OBSERVATION
Empoisonnement par les Russules (D' X. GiLLor, d’Autun).
M. Deb..., demeurant à Autun, était grand amateur de champignons, se vantant de les connaître sûrement et de savoir les accommoder sans danger, et, de fait, il en faisait une grande consommation, récoltant, en particulier, des Russules, dont croissent aux environs d’Autun, et en assez grande quantité, certaines espèces comestibles, à chapeau bigarré : RÀ. oirescens, R. cyanoxantha, ete., ou à chapeau rotige : À. lepida, R. heterophylla, R. integra, ete. M. Lucaud, cap'e taine en retraite et mycologiste distingué, en relation avec M. Deb.….., ayant remarqué à plusieurs reprises, dans les cueillettes de ce dernier, quelques échantillons d'espèces vénéneuses : 2. rubra, R. sanguinea, R. Queletii, ete., faciles à confondre avec certaines variétés de À. lce pida ou-autres, et englobées sous les noms vulgaires de Cul rouge, Bonnet rouge, Rougeot, l’avait mis en garde contre un danger possible.
Le 17 septembre 1892, M. Deb..., revenant d’une promenade en forêt avec une pleine filoche de Russules, voulut en faire accommoder un plat pour son souper. D’habitude, il jetai, sur les champignons pelés et préparés une grande quantité d’eau bouillante, les y laissait blanchir, c’est-à-dire tremper assez longtemps. et les accommodait après les avoir laissés égoutter et avoir jeté l’eau. Ce soir-là, il était déjà tard, et M. Deb.…., pressé et confiant dans son expérience, se contenta de jeter sur les champignons un peu d’eau chaude à moyenne température et les fit cuire quelques minutes après.
Le souper eut lieu à 6h 30 du soir. Vers 10 heures, M. Deb... fut pris de tranchées violentes avec malaises nauséeux, puis de vomissements alimentaires renfermant des débris de viande, de champignons, qui avaient servi de garniture et de salade.
(1) On a signalé cet été, chez un enfant, un Cas suivi de mort, dû à lP'Entolome ivide. Il est probable que ces champignons prédominaient dans la constitution d’un plat où existaient des espèces plus dangereuses.
Lo LD
Les vomissements se répétèrent très violents, avec sueur froide, pouls petit, faciès pâle et anxieux, yeux excavés, pupilles contractées, ete., bref, tous les symptômes d’un empoisonnement à forme de gastro-entérite cholériforme, car des évacuations alvines se produisirent également, mais plus tardivement.
Le malade, mis au lit, fut réchauffé; des grogs chauds, du café chaud, d’abord vomis, furent enfin tolérés, et le malade, très abattu, finit par tomber dans un engourdissement presque comateux, interrompu par des tranchées persistantes. Le lendemain, toutefois, la guérison était complète.
Ce cas d’empoisonnement banal par les Russules, offrant les symptômes bien connus de l’intoxication par les substances narcotico-âcres, n'offrirait guère d'intérêt sans les constatations assez précises dont il a été l’objet.
M. le capitaine Lucaud, appelé auprès du malade en même temps que moi, examina également les débris d’épluchures des champignons et le reste de la cueillette. Nous y reconnûmes, entre autres, les espèces de Russula sanguinea, parfois assez communes aux environs d’Autun, en même temps que la À. lepida, comestible, et d'apparence très voisine.
Or, M. Deb... avait déjà consommé impunément cette espèce, à tel point que, dans un travail récemment publié par la Société d'Histoire naturelle d’Autun (DT Gillot et L. Lucaud, Catalogue raisonné des champignons supérieurs (Hyménomycètes) des environs d’Autun, 1891, p- 142), nous avions précisément signalé l’usage alimentaire de cette espèce, qui passe pour vénéneuse, mais qui parait perdre «ses qualités nuisibles par la cuisson ».
Le cas de M. Deb... en est l’évidente démonstration. En eftet, la cuisson prématurée des champignons à peine passés à l’eau chaude, leur avait conservé leurs prepriétés toxiques, naturellement enlevées par le blanchiment prolongé à l’eau bouillante.
Cette élimination du principe toxique n’est pas, comme on l’a dit, le fait de la cuisson seule, mais dela dissolution dans l’eau bouillante et de l’égouttement consécutif. On peut donc rapprocher ces faits de ce qui se passe dans l’appropriation industrielle des racines de certaines Aroïdées et de Maniocs, qui renferment des sucs extrêmement vénéneux dont on les débarrasse par des procédés sûrs et employés en grand et qui donnent comme résultat des fécules alimentaires estimées et journellement employées sous le nom d’Arrow-root et de Tapioca. Il est à remarquer, en outre, dans le cas de M. Deb..., qu’il avait mangé de la salade après les champignons et que, contrairement à un préjugé très répandu, le vinaigre n’a en aucune façon empêché ni retardé les accidents toxiques.
RoRE AS: