ORDRE GÉNÉRAL
Le général commandant en chef porte à la connaissance de l'armée la proclamation suivante, qu*il adresse au peuple mexicain :
a Mexicains^
« A la lecture de la proclamation^ qu'à msm arrivée dans votre pays, je vous ai adressée, vous n'avexpaspu vous tromper^ et vous avez reconnu la maio de TEmpereur; lui seul possède le secret de dire tout et de si belles choses, en un style aussi' noble que net.
1. Revue contemporaine y 15 jaillet 1867. Expédition do Mexique, par M. le comte de Kératry.
AU MBXIQUE. / 175
« Mais aujourd'hui que j'ai vu /assez de votre pays pour vous dire mes impressions, laissez-moi TOUS les exposer brièvement et avec la simple franchise d'un soldat, qui, je vous le répète, et quoi que puissent vous dire des écrivains de mauvaise foi, ne vient pas faire la guerre au peuple mexicain, mais à un gouvernement dont la triste situation de f otre pays prouve à 1 évidence l'incapacité à &ire le bi^i.
« Que voit-on en effet dans vos villes ? Des bâti* ments en ruine, des rues impraticables, des eaux croupissantes et viciant Tair. Que sont vos routes? Des fondrières, des marécages où chevaux et voitures ne peuvent passer sans danger. Qu'est-^ce que votre administration? Le vol organisé. Ceux qui sont chargés par leurs fonctions de faire rendre justice à leurs concitoyens, sont parfois les premiers à les molester dans leurs personnes et dans leurs biens. Les préposés à la rentrée des impôts ne remplissent le plus souvent les caisses de l'État, qu'après avoir rempli leurs poches.
« L'agriculture peut-elle être encouragée, lorsque le cultivateur est à peu près certain de se voir enlever le fruit de son travail? Le commerce, les
artS; peuvenUils fleurir^ quand^ de toutes paru, et depuis longues années, retentissent les cris de guerre?
«r N'avez-Tous donc recouvré votre liberté, après tant de sang répandu pour un si noble but^ que pour en faire un si déplorable usage? et n'est-il plos dans ce pays favorisé du ciel sous tant de rapports^ de véritables patriotes comprenant que cette nchk nation est exploitée depuis trop longtemps par quelques ambitieux, qui dépensent dans des lattes fratricides toutes les forces vives du Mexique? Oui, je vous le dis avec douleur et avec tous ceux qui voient la triste situation de votre pays, vous coures à votre perte, et vous n'avez plus qu'un pas à faire pour tomber dans un abîme qui engloutira votre indépendance^ et vous replongera dans la barbarie, à vous ne faites un pas en arrière; faites-le done^ ce pas^ quand la Providence vous en offre une ooeasion peut-être unique.
« La France vous envoie une armée, médèle d'ordre et de discipline, quoiqu'ait osé écriie le contraire une presse calomniatrice^ et vient voos aider à vous constituer en une nation riche^ puissante, libre de cette vraie liberté qui ne marche pas
sans Tordre, en une nation que toutes les autres puissent reconnaître comme civilisée. Cette armée vous aidera à constituer un gouvernement honnête, probe^ qui n'emploiera que des agejits honnêtes et probes comme lui ; alors les finances de TÉtat seront le bien de tous et non de quelques-uns ; elles ser* vironti au lieu d'enrichir quelques ambitieux, à payer une. armée régulière^ capable de maintenir Tordre dans le pays et de protéger^ au lieu de détruire, la fortune privée. Gomme en Europe, afin de faciliter les réclamations commerciales qui font la prospérité des peuples, elles serviront à réparer vos routes, vos ports, vos monuments, entretenir vos villes mal éclairées, mal pavées.
a Tout cela ne vaut-il pas la peine d y réfléchir? Que tous les Mexicains, à quelque parti qu*iis appartiennent, se donnent la main pour oublier de vieux ressentiments et travailler en commun à la grandeur de leur patrie.
« C'est à Tombre du drapeau français qu'ils peu- Vent obtenir ce résultat, car ils se souviendront de ces belles paroles de TEmpereur : Partout où flotte le drapeau, il représente la cause des peuples et de la civilisation.
« Au grand quartier général, à Orizaba, le 3 novembre 1862.
« Le général commandant en chef, « Signé : Foret, m
C'était une nouvelle manière assez plaisante d'envisager la question de Tintervention au Mexique !
