‹ L'intolerance de Fénelon; études historiques d'après des documents pour le plupart inéditsChapitre 19 sur 25 · TENTATIVES DE FUSION · texte numérisé non relu

TENTATIVES DE FUSION

tenta de réaliser avec 4'aide de Mélanchthon, que la persécution dirigée contre ses coreligionnaires français empêcha seule de se rendre à la cour, où le roi l'avait mandé à plusieurs reprises.

Quand le. schisme rat irrévocablement consommé, l'astucieuse et hypocrite Catherine de Médicis, qui faisait fi de tous les principes, s'imagina qu'elle pouvait rétablir l'unité en arrachant aux protestants et aux catholiques des concessions mutuelles ; c'est dans ce but qu'elle appela les théologiens des deux partis au Colloque de Poissy, qui ne servit qu'à manifester l'irréconciliabilité de Rome et de Genève.

Malgré ce résultat négatif, l'idée de la réunion persista jusqu'au dix -huitième siècle, grâce au funeste préjugé qui repoussait comme un mal et un désordre la pluralité des religions. On était alors à mille lieues de penser que l'unique moyen de pacifier les esprits, consistait à séparer l'Eglise de l'Etat et à proclamer la pleine et entière liberté des cultes, en exigeant avec fermeté leur soumission au droit commun.

A peine l'Edit de Nantes fut-il signé, que différents projets de fusion virent le jour. En 1607 parut sous ce titre : La vraie procédure pour terminer le différend de religion, celui du jésuite Gontier, qui n'avait rien de sérieux puisqu'il n'ouvrait aux protestants que la voie de l'abjuration. Un conseiller catholique de la cour, Ribier", fit imprimer sur le même sujet un Discours au roy, « rempli, selon l'Estoile, de beaucoup de belles autorités et raisons,» et plus sincère que le livre du jésuite controversiste. Les plus ardents promoteurs du projet d'union étaient trois protestants animés des in-

tentions les plus droites et à qui Ton ne peut reprocher qu'un peu de naïveté : Jean Hotman, conseiller du roi, fils du célèbre jurisconsulte auteur de la Franco- Gallia, Louis Turquet de Mayerne, ancien de l'église de Lyon, et l'un des fils de Charles Perrot, professeur de théologie à Genève, à qui son père avait inculqué le vif désir de la « réconciliation des deux Eglises » qu'il partageait avec son illustre ami Pierre de FEs toile.

« Hotman, qui venait de voir en Angleterre une réforme beaucoup moine radicale que celle de Calvin, agissait auprès du roi, des cardinaux, des savants, et cherchait les livres nécessaires pour faire une enquête sérieuse sur l'état de l'Eglise durant les premiers siècles, oubliant, dit l'Estoile, « qu'il y a de part et d'autre « des esprits intempérés, opiniâtres et ambitieux, ban- « dés directement contre ce saint œuvre qui est en la « main de Dieu. >» Il fit réimprimer le petit livre de Méanchthon, De paee Ecclesiae, au grand scandale des pasteurs de Charenton, qui non- seulement interdirent a lecture de l'ouvrage, mais dirent qu'il fallait le brûler. — Partant du môme principe d'autorité* les deux Eglises devaient nécessairement employer les mômes moyens pour réprimer les hérésies.

« De son côté, Turquet, auteur d'une histoire d'Espagne et de la Monarchie aristo-démocratique , publia un Advis sur le Synode national que le roy vouldroit convoquer (1608), «advis saint et chrétien, dit l'Es toile, « procédant d'un cœur vraiment franc, ami de la vérité a tel qu'est son auteur; mais lequel toutefois, à mon ju- « gement..., sera malaisément reçu; et ores qu'il fût « avoué d'un côté, sera infailliblement rejeté de l'autre»

« qui y prétend trop d'intérest pour consentir à telles « propositions. »

« On ne parlait par la ville que de l'accord des deux religions, dit d'Aubigné, dans le récit d'un entretien qu'il eut sur ce sujet à Paris, en 1607, avec du Moulin, Durand, Charnier et quelques autres pasteurs.

