CHAPITRE X
l'évacuation du grand-duché
I. Conversation de ISarbonne et de Metternich du 13 avril. — Metternich insiste auprès des Russes pour la dénonciation de l'armistice. — Dénonciation de l'armistice. — Son effet en Pologne. — Conversation de Metternich et de Narbonne du 16. — Demandes de Poniatowski. — Démarches de Metternich auprès des Russes. — l,ettre de Narbonne à Poniatowski. — Nouvelle conversation du 20. — Confidences de Metternich au comte Hardenberg. — Note de Narbonne du 21.
II. Conversations de Lebzeltern à Kalish. — Incident Radziwill. — Nouvelles conversations à Vienne entre Metternich et Narbonne. — Ordres du conseil aulique de guerre. — Mauvais vouloir de Friniont.
m. Audience de Narbonne chez l'Empereur. — Les derniers incidents exposés par Metternich. — Lettres pessimistes de Narbonne. — Note de Metternich du 26. — Inquiétudes de Napoléon.
IV. Ordres de Napoléon datés de Mayence. — Lettre du Roi de Saxe. — Réponse de Friniont. — Démarches de Frimont auprès des Russes. — Ordres du conseil aulique de guerre du 1" mai. — Réponses de Frimont.
— Ordre de dénoncer l'armistice. — Réponse de Frimont. — Evacuation de Cracovie. — Nouvelles démarches de Narljonne. — Leur échec.
— Instructions nouvelles de l'Empereur. — Réponse des Autrichiens.
Cependant à Vienne, Narbonne avait reçu les lettres de Bignon et de Poniatowski qui annonçaient la nécessité pour le corps polonais de se replier en Galicie derrière le €orps autrichien, et aussitôt il s'était rendu chez Metternich. Les intentions de Napoléon qui font de Cracovie (l) la base d'opérations du corps autrichien, lors de son pro-
(1) Ces intentions résultent des instructions du 29 mars. (Voirchap. vu, page 286 )
L'EVACUATION DU GUAÎND-DUCHE 361
chain mouvement en avant, vont lui fournir le prétexte d'engager sur ces sujets une conversation de fond. L'évacuation de Cracovie, déclare-t-il, doit être considérée, comme « un refus catégorique " de coopérer au mouvement ordonné par l'Empereur. Ainsi posée, la question est embarrassante, Metternich s'en tire fort adroitement, car, d'une part, il assure que, "dans le cas où l'armistice serait rompu, le corps auxiliaire ne se retirerait que devant des forces très supérieures, et seulement dans la crainte d'attirer l'ennemi sur le territoire autrichien d , et de l'autre, » qu'aucune raison ne doit obliger les Polonais à faire lavant-garde, en évacuant leur propre pays " . Ces deux déclarations satisfont Narbonne. Il remarque pourtant qu'elles sont en contradiction avec les ordres du conseil aulique de guerre à Frimont, qui prescrivent de commencer la retraite dès la dénonciation de l'armistice, et de l'avoir effectuée dans le délai de quinze jours (1). a Elles reculent iudéfiuiment l'évacuation, écrit-il à Bignou" , et à Bassano : " Le ministre regarde la dénonciation comme éventuelle, et l'évacuation comme possible, tandis qu il semblait résulter des ordres du conseil aulique de guerre, que la dénonciation était certaine, et la retraite immédiate. " Cette question de détail, ainsi liée à la question politique générale lui parait favorablement tranchée, et « maintenant à peu près résolue en notre faveur (2) » .
(1) Nous n'avons pas retrouvé l'ordre en question. Les seuls documents sur cette période que possèdent les archives de Vienne sont aux H. H. S. A., un ordre à Frimont du 25, dont une copie non signée et sans nom de destinataire est aux A. E. à Paris, et aux K. A. une lettre de Beilegarde communiquant la convention avec la Saxe. L'ordre du 25 mars dit simplement : K Si l'ennemi s'avance avec des forces supérieures, et que vous ne crussiez pas pouvoir maintenir votre position actuelle sans hasarder un combat incertain et défavorable, vous vous retireriez afin d'éviter toutes les complications derrière la Vistule... Il ne resterait dans ce cas au P. Poniatovvski qu'à prendre à temps les mesures analogues à ce mouvement, afin de ne pas amener par un engagement intempestif une compromission des Etats héréditaires. »
(2) Narbonne à Bignon, il avril, — à Bassano, 13 avril, — à Ponia-
362 I/INTEllVENTION DE J/AIJTIUCHE
Mais si Narbonne avait été satisfait de ces déclarations, Metternich s'était mis dans un profond embarras. 11 s'était tiré d'une situation difficile en se jetant dans une autre tout aussi difficile, aussi n'avait-il pas une minute à perdre.
Narbonnc à peine parti, il écrit à Lebzeltern (le II). Il en profite pour " préciser » aux alliés la nouvelle attitude de l'Autriche : » L'Empereur va incontinent donner tout le développement nécessaire à son attitude de médiateur armé » , et celle « d'auxiliaire de la France dans la prochaine g^uerre va cesser » . L'Autriche devient ainsi puissance principale. Mais les Russes doivent faciliter ce changement; aussi, continue la lettre, « nous ne nous expliquons pas pourquoi nous n'apprenons pas^ la dénonciation de l'armistice en Pologne. Le retard qu'éprouve cette mesure nous met dans l'embarras, en entravant des dispositions calculées sur des données que nous avons crues certaines, et en arrêtant la marche des troupes dans la direction de la Bohême (1) " . Sans scrupule, il avoue qu il joue la comédie, qu'il a besoin de cette dénonciation, qu'elle est urgente. Ce point fixé, il ne craint pas de dévoiler aux llusses les plans de ISapoIéon; il leur fait savoir que l'Empereur compte sur une « ouverture de la campagne en Pologne par les Autrichiens, tandis que lui-même attaquerait les armées alliées de front sur l'Elbe » . Véritable illusion, ne peut-il s'empêcher de remarquer, " puisque les armées de Galicie vont marcher en sens inverse des directions voulues... Toutefois, il est hors de doute que les alliés ne devront cependant jamais perdre de vue la possibilité d'un premier coup entre le Main et 1 Elbe (2) » . Enfin, conclut-il, il faut «qu'on nous voue /o^/e confiance, et que l'on s'accroche à l'armée de l'Elbe » .
lowski, 15 avril. (A E. Autriche, 394.) — Cette deiniLie publiée par l'.KHOI'L, II, 49t).
(J) Metternich à Lcbzellern, 11 avril, n" t. (11. H. S. A. 7, Russland,. Wcisun;;en fiir Eebz.ltern, 1813; II-VI. — ()m;kk>, II, 205.)
(2) Ihid., n° 3 partirulièrc. (/'/.)
LEVAC CATION DU G 1\ AN D-D U C H K 36â
La dénonciation de Tarmistice aurait dû être chose faite depuis les premiers jours d'avril, ainsi qu'il résultait de la convention du :îO mars, mais cette date était passée sans qu'elle ait eu lieu. Tandis que Metternich écrivait les li{}nes ci-dessus, par une coïncidence fortuite Sacken écrivait à Friinont, pour, lui faire savoir qu'il était impossible « aux armées alliées de laisser derrière elles et sur leurs flancs un foyer de mouvement provoquant sans cesse l'insurrection nationale, tel que l'offrait l'armée polonaise» , en conséquence, concluait-il, il avait ordre de dénoncer l'armistice (1).
Cette dépêche était à peine arrivée au quartier général autrichien (le 12), qu'elle était aussitôt communiquée à Poniatowski. Frimont v joig^nait une lettre, dans laquelle il demandait aux Polonais de se préparer à entrer sur le territoire autrichien conformément à la convention, et de lui envoyer leur ordre de marche (2) . Le g^énéral Stutterheim devait porter les deux lettres et déclarer au prince : " Qu'il était indispensable que la retraite du corps polonais s'exécutât à l'avance, pour éviter toute confusion dans le mouvement des deux corps, ce qui aurait lieu si le corps polonais et l'armée autrichienne marchaient en même temps. » A cette demande Poniatowski avait répondu « qu'il était sans ordres de l'Empereur, et qu'il désirait en attendre " . Cette réponse n'avait pas satisfait le général autrichien qui fort mala-
(1) Sacken à Frimont, 30 mars/Il avril. (A. E. Pologne, 33V. — Autriche, 394. — K. A. 925, F. A. 1813; IV.) Dès le reçu de cette lettre Frimont envoyait un parlementaire à Sacken pour lui demander la date exacte de la reprise des hostilités : il voulait gagner du temps pour décider Poniatowski à continuer son mouvement. Frimont à Sacken, 13 avril, — à Bellegarde, 12 avril. (K. A. 925, F. A. 1813; IV.)
(2) Frimont à Poniatowski, Miechow, 12 avril. (A. E. Pologne, 334, — K. A. 925, F. A. 1813; IV.) La veille déjà Frimont avait envoyé le général Stultcrheim à Poniatowski avec une lettre lui détaillant la convention, et le priant de préparer son ordre de marche. A cette lettre Poniatowski avait répondu qu'il fallait tout d'abord attendre des ordres. Frimont à Poniatowski, Miechow, 11 avril. — Poniatowski à Frimont, 12 avril. (K. A. 953. H. K. A. 1813; V. — Publiés par Reroul, II, 492 )
droitement avait insisté, ce qui lui avait attiré cette repartie, que " la chose valait bien la peine qu'on y réfléchît vingt-quatre heures " . En tout cas Poniatowski lui avait déclaré qu'il ne lui remettrait de réponse définitive que le lendemain.
L'envoyé autrichien parti, Poniatowski s était rendu chez Bignon, et de nouveau le général polonais et le ministre de France avaient repris l'examen de la question sous toutes ses faces, essayant de lui donner une solution « satisfaisante n , et de nouveau ils s'étaient vus enfermés dans un dilemme. D'une part, ils trouvaient «horrible de quitter le dernier pouce du territoire polonais, et de devoir sortir du pays pour errer en Allemagne..., cela peut-être huit jours avant qu'un coup de canon tiré sur l'Elbe soit venu changer la face des choses. " D'autre part, ils se rappelaient ce mot de Napoléon : u L'essentiel est de conserver des hommes, attendu que le territoire se l'etrouve toujours. » Aussi, plus que jamais leurs hésitations étaient-elles grandes, et plus que jamais Bignon et Poniatowski trouvaient-ils nécessaire de gagner du temps pour permettre l'arrivée d un ordre. D'ailleurs, dès le G, ils avaient l'un et l'autre écrit dans ce sens à Narbonne, or, on était au 13, la réponse ne pouvait tarder. Ils allaient néanmoins écrire une fois de plus encore (1).
Ils reprennent donc l'un et l'autre la plume. Bignon s'adresse à Narbonne, à Bassano; Poniatowski à Narbonne, à Frimont, au prince Eugène : " Les dépêches qui partent n'ont qu'un but, écrivent-ils, obtenir un peu de répit" ; gagner a le temps de recevoir les ordres qu'on a demandés » .
Dans sa lettre à Frimont, le prince polonais fait flèche de tout bois, il profite des moindres détails pour soulever des incidents. Il se souvient fort à propos des hôpitaux et des malades : aussi demandc-t-il si les Autrichiens Il comptent abandonner entièrement le Duché, ou s'ils
(1) Bignon à Bassano, 13 avril. (A. E. Pologne, 334.)
L'EVACUATION DU GRAjND-DUCHE 365
ont le projet de se maintenir dans le pays » , quelle que petite que soit la parcelle qui restera occupée. Dans cette dernière hypothèse, on n'évacuerait pas les hôpitaux; aussi, avant de remettre au général autrichien son ordre de marche, a-t-il besoin d'être fixé sur ce point particulier. Cette demande va donner lieu à une correspondance qui permettra de (jag^ner quelque répit.
Malg^ré ces expédients cependant Poniatowski annonce à Eugène que, s'il ne reçoit pas d'instructions, il ne pourra pas retarder son mouvement au delà du 20 : « Le général Frlmont continuant à insister sur la nécessité de faire partir les troupes polonaises et saxonnes avant l'époque » du délai fixé pour la reprise des hostilités (1).
Plus que jamais les événements deviennent pressants, et plus que jamais il apparaît nettement à Bignon et à Poniatowski, que la présence du corps polonais « ^ène les Autrichiens, autant qu'elle sert les intérêts de la France et de la Pologne ; aussi, prétend Bignon, nous devinions ce que l'Empereur allait nous prescrire (2) " .
Dès le reçu des lettres qui lui sont adressées, Narbonne va trouver Metternich; la dénonciation de l'armistice par les Russes et la retraite du corps autrichien liées à la politique générale, vont lui permettre de faire de nouvelles démarches. Son insistance embarrasse le ministre, qui déclare qu'il n'a aucune connaissance de ces événements. Mais Narbonne n'est pas déconcerté par cette fin de non recevoir; il insiste à nouveau pour obtenir un répit, ou au moins une nouvelle confirmation des dernières promesses faites, car, déclare-t-il, » la déci.siou du conseil de guerre eu donnant l'ordre exprès de ne pas compromettre les troupes autrichiennes semble interdire
(1) Bignon à Narbonne, 13 avril. (A. E. Autriclie, 394.) — Poniatowski à ISarbonne, 13 avril. (Iil. Publié par REDorr,, lî, 498.) — Bignon à Bassano, 13 et 14 avril. (A. E. Pologne, 334 ) — Poniatowski à Fn'mont, 13 avril. W Publié par Rkdoul, H, 495.) — A Eugène, 14 avril. (Id.) — Bauiii à Metternich, 14avril. 'H. H. S.A. 12, Ilussland, Bericlitc von Baum, 1813; III-VII.)
(2) Bwyoy, XI. 4V7.
toute espèce de défense, et commander de n'attendre l'ennemi sur aucun point " . Embarrassé, Metternich demande un délai de quelques heures, le temps «d'attendre des détails » .
Sur le soir, Narbonne retourne chez le ministre ; mais ce dernier ne le reçoit même pas : " on le refuse à la porte " ; on hii envoie un secrétaire pour lui dire qu'on n'a encore rien reçu du quartier .^énéral, ce qui provoque Tétonnement de l'ambassadeur; il ne peut admettre qu'il mi reçu le courrier parti le 14, tandis que le {gouvernement autricbien n aurait pas reçu celui qui serait parti le 1:2. " Prévenez donc M. de Metternich, dit-il, que je ferai partir un courrier cette nuit » pour Paris.