Pendant ce temps^ le général Forey expédiait la brigade du général de Bertier à Jalapa.
Nous sommes déjà en décembre. Toutes les troupes sont en mouvement et massées à Orizaba et à Jalapa. Le général Bazaine est resté à Vera-Cnu, avec le 3^ zouaves^ pour aller rejoindre bientôt le général de Bertier.
On parvenait difficilement à avoir des provisions à Orizaba. Tout venait de Tétranger, arrivait à Yera- Cruz plus ou moins avarié^ et occasionnait de lourdes dépenses pour être tr&îné jusqu'au quartier général.
A Jalapa^ le général de Bertier ne pouvait rien se procurer non plus. 11 fallait monter sur les plateaux, là se trouvaient de riches et grandes haciendas bien approvisionnées de toutes choses.
Mais le souvenir du 5 mai rendait le commandant en chef fort prudent. On ne bougeait pas
Pendant ce temps passé par les Français dans Timmobilité , les Mexicains actiraient les défenses de Puebla^ et le général la Llave^ à quelques lieues du général de Bertier, enlerait les lourds canons qui garnissaient le fort de Perote et les transportait à Puebla avec des munitions en nombre considérable. Ce fut dans le mois de janvier seulement que les généraux Bazaine et Douay apparurent sur les plateaux et purent, sans être inquiétés, entreprendre des opérations tardives, il est vrai, mais qui ne furent pas cependant sans donner les meilleurs résultats.
Au milieu de tous ces préparatifs de guerre, M. de Saligny tonnait toujours contre le gouvernement de Juarez, et, d'Orizaba, il annonçait par chaque courrier de nouveaux méfaits commis dans la capitale..
Des propos assez malveillants sur le ministre de France avaient circulé publiquement au quartier général français. Un conflit assez grave éclata même entre lui et le directeur des affaires politiques du général Forey.
Dans une revue passée à TAlameda par le commandant en chef, celui-ci avait cru devoir engager les ofiBciers français à ne pas sabstenir de fréquenter les salons du ministre de France. Cette abstcn-
tion des officiers ne doit-elle pas être considérée comme une protestation déguisée faite par eux contre Tinterveution, dans la personne de celui qui Tavait réclamée comme juste et indispensable?
Le 1 7 février 1 862^ le général en chef se décida à sortir de Tinactioni et annonça sa détermination à ses soldats :
« Voilà bientôt neuf mois qu'un petit nombre d'entre vous, marchant avec une aveugle confiance sur Mexico, a rencontré devant Puebla un obstacle que vous n*aviez pas les moyens matériels de renverser.
a Vous dûtes alors différer
jusqu'à ce que vous eussiez reçu
tout ce qui vous manquait pour cela. Mais il a fallu du temps parce que la France est loin
M Soldats !
a Marchez à la victoire que Dieu vous donnera^ parce que jamais cause n'a été plus juste que la vôtre. Foret. »
Enfm^ après beaucoup de marches et d'arrêts, le
général en chef finit par être installé^ le 18 mars, sur le Cerro San Juan, devant les murs de Puebla.
L'investissement de la place fut fait immédiatement.
Le 23, la tranchée fut ouverte et les travaux d'approche furent pratiqués du côté du Cerro San Juan, vers l'ouvrage appelé le Pénitencier.
Le 29, à cinq heures du soir, les colonnes d-attaque, sous les ordres du général Bazaine, s'emparèrent de celte position; mais elles durent s'arrê- \ ter là.
A partir de ce moment, on se livra à une guerre de rue. On était obligé de prendre presque maison par maison. C'était une lutte difficile, très-avantageuse pour les troupes mexicaines. Les troupes françaises avançaient lentement , difficilement, et toujours au prix de pertes sensibles.
Après deux insuccès assez sérieux, le général crut devoir suspendre ses attaques; puis, le 15 avril, il les reprenait, et, pour Tannoncer à ses troupes, il leur disait :
a Vos pères ont eu jadis des guerres semblables à celles-ci à faire en Espagne, où la nation entière,
182 l/lNTERVhNTION FRANÇAIS!-:
soutenue par un noble enthousiasme puisé dans
Tamour de la patrie et de Tindépendance^ soutenait if ^
Tarmée.»
Puis^ pour les encourager, il terminait par ce» mots :
(c L'énergie des soldats mexicains est toute factice, et prend souvent sa source dans des liqueurs alcooliques.
a Foret. »
Le général en chef oubliait qu'en amoindrissant son ennemi, on amoindrit la victoire!
On arriva ainsi jusque dans les premiers jours de mai. La ville manquait d'approvisionnements.
Le général Ortega avait cependant réussi, une nuit, à faire sortir deux mille chevaux à travers les lignes françaises.
Il avait demande des secours à Mexico, et Comonfort s'était avancé jusqu'à San Lorenzo, où il se fortifiait, en vue du quartier général français.
Le 6^ les troupes de Gornoofort tiraillèrent avec celles de Marquez. Le général juariste espérait attirer les Français de ce côté^ et^ protégé par une sortie de la place^ il comptait y faire pénétrer un convoi de ravitaillement.
Le ly le général Forey, après bien des hésitations, décida que le général Bazaine irait déloger Comonfort.
Dans la nuit^ le général partit avec quatre bataillons^ toute la cavalerie et de l'artillerie.
Il arrivait au point du jour sur la hauteur de San Lorenzo^ surprenait Tennemi, s emparait de l'ouvrage et mettait l'armée de Comonfort en pleine déroute.
Cette journée, qui fait le plus grand honneur au général Bazaine, décida de la capitulation de la ville.
A peine de retour, le général hâta une attaque sur Totimehuacan. L'ennemi voulut faire une sor> tie; elle fut repoussée, et, le 18 mai, après cinquante-cinq jours de siège, la ville de Puebla capitulait sans conditions.
Le commandant en chef félicitait Tarmée de ce succès par un ordre du jour, en date du 4 juin :
184 L'INTKRVENTION FRANÇAISE
a Mais on n'a rien fait^ leur disait-il, quand il reste quelque chose à faire... En avant donc, soldats; marchons sur la capitale!... »
Malgré cette fougue apparente, peu s'en fallut quHl ne s'installât a Puebla^ comme il Tavait fait déjà à Orizaba, et qu'il ne donnât ainsi le temps aui Mexicains de se préparer à une résistance énei^que, à Mexico.
On prétend qu'il céda aux instances des généraoi de division pour se décider à opérer sans retard contre la capitale.
Il envoya donc en avant la division Bazaine, qui le précéda de quelques jours à Mexico.
A l'approche des troupes françaises^ quand elles étaient seulement à quelques lieues de la capitale, Juarez se retira avec son gouvernement en emportaat les archives, confiant la garde de la ville aux étrangers eux-mêmes , qui s'étaient organisés en milice.
Aucun trouble n'avait eu lieu, et Juarez cédût devant la force, sans rencontrer sur son passage la moindre démonstration hostile.
C'était le dernier démenti donné aux émigrés et à M. de Saligny,
A l'annonce de la prise de possession de la ville par le général Bazaine, le général en chef hâta sa marche et^ du quartier général de BUena Vista, à deux étapes de Mexico, le 8 juin, il adressait Tordre suivant à Tarmée :
a Nos aigles victorieuses vont donc entrer dans cette capitale de l'ancien empire de Montezuma et de Gualimozin. Mais, au lieu de détruire comme Femand Cortez^ vous allez édifier; au lieu de réduire un peuple à Tesclavage, vous allez Ten déli* vrer.
« Vous ne venez pas du fond de Tancien monde^ attirés par Tappât de l'or, subjuguer ce peuple inoffensif. Vous tenez^ envoyés par votre Em})ereur, sous l'empire d'une noble et grande pensée, larra* cher aux horreurs de la guerre civile, et vous offrez à l'univers entier ce spectacle singulier d'une armée étrangère, appelée par toute la nation pour la délivrer de la tyrannie de ses propres enflants dénaturés.
« FOBET M
i86 L'INTERVENTION FRANÇAISE
Cette nation entière opprimée par ses propres en f ants dénaturés^ c'est navrant ! I !
L'entrée triomphale du général en chef eut lien le 10 juin.
Cet enthousiasme que le général Forey rencontra sur son passage^ à son arrivée à Mexico, était celui que tous les chefs mexicains vainqueurs trouvaient à leur entrée dans la capitale.
De combien d'enthousiasmes, semblables à celui du 10 juin, les habitants de Mexico avaient été témoins, depuis cinquante ans que la lutte existait entre les divers partis !
La première pensée du général en chef et de M. de Saligny fut de se conformer aux ordres de Temperour Napoléon.
Il importait de former immédiatement un gouvernement national et d'en appeler à la*tiation entière, pour arriver ainsi à l'établissement d'une monarchie.
