LE SUPÉRIEUR DES NOUV. CATHOLIQUES
La fille Jacob, juive, entrée le 13 août 1787, âgée de 15 ans et demi.
La fille Sarah, juive, entrée le 24 novembre 1787, âgée de 16 ans et demi.
Elisabeth-Sophie- Agathe Gevau, entrée le 5 septembre 1788, âgée de 17 ans.
Marie-Julie Force, entrée le 24 mai 1789, âgée de douze ans et demi.
Catherine Divernois, entrée le 29 juin 1789, âgée de 21 ans.
Après avoir montré que le supérieur des Nouvelles Catholiques de Paris était loin d'obéir au principe qui a pacifié la société moderne, celui de la liberté religieuse , il nous reste à établir que le missionnaire en Saintonge n'était pas moins aux antipodes de la tolérance.
Si le prosélytisme envers les enfants, les malades, les mourants, de quelque manière qu'il s'exerce, a quelque chose de déshonnête , il n'en est pas de même du prosélytisme qui s'adresse à un être en pleine possession de toutes ses facultés. Condamner celui-ci, ce serait vouer la race humaine à une solitude, à un mutisme absolu; ce serait la ravaler audessous des animaux qui se communiquent au moins des impressions et des sentiments. Les relations d'homme à homme, dépeuple à peuple, ce commerce incessant d'idées, de notions, de préjugés, d'erreurs, de vérités, de découvertes, qui luttent pour trouver leur place au soleil, ne sont pas autre chose qu'un prosélytisme per-
pétuel et universel (1). Des esprits étroits et faux, cantonnés dans l'absurde, se croyant en possession de la vérité absolue, et craignant de se la laisser enlever, ou dédaignant par impuissance de la communiquer, peuvent seuls se défier du résultat final de ce libre-échange de Tordre intellectuel et moral ; tout homme éclairé, ami du progrès, travaille au contraire à réaliser une plus large et plus cordiale expansion des rapports internationaux. Cette propagande de la civilisation, ce besoin que nous éprouvons de répandre le vrai sans le séparer du bien, c'est-à-dire en respectant à la fois nous-mêmes et nos semblables, n'est pas seulement un bonheur et un devoir, c'est la loi et la vie même de l'humanité. Dissiper l'ignorance et la brutalité qui en sont le point de départ, pour nous rapprocher incessamment de la vérité et du domaine de l'esprit pur, voilà le but à atteindre. Pour accomplir cette auguste
(1) Bien qu'il s'en défende dans la préface de ses belles et magistrales Etudes d'histoire religieuse, notre savant professeur, M. Renan, fait lui-même de la propagande du meilleur aloi.
tâche, la philosophie d'accord avec l'Évangile n'emploie que la persuasion ; les orthodoxies et * les cléricaux de toute robe ont recours à la force quand la persuasion leur fait défaut :
ainsi la vérité et l'erreur se distinguent même à leurs moyens de diffusion. L'erreur est grossière, brutale, sans souci de la dignité humaine, intraitable et tyrannique; la vérité, paisible, douce, respectueuse, sachant attendre, patiente parce qu'elle se sent éternelle ; son prosélytisme est discret, bien élevé, franc, sincère, fraternel, tandis que celui de l'erreur ne respecte, n'écoute, n'épargne rien, se rue sur les obstacles comme un taureau furieux sur le lambeau de pourpre qui l'irrite, ou ruse et trompe en vrai renard (1).
Que quelques-uns des hommes qui luttèrent au dix-septième siècle contre le protestantisme, aient pratiqué le premier dans l'intégrité de leur conscience, nous ne saurions en douter ; mais ce fut assurément l'exception, et ces catholiques sincères en qui le zèle n'avait pas étouffé
(1) Voir à l'appendice III Deux épisodes de la révocation de VEdit de Nantes.
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toute pudeur, restèrent dans l'ombre; pour eux point de gloire ni d'éclat, point de faveurs ni d'évêchés (1). Le grand nombre entendait tout autrement le devoir de faire triompher la
(1) Nous sommes heureux de pouvoir citer quelques exemples de cette foi plus humaine que conséquente et docile : Un gentilhomme protestant du pays de Caux, Dumont, sieur de Bostaquet, avait donné la cure du village de ce nom à un prêtre nommé Baudry. Quand son seigneur fut proscrit pour cause de religion, et obligé de se cacher, le curé lui rendit visite et favorisa sa fuite avec l'aide d'un autre prêtre. « Il m'avait toujours protesté, dit Bostaquet, que ce seraiffavec une douleur extrême s'il me voyait jamais entrer dans son église, et à moins d'être convaincu des vérités de sa religion. » (Mém. inédits de Bostaquet publiés par Charles Read et Francis Waddington, Paris, 1864, in-8, p. 131.)
Les Mémoires d'un protestant condamné aux galères pour cause de religion, Paris, 1865, in-12, p. 273, nous montrent l'aumônier d'une galère recevant lui-même l'argent qu'on envoyait de Hollande aux galériens protestants, et le leur remettant fidèlement, au lieu de les faire rouer de coups et de dénoncer le banquier qui se chargeait de cette périlleuse commission. Il faut ajouter que les Jésuites s'efforcèrent de faire cesser cette abomination, en portant plainte au supérieur du bon prêtre.
La France protestante en mentionne un autre, Jean Bion, chapelain de la galère la Superbe, qui, converti par l'héroïque douceur des martyrs mis aux galères pour crime de religion, s'enfuit, se fit protestant et publia la Relation des tour mens que Con fait souffrir auoc protest ans qui sont sur les galères de France, Londres, 1708, in-8, et Amst., 1709, in-8; et M. Michelet s'écrie à ce propos : « On put souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la
religion officielle ; une foule de gens sans scrupule ni délicatesse, désireux d'abattre à tout prix le monstre de l'hérésie et plus encore de se pousser dans le monde, ne reculaient devant rien pour obtenir n'importe de quelle façon Tadjuration de n'importe qui (1). Visant moins à la sincérité qu'au nombre des conversions, c'est un métier non un sacerdoce qu'ils exerçaient ; et le premier venu, l'homme taré de mœurs et de réputation y pouvait trouver sinon une réhabilitation, du moins une source de profits et d'avantages. Quelques-uns payés à tant par tête, enflaient la liste de leurs triomphes en y faisant figurer plusieurs fois les mêmes noms, et même ceux d'anciens
foi ramait le forçat de la charité... Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, 15, Dieu était visible. C'est là qu'il eût fallu amener toute la terre. » (Louis XIV et la Révocation, p. 330). — Oui, ajouterons-nous, d'autant plus que la charité des forçats turcs pour les forçats protestants, formait un singulier contraste avec l'incroyable violence des missionnaires catholiques.
(1) Pellisson se plaignait, le 7 septembre 1865, que ceux qui faisaient le métier de convertisseur prenaient de l'argent de toutes mains. (Clément, La Police de Louis XIV, p. 274.)
catholiques. Ceux-là ne cherchaient ni à persuader ni à convaincre, mais à obtenir des si 6 gnatures ; si leur commerce allait mal, ils se fâchaient, injuriaient, menaçaient, dénonçaient les hérétiques, appelaient. sur eux les sévérités d'une justice inflexible aux persécutés et dont le joug s'appesantissait toujours. Il n'y avait point de procès qu'on ne pût intenter à un protestant, et il n'y en avait point qu'un convertisseur, toujours appuyé de l'évêque, de l'intendant, etc., ne fût sûr de gagner.
Vers 1630, c'est-à-dire quelques années avant l'établissement des Nouvelles Catholiques de Paris, on vit apparaître les premières troupes de ces convertisseurs itinérants, qui prirent le titre de missionnaires. « Rien ne fît plus de mal aux Réformés, dit Élie Benoit (1), que l'établissement des" missions, composées presque toujours de gens d'un esprit violent, séditieux, scolastique, qui se faisaient un honneur d'exciter des tumultes et de se faire maltraiter pour avoir occasion de faire des affaires aux principaux
(1) Hist. de CEdit de Nantes, II, 505.
membres des Eglises réformées. * Il n'était point de question captieuse qu'ils ne posassent dans leurs entretiens avec les' protestants ; ils étaient fiers entre autres d'avoir inventé celle-ci (1636) : Charlemagne, saint Louis, tous les rois de France sont-ils damnés? Si le protestant, croyant qu'on ne pouvait se sauver dans l'Eglise romaine, répondait : Oui; on l'accusait aussitôt de crime de lèse-majesté. S'il répondait : Non; le missionnaire en tirait la conséquence que l'entêtement seul retenait l'hérétique hors de TEghse, qu'il n'avait aucune raison à lui opposer, qu'il était vaincu. Le controversiste Drelincourt crut de son côté avoir fait merveille et > pouvoir déjoueç le piège par un subterfuge, qui n'arrache aujourd'hui qu'un sourire. Non, disait-il, ces rois ne sont pas damnés, parce que Dieu les a éclairés à l'heure finale. — Ces puérilités font partie de l'histoire de l'esprit humain et doivent nous inspirer quelque indul-* gence et quelque modestie : on sourira aussi un jour de plus d'une question qui nous semble aujourd'hui insoluble.
A mesure que le siècle qui tout entier con-
vergea vers la révocation de l'Édit de Nantes* avançait dans son cours, les missionnaires devinrent de plus en plus ardents sans toutefois égaler la violence des prédicateurs de la Ligue. A partir de 1645 on les voit redoubler d'eflbrte, les maisons de la Propagation de la foi se multiplient : capucins, cordeliers, récollets, moines ignorants et impudents, merciers, cordonniers, couteliers s'enrôlent sous la bannière et se précipitent à la destruction de l'hérésie, munis de pouvoirs et d'approbations des évêques. Ils entrent par surprise ou par force chez les pasteurs, les obligent à controverser, puis les traînent devant les tribunaux. Ils assistent aux prêches et réfutent ensuite les sermons avec grand fracas, montés sur des tréteaux comme des bateleurs ou de misérables charlatans ; ils donnent des démentis aux prédicateurs en plein temple, ils exigent qu'une place leur soit réservée dans chacun pour entendre tout ce qui s'y dit et en faire la réfutation séance tenante. Ils troublent et injurient les synodes, se font accompagner de juges pour convertir les moribonds, tout cela la loi à la main, car elle leur
permettait tout. Ils conduisent avec eux des abjureurs gagés qu'ils affublent de quelque nom marquant dans le protestantisme (1); ils se jouent de la naïveté, de la crédulité populaire, font appel à la peur, à l'amour du gain, à tout ce qui peut troubler et abaisser les âmes.
Malgré tout cela, ou à cause de tout cela, malgré les empêchements de tout genre apportés à la célébration du culte : suppression des temples, des écoles, éloignement et emprisonnement des pasteurs, les conversions ne s'opéraient que lentement.
Matillac, intendant du Poitou, trouva un moyen plus expéditïf : ce fut de loger chez les protestants des soldats en les autorisant à y faire tout le désordre possible jusqu'à l'entière Conversion de toute la famille (1681). Les curés leur prêtaient assistance : « Courage, Messieurs,
(1) « Je découvris un jour cette imposture d'une façon assez plaisante, dit Drelincourt* Car comme je pressais quelqu'un de ces gens-là de me dire de quelle religion il estoit, il jura qu'il es toit de la religion prétendue réformée» De sorte que j'eus occasion de lui dire ce qui fut dit autre* £ois à saint Pierre sur un tout autre sujet ; Ton langage te donne à connoistre. {Avertissement sur les disputes et le procédé des missionnaires, Charente»* 1654, in*12, p. S.)
s'écriaient-ils, c'est l'intention du roi que ces chiens de huguenots soient pillés et saccagés. » Louvois qui gémissait depuis la paix de Niruègue (Ï678) de l'inaction de son département, se réjouit de cette belle découverte, et lança partout des convertisseurs de toutes armes, notamment des dragons ; ils prirent d'eux-mêmes le nom de missionnaires bottés (1) et leurs exploits s'appelèrent dragonnades. Grâce à cet abominable système, le ministre de la guerre, dont le crédit était en baisse, reprit faveur et fit sa cour en répétant au roi tous les soirs : « Tant de gens se sont convertis, comme je l'avais dit à Votre Majesté, à la seule vue de ses
(1) Les missions bottées, ce coup de génie diabolique, ne sont pas une invention de Marillac; on les trouve déjà en usage au seizième siècle, durant la mission que fit François de Sales pour tenter de convertir le Chablais, et qui contribua le plus à le faire canoniser. Le duc de Savoie en envoya en 1594 dans les bailliages protestants que François allait évangéliser à sa manière. Puis, comme les conversions traînaient en longueur, malgré l'habileté avec laquelle l'apôtre déguisait les côtés les plus repoussants de la doctrine romaine, le duc arriva en personne, entouré de ses glorieuses troupes, et donna vingt-quatre heures aux récalcitrants pour abjurer ou quitter le pavs. (Voir les Œuvres de Léonard Baulacre^ Genève, 1857, in-8°, II, 132.)
LE MISSIONNAIRE. ll3
troupes (1). * Les conversions devinrent bientôt innombrables; à l'approche des dragons, tout ce qui n'avait pu fuir dans les bois ou à l'étranger, se soumettait et signait un acte d'abjuration (2). Les soldats jetaient d'abord l'effroi, puis venaient les convertisseurs attitrés, moines ou autres, qui se livraient à un semblant de controverse, puis les Dames de la Miséricorde qui portaient la bourse, et achevaient l'œuvre impie qu'un témoin oculaire, Bayle, a stigmatisée en traçant le portrait suivant du convertisseur :
« Le mot de convertisseur, devait originairement
(1) Souvenirs de Madame de Caylus.
(2) L'intendant Bezons écrivait, en 1698, que le seul diocèse de Saintes (la Saintonge, une partie de l'Aunis et de l'Angoumois) avait perdu cent mille habitants. Les villes étaient désertes, l'industrie anéantie; à peine trouvait-on des bras pour cultiver la terre. (Crottet, Histoire des Egli* ses réformées de Pons, etc., p. 151.)
L'intendant de la généralité de la Rochelle disait dans un Mémoire dressé en 1699 : « Ce pays se détruit insensiblement par la diminution de plus éCun tiers de ses habitants. » L'émigration ne s'arrêta pas dans cette malheureuse province pendant les quinze dernières années du règne de Louis XIV, et continua longtemps encore après l'avènement de son successeur. (Ch. "Weiss, Hist. des réfugiés prot, de France, I, 109.;
signifier une âme véritablement zélée pour la vérité et pour détromper les errans; mais il ne signifiera plus qu'un charlatan, qu'un fourbe, qu'un voleur, qu'un saccageur de maisons, qu'une âme sans pitié, sans humanité, qu'un homme qui cherche à expier, en faisant souffrir les autres, ses impudicités passées et à venir et tous ses dérèglements; ou, si l'on trouve que tous ces attributs ne conviennent pas précisément à chaque convertisseur, disons en moins de mots quel sera désormais le sens juste et légitime de ce terme. Il signifiera un monstre, moitié-prêtre et moitié-dragon... Désormais ce sera la même chose que convertisseur et malhonnête homme et persécuteur (2). »
Quand le protestantisme eut plié, comme le roseau sous l'orage, devant la multitude des missionnaires bottés et non bottés, le clergé se . hâta de proclamer l'extinction de l'hérésie et de faire révoquer l'Edit de Nantes comme désormais inutile ; il savait cependant <jue tous tes réformés n'avaient point abjuré, et que les mal-
Ci) Commentaire philosophique, Rotterdam, 1719, I, 93 et 94. — L'assemblée du clergé n'en eut pas moins l'impudence de dire a Sa Majesté Louis XIV, le 21 juillet 1685, que « c'était en gagnant le cœur des hérétiques qu'elle avait dompté l'obstination de leur esprit. Ils ne seraient peut-être jamais rentrés dans le sein de l'Eglise par une autre voie que le chemin semé de fleurs que vous leur avez ouvert. »
heureux qui avalent cédé à la violence n'étaient au fond nullement catholiques; car le jour même où fut signé redit ^évocatoire, la horde missionnaire recevait Tordre de reprendre ses opérations. C'est Dangeau qui, notant jour par jour tous les bruits de la cour, et jusqu'à la moindre particularité de la vie de sa royale idole, nous a conservé ce précieux renseignement. A la date du mardi 16 octobre 1685, il écrivait dans son Journal : « On sut que le roi avait résolu d'envoyer des missionnaires dans toutes les villes nouvellement converties. »
Quelques jours après, Madame de Sévigné écrivait à son tour : « Tout est missionnaire présentement ; chacun crqit avoir une mission, et surtout les magistrats et les gouverneurs de province, soutenus de quelques dragons ; c'est la plus grande et la plus belle chose qui ait été imaginée et exécutée (1). »
Aux convertisseurs vulgaires on adjoignit cette fois les prédicateurs les plus éloquents et les plus renommés, pour transformer en con-
(1) Lettre au président de Moulceau, du £4 novembre 1685,
versions sincères la multitude des conversions hypocrites, ainsi que les appelait Madame de Maintenon. On pourrait s'étonner que l'un des plus ardents instigateurs de la Kévocation, Bossuet, ne figure pas au premier rangparmi les missionnaires voyageurs ; ce n'est pas que sa grandeur rattachât au rivage ni qu'il dédaignât de faire partie de l'armée de la foi, c'est qu'il avait à remplir la même tâche dans son diocèse, et qu'il n'y pouvait suffire, même avec le secours dés dragons qu'il fit venir à plusieurs reprises. En 1699, il demandait encore, dans un mémoire adressé à M. de Pontchartrain, qu'on lui envovât de nouveaux missionnaires, et il soiïicitait des lettres de cachet pour faire enfermer plusieurs demoiselles aux Nouvelles Catholiques de Paris, et plusieurs de ses diocésains dans d'autres prisons. (Bullet. de VHist. du Prot.fr., IV, 113.)
L'homme d'église le plus marquant après lui fut chargé d'une mission dans le Midi. <r Le Père Bourdaloue, dit Madame de Sévigné (1),
(1) Lettre h BussyrRabutin, du 2$ octobre 1685.
s'en va, par ordre du roi, prêcher à Montpellier et dans ces provinces où tant de gens se sont convertis sans savoir pourquoi. Le P. Bourdaloue le leur apprendra (1). Les dragons ont été de très-bons missionnaires jusques ici. Les prédicateurs qu'on envoie rendront l'ouvrage parfait. Vous avez su, sans doute, l'édit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Eien n'est si beau que tout ce qu'il contient, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus honorable. * Le 14 novembre suivant, l'auteur de Y Histoire amoureuse des Gaules répondit à sa spirituelle cousine : « J'admire la conduite du roi pour ruiner les huguenots; les guerres qu'on leur a faites autrefois, et les Saint-Barthélémy ont multiplié et donné vigueur à cette secte. Sa Majesté l'a sapée petit à petit, et l'édit qu'il vient de donner, soutenu des dragons et des Bourdaloues, a été le coup de grâce. »
(1) «c Le P. Bourdaloue qui devait prêcher l'Aven t à la cour, dit un autre écrivain, va a Montpellier, et le roi lui a dit : Les courtisans entendront peut-être des sermons médiocres, mais les Languedociens apprendront une bonne doctrine et une belle morale. Tous les ordres religieux fourniront des missionnaires et les jésuites plus que Us autres. » (Journal de D ange au, mardi 16 octobre 1685.)
118 hE MISSIONNAIRE.
Fléchier était parti avant Bourdaloue, et avant même que l'Edit de révocation fût signé. Nommé lecteur du Dauphin par la protection de Bossuet, il obtint l'évêché de Lavaur (1686), et celui de Nîmes (1687), en récompense de ses services missionnaires. « J'ai été près de deux mois eu chemin, écrivait-il le 28 octobre 1685, à cause des affaires de religion où je me suis trouvé engagé ; toute la noblesse des provinces par où j'ai passé voulant se convertir entre mes mains, conférer avec moi, en sorte que j'ai reçu sur ma route plus de neuf cents abjurations,.. Je ne sais si je ne partirai pas bientôt, par ordre du roi, pour aller travailler à la conversion des provinces des environs de Paris. » Tout lui souriait alors. Mais quand les Cévenols, las de se laisser assassiner dans les assemblées, se défendirent et usèrent de représailles, le prélat s'écria : « Nous voyons le fruit de dix-sept ans de nos travaux perdu » (1) ; puis il demanda
(1) Lettre du 25 avril 1703, — Quiconque ignore que le véritable catholique ne s'appartient pas, qu'il est le serf, perinde ac cadaver, de son supérieur et de son faux principe de soumission a une autorité qui ne réside pas en lui, aura peine à concevoir que le même homme ait pu écrire
vengeance à Dieu et aux dragons, les supplia de bristr les têtes cruelles de ces relelles et d'anéantir ces scélérats (1). Tel fut l'homme dont on a tracé ce portrait pour les dames élégantes de la capitale : c Evêque pieux, tolérant, charitable, presque canonisé par les protestants de son diocèse, en attendant de l'être par d'Alembert et par la gloire (2). *
Un autre protégé de Bossuet restait à pourvoir, celui-là même qui , languissant à Paris dans les obscures fonctions de supérieur des Nouvelles Catholiques, venait de se signaler par la publication d'un ouvrage de controverse, le Traité duministère des pasteurs. Il fallait quelque coup d'éclat pour attirer sur lui la faveur de la cour ; et comme le monarque mettait toute
le 14 décembre 1682, à M. Vigier, avocat protestant : « Nous sommes assurés que le roi ne prétend faire aucune peine à ses sujets, et que si sa piété lui fait souhaiter avec passion de les ramener à l'unité de la religion, sa bonté lui fera prendre toujours les moyens les plus doux et les plus justes pour y réussir. » (L'esprit de Jésus-Christ sur la tolérance des protestants en France, nouvelle édition (sans lieu), 1768, [par De La 3roue].)
(1) Lettres des 1" et 29 octobre 1703.
(2) La Famille, journal de -modes, de Mesdames de Renneville, de Bassanville, etc., 1869,* p. 453.
son ambition et sa gloire à détruire le protestantisme, l'abbé de Fénelon devint missionnaire à son tour, et partit à peu près en même temps que le P. Bourdaloue (1).
On lui avait choisi son poste de manière à ce que la réussite y fût plus assurée qu'aux Nouvelles Catholiques. De toutes les contrées, la mieux préparée à l'abjuration fut celle qu'on lui désigna ; ce n'est pas dans le Poitou, comme on le répète à tort, qu'il fut envoyé, mais sur le littoral, entre l'embouchure de la Sèvre et celle de la Gironde, dans l'Aunis et la Saintonge.
Saint - Georges de Didonne , Pons , Royan,
(1) Voici comment nous établissons la chronologie du voyage, contrairement a l'assertion inexacte de Rulhiôres (I, 133), qui fait partir le missionnaire deux mois après la Révocation. Fénelon écrit de la Tremblade, le 7 février 1686, a Seignelay; comme il lui rend compte de l'état des esprits, il faut supposer qu'il était arrivé dans ce lieu depuis quelques jours au moins ; mettons au commencement de février. Nous apprenons par la lettre du 26 du même mois qu'avant de venir à la Tremblade il avait séjourné plus de deux mois a Marennes, ce qui place son arrivée dans cette ville vers le 15 novembre. De la Tremblade il se rendit a Arvert, à la Rochelle, témoin la quittance de 3,000 liv. donnée par lui le 14 avril 1686, pour frais de missions à la Rochelle et lieux circonvoisins. La mission a donc duré de cinq mois et demi à six mois, de la £n d'octobre à la mi-avril.
Brouage, Saintes, Arvert, la Tremblade, Marennes, Rochefort, la Rochelle étaient le nouveau théâtre ouvert à son zèle et à son activité. On y comptait quarante et un pasteurs en 1660 (Bullet. de l'Eût, du Prot.fr., XV, 519), et il y en avait -eu trente -huit (quinze en Aunis, vingt-trois en Saintonge) en 1590 (Ibid., IV, 321 et 322). Ces provinces, l'un des foyers importants du protestantisme (1), avaient reçu de bonne heure la nouvelle doctrine ; les îles d'Oléron, Marennes et Arvert, dès 1546 (2).
(1) En 1683 les paroisses de l'élection de Marennes et celles des gouvernements de Brouage et de l'Ile d'Oléron, comptaient 12,287 feux dont 6,093 de la R. P. R., d'après l'état dressé le 28 mai par de Demuin. (Archives nationales % TT, 259.)
(2) « Au moment où Babinot et le Ramasseur semblaient ne devoir plus suffire à l'œuvre immense qui se présentait devant eux, ils reçurent un secours inespéré. Plusieurs moines ou prêtres de l'intérieur de la France avaient cru aux vérités évangéliques et donné des preuves de la sincérité de leur foi, en abandonnant les bénéfices dont ils jouissaient. Afin d'éviter la persécution, qui ne cessait de frapper de nouvelles victimes, plusieurs se dirigèrent sur les côtes de la Saintonge et vinrent chercher un refuge dans les îles de Ré et d'Oléron, ou s'établirent sur les territoires de Marennes ai d'Arvert, qui, par leur éloignement'des grandes routes, pouvaient plus facilement les mettre à couvert des poursuites de leurs ennemis. La nécessité les obligea de chercher des moyens d'existence dans quelques métiers, ou
m LE MISSIONNAIRE).
Eu 1555, le futur martyr Philibert Hamelin avait jeté les premières semences de la Réforme à Saintes (1), Bernard Palissy, l'immortel artiste, potier de terre, inventeur des rustiques figulines, raconte ainsi, sans se nommer, la
dans la carrière de l'enseignement. Peu à peu ils gagnèrent la confiance de ceux qui les entouraient, leur firent connaître les abus de l'Eglise romaine, et, secrètement protégés par un grand vicaire qui favorisait la Réforme, ils obtinrent en plusieurs endroits, et notamment dans l'Ile d'Oléron, a Arvert et a Gemozac, la liberté de prêcher du haut de la chaire contre les erreurs catholiques. L'Evangile fit alors de grands progrès dans l'Angoumois, l'Aunis, et surtout en Saintonge. Quelques jeunes gens qui se faisaient remarquer par leur piété, et qui annonçaient d'heureuses dispositions pour l'étude, se rendirent à Genève ou Calvin enseignait la théologie à un auditoire déjà nombreux. Un grand nombre de moines et de religieuses des abbayes de Saintes, de Saint-Jean-d'Angély et de Bessac, quittèrent la vie d'oisiveté et de licence de leurs couvents pour remplir dans la société les devoirs de la vie chrétienne. » (Crottet, {Histoire des Eglises réformées de Pons, etc., p. 12.)
(1) Philibert Hamelin arrêté à Arvert en 1546, en môme temps que les prêtres de Gemozac, d'Arvert et de Saint- Denis, « n'échappa au supplice qu'en faisant une profession de foi contraire a ses convictions. » Mais il se releva de cette chute, et alla étudier à Genève. Revenu à Arvert en septembre 1555, il y fonde le mois suivant une église sur le modèle de celle de Genève, et quelques autres dans les environs. 11 retourne ensuite à Saintes ou il avait faibli; bientôt arrêté de nouveau, il fut étranglé et brûlé à Bordeaux le 18 avril 1557. (Crottet, Histoire des Eglises réformées de Pons, etc., p. 16.)
part qu'il prit lui-même à la fondation de l'église de cette ville :
« Quelque temps auparavant la prise dudit Philibert, il y eut en ceste ville un certain artisan, pauvre et indigent à merveilles, lequel avoit un si grand désir de l'avancement de l'Evangile, qu'il le demonstra quelque iour à un autre artisan aussi pauvre que luy, et d'aussi peu de savoir, car tous deux n'en savoyent guère; toutesfois le premier remonstra à l'autre que s'il vouloit s'employer à faire quelque forme d'exhortation, ceseroit la cause d'un grand fruit; et combien que le second se sentoit totalement desnué de savoir, cela luy donna courage, et quelques iours après, il assembla un dimanche au matin neuf ou dix personnes, et parce qu'il estoit mal instruit es lettres, il avoit tiré quelques passages du vieux et nouveau Testament, les ayans mis par escrit... Ils convindrent ensemble, que six d'entr'eux exhorteroyent par hebdomade, savoir est, un chacun de six en six semaines, les dimanches seulement (1). »
Palissy et Fénelon, tous deux grands écrivains, l'un génie plus vaste et prime-sautier, se tenant plus près de la nature, tout flamme, tout dévouement; l'autre sec, étroit, sans élan,
(1) Recepte véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre d multiplier leurs thresors, etc., la Rochelle, 1563.
emprisonné dans le système autoritaire de la scolastique; l'un réformateur, l'autre convertisseur; l'un persécuté, l'autre persécuteur; quelle rencontre et quel contraste ! Tous deux ont approché les rois, mais en quelle posture différente; l'un naïf, rustique, d'une simplicité enfantine, ne connaissait que le droit chemin, sacrifiait tout à la science, au devoir, à l'art; l'autre, grand seigneur, souple, intrigant, amoureux de domination, cherchait à s'insinuer et à réussir; l'un mourut de misère et d'hérésie à la Bastille; l'autre, dans son palais d'archevêque duc de Cambrai, prince du saint Empire, comte du Cambrésis, etc. ; et pourtant quel noble cœur hésiterait à préférer le sort du premier (1) ?
La mission de Fénelon avait été précédée de plusieurs dragonnades. De Demuin, intendant de la généralité de la Rochelle, et Carnavalet, gouverneur de Brouage, dont l'autorité s'étendait dans une partie de la Saintonge, avaient organisé la première dès 1681 (2). Carnavalet
(1) Voir Bernard Palùsy, le potier de terre, par Alf, Dumesnil, Paris, in-16.
(2) Elie Benoit a dressé une liste de 96 persécutés. d'Aunis et de Saintonge, en 1681.
imitait Marillac en toutes choses, et de Demuin les surpassait tous deux en violence et en cruauté. Après avoir contraint les protestants d'assiter aux prônes des missionnaires, sous peine de dix livres d'amende , exempté de la taille pour deux ans ceux qui se convertissaient, et imposé les autres au double, il perfectionna le système de conversion ressuscité par son collègue du Poitou, et fit subir mille tourments aux réformés de Saintonge, d'Aunis et des Iles, qui formaient la moitié la plus riche et la plus industrieuse de la population (1). c Comme il n'avait pas de soldats à sa dévotion, il se servait des archers de la maréchaussée et de la marine, et les envoyait par grosses troupes dans
(1) Voir aux Archives, TT, 259, le rapport d'Arnoul du 10 janvier 1685. — Le même carton contient plusieurs états des biens des fugitifs de la Saintonge. Les propriétés abandonnées par cent quatorze particuliers du gouvernement de la "Rochelle étaient estimées 651,300 livres; celles de cent quatre-vingt-onze fugitifs du pays de Marennes, 115,520 livres. La valeur des biens abandonnés et confisqués dans les élections de la Rochelle et de Marennes, s'élevait, en 1689, à la somme énorme de 1,939,824 livres 14 sols, soit 1,158,575 livres 14 sols, déduction faite de toutes charges et oppositions.
De 1681 à 1685, îl était sorti de la Rochelle huit cent soixante-sept personnes, dont cent huit chefs de famille.
les maisons de ceux qui refusaient d'aller à la messe. Il commença par Surgères, lieu éloigné de quatre lieues de Rochefort où il faisait sa résidence ordinaire; et après avoir assemblé les réformés du lieu pour les exhorter à changer de religion, il se mit à persécuter ceux qu'il appelait opiniâtres (1). »
A Mauzé, où le culte avait d'abord été interdit, la peur des mauvais traitements fit plus d'effet que les archers ne firent de mal; un petit nombre de gens ayant été malmenés, tous les autres abjurèrent; de cinq à six cents qui composaient l'église, il y en eut à peine une vingtaine qui tinrent bon. Un charpentier du bourg d'Hiers, nommé Blanchet, témoigna plus de constance; aussi les soldats lui mirent dans la bouche de' gros cailloux dont ils lui aiguisèrent les dents. A Surgères, ilp placèrent des fers rouges sous les jarrets de quelques personnes qui résistaient. Ils firent la même chose à Marennes, à Soubise et dans l'île de Ré, Pour se mettre h l'abri contre les plaintes portées à la cour, Demuin faisait
(1) Elie Benoît, Hist, de VEdit de Nantes, IV, 493,
signer aux dragonnes des attestations portant qu'ils n^vaient subi aucun mauvais traitement. Toutefois son ardeur eut un résultat tout contraire à celui qu'il en attendait; il ftit vivement blâmé par le roi quand celui-ci sut qu'un grand nombre de matelots de la côte, les meilleurs hommes de mer du royajime, avaient émigré ; et il eût même été révoqué s'il n'avait eu pour protecteur Seignelay dont*, il était allié. C'est grâce à cet horrible système que le diocèse de Saintes compta mille convertis dans les six premiers mois de l'année 1689 (1). Non moins violent mais plus habile que Demuin , Arnoul, qui lui succéda, rendit par une surveillance attentive l'émigration plus difficile et recommença de plus belle la dragonnade (1684- 85). En moins d'un mois le culte ftit interdit dans toutes les églises de la Saintonge (2) et
(1) La liste de leurs noms se trouve aux Archives, TT, 242, avec un état des biens des fugitifs des sénéchaussées de Saintes et Cognac, dressé par l'intendant de Bezons,en 1687.
(2) Le 3 septembre 1685 il ne restait plus en Aunis que deux temples ouverts, celui de $ainf-Martin de Ré où ne pouvaient aller que les protestants de l'île, au nombre de 1,450, et celui de A|&uzé, où pouvaient se rendre tous les hérétiques 4u pays 4'Aupis, sojt 5,638 personnes, [Archives, TT, 259.)
tous les pasteurs emprisonnés. Le jour d'hiver où le temple de Marennes fut fermé, dix mille protestants des environs se trouvaient devant la porte, parmi lesquels vingt-trois enfants à baptiser, qu'il fallut porter à sept lieues de là et • dont plusieurs moururent en chemin. Dans ses tournées missionnaires l'évêque de la Rochelle se faisait précéder par les troupes du maréchal d'Estrées, l'un des plus rudes convertisseurs. « Quelquefois, il est vrai, des populations entières désertaient à leur approche, au risque d'être punies comme rebelles pour n'avoir pas attendu dans leurs foyers l'arrivée des soldats et des prêtres (1). » Le roi ayant appris « que des enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs avaient eu des membres arrachés * (2), donna l'ordre qu'on s'adoucît en Saintonge. Mais les ordres de ce genre restaient généralement sans effet.
« La comtesse de Marsan, de la maison d'Albret, vieille pénitente, à qui appartenait la ville dô Pons, croyant qu'il ne manquait plus à l'expiation de ses
(1) Depping, Corresp. admin», IV, p. xxv.
(%) Michelet, Louis XIV et la Revocation, 294,
vieux péchés que d'avoir tourmenté les hérétiques, s'avisa de faire enlever, emprisonner, battre, maltraiter en toute manière ceux qui refusaient de se convertir. Elle fît exercer ces violences contre des personnes de tout sexe et de tout âge ; mais elle s'attacha surtout aux enfans, qu'elle fît ravir de tous les côtés. Il y eut beaucoup d'hommes et de femmes qui succombèrent, après avoir souffert trois semaines ou un mois de prison ; mais il y en eut aussi qui résistèrent et qui ayant épuisé la dévote fureur de cette vieille pécheresse, furent remis en liberté. Il y eut même des enfans qui portèrent la fermeté plus loin qu'on n'aurait pu l'espérer. Entre les autres Jean Brun, orphelin âgé de douze ans, enlevé à son curateur, tint ferme plus d'un mois, quoique les domestiques de cette dame lui fissent mille tourments. Ils avaient surtout la malice de l'empêcher de prier Dieu. Enfin, ils s'avisèrent de le descendre avec des cordes dans des latrines, où ils le laissèrent suspendu, en le menaçant de le faire périr là, s'il demeurait opiniâtre. La malignité des vapeurs qu'il était contraint de respirer dans cet horrible tourment, mit à bout sa patience. Un nommé Jacques Pascale t, enfermé dans la tour de Pons, où cette dame demeurait, ne pouvait recevoir d'air que par un trou, au travers duquel les domestiques faisaient passer de la fumée de foin et de paille mouillée, pour le suffoquer dans son cachot. Cette peine n'ayant pu lui faire perdre courage, il fut mené dans une chambre, où on le fit tourner en rond, pour l'étourdir, autour d'une table. Cet exercice épuisa ses forces, et l'ayant mis en état de ne pouvoir plus se tenir debout, le jeta aussi dans un assoupissement qui
le rendait presque insensible. Mais ces cruelles gens y trouvèrent un expédient; et les uns après les autres se tenant à ses côtés, le frappaient sans cesse du coude pour le réveiller : ce qui enfin le fit succomber...
« La fille d'un nommé Audouin ayant été traînée dans la tour de Pons, eut le courage de se servir de quelques cordes qu'elle trouva dans une chambre où on l'avait enfermée, et de se laisser couler le long de la tour, sans lâcher prise, quoique avant que d'arriver au bout des cordes elle eut les mains tout écorchées. Gomme elle tombait de fort haut, parce que les cordes étaient trop courtes, elle se brisa un doigt et se déchira tout le visage. Mais cela n'empêcha pas qu'elle n'eût la résolution d'aller chercher un asile et le bonheur de le trouver; de sorte qu'elle échappa aux cruautés de cette bigote (1). » \
« A Marans, dans l'Aunis, dame Marie Blavou, veuve du sieur Du Baugné Gendron, fort honnête femme, ayant des dragons logés chez elle, ils la mirent dans un fauteuil auprès du feu» allumèrent un grand brasier, et ayant attaché par les pieds cette pauvre femme à chaque coin de la cheminée et le bras à chaque côté du fauteuil..., ils firent rougir des pelles de fer, et les lui approchèrent si près des cuisses qu'elle en a demeuré au lit plus d'un mois et demi> avant que d'être guérie. Durant le cruel passe- temps de ces dragons, deux vénérables capucins se tenaient debout derrière le fauteuil (2). »
(1) El. Benoit* Hist. de VEdit de Nantes, V» 683 à 685;
(2) Jurieu, Réflexions sur la cruelle persécution que
A la Rochelle > les protestant» qui avaient acquis leurs titres de noblesse par l'exercice des fonctions de maire furent dégradés; on parla même de dégrader également toutes les autres familles nobles* Au mois de juillet 1685, le gouverneur organisa des conférences de missionnaires en menaçant d'avoir bientôt recours à d'autres moyens» Comme elles ne gagnèrent presque .personne, vers la fin de septembre l'intendant Arnoul défendit aux réformés de sortir de la ville> et fit rentrer pour recevoir les garnisons ceux qui étaient à leurs maisons de cam* pagne, lesquelles furent pillées et dévastées par lès paysans. Puis arrivèrent sept à huit cents missionnaires bottés.
« D'abord ils furent traitables ; ils composaient avec leurs hôtes, pour ne leur faire point de mal. Mais les convertisseurs en ayant été avertis, leur firent défendre d'être si bons> et d'avoir pitié de ceux qui les logeaient. Aussitôt ils changèrent de manières, et commirent comme ailleurs mille cruautés. Mais cela n'allant pas assez vite, Arnoul fit venir quatre compagnies des dra* gotis qui avaient déjà ruiné toute la noblesse du voisi-
souffre l'Eglise réformée de France, 1686; seconde partie} p. 80i
nage. Ils entrèrent dans la Rochelle comme ddns une ville prise d'assaut, et jetèrent tant de terreur dans les esprits déjà étonnés et abattus, que tout le monde succomba. Ainsi la Rochelle (1). qui avait résisté à une armée royale, commandée par le duc d'Anjou après les massacres, et dont la réduction avait coûté au cardinal de Richelieu tant de temps ej tant de dépense, fut entièrement désolée par moins de deux cents dragons et de huit cents fusiliers. La contagion de cette chute entraîna l'île de Ré, aussi bien que tout ce qui restait encore de Réformés dans les environs (2). »
Le 8 septembre 1685, Louvois écrivait au marquis de Boufflers : « Sa Majesté se remet à vous de faire marcher vers la Saintonge le nombre d'infanterie, de cavalerie et de dragons que vous jugerez à propos... La terre de Barbézieux m'appartient dans la Saintonge, dans laquelle il y a beaucoup de religionnaires fort opiniâtres. Jevous supplie de leur envoyer, et aux paroisses qui en dépendent, tout le nombre de troupes nécessaires pour les obliger à donner le bon exemple, et d'en user de même dans
(1) Les quatre pasteurs de la ville avaient été conduits à la Bastille; la cloche du temple fut fouettée, enterrée et déterrée avant de servir aux catholiques; on lui fit même promettre en la baptisant de ne plus retourner au prêche.
(2) Elie Benoit, Hist. de VEdit de Nantes, V, 862,
toutes les terres des gens de la cour, où il y aura des religionnaires, rien ne pouvant mieux les persuader que c'est tout de bon que le roi désire leur réunion à FEglise romaine, qu'en leur faisant voir que ceux à qui ils appartiennent ne peuvent plus leur donner aucune protection (1). *
Le 13, il ordonnait à d'Asfeld de faire passer le bataillon de Vendôme dans l'île de Ré ; le 9 du mois suivant, l'Aunis étant considéré comme entièrement converti, le même officier recevait l'ordre d'en retirer ses troupes et de les con- . duire'dans les généralités de limoges, Bourges, etc.
Le 6 octobre, Louvois écrivait encore à de Boufflers : « Vous prendrez soin, par des détachements, d'achever de purger ce qui restera de religionnaires dans la province ; et en cas qu'il y en ait encore à Barbézieux, je vous supplie de faire que l'on commence par ceux-là (2). »
Bien loin de s'indigner de ces abominations et de réclamer pour les persécutés la liberté de
(1) Michel, Louvois et les protestants , p. 214.
(2) Ibid., p. 217.
conscience, Fénelon eut le triste courage d'accepter le honteux héritage des dragons, et de poursuivre, au nom du Dieu d'amour, l'entreprise exécrable des Marillac, des Carnavalet, des Demuin, des d'Estrées, des Boufflers, des d'Asfeld et des comtesse de Marsan. Toutefois le jésuitisme, toujours habile à suivre le vent du jour, lui a tressé une couronne de tolérance que la justice des siècles emportera comme le vent balaye la poussière des chemins. A en croire le cardinal de Bausset, les missions étaient ordonnées par le zèle le plus pur et le plus irréprochable. « Louis XIV, dit-il, venait de révoquer l'Edit de Nantes; et en éloignant les pasteurs dont la présence devait naturellement s'opposer au succès de ses desseins pour la réunion de tous ses sujets dans une même religion, il ne pouvait laisser leurs anciens prosélytes sans instruction religieuse et sans principe de morale. Il résolut d'envoyer des missionnaires dans les provinces où l'on comptait le plus de protestants, pour confirmer dans la doctrine de l'Eglise catholique ceux qui s'y étaient déjà réunis, et pour y ramener ceux qui se refusaient
encore à revenir dans la religion de leurs pères (1). »
Nommé chef de 1b mission, Fénelon prifcpour aides les abbés de Langeron et de Fleury, qu'il fit plus tard sous-précepteurs du duc de Bourgogne, l'abbé de Cordemoi, l'abbé de Bertier, depuis évêque de Blois (2), l'abbé Milon, alors aumônier du roi, depuis évêque de Condom, et un certain nombre de jésuites, auxquels il ne faisait, selon son aveu, que préparer les.
voies.
« Louis XIV, poursuit le biographe, attachait tant d'importance au succès des vues de confiance, de douceur et d'instruction qu'il avait d'abord adoptées pour ramener les protestants, qu'il voulut faire connaître lui-même ses intentions à l'abbé de Fénelon, Tout le monde sait que la seule grâce que Fénelon demanda
(1) Hist. de Fénelon, Paris, 1809, jn-8°, I, 94,
(2) Il persécuta le petit-fils du célèbre Abel Brunier, l'un des créateurs de la botanique, sous prétexte que sa conver-
. sion n'était pas sincère. Il obtint contre son paroissien une lettre de cachet (1699), que celui-ci n'attendit pas, et contre laquelle il alla s'abriter en Hollande. (France protestante III, 53.)
à Louis XIV, au moment où il fut introduit en sa présence, fut d'éloigner les troupes et tout appareil militaire de tous les lieux où il était appelé à exercer un ministère dej>aix et de charité (1). »
. Bausset ne fait ici qu'abréger le récit de l'entrevue, thème habilement développé et audacieusement brodé par le P. Querbœuf (2), qui admirait chez le roi le « désir si louable » de ramener les hérétiques à l'Eglise :
« Fénelon parut devant ce monarque si imposant avec une assurance modeste, F écouta avec respect, osa le contredire, ou plutôt lui représenter que les ministres de la religion étaient des évangélistes de paix, qu'il ne convenait pas qu'ils marchassent escortés de gens de guerre; que cet appareil militaire pouvait effrayer, mais ne changerait véritablement personne ; que le glaive de la parole, que la force de la grâce étaient les seules armes que les apôtres eussent employées; qu'à leur exemple il n'en voulait point d'autres.
« Mais, lui répliqua Louis XIV avec bonté, ne redoutez-vous rien? Ne dois-je pas vous garantir de la méchanceté, de la fureur entreprenante et séditieuse
(1) Fénelon, ajoute Bausset, « sut concilier le zèle d'un missionnaire et la douceur qui était dans son caractère. »
(2) Œuvres complètes de Fénelon, Paris, 1822, in- 8*, I, 24à?5.
des hérétiques? Ne savez-vous pas de quoi leur fanatisme est capable, les préventions, l'esprit de vengeance qui les anime contre les prêtres? — Je ne l'ignore pas, sire; mais un missionnaire doit- il craindre de pareils dangers? J'ose vous le répéter, si vous attendez de nos prédications une moisson vraiment apostolique, il faut que .nous y allions en vrais apôtres. J'aime mieux périr par la main des frères errants, que d'en voir un seul exposé aux vexations, aux insultes, aux violences presque inévitables des gens de guerre. »
Le bon Père pratiquait largement la maxime de Basile ; non-seulement les calomnies dont il abreuve les innocentes victimes qui n'opposaient aux dragonnades que la soumission pour obéir aux ordres du roi (1), et la patience de huguenot qui passa dès lors en proverbe, atteignent le comble de l'odieux; mais elles sont démenties par le jésuite lui-même à la page suivante. Ces mêmes hommes qu'il nous peint, à la page 25, avides de vengeance, pleins d'une
(1) Voir dans le Bulletin de VHist. du Protest. (IX, 71), l'abjuration collective d'une vingtaine d'habitants de Fis le en Arvert, près Marennes, en date du 17 octobre 1685. Plusieurs des obscurs signataires, dont les descendants professent encore le protestantisme, ajoutèrent après leur nom ces mots qu'ils jetaient à la postérité comme l'éternelle, mais imparfaite protestation du droit : Pour obéir à la volonté du roi. Bien que biffés sur l'acte, ils sont restés lisibles,
fureur entreprenante et séditieuse, «ont las plus paisibles du monde, à la page 26 : t Ces missions heureusement terminées, Fénelon en vint rendre compte à Louis XIV. Il recommanda à ce monarque les peuples qu'il venait d'évangéliser, fit valoir leurs dispositions pacifiques, p#rla avec éloges de ses coopérateurs, leur attribua les conversions qui s'étaientfaites, etc. » Tous les dictionnaires historiques et les grands recueils biographiques qui se répètent les uns les autres, ont admis comme parole d'Évangile que Fénelon ne s'était servi que « des armes de la parole de Dieu > pour soumettre les hérétiques; cela est de peu d'importance dans le monde érudit où Von sait combien il faut se défier de toutes ces rapsodies faites de dixième main ; mais voici qui est plus grave : un historien justement estimé et qui ordinairement puise à la source première, M. Henri Martin, a suivi l'erreur commune. Fénelon, dit-il, déploya dans cette mission du Poitou (?) c toutes les vertus évangéliques et fut presque le seul missionnaire qui obtint des succès sérieux, en gagnant les cœurs de ces populations persécu-
tées et en ne leur imposant pas d'autorité les pratiques qui les choquaient le plu». Aussi les zélés ne manquèrent-ils pas de sp récrier contre sa douceur exagérée et réussirent pendant quel* que temps à lui fermer l'accès aux dignités ecclésiastiques (1). >
Venons au fait : Fénelon a-t-il fait éloigner les troupes et tout appareil militaire des lieux où il allait exercer son ministère de paix et de charité; n'a-t-il employé que la force de la grâce ; a-t-il déployé toutes les vertus évangé«-
(1) Hist . de France, 4 e édition, XIV, 305. — M. Bozérfan
va plus loin encore : « Fénelon, dit-il, partit seul, n'ayant pour escorte que la douceur chrétienne de sa parole et la tendresse infinie de son cœur, » {Fénelon et Channing, 1857.)
Plus exactement informé, Rulhières écrivait dans ses Eclaircissements histor. (J, 365) : « Il n'est pas vrai que deux provinces (Aunis et Saintonge) aient été préservées par ses soins du fléau de la persécution, et qu'il n'eût accepté cette mission qu'à cette condition même... L'oppression de la Rochelle et des deux provinces voisines était consommée quand il partit... Les rapports qui arrivaient de la Rochelle au ministère au milieu de décembre sont ceux-ci : Je ne trouve presque plus de religionnaires d la Rochelle, depuis que je paye ceux qui les découvrent et qui me les livrent, dont je fais emprisonner les hommes et mettre les femmes ou filles dans les couvents, de Vavçu et par V autorité de M. Vévéque. » #
liques? — Le missionnaire va répondre luimême et se peindre sous un aspect fort peu évangélique, pareil enfin au supérieur des Nouvelles Catholiques.
Mais avant de lui laisser la parole, il faut citer des pièces officielles qui disent ce qu'il ne dit pas, et prouvent que les dragons travaillaient sinon avec lui, du moins à côté de lui et en même temps que lui. « Le roi, écrivait Louvois le 9 novembre 1685 à Foucault, intendant du Poitou, a été informé qu'il y a encore dans quatre paroisses du diocèse de la Rochelle, six cents personnes de la religion qui ne se sont point converties, parce qu'elles avaient toutes déserté et s'étaient mises dans les bois. Gomme ils ne pourront pas y tenir dans, la rigueur de la saison qui va commencer, Sa Majesté aura bien agréable que vous sollicitiez M. de Vérac (1) d'y faire loger des troupes dans la fin de ce mois (2). » Le 13 décembre suivant, Louvois écrivait encore au même intendant : « Par
(1) Vérac et Mari 1 lac avaient abjuré à la Révocation. (Mém. de Saint-Simon, Paris, 1829, in-8°, IV, 201.) (2$ Mémoires de Foucault, p. 521.
le mémoire ci-joint que m'a envoyé Monseigneur Tévêque de la Rochelle, il me paraît qu'il y a encore huit cent trois religionnaires dans vingt-huit paroisses de son diocèse; sur quoi je dois vous dire qu'il est bien à propos que vous preniez des mesures pour les obliger à se convertir (1). » Foucault ayant menacé de raser les maisons des émigrés s'ils n'y rentraient dans quatre mois, le ministre de la guerre approuva, le 22 décembre, le délai accordé, et Qrdonna, le 26, la démolition immédiate (2).
(1) Mémoires de Foucault, p. 524.
(2) Ibid., p. 525. Ce n'est pas le seul exemple de contradiction dans les ordres de persécution. En voici un autre :
Louvois à Foucault^ 16 octobre 1685.
« Je ne doute point que vous n'ayez présentement réparti le régiment d'Asfeld dans les élections du Poitou qui sont de votre département; l'intention de Sa Majesté n'étant pas d'en mettre dans le pays d'Aunis.
« Sa Majesté a appris avec peine que l'on a logé a Poitiers chez une femme une compagnie et demie de dragons pour l'obliger a se convertir. Je vous ai mandé tant de fois que ces violences n'étaient point du goût de Sa Majesté, que je ne puis que m'étonner beaucoup que vous ne vous conformiez pas à ses ordres, qui vous ont été si souvent réitérés; vous avez grand intérêt de n'y pas manquer à l'avenir. » Louvois à Foucault, 17 novembre 1685.
« J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le J2 de ce mois, de laquelle j'ai rendu compte au roi,
Louvois écrivait encore en décembre à M. de Bis : c II n'y a pas de meilleur moyen pour persuader les huguenots que le roi n'en veut plus souffrir en France, que de bien maltraiter ceux de Barbèzieux (1). » — Les exécutions militaires n'avaient donc pas cessé à l'arrivée de Fénelon ; elles continuèrent au moins pendant les deux premiers mois de sa mission et peut-être au delà (2).
Nous citerons d'abord des fragments de ses lettres h Madame de Beauvilliers, dont Rulhières (I, 133, 365) a vu les originaux et que nous n'avons pas retrouvées dans les Œuvres complètes publiées à Versailles de 1820 à 1830. « On
qui m'a commandé de vous faire savoir que son intention est que les dragons du régiment d'Asfeld qui sont chez les gentilshommes de la R. P. R. du bas Poitou, y demeurent jusqu'à ce qu'ils soient convertis, et qu'au lieu d'y vivre avec le bon ordre qu'ils ont fait Jusqu'à présent^ Von leur laisse faire le plus de désordre qu'il se pourra pour punir cette noblesse de sa désobéissance. » (Mémoires de Foucault, 517 et 521.)
(1) Michel, Louvois et les protestants, p. 218.
(2) Foucault nommait ces procédés des « voies non pas de force et de violence, mais de contrainte un peu plus que morale, pour obliger les nouveaux catholiques à faire profession de la religion qu'ils avaient embrassée, » (Mémoires,
ne peut douter, dit l'auteur des Eclaircissements historiques sur les causes de la Hévocation, que ces lettres n'aient été mises sous les yeux de Madame de Maintenons et qu'elles n'aient contribué à la prompte élévation du jeune missionnaire ».
« Les huguenots, écrivait celui-ci, paraissent frappés de nos instructions jusqu'à verser des larmes et nous disent : Nous serions volontiers d'accord avec vous ; mais vous n'êtes ici qu'en passant. Dès que vous serez partis, nous serons à la merci des moines, qui ne nous prêchent que du latin, des indulgences et des confréries ; on ne nous lira plus l'Evangile, nous ne l'entendrons plus expliquer, et on ne nous parlera qu'avec menaces...
« 11 est vrai qu'il n'y a en ce pays que trois sortes de prêtres, les séculiers, les Jésuites et les Récollets ; les Récollets sont méprisés et haïs, surtout des huguenots, dont ils ont été les délateurs et les parties en toute occasion. Les Jésuites de Marennes sont quatre têtes de fer, qui ne parlent aux nouveaux convertis, pour ce monde que d'amende et de prison, et pour l'autre que du diable et de l'enfer. Nous avons eu des peines infinies à empêcher ces bons pères d'éclater contre notre douceur, parce qu'elle rendait leur sévérité plus odieuse, et que tout le monde les fuyait pour courir après non» avec mille bénédictions. Mais nous avons témoigné tant de déférence à ces bons pères, qu'ils n'ont osé se fâcher et que nous sommes tous les jours chez eux pour entretenir une grande correspondance. Ils vivent
bien et sont respectés. Si au lieu de ces têtes dures et chaudes, leur compagnie veut mettre des esprits modérés et droits, ils pourront être utiles dans le pays. Après tout, il n'y a rien d'aussi bon qu'eux. Pour les curés, ils n'ont aucun talent de parler, et c'est une grande confusion pour l'Eglise catholique; car les huguenots étaient accoutumés à avoir des ministres qui les consolaient et les exhortaient par des paroles touchantes de l'Ecriture...
« Nous tâchons d'éviter dans nos sermons l'air contentieux des controverses. Nous faisons couler les preuves par voie de simples explications, et en y joignant des mouvements affectueux; nous insinuons tout ce qu'il faut pour faire de vrais catholiques, en ne paraissant travailler qu'à faire, en général, de bons chrétiens ; tous ces soins suffisent à peine pour attirer ces esprits, tant ils sont effarouchés. Nous rencontrons partout un attachement incroyable à l'hérésie. Plus un prédicateur les a touchés, moins ils veulent retourner l'entendre. Leur grand proverbe est qu'il faut fuir la voix des enchanteurs. »
Ces fragments sont curieux à plus d'un titre : . Fénelon s'y montre bien plus prêtre habile et retors qu'apôtre rempli de l'ardent amour du bon berger pour la brebis égarée ; il y fait son propre éloge avec une adresse infinie. Avec nn^i ^are bonheur d'expression il déguise son es, en s'appliquant le mot d'enchanteur,
et en lui donnant un autre sens que les huguenots, dans la bouche desquels il ne désignait que les ruses du prince des ténèbres !
Sous sa plume, cette expression dit tout autre chose : il les touche trop vivement pour qu'ils retournent l'entendre, ils se défient de son éloquence douce et pénétrante. Il était impossible de se faire mieux valoir auprès de la souveraine dispensatrice de toutes les faveurs. — Il laisse voir en même temps toute la finesse dont il eut besoin pour désarmer la jalousie des Jésuites, sans y réussir autant qu'il le pensait, et leur rend les coups qu'ils lui portaient : dénoncé par eux à la cour comme ne prêchant qu'un catholicisme édulcoré, affaibli, il les dénonce à son tour comme des têtes de fer, des esprits inflexibles peu propres à la situation. — En un mot, dès l'abord, au lieu d'un apôtre, nous trouvons un diplomate.
Voici maintenant la lettre qu'il écrivait de la Tremblade, le 7 février 1686, au marquis de Seignelay, secrétaire d'État :
« Monsieur, « Je crois devoir nie hâter de vous rendre compte de
la mauvaise disposition où j'ai trouvé les peuples de ce lieu. Les lettres qu'on leur écri^ de Hollande, leur assurent qu'on les y attend pour leur donner des établissements avantageux, et qu'ils seront au moins sept ans en ce pays-là «ans payer aucun Impôt (1). En môme temps, quelques petits droits nouveaux qu'on a établis sur cette côte, coup sur coup, les ont fort aigris. La plupart disent assez hautement qu'ils s'en iront dès que le temps sera plus assuré pour la navigation. Je prends la liberté, Monsieur, de vous représenter qu'il me semble que la garde des lieux où ils peuvent passer a besoin d'être augmentée (2). On assure que la rivière de Bourdeaux {Bordeaux) fait encore plus de mal que les passages de cette cote, puisque tous ceux qui veulent s'enfuir vont passer par là, sous le prétexte de quelque procès. Il me semble aussi que l'autorité dît roi ne doit se relâcher en rien; car notre arrivée en ce pays, jointe aux bruits de guerre qui viennent sans cesse de Hollande, font croire à ces peuples qu'on les craint et qu'on les ménage. Ils se persuadent qu'on
(1) Les Anglais répandaient aussi des écrits où Ton promettait de grands avantages aux protestants qui voudraient aller s'établir à la Caroline. Des sauniers qui se proposaient de s'y rendre étaient surveillés par l'intendant. (Mém é du 28 décembre 1684, Archives, TT, 259.)
(2) Fénelon revient encore sur ce sujet dans sa lettre ft Seignelay du 26 février.
Avec sa bonne foi jésuitique» Bausset a reproduit Cette lettre en entier, sauf les passages compromettants pour son héros. Il a de même abusé de la lettre du 8 mars, également adressée au secrétaire d'Etatj et plus compromettante encore»
LH MISSIONNAIRE. Ul
verra bientôt quelque grande révolution et que le grand armement des Hollandais est destiné à venir les délivrer. Mais en même temps que l'autorité doit être inflexible pour contenir ces esprits que la moindre mollesse rend insolents, je croirais, Monsieur, qu'il serait important de leur faire trouver en France quelque douceur de vie, qui leur ôtàt la fantaisie d'en sortir. Il est à craindre qu'il en partira un grand nombre dans les vaisseaux hollandais qui commencent à tenir pour la foire de mars à Bourdeaux(\). On assure que les officiers nouveaux convertis font ici- mollement leur devoir. Pour M. de Blénac, il me paraft faire le sien fort exactement. Pendant que nous employons la charité et la douceur des instructions, il est important, si je ne me trompe, que les gens qui ont l'autorité la soutiennent, pour faire mieux sentir aux peuples le bonheur d'être instruits doucement. Je crois que M. l'intendant sera ici dans peu de jours ; eela sera très-utile, car il se fait craindre et aimer tout ensemble. Une petite visite qu'il vint nous rendre à Marennes, fit des merveille* (2),' il acheva d'entraîner les esprits les plus difficiles. Depuis ce temps- là, nous avons trouvé les
(1) Grâce à ces délations du missionnaire, la fuite était extrêmement difficile à la Rochelle, malgré le dévouement des catholiques qui s'exposaient a des peines sévères paur aider leurs amis protestants à s'embarquer, (Voir le Journal de Jean Migault ou Malheurs d'une famille protestante du Poitou, Paris, 1854, in*12.)
(2) Bien qu'il fût encore dans l'enfance de l'art* le cha<sepot faisait déjà merveille : Fénelon parlait absolument comme le général de Failly.
gens plus assidus et plus dociles. II leur reste encore des peines sur la religion; mais d'ailleurs ils avouent presque tous que nous leur avons montré avec une pleine évidence qu'il faut, selon l'Ecriture, se soumettre à l'Eglise, et qu'ils n'ont aucune objection à faire contre la doctrine catholique, que nous n'ayons détruite très-clairement. Quand nous sommes partis de Marennes, nous avons reconnu de plus en plus qu'ils sont plus touchés qu'ils n'osent le témoigner; car alors ils n'ont pu s'empêcher de montrer beaucoup d'affliction. Cela a été si fort, que je n'ai pu leur refuser de leur laisser une partie de nos messieurs, et de leur promettre que nous retournerions tous chez eux. Pourvu que ces bons commencements soient soutenus par des prédicateurs doux, et qui joignent au talent d'instruire celui de s'attirer la confiance des peuples, ils seront bientôt véritablement catholiques. Je ne vois, Monsieur, que les pères Jésuites qui puissent faire cet ouvrage; car ils sont respectés pour leur science et pour leur vertu. Il faudra seulement choisir parmi eux ceux qui sont les plus propres à se faire aimer, etc. (1). »
Cette lettre peint l'homme et son système, tissu de ruses et. d'artifices.
L'homme manque de cœur, il est sec, bronzé :
les dragonnades ne l'émeuvent pas plus que n'avaient fait les larmes des jeunes filles aux
(1) Voir l'Appendice IV, où nous reproduisons intégralement les quatre lettres relatives à la mission de Saintonge,
Nouvelles Catholiques (1). L'Eglise commande, il exécute froidement la'consigne, non pas seulement en soldat, mais en ambitieux et en courtisan qui veut parvenir. Le petit mot qu'il glisse à la louange de l'intendant, qui sait à la fois se faire craindre et aimer, sur les merveilles qu'opère sa présence, n'a l'air de rien; il tire cependant à conséquence. L'intendant de la province était une puissance, il adressait des rapports à la cour, il fallait être au mieux avec lui, surtout au moment où l'on avait à se laver de certaines accusations qui avaient été colportées jusqu'à l'oreille de cette autre puissance, le confesseur du roi.
Le système, le voici : le missionnaire doit controverser, saper les bases de l'hérésie dans l'esprit de ses auditeurs, sans criailleries ni violence, avec le calme de la froide raison. Il doit surtout sauvegarder l'apparence de la modéra-
(1) Il n'a garde d'avoir pour les hérétiques le mot de pitié qu'il aura plus tard pour les catholiques de son diocèse, «ffligés des maux de la guerre : « Hélas I nous avons vu les familles chassées de l'habitation de leurs ancêtres, errer sans ressources, et porter leurs enfants moribonds dans une ter«e étrangère. » {Mandement pour le carême de 1713.)
tion, cette apparence est la condition sine qua non du succès ; ainsi, plus de ces missionnaires grossiers, sans lettres, ni tenue, ni mœurs, qui s'emportent, menacent, en viennent aux voies de fait ; cette méthode ne vaut rien, elle a été infructueuse, elle rebute au lieu de convaincre. — Est-ce à dire qu'il faille tolérer la {ibre coexistence des deux Gujtes, rétablir l'Edit de Nantes, abandonner les moyens coercitifs :
amendes, prison, confiscation de biens, suppression de fonctions et de professions, enlèvement d'enfants ; qu'il faille mettre au rebut le plus admirable code qu'ait jamais inventé la persécution ; laisser rouiller dans l'arsenal ces armes innombrables et de tout genre, que les légistes et le clergé ont mis plus d'un den^i-siècle à forger, polir, aiguiser ? — Bien au contraire 5 touf; cela est bon, juste, indispensable et salutaire; mais c'est au magistrat, au militaire, à Tintenr dant d'en user; à eux tout l'odieux de la répression au prêtre le bénéfice du rôle pacifique d'instructeur.
Telle était, on le sait, la doctripe et lfi pratique constante de l'inquisition : l'Eglise, société
spirituelle, ayant horreur du sang comme son divin chef, se horne à retrancher l'hérétique de son sein et à le livrer au bras séculier ; mais en forçant celui-ci à punir les prétendus délits de la pensée comme le plus grand des crimes de Tordre civil. Cette odieuse subtilité, rêve d'un esprit malade et d'une conscience qui n'a pas étouffé tout remords, n'a pas peu contribué à produire ce caractère faux, tortueux, qui est comme le stigmate de tout ce qu'on appelle aujourd'hui clérical ou ultramontain (1). On la retrouve à toutes les époques chez tous ceux qui ont fait appel à la force pour propager leurs croyances, excepté chez les musulmans, plus sincères dans leur fanatisme. « Nous som-
(1) Même quand il s'agit de faire le bien, une restitution, par exemple, à la suite de la confession d'un vol, le prêtre ultrairçqntaw ne cache pas seulement le nom du coupable, ce qui est son devoir, il dissimule, ne s'avance que par des chemins couverts, sondant le terrain avec des précautions infinies, puériles et sottes, qui n'inspjrent que le dégoût, parce qu'elles dénotent une manière de penser et d'agir étrangères h la sincérité de l'honnête homme. Je n'ai vu qu'un fait de ce genre, mais il m'a laissé une impression ineffaçable, renouvelée par la lecture d'un terrible opuscule paru en 1844 chez Delay : V Inquisition à Rome en 1841, ou iniquités et cruautés exercées à Rome sur la personne de Raphaël Ciocci, moine bénédictin, in-ïl2.
mes entrés en apôtres (1) dans le Chablais, disait saint François de Sales (2),... nous n'emploierons jamais d'autres armes contre les errants que celles de la Parole de Dieu; il ajouta que les princes, à la vérité, avaient été souvent contraints d'en employer d'autres, et l'avaient fait même avec succès ; mais qu'il n'en était pas de même des personnes de leur caractère, qui faisaient les fonctions des apôtres et qui devaient imiter leur conduite. »
L'évêque de Saint-Pons, Percin de Montgaillard, qui, au dire de Rulhières, s'opposa constamment à la persécution, tenait exactement le même langage que Fénelon ; il écrivait en 1687 au commandant des troupes de son diocèse : « En même temps que j'apprends les ordres que vous venez donner aux curés de mon diocèse, je prends la liberté de vous supplier de faire les réflexions que méritent les inconvénients qui s'en suivraient si on les suivait. Vous désirez premièrement que les prêtres fassent un registre pour vous rendre compte de la
(1) Voir plus h$ut, p. 112.
(2) Marsollier, Vie de saint François de Sales, 1, 147.
négligence que les nouveaux convertis pourront apporter aux exercices delà religion catholique. Ces délations leur feraient immanquablement perdre la confiance qu'il est nécessaire que les nouveaux convertis aient aux curés, pour écouter la Parole de Dieu avec fruit... Il me semble que les officiers de justice peuvent faire tout cela sans inconvénient (1)... »
Quant à Fléchier, la modération et la douceur qu'il affecte sont pure comédie. Après avoir demandé qu'on exerce sur les protestants une contrainte salutaire, capable de convertir et non de rebuter, il donne clairement à entendre qu'il parle du logement des gens de guerre, des galères, et autres pratiques aussi modérées ; . puis il ajoute : « Je ne dis pas que les ecclésiastiques doivent se mêler de ces punitions, quoique saint Grégoire et quelques conciles semblent leur en avoir donné le pouvoir... Il nous faut attirer la confiance de nos peuples..., c'est une de nos fonctions de recevoir dans notre sein, qui est le sein de l'Eglise, ce que la
(1) Jurieu, Lettres pastorales, p. 308.
puissance séculière y ramène. » — « Ainsi, dit Rulhières (II, 225), Flécliier veut charger le prince de toute la rigueur; il l'y excite, il lui en fait un devoir. Il rappelle des conciles qui ont engagé des princes catholiques à ne point souffrir d'hérétiques dans leurs Etats. Et c'est là cette charité épiscopale, dont il se fit toujours honneur dans son diocèse, agissant de concert avec l'intendant (Bâville) qui était si sévère, et ne montrant lui-même qu'affabilité et modération. * C'est ainsi que, par un chef-d'œuvre de dissimulation perfide, la sévérité s'allie à la douceur, la violence fraye ta route à là persuasion. C'est ainsi qu'en prenant des airs de bénignité, Féner Ion peut recommander au secrétaire d'Etat de faire garder plus sûrement les passages qui servent à la fuite des réformés, dénoncer leurs projets d'évasion, indiquer l'époque de leur départ et la route qu'ils suivront. Il faut qu'ils restent en France et qu'ils s'y convertissent. L'inquisition d'Espagne, moins barbare, avait permis aux Maures qui ne voulaient pas abjurer, de quitter le pays. Il faut que l'autorité reste inflexible pour contenir ces esprits que la
moindre mollesse rend insolents ; il faut, en même temps, leur faciliter la conversion, par quelque douceur de vie, c'est-à-dire à l'aide de quelque ressource matérielle ou pécuniaire. Le secret le plus absolu est indispensable : tout serait perdu si l'hérétique pouvait seulement soupçonner que le doux apôtre prêche la rigueur à Versailles. Enfin cette lettre avec ses choquantes contradictions, ce système où la douceur n*est point un sentiment mais un rôle, confinent, pour ne pas dire plus, à l'hypocrisie (1). Le système et l'homme sont à la fois doucereux et impitoyables, et, ce qui ne pouvait nuire à la fortune du convertisseur courtisan, en parfait accord avec l'intendant qui faisait des mer-
(1) L'affaire du quiétisme faillit empêcher son élection. au siège archiépiscopal de Cambrai; cependant, à force de restrictions, de raffinement, de « subtilités sans bornes, » il éluda, atténua tout dans la doctrine attaquée de Madame Guyon. Il s'en tira en habile homme ^ dit Leibnitz, et déploya, selon M. Nisard, une habileté si prodigieuse, qu'elle fit mettre en doute sa sincérité. Mais une fois consacré, il changea de conduite. «L'archevêque ne voyait plus les choses du même œil que l'abbé de Fénelon. » Avant son sacre, il avait souscrit au formulaire; après son sacre, sa conscience l'empêcha de souscrire au commentaire qu'en avait rédigé l'évêque de Meaui, [Bévue des Deux-. Mondes, 15 juillet 1845.)
veilles, et disait dans un Mémoire du 28 décembre 1684: « On a remarqué que la Rochelle s'est extrêmement dépeuplée depuis que, dans les années 1661 et 1662, on fit sortir de cette ville jusques à dix-huit cents personnes de la R. P. R., ce qui faisoit cinq à six cents familles, et il seroit à craindre, si Ton entreprenoit quelque chose de pareil à présent, que cela n'achevast de la destruire, et n'autorisast ceux qui desjà pourroient penser à sortir eux-mesmes. . . C'est ce qui m'a obligé de surseoir secrettement et sans que cela paroisse, les poursuites que le procureur du roy de ce siège, à la sollicitation du sindic du clergé, avoit entrepris contre deux gentilshommes et deux marchands. » Craignant que l'émigration ne recommençât dès que le temple de la Rochelle serait condamné, l'intendant Arnoul écrivait encore le 10 janvier 1685 : « Il faut ôter aux hérétiques leur crédit et leur montrer plus d'avantages à être catholiques.
Lorsqu'on a voulu prendre le contrepied, on en a fait fuir plusieurs hors du royaume (1), et
(1) L'intendant de la Rochelle a-t-il mérité un brevet de
ceux qui se sont convertis par la crainte ont esté abandonnez, de sorte que leur conversion
tolérance pour avoir ménagé parfois les protestants dans la crainte de les faire émigrer? C'est le même mobile tout politique qui a dicté à Fénelon la lettre suivante, alors qu'il avait eu le temps de se convaincre que la violence ne produisait aucun bon résultat. Il, n'y condamne pas la persécution, il reconnaît qu'elle ne réussirait pas ; c'est quand ils sont malades, dit-il, qu'il faut agir sur les huguenots, pour leur faire faire des actes de catholicisme. Quelle délicatesse de sentiment, quelle grandeur d'âme! Cette lettre adressée au maréchal de Noailles, est du 18 juin 1690, non de Tannée 1684 comme le {lisent quelques éditions :
«c Il n'est point à propos, ce me semble, de tourmenter ni d'importuner les soldats étrangers et hérétiques pour les faire convertir : on n'y réussirait pas; tout au contraire, on les jetterait dans l'hypocrisie, et ils déserteraient en foule. Il suffit de ne souffrir pas l'exercice public, suivant l'intention du. roi. Quand quelque officier ou autre peut leur insinuer quelque 'mot, ou les mettre en chemin de vouloir s'instruire de bon gré, cela est excellent; mais point de gêne, ni d'empressements indiscrets.
« S'ils sont malades, on peut les faire visiter d'abord par quelque officier catholique qui les console, qui les fasse soulager, et qui insinue quelque bonne parole. Si tout cela ne sert de rien, et si la maladie augmente, on peut aller un peu plus loin, mais doucement et sans contrainte, pour leur montrer que l'ancienne Eglise est la meilleure... Si le malade n'est pas capable d'entendre ces raisons, je crois qu'on doit se contenter de lui faire faire des actes de contrition, de foi et d'amour : « Mon Dieu, je me soumets à tout ce que la vraie Eglise enseigne; je la reconnais pour ma mère, en quelque lieu quelle soit...
«c Il faut tâcher ainsi de leur faire faire des actes contraires a l'esprit de schisme et d'hérésie... % Après cela on
par la veue de leur misère, n'a servy qu'à fortifier les autres dans leur religion (1). »
Cependant à force de parler de sa douceur, Fénelon finit presque par y croire; il voudrait du moins que Seignelay y crût, puisqu'il lui dépeint l'affliction qu'on montre à son départ : « Les peuples nous disent ; Vous n'êtes ici qu'en passant ; c'est ce qui les empêche de s'attacher entièrement à nous... Nous les avons accoutumés à entendre les vérités qui les condamnent le plus fortement, sans être irrités coiitre nous. Au contraire, ils nous aiment; et nous regrettent quand nous les quittons. S'ils ne sont pas pleinement convertis, du moins ils sont accablés, et en défiance de toutes leurs anciennes opinions. » Fénelon se flatte et, se vante, sans doute à tort; car il est difficile d'admettre que les persécutés aient été longtemps dupes de sa feinte. Dans tous les cas, il ne
verra ce que produisent ces actes... » {Œuvres compl., IV, p. 4 du Supplément.)
Ce que produisaient ces conversions extorquées quand le malade n'était plus capable d'entendre, ni de vouloir, on le sait : revenu à lui-même, il rétractait l'abjuration, et tombait sous le coup de la loi des relaps 1
(1) 6es deux mémoires sont aux Archives, TT, £59.
négligeait rien pour ne pas se laisser confondre avec le vulgaire des missionnaires.
Sa lettre à Seignelay du 8 mars, dont nous vpnons de citer un fragment, est conçue exactement dans le même esprit que celle du 7 février, et confirme en les aggravant les remarques suggérées par celle-ci :
« L'arrivée de M. Forant a donné de la joie aux habitants de la Tremblade. J'espère qu'il servira beaucoup à les retenir, pourvu qu'il n'exerce point ici une autorisé rigoureuse qui le rendrait 'bientôt odieux. Sa naissance, sa parenté avec plusieurs d'entre eux, et la religion qui lui a été commune avec tous ces gens-là , le feraient haïr plus qu'un autre, s'il voulait user de hauteur et de sévérité pour les réduire à leur devoir. Cependant le naturel dur et indocile tfe ces peuples demande une autorité rigoureuse et toujours vigilante. Il ne faut point leur faire du mal; mais ils ont besoin de sentir une main toujours levée pour leur en faire s'ils résistent. Le sieur de Ghatellars, subdélégup de M- Arnqul, supplée très-hien à ce que M. Fprant ne ppurra pas faire. La douceur de l'un et la fermeté de l'autre étant jointes, feront beaucoup de bien. »
M. Arnoul était, on 1'$ vu, l'intendant de \% Rochelle; et M. Forant, qu'un homme d ? honneur eût rougi d'emplpyer, était un apostat qui
trahissait ses anciens coreligionnaires (1) ; c'est donc de l'union de la violence et de la trahison que le missionnaire se promet beaucoup de bien.
(1) Il était parent de l'illustre famille huguenote des marins de l'île de Ré. « Ce misérable, dit la France protestante (V, 133), ne se contenta pas d'abjurer la religion dans laquelle il était né; mais il se fit lâchement l'espion du gouvernement persécuteur de Louis XIV, et comme Le Danois et Robert, mais avec plus de succès encore, il s'employa à tromper ses anciens coreligionnaires émigrés, par les plus fallacieuses promesses, pour les décider à rentrer en France. On évalue à plus de cinq cents le nombre des artisans et des matelots qu'il fit repasser en France en moins de six mois. »
«c Outre un certain Tiliiêres, dit M. Weiss (Hist. des réfugiés protesta II, 21), le comte d'Avaux (ambassadeur de France en Hollande) employait encore un sieur Blanquet h Bruxelles, un certain Jean Noël, auquel il faisait espérer la délivrance d'un ami prisonnier en France, un sieur Vallemont a Amsterdam, Le Boutelier, Foran. Danois et plusieurs autres qui lui servaient d'espions ; et, grâce à leurs délations intéressées, des centaines d'infortunés, arrivés sur les frontières de Flandres, où sur le point de s'embarquer, furent* traînés aux galères... Foran et Danois; reconnus à la Bourse d'Amsterdam, furent avertis à temps par un réfugié de la Rochelle, qui leur sauva la vie, en favorisant généreusement leur fuite à la Haye, où ils trouvèrent un asile inviolable à l'ambassade française. »
Fénelon avait-il conservé le souvenir de l'intimité de ses rapports avec de tels hommes, lorsqu'il condamnait l'espionnage du vice et demandait que le métier d'espion fût fait par d'honnêtes gens que le prince y obligerait (Examen de conscience sur les devoirs de la royauté) ; et se rendait-il compte qu'il avait été, aussi bien que les Jésuites, le délateur des protestants saintongeoisf
— Il faut, poursuit -il, « des prédicateurs qui expliquent tous les dimanches le texte de l'Evangile avec une autorité douce et insinuante,... des curés édifiants qui sachent instruire * (1), sans quoi t l'autorité pastorale qui est la plus naturelle et la plus efficace, demeurera toujours avilie avec scandale... Si on n'établit pas au plus tôt de bonnes écoles pour les deux sexes, ce sera toujours à recommencer. Il faut même une autorité qui ne se relâche jamais pour assujettir toutes les familles à y envoyer leurs enfants. > — Ainsi, sous prétexte
(1) C'était alors chose rare. « J 1 ai mandé a M. de Louvois, écrivait l'intendant du Poitou, qu'un obstacle considérable aux conversions dans plusieurs paroisses, était la vie scandaleuse des curés, que les évêques ne peuvent ranger à leur devoir par des procédures régulières... La plupart des curés n'ont pas de talent pour prêcher convenablement les nouveaux-convertis. » (Mémoires de Foucault , p. 152 et 159.)
« Un mémoire sur la Saintonge dit positivement que de six cents paroisses, il rCy en avoit que six oit Von prêchât pendant VAvent et le Carême. » (Rulhières, Eclaircissements historiques, 1, 133.)
C'était sans doute un de ces prédicateurs muets, que le curé de Soubise, qui écrivait si délicatement et chrétiennement à un ami : « Je vous avouerai que je fais une guerre continuelle aux huguenots, qui n'osent dire le moindre petit mot. On les prend par le bec comme des bécasses, et, d la moindre parole, nous les faisons voiturer d Roche fort dans les prisons. » (Michel, Louvois et les protest., p. 29.)
d'instruction obligatoire, le clergé imposait aux protestants non les lumières indispensables à tout -citoyen digne de ce nom, mais le catéchisme, la foi religieuse, qu'ils repoussaient de foutes leurs lumières et de toute leur âme (1) ; c'était justement le contraire de l'instruction laïque obligatoire, aujourd'hui réclamée par tous les esprits qui ont à cœur le relèvement de la patrie. Dès sa naissance, le protestantisme avait partout établi des écoles pour faire lire la Bible au peuple; ses ennemis lui empruntèrent ses armes et distribuèrent bientôt des traductions
(1) Dès 1681, Letellier se plaignait d'un abus commis pay les maîtres d'école, depuis que les conversions avaient commencé dans le Poitou, et leur faisait ordonner de n'enseigner que le catéchisme romain (Biblioth. nation., Ms. Fr., 17416.) Un grand nombre d'écoles catholiques furent ouvertes pour l'instruction des prétendus nouveaux convertis ,• il y en avait onze en Aunis en 1691, seize en Saintonge et dix-sept dans l'élection de Marennes, îles et côtes, à raison de cent cinquante livres par an (Archiv es, TT, 259). Le même carton renferme la liste des communes qui demandaient des prêtres adjoints et l'agrandissement des églises, en vertu du grand nombre de nouveaux catholiques. En 1686, Tévêque de Saintes en comptait quatre-vingt mille dans son vaste diocèse, et réclamait a l'Etat 8,800 livres pour six mois de traitement de quarante-huit missionnaires, qu'il employait à parfaire leur conversion (TT, 242).
Le temple de la Tremblade transformé en église, était trouvé trop petit et trop bas.
du livre sacré, accommodées au point de vue catholique. — « Il faudrait aussi, ajoute Fénelon, répandre des Nouveaux Testaments avec profusion; mais le caractère gros est nécessaire... Si on leur ôte leurs livres sans leur en dpnnpr, ils diront que les ministres leur avaient bien dit que nous ne voulions pas laisser lire la Bible, de peur qu'on ne vît la condamnation de nos superstitions et de nos idolâtries (1). Enfin, Monsieur, si on joint toujours exactement à ces
(1) Il avait déjà écrit à Seignelay, le 26 février : « J'oubliais de vous dire, Monsieur, qu'il nous faudrait une très-grande abondance de livres, surtout de Nouveaux Testaments., et des traductions de la messe avec des explications; car on ne fait rien si an n'ôte les livres hérétiques; et c'est mettre les gens au 4^ ses poir que de les leur ôter, si on ne donne a mesure qu'on ô.te. »
Jjouvois avait été au-devant de ce désir en écrivant a Foucault, \e 28 octobre 1685 : « Vous pouvez faire imprimer Je Nouveau Testament et les Psaumes de M. Oodeau, en français, pour les donner aux nouveaux convertis, à condition d'en prendre tous les exemplaires pour le roi et de faire rompre ensuite les planches. » (Mém. $e Foucault, p. 518). Les Lettres pastorales de Jurjeu nous apprennent que, après la Révocation, l'archevêque de Paris donna l'ordre d'imprimer plus de cinquante mille exemplaires du Nouveau Testament et des Psaumes, pour les distribuer dans tout le royaume. La version adoptée n'était sans doute pas celle quj avajt paru à Bordeaux en 1686, et qu'on avait dû supprimer tant ses infidélités causaient de scandale (Voir Revue çle théologie, 3* série, VI, 113), ni celle de Véron trop décriée,
secours des gardes pour empêcher les désertions, et la rigueur des peines contre les déserteurs, il ne restera plus que défaire trouver aux peuples autant de douceur à demeurer dans le royaume que de péril à entreprendre d'en sortir. C'est, Monsieur, ce que vous avez commencé, et que je prie Dieu que vous puissiez achever selon toute Tétendue de votre zèle. »
Étrange absence des notions les plus élémentaires de conscience et de liberté ! Tout devait alors plier sous le joug du roi et du prêtre : Tordre social et religieux exigeait cette soumission sans réserve. Privé de droits, l'individu n'avait pas d'existence réelle, la force l'écrasait, et ses protestations timides, ses essais d'affranchissement, étaient tenus pour des crimes. Comment un penseur a-t-il pu écrire que le devoir
ni celle de de Marolles qui n'avait pas beaucoup de réputation, ni celle de Mons odieuse aux Jésuites, ni celle d'Ame-' lote, qui contenait encore des choses dont les protestants pouvaient s'aider; mais probablement celle de Godeau. Nous ne nous expliquons pas pourquoi sa traduction des psaumes fut supprimée par ordre du 15 février 1686 (0* 30). — Celle de l'abbé Coquelin, imprimée en Hollande, avait aussi été confisquée ; mais les exemplaires lui furent restitués par ordre du 2 janvier 1687 (0» 31),
des protestants était de renier leurs croyances, alors qu'ils né les professaient qu'après examen, et parce qu'ils les croyaient vraies ? Pouvait-il ignorer qu'en matière de croyance philosophique, politique ou religieuse, il n'y a que deux devoirs : s'éclairer et conformer ses actes à sa foi ; qu'on croit ce qu'on peut, et que la conscience de chacun est souveraine pour ellemême? Ces vérités commençaient à circuler, mais toutes les orthodoxies n'y voyaient que la pire des hérésies.
Bien qu'il ait essayé de naviguer à la remorque de Madame Guyon sur l'océan éthéré du pur amour, Fénelon était passablement maté- * rialiste et dépourvu de cette largeur d'esprit, de cette rectitude de jugement, qui ne vont jamais sans une certaine élévation d'âme. Il traitait la question de conversion comme une question d'appétit ou de gros sous ; il ne savait voir dans l'hérésie qu'une habitude, et comptait, pour en triompher, sur l'adoucissement des impôts et sur l'allégement de la misère. Il écrivait à Seignelay, le 26 février : t Ces peuples sont dans une violente agitation d'esprit ; ils sentent
une force dans notre religion, et une faiblesse dans la leur qui les consterne. Leur conscience est toute bouleversée* et les plus raisonnables voient bien où cela va tout naturellement ; mais rengagement du parti, la mauvaise honte, l'habitude^ et les lettres de Hollande qui leur donnent des espérances horribles, tout cela les tient en suspens, et comme hors d'eux-mêmes... Si on ne les épargne beaucoup, la faim se joignant à la religion, ils échapperont, quelque garde qu'on fasse » . — Il tient le même langage au secrétaire d'Etat dans sa lettre du 8 mars :
«Je n'ai pas manqué. Monsieur, de lire publiquement, ici et à Marennes, ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire des bontés que le roi aura pour les habitants de ce pays, s'ils s'en rendent dignes, et du zèle charitable avec lequel vous cherchez les moyens de les soulager. Les blés que vous leur avez fait venir à fort bon marché, leur montrent que c'est une charité effective, et je ne doute point que la continuation de ces sortes de grâces ne retienne la plupart des gens de cette côte. C'est la controverse la plus
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persuasive pour eux (1) ». — Et le même jour il écrit à Bossuet ; « . . . Nos convertis vont un peu mieux ; mais le progrès est bien lent ; ce n'est pas une petite affaire de changer les sentiments de tout un peuple. Quelles difficultés devaient trouver les apôtres pour changer la face de l'univers, pour renverser le sens humain, vaincre toutes les passions, et établir une doctrine jusqu'alors inouïe, puisque nous ne saurions persuader des ignorants par des passages clairs et formels, qu'ils lisaient tous les jours, en faveur de la religion de leurs ancêtres, et que l'autorité même du roi remue toutes les passions pour nous rendre la persuasion plus facile I i — Il «'étonne ensuite qu'une persuasion qui a recours à l'autorité du roi pour remuer
(1) Louvois n'était pas d'accord avec Seignelay; celui-ci essayait des moyens pacifiques pour obtenir des conversions, celui-là n'accordait la paix qu'aux convertis. II écrivait, le 6 novembre 1685, au duc de Noailles : « Sa Majesté désire que Ton essaie par tous les moyens de leur persuader qu'ils ne doivent attendre aucun repos ni douceur chez eux, tant qu'ils demeureront dans une religion qui déplaît à Sa Majesté; et on doit leur faire entendre que ceux qui voudront avoir la sotte gloire d*y demeurer les derniers pourront encore recevoir des traitements plus fâcheux s'ils s'opinià* trent a y rester* * (Mémoires de Foucault > p. 523.)
toutes les passions, n'engendre que l'hypocrisie; il s'indigne que sa feinte douceur n'ait obtenu que de feintes conversions ; sa controverse budgétaire et alimentaire, qu'une soumission extérieure; que, après avoir cédé à la force brutale, les hérétiques continuent de s'assembler la nuit pour célébrer leur culte malgré sa présence et ses stratagèmes :
« Les huguenots mal convertis sont attachés à leur religion t jusqu'au plus horrible excès d'opiniâtreté (1) : mais dès que la rigueur des peines parait, toute leur force les abandonne. Au lieu que les martyrs étaient humbles, dociles, intrépides et incapables de dissimulation, ceux-ci sont lâches contre la force, opiniâtres contre la vérité, et prêts à toute sorte d'hypocrisie. Les restes de. cette secte vont tomber peu à peu dans une indifférence de religion pour tous les exercices extérieurs, qui doit faire trembler. Si on voulait leur faire abjurer
(1) Il continua toute sa vie de ne voir dans l'attachement des Réformés a leur culte que de l'opiniâtreté; on lit dans un ouvrage qui ne parut qu'après sa mort : « Je voudrais encore qu'un prédicateur expliquât assidûment..., outre tout le détail de l'Evangile et des mystères, l'origine et l'institution des sacrements, les traditions, les disciplines, l'office et les cérémonies de l'Eglise. Par là on prémunirait les fidèles contre les objections des hérétiques; on les mettrait en état de rendre raison de leur foi, et <ie toucher même ceux d'entre les hérétiques qui ne sont point opiniâtres. » (Troisième des Dialogues sur V éloquence.)
le christianisme f et suivre l'Alcoran, il n'y aurait qu'à leur montrer des dragons. Pourvu qu'ils s'assemblent la nuit y et qu'ils résistent à toute instruction, ils croient avoir assez fait. C'est un redoutable levain dans une nation. Ils ont tellement violé par leurs parjures les choses les plus saintes, qu'il reste peu de marques auxquelles on puisse reconnaître ceux qui sont sincères dans leur conversion. Il n'y a qu'à prier Dieu pour eux, et qu'à ne se rebuter point de les instruire. »
Nous avons prononcé le mot de stratagème ; il est trop faible, on va le voir : « Avant de quitter les trois Jésuites de Marennes, j'ai tâché, écrit-il le 26 février, de persuader à ces pères, qu'ils doivent, en toute occasion, se rendre les intercesseurs et les conseils du peuple dans toutes le§ affaires qu'ils ont auprès des gens revêtus de l'autorité du roi. N'importe que les gens qui ont l'autorité leur refusent ce qu'il ne sera pas à propos de leyr accorder ; mais enfin ils doivent parler le plus souvent qu'ils pourront, sans être indiscrets, pour attirer des grâces, et pour adoucir les punitions : c'est le moyen de les faire aimer et de leur faire gagner la confiance de tout le pays ; c'est ce qui déracinera le plus l'hérésie ; car il s'agit bien moins
rto le Missionnaire*
du fond des controverses, que de l'habitude dans laquelle les peuples ont vieilli, de suivre extérieurement un certain culte, et de la confiance qu'ils avaient en leurs ministres. Il faut transplanter insensiblement cette habitude de confiance chez les pasteurs catholiques ; par là, les esprits se changeront presque sans s'en apercevoir. Dans cette vue, j'ai pris soin que plusieurs petites grâces que nous obtenions pour les habitants de Marennes, passassent extérieurement par lé canal des Jésuites, et fat fait valoir au peuple qu'il leur en avait V obligation. Si ces bons pères cultivent cela, comme je l'espère, ils se rendront à peu près maîtres des esprits ». — Combien les Saintong*eois étaient ingrats de ne pas se fier aux Jésuites, de ne pas aimer ces bons pères, qui faisaient les empressés, qui s'entremettaient avec tant de zèle, et disaient à l'autorité : c N'importe que vous accordiez ou non telle faveur à cet hérétique, il suffit qu'il sache que je vous l'ai demandée ! » Et d'est le pieux Fénelon qui pratiquait et enseignait cette vertu évangélique !
Venons maintenant aux scènes de haute co-
médie, qui l'abaissent au niveau des convertisseurs du plus bas étage, et que le cardinal de Bausset a passées sous silence. Les fourberies de Scapin sont évangéliques en comparaison du rôle que joue le missionnaire, et surtout de celui qu'il fait jouer à des pasteurs proscrits, qui, malades, ou n'ayant pu se résoudre à abandonner une femme sans ressources et des enfants en bas âge, gavaient point émigré, et n'avaient de choix qu'entre l'abjuration, les galères ou Téchafaud :
« Nous nous servons utilement ici à laTremblade du mmistre qui ayait 1'entipre cqnfiance des peuples, et qui s'est converti. Nous le menons à 'nos conférences publiques t où nous lui faisons proposer ce qu'il disait autrefois pour anizner fes peuples contre V Eglise catholique. Cela paraît si faible et si grossier par les réponses qu'pn y fait, que le peuple est indigné contre lui. La première fqis, plusieurs, lui Posaient, se tenant derrière lui ? Pourquoi méchant, nous as-tu tronipés? Ppurquoi nous disais-tu qu'il fallait mourir pour notre religion, tQi qui nous, as abandonnés ? Que ne défends-tu ce que tu nous as enseigné? Il a essuyé cette confusion, et j'en espère beaucoup de fruit. Ceux de Marennes sont aussi dans la même indignation contre un ministre qu'ils croyaient fort habile (i). Il n'était pqs sorti du
(1) Les deux pasteurs de Marennes, Loquet et Boisbellaud,
royaume parce qu'il a été mourant pendant plusieurs mois; enfin il est guéri. Aussitôt M. l'abbé de Bertier, dans un entretien particulier , le pressa pour une conférence publique ; le peuple la souhaita avec ardeur, et le ministre n'osa la refuser, tant ses meilleurs amis furent scandalisés de le voir riculer. Il promit donc, et marqua le jour ; les matières furent réglées par écrit. Nous demandâmes deux personnes sûres qui écrivissent les réponses de part et d'autre, afin que le ministre ne pût disconvenir , après la conférence, de ce qu'il aurait été forcé d'avouer. On s'engagea de mettre le ministre dans l'impuissance d'aller jusqu'à la troisième réponse, sans dire des absurdités qu'il n'oserait laisser écrire, et que les enfants mêmes trouveraient ridicules. Tout était prêt; mais le ministre par une abjuration dont il n'a averti personne,*a prévenu le jour de la conférence. Dès que nous découvrîmes sa finesse, nous allâmes chez lui avec les principaux habitants qui étaient les plus mal convertis. Il ne put éviter d'avouer qu'il avait promis la conférence, et qu'il se dédisait. Jugez, Messieurs, dîmes-nous sur-le-champ, ce qu'on doit croire d'une religion dont les plus habiles pasteurs aiment mieux l'abjurer que la* défendre. Chacun leva les épaules, et l'un des principaux dit en sor-
avaient été mis en priéon en 1684, et le premier garrotté comme un scélérat, pour le seul crime d'être aimé de ses ouailles et de les exhorter à la persévérance. Nous ne savons duquel il s'agit ici. Nous ignorons également le nom du misérable qui, à la Tremblade, aidait le convertisseur à tendre ses pièges les plus grossiers, et dont la conduite nous paraît encore moins méprisable que celle de Fénelon.
tant : Pour moi, j'ai soutenu mes sentiments tant que j'ai pu; mais je vais songer sérieusement à ma conscience. Cette promesse n'aura peut-être pas de suites assez promptes et assez solides ; mais enfin voilà l'impression des peuples : ils sentent le faible de leur religion,, et la force accablante de la catholique (1). »
Les lignes suivantes, extraites de la même lettre, paraîtront peut-être encore plus odieuses, surtout si Ton se rappelle que Madame de Maintenon portait le plus vif intérêt à Ri famille de M. de Sainte-Hermine, et en voulait à tout prix la conversion (2). On ne sait Ce qui révolte le plus ici en Fénelon du courtisan ou du convertisseur :
« J'ai eu sept ou huit conversations avec M. de Sainte-Hermine à Rochefort, où j'ai été le chercher. Il entend bien ce qu'on lui dit. il n'a rien à y répondre ; mais il ne prend aucun parti. M. l'abbé de Langeron et moi, nous avons fait devant lui des conférences assez fortes l'un contre l'autre. Je faisais le protestant et je disais tout ce que les ministres peuvent dire de plus spécieux. M. de Sainte-Hermine sentait fort bien la fai-
(1) Lettre du 8 mars a Seignelay.
(2) Henri-Louis de Sainte-Hermine, fils d'Elie de Sainte- Hermine, sieur de la Laigne, en Aunis, et de Madeleine Le Valois de Villette, descendait d'Agrippa d'Aubigné par les femmes, et était cousin issu de germain de Madame de Maintenon. (France protestante.)
blessede mes raisons, quelque tour que je leur donnasse ; celles de M. l'abbé rie Langeron lui parai ssaientdécisives, et quelquefois il répondait de lui-même ce qu'il fallait répondre ; mais rien ne s'est remué en lui, du moinsau dehors. Je ne sais s'il ne tient point à sa religion par quelque raison secrète de famille. Je serais retourné à Rochefort pour lui parler encore selon ros ordres, si M. Àrnoul ne m'avait mandé qu'il est allé en Poitou. Dès qu'il sera revenu, j'irai à Rochefort, et je vous rendrai compte, Monsieur, de ce que j'aurai fait. »
Qui reconnaîtrait dans l'un de ces compères l'homme qui disait dans la même lettre : « Les peuples nourris dans l'hérésie ne se gagnent que par la parole . . . Les ministreà n'ont été si puissants que par la parole... N'y aura-t-il point des prêtres qui fassent pour la vérité ce que ces malheureux ont fait efficacement pour l'erreur? * — Si on ne gagne les hérétiques que par la parole, pourquoi ravir leurs enfants, bannir leurs pasteurs, supprimer leur culte, leurs livres et leurs écoles? Pourquoi ne pas chercher à les convaincre dans le plein usage de leur liberté ? Ce n'est pas par la parole seulement, mais par la parole sincère et la liberté réunies que les ministres avalent été si puissants. Mais vouloir parler, tromper et persécuter, feindre, convaincre et contrain-
tire,' persuader et séduire ou corrompre, c'était s'engager dans une impasse à la poursuite d'une chimère : on le lui fit bien voir (1), et Sainte-Hermine tout le premier; car, après avoir résisté à Fénelon, il résista à la Bastille, où il fut mis en 1686, et expulsé du royaume en 1688 comme incorrigible.
Bien que son ambition, fourvoyée dans un impuissant système de duplicité et de modération mensongère, ait entraîné le missionnaire à des actes qui portent une irrémédiable atteinte
(1) On connaît le mot de Louis XIV : « M. l'archevêque de Cambray est le plus chimérique des beaux esprits de mon royaume. » M. N isard a développé ce thème dans la Revue des Deux-Mondes y du 15 mars 1846 : Fénelon chimérique dans la religion, dans la politique, dans les doctrines littéraires, etc. «c Si quelque chimère, dit-il, lui fut plus chère que celle des cinq amours, c'est sans doute la chimère de gouverner, » et il ajoute que « les prodigieuses inventions » de Fénelon pour prévenir et contenir « tous les mouvements de la liberté,... pourraient presque faire douter de sa charité comme chrétien et de sa tolérance comme philosophe. » Si M. Nisard, qui n'est suspect ni d'hérésie ni de libéralisme exagéré, eût étudié les rapports de Fénelon avec les protestants, il n'aurait certes pas parlé, même d'une manière dubitative, de la tolérance et de la charité de l'homme dont il dit dans le même article : « Il est une guerre pourtant, la seule que Fénelon permette et conseille à Louis XIV : c'est la guerre aux ennemis personnels de l'archevêque de Cambrai, aux jansénistes, dont il demanda la destruction xpour mettre le roi en repos pour longtemps.
à sa dignité, son orgueil aristocratique le .préserva cependant d'agir en goujat (1), et le respect qu'il portait au sacrement eucharistique l'empêcha, ainsi que Tévêque de Grenoble et celui de Saint-Pons, de l'administrer de force. Voici ce que ce dernier écrivait, en 1687, au commandant des troupes de son diocèse :
« Vous avez, Monsieur, trop de lumières pour ne pas reconnaître que vous ne pouvez , en nulle sûreté de conscience, contribuer quoi que ce soit aux confessions et aux communions précipitées. Ce sont de véritables sacrilèges sans nombre, qui doivent faire hérisser les cheveux ; il serait à souhaiter pour ces pauvres malheureux qui les commettent, et pour les ministres de Tautel qui sont les instruments de cette abomination, qu'on . les eût précipités dans la mer, comme dit l'Ecriture, avec une meule de moulin au cou... C'est ce désordre universel qui m'a obligé de faire une instruction sur l'Eucharistie, afin qu'il y ait au moins un monument en France, que ces impiétés n'ont pas été la pratique universelle de notre Eglise... Cependant, Monsieur, vous employez lés troupes du roi, pour faire aller indifféremment tout le monde à la table', sans aucun discernement. L'on fait mourir quelques-uns de ces impies,
(1) On sait le mot de Coligny expirant sous les coups de Besme : « Encore, si c'était i'épée d'un cavalier, mais c'est Tépieu d'un goujat. (Dargaud, Hist. de la liberté religieuse, III, 285.)
qui crachent et foulent aux pieds l'Eucharistie. Est-ce que Jésus-Christ n'est pas encore plus outragé qu'on le mette violemment dans le corps d'un infidèle public et d'un scélérat, tels que vous convenez que sont plusieurs de ceux que vos troupes font communier? C'est assurément l'abomination de la désolation, et il est temps que tous les gens de bien fondent en larmes et se prosternent devant la majesté divine, outragée par ce nombre sans fin de profanations et de sacrilèges (1). »
Indignation éloquente, mais vaine et presque puérile, dirons-nous, puisqu'elle ne remonte pas à la source du mal : la contrainte en matière de conversion, et qu'elle craint d'entrevoir le remède : la liberté religieuse, indiquée par le grand cœur de Vauban. « La contrainte des conversions, écrivait-il, a'inspiré une horreur générale de la conduite que les ecclésiastiques ont tenue, et la croyance qu'ils n'ajoutent aucune foi à des sacrements qu'ils se font un jeu de profaner. Si l'on veut poursuivre, il est nécessaire d'exterminer les protestants nouveaux comme des rebelles, ou de les bannir comme des furieux : projets exécrables, contraires a toutes lesvertus chrétiennes, morales et civiles;
(1) Jurieu, Lettres pastorales, p. 310.
dangereux pour la religion même... Il reste un seul parti, plein de charité, utile, convenable, s politique, celui de les conserver, et la prudence qui sait à propos se rétracter et céder aux conjonctures, est une des parties principales de l'art de gouverner » (1). — Il n'y avait de choix qu'entre le sentiment de Vauban et celui de l'évêque de Chartres, Godet, directeur de Madame de Maintenon ; celui-ci, froid logicien, faisait fort bien voir que, le principe de la persécution étant admis, les scrupules de l'évêque dp Pqns et ceu^ de Fénelon, qui l'admettaient aussi bien que lui, n'étaient qu'une inconséquence ou delà sensiblerie: « On craint, disait-il (2), de se rendre complice des sacrilèges .des huguepots. Pourquoi ne craignait-on pas de se rendre complice du mensonge qu'ils faisaient au Saint-Esprit (en feignant de se convertir) î On s'est élevé avec beaucoup de sagesse au-dessus de cette crainte, puisqu'en leur demandant des choses justes, on ne s'est pas rendu responsable de la m^-
(1) Journal officiel, 3 janvier 1871. Etude sur Vauban, par Eug. Gellion-Danglar.
{2) Rulhière*. II, £01.
bière impie dont ils les faisaient. N'a-t-on pas les mêmes raisons d'éloigner aujourd'hui tous les scrupules, en les obligeant de fréquenter les sacrements? »
Avant de louer Fénelon de n'avoir point suivi l'exemple de la plupart des missionnaires, qui conduisaient hommes^ femmes et enfants au confessionnal et à la communion, à coups de crosse de fusil (1); et avant d'en conclure qu'il était tolérant, il eût fallu se rappeler qu'il était supérieur des.Nouvelles Catholiques, qu'il recommandait la rigueur à Paris comme en Saintonge pour vaincre les consciences rebelles, et qu'il y a des degrés entre la tolérance et les derniers excès de la brutalité. De même que l'on distingue entre les méfaits du voleur, les cri-
(1) Nous n'en citerons qu'un exemple, à la date de 1685 : « Jean la Cose, bourgeois de Salies (de Béarn), fut battu k coups de bâton, traîné par force à l'église, contraint de se mettre à genoux; mais au lieu de faire quelque acte catholique, il tira ses Psaumes de sa poche et se mit a lire tout haut les prières qu'on y imprime ordinairement. Les convertisseurs à qui il avait promis de changer de religion... recommencèrent a le battre, et le firent si cruellement, qu'il en mourut au bout de vingt-quatre heures, avec des marques d'une très-vive repentance de sa faiblesse. (El. Benoit, Hist . de VEdit dé Nantes, V, 385.)
mes de l'assassin, et les horreurs sans nom commises parle conquérant^ de même on peut, sans s'abandonner à la férocité d'un Montluc, d'un des Adrets, d'un Bâville, d'un abbé du Cheyla, ne point professer les pieux sentiments de fraternité d'un l'Hôpital, d'un Mornay, ni la tolérance raisonneuse et critique d'un Bayle, ou moqueuse et indifférente, mais si profondément liumaine, d'un Voltaire ; entre ces catégories si tranchées, il y a place pour les variétés de fanatisme et de persécution qu'ont illustrées, dans des camps opposés, les Jurieu, les Carpzow, les Bossuet, les Fléchier, les Bourdaloue et les Fénelon.
Voici les lignes écrites de Saintonge où celui-ci exprime non, comme on l'a prétendu, un sentiment de tolérance qu'il combattait partout, mais sa répugnance pour le sacrilège des communions forcées, que, du reste, il ne blâme pas avec l'énergie de l'évêque de Saint-Pons. La profanation des sacrements révolte sa conscience de prêtre, tandis que sa conscience d'homme reste muette lorsqu'il ne s'agit que de persécutions religieuses.
« Il nous serait facile de les faire tous confesser et communier, si nous voulions les en presser pour en faire honneur à nos missions. Mais quelle apparence de faire confesser ceux qui ne reconnaissent point encore la vraie Eglise , ni sa puissance de remettre les péchés? Gomment donner Jésus -Christ à ceux- qui ne croient point le recevoir ? Cependant je sais que, dans les lieux ou les missionnaires et les troupes vont ensemble, les nouveaux convertis vont en foule à la communion (1). Ces esprits durs, opiniâtres et envenimés contre notre religion, sont pourtant lâches et intéressés. Si peu qu'on les presse, on leur fera faire des sacrilèges innombrables ; les voyant communier on croira avoir fini l'ouvrage ; mais on ne fera que les pousser par les remords de leur conscience jusqu'au désespoir, ou bien on les jettera dans une impossibilité et une indifférence de religion qui est le comble de l'impiété, et une semence de scélérats qui se multiplie dans tout un royaume. Pour nous, Monsieur, nous croirions attirer sur nous une horrible malédiction, si nous nous contentions de faire à la hâte une œuvre superficielle, qui éblouirait de loin. Nous rie pouvons que redoubler nos instructions, qu'inviter les peuples avenir chercher les sacrements avec un cœur catholique, et que les donner
(1) On lit, page 222 des Mémoires de Foucault : « J*ai remarqué avec regret que les religion uaires du Poitou ne se sont presque tous convertis que par les dragons et par la prison, et que les nouveaux convertis n'ont paru faire leur devoir de religion que par crainte du châtiment. »
à ceux qui viennent d'eux-mêmes les chercher après s'être soumis sans réserve (1). »
Dans sa îettre du 8 mars à Seignelay, il dit encore :
« Je ne doute point qu'on ne voie à Pâques un grand nombre de communions, peut-être même trop. »
Cette cràiiîte des profanations saCriléges , ces injures adressées aux gens de cœur qui refusaient d'abdiquer leurs droits les plus sacrés, sont un éloquent aveu d'impuissance : le missionnaire ne pouvait mieux dire qu'il avait échoué. Cette âme agitée et combattue semble avoir été traversée par un rayon de lumière vengeresse, qui lui arrache ce cri : L'emploi de la force en matière de conversion conduit à l'impiété, et produit une horrible semence de scélérats. Puis, comme cette lumière le blesse et le déchire, il l'éteint brusquement. Il sait que l'empire de l'âme appartient à la persuasion, mais l'Eglise enseigne qu'il appartient aussi à la force ; il sait que l'éternel écueil du despotisme sera de commander de croire, mais l'E-
(1) Lettre du 26 février, h Seignelay.
glise impose sa foi comtne expression de là vérité absolue^ et traite en criminel quiconque la repousse. Va-t-il s'affranchir ou rester esclave? Entrevoyant que le principe nouveau aboutit à la pluralité des religions, à la tolérance de toutes les opinions^ au respect d& là pensée, au droit de Terreur à se produire aussi bien que la vérité* à la liberté religieuse absolue, au règne de la libre-pensée, il Recule effrayé devant ces conséquences. Et ce recul suffit à lui enlever l'uii des plus beaux titres auxquels l'homme puisse aspirer, celui d'ami du vrai; il pouvait être philosophe et il a préféré rester prêtre ; il pouvait devenir un bienfaiteur de l'humanité^ mais la soif de pouvoir et de domination le retint dans les rangs des persécuteurs. Après avoir pratiqué la persécution sous toutes les formes,' excepté la plus brutale, qui l'eût classé parmi les bourreaux, et désirant mettre un terme à cette désastreuse expédition, il demanda de retourner aux Nouvelles Catholiques.
Le canton de la Tremblade est encore plus dur que celui de Marennes, dit-il dans sa lettre
du 26 février : « Permettez-moi, Monsieur, de vous témoigner notre parfaite reconnaissance sur la bonté avec laquelle vous avez parlé au roi de nos bonnes intentions dans le travail qui nous est confié. Nous ne cesserons d'y faire tous les efforts dont nous sommes capables, tant que vous nous ordonnerez de continuer, quoique nous avancions peu ici, et que nos occupations de Paris eussent un fruit plus prompt et plus sensible. » On sait si ces fruits étaient prompts et sensibles ! Le désir du retour, visible ici, devient une prière formelle dans la lettre du 8 mars à Bossuet ; mais un mot d'explication doit précéder la citation de ce passage.
Sans se rallier à aucun des projets qui s'élaboraient de toutes parts pour la fusion des deux cultes (1), Fénelon était entré, comme Bossuet, dans le courant qui entraînait les esprits à atténuer les dogmes et les pratiques du catholicisme (2). En arrivant en Saintonge,
(1) Voy. l'Appendice V : Tentatives de fusion du catholicisme et du protestantisme,
(2) En même temps qu'on travaillait a protestantiser le catholicisme, on s'efforçait de catholiciser le Nouveau Testament à l'aide de notes et de falsifications impudentes. Voir
où ces projets avaient vainement circulé, il supprima les formes extérieures du culte qui choquaient le plus les protestants, et tenta de s'en justifier auprès de Seignelay, dans sa lettre du 7 février :
« J'ai reçu une lettre du Père de Laehaise, qui me donne des avis fort honnêtes et fort obligeants sur ce qu'il faut, dès les premiers jours, accoutumer les nouveaux convertis aux pratiques de l'Eglise, pour l'invocation des saints et pour le culte des images. Je lui avais écrit dès les commencements , que nous avions cru devoir différer de quelques jours Y Ave Maria dans nos sermons, et les autres invocations des saints dans les prières publiques que nous faisons en chaire (1). Je lui avais rendu ce compte par précaution, quoique nous ne fissions en cela que ce que font tous les jours les curés dans leurs prônes, et les missionnaires dans leurs instructions familières. Depuis ce temps-là, je lui ai rendu le même compte de notre conduite, que j'ai
nos Notes sur les altérations catholiques et protestantes du Nouveau Testament, Paris, Cherbuliez. — Le traité de Y Education des filles ne contient même pas les mots de transsubstantiation, d'adoration du sacrement, ni celui de purgatoire. L'invocation des saints, les indulgences et la prière pour les morts, en sont également absentes.
(1) «c Ne croyez pas, dit M. Bozérian, que pour faciliter des succès dont il était fier, il ait jamais eu recours a des tolérances de doctrine, ou a des capitulations de conscience incompatibles avec le mandat qu'il avait reçu de ses supérieurs ecclésiastiques. » (Fénelon et Channing, 1857.)
déjà eu l'honneur de vous rendre. J'espère que cela, joint au témoignage de M, l'évéque et de M. l'intendant, et des pères Jésuites, nous, justifiera pleinement. »
Le 8 inars f recommandant à Bossuet un pla~ . cet de l'abbé de Cordemoi, il revient et plaisante sur le même sujet d'une façon qui rappelle le rire des augures de l'antiquité :
« Son absence (celle de l'abbé de Cordemoi) approuvée par le roi, bien loin de lui nuire, doit lui servir surtout depuis que nous sommes catholiques, authentiquement reconnus par les Ave Maria dont nous remplissons toutes nos conférences. En songeant à sa pension avec M. le contrôleur général, de grâce, Monseigneur t n'oubliez pas notre retour avec M. de Seignelay ; mais parlez uniquement de votre chef. S'il nous tient trop longtemps ici loin de vous t nous supprimerons encore /'ave maria, et peut-être irons-nous jusqu'à quelque grosse hérésie t pour obtenir une heureuse disgrâce qui nous ramène à Germigny (1); ce serait un coup de vent qui nous ferait faire un joli naufrage (2;. Honores tou*
(1) L'évéque de Meaux y avait sa mais m de campagne.
(2) Avant de plaider pour son retour, l'insinuant abbé n'oublie pas la flatterie ingénieuse et fine : « Mais le grand chancelier (l'oraison funèbre de Michel Le tel lier, prononcée le 25 janvier 1686), quand le verrons-nous, Monseigneur? Il serait bien temps qu'il vint charmer nos ennuis dans notre solitude, après avoir confondu au milieu de Paris les critiques téméraires. Je prie M. Cranioisy (l'imprimeur) de nous regarder en pitié : utinam! »
jours de vos bontés , Monseigneur , notre troupe , et particulièrement celui de tous vos serviteurs qui vous est dévoué avec l'attachement le plus respectueux. »
Quand Fénelou fut nommé précepteur du duc de Bourgogne, le Mercure adressa ce compliment au favori de la fortune : « Il a fait plusieurs missions avec succès pour la conversion des hérétiques, dont un grand nombre s'est rendu à ses raisons et s'est confirmé dans la foi, encore plus persuadé par son exemple... Ses talents sont admirables pour ramener les âmes à Dieu. » Moins audacieux ou mieux renseigné, le cardinal de Bausset n'a point parlé ouvertement des succès du missionnaire : « Il semble, dit-il,.,, que la Providence ait justifié... les vœux et les espérances de Fénelon, car il est remarquable que ces mêmes provinces, qui comptaient alors un si grand nombre de protestants et qui avaient montré un attachement si opiniâtre hleur secte, soient précisément celles qui, à une époque bien récente (lors de la guerre de Vendée) ont manifesté le plus de zèle pour la religion catholique, lorsqu'on a voulu ren-
verser les autels relevés parFénelon (1). » Ce serait donc les descendants des convertis de Fénelon qui auraient défendu le catholicisme les armes à la main; cela n'est pas dit, mais insinué, donné à entendre; or, rien n'est plus faux (2). D'abord, l'honnête historien confond plus ou moins volontairement la Vendée, où n'alla point Fénelon, avec le$ provinces dont il ne sortit pas. Ensuite , il déguise la vérité en n'avouant pas que le missionnaire, découragé par un constant insuccès, demanda son rappel sur un ton qui n'avait rien de triomphal.