A cette menace, le ministre dépêche chez l'ambassadeur un second secrétaire pour lui porter le rapport de Frimont. Narbonne retourne donc une troisième fois chez le ministre : « Ne convenez-vous pas, M. le comte, ditil en l'abordant, que tant qu'il n'aura pas été fait un traité nouveau qui établisse de nouvelles relations, les anciennes subsistent? Point de doute donc que l'armée autrichienne ne soit une partie intégrante de l'armée française, et par conséquent aux ordres de notre Empereur. Croyezvous qu'il puisse lui donner celui de se retirer devant des forces aussi peu menaçantes que celles qu'a à présent l'ennemi? » Devant une question aussi précise, le ministre ne peut se dérober; il accorde que le conting^ent est aux ordres de l'Empereur, mais, prétend-il, on se trompe grossièrement sur l'évaluation des forces russes. Narbonne n'admet pas la justesse de cette affirmation; la discussion dès lors devient serrée et embarrassante, aucun des deux adversaires ne voulant céder. Narbonne attaque à fond, Metternich riposte avec beaucoup de savoir-faire, voire même d'audace, il défend le terrain pied à pied, pourtant il est obligé de battre en retraite devant les attaques de plus en plus vives de son adversaire. Narbonne insiste sur le désir qu'a l'Empereur de conserver 50 000 hommes sur le territoire de Varsovie, et déclare
que ne pas satisfaire à ce désir « serait la prein e la plus positive qu'on n'acceptait aucune des propositions auxquelles en jjrande partie on avait l'air d'accéder » . Il reprend le thème de la médiation armée, et va jusqu'à dire que cette médiation conduirait à se déclarer contre la Franco, si cette dernière refusait d'accepter « ce qui serait jugé raisonnable» . Enfin, très adroitement, il termine par ces paroles : " Vous ne voulez pas des Polonais sur votre territoire, faites-les rester où ils sont. Vous vivez en bonne intelligence avec l'empereur Alexandre, obtenez de lui que l'armistice soit prolongé, et par cela aussi vous ne vous écarterez pas du moins tout à fait de ce que vous a proposé l'empereur Napoléon. — Eh bien, me dit alors iM. de Metternich, voulez-vous que je fasse partir un courrier pour faire demander à l'empereur Alexandre une prolongation de l'armistice? Ce sera fait cette nuit même, et demain matin il en partira un pour Paris, portant copie de ce qui aura été écrit pour cela. Et quant aux 10 000 Russes, soyez sûr que, s'il n'y en a pas plus de 20 000, le général Frimont gardera sa position. 1)
Narbonne reconnaît qu'on ne peut avoir grande confiance dans la seconde partie de cette déclaration, mais que la première fait gagner du temps; et alors il compte trois ou quatre jours pour la démarche auprès d'Alexandre, trois jours pour transmettre le résultat à Gracovie, ce qui fait six jours, et comme l'armistice est dénoncé depuis six jours, il resterait encore quatre jours de répit avant la reprise des hostilités (l).
Rentré chez lui, Narbonne écrit aussitôt à Poniatowski, pour le mettre au courant de ce qui vient d'être arrêté entre lui et le ministre : il lui annonce la démarche autrichienne pour la prolongation de l'armistice, et lui
(1) Narbonne à Bassano, i6 avril. (A. E. Autriche, 394.) A ce niomenl la dépèche de B.issano du 11 qui demandait à Narbonne de prévenir le? Autrichiens de la prochaine dénonciation de l'armistice n était pas encore arrivée. (Voir pajje 342.)
certifie " que le g^énéral Frimont ne doit effectuer sa retraite que dans le cas où les forces ennemies seraient en nombre suffisant pour risquer une bataille dont l'armée autrichienne ne doit pas courir la chance (l) » .
Cette dépêche se croise avec une lettre de Poniatowski. Dès le reçu des premières nouvelles rassurantes transmises parNarbonne, Poniatowski s'était rendu auprès du {général Frimont. Dans cette entrevue, il apprenait que les ordres militaires autrichiens n'étaient nullement d'accord avec les promesses faites à l'ambassadeur. Le corps auxiliaire, prétendait le général, devait évacuer le Duché, tout en conservant, « aussi longtemps que possible, les trois passages de la Yistule, à Sandomir, Opatowice et Cracovie, mais de manière à n'engager aucune hostilité avec les Russes » , et à éviter a tout ce qui pourrait compromettre la neutralité du territoire autrichien " . Aussi, (1 persuadé que les Russes avaient non seulement la volonté, mais les moyens de le forcer à la retraite » , et voyant que les ressources en subsistance diminuaient rapidement, Frimont ne pensait pas pouvoir se maintenir dans ses positions actuelles au delà du 25. Devant une détermination aussi nettement arrêtée et aussi catégoriquement formulée, Poniatowski allait essayer encore une fois de gagner du temps. « Je suis convenu, écrit-il, que les troupes polonaises auront passé le lîO la Vistule, et que le corps autrichien occupera à ce moment Cracovie et ses environs. Ce mouvement effectué, les troupes sous mes ordres occuperont encore le rayon que nous possédons sur la rive droite jusqu'au 3 mai inclusivement, et si, à cette époque, je n'avais pas encore reçu d'ordres, je me mettrais en marche, en me conformant pour ma direction à travers les Etats autrichiens à la convention conclue entre le ministre du Roi de Saxe, et le comte de Metternich. » « La cour de Vienne est évidemment de
(1) Naihonne Jl Poniatowski, 17 avril. (A. E. Autriche, 394- — Publi par Reboui,, II, 501.)
L'ÉVACUATION DU GUAiND-DUCHE 369
mauvaise foi, écrit-il encore ce jour-là, et est positivement déterminée à ne point exposer son contingent à agir sur ce point (1) . »
En même temps que Poniatowski, Bignon écrivait à Narbonne; lui aussi croyait les Autrichiens de mauvaise foi; il maintenait donc ses dires antérieurs; il était convaincu que les Autrichiens ne tireraient pas un coup de fusil, et que la défense des trois points cesserait à la moindre démonstration qui serait faite contre eux; il affirmait qu'ils avaient déclaré ne pas vouloir secourir le prince, si ce dernier était attaqué dans le rayon, et ignorer l'arrangement passé entre le Roi de Saxe et la cour d'Autriche, arrangement d'après lequel les subsistances devaient être tirées de la Galicie. Aussi demandait-il à Narbonne de tâcher d'obtenir un nouveau délai, et de proroger le terme du 3 mai. Rien ne pressait, car jamais les Autrichiens ne seraient attaqués; les Russes n'avaient pas assez de troupes pour cela. Il n'y avait que 14000 hommes au siège de Zamosc, et que 10 000 Russes et 3 000 Prussiens avec Sacken ; du côté de Kalish il y avait, il est vrai, une partie de l'armée de Kutusov, mais cette armée était destinée à passer en Allemagne, et non à se rabattre sur la GaHcie (2).
Metternich ayant promis à Narbonne de faire une démarche auprès des Russes au sujet de la prolongation de l'armistice, écrivait dans la nuit du 1 7 avril à Lebzeltern : " Un courrier du corps auxiliaire vient de nous porter la nouvelle de la dénonciation de l'armistice par le général Sacken, » cette nouvelle nous surprend, les Russes donnent des raisons qui sont loin de justifier cet acte, an moment où " notre attitude de médiateur et l'espoir des négociations que nous désirons si vivement amener, pourraient nous porter à espérer que la Russie ne changerait rien à son attitude militaire vis-à-vis de
(1) Poniatowski à INarbonnc. Cracovie, 18 avril. (A. E Autriche, 394. — Publié par Rkbocl, II, 503 )
(2) Bignoii à Narbonne, 18 avril. (A. E. Autriche, 394 )
370 L'INTERVP:>T10N de L'AUTRICHE
nous " . Aussi, « rEmpercur vous ordonne, monsieur, de faire une démarche vis-à-vis de Tempereur Alexandre, dans la vue d'eng^a^er Sa Majesté Impériale à suspendre la dénonciation d'un armistice, que d'aucune manière nous ne croyons devoir être rompu, avant que des questions aussi importantes que le sont celles du moment, n'eussent décidé du sort de l'Europe (I) » .
Dans une autre lettre du même jour, écrite quelques instants avant son entretien avec Narbonne, Metternich faisait savoir à son envoyé que les troupes autrichiennes " allaient continuer leur retraite » , bien que l'Autriche eût donné à Napoléon l'assurance du contraire; le ministre se réjouissait de cette décision, qui ne pouvait qu'embarrasser l'Em[)ereur des Français, au moment où il allait entrer en campagne. Aussi les alliés ne devaientils rien avoir à craindre ; » des armées régfulièrement organisées ne doivent rien avoir à craindre d'un premier choc... Je vous prie de dire à M. de Nesselrode qu'il assure l'Empereur son maître que la marche de notre auguste maître est trop assise pour pouvoir être influencée par les événements » . D ailleurs, « nous venons de gagner notre procès avec le Roi de Saxe. Cet exemple est d'un poids énorme pour le Midi (2) » . Ces deux lettres écrites coup sur coup ne pouvaient laisser de doute sur les intentions de Metternich.
A Frimont, Bellegarde envoie une copie de la dépêche du 17 de Metternich à Lebzeltern; il lui explique qu'elle n'a été rédigée que pour être communiquée à la France, et que d'autres ordres vont lui être expédiés à temps. En tout cas, il lui rappelle les ordres antérieurs au sujet du passage de la Vistule, passage qui devra forcer Poniatowski à exécuter le même mouvement que lui, et qui em-
(1) Metternich à Lebzeltern, 17 avril, 2 heures du matin. (A. E. Autriche, 394 — H. H. S. A. 7, Russland, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; fl-V. — Publié par Oncren, II, 207.)
(2) Metternich à Lebzeltern, 17 avril. (II. 11. S. A 7, Russland, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; II-V.)
I/ÉVACUATION DU G H AN D-DUr. H É 371
péchera les Polonais de se maintenir dans le rayon (I).
Dans Mlle seconde lettre du même jour, Belleg^arde approuve Kriraont d'avoir envoyé à 8acken, après avoir reçu avis de la dénonciation de l'armistice, un parlementaire qui pût s'entendre avec lui sur la date de la réouverture des hostilités; il hii prescrit ensuite d'exécuter le passage de la Vistule comme il avait été prévu, c'est-àdire dans le plus grand ordre, et de manière à n'éprouver aucune perte, dès que ce passage serait devenu nécessaire (2) .
Le 18 au matin (3) , Narbonne reçoit la lettre de Bassano, dans laquelle le ministre lui apprend l'entrevue de l'Empereur et de Schwarzenberg, lui énumère les armements de la France, lui annonce le prochain départ de l'Empereur pour l'armée, et lui dit que le général Frimont va recevoir l'ordre de se porter en avant, en dénonçant l'armistice. Narbonne aussitôt se rend chez Metternich , pour lui donner lecture du document reçu. Celte lecture étonne le ministre autrichien. L'exposé des forces de la France, la rapidité de leur c<^ncentration, la précision de leurs mouvements, sont faits pour le surprendre; aussi interrompt-il peu. Il sent que la partie qui se joue est serrée, et que son interlocuteur ne se laissera pas entraîner par des digressions loin du fait précis, qu'il l'y ramènera toujours; il est donc inutile de chercher des faux-fuyants qui ne serviraient à rien; aussi se contente-t-il de faire remarquer que l'Empereur a bien peu de cavalerie; mais, interrompt Narbonne, " ce
(1) Bellegarde à Frimont, 17 avril. (H. H. S. A. 490, Kriegs-Acten; Schwarzenberg an Metternicti, 1813.)
(2} Bellegarde à Frimont, 17 avril. (H. H. S. A. 490, Kriegs-Acten, Schwarzenberg an Metternich, 1813. — A E. Autriche, 394. — Publie parOsGKEs, 11, 206 et Rkboul, II, 502.)
(3) La dépêche des A. E. porte la date du 19 on y lit : « Je pense qu'il ne sera pas inutile de faire connaître l'entretien que j'ai eu ce matin. >i Nous savons par le duc de Broglie que Narbonne travaillait pendant la nuit; rien n'enipèche donc que l'entretien n'ait eu lieu que le 18, et que la dépêche n'ait été rédigée que tard dans la nuit du 18 au 19, voire même le 19 au matin.
372 l'intervention DE I/AUTRICHE
sont des considérations militaires qui ne nous regardent pas directement. J'ai dû appeler votre attention sur les forces de l'Empereur, et non sur l'usage qu'il saura en faire. Ces détails ne doivent entrer dans nos discussions que lorsqu'ils se lient par hasard aux déterminations de notre politique, et entraînent une démarche qui la déclare " . Or, précisément les ordres de l'Empereur au général Frimont sont un détail de cette nature. La dénonciation de l'armistice par les Russes n'a pas été prévue par l'Empereur. C est une nécessité devant laquelle il faut s'incliner. Aussi, " n'est-ce pas de l'armistice qu'il s'agit, mais de la position » du corps auxiliaire. — " Vous ne comptez pas beaucoup sur sa prolongation » ? interroge Narbonne. Metternich avoue qu'il craint que la démarche tentée ne soit qu'une « simple formalité » ; il montre à l'ambassadeur la lettre qu'il a écrite à Lebzeltern, et dont il a envoyé une copie à Schwarzenberg. Il ne fait pas de difficulté pour en remettre une seconde copie à Narbonne. » Qu'allez-vous faire maintenant, reprend l'ambassadeur? Les ordres du conseil aulique au général Frimont contrediront-ils ceux de l'Empereur? Prenez bien garde que le contingent est un corps de la Grande Armée, qui lie ses opérations à celles des autres, et que l'inviolabilité du territoire de la Galicie n'est plus que l'intérêt particulier de l'Autriche, maîtresse de le faire respecter comme elle l'entendra, sans que cela influe sur le contingent dont elle ne doit point disposer. — Mais qu'importe à l'Empereur, que les corps de Frimont soient en avant, ou en arrière de la Vistule? — Encore un coup les opérations militaires ne sont pas à discuter; croyez-vous, d'ailleurs, qu'il lui importerait peu que les Polonais traversassent la Bohême, s'il leur donnait l'ordre de marcher sur Varsovie?— Mais faut-il que le corps de Frimont soit exterminé plutôt que de se retirer? — Non, sans doute, mais faites attention qu'il en courra bien peu les risques avant de partir. De votre aveu, les forces russes ne s'élèvent pas au-dessus de 80 000 hommes. Croyez-vous, qu'il y
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ait 40 000 hommes devant Cracovie — Si nous retirions le corps de Frlmont pour mettre toutes nos forces ensemble à la disposition de l'Empereur. " Cette insinuation de Metternich n'est qu'un piège, mais sans voir exactement où on veut le mener, Narbonne reprend :
« Quand un nouvel arrang^ement sera arrêté sur de nouvelles bases, dit-il, nous verrons; jusqu'alors le traité de Paris subsiste; le contingent subsiste par le traité; il doit obéir; s'il balance, on est en droit de tout inférer. Le délai de quinze jours ne doit expirer qu'après l'arrivée présumée de l'Empereur; vous n'essayerez pas de me persuader que le général Frimont ne puisse se maintenir huit ou dix jours au delà, ce qui nous mène aux premiers jours de mai prochain. Encore un coup, faites en sorte qu'il demeure. S'il se retire, et qu'il ne soit pas responsable de ses mouvements, c'est vous qui le serez... M. de Metternich, continue Narbonne, m'a paru réfléchir profondément sur ces raisonnements, et je suis tenté de croire qu'il est fort ébranlé. " Evidemment, la conception que Narbonne a du traité, de ses charges, de ses obligations, n'est pas la même que celle qu'en a Metternich. Ainsi toutes les subtilités de ce dernier pour démontrer que le traité n'était pas applicable dans les circonstances actuelles, avaient été exposées en vain. Brusquement, l'ambassadeur de France venait de le lui opposer, et se retranchait derrière son texte. Quel est l'homme qui dans un pareil cas n'aurait pas eu un moment d'émotion? Narbonne se rend compte de leffet produit, et, après un silence, il reprend vite de manière à empêcher son adversaire de se ressaisir. Mais le subtil Autrichien est de nouveau redevenu complètement niaitre de lui.
