‹ L'intolerance de Fénelon; études historiques d'après des documents pour le plupart inéditsChapitre 8 sur 25 · APPENDICES · texte numérisé non relu

APPENDICES

LES REtfONtRANCÉS DU CLERGÉ ET LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

(Mémoire lu à' l'assemblée générale de la Société âe l'Histoire du Protestantisme français, en 1865).

Il est inconcevable qu'on ait ofeé et qu'on ose encore Jiier que le clergé catholique du dix-septième siècle ait été l'instigateur ardent , infatigable, acharné, du grand crime de la Révocation. Les preuves de ce fait se trouvent, innombrables * dans un ouvrage en 12 volumes in-f°, publié par ordre même du clergé. Voici le titre du livre accusateur : Recueil des actes, titres et mémoires concernant les affaires du clergé de France, mis en nouvel ordre suivant la délibération de rassemblée générale du clergé du 29 août 1705; Paris, 1716. — Nous nous bornerons à citer les passages les plus remarquables des Remontrances que le clergé; réuni en assemblée générale, adressait régulièrement au roi.

Du temps de Henri IV, les évoques manifestent déjà leur mauvais vouloir envers les protestants, mais ils sont loin de le prendre avec lui sur le même ton qu'avec Louis XIV, tant s'en faut. Le Béarnais tient à son éditde Nantes et n'y veut rien changer; Le clergé se fait petit, humble ; il parle de « la mafn du roi qui punit. » Sous Louis XIII, il parie déjà plus haut, et enfin, sous Louis XIV, il dévoile hardiment son plan d'attaque pour la ruine du protestantisme» Cependant, en

1635 (Remontrance du 14 octobre), Claude d'Angennes, évêque et comte de Noyon, disait déjà au roi qu'entre toutes les calamités, il n'en est pas de plus grande « ni qui ait dû tant avertir et faire connaître l'ire et courroux de Dieu,... que cette liberté de conscience et permission à un chacun de croire ce que bon lui sembleroit sans être inquiété ni recherché. » (Vol. supplém., p. 95.)

La même année (Remontrance du 19 novembre), Nicolas l'Angelier, éyêqùe de Saint-Brieuc, tonnait contre <$ les vieilles et puantes hérésies, » et se réjouissait dans l'espoir que le roi y mettrait bon ordre, ajoutant « qu'il n'y a peste plus pernicieuse à une république que quand les hérétiques occupent les "Eglises. »

Nous lisons dans la Remontrance du 17 février 1636, à propos des blasphèmes et abominations des protestants : « Sire, nous sommes obligés de solliciter votre justice de les punir,... que les prières de leurs prêches, injurieuses à l'honneur de Sa Sainteté qu'ils nomment l'Antéchrist, soient biffées et corrigées;... que la prière pour la prospérité de Votre Majesté soit restituée et rétablie dans leurs Bibles et dans leurs psaumes; que ce monstre d'hérésie, cette indifférence de la religion, conçue et enfantée par le ministre Daillé, soit étouffée en sa naissance; que ces infâmes pages qui la contiennent soient consommées dans les feux et flammes publiques par les mains de l'exécuteur de la haute justice, et lui sévèrement puni comme un nouvel hérésiarque. » (Vol. suppl., p. 483.)

Voici avec quel ton doucereux Georges d'Aubusson, archevêque d'Embrun, demandait qu'on exclût les protestants des dignités et des fonctions de l'Etat i «Sire,

