A ET
ee RSR
voir, l'Inquisition s’employa à étouffer les plus hautes aspirations des hommes et à stimuler leurs appétits les plus vils.
Rien de surprenant si, dans les temps modernes, et jusqu’à nos jours, les doctrinaires de la cruelle raison d'Etat, les hommes de dictature et leurs valets, abaïissés, courbés devant le pouvoir — quelque soit le pouvoir, — se sont :vujours déclarés nettement ou faits hypocritement les champions de l’Inquisition et de sa machiavélique procédure.
Faut-il ici, d’un trait rapide, résumer les caractéristiques de cette procédure injurieuse ? Quelques extraits de Charles Lea suffisent :
Le devoir de l'inquisiteur se distinguait encore de celui du juge ordinaire en ce qu’il n'avait pas seulement à établir des faits, mais à s'assurer des pensées les plus secrètes et des opinions intimes de son prisonnier… L’accusé fut d'avance présumé coupable. L'absence était réputée contumace. Un homme était suspect pour avoir frayé avec d’autres qui plus tard s'étaient révélés hérétiques, s’il leur avait fait l’aumône ou les avgit aidés en quelque manière... L’habileté à interroger était pour l’inquisiteur une qualité essentielle. On vit se développer une subtilité d’une espèce particulière qui consistait en grande partie dans l’art de tendre des pièges à l'accusé. Et pourtant, chose risible, si elle n’était odieuse, on entendait des vétérans de l’Inquisition se plaindre de la duplicité de leur victime, dénoncer leur astuce, leurs efforts parfois heureux pour ne point s’accuser ellemême... Un des procédés les plus efficaces était la torture lente des ajournements indéfinis. Sauf quelques cas rares, le temps ne comptait pas pour l’Inqui-
sition. Elle pouvait attendre. Le jour arrivait aprés plusieurs semaines ou plusieurs mois où le prisonnier demandait à être entendu de nouveau; si ses réponses étaient encore insuffisantes, on l’enfermait et il pouvait rester Ginsi, subissant la prison préventive pendant des années.:. Pour autoriser la torture, la rumeur publique est suffisante, va jusqu'à dire Bernardo di Como. Sir John Fortescue, chancelier d'Henri VI, déclare que la procédure inquisitoriale mettait la vie de tout homme à la merci d'un ennemi qui pouvait suborner le témoin inconnu pour le charger... La tendance naturelle de la procédure inquisitoriale en faisait un duel entre le juge et l’accusé. L’orgueil professionnel de l’inquisiteur le poussait à démontrer par tous les moyens qu'il ne se laissait pas tromper par les malheureux amenés devant son tribunal.
On acceptait ainsi à titre de témoignages les: rumeurs. les plus légères, même émanant d’une personne notoirement portée à la calomnie. On dissimulait des témoignages. On faisait usage de documents secrets, soustraits à la discussion de l'accusé.
Combien de souvenirs proches apparaissent aux évocations de l’historien ! À la faveur de la monarchie de la guerre, pour des buts qui n’avaient rien de commun avec ceux des soldats de la Nation, les amis de l’Inquisition ont repris leur audace.
Les juridictions spéciales sous lesquelles se courbe la République sont allées vers le vieil arsenal. Elles ont puisé, emprunté à la procédure sombre ses principes et ses méthodes les plus iniques.
Dois-je les résumer ? *
Le}
EE me
TS ce ee
PDT AR 7 Dome és
[os
MODS MN ES fe au
L’accusation s’est dispensée de fournir ses preuves. À l'accusé, présumé coupable, il