« Le roi hii*même ne manquait pas une occasion de rappeler le grand projet, avec un enthousiasme qui donnait fort à penser aux gens prudents, « II me dit « (12 mars 1608), raconte Charnier , qu'il voudrait avoir « perdu un bras et pouvoir réunir tous ses sujets en « même croyance... »

« Henri IV, si peu fidèle à ses propres croyances, ne pouvait s'intéresser à celles de ses sujets. S'il pensait que l'unité de croyance fût de tiature à fortifier l'unité politique du royaume, il n'était pas assez simple pour s'imaginer qu'il mettrait jamais d'accord du Moulin et Gotton, Charnier et du Perron, etc. Il faut donc supposer quelque dessein politique chez le Béarnais, qui aimait trop « les voies de renard. » Or, s'il pouvait compromettre et déshonorer le protestantisme tout entier, en lui tendant un piège comme celui oit était tombé Duplessi$*Mornay, à Fontainebleau, ne réussissait-il pas du même coup à abattre l'orgueil huguenot dont il était excédé, à le punir de tous les ennuis qu'il lui avait causés en insérant dans la confession de foi que le pape était l'antichrist, et à gagner définitivement les bonnes grâces du saint-père qui le tenait toujours à distance ?...

. « Sauf les évéques de cour, tout le clergé catholique désapprouvait énergiquement les tentatives d'union ; le

père Gotton, naturellement peu ami des lumières, n'aimait pas qu'on agitât toutes ces questions, dans lesquelles le peuple pouvait finir par' voir clair, et il travaillait de tout son pouvoir à les étouffer. La Sorbonne imitait son exemple. Un M. de Joviac, gouverneur de Roch'emore, ayant composé un livre {V Heureuse conversion des huguenots, 1608) dans lequel il faisait figurer la messe en français, MM. les docteurs mirent aussitôt l'ouvrage à l'index ; tandis qu'ils avaient approuvé la brochure publiée en 1607, par Ambroise, maître des requêtes, sous ce titre : De l'impossibilité et impertinence du conçue. Ce fut d'Aubigné qui contribua le plus à faire avorter la royale et ténébreuse entreprise, en allant proposer carrément à du Perron de remettre l'Eglise en l'état où elle se trouvait à la fin du quatrième siècle. Le roi en fut si irrité qu'il dit à Sully qu'il fallait mettre à la Bastille ce brouillon, à qui Ton trouverait bien de quoi faire son procès (1). »

Richelieu reprit le projet du Béarnais et crut l'améliorer en l'appuyant sur la corruption et la vénalité ; il échoua à son tour.

Aux approches de la Révocation , à l'imitation de François de Sales e(f de l'évêque de Belley, Camus, auteur de L Avoisinement des protestants vers V Eglise romaine, les convertisseurs éprouvèrent le besoin de dissimuler, d'amoindrir les différences des deux cultes. Bossuet lui - même protestantisa son catholicisme. Son Exposition de la doctrine de V Eglise catholique,

(i) BuUetin de VHUtoire du Protettanlisme fronçait , *• série, II, ISO €t gnW.

composée pour convertir Turenne et achevée d'imprimer le 1 er décembre 1671, est, bien qu'il s'en défendît, l'œuvre d'un « homme qui adoucissait les sentiments de sa religion, et qui cherchait des tempéraments propres à contenter tout le monde » (8 e édit,, Paris chez Cramoisy 1686, in-16, p, 7). Madame de Sévigné l'a bien jugé dans sa lettre à Madame de Grignan du 13 septembre 1671 : « On dit que M. de Gondom a fait un livre qui dit que, pourvu qu'on croie les mystères, c'est assez, et improuve toutes nos chicanes sur le Saint-Sacrement, qui ne font que des hérésies. On dit qu'il n'y a rien de plus beau. » — Gela était si beau, en effet, que Bossuet dut supprimer la première édition, et que-, malgré les corrections qu'il y fit, il n'obtint l'approbation du pape qu'au bout de six années d'intrigues. Ge livre, qui fut vivement coihbattu par La Bastide, David Noguier, de Brueis, Jurieu, etc., .avait circulé quatre ans manuscrit et inquiété les Eglises réformées.

JEn même temps qu'on leur promettait la suppression du purgatoire, de la prière pour les morts, de l'invocation des saints, etc., on travaillait à gagner sous main les pasteurs disposés à l'apostasie moyennant finances comme La Pare, Arbussi, de Versé, d'Allemagne, etc., qui pressaient leurs coreligionnaires. ~de suivre leur exemple. La Roche-Eli, gentilhomme, des environs de la Rochelle , qui travaillait avec zèle à cette réunion, n'ayant pas réussi, finit par passer au catholicisme. Du reste, en les supposant sincères dans, leurs avances, les prélats étaient incapables de tenir les promesses qu'ils faisaient aux protestants; Rome ne l'eût jamais permis. L'archevêque de Paris, qui essaya de supprimer quel"

ques-unes des fêles chômées , ne réussit qu'à susciter des émeutes.