disait-il à Louis XIV, le 18 janvier 1651, ces rigueurs favorables, ces retranchements apparents de grâce de Votre Majesté, ces traitements mêlés de sévérité et de tendresse, manquent aujourd'hui à l'Eglise dans votre royaume, pour exciter les hérétiques à chercher les lumières de l'instruction dans leurs ténèbres, ou à rompre les liens de la convoitise charnelle qui les rend esclaves de leur parti. » Quoi de plus doux? On ne veut que sauver l'âme et pour cela il suffit d'exclure des dignités. — On ne s'arrête jamais dans cette voie d'exclusion ; la persécution commence bénigne, elle finit effroyable. Ce même clergé, qui commence par demander si peu de chose, ne sera satisfait que quand il croira avpir détruit le protestantisme, qui a survécu à ces fureurs. L'archevêque d'Embrun continuait en ces termes : « Saint Augustin confesse... que... il était prévenu de cette opinion spécieuse, que la véritable religion n'employait pour sa propagation que les armes spirituelles de l'instruction,... et que, comme l'Evangile avait jeté ses premières semences par la doctrine de Jésus-Christ et par la prédication de ses apôtres, aussi ne pouvait-il se multiplier dans les âmes que par les mêmes causes qui avaient concouru à sa naissance : maxime très - dangereuse et reconnue fausse par ce grand docteur de l'Eglise qui avoue que, dans l'Eglise d'Hippone,... les lois impériales n'avaient pas moins de fruit pour la conversion des donatistes que tous les arguments dont il s'était servi, pour combattre leur hérésie... Où sont, s'écriait avec regret l'archevêque, où sont ces lois qui bannissent les hérétiques du commerce des hommes? Où sont les Constitutions des empereurs Valentinien et Théodose qui dé-

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clareîtt l'héfésie urt crime contre la république ? » (Pot. supplêfri., p. 580.)-^- Gela est-il assez clair?

Le 11 avrii de la même année, 1651, Gilbert de Choiseùl, évêque de Gomiriinges, s'exprimait ainsi : «Nous ne demandons pas, Sire, à Votre Majesté qu'elle ôemnuée à présent de son royaume cette malheureuse liberté dd conscience qui détruit la véritable liberté des enfants de Dieu, parce que nous ne jugeons pas que l'exécution en soit facile; mais nous souhaiterions au moins que ce mal ne fît point de progrès^ et que, si votre autorité rie le peut étouffer tout d'un coup, elle le rendît languissant et le fit périr peu à peu par le retranchement et la diminution dé ses forces. » (Vol. supplém., p. 601.)

« Nous sommes bien éloignés, disait au roi (8 juin 1654) Pierre de Bertier, évêque de Montauban, de demander à Yotre Majesté ni le ministère du fer, ni l'usage du feu, ni la contrainte qui réduit, ni la puissance qui châtie. » Que lui demandaient donc ces prêtres? — D'agir envers les réformés comme un père envers ses enfants, et de ne pas suivre les traces de ses prédécesseurs, qui avaient été forcés « de ne pas exécuter contre les errants les peines que méritent leurs erreurs. » (Ibid., p. 675.)

La superstition et le fanatisme ne vont jamais l'uri saris l'autre; la Rëtnvnfrunce du 8 février 1661 loue le roi d'avoir fait porter le saint sacrement au Louvre, deux jours auparavant, pour éteindre un incendie, et en même temps elle exhorte le monarque à marcher sur les traces du grand Constantin qui, après tant de trophées, n'atteignit le comble de la gloire qu'en employant edn

autorité à conserver les droits et les avantages (les Eglises.

En 1665 (6 octobre), l'évêque d'Uzès, louant le roi de ce qu'il avait déjà fait, s'écriait : * Vous avez donné avec empressement le secours de votre autorité souveraine pour détruire l'hérésie, qui est l'ennemie de la religion, et qui serait déjà devenue sa meurtrière, si vous n'opposiez tous les. jours une rigueur toute chrétienne et catholique à sa violence et à sa fureur... Ce que vous avez fait jusqu'ici (contre l'hérésie) lui a donné les frayeurs et les transes de l'agonie. Nous espérons que vous travaillerez avec la même application et la môme ferveur pour la faire expirer entièrement... Vous auriez droit d'user de toute votre autorité pour faire embrasser la vraie religion à des peuples qui ne l'ont quittée (les Béarnais) que par l'extrême violence qu'une princesse hérétique (Jeanne d'Albret) a exercée sur eux... Si le simple bannissement ne suffit pas pour les relaps,... Votre Majesté jugera, s'il lui plaît, s'ils ne méritent pas la servitude et la caplivité... » (Ibid., p. 711 à 717).

