LETTRE DU GÉNÉRAL ROBLES A M. DE SAUGNY
Gnanajuato, 12 novembre 1861.
c Mon estimé ami, » J'ai eu du plaisir à recevoir votre estimable lettre du 3 octobre^ bien que j'aie eu en même temps une impression Irès-désagréable, en ayant connais*
1J6 L'lNTEt\VBNTION FRANÇAISE
sance du grand nombre de personnes qui vous doivent la vie et la liberté» ou celles de leurs parents ou de leurs anais , et cela quand vous veniez de me délivrer du danger d'être fusillé traîtreusement C'est avec un sentiment vrai que je manifeste ma conviction, que la moralité de nos concitoyens est arrivée à un état lamentable. Ils ne sont plus que soui l'influence de la terreur et de l'avarice ; je tous le dis avec franchise ^ persuadé que voua désirez^ comme moi, améliorer Tétat du pays sur lequel vous pouvez influer grandement. Seulement, il est nécessaire qo*il ait un gouvernement, mais pas tel que celui qui s'est intitulé ainsi jusqu'à présent. J'ai eu des nouvelles de l'attaque brutale de Porfirio contre vous, laquelle m'a rempli de honte et d*indignation. Il me paraît impossible que même Juarez et sa clique aient toléré cela, et je désire ardemment avoir des nouvelles des conséquences de cet acte vil^ et des mesures qui ont été adoptées par le corps diplomatique. J'ai cessé de vous écrire pendant quelque temps ; je n'osais pas vous exprimer mon découragement; et que ma seule espérance consistait en ce que les gouvernements d'Europe arriveraient a adopter les seules mesures qui pussent
AU MEXIQOE. 117
sauver les intérêts de leors sujets et ceux do pays même. Les dernières nouYelies que j*ai reçues de quelques-uns de nos amis de la ville de la Havane, et d'Almonte^ m'ont rradu Tespérance. Bien que je sois £àché de n'avoir pas reçu de nouvelles directes de vous, j'avais la persuasion qu'il n'y avait rien ou peu de chose à attendre de M. Doblado. Il espérait et il attendait tout de la destruction mutuelle de Juarez et de Marquez, il croyait peut-être^ qu'après le triomphe de l'un et de l'autre, il serait appelé légalement au pouvoir, et c[ue tous le recevraient comme un sauveur. D'après les nouvelles que je reçois de ses amis, il s'est décidé à se mettre immédiatement en scène. Quand il croyait que les Espagnols pourraient venir seuls^ il était pour la résistance énei^ique ; mais depuis qu'il a appris que les trois puissances agissent d'accord^ il s'est décidé à se mettre à la tdte du gouvernement et de l'armée pour traiter avec les aUiés. A ce qu'il paraît, il espère un bon résultat des négociations et conclure une convention pacifique à des conditions favorables; il croit que les gouvernements européens s'engageraient à soutenir sa candidature, s'il convenait d'accomplir fidèlement les traités et d'acquitter
118 L'INTERVKNTION FRANÇAISE
les réclamations pendantes dans on terme donné. Vous connaissez les probabilités du succès mieux que moi y et f incline à croire que les natiom de rEurope, s'étant décidées à intervenir dans les affaires mexicaines j elles sont convenxAes auparavant de V ordre du gouvernement qui doit être établi ici. Doblado est appuyé dans ses espérances d'un arrangement amical avec lui, par le vice-consul anglais en cette ville; on dit aussi qu'il est assuré de Tappui de M. Corwin, et que ni l'Angleterre ni les États-Unis n'accepteront une autre espèce de gouvernement qu'un très-libéral. Gomme vous pouvez bien le supposer, le vice-consul ici n'a que les vues de sir Charles (Wyke), Doblado espère monter au pouvoir; mais, si ce n'est pas possible, il fera usage de la force. Il tache de concentrer à Queretaro cinq
ou six mille hommes, et cherche à se procurer un emprunt d'un demi-million ; ces troupes sont telles que je n'en envierais pas le commandement. Mais il est besoin de peu de chose pour battre Juarez. Le plan de Doblado a un grand avantage : c'est la protection inévitable des étrangers^ lors même qu^ils croient qu'il les protège toujours volontairement, tf Je n'ai été recherché ni consulté en rien, et je
me tiens soigneusement éloigné de tout compromis . J'ai à rester ici encore quelques jours jusqu'à l'arrivée d'une personne que Ton attend ici de la frontière. Je considère^ comme étant de la plus grande importance, que ces gens soient bien instruits du véritable état des choses, et qu'ils établissent un système uniforme d'opérations ; immédiatement après, je m'approcherai de la capitale. »
Et encore M. de Saligny a-t-il dit, au sujet de cette lettre, que le général dut être fort réservé, à cause du danger qu'il y avait à correspondre.
Le voilà donc ce citoyen qui, pour nous servir des paroles de M. Billault, le 26 juin 1862, « allait apporter à la manifestation de la volonté nationale son concours loyal et généreux!... >
Désormais, nul doute ne peut subsister sur le principe de cette intervention. La France et l'Espagne avaient été séduites depuis longtemps par les réfugiés mexicains Guttierez de Estrada, Miranda, Hidalgo et autres.
Toutes deux avaient, eu la pensée de renverser le ' gouvernement de Juarez, et d'établir une monarchie au Mexique :
La première y au bénéfice de Maximilien d*Autricheu
La seconde^ au bénéfice d'un prince de Bourbon.
On peut même voir^ d'après les récits que nous ayons faits, que TEspagne entraîna tout d'abord la France.
Plus tard, des intérêts puissants de toutes sortes surgirent de cette question ; TEspagne^ se voyant dépassée, se dégagea.
Quant à TAngleterre^ tout lui était indiflférent, hors le payement de ses créances. Elle assistait impassible au steeple-chase monarchique de ses deux alliées^ sans y prendre part et sans se préoccuper du résultat. Monarchie ou république^ peu lui importait, pourvu qu'elle fût payée.
C'est, à cette condition seule, qu'elle consentit à signer la convention de Londres avec la France et l'Espagne.
La conférence du 9 avril brisa le dernier anneau de la chaîne qui unissait les trois puissances européennes, et le gouvernement français se trouvait dès lors, seul, en présence de la question mexicaine!