La Réunion du Christianisme ou ta manière de rejoindre tous les chrétiens sous une seule confession de foy, Saumur 1670, livre inspiré par un sentiment de tolérance à peu près universelle, eut le tort de paraître juste au moment où les menées de la cour faisaient journellement craindre aux synodes quelque nouvelle défection, aussi souleva-t-il une violente tempête. Kauteur, d'Huisseau, pasteur à Saumur, en fut destitué, et réfuté par La Bastide et Jurieu.

En 1677, Dize, ex-professeur de l'académie protestante de Die, destitué pour affaires d'argent, publia sous le voile de l'anonyme des Prépositions et moyens pour parvenir à la réunion des deux religions en France, Paris, in-4°. Cette fois ce fût Bossuet qui jugea l'ouvrage dangereux, et le fit supprimer avec tant de soin qu'il est devenu fort rare.

En 1669, l'avocat Vigier, qui négociait sa conversion par l'entremise de Fléchier, au prix d'une gratification et d'une charge de magistrat, préparait encore un ouvrage sur la réunion des deux Eglises. L'année suivante, un nouveau projet patronné par l'intendant d'Aguesseau et le janséniste abbé de la Vergne, fut mis en circulation ; il comprenait dix-huit articles, entre autres les suivants : omission du purgatoire, sacrifice de la messe purement commémoratif, réforme des moines et des abus de la confession , permission de lire la Bible, chant des psaumes en langue vulgaire, gratuité de tous les actes du culte. Les jésuites, qui n'avaient pas été consultés, s'opposèrent à cet amoindrissement du càtho-

licisme, sauf à pratiquer ensuite le même système dans une mesure plus restreinte (1). En/1685, ils se mon* traient accommodants sur le purgatoire et l'invocation # des saints; mais, le légat se fâcha, et donna Tordre d'exiger des nouveaux convertis une profession de foi conforme aux décisions du Concile de Trente. 11 fallut obéir, malgré le mécontentement du roi qui voulait faciliter les conversions par tous les moyens imaginables (2).

Cette exigence déroutait les espérances des protestants disposés à capituler avec leur conscience, mais à n'être catholiques que de nom ; rien ne le prouve mieux que cette requête adressée à Louis XIV dans le mois qui suivit la Révocation : « Un grand nombre de chefs de famille, habitons et négocians de la ville de Paris, près d'être abandonnés aux dures extrémités où les livrent les scrupules et les frayeurs de leurs consciences, implorent à genoux les compassions du roy dans un estât si déplorable, à ce qu'agréant leurs très-humbles soumissions aux volontés de S. M. en les incorporant à l'E. C. de son royaume, il lui plaise leur accorder et obtenir les adoucissemens qui s'ensuivent si aisés à la charité de l'Eglise', moyennant lesquels ces familles nombreuses se porteroient avec sincérité à ce que l'on désire d'elles. »

Ces adoucissements implorés en vain de la charité

(1) Voir les Mémoires du forçat Marteilhes, mis aux galères pour cause de religion. * Nous tous dispenserons, lui disait un grand vicaire, de croire la meilleure partie des points qui tous semblent, erreurs, comme 'invocation des saints et de la Vierge, la déférence pour les images, de croire qu'il y a un purgatoire, ni d'avoir la foi pour les indulgences et les pèlerinages. » {Mémoires d'un Protestant y etc. Paris, 1865, in-12.)

(2) Elie Benoit, Histoire de l'E dit de Nantes, V, 487.

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catholique, consistaient dans les sept points que nous avons énumérés p. 277. « Ainsi, dit La France protestante, II, 211, les protestants de Pétris demandaient de rester protestants, ou à peu près ; le gouvernement feignit de croire qu'ils promettaient de se faire catholiques, et M. le marquis de Seignelay fut chargé de leur témoigner toute la satisfaction du roi, et de leur faire signer cet acte d'abjuration : Je crois de ferme foy tout ce que ï B.C. A. et R. croit et professe. Je condamne et rejette très-sincèrement toutes les hérésies et opinions erronées que la même Eglise a condamnées et rejetées. Ainsi Dieu soit à mon ayde et ses saints Evangiles, sur lesquels je jure de vivre et mourir dans la profession de cette mesmefoy.

Plutôt que de céder sur aucun point, l'Eglise préférait se contenter d'une soumission forcée et nécessairement hypocrite. C'est le résultat fatal auquel aboutissent tous les systèmes religieux autoritaires.

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