Le fait est que, malgré Fénelon et les dragons, le culte protestant ne cessa jamais d'être
(1) Vie de Fénelon, I, 108.
(2) Habile à manier les réticences, ingénieux à mentir, le cardinal parlait ainsi des lettres de Fénelon à Seignelay : « Elles confirment ce que nous avons dit du zèle éclairé que Fénelon apporta dans l'exercice d'un ministère si délicat et si difficile. On y observera l'attention constante et invariable avec laquelle il cherchait toujours à faire prévaloir les moyens de douceur et d'instruction, ou du moins à les concilier avec les mesures de prudence et de fermeté, que le gouvernement était dans la nécessité de prendre pour prévenir les manœuvres des puissances jalouses de la France.» (1, 107.) — Ainsi les dragonnades ne furent que des mesures de prudence et de fermeté, destinées à prévenir les manœuvres (lesquelles?) des puissances jalouses delà France!
célébré en Aunis et en Saintonge* Dès 1684* les réformés de Royan et des environs se réunissaient en secret dans les solitudes les plus écartées ; une assemblée fut surprise par les soldats, et deux prisonniers emmenés à Saintes, où la peur les convertit. Le proposant Fontaine, qui n'y avait point assisté, fut pourtant arrêté, condamné à l'amende, au bannissement, et interdit pour toujours (1). Fénelon nous a dit lui-même que ses mal convertis s'assemblaient la nuit presque sous ses yeux, en 1686. Il nous a tu la véhémente exhortation venue de l'étranger, qui fut la cause principale de ces assemblées; heureusement nous l'avons trouvée ailleurs (2) : c'est une lettre des fidèles de la Saintonge qui avaient tout sacrifié et tout quitté, pour aller, hors de France, rendre à Dieu un culte que leur patrie avait proscrit; elle est du commencement de 1686 et adressée A nos frères qui gémissent sous la captivité de Babylone, a qui nous souhaitons paix et miséricorde de la part de Dieu.
(1) Elie Benoit, Hist. de VEdit de Nantes, V, 74.
(2) Crottet, Hist. des Egl. réf. de Pons, etc., p. 141 et suiv.
« C'est avec une douleur extrême que nous avons duy, ehérs frères en notre Seigneur, la grande tetttatlon à laquelle vous êtes exposés, et ces dures calamités par lesquelles Dieu a voulu que vous ayez passé ; mais nous avons appris avec beaucoup plus de douleur la faiblesse qui vous à faict succomber à la tehtation. Nous vous exhortons de pèriser sérieusement à vous - mêmes* et de considérer ce que vous auriez à respondre à celuy qui vous ordonne de le confesser devant les hommes, sy vous voulez qu'il vous fasse l'honneur de vous confesser et de Vous fecorignoi9tfe devant Dieu et devant ses anges. Gomment pourrez - vous subsister devant le siège et le tribunal de celuy qui vous commande d'abandonner biens, possessions, maizons,. femmes, pères et enfans, à cause de son hdîH, votfs promettant de vous en rendre cent fois autant ?.i. Que poùvea-vous penser quand vous lisez ces paroles : Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour justice! Vous n'aurez point de part à ce bonheur, car vous avez renoncé à la justice, pouf vous exempter de la persécution.;.
« Donnez-vous garde de ce grand péril où vous estes j c'est d'abandonner Dieu de cœur après l'avoir renoncé de bouche ; car il arrive très-souvent que Dieu abandonne à leurs sens réprouvés ceux qlii oilt eu la lâcheté de trahir leur conscience... Le conseil que nous avons à vous donner, c'est de vous conserver dans une juste horreur pour le papisme et telle qu'il la mérite. La manière dont il s'est servi pour vous y amener doit beaucoup contribuer à cela. Il ne peut y avoir que la religion du desmon qui se serve de telles armes pour édifier sa maison. Faire aller des gens à la messe avec le fer, le feu, les sol-
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dats, lé pillage et le tourment, c'est le caractère de l'enfer; il n'y a que luy qui puisse inspirer de telles actions, et ceux qui les font sont évidemment ses suppôts...
« Conservez précieusement vos livres dé piété et dévotion et de controverse, et les "lisez avec un grand soirig ; sauvez-les en les cachant et en les dérobant à l'inquisition de vos persécuteurs ; surtout conservez précieusement vos Bibles, et souffrez tout plutôt que de souffrir qu'on vous les arraché. Quant à vos en fans, on vous les viendra ravir pour les mener au catéchisme des prêtres , et il est à crairidre que cela se fasse avec tant de violence qu'il ne vous sera pas loisible dé l'empêcher. Mais au retour de là, ne manquez pas de destruire tout ce que les prestres pourront avoir faict... ïous ces conseils ne sont que pour provkion, jusqu'à ce qu'il plaise a Dieu vous ouvrir Une porte pour sortir de dessous la tyrannie, sous laquelle vous gémissez, et ces te porte il la faut chercher le plus tôt que vous pourrez . . . Quand vous vous enfuisriëz tous mis, encore seriez -vous assez heureux d'emporter voslre ame pour butin. »
Cette longue lettre fut plus éloquente que Fénelon et ses jésuites avec leurs honteux stratagèmes, plus éloquente même que le sabre des dragons, car aussitôt qu'elle fut arrivée, des assemblées secrètes s'organisèrent partout ; on y priait ainsi (1) :
(1) Crottet, Hist. des EgL réf. de Pons, etc., p. 147.
« Seigneur , nostre bon Dieu, tu vois des pauvres péagers qui, couverts de honte et de confusion, sont très-humblement abattus à tes pieds; et qui nonobstant eslèvent les yeux vers ton ciel dans le triste et amer souvenir de tant de péchés dont nous sommes coupables, qui les rendent dignes d'en estre esloignés et bannis pour jamais. Tu nous vois encore comme autant d'enfans prodigues qui, après avoir dissipé et profané les biens qu'ils avoient reçus de ta libéralité, et en sortant de la maison de toi qui es nostre père, sommes entrés en celle de l'estranger où nous ne pouvons trouver qu'une funeste faim, que misères et que mort, et nous avons laschement abandonné le bienheureux sein de ton Eglise, où s'enseignent les doctrines seules véritables, pures et salutaires de ton Esvangile pour rentrer en celles que nos pères et nous avions si justement quittées, etc. »
Le 25 janvier 1687, Louvois ordonnait à Foucault de faire raser sur-le-champ les maisons où se tenaient les assemblées (1) ; et comme cette mesure ne produisit pas l'effet désiré, il lui prescrivit d'user de la dernière rigueur. « Le roi, lui écrivait-il le 1 er mars 1688, a approuvé la diligence avec laquelle vous vous êtes porté sur les lieux, et que s'il arrive encore que
(1) Mémoires de Foucault, p. 533.
Ton puisse tomber sur de pareilles assemblées, Von ordonne aux dragons de tuer la plus grande partie des religionnaires qu'ils pourront joindre, sans épargner les femmes, afin que cela puisse les intimider (1). Le 26 du même mois, Lpuvois adressa encore à Foucault, de Bezons et de Saint-Contest, intendants du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois, cette lettre circulaire : * Le roi a été informé qu'il se faisait des assemblées sur les confins de l'Angoumois, de la Saintonge et du Poitou, les religionnaires espérant que Ton aurait moins d'attention à ce qui se passerait sur les frontières de trois intendances différentes ; et Sa Majesté ne voulant pas souffrir qu'ils en fassent nulle part impunément, elle a ordonné au sieur de Frémont, lieutenant-colonel du régiment de dragons de la reine... de s'y transporter,... et essayer de tomber sur les assemblées qui s'y pourront faire (2). >
(1) Mémoires de Foucault, p. 539.
(2) Mémoires de Foucault, p. 540. — Ajoutons que les protestants qui voulaient se marier, ne pouvant le faire en France, passaient à l'étranger. L'intendant de la Rochelle écrivait, le 8 mai 1695, que le seul diocèse de Saintes, où les
Ainsi la mission dô tfénelon, précédée des dragonnades, fut siiivie du massacré dés assemblées du Désert ; les rusés et là fourberie du prêtre ont poùï Cadre les tortures et le meurtre; il y a du sang tout autour de cet apôtre, et ce n'est pas le sien, mate celui des hommes qu'il traitait d'opiniâtres, d'impies, dé lâches, de scélérats, et celui des pastéiirs qui* bravant les galères et l'échafaud, rentraient en France pour Consoler leurs ouailles des injures et des persécutions du futur archevêque.
Quatorze ans après la mission dé Fénelon, en 1700, l'intendant de la Saintongé se plaignait qu'il y eût encore dans le diocèse de Saintes plus dé soixante mille hérétiques ; il écrivait au secrétaire d'Etat : « S'il n'y a des peines réglées et établies contre les contrévenans (k l'ordre de mener leurs enfans àù catéchisme), tous lés soins seront infructueux. » Il ajoutait qu'il aurait « besoin d'habiles missionnaires, ce qui est rare en Saintongé * n'osant faire entrer la pluspart des prestres, réli-
épreuves étaient rigoureuses, avait perdu depuis dix ans cent mille habitants. (Rulhiéres, II, 180.)
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gieux, curea et Vicaireë, eii conférence avec les hérétiques, parce qu'ils Soht incapables de les instruire *. Eu même temps l'évêque de Ekiutes demandait lu frépfrèSsidli (1) des mariages tibn bénits par l'Église, û tiambFëux, disëit-il, que les juges lie saveht par qui commencer pour Mre leur procès aux hérétiques. (Archives, TT, 325-326).
Eii 1713, quand il ftit quëstioti de déclarer bâtarde tous les enfants de protestants non mariés à l'église Catholique, on demanda un mémoire au maréchal de Chainilly , qui commandait à la Rochelle et daUs le pays d'ÀUtiis. îl avoua son incapacité sut* les matières de religion, et
(1) Dans son eêle impuissant transformé en véritable fureur, Degennes, curé de Yillefagnan (Charente), ne reculait paé devant la plus noire calomnie, et représentait les protestants comme des séditieux qu'il fallait accabler. Il écrivait, le 24 décembre 1729, au comte de Maurepas : « Monseigneur* je ne dois pas me rebuter a informer votre émin ailes (sic) de l'opiniâtreté de plus de deux mille religionnaires, mutins a désobéir a Tauthorité royalle, qui absolument ne veulent pas envoyer leurs enfanté aux catéchismes*..; 1% tout pour perpétuer leur indépendance, et se voir en estât . un jour de former une sédition contré l'àymable roy qui nous gouverne, » et demandait qu'un certain nombre de filles fussent mises dans les hôpitaux ou ailleurs, aux dépens du roi. (Archives, TT, 325-326.)
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envoya un mémoire rédigé par son aumônier, qui proposait de déclarer tous ceux qui resteraient attachés au calvinisme, incapables de passer aucun contrat ni obligation avec qui que ce fût » (1). — C'était demander leur mort civile, et les réduire à n'être, légalement parlant, que quelque chose d'intermédiaire entre Thomme et la brute.
Les assemblées proscrites continuèrent en Saintonge jusqu'à l'Edit de tolérance (1787) ; on cite parmi ceux qui les présidèrent : le pasteur Chapel, en 1728, le proposant Jean Renault, dit Cartier, en 1729. Vers 1740 les Eglises furent réorganisées par Viala, Loyre, Prineuf, du Benêt (ce doit être le même que Pelissier, dit du Bessé ou Bessecq). En 1745 apparaissent Pelissier, Gounon, dit Pradon, et Jean- Louis Gibert. En 1749, Pelissier tenait une assemblée de cinq cents personnes à Segonzac; le 11 juillet 1750, il prêchait durant trois heures devant un auditoire de quatre mille personnes à Coulonges, près de la Trepnblade;
(1) Rulhières, II, 63.
le 14 juillet 1754, une assemblée de seize à dixhuit cents personnes se réunissait à Arthuant, près de Marennes (1). En 1755, Pélissier en présidait une autre de sept à huit mille personnes dans la forêt de Valleret ; les sentinelles s'étant emparées de quelques espions qui rôdaient aux alentours, le pasteur les fit désarmer, placer devant la chaire, et ne les relâcha qu'après les avoir obligés d'assister au culte, qui dura cinq heures (2). L'autorité ne négligeait pourtant rien pour s'emparer des courageux pasteurs qui bravaient ses ordres pour obéir à leur conscience. — Le 22 février de la même année, Louis Gibert et son frère Etienne, proposant, faillirent être victimes d'un guet-apens qui leur fut dressé par l'évêque de Saintes (3).
Tous deux échappèrent, grâce à la vitesse de leurs chevaux, tandis qu'un de leurs compà-
(1) Dans; celle-ci se trouvaient des Peltan, qui invitèrent leurs coreligionnaires & ne pas obéir à Tordre de dispersion donné par la maréchaussée. (Voir Bulletin de VHist. du Prou, fr. & série, IV, 543.)
(2) Crottet, Hist . des Egl. réf. de Pons, Oèmozac et Afortagne.
(3) Voir l'Appendice VI : Guet-apens tendu par un évéque à un pasteur proscrit.
gnons tombait frappé d'une balle; ils furent condamnés par contumace, le premier h être pendu, et le second à cent et Un ans dé galères. Cet arrêt ne les empêcha nullement de poursuivre leur œuvre, non plus que leurs collaborateurs Dugas, Sollier, Martin, Dupuy, Marsot, Julien, Liard, Déserit, Potignart, Arnauld, Mazauric-, Jarouaseau (1) et EstienVrot. Jean-Louis Gibert fut, dit-on, tué dans une assemblée surprise par les troupes.
Voici quelques-unes des résolutions prises par le Colloque des églises de Saintonge et d'Angoumoia, lés 16 et 17 décembre 1761 (2).
« La compagnie ayant égard aux services que M. Gibert l'aîné a rendus aux églises et à ceux qu'il peut leur rendre encore, jugea propos que pour lui en faciliter les moyens, il circulera dam toutes en qualité de pasteur, avec le droit d'y exercer la discipline, ainsi que le pasteur qui y sera fixé pour en faire plus particulièrement la desserte.
« Pour la plus grande commodité des pasteurs et pour le bien des églises, il a été décidé," conclu et arrêté, que
(1) Voir Le Pasteur du Désert , par Eugène PelletaA, P&ris, 1855, in-12, touchant épisode de la fin des persécutions en Saintonge, écrit par un descendait t du héros.
(2) Bulletin de VHist. du Prot. fr., VI, 336.
les dits pasteur*, excepté M. Gibert l'ainé^ auront chacun un quartier fixe, Lesquels quartiers ont été réglés comme suit :
a 1° Saint-Savinien , le Port- des -Barques, Souhe, Luzac , Marennes et Mornac , formeront celui de M. Sollier.
« La Tremblade, la Pimprelière, A vallon t Patewe, Breuillet , le Pouyaud et Saint - Paljais , celui de M. Dugas.
« 3° Les citoq églises d'Àngoumois avec celle de «Jonzac, celui de M. Martin,
o 4° Royan, Didone, Méché/Uoze, Mortagne, Saint- Fort, Gémbzac et Pons, celui de M. Jarousseau. . « 5° Et à l'égard de Pile de Rhé, il a été convenu quo M* Martin y ferait une ronde par année, et qu'elle serait d'ailleurs desservie alternativement par MM. Sollier et Dugas. »
A la voix dd fies lélés prédicateurs, les temples de Gémoaao, Pons et autres lieux furent rouverts, mais fermés par ordre en 1763 \ rouverts de nouveau en 1774, ils le furent définitivement malgré les ordres envoyés de la cour.
Ces faits concordent-ils avec le témoignage du cardinal de Bausset, insinuant que Fénelon a triomphé de la foi des protestants de Saintonge, encore si nombreux aujourd'hui ?
L'assertion du jésuite Querbœuf n'est guère
plus exacte que celle du cardinal : « Malgré lasatisfaction que lui témoigna Louis XIV..., Fénelon fut plus de deux ans sans paraître à la cour; il reprit tranquillement ses fonctions de supérieur des Nouvelles Catholiques et de la Madelaine dû Tresnel (1) ; » car les témoignages effectifs de la satisfaction du monarque furent d'une étrange nature : ils se bornèrent à empêcher Fénelon de devenir évêque de Poitiers (2) et coadjuteur de Tévêque de la Rochelle. Il fallut un changement de ministère pour que la royale faveur tombât sur le convertisseur malheureux, dont on avait eu le temps d'oublier l'échec. Ce n'est que le 16 août 1689 qu'il fut appelé à diriger l'éducation du petit-rfils de Louis XIV, c'est-à-dire un peu moins de quatre ans après son départ pour la Saintonge.
(1) Œuvres de Fénelon, Paris, 1822, I, 26.
(2) Il fût nommé un instant, et révoqué ayant que la no mination lût rendue publique.