« Vous voulez jouer un rôle, ai-je dit, vous voulez jouer celui qui vous convient On peut encore envisager les forces comme égales de chaque côté, vous pouvez mettre un grand poids dans la balance : quel avantage trouvez-vous à gagner du temps? qu'attendez-vous pour vous décider? Les événements de la guerre vous
374 L'IlNÏEUVENTlOiN DE L'AUTRICHE
ôteront en tout ou en partie cette prépondérance que maintenant on vous conteste. — Nous ne voulons que la paix, mais sur quelle base lélablir? 8avez-vous, vousmême, ce que veut la France? — Non, et je ne suis chargé d'aucune ouverture positive à cet égard. — L'Empereur ne prétend-il céder sur rien : les villes hanséatiques, par exemple? — J'ignore ses intentions sur cet objet, mais elles étaient réunies à l'empire sans que personne n'y contestât rien; l'Empereur peut y tenir. Gonstitutionnellement, il peut avoir sur elles des vues ultérieures, qui ne sont pas soumises à la guerre continentale. En un mot, c'est l'Empereur. Il est à la tête de cinquante mille hommes, il veut la paix. Le sialu quo unie bellum serait-il déraisonnable"? Les prétentions des ennemis ne seraient-elles pas exagérées? " Et Narbonne se grisant lui-même par ses paroles, continue : « Réfléchissez, mon cher comte, que le plus sérieux et le plus déterminé de vos désirs est un état intermédiaire entre la France et la Russie. Considérez le sort qui peut attendre la Prusse? Que pensez-vous obtenir pour elle, en cas de revers des alliés? Ne serait-il pas possible, en s'y prenant de bonne heure, de lui trouver en Pologne des moyens qui, d'accord avec les vues de l'Kmpereur, la reconstituassent en puissance à peu prés telle que vous la désirez, et qui acquittassent en partie les engagements que l'Empereur a pris envers les Polonais de s'occuper activement de leur sort et de leur existence? » En somme, termine Narbonne, <i vous pouvez être puissamment utile à l'Empereur, et il le désire... Il se croit en droit d'exiger l'accomplissement d'un traité qu il doit regarder comme le préliminaire d'une coopération plus active (1) ».
Ainsi, plus encore que les jours précédents, Narbonne est insistant; il est nerveux, et cette nervosité perce à travers ses paroles ; il est vrai que le temps presse, que les appels désespérés de Poniatowski et de Bignon l'excu-
(1) Narbonne à Bassano, Vienne, 19 avril. (.\. E. Autriche, ^^94.)
L'ÉVACUATIO^J DU GUA>:D-DDCHE 375
sent, mais il s'engage à fond sans ordre formel et positif; il ne se contente pas comme Otto de réponses vagues et dilatoires, il ne se laisse pas payer de mots, il veut des réponses toutes aussi nettes que les questions qu'il pose. Metternich saisit vite cet état d'esprit, il voit vile toute la différence qui existe entre le nouvel et l'ancien ambassadeur de France. Tout d'abord il est dérouté, mais sa souplesse extraordinaire lui permet instantanément de changer sa manière de faire.
Cependant le courrier pour Lebzeltern n était pas parti; les deux dépêches du 17 étaient encore sur sa table. Après son entretien avec 2^arbonne, il les complète; il explique à son envoyé à Kalish la demande de prolongation de l'armistice; il lui apprend la promesse que lui a faite Narbonne de » transmettre l'ordre au prince Poniatowski, de suivre toutes les directions que lui donnerait le général Frimont, et d'exécuter ponctuellement la convention conclue ici avec le général Watzdorf, pour le passage des troupes polonaises et saxonnes " , si les Autrichiens faisaient une démarche auprès des Russes pour suspendre la dénonciation de l'armistice. «J'ai cru, continue Metternich, d autant moins devoir me refuser d'accéder à la demande de l'ambassadeur, que je l'ai vu y persister même après l'assurance positive de ma part, que Sa Majesté l'Empereur de Russie ne se prêterait jamais à pareille proposition. M. de Narbonne motive son insistance sur son désir personnel de se mettre à couvert vis-à-vis de l'Empereur son maître, par une démarche quelconque qui tasse preuve de son zèle, ^'ous avons jugé que, de toutes, la présente serait la plus anodine sous ce rapport et la plus utile sous tous les autres. Je vous expédie ce courrier d'ordre de l'Empereur (I). »
Deux jours plus tard, il complète encore ses instructions. Le 20 il ajoute : « Vous aurez à lire à M. de Nessel-
(i) MeUernich à Lebzeltern, 18 avril, expédié le 20. (H. H. S. A. 7, Russland, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; II-V. — Publié par Oncrkn, II, 212.)
376 L'INTERVENTION DE L'AUTHTCHE
rode celte dépêche, et je vous prie de nous envoyer le plus tôt possible une réponse très forte et bien réelle, dans le sens réclamé — [celui du refus] — . Je ne puis vous dire assez combien nous reg^rettons que la dénonciation de l'armistice n'ait pas eu lieu au temps voulu... je crains fort des scènes désag^réables avec Poniatowski. . . M. de Frimont se tiendra dans la plus étroite communication avec le général Sacken (1). "
A cet envoi si important, Metternich ajoute une lettre pour Nesselrode : « Je vous prie, mon cher comte, de me conserver votre amitié, et surtout beaucoup, beaucoup de confiance... Si Napoléon veut faire la folie de se battre, tâchez que l'on ne se démonte pas pour un revers que je ne crois pas trop possible. Une bataille perdue par Napoléon, toute l'Allemagne est sous les armes (2) . »
Sur quelles données se basait Metternich pour affirmer ainsi à Lebzeltern que la démarche faite auprès des Russes n'avait d'autre but que de couvrir Narbonne visà-vis de son maître? Quelles étaient les paroles imprudentes qui avaient échappé à l'ambassadeur pour justifier ces conclusions? Rien, dans les deux entretiens du 16 ou du 18, ne semble expliquer cette attitude timide de Narbonne. Après l'énergie qu'il a déployée, on comprend mal le souci qu'il aurait eu de se couvrir ainsi. N'est-ce pas plutôt Metternich qui prend ses précautions vis-à-vis des Russes? La dépêche du 17, en contradiction formelle avec ses instructions antérieures, devait troubler et inquiéter les alliés; alors, quoi de plus naturel que de s'excuser! Il lui est impossible de leur avouer qu'il cède aux instances de l'ambassadeur de France, et qu'il a peur; ce serait leur enlever toute leur confiance, dissiper toutes leurs illusions. Il est tout naturel, au contraire, qu'il présente le document comme un simple acte de chancellerie
. (1) Metternich à Lebzeltern, 20 avril (H. H. S. A. 7, Russland, Weisungen fiir Lebzeltern, 1813; II-V.)
(2) Metternich à Nesselrode, 21 avril. (Nksselbode, V, 80.)
L'EVACUATIOiN DU (J U AiN D-DUC HE 377
sans importance, destiné à couvrir rainbassadeur vis-àvis de son maître (l) .
Narbonne d'ailleurs n'écrit ni à Poniatowski, ni à Bignon dans le sens indiqué par Metternich. Il se contente de leur faire part de la démarche autrichienne à Kalish ; et, quant à la question de la retraite du corps polonais, il ne lui appartient pas de leur donner un conseil (2).
Tout au contraire, au lieu de prendre l'attitude timide que lui attribue Metternich, il continue ses attaques.
Le 20, il va de nouveau chez le ministre; le matin il n'est pas reçu, » M. de Metternich est malade, écrit-il, j'ignore jusqu'à quel point il tire parti de cette incommodité pour éviter de me recevoir, cependant il est réel que l'Empereur a passé chez lui trois heures ce matin... Ce soir, enfin, je suis parvenu à le voir" ; et directement, sans préambule, il entre en matière; il aborde la question du conling^ent. Évidemment cette question embarrasse de plus en plus le ministre qui, avec k beaucoup de trouble et d'embarras " , lui apprend que le corps de Frimont est déjà en retraite (3) . Cette déclaration étonne Narbonne, mais, devant le fait accompli, l'ambassadeur ne peut que rappeler au ministre tout ce qui avait été convenu entre eux pendant les audiences précédentes. Il ne s'abuse pas. « Vous prétendez déclarer par là, contiuuet-il, que le continrent ne doit pas se battre malgré le traité qui l'y oblige, malgré l'assurance que vous m'avez donnée?— Mais l'Empereur des Français s'est trompé sur la position du corps de Sacken qu'il suppose traversant la
(1) Narbonne écrit à Bassano le 23 : « Si j'avais eu besoin d'un autre rnotif, je l'aurais trouvé dans le prétendu conseil que tne donnait M. de Metternich vraiment accablé de la lecture de ma dépêche, de ne pas me compromettre vis-à-vis de mon gouvernement par cette démarche. » (A. E. Autriche, 396.)
(2) Narbonne à Poniatowski — à Bignon, 17 avril. (A. E. Autriche, 394.)
(3) Cette affirmation n'était pas exacte. La déclaration de Poniatowski, assurant qu'il ne commencerait sa propre retraite que le 30, avait empêché le mouvement de s'effectuer. Il ne commença que le 24. (Bignon à Bassano, Cracovie, 24 avril. A. E. Pologne, 335.)
378 L'INTERVENTIOIN DE L AUTRICHE
Silésie. — Soit, mais il ne s est pas trompé sur celle du contingent, et il lui prescrit de la garder tant qu'il ne sera pas chassé. — L'armistice a été dénoncé par les Russes, au lieu de Tétre par ordre de l'Empereur. — J'ai déjà répondu hier que cette dilférence n'entrainait aucune conséquence à l'égard de la position. » Et alors Metternich se trouble. " Ne serait-il pas absurde que les Autrichiens se battissent pour les Polonais? — C'est sortir étrangement de la question. Les Polonais sont des alliés de l'Empereur qui se battront avec les Autrichiens pour conserver une position militaire. — Jamais on ne déterminera l'armée à se battre pour conserver Cracovie aux Polonais. — Certes, si vous n'êtes pas le maitre de votre armée, il est sur que l'alliance de l'Autriche perd peu à peu son prix (l). " Et Narbonne, s'animant, ajoute : «Je n'ai rien à dire, mais si vous balancez encore, quelle conclusion pensez-vous que nous puissions tirer de la retraite du général Frimonl? »
Metternich revenu de son trouble répond fort à propos : « Si nous étions déterminés contre vous, est-ce sur la frontière de Bohême que nous aurions concentré nos troupes? n'en aurions-nous pas en Tyrol, et vers lltalie? — Je ne sais, mais pensez-vous que nous puissions vous savoir beaucoup de gré, de n'avoir pas fait usage d'une armée qui n'est pas prête à marcher d ici six semaines?» Sur ce, Metternich riposte que l'armée autrichienne compte 110 000 hommes prêts à combattre, ce qui lui attire la répartie suivante : « Qu'est-ce donc qui empêche l'Autriche de prendre un parti?... Qu'est-ce qui fait que le contingent n'est pas au complet? — Tout ce qu'a voulu jusqu'à présent l'Empereur de France, c'est de nous mettre à l'épreuve, et observer ce que nous ferions. — Quand cela serait (et je n'ai point d'idée à cet égard), vous conviendrez qu'il a eu raison, puisque la
(i) Au dire de Watzdorf, INarbonnc aurait déclaré qu'il allait donner aux Polonais l'ordre de se battre seuls, et de faire aux Russes une guerre de partisans. (Watzdorf à Senfft, i.0 avril. OK<;KK^, II, 635.)
L'EVACUATION DU GHAND-DUCHÉ 379
première démarche que vous Faites est de violer un traité qui subsiste encore. »
Toute cette conversation embarrasse Metternich; malheureusement Naibonne, qui sent parfaitement la situation fausse dans laquelle se trouve son adversaire, grisé par ses propres paroles, se laisse entraîner plus loin qu'il ne le devrait, et de lui-même, sans instructions, continue :
<i Monsieur le comte, je ne puis différer plus long^temps de m'expliquer avec vous : l'Empereur mon maître a désiré, et désire encore maintenant la bonne intelligence entre la France et l'Autriche, il a désiré voir les forces de cette dernière puissance consacrées à la pacification pénérale. Dans ce but, il a fermé les yeux sur plusieurs démarches dont il aurait eu le droit de se plaindre, et particulièrement sur l'armistice conclu sans son aveu par un corps soumis à ses ordres. En vain m'objectera-t-on l'utilité prétendue de cet armistice. Le tort qu'un corps d'armée, dans l'état où était le vôtre, aurait pu faire aux Russes à la fin de la campagne dernière était incalculable. D'ailleurs, je répète que le commandant de ce corps n'en avait pas le droit. L'Empereur ne s'est pas plaint en provoquant de nouvelles résolutions de votre part, il vous a laissé le temps de les peser et s'en est tenu au traité de Paris. Pénétré de la sagesse et de la modération de ses vues, j'ai essayé d'y conformer ma conduite depuis mon arrivée ici, j'ai accepté vos explications et respecté vos délais, mais le temps est venu j)lus tôt que vous ne le pensiez où sans rien préjuger sur ce qui sera, je ne puis fermer les yeux sur ce qui est. J'aime à croire sincères les projets que vous formez de mettre toutes vos forces à la disposition de l'Empereur, mais ils sont soumis à mille conditions qu'on ne peut ni prévoir, ni juger; ce qui subsiste, c'est le traité de Paris, ce qui les viole, c'est la retraite du général Frimont, qui équivaut à un refus d'obéir ; elle viole également la promesse réitérée, que vous m'avez faite depuis dix jours. » Aussi, si jusqu'à présent les conversations ont pu suffire, maintenant il
faut plus, il faut une pièce officielle, une note écrite qui a n'admette qu'une réponse claire, complète et positive ». "M. de Metternich, fort troublé, remarque Narbonne, m'a dit qu'il la mettrait sous les yeux de l'Empereur, et m'a olfertde voir Sa Majesté (1). »
Les paroles que vient de prononcer l'ambassadeur de France sont graves : n'est-ce pas un ultimatum qu'il formule ainsi, sans instruction particulière, sans ordre spécial? Mais il est évident qu'il n'a plus aucune illusion, aussi ne croit-il plus nécessaire d'user de ménag^ements.
Le soir même, il écrivait à Poniatowski, à Bignon; il leur avouait qu'ayant appris la continuation du mouvement de retraite des Autrichiens malgré les promesses du ministre, mouvement qui n'était justifié que par une évaluation exagérée des forces russes, et de plus sachant que l'Empereur allait envoyer sans tarder l'ordre de dénoncer l'armistice, il espérait que le prince Poniatowski pourrait s'établir sur la rive droite dans la position de Podgorze : u Vous pensez bien comme moi, disait-il au prince, que jamais le zèle, l'intrépidité et la valeur des Polonais n'auront été plus utilement employés. » « Poniatowski, écrivait-il à Bignon, rendrait, en agissant ainsi, un grand service à la cause polonaise qui est aussi celle de la France. » Mais, s'il était repoussé en Galicie, il était évident qu'il ne pourrait se dispenser de déposer les armes, si toutefois les Russes lui en laissaient le temps (2) .