Qui le croirait? ce sont ceux qui réclament le bannissement et la captivité des hérétiques, ce sont les persécuteurs qui se disent persécutés : « Faites cesser, grand prince, continue l'évêque d'Uzès, les gémissements et les larmeti de l'épouse de Jésus-ChriBt. Apaisez la violence de sa douleur, ôtez-lui son opprobre et sa confusion par la défense solennelle que vous ferez, s'il vous plaît, à vos sujets catholiques, sous de6 peines très-rigoureuses, de quitter cette sainte religion. » (Ibid., p. 723.) Suit une liste de vingt demandes tendant toutes à restreindre l'exercice du culte réformé; l'une d'elles

a pour but la suppression des académies et des collèges de Saumur, Puylaurens, Die, Châtillon, Sedan, etc. (Vol. I, p. 1126.)

La déclaration royale du 2 avril 1666 répondit si bien aux obsessions du clergé, que la grande émigration protestante date de cette année, et qu'il fallut révoquer cette déclaration, trois ans plus tard, pour empêcher tous les artisans de passer à l'étranger.

Il faudrait lire en entier la Remontrance de 1670, pour se faire une idée de l'empire et de l'audacieux fanatisme du clergé. Vaincu par les remontrances des Etats protestants, par les plaintes de ses sujets et surtout par l'éloquence du grand orateur protestant Dubosc, le roi venait d'adoucir le sort des réformés par la déclaration de 1669. Le clergé poussa de grands cris et s'indigna de « ce changement tant extraordinaire ; » il rappela au roi le serment du sacre concernant l'extermination de l'hérésie : « Tout est perdu à jamais, s'écria Messire de Grignan, évêque et comte d'Uzès; nos soins sont superflus, notre zèle tout à fait inutile,... par la funeste liberté, ou, pour mieux dire, par l'horrible libertinage qui donne lieu aux catholiques de votre royaume de faire banqueroute à leur religion. Ces misérables déserteurs, qui nous affligent à toute heure, mériteraient sans doute d'être écrasés sous les carreaux et sous les foudres de la colère de Dieu. » (Vol. supplém. , p. 759.) — Voilà les sentiments chrétiens du clergé à l'égard des catholiques qui, mus par un sentiment de pitié pour les victimes et d'indignation contre la religion persécutrice, embrassaient le protestantisme. Le roi n'est. guère mieux traité; des menaces se font en-

tendre, la Remontrance répète fréquemment que « les trônes les plus affermis sont toujours chancelants si Dieu ne les appuie. » L'orateur du clergé se plaint de la déclaration qui fixe, à 14 ans pour les garçons efrà 12 ans pour les filles, l'âge de la conversion. Cette dernière barrière qui arrête les empiétements de l'Eglise sur le domaine sacré de la famille, c'est-à-dire le vol des enfants, le mortarisme pour lui donner son nom moderne, il fallait la faire tomber : a Pouvons-nous, demande l'évêque à Louis XIV, pouvons -nous, sans trahir notre conscience... sans être criminel devant Dieu, ne pas acquiescer à leurs justes désirs (ceux des enfants de 12 et 14 ans) lorsque, par leur propre mouvement, secourus de la grâce, ils se jettent entre nos bras et qu'ils nous découvrent l'extrême envie qu'ils ont d ? être admis parmi nous.»(J6zd., p. 762.) Touchante sollicitude de ces hommes qui attentent à la famille, parce qu'ils sont eux-mêmes sans famille et qu'ils n'en connaissent ni les droits, ni les devoirs ! Pour eux tout protestant qui s'efforce de retenir son fils dans la religion qu'il lui a inspirée, est « meurtrier plutôt que père.» (Ibid., p. 765.)