Tout cela ne manquait pas que de présenter bien des diflicultés dans Texécution.
D'autres que MM. de Saligny et Almonte eussent ôto omharrassés.
Il u'on fut rien de leur nart.
Il fallait surtout paraître ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures, pour pouvoir affirmer, avec une certaine vraisemblance, qu'on avait obtenu Texpression vraie et libre du pays.
Par décret du 1 6 juin, du général en chef, une junte supérieure de trente-cinq membres fut con* stituée.
Elle était chargée de nommer les membres du pouvoir exécutif.
Elle devait^ en outre, appeler deux cent quinze notables^ qui, réunis à eux en assemblée générale, seraient invités à faire connaître les vœux de la nation.
Voici quelle était la composition de ce haut con* seil :
José Ignacio Pavoz^ président de la cour suprême sous la dictature de Santa^Anna; Manuel Diaz de Bonilla^ ministre des affaires étrangères sous Santa- Anna ; José Basilio Arrillaga, prêtre de Tordre des jésuites; Teodosio Lares, ministre de la justice sous Santa- Anna; Francisco Xavier Mi randa, prêtre, ministre de la justice sous Miramon; Ignacio Aguilar y Marocho, ministre de la justice sous Santa-Anna;
José Saliano^ prêtre; Joaquin Velasquez de [jeon, ministre des finances sous Santa-Auna; Antonio Fernandez Monjardin, ministre de la justice sous Santa-Anna; Ignacio Mora y Yiliamil, général, directeur du génie sous Santa-Anna; Ignacio Sepulveda, juge à Mexico sous Santa-Anna; José Maria Andrade; Agapito de Muôoz y Muôoz; José lidefonso Amable; Girardo Garcia Rogas; Joaquin de Castillo y Lauzas^ ministre sous Santa-Anna et sous Miramon ; Mariano Dominguez^ juge de la Cour suprême sous Santa-Anna; José Guadalupe Arriola, prêtre; Teofilo Marin, ministre de la justice sous Miramon; le général Adrien Woll, Français, gouverneur de TÉtat de Tamaulipas sous Santa-Anna, et de Guadalajara sous Miramon ; Fernando Mangino, chargé d'affaires du Mexique, en France, sous Santa-Anna; José Miguel Arroyo» directeur au département des affaires étrangères sous Santa-Anna et sous Miramon ; Miguel Cervantes, général et marquis de Salvatierra, du temps des Espagnols; Crispiano del Castelio, ministre sous Santa-Anna et sous Miramon ; Alezandro Arango y Escandon , l'un des principaux partisans de Miramon; Juan Hierro Maldonado, ministre des finances sous Miramon ; Ma-
nuel Miranda, négociant espagnol ; José Lopez Orligosa ; Manuel Jimenez ; Gayetano Montego; Santiago BlancOy général, ministre de la guerre sous Santa- Anna; Pablo Yergara, membre de la Cour suprême sous Santa-Anna et sous Miramon; Manuel Tejada, surintendant des propriétés de TÉglise; Urbano Tovar^ secrétaire du Trésor sous Miramon; Antonio Moran^ directeur au département de la justice sous Miramon.
Un seul parti étail exclusivement représenté dans celte assemblée. C'était le parti théocratique conservateur , celui qui avait appelé Tintervention ; celui qui aspirait à faire recouvrer au clergé mexicain ses anciens privilèges perdus.
Ce mode d'agir était contraire aux prescriptions faites par l'Empereur au général Forey, dans la lettre qu'il lui avait écrite.
Mais M. de Saligny et le général passèrent outre.
Dès la première séance, le 22 juin, l'empire fut voté^ à une majorité de deux cent treize voix sur deux cent quinze.
L'archiduc Maximilien fut le candidat désigné, et, en cas de refus, les notables s'en rapportaient à 1 empereur Napoléon pour le choix d*un prince!
Un membre de cette assemblée nous a donné le curieux détail suivant :
On voulut d'abord voter lannexion à la France; puis; la chose ayant été repoussée par quelques membres^ il fut proposé d'offrir la couronne au prince impérial, et ensuite au prince Napoléon. Ce n'est, qu'après discussion de toutes ces propositions absurdes, que les votes se portèrent sur' l'archiduc d'Autriche.
Pendant que M. de Saligny prenait en main les affaires politiques, le général en chef n'oubliait pas la question militaire^ et^ au plus vite, il décrétait militairement comme il suit :