Tandis que Narbonne rendait compte à sa cour des incidents de la journée du 20, Metternich voyait le soir même le comte Hardenberg, et lui racontait son entretien. Il ne lui cachait pas que l'heure était grave, " que le temps des demi-mesures était fini, et qu'il fallait se prononcer (3) » .
(i) Narbonne à Bassano, 20 avril. (A. K Autriche, 394.)
(2) Narbonne à Poniatowski, 20 avril. (A. E Autriche, 394 Public^ par Reboul, II, p. 606.) — W. à Bignon. (Id.)
(3) O.NCREN, II, 215. La lettre qu'écrit Hardenberg à ce sujet confirme d'une manière générale celle de Narbonne; pourtant dans le détail il y a
Ainsi documenté, Hardenberg^ écrivait à Munster " que les intentions du cabinet de Vienne ne devaient plus paraître douteuses; et, en effet, je ne les crois non plus telles, ajoutait-il « . Il en concluait que l'Autriche était fermement décidée à diminuer « la prépondérance de la France " , et à reprendre son ancienne place en Europe. Rien ne pourrait la faire revenir sur cette nouvelle manière de voir, même si, « pour prix de son assistance dans la lutte actuelle » , la France lui offrait des ag^randissements. Metternich, pensait-il, avait dans les questions actuelles admirablement manœuvré; il avait amené pas à pas son maître « à ne plus pouvoir éviter la rupture (1) » .
Le lendemain de son entretien, le 21, Narbonne envoie à Metternich la note qu'il a annoncée. Rien ne l'autorise à remettre cette pièce; bien plus même, une circulaire de chancellerie interdit aux ambassadeurs de remettre des pièces de cette nature, mais il passe outre : "J'ai cru que la gravité seule d'une note pouvait fixer les irrésolutions " , dit-il. Et puis il y a aussi chez lui de l'amourpropre froissé; Metternich ayant insinué que ses démarches n'avaient d'autre but que de le mettre à cou-
de nombreuses difFérenees entre les deux : les reparties de Metternich y sont notées comme ayant été plus vigoureuse.s ; il aurait aftiriné avec plus d'énergie que ne le prétend Narbonne, que « l'Empereur ne pouvait être auxiliaire et médiateur à la fois, qu'il l'avait déclaré à Napoléon, et que, si même la retraite ne s'était pas effectuée, l'Empereur n'exposerait pas son armée pour une cause qui n'était plus celle de l'Autriche » . A une déclaration de Narbonne faisant remarquer que la manière d'agir de l'Autriche était une déclaration de guerre, Metternich aurait répondu : « Que son Empereur ne voulait pas rompre l'alliance, qu'il voulait la paix et non la guerre, et qu'il doutait que Napoléon envisageât la question comme lui, M. de Narbonne, le faisait. — Je vois que vous voulez la guerre, mais vous n'êtes pas prêts avec vos préparatifs. — Non, mais nous avons des moyens de nous défendre que vous ignorez. — Je le sais mieux, c'est mon devoir de le savoir — et le mien de vous le cacher. <i Ainsi chacun des interlocuteurs s'attribuait le beau rôle; aussi, sur la foi de cette dépèche, plusieurs auteurs allemands taxent-ils la correspondance de Narbonne d'inexacte, c'est sans doute parce qu'ils ne la connaissent que de seconde main. (1) Hardenberg à Munster, 21 avril. (0:sck.ei«, II, 221.)
382 L'INTEUVENTION DE I/AUTRICHE
vert, Narbonne avait rougi de cette insinuation, il veut montrer que ce n'est pas sa dig^nité personnelle qui est enjeu, et que sa responsabilité n'a pas besoin d'être couverte; mais que l'affaire est plus grave (l) .
Cette note est sèche, le ton en est aigre, la Forme en est dure; elle n'est pas faite pour arrondir les angles. Elle reprend les instructions de Bassano du 1 1, et insiste particulièrement sur le passage où le ministre prévenait son ambassadeur, que l'Empereur allait ordonner au corps auxiliaire de dénoncer l'armistice. « Sa Majesté, avait écrit le ministre et reproduisait la note, a dit au prince Schwarzenbergàquije l'ai répété, qu'aussitôt qu'Elle serait arrivée à son premier quartier général en Allemagne, Elle enverrait au général Frimont, par un courrier qui passerait par Prague, l'ordre de dénoncer l'armistice. Vous devez en prévenir M. de Metternich, et vous expliquer à cet égard sans détour avec lui, afin que vous vous assuriez positivement que les ordres de Sa Majesté seront exécutés sans discussion II serait bon aussi que M. de Metternich avertisse le général Frimont, afin d'ôter toute possibilité à un malentendu dont les conséquences seraient fâcheuses. » Dans un autre paragraphe le ministre avait écrit : » Il est probable que l'ordre de dénoncer l'armistice sera envoyé par Sa Majesté du 22 au 25. Il devient de la* plus haute importauce que le général Frimont y défère ponctuellement. " Or, qu'a répondu l'Autriche à ces communications? Elle a répondu : «Que le corps auxiliaire sous les ordres du général Frimont ne se permettrait aucune hostilité contre les Russes, dans le cas où, avec une troupe quelconque, il se croirait assez fort pour les attaquer, et que déjà sans attendre le terme de quinze jours stipulé par l'armistice, et sans savoir par conséquent ou non s'il serait attaqué, le général Frimont était en pleine marche pour effectuer sa retraite. » Cette retraite avait été commencée, sans attendre le résultat de la démarche tentée
(1) Narbonne à Bassano, 23 avril. (A. E. Autriche, 394.)
l/ÉVAClIATtON DU G II A N D-D UC H É :î83
au quartier général russe pour une prolonf}ation de l'armislice, par conséquent, elle rendait inexécutable les ordres de l'Empereur, qui devaient être expédiés d'Erfurt le 2G : « Le soussigné, continuait la note, était donc fondé à croire que ces ordres n'eussent sûrement pas été exécutés, puisque c'était toute espèce d'hostilité que l'Autriche voulait éviter. » Sans doute l'Empereur des Français verra avec satistaction les vœux de l'Autriche pour la paix, mais ces vœux peuvent-ils annuler un traité existant? " Ce traité stipule un corps auxiliaire. Ce corps auxiliaire doit être aux ordres de Sa Majesté l'Empereur. " Il y a un traité, le devoir de l'ambassadeur de France est d'en assurer l'exécution. Aussi, ce dernier « invoque-t-il celui de Paris, pour que S. E. le comte de Metternich veuille bien Taire donner sur-le champ des ordres au général Friment, d'employer tous ses movens pour conserver la position que lui assignait l'armistice, et qu'il y attende les ordres qu'il plairait à S. M. l'Empereur de France de lui faire parvenir (l) " •
Pendant ce temps, Lebzeltern était toujours à Kalish, notant les mouvements d'impatience des alliés contre les lenteurs de l'Autriche. Il trouvait les Russes tour à tour pleins de confiance dans le cabinet de Vienne, et puis brusquement repris d'inquiétudes subites. Les instructions que Schwarzenberg emportait à Paris, ne plaisaient pas. On les trouvait » fortes en principes, et parfaitement déduites, mais uniquement de nature à engrener des négociations, et conséquemment à gagner du temps " . On déplorait « qu'il faille encore jouer le sort
(1) Noie de Narbonne du 21 avril 1813. (A. E Autriche, 396. Publiée dans le Moniteur du 5 octobre et par Fais, I, 465.)
384 L'IiNTFRVEr^TION DR L'AUTRICHE
de l'Europe sur la chance douteuse d'une bataille, tandis qu'aujourd'hui, si l'Autriche le voulait. Napoléon serait jeté derrière le Rhin « . On allait même jusqu'à se demander s'il fallait continuer la marche en avant, car on était repris de doutes ; les officiers mêmes admettaient « la possibilité de revers, ou de voir traîner la guerre en longueur» ; et il n'était nullement certain « que les premiers revers n'entraînassent bientôt du dégoût et du mécontentement (1) ».
A côté de ces préoccupations, les alliés en avaient d'autres. L'Allemagne ne répondait pas à leur appel; la Saxe se dérobait, puisque son Roi quittait Dresde, et faisait emballer les objets d'art de sa capitale; la Bavière faisait savoir qu'elle voulait des compensations pour la perte du Tyrol ; le prince de Hesse réclamait des dédommagements. «Enfin, avant même d'avoir montré de bonnes dispositions soutenues par des faits, plusieurs princes désiraient déjà s'assurer des profits. » Mais où prendre ces indemnités?
Outre ces divers motifs qui leur donnaient de l'inquiétude, les alliés en avaient d'autres " qu'ils n'avouaient pas» , mais que Lebzeltern devinait: le manque d'argent. L'armée russe n'avait pas été payée depuis plusieurs mois, et l'Angleterre faisait des difficultés pour fournir des subsides. Aussi cherchait-on à se procurer de l'argent en frappant de réquisitions les États allemands, mais on craignait que ce système ne fatiguât les peuples, et que " ceux-ci ne finissent par regarder les alliés comme des vampires, au lieu de libérateurs » . Dans ces conditions, le concours de l'Autriche devenait de plus en plus indispensable, car l'Autriche seule pouvait exercer une certaine influence sur les cours du Midi. On désirait la voir
(1) Lebzeltern à Metternich, 6 avril, n" A. (H. H. S. A. 13, Russland, 1813, Berichte von Lebzeltern, III-V.) (^es impressions étaient aussi celles de la Prusse. Elle remarquait « que l'époque à laquelle l'Autriche sortirait (le son rôle actuel pour se joindre aux efforts des alliés, n'avait jamais été indiquée. « (H. H. S. A. 93, Preussen, Berichte von Zichy, 1813.)
s'exercer, moins pour « la borner à la simple demande de tardifs et de faibles conting^ents pour éloigner une guerre étrangère, comme sous l'ancien régime (en laissant aux États, ou plutôt tolérant en eux la faculté de faire leur paix isolément), » que pour donner à tou& « une même impulsion régulière, qui garantisse pour l'avenir les divisions entre eux fomentées par une politique étrangère, qui pose enfin une barrière à l'influence française, de sorte qu'elle ne puisse désormais exercer sa prépondérance en deçà du Rhin. Au reste cette supposition, concluait Lebzeltern, n'était fondée sur aucune donnée positive » ; et il déclarait que, sur ces questions fondamentales, ni la Prusse, ni la Russie n'avaient encore d'idée arrêtée. Leurs actes étaient guidés par les circonstances, et ne répondaient pas à un plan lentement mûri. C'était une politique au jour le jour. Même incertitude au sujet de la Pologne. Nesselrode lui-même n'était pas fixé sur les intentions du Tzar. Tout ce qu'il savait, c'est que la Pologne ne serait pas reconstituée. « L'Empereur ne m'en parle jamais, disait-il. En attendant, gardez toujours Gracovie, et les autres postes que vous occupez (1) . »
Sur ces entrefaites, le quartier général avait quitté Kalish et suivi le mouvement de l'armée. Lebzeltern l'avait accompagné, d'abord à Breslau, puis à Haynau ; là il avait été invité à ne plus s'en séparer. Au fur et à mesure qu'on avançait, les rapports entre la Russie et la Prusse devenaient de plus en plus intimes, et les visites des souverains et des ministres de plus en plus fréquentes ; mais aussi la conduite de l'Autriche paraissait d'autant plus suspecte que l'on était à la veille d'une bataille. Cette bataille fallait-il l'accepter? fallait-il la refuser? « Le sentiment qui dominait dans l'esprit de Sa Majesté, notait Lebzeltern, comme dans celui de son ministre, était très pénible. » Le Tzar espérait le concours positif de l'Au-
(1) Lebzeltern à Metternich, 6 avril, n" B et C. (H. H. S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
triche, une attitude nette et précise, il pensait qu'elle placerait de 50 à 60 000 hommes dans le flanc de Napoléon, pour Tempècher de franchir le Rhin; or, aucune de ces espérances ne s'était réalisée, et inaintenant il regrettait de s'être avancé jusqu'à l'Elbe : " L'impression produite par cet état de choses envers l'auguste cour, continuait Lebzeltern, était celle du chagrin. » Aussi Alexandre voyait-il tout en noir, les instructions de Schwarzenberg lui paraissaient dirigées contre lui, il constatait avec peine que l'Autriche n'avait pas répondu '- à l'abandon entier avec lequel on livrait à sa direction les cours du Midi de l'Allemagne... On croyait même que ces preuves de confiance avaient été mal accueillies » , écrivait Lebzeltern. Allant plus loin encore, le Tzar était sur le point de s'imaginer que le dessein secret de l'Autriche était « de former une union avec la Prusse, ferme et indissoluble, dont le but serait plutôt de poser une barrière à la Russie, que de diminuer et de réprimer la prépondérance de la France... On tirait de ces considérations la conséquence que les dispositions de notre cabinet étaient opposées à la Russie, par des motifs particuliers que l'on ne saurait expliquer (1) " .
Cependant les dépêches de Metternich au sujet de la dénonciation de l'armistice étaient arrivées au quartier général. Les Russes ne comprenaient pas l'intérêt des Autrichiens à vouloir forcer Poniatowski à traverser la Bohême, car ils le considéraient comme immobilisé le long de la Galicie par les 30 à 35 000 hommes de Sacken et de Ratt, et par les réserves qui entraient dans le Grand- Duché. Lebzeltern répondait fort judicieusement à cette observation, qu'à Vienne on ignorait complètement le chiffre des effectifs russes, qu'on les croyait absolument insignifiants. Pourtant, sur le désir de Metternich, Nesselrode, de concert avec l'envoyé autrichien, préparait
(1) Lebzeltern à Metternich, 22 avril. (H. II. S. A. 13, Russiand, Berichtevon Lebzeltern, 1813; III-V.)
L'EVACUATION DD GRAND-DUCHE 387
une note pour refuser la prolong^ation de l'armistice ; mais avant de la remettre, il voulait la montrer au Tzar. Aussi on peut juger de !a surprise de Lebzeltern, quand le lendemain JXesselrode lui remettait une note toute différente de celle qu'ils avaient préparée ensemble la veille. De nouveau le conseiller d'État russe avait été repris de ses doutes, de ses méfiances. Il considérait les arrangements au sujet du corps polonais comme une complaisance envers la France; il n'y faisait cependant aucune objection de principe, pourvu que ce corps ne restât pas en Galicie; il voyait d'un œil plein de défiance les pourparlers avec la Saxe, bien qu'il n'en connût pas le détail, parce qu'il craignait une immixtion de l'Autriche dans les affaires du Nord de l'Allemagne.
Malgré tout, Lebzeltern était encore convaincu que l'Autriche pourrait diriger les » affaires à sa volonté, en adoptant le principe sunviier in modo, fortiter in re ; mais, continuait-il, je ne garantirais pas combien cette facilité durera, si nous tardons à nous expliquer, et surtout si une bataille était gagnée par les alliés (1) u .
A sa lettre Lebzeltern joignait la note russe : « Sa Majesté Impériale, disait cette note, se voit dans l'impossibilité absolue d'accéder à une semblable demande. Pour se décider à faire dénoncer la suspension d'armes qui avait été conclue entre les corps aux ordres de M. le prince Schwarzenberg et tous les corps d'armée russes, il fallait des motifs aussi graves, aussi péremptoires sous le rapport militaire que ceux qui existaient. Les mêmes raisons qui ont porté l'Empereur à cette détermination subsistent; elles subsistent plus que jamais (2) . " C'était donc un refus formel que les Autrichiens pouvaient opposer à la demande de Narbonne.
Entre temps, il avait été tenu au quartier général des
(1) Lebzeltern à Metternich. Dresde, 24 avril. (H. IL S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V\)
(2) Nesseirode à Metternich, 13/25 avril. (H. H. S. A. 13, Russland, Heiichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
alliés un conseil sur les affaires de Polog^ne, et il avait été décidé d'envoyer le prince Antoine Radziwill auprès de Poniatowski, u de manière à déjouer les projets ultérieurs que l'empereur Napoléon pourrait avoir sur la nation polonaise » . Radziwill devait se rendre « aux environs de Wiliczka sous un prétexte quelconque, et essayer par tous les moyens de la persuasion de calmer les esprits, et de leur inspirer la confiance nécessaire dans les sentiments mag^nanimes des alliés " . Radziwill emportait une proclamation invitant « l'armée commandée par le prince Poniatowski à coopérer » , avec les armées alliées, « au recouvrement de la liberté générale et individuelle en Europe (1) ».
Au moment où cette décision avait été prise, Lebzeltern n'était pas au quartier général. Nesselrode, à son arrivée, le mit au courant de ce qui s'était passé, mais pour ne pas effrayer lAutriche par cet appel à un soulèvement de la Pologne, le conseiller russe présenta l'incident sous un jour spécial. Radziwill, prétendait-il, venait de Varsovie avec mission de la part de Poniatowski de sonder les cours alliées, et de leur proposer d'unir ses troupes aux leurs. Sans doute, pour pousser l'affaire à fond, il eut fallu consulter l'Autriche, car la question polonaise ne pouvait être tranchée sans son assentiment, mais, comme l'envoyé autrichien n'était pas en ce moment au quartier général, la Prusse avait pris sur elle de répondre à ces ouvertures d'une manière vague et insignifiante (2), et avait de nouveau envoyé Radziwill auprès de Poniatowski.
Le 20, Radziwill était à Cracovie : il y avait vu Poniatowski, le ministre Mostowski, et plusieurs personnes du g^ouvernement, mais Bignon l'avait fait expulser (3j . Le 2G
(1) Zichy à Metternich, 18 avril. — Proclamation aux Polonais. (H. H. S. A. 93, Preussen, Berichte an Zichy, 1813.)
(2) Lebzeltern à Metternich, 18 avril, n" B. (II. H. S. A. 13, Russland, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
(3) Bignon à Bassano, 21 avril. (A. E. Pologne, 335.)
L'EVACUATION DU GRAND-DUCHE 389
dans la nuit, il était revenu au quartier général des alliés rendre compte de sa mission; aussitôt on faisait savoir à Lebzeltern que Poniatowski était prêt à conclure un armistice avec les alliés, à la condition que ceux-ci " prononçassent quelque chose de plus positif sur l'avenir du Duché (1) » . Quelques jours plus tard, on disait à l'envoyé autrichien que le Tzar n'avait rien voulu dire de positif, non seulement à cause des engag^ements qu'il avait pris avec la Prusse, mais surtout à cause de ceux qu'il avait contractés envers l'Autriche. La mission se trouvait ainsi avoir échoué (2) .
Les communications que l'on faisait à Lebzeltern étaient-elles sincères? Radziwill avait-il été réellement porteur de propositions de Poniatowski? Le général polonais s'était-il laissé entraîner, comme Nesselrode se plaisait à le dire? iN 'était-ce pas simplement une manœuvre des Russes, pour se faire un mérite auprès des Autrichiens de la manière dont ils remplissaient scrupuleusement les engagements pris? Car rien dans la conduite de Poniatowski ne permet de supposer que des pensées d'arranpement avec les alliés aient traversé à ce moment son esprit : tout prouverait plutôt le contraire. En tout cas, s'il a eu un moment de défaillance, ce moment n'a pas duré; car, plus que jamais, le fier Polonais semble devenir de plus en plus intransigeant sur son honneur militaire (3).
(1) Lebzeltern à Melternich, 27 avHL B. (H. H. S. A. 13, Russiand, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.)
(2) Lebzeltern à M^tternich. 30 avril. D. (H. H. S. A. 13, Russiand, Berichte von Lebzeltern, 1813; III-V.) Ces engagements n'avaient jamais été très explicites, ils découlaient plutôt des cboses qu'ils n'avaient été formulés réellement.
(3) Il est difficile, étant donnés les documents contradictoires, de se faire actuellement une opinion véritable sur la mission Radziwill. Il semble bien cependant que, malgré les affirmations de Lebzeltern, Radziwill ait été cnvové par les alliés auprès des Polonais, et que ce soit eux qui aient eu l'initiative des propositions. C'est, du reste, ce que croit Baum. (21 avril. H. H. S. A. 12, Russiand, Berichte von Baum, 1813; III-VIl.) Dans les Oiiarante-cinq années de ma vie, la princesse LoriSE Radziwill prétend
390 L'INTERVENTION DE L'AUTRIGHK
Pendant ce temps, à Vienne, les conversations entre Metternich et Narbonne continuaient, mais après les discussions violentes des jours précédents, il y avait un moment de répit, comme un soir de bataille après une journée très chaude mais indécise, alors que chacun des combattants reste sur ses positions, trop épuisé pour recommencer la lutte dès le lendemain. Le 22, Narbonne revoyait de nouveau le ministre qui lui communiquait la note de Nesselrode notifiant le refus de la prolongation de l'armistice, et lui déclarait que « dorénavant le corps autrichien laisserait le corps polonais à ses propres moyens, et effectuerait sa retraite quand il le jug^erait à propos " . Donc, « s'il ne convenait pas aux Polonais de s'associer au mouvement militaire, c'est-à-dire à la reculade des Autrichiens, ils étaient non seulement entièrement les maîtres de rester dans leurs positions, et de faire tous les mouvements qui leur conviendraient sur la rive gauche de la Vistule, mais aussi d'occuper Cracovie » . Les Polonais pouvaient également rester, tant qu'ils " y trouveraient de l'avantage, dans le rayon de Podgorze, où il leur serait fourni des vivres de la Galicie n . Puis, lorsqu'ils ne pourraient plus tenir dans cette position, ils étaient autorisés à rentrer dans les lignes autrichiennes. Leur marche se ferait « d'après les bases de la convention (1) " .
Malgré ces promesses du ministre, Bellegarde écrivait le même jour à Frimont, dans un sens tout différent. Il venait d'apprendre que Poniatowski avait l'intention de s'établir dans le rayon, et que Narbonne ne lui avait pas écrit comme il l'avait promis; en tout cas, l'établisse-
que Poniatowski aurait accepté les offres des alliés, s'il avait pu s'entendre avec l'xlutriche pour faire traverser la Bohême à son corps (339). Cette version semble invraisemblable, parce que jamais Poniatowski n'a négocié directement avec l'Autriche. Il n'avait, du reste, pas qualité pour cela.
(1) Narbonne à Bassano, 23 avril, — à Bignon, 24 avril, — à Poniatowski, id. (A. E. Autriche, 394.) Cette nouvelle visite avait été motivée par la lettre de Bignon du 18. (Voir plus haut, p 369.)
L'ÉVACUATIO?^ DU GRAND-DUCHE 391
ment des Polonais dans le rayon ne devait pas être toléré; mais si malgré tout Poniatowski voulait s'y établir, il fallait lui faire remarquer que les majjasins autrichiens ne lui fourniraient que du pain, qu'il devrait acheter tout le surplus, et le payer en argent comptant, et que de plus tous ses malades seraient à sa charge. Il restait bien entendu néanmoins qu'aucune patrouille polonaise ne pourrait franchir les frontières de la (Talicie (l). Des conditions aussi dures rendaient aux Polonais impossible l'occupation du rayon.
A Cracovie cependant, la situation de Poniatowoki ne s'était pas améliorée. Au reçu de la lettre de Narbonnele prévenant de la démarche autrichienne pour obtenir une prolongation de l'armistice, le général polonais avait été voir le général autrichien pour lui faire observer « que, son gouvernement ayant demandé une j)rolongation de l'armistice, il ne pouvait qu'être conforme à ses vues, cjuil évitât de céder du teirain à l'ennemi avant 1 époque où M. de Lebzeltern lui aurait fait parvenir la réponse de l'empereur Alexandre » . A cette observation Frimont avait répondu qu'il n était au courant de rien, et que, dans ces conditions, il devait s'en tenir aux ordres antérieurs, <f que s'il essayait de tenir ici — dans le Duché] — , au delà du délai fixé pour la reprise des liostililés, ce ne pouvait être qu'en prenant l'oifensive, mesure à laquelle il n'était nullement autorisé, et dont il ne pouvait par conséquent contracter la responsabilité " . Le général avait également fait savoir qu'il n'était pas au courant de l'arrangement » par lequel la Galicie autrichienne devait fournir à la subsistance du corps auxiliaire 1) . Tout au contraire, ses divisions (Bianchi et Trautenberg) emmenaient avec elles " des graines et même de la viande sur pied » , au moment où elles se disposaient à passer la Vistule. Quant aux trois passages de Sandomir,
(1) Bellegarde à Frimont, 22 avril. (H. H. S. A. 490. Kriegs-Acten, Schwarzenljerg an Metternich, 1813.)
Opatowice et Cracovie, Frimont avait prétendu qu'il devait « les occuper (besetzen) et non les défendre (nichtzu behaupten.) » .
Aussi Poniatowski déclarait-il, devant tout ce mauvais vouloir, " qu'il ne voyait aucun moyen de retarder son mouvement au delà du moment qu'il avait indiqué » ; et, la mort dans l'âme, il se préparait à cette éventualité (I).
Le 23 au matin Narbonne est reçu par l'empereur François. Les circonstances sont graves, et il y a de la tristesse sur le visa^o^e de l'Empereur. Après le protocole d'usage, l'ambassadeur entre hardiment dans le sujet. Il déclare que son maître a un tel désir de voir se resserrer les liens qui unissent les deux empires, que personnellement il ne doit rien négliger pour arriver à ce but. Aussi est-il chargé de savoir « positivement si le général Frimont obéira aux ordres qui doivent lui être donnés par l'Empereur, dès qu'il sera arrivé à son quartier général » .
" Frimont a déjà reçu l'ordre de se retirer, répond l'Empereur, d'abord par la difficulté des subsistances; mais cela n'est qu'un motif secondaire, et la véritable raison est qu'il s'exposerait inutilement, et je ne veux pas que mes troupes soient morcelées. Les Polonais feront ce qu'ils voudront, mais je conseille à votre maître de ne pas se fier à eux; et, d'un moment à l'autre, ils vous joueront quelque mauvais tour; je nen ai pas de preuve positive, mais j'en suis intimement convaincu. » Nar-
(1) Bignon à Rassano, 22, 24. et 27 avril. (A. E. Pologne, 335.) — Poniatowski à Narbonne, — Bignon à Narljonne, 22 avril. (A. E. Autriche, 394. La première publiée par REBorL, II, 507.) — Bauni à Mettcrnich, 21 et 24 avril. (H. H. S. A. 12, Russland, Berichte voq Baum, 1813; III-VII.)
bonne ne veut pas que TEmpereur se serve des Polonais comme moyen de diversion; il revient au sujet qui lui tient tant à cœur. « Ce n'est pas des Polonais dont il est question, c'est du contingent de Votre Majesté, et qu'Elle me permette de montrer un peu d'étonnement d'un ordre si fort en opposition avec les engagements pris par elle; car je crois que Votre Majesté conviendra ellemême que le contingent stipulé par le traité, devient par le fait de ce traité une partie de l'armée française, et que rien, ce me semble, ne peut le dispenser d'obéir que la rupture du même traité. — Mais c'est votre maître même qui l'a annulé, en me proposant, et en me pressant de prendre la médiation armée. " En parlant ainsi, l'Empereur itrnore les subtilités de son ministre. D'ailleurs, il est le maître, et il n'est pas tenu aux mêmes précautions.
« Votre Majesté, riposte fort habilement Narbonne qui jamais ne se trouve à court, croit donc que mon maître est plus difficile que les Russes qui, en ayant l'air d'accepter cette médiation, n'ont fait aucune objection contre lidée de voir une des puissances belligérantes se porter pour médiatrice. — J en ai été bien étonné, et à leur place je n'y aurais pas consenti. — Votre Majesté voit donc que rien ne s'oppose à ce qu'elle réunisse le titre d'allié et de médiateur; et ce titre d'allié devient d'autant plus facile, qu'il n'est jusqu'ici question que de ne passe laisser déposséder d'une position sur laquelle la France compte, et a le droit de compter. — Qu'est-ce que cela fait à votre Empereur que mes troupes soient de quelques lieues plus en avant, ou plus en arrière. On me les hacherait là : je ne veux pas qu'elles soient morcelées, et je veux que mes 20 000 hommes soient réunis pour le mieux. " Vainement Narbonne fait-il observer rimportance d une position sur le derrière de l'armée russe; il se heurte à un parti pris d'avance, à un entêtement voulu. " C'est ma conviction, que je ne puis être à la fois en guerre et médiateur, que cela ôterait toute con-
394 L'INTERVEINTION DE L'AUTRICHE
fiance en moi. — Je crois, Sire, que ce qui en donnerait le plus aux deux partis, serait de voir que Votre Majesté tient religieusement aux traités. — Moi, je pense tout différemment, et quand mon peuple verra que ce n'est ni pour les Français, ni pour les Russes, mais que c'est pour avoir la paix que je me bats, j'en serai le maître. » Alors la conversation s'égare quelque temps sur les mouvements révolutionnaires; mais Narbonne la ramène rapidement. « Mais enfin, Sire, Votre Majesté veut-elle regarder comme non avenu le traité de Paris? — C'est votre maître qui le veut, puisqu'il exige que je réunisse toutes mes forces, et que je rassemble 20 000 liommes. — il me semble, Sire, que ce n'est que la moitié qui vous a été demandée, lorsque, au moyen du contingent, vous serez dans le cas de dénoncer l'armistice. — Votre maître ne veut pas du contingent, puisqu'il veut que ce soit 50 000 bommes que j'aie dans le Duché. — Cela prouve qu'il voudrait au moins les 30 000 hommes que vous faites retirer, et que 20 000 hommes se trouvassent à portée de les y joindre. "
De nouveau l'Kmpereur, à bout d'arguments, reprend : « C'est ma conviction, je veux que mes troupes soient réunies pour agir d'accord avec l'Empereur. — Elles seront donc toutes destinées à combattre pour lui? — Dans le cas où il entendra, comme je l'espère, des propositions raisonnables. — Mais qui jugera ces propositions, et dans le cas contraire? » L'Empereur ne répond pas. H II n'a pas été répondu à cette question, il m'a seulement été dit qu'il fallait être fou pour penser vouloir aller par delà le Rhin, et pour ne pas laisser un peu de puissance de ce côté-ci, absurde de vouloir rien tenter du côté de l'Italie. >» Aussi, Narbonne est-il convaincu qu'il n'y a plus qu'une seule solution au problème posé : une victoire de Napoléon.
L'empereur François émet à ce moment l'opinion que Napoléon seul fait la force de l'armée française, « et s'il lui arrive malheur? Personne ne désire plus que
L'EVACUATION DU GRAND-DUCHE 3!)5
moi ses succès et l'existence de son empire. — Bien de raisons, Sire, repartit Narbonne, ne peuvent laisser aucun doute à ce sujet, mais, en fait de malheurs, nous ne pouvons craindre qu'un coup de canon qui laisserait l'Europe dans une terrible anarchie, et nous n'en aurions pas moins la France, ses boulevards, et le Roi de Rome lort de son nom, de son père, et des aïeux de Votre Majesté. — Votre maître, reprend tristement l'Empereur, ne pense pas comme cela, il ne croit pas qu'il resterait sur le trône. » Et alors, saisissant cette idée, Narbonne représente les maux qui seraient la conséquence d'une rupture, tandis que >< 30 000 hommes, qui à peine courent un danger, peuvent éviter un malentendu. — Je dois compte à mes sujets de tout le sang^ que je fais verser. — Eh! Sire, si pour éparcf^ner le sang^ de 200 hommes, celui de 20 000 peut couler! — Enfin, c'est ma conviction, je ne puis obéir qu'à ma conscience; au reste je ne vous en sais pas mauvais gré. Vous voulez metlre votre responsabilité à couvert, mais, prenez garde, j'ai des raisons de croire que Ton ne sera pas content que vous ayez donné la note à laquelle je fais répondre aujourd'hui. " Narbonne proteste aussitôt contre cette allégation, qui le représente comme n'agissant que pour mettre sa responsabilité à couvert, tandis qu'il n'est guidé que par son devoir. La confiance de son maître, il l'a; « mais laissez-moi. Sire, la mériter en faisant mon devoir. — Sûrement, mais vous avez cru que M. de Metternich ne vous avait pas parlé d'après moi, et vous aviez voulu vous en assurer. — INon, Sire, reprend aussitôt Narbonne, je n'ai pas douté un instant qu'il ne proférât vos paroles mêmes; j'ai appris depuis longtemps que Votre Majesté réunissait la bonté à la fermeté, qu'Elle était elle-même son premier ministre; et c'est à cause de cela que j'ai voulu essayer de vous faire changer de résolution, et c'est à cause de cela que j'ose vous demander, Sire, de ne pas vous écarter d'un traité aussi obligatoire. — Non, je ne veux rien changer à ma résolution, c'est ma conviction et ma conscience me
396 LMNTEUVEINTION DE L'AUTRICHE
l'ordonne , j'en serais autrement responsable devant Dieu (1). »
Ainsi, Narbonne se heurtait à une volonté fermement arrêtée; cette audience lui enlevait le peu d'espoir qui lui restait encore : il voyait clairement qu'il y avait » une liaison souterraine entre le cabinet de Vienne et les souverains en guerre avec Votre Majesté " , écrivait-il à l'Empereur. L'arrivée à Prague du Roi de Saxe, et de la Duchesse d'Oldenbourg, sœur de l'Empereur de Russie, et probablement aussi celle de l'Empereur d'Autriche « appelaient plus que des soupçons sans cependant donner des certitudes... On se flattait, conlinuait-il, d'avoir pour le I" juillet 180 000 hommes en ligne, et alors. Sire, se découvrira ce que l'on appelle des conditions raisonnables, qui sont bien loin, je crois, de celles que Votre Majesté m'a laissé entrevoir; et si, d'ici là, Elle lïen a pas imposé par quelques-uns de ces prodiges auxquels Elle nous a accoutumés depuis si longtemps, je ne doute pas que ces 180 000 hommes ne soient employés à appuyer les décrets que l'Autriche compte dicter. Deux fois cela m'a été dit, en termes adoucis, par Metternich " . En concluant, l'ambassadeur s'exprimait ainsi : « Si Votre Majesté ne veut que gagner du temps avec l'Autriche, il est aisé d'avoir deux mois; si Elle espère la faire combattre pour nous, je n'y vois pour le moment aucune apparence, à moins de victoires; si Elle se borne à vouloir une neutralité " , Narbonne espère qu'il en est encore temps (2) .
Mais cette espérance est-elle vraisemblable? La note du 21 avril permet-elle encore ces rêves?
Écrivant à Bassano, l'ambassadeur est dans sa lettre tout aussi pessimiste. Tout dans son entretien avec l'Empereur doit être une « raison de méfiance, pense-t-il. Je ne peux pas être extrêmement frappé d'entendre dire à
(i) Précis de l'audience donné par S. M. l'Empereur d'Autriche, le 23 avril 1813. (A. E. Autriche, 394.)
(2) Narbonne à l'Empereur. Vienne, 23 avril. (A. E. Autriche, 394.)
l'Empereur d'Autriche, d'une manière très péremptoire, que ses forces ne seront employées pour notre maître que dans le cas où il accepterait des propositions raisonnables, et de le voir garder le silence, quand je lui demande qui jugera ces conditions, et ce qu'il fera s'il n'est pas content. Il m'est impossible de ne pas voir dans ce silence, précisément ce qui m'a été répété deux fois par M. de Metternich, que de prendre parti contre nous dans ce cas ressortait naturellement du rôle de médiateur armé (1) " .
Une démarche aussi importante ne devait pas être ignorée des alliés; Metternich en prévenait aussitôt Hardenberg, il lui racontait longuement l'entrevue. Il la lui racontait à sa manière, et lui en donnait une version autrichienne. D'après lui, Narbonne aurait souhaité que l'Empereur d'Autriche « fasse agir promptement son armée de Gracovie sur la Vislule " , et qu'une autre armée opérât sur l'Oder; « car, dans le sens de Napoléon, il n'était plus question simplement de faire agir un corps auxiliaire, mais toutes les forces autrichiennes » . Narbonne aurait affirmé en même temps « que Napoléon regarderait le refus de l'Empereur comme une rupture de l'alliance, » et aurait fait « sentir que Napoléon, dans ses opérations s'en tenant toujours au plus pressé, pourrait bien dans ce cas ajourner toute autre opération, pour tomber en premier lieu sur l'Autriche » . L'empereur François par contre aurait refusé toute coopération, et aurait motivé celle détermination sur ce que, « du su et de l'aveu de Bonaparte même, le rôle d'auxiliaire avait cédé à celui de partie principale et, comme tel, il prenait sur lui la médiation armée, appuyée par 20 000 hommes >' . Cette manière d'agir ne rompait pas l'alliance, aurait ajouté l'Empereur, car les stipulations du traité de Paris n'étaient pas applicables à la guerre actuelle ; il aurait avoué en outre qu'il n'avait aucun désir d'écraser la Rus-
(1) Narbonne à Bassano. Vienne, 23 avril. (A. E. Autriche, 394.)
398 I/INTEUVENTION DE L'AUTRICHE
sie, et aurait déclaré que, si I empereur Napoléon considérait son refus de coopérer à la guerre actuelle comme une rupture du traité, « il en arriveraitce qui voudrait" . En somme, aurait conclu l'Empereur, toutes ces démarches sont unifjuement le fait de 1 ambassadeur, et il sera sans doute désavoué; car Napoléon est trop avisé pour rompre avec TAutriclie; une défaite l'exposerait à perdre non seulement sa couronne, mais encore celle de son fils.
De ces confidences, Hardenberg tire avec juste raison la conclusion que l'Autriche est infailliblement entraînée à la guerre, et, avec beaucoup de perspicacité, il juge le rôle de Metternich. Au début de la guerre, pense-t-il, Metternich n'avait pas d'autre désir que celui de sauver l'Autriche. Telle a été la cause du traité de 1812. Plus tard, après les désastres de l'armée française, il a conçu des idées de « régénération de la monarchie " ; mais, s'il eût exprimé immédiatementces idées, il se fût heurté à la manière de voir de l'empereur FVançois, et eut complètement « échoué " . Aussi, a-t-il mis en avant « l'idée de paix » , qui lui a permis d'habituer l'Empereur à » l'idée de guerre » . Jamais il n'a prononcé le mot de rupture du traité, il a laissé Napoléon le prononcer le premier, et ainsi il est parvenu à persuader à son maître qu'il fallait songer à la réorganisation de 1 armée; et, pour commencer, éloigner le ministre des finances Wallis (1).
Après l'audience impériale, il n'y avait plus de raison pour Metternich de ne pas répondre à la note de l'ambassadeur de France; cependant, il ne le fait pas immédiatement et attend quelques jours. Quant à Narbonne, il s'aperçoit qu'il a été trop loin, et que le terrain sur lequel il marche devient de plus en plus mouvant; aussi ne communique-t-il pas à l'Autriche la dépêche de Bassano, dans laquelle on lui annonçait que Schwarzenberg avait répondu affirmativement à la demande de reprise des
(Ij Haiclenherg :i Vlunstcr. (Oxckkx, II, 217.)
L'EVACUATION DU GUAND-DUCHE 399
hostilités par le corps auxiliaire. Dans les lettres qu'il écrit ces jours-là, il se contente de commenter les événements. Comment expliquer qu'à Vienne on tienne un langajje tout autre qu'à Paris? Pourquoi Metternicli a-t-il offert aux Polonais de rester dans le Duché, " tandis qu'il s'y était refusé très fortement dabord » ? Pourquoi le Roi de Saxe est-il parti brusquement pour Prag^ue? « Tout cela, conclut-il, ne veut-il pas dire qu'il vient d'être adopté un nouveau système, et arrêté un plan définitif, dans lequel entre l'établissement d'un royaume de Polo(jne pour l'empereur Alexandre. » Enfin, le 20 au soir, arrive la note officielle et, avec elle, on lui remet une lettre de l'Empereur à son {j^endre ; Narbonne parcourt la note; elle ne doit, pense l'ambassadeur, " mériter aucun commentaire « . Il n'a pas l'intention d'y répondre à moins d un ordre de Paris (1) .
La note de Metlernich ne contient aucune idée nouvelle; elle ne fait que confirmer ce que Schwarzenber^j avait été chargé de dire à Paris, ce que Metternich et l'Empereur avaient répété à Vienne. Mais cette précision met les faits dans leur jour véritable. Sous ce nouvel éclairage, les demi-teintes disparaissent, le relief prend une vigueur qu'il n avait pas auparavant.
Après avoir énoncé que l'Empereur d'Autriche prenait l'attitude d'un médiateur armé, la note posait comme conséquence, que cette attitude empêchait l'Autriche de faire la guerre comme puissance auxiliaire; il en résultait que « les stipulations de secours limité du traité d'alliance du 14 mai 1812, cessaient d'être applicables à la conjecture actuelle « . Mais il ne fallait pas conclure que le traité était dénoncé; il était simplement suspendu, " cette démarche, continuait la note, ne préjugeait en
(1) ?{arbonne à Bassano, 25 avril (A. E. Autriche, 394 ) Cette dépêche, commencée le 25, a été continuée les jours suivants. — Malgré son calme apparent, Narbonne est nerveux : « Pourquoi ne pas me dire simplement qu'on ne veut pas me répondre? » (Narbonne à Metternich, 25 avril : A. E. Autriche. 396.)
rien les bases de notre alliance avec la France » ; clans ces conditions, rien d'étonnant s'il avait été prescrit au général Frimont de « ne pas s'engager dans des affaires qui pussent compromettre son corps d'armée » . Ces divers points de vue avaient déjà été expose's dans la note présentée par Schwarzenberg; maintenant ils étaient simplement rappelés, mais avec une concision qui faisait porter chaque mot.
Dans une seconde partie, l'Autriche envisageait la question de l'armistice dénoncé par la France. Avec la même concision que précédemment, elle déclarait, comme elle l'avait déjà déclaré à Narbonne, qu'elle n'eut pas hésité à faire dans ce cas des remontrances à l'empereur Napoléon, car cette dénonciation ne pouvait être envisagée que comme un « moyen de guerre ou de négociation. Comme moyen de guerre, l'Empereur était convaincu que ce n'était pas à la puissance médiatrice à ouvrir la première la campagne; comme moyen de paix. Sa Majesté Impériale n'était pas moins convaincue que ce n'était pas avec 30 000 hommes qu'elle pouvait appuyer sa médiation, et que les moyens les plus efficaces de négociations se trouvaient, ainsi que Sa Majesté l'Empereur des Français en avait lui-même exprimé la persuasion, dans le développement de forces plus imposantes, toutes dirigées vers un seul et unique but, la paix; dans un développement qui ne saurait laisser aucun doute que la puissance médiatrice sera prête, le cas échéant, à paraître en scène comme partie principale, et à donner à ses paroles de paix l'appui nécessaire (1) » .
Cette note sent la guerre; la défection hypocrite et sournoise est transformée en défection avouée.
La lettre de l'empereur François à Napoléon est beaucoup moins cassante de ton que la note diplomatique. L'Empereur regrette les démarches de Narbonne, qui a
(1) Note de Metternich du 26 avril. (A. E. Autriche, 396. — Publié par Fais, 469.)
Il a.oilé dans des formes diplomatiques la question accidentelle de la retraite du corps de Frimont » . A ces démarches, il a fallu répondre par des démarches analogues; à une note, il a fallu opposer une note; mais l'Empereur " aime mieux s'en référer aux seules explications qu'il avait chargé l'ambassadeur de faire " . Toutes ces démarches n'ont qu'un seul but, celui d'amener la paix. A cette paix l'Empereur subordonne toute autre considération, et il ne sépare pas les intérêts du trône de son gendre des siens propres; aussi ne peut-il dénoncer l'armistice. « Plus je mets, écrit-il, de modération dans mes vues, plus l'intérêt bien entendu de ma politique me rapproche de celui de la France, moins je puis suivre une ligne qui, en me faisant sortir des formes de la plus sévère impartialité, mettrait en opposition, avec le grand but de la paix, les moyens mêmes desquels j'userais pour l'atteindre (1) . »
Cette lettre ne faisait donc que confirmer la défection. Avec des phrases doucereuses, elle affirmait de nouveau l'impossibilité pour le corps de Frimont de dénoncer l'armistice. Il ne pouvait y avoir à ce sujet aucun doule possible.
Le jour même où l'empereur François écrivait à son gendre, Napoléon faisait écrire d'Erfurt à Narbonne. Il avait quitté Paris plein de confiance dans les assurances de Schwarzenberg, les lettres de Bassano confirmaient cette impression ; mais, à Mayence, à Erfurt, il avait ouvert les courriers venant de Vienne, les dépêches envoyées de cette capitale l'avaient étonné et surpris. 11 ne savait encore presque rien, car seules les premières nouvelles lui étaient parvenues: les dépêches du 16, du 19, du 20; il ne connaissait encore que les premières difficultés soulevées par l'Autriche à propos du corps polonais. Toutefois il ne pouvait s'empêcher de faire écrire par Gaulaincourt à Narbonne : « Tout est-il changé? Le général
(l) L'empereur François à Napoléon, 26 avril. (A. E. Autriche, 29.)