A partir de 1670, l'idée de la Révocation est bien arrêtée dans l'esprit du clergé ; désormais, il la présentera au roi sous toutes les formes ; il lui montrera qu'il n'y a ni sûreté, ni salut éternel à espérer que par la Révocation. C'est ainsi que le roi se laissa arracher l'un après l'autre tous ces odieux arrêts que la postérité la plus reculée rie pardonnera point encore à sa mémoire.

André Colbert, évêque d'Auxerre, s'exprimait ainsi

dans sa harangue au roi, le 16 juillet 1680 : «béjà, Sire, vous avez comblé la plus grande partie des ardents souhaits, que le clergé de France avait formés inutilement depuis plus d'un siècle; vous avez arraché des mains des ennemis de la véritable religion, l'autorité qu'ils avaient usurpée dans des temps malheureux;... vous leur avez interdit l'entrée aux emplois qui leur pouvaient donner moyen d'acquérir des richesses, dont ils se seraient servis pour éblouir , et pour séduire des âmes faibles... Plus de 2,500 conversions, que votre sagesse a ménagées et que votre libéralité a soutenues, sont de nouvelles conquêtes que vous avez faites pour l'Église... Enfin, ce monstre si redoutable de l'hérésie... se trouve insensiblement abattu aux pieds de Votre Majesté, sans quelle y ait employé ni le fer, ni le feu, et par les seuls efforts d'une prudence qui n'eut jamais d'exemple, et qu'on ne peut assez admirer. Vous avez su les gagner à Jésus-Christ (les réformés) par ces charmes puissants qui vous attirent tous les cœurs... Ils ont été frappés de V éclat de vos vertus t ils se sont convaincus eux-mêmes qu'un prince si grand, si éclairé, si favorisé du ciel, ne pouvait être engagé dans l'erreur; et ils ont été obligés de se rendre à ces charmes de lumière dont parle saint Paul. » L'évêque d'Àuxerre a oublié de nous dire dans laquelle de ses épitres saint Paul célèbre les charmes de lumière et les vertus du grand roi : — mais il n'oublie pas le but final, la Révocation : «Nous n'en doutons pms, Sire, ajoute-t-il, vous ferez bientôt voir ces temps si ardemment désirés, où la véritable religion n'aura plus d'ennemis à combattre dans la France... Que celte victoire fera éclater

de .nouvelles acclamations!... Ce sera trop peu que les trophées qu'on a érigés sur la terre, pour honorer votre valeur; on en élèvera dans le ciel, pour rendre des honneurs immortels à votre piété triomphante. »

Enfin le jour si désiré, le grand jour approche; et le 14 juillet 1685, Daniel de Gosnac, évêque et coriite de Valence et.de Die, entonne d'avance le Te Deumde la Révocation : Sire, les temples renversés, les académies détruites «porteront votre gloire plus avant dans la postérité, que tous les monastères fondés, que toutes les églises élevées depuis le commencement de la monarchie n'ont porté celle de tous vos prédécesseurs. Et que reste- t-il à désirer, sinon qu'une saison si belle, soit d'une éternelle durée, qu'un ouvrage si heureusement achevé soit mis dans une entière perfection? »

A côté de ce délire de l'intolérance et de l'adulation, nous aimons à placer ces paroles extraites des Mémoires de Bâville, le farouche et cruel intendant du Languedoc : « Lés nouveaux convertis se confesseront et communieront tant qu'on voudra, pour peu qu'ils soient pressés et menacés par la puissance séculière. Mais cela ne produira que des sacrilèges. Il faut attaquer les cœurs, c'est là où là religion réside; on ne peut l'établir solidement sans les gagner; » Oui, c'est le cœur qu'il faut attaquer. Grande et profonde parole ! au milieu de ce siècle, et de cette génération qui, presque tout entière, crut au pouvoir de la force en matière religieuse, et applaudit au plus horrible des crimes.

LES RECLUSES DE LA MAISON DES NOUVELLES CATHOLIQUES DE PARIS (1685-1687).

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