers et assez méprisants pour » le plat valet de Napoléon, qui s'appelle Auguste " ; " l'exaltation du Tzar était à son comble, notait Lebzeltern (2) " . Ils ne rêvaient que sang et pillage : " J'ai une haine telle contre les Saxons, écrivait la comtesse de Nesselrode à son mari, que je voudrais, si jamais nous rentrons à Dresde, qu'on n'y laissât pas pierre sur pierre, et que tous les tableaux du musée fussent expédiés à Pétersbourg pour enrichir notre Ermitage. Avec la douceur on ne fait rien (3). »
L'Autriche était désappointée, elle ne pouvait croire à ce brusque changement. « Nous avons eu de la peine à l'avoir, disait l'empereur François, mais enfin je la tiens (4) . " Or, au moment où il parlait ainsi, la Saxe lui échappait; Metternich était consterné, c'était pour lui un échec sérieux. Il était obligé de rabattre de ses prétentions; car, au bloc allié et au bloc français, il ne pouvait
(1) Serra à Bassano, 24 et 25 mai. (A. E. Saxe, 84.)
(2) Lebzeltern à Metternich, 10 mai, B. (H. H. S. A. 13, Busslancl- Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
(3) Comtesse de Nesselrode à son mari. Tœplitz, 12 mai. (Nesski-rodk,. V, 93.)
(4) Narbonne à Bassano, 12 mai. (A. E. Autriche, 395 )
450 1,'lNTEUVEiNTION DE l/AUTRlCHE
opposer le bloc des puissances médiatrices, il n'avait pu ie constituer. Mais très vite il ramenait cet événement aux proportions d'un simple incident. Il n'y attachait pas une importance exagérée, et avec plus d'ardeur que jamais il reprenait la lutte; il ne songeait même pas, par mesure de représailles, à arrêter en Galicie les troupes polonaises, ou en Bohême les régiments saxons, bien que les Russes lui en donnassent le conseil (1). C'est que malp^ré tout Lutzen replongeait la cour de Vienne dans les inquiétudes.
Quoi qu il en soit, afin d'être prête à tout événement, l'Autriche augmentait les effectifs de l'armée de Bohême et les portait à 120 000 hommes. Elle y ajoutait deux divisions du corps de réserve. Désormais cette armée se composera de 80 bataillons, 08 escadrons, 31 batteries, et sera placée sous les ordres du feld- maréchal prince Schwarzenberg (2).
Après plus encore qu'avant Lutzen, l'Autriche est acculée à la nécessité de prendre une attitude franche; elle est forcée d'en finir avec les tergiversations apparentes. Sa tâche se précise et se simplifie. Il ne lui reste plus désormais que deux partis à prendre, ou imiter la .Saxe et désavouer ses conversations antérieures avec les alliés, ou devenir réellement médiatrice. Dans le premier cas, elle entre immédiatement dans la guerre « comme puissance principale" à côté de la France ; dans le second, elle s'érijo^e en arbitre entre les puissances. Or, ce rôle a été annoncé, il a même déjà été amorcé par le retrait du corps auxiliaire : c'est celui auquel Metternich pense depuis longtemps. Il reste à lui donner son plein développement, enjoignant à l'arbitrage l'énoncé des conditions de paix que l'Autriche sera prête à soutenir les armes à la main. C est à cette tâche que va désormais s'atteler le
(1) Leli/eltcrn à Metternicli, 10 mai. M (iJéjà i-ité.)
(2) CnisTK, 241).
L'UJ/riMATL.M A LA SAXE 451
ministre, c'est à la remplir qu'il emploiera les premiers mois qui vont suivre de l'année i8l;î. S'il échoue diplomatiquement dans la nouvelle voie où il s'engage, il n'y aura plus pour lui d'autre parti à prendre que d'entrer dans la lutte; il faut donc qu'il se prépare à cette éventualité, et la formule de la médiation lui donne le temps nécessaire pour achever ses préparatifs. L'intervention proprement dite a pris fin, la médiation commence.