402 L'INTEUVENTION DE L'AUTUICIIE
Frimoiit refusera-t-il de marcher? Crolt-on être encore clans Talliance, en se retirant sans combat, et en abandonnant le V^ corps? Un nouveau traité abrogera-t-il celui de Paris? " Scliwarzenberjj avait pourtant prononcé des paroles rassurantes; il était au courant de tous les projets; il savait que « l'Empereur voulait la paix, mais non une paix offerte comme une capitulation ; il la voulait sur une base qu'il comprit et qui ménaj^eàt les intérêts permanents de la France " . Aussi ne craignail-il pas de faire écrire qu'il désirait un congrès, qu'il ag^réait Prague, qu'il était prêt à y envoyer des plénipotentiaires, qu'il n'attendrait pas ceux d'Amérique, même si la paix devait être générale. Il renouvelait les assurances pacifiques, alors qu'il était déjà «à Erfurt, et que tous ses corps étaient en marche : a Le prince de la Moskowa était sur Naumbourg, le comte Bertrand sur léna, le duc de Reggio sur Saalicld, le duc de Raguse sur Weisensee. Le Vice-Roi, dont le corps faisait sa jonction sur la Saale, occupait Halle et Mersebourg. La garde était à Weimar, la cavalerie arri\ait de toute part. » Mais ces mouvements de concentration ne lui faisaient pas oublier la question de la paix (I) ; ils n'avaient pas d'autre but que de parer à toute éventualité. Plus que jamais, il fallait éviter pour le moment une rupture avec l'Autriche.
Aussi les démarches intempestives de Narbonne ne peuvent-elles que lui déplaire, et, dés qu'il a connaissance de toutes ses conversations, il lui fait écrire de Pégau après la bataille de Lutzen : » Sa Majesté a vu avec peine votre rôle et votre conversation avec l'Empereur; elle aurait désiré que vous vous lussiez exprimé moins vivement; il eut été préférable de ne point consigner dans une note ce qui avait été dit pour servir de base à une négociation (2) . »
(i) Caulaincourt à Narbonne. Erfurt, 26 avril. (A. E. Autriclie, 394. — Pulîlié par Nobvins, I, 241 )
(2) Caulaincourt à Narbonne. Pegau, 4 mai. (A. E. Autriche, 395. — Publié par NoiiviNS, I, 295.)
Ainsi, Narbonne trop zélé avait mal interprété les ordres reçus; seul il avait provoqué la crise, et forcé l'Autriche à «jeter le masque " . L'Autriche d'ailleurs l'avait jeté avec beaucoup de désinvolture, sans fausse honte, et sans regret : l'irréparable était fait; et plus tard, à Sainte- Hélène, revenant sur le passé, Napoléon dira amèrement : " Avec moins de pénétration de notre part, l'Autriche eût mis plus de réserve... elle eût prolongé encore ses indécisions naturelles; et durant ce temps-là, d'autres chances pouvaient s'élever (1) ! »
Le 15 mai, l'Empereur était parti pour Mayence. Il y était arrivé le 16 à minuit. Dès le 20, Berthier avait écrit à Poniato^vski : « J'ai rendu compte à l'Empereur, prince, des craintes que vous avez que l'armée autrichienne venant à passer la Vistule, ne vous propose de passer par la Bohême, en posant les armes pour rejoindre la Grande Armée. Les Autrichiens sont trop militaires pour faire une proposition déshonorante à leurs alliés. Sa Majesté vous autorise à tout, hors à vous déshonorer. Ce serait vous déshonorer que de poser les armes dans quelque supposition que ce fût, ou quelque explication que l'on voulût vous donner (2). » Dans une seconde dépêche au même, le Major Général annonçait que l'Empereur quitterait Mayence le lendemain, et qu'aussitôt <i les opérations commencées, il lui enverrait, ainsi qu'aux Autrichiens, l'ordre de dénoncer l'armistice (3)" .
(1) Mémorial, III.
(2) Le Major Général à Poniatowski Mayence, 20 avril. (A. E. Autriche, 394. — Publié par Rkboul, II, 506.)
(3) Le Major Général à Poniatowski. Mayence, 20 avril. (A. E. Autriche, 394. — Publié par [iKBorL, II, 507.) L'Empereur n'a quitté Mayence que le 24.
Ces ordres étaient précis. Poniatowski les attendait avec impatience; il les prévoyait; aussi, même avant de les recevoir, dès qu'il avait appris le départ de l'Empereur pour l'armée, avait-il annoncé ce départ aux Autrichiens; mais Frimont s'était contenté de répondre que, malgré l'arrivée de l'Empereur à l'armée, « il ne pouvait y avoir ni changement, ni modification dans ce que nous sommes convenus (1) ». Il prenait donc ses dispositions pour effectuer le passage de la Vistule. Une moitié de la division Bianchi devait occuper les frontières de la Galicie, tandis que l'autre se maintiendrait à Opatov^ice pour observer la Nida jusqu'à l'arrivée de la division Trautenberg. Ces dispositions couvraient les Polonais. En tout cas « afin d'éviter toute espèce de combat partiel, qui n'aboutirait qu'à retarder le rassemblement de mes troupes, et finirait par les exposer inutilement, je suis obligé de commencer mon mouvement rétrograde le 25 ou le 26, continuait-il, pour avoir une marche, et au moins vingt-quatre heures d'avance sur les mouvements de l'ennemi » . Il demandait donc à Poniatowski de commencer son mouvement le 29 au lieu du 30, de manière à ne pas éprouver de mécompte pour le passage de la Vistule en cas d'attaque (2) .
A cette demande, Poniatowski avait répondu par un refus : « Ayant d'après mon arrangement fait toutes mes dispositions pour passer la Vistule dans la journée du 30 si d'ici là il ne me venait pas d'autres ordres, il m'est impossible d'effectuer plus tôt cette mesure. » D'ailleurs, il ne croyait pas les troupes russes assez fortes pour forcer les Autrichiens à une retraite précipitée (3).
Le 27, il écrit à Narbonne pour lui apprendre que l'arrivée de l'Empereur à l'armée n'a pas modifié les dis-
(1) Poniatowski à Frimont, 24 avril. — Frimont à Poniatowski, 25 avril. (A. E. Autriche, 394.)
(2) Frimont à Poniatowski, 25 avril, n» 2. (A. E. Autriche, 394.) C'était le 18 avril que les dates du 26 et du 30 avaient été arrêtées. (Voir page-. 368.)
(3) Poniatowski à Frimont, 25 avril. (A. E. Autriche, 394.)
L'EVACUATION DU GRAND-DUCHE 405
positions des Autrichiens; il lui avoue que, clans ces conditions, il ne peut rester seul dans le Duché, et qu'il va commencer son mouvement de retraite conformément aux arrangements pris; mais il ajoute que, si les Autrichiens consentaient à défendre Gracovie jusqu'au 16, il pourrait se maintenir dans le Duché jusqu'au 1 1, ce qui permettrait d'attendre plus longtemps des ordres. D'ailleurs, continue-t-il en terminant, il fautprévoir le cas où le corps auxiliaire et Je corps polonais seraient à même de reprendre l'offensive ; il serait alors nécessaire « que l'Autriche fasse fournir à son corps des munitions d'artillerie et d'infanterie ( 1 ) » .
Le 28, arrive en Pologne une lettre du Roi de Saxe, ainsi que les dépêches du Major Général datées du 20 de Mayence. Dans sa lettre, Frédéric-Auguste recommande à Poniatowski de suivre " les mouvements du corps d'armée autrichien, en évitant de s'engager seul avec l'ennemi, d'une manière qui ne pourrait en ce moment, sans ulihlé, que compromettre l'armée nationale " . 11 pense que les Polonais " continueront après être entrés en Galicic leur marche conformément aux termes de la convention conclue pour régler le passage de ses troupes par les États autrichiens (2) » .
La lettre du Roi et les instructions du Major Général sont contradictoires; entre les deux, le loyal Polonais n'hésite pas. A peine les a-t-il reçues, qu'il envoie son chef d'état-major, le général Rautenstrauch, à Frimont pour lui faire savoir » qu'il est fermement résolu à suivre à la lettre les ordres de Sa Majesté l'Empereur des Français, pour ce qui regarde le non-désarmement des troupes » . Il ajoute que, s'il est obligé d'entrer en Galicie, « il s'y portera aux dernières extrémités plutôt que de consentir à cette mesure » . Très franche-
(1) Poniatowski à Narbonne. Cracovie, 27 avril. (A. E. Autriche, 394.) — Bignon à Narbonne. (Id)
(2) Frédéric-Auguste à Poniatowski. Linz, 23 avril. (A. G. Correspondance, IV.)
ment Frimont reconnaît que les Polonais ne peuvent pas agir autrement, qu'il n'a aucune instruction pour ce cas imprévu, et qu'il va en demander, qu'en tout cas cependant, les magasins autrichiens ne peuvent fournir aux Polonais que du pain.
Le lendemain Poniatowski lui-même a une entrevue avec Frimont; celui-ci continue à déclarer que, a ne pouvant se soutenir plus longtemps sur la rive gauche « , tout son corps sera le 3 en Galicie. Poniatowski n'a donc d'autre parti à prendre que celui de faire rentrer ses troupes dans le rayon, " et de défendre dans cet espace le passage de la Vistule " . Mais, écrivant au Major Général, il lui avoue que, s'il n'est pas aidé, il ne pourra se maintenir dans cette position, car il n'a presque pas de vivres et de munitions, « à peine pour une seule affaire » ; cependant, il ne se laissera pas désarmer (1).
Au cours de son entretien avec Frimont, Poniatowski apprend aux Autrichiens, qu'il a suffisamment de vivres pour lui permettre d'atteindre la date du 10, et que, dans ces conditions, il attendra des ordres jusqu'au 7, mais qu'à partir de cette date, quels qu'ils soient, il commencera son mouvement de retraite; car il lui est impossible de prendre l'offensive sans être soutenu. Il demande donc aux Autrichiens d'envoyer un parlementaire à Sacken pour tâcher d'obtenir que l'armistice soit prolongé jusqu'au 10. Confiant dans cette déclaration, Frimont se prête à cette démarche et envoie au quartier général russe le colonel Latour, mais avec des instructions telles que Sacken ne peut que refuser le délai demandé (2).
(1) Poniatowski à Narbonne, 28 et 29 avril. — A liignon, 29 avril. (A. E. Autriche, 394.) — Bignon à Bassano. (A. E. Pologne, 335.) — Bignon au Major Général, — Poniatowski au Major Génôral, 29 avril. (A. G. Correspondance, V.)
(2) Frimont à Bellegarde, 3 mai. — Frimont à Sacken, id. (K. A. 295, F. A. V. La dernière publiée par Rkboul, II, 512.) Il y a une certaine contradiction dans les documents sur ce fait : d'après Bignon (29 avril), l'envoi du parlementaire ne devait avoir lieu que lorsque les Russes se seraient présentés devant les avant-postes autrichiens, en réalité Frimont semble l'avoir envoyé aus»itôt qu'il l'eut promis.
Ce dernier répond, en effet, conformément an désir de Frimont. Anssitôt nn conseil des ministres se rénnit à Gracovie, il y est décidé, malgré Bi(Tnon, qne les troupes polonaises devront avoir évacué le 3 mai le Duché (l) .
Aussi, dès le 30, les Polonais commencent-ils à passer la Vistule, et le soir du même jour, il ne reste sur la rive gauche, en fait de troupes, que la division Frohlich. ce Les Russes sont à nos portes, écrit Bijjnon, un bataillon d'infanterie et un rég^iment de cavalerie resteront à Gracovie jusqu'au 3. Le 4, le prince Poniatowski sera livré à luimême, abandonné à ses propres ressources (2). »
Ainsi les heures passaient lentes, dans une attente angoissante, car on ne recevait plus de nouvelles ni de Narbonne, ni du quartier fjénéral : » Ghaque jour, chaque heure, avait sa scène d'adieu et de douleur. Le pont par lequel Gracovie communique avec le faubourg de Podgorze était sans cesse encombré de piétons et de voitures. Les personnes les plus distinguées de la ville venaient visiter les troupes polonaises, embrasser leurs parents, leurs maris, leurs frères. I^es femmes avaient pris le deuil pour cette séparation (3). "
A Vienne pourtant, dès que l'on apprend l'ordre de Napoléon à Poniatowski de ne pas se laisser désarmer, l'inquiétude s'empare du conseil aulique de guerre. Poniatowski ne va-t-il pas essayer un coup de tête? Aussi, tout en maintenant les ordres du 22, autoriset-on Frimont à fournir à Poniatowski tout ce dont il aurait besoin, même des munitions contre paiement comptant (4) .
(1) Banni à .Vretternich, 1'"^ mai. (H. H. S. A. 12, Russland, Berichte von Baum, 1813; III-VII.)
(2) Bignon à Bassano, 30 avril. (A. E. Pologne, 335.)
(3) BIC^o^•, XII, 459.
('4) Bellegarde à Frimont, l"mai. (H. H. S. A. 490, Kriegs-Acten, Schwarzenberg an Metternich, 1813.) — Les A. E. possèdent un ordre du conseil aulique de guerre au prince de Schwarzcnherg daté de mars : cet ordre prévoit la mise à la disposition des Polonais des magasins autrichiens, et même de munitions proportionnellement aux disponibilités. Il prescrit seulement
Sur ces entrefaites, le 2, Frlmont avait de nouveau répondu à Poniatowski qu'il ne " défendrait la Vistule que dans l'instant où les troupes polonaises auraient commencé leur mouvement de retraite '^ . Pourtant il avait fait savoir « qu'on ne se conformerait qu'en apparence seulement à la convention » : la cavalerie garderait ses armes, l'artillerie ses pièces et ses munitions, le tiers de l'infanterie ses fusils, le reste serait chargé sur des chariots qui marcheraient au milieu des colonnes (l).
Au cours de cet entretien, Poniatowski ayant encore déclaré que, quoi qu'il pût arriver, il ne se mettrait pas en mouvement avant le 7, mais que ce jour-là il commencerait sa retraite; Frimont avait envoyé une seconde fois Latour à Sacken, pour le prévenir qu'il occuperait Gracovie jusqu'au 7, et pour le prier de différer jusqu'à cette date la reprise des hostilités; aussi faisaitil repasser quelques troupes sur la rive droite (2).
Le 5 enfin, arrivait une lettre de Narbonne, confirmant de nouveau aux Polonais les engagements pris par l'Autriche au sujet des vivres et des munitions. Sur ces assurances, Poniatowski revoyait Frimont. qui répondait qu'il ne pouvait fournir ni vivres, ni munitions, parce qu'il n'en avait pas pour lui-même, et il ajoutait qu'il ne pourrait secourir le corps polonais, " parce que, ayant ordre de se retirer en Galicie, son premier devoir était d'empêcher que la guerre ne s'y portât (3) » .
de prendre des mesures pour le paiement des objets pris. Cet ordre est mal daté, car le même existe aux H. li. S. A. (K.rie{;s-Acten, 495) avec la mention suivante : » Traduction de l'instruction adressée au lieutenant général Frimont, commandant le corps auxiliaire, telle qu elle a été communiquée à l'ambassadeur de France le 3 mai. "
(1) Bignon à Bassano, 2 mai. — Poniatowski au Major Général, 3 mai. (A. E. Pologne, 335.)
(2) Frimont à Bellegarde, 3 mai (déjà cité). — Frimont à Sacken, 3 mai (déjà cité). — Sacken à Frimont, 22 avril/4 mai. (K. A. 925, F. A. 1813; V.) Sacken envoyait en outre à Poniatowski son chef d'état-major Rocbechouart pour parlementer : ce dernier n'était pas reçu. — Les troupes de Sacken consistaient en 2 bat. d'infanterie et 30 cavaliers et i batt.
(3) Poniatowski à Frimont, 5 mai. — Frimont à Poniatowski. 5 mai. —
L'EVACL'ATION DU GRAND-DUCHE 409
Devant ce mauvais vouloir, le 7, comme il avait été convenu, les Polonais commençaient leur retraite.
Mais, le lendemain 8, Bijjnon recevait une lettre de Serra contenant des instructions de lEmpereur datées du 28d'Erfurt. "L'Empereur, écrivait Caulaincourt, ordonne au {jénéral Frimont de dénoncer l'armistice : dans aucun cas, le prince l'oniatowski ne doit déposer les armes; si l'Autriche désertait la cause commune, l'Empereur préférerait que le corps polonais fasse une campagne de partisans. Écrivez dans ce sens à M. de Bignon pour que les Polonais ne se déshonorent pas (1). "
Malheureusement ces ordres arrivaient trop tard: maintenant que le corps polonais avait passé sur la rive gauche, ils étaient devenus inexécutables. Comment forcer le passage de la Yistule par le seul pont de Cracovie? Toute démonstration " eût indiqué à l'ennemi les points sur lesquels il devait porter ses forces » , pensait Poniatowski ; et quelque brave qu'il fût, il ne pouvait se faire d'illusion 5 ce sujet (2j .
Le 9, arrivait le major Lubienski, officier des lanciers de la garde, avec l'annonce des premiers succès du combat de Weissenfels. Aussitôt tous les visages polonais s illuminent et reprennent confiance. En même temps que ce bulletin de victoire, Lubienski apportait une lettre du Roi de Saxe, annulant ses instructions précédentes, et prescrivant aux Polonais « de suivre tous les ordres qu'ils recevraient ou auraient reçu de Sa Majesté l'Empereur sous quelque rapport que ce soit (3) " .
Lubienski était suivi par le général Sokolnicki qui confirmait les premières nouvelles, et apportait au général Frimont l'ordre verbal de dénoncer l'armistice, ainsi
Bignon à Bassano, 6 mai. (A. E. Pologne, 335.) — Narbonne à Poniatowski, 2 mai. (A. E. Autriche, 395.)
(1) Caulaincourt à Serra, 28 avril. (A. E. Saxe, 84.)
(2) Poniatowski au Major Général, 9 mai (A. G. Correspondance, V.)
(3) Bignon à Bassano. Podgorze, 12 mai. (A. E. Pologne, 335.) — Serra à Bassano, Prague, 8 mai. (A. E. Sa.\e, 84.) — Le Roi de Saxe à Poniatowski, 8 mai. (R. A. 925, F. A. 1813; V. Publié par Reboijl, II, 513.)
410 L'iiNTERVElSTION DE L'AUTRICHE
qu'au prince Ponlatowski, celui d'appuyer le corps auxiliaire clans sa marche en avant. Frimont répondait imnfiédialement qu'il n'était que commandant par intérim, qu'il était obli^f^é de s'en référer à Vienne, qu'en outre, sans douter de la véracité de l'ordre, il désirait le recevoir par écrit, et qu'enfin il ne pouvait reprendre l'offensive, puisqu'une partie du corps auxiliaire, étant déjà en Galicie, n'élait plus sous son commandement; en somme u qu'il ne pouvait s'engager à rien, mais ferait ce qu'il pourrait " .
Quant aux Polonais, dés qu'ils avaient reçu l'ordre, ils avaient arrêté leur marche, et s'étaient mis en rapport avec les Autrichiens. A Poniatowski, comme à Sokohiicki, Frimont avait répondu qu'il ne pouvait pas prendre l'offensive, et qu'il était trop tard (l).
Telle était la réponse préparée depuis longtemps, qui expliquait la conduite de l'Autriche, et ses affirmations renouvelées, quand on lui posait la question de la marche en avant. Le corps auxiliaire obéirait certainement aux ordres de l'Empereur, si à ce moment-là il existait encore; or, maintenant qu'il recevait des ordres, l'Autriche se retranchait avec un grand calme, et une grande tranquillité derrière l'impossibilité d'exécuter ces ordres, puisque son corps n'existait plus! La France venait d'être jouée avec une habileté remarquable. Avec de tels adversaires pouvait-elle lutter sur le terrain diplomatique?
Cette déclaration faite, Frimont se pressait de se mettre en mesure de la justifier; il hâtait la dislocation de son corps. Il se préparait à évacuer Cracovie et le rayon malgré la convention, et il faisait savoir à Bignon et aux ministres du gouvernement du Grand-Duché qu'il ne pou-
(1) Poniatowski à Frimont. — Frimont à l'oniatowslii, 10 mai. — Kignon à Hassano, il mai. (A. E. Pologne, 335.) — Le Major Général à Poniatowski, 4 mai. (K. A. 925, F. A. 1813; V. Publié par REBOtjL, II, 512.) — Bignon à INarbonne, 11 mai. (A. E. Autriche, 395.) — Frimont à Belleparde, 14 mai. (K. A. 925, F. A. 1813; V ) Nous ne savons sur quel document Grabowski s'appuie dans ses .Mémoires pour déclarer que l'ordre en question était celui de joindre l'armée française (33).
L'EVACUATION DU GRAND-DUCHE 411
vait plus répondre de leur sûreté à Gracovie, puisqu'il allait évacuer la ville le 1 i ou le 12, et ne laisser derrière lui que peu de troupes, qui devaient se replier au plus tard deux heures après qu'ils en auraient reçu l'ordre (1) .
L'abandon du Duché était donc bien effectit, Poniatowski n'avait plus qu'un parti à prendre : continuer le mouvement commencé, car, pensait-il " s'il eût voulu faire rétroj^rader » ses troupes déjà en retraite, <i à l'instant même les Russes avertis par les Autrichiens seraient entrés dans le rayon, ils auraient écrasé ce qui s'y trouvait, et auraient empêché le retour du reste (2) » .
Mais celte résolution était-elle définitive? Poniatowskl avait-il réellement fait l'impossible? Le II au soir, un nouveau courrier apportait le résultat de la victoire de Lutzen et a l'arrivée sur Dresde» (3), aussitôt il écrivait à Frimont : « Après avoir mûrement réfléchi sur ma position, j'ai trouvé que les événements qui viennent d'avoir lieu en Allemag^ne, ont tellement changée l'état des choses, que je ne puis, sans me rendre coupable, continuer un mouvement qui m'éloigne du théâtre où les opérations vont bientôt se porter, sans avoir tenté encore tout ce qui est en mon pouvoir pour me maintenir à portée des points où les troupes sous mes ordres peuvent être utiles à la cause que je sers. » Aussi arréte-t-il toutes ses troupes dans les emplacements qu'elles occupent ce jour-là, en atten-
(1) Fiiinont à Rignon, 10 mai. (A. E. Pologne, 335.) — Au comte Potocki. (K. A. 925, F. A. 1813; V.) — Frimont avait reçu l'ordre de ne pas congerver les têtes de pont. Cela résulte d'une lettre de Metternieh à Lebzeltern, 29 avril, par laquelle le ministre ordonne à son envoyé tle prévenir de cette mesure le Tzar. (H. H. S. A. 7, Russland, Weisungen fiir Lebzeltern.) Les K. A. possèdent un ordre de l'Empereur à Rellegarde relatif à cet objet daté du 8 mai seulement (K. A.; H. K.. A. 953 ) Cet ordre était renouvelé le 19. (A Frimont, II. H. S. A. Russland, Varia ad mission Stadion.) RocDANOWiïGii (cliap. iv) prétend qu'à ce moment les Russes Hrcnt des difficultés pour admettre la conservation des trois tètes de pont par les Autrichiens et qu'il y eut des entrevues entre Sacken et Frimont.
(2) Rignon à Narbonne, 12 mai. (A. E. Pologne, 335 ) — Poniatowski à Frimont, Il mai. (K. A. 925, F. H. 1813; V.)
(3) Le Major Général à Poniatowski, G mai. (Rkboul, II, 51V.)
dant le retour des courriers qu'il avait envoyés à Vienne, au quartier général, et au Roi de Saxe. Pour éviter tout désordre, il espère « que les Autrichiens lui feront fournir exactement les vivres et le fourrajje nécessaires" . Le soir mén)e Frimont répondait qu'il n'avait pas à intervenir dans le parti pris par les Polonais ; mais que les troupes autrichiennes suivraient les itinéraires précédemment arrêtés : " du reste je ne suis aucunement autorisé de faire fournir des vivres et du fourrage pour le séjour que Votre Altesse compte faire pour attendre le retour de son courrier; et je dois à cet égard lui représenter que je ne puis nullement me rendre responsable des suites fâcheuses qui doivent nécessairement en résulter (l) ».
Sur cette réponse peu satisfaisante PoniatOAvski se remettait en marche, mais très lentement, de manière à pouvoir revenir en arrière s'il en recevait l'ordre; écrivant à Narbonne le 13, il lui demandait de nouveau d'obtenir qu'on lui donnât des vivres et des munitions, et toute liberté de suivre "la direction que l'Empereur jugerait nécessaire de lui prescrire (2) " .
Le lendemain, arrivaient de nouvelles instructions de l'Empereur, qui prescrivaient aux Polonais de " se maintenir à portée de seconder ses opérations " . De nouveau Poniatowski voulait s'arrêter; il projetait de le faire le 19 à Prérau, pourvu qu'on lui en fournit les moyens. Aussitôt il faisait part de ses intentions à Narbonne et à Frimont. Ce dernier déclarait une fois de plus qu'il ne pouvait fournir ni vivres, ni munitions, à moins d'ordres supérieurs (3).
(1) Poniatowski à Frimont, sans date, prohablenient le 12. — Frimont à Poniatowski, 12 mai, 10 h. du soir. — Protestation du 13 sans sijjnature, sans doute de Frimont. (A. E, Pologne, 335. — K. A. 925, F. A. 1813; V. — La première publiée par Reiioul, II, 515, qui lui donne la date du 10.)
(2) Poniatowski à Narbonne, 13 mai. (A. E. Autriche, 395.)
(3) Poniatowski à Narbonne, 14 mai. (A. E. Autriche, 395. Publié par Rebofl, II, 518 ) — Frimont à Poniatowski, 16 mai. — Bignon à Bassano 15 et 16 mai. (A. E Pologne, 335 ) — Bignon à Narbonne 15 mai. (A. E. Autriche 395.) — Poniatowski au Major (Général, 17 mai. (A. G. Correspondauce, 1813; V.)
L'EVACUATIO>' DU GUAND-DUCHE 413
Quelques jours plus tard, un courrier du quartier général prévenait Poniatowski que les intentions de lEmpereur étaient que les Polonais se dirigeassent sur Dresde (i par le chemin le plus court " à moins que, sur les nouvelles des victoires, ils ne se fussent décidés à rentrer à Cracovie (1). Le même jour les Polonais apprenaient que les Russes, qui occupaient Cracovie, venaient de l'évacuer pour faire filer en Silésie leurs troupes d'occupation. Dans ces conditions, le prince envisageait la possibilité de rentrer à Cracovie; malheureusement il n'avait ni vivres, ni munitions, et il lui répugnait de se les procurer les armes à la main (2); et puis il fallait être autorisé à refaire en sens inverse la route déjà parcourue. Bignon et Poniatowski écrivaient aussitôt à Narbonne, à Bassano pour tâcher de faire revenir l'Autriche sur ses décisions.
En même temps que ces nouvelles, Poniatowski recevait une lettre de Narbonne, lui annonçant qu'après de nombreuses négociations, il avait obtenu que, quel que fût le lieu où les ordres de l'Empereur atteindraient les Polonais, on "leur ouvrirait la route pour les exécuter i> , et qu'ils ne seraient pas désarmés . En exposant à Bassano les détails de cette négociation, Narbonne avouait, qu'il avait été obligé « de regarder simplement l'alliance comme rompue, II et qu'il s'était borné u à considérer les Polonais comme des alliés de Sa Majesté, traversant un pays ami » . Les Autrichiens avaient pourtant exigé que la marche des Polonais se fît par la rive gauche de l'Elbe, de manière à ne pas troubler la concentration de l'armée de Bohême (3).
Poniatowski recevait éffalement un avis des autorités
(1) Le Major Général à Poniatowski, 14- mai. (A. E. Autriche, 395, publié par Rebocl, II, 518.)
(2) Bignon à Narbonne, 19 mai. (A. E. Autriche, 335). — Bignon à Bassano. Teschen, 19 mai. (A. E. Pologne, 335.) — Poniatowski au Major Gênerai, 19 mai. (A. G. Correspondance, 1813; V.) — A Narbonne, ibid. {Ibid. et A. E. Autriche, 395.)
(3) Narbonne à Poniatowski, 16 mai. — Metternich à Narbonne, 16 mai. — Narbonne à Bassano, 17 et 19 mai. — Narbonne à Caulaincourt, 19 mai. (A. E Autriche, 395. La première publiée par Reboul, II, 256.)
autrichiennes lui notifiant qu'il ne serait accordé aucun moyen de subsistance à ses troupes, pendant les haltes qu'elles feraient pour attendre des ordres.
Cependant, malgré cet avis, Poniatowski restait dans sa position jusqu'à ce qu'il eut reçu une lettre de Narbonnc le prévenant qu'à Vienne on ne ferait plus de nouvelles concessions. Le 25, le prince reprenait donc sa marche (IJ .
Ainsi s'était effectuée l'évacuation du Duché. Poniatowski avait déployé toute l'énergie dont il avait été capable pour quitter le plus tard possible son malheureux pays; il avait épuisé tous les moyens à sa portée. A 1 àpreté qu'il avait mise à disputer le terrain pied à pied, on aurait dit qu'il avait le pressentiment que le dernier g^énéral polonais emmenait avec lui la dernière armée polonaise.
En immobilisant aussi longtemps qu'il l'avait fait le corps de Sacken sur le territoire du Grand-Duché, Poniatowski avait compris le rôle que l'Empereur voulait lui faire jouer : il avait su le remplir. Le corps polonais avait bien mérité de sa patrie et de la confiance de la France.
(d) Bignon à Bassano. Tcschen, 21 et 24 mai. (A. E. Pologne, 335.) — Narbonne à Hignon, 2J et 22 mai. — A Hassano, 22 mai. — Poniatowski à Narhonne, 22, 25 et 27 mai — Archiduc Ferdinand à Poniatowski. Briinn, 19 mai. — Hohenlohe à Poniatowski, 20 mai. (A. E. Autriche, 395.) — Poniatowski au Major Général, 24 mai. (A. G. Correspondance, 1813; V.) — Le 14 mai le conseil aulique de guerre donnait l'ordre à Frimont de supposer à tout arrêt des Polonais (M. H. S. A. 490, Kriegs Acten, Berichte von Schwarzenbcrg, 1813), et le lendemain, Mctternich faisait prévenir les Busses de renforcer leurs postes sur la Vistule. (IL H. S. A. 7, Bussland, Weisungen an Baum, 1813.) Mais ceux-ci avaient déjà évacué Cracovie ; Sacken, ayant reçu l'ordre de rejoindre l'armée principale, n'y avait laissé que quelques centaines de cosaques. (Friinont à Bellcgarde, 13 mai, K A. 925, F. A. 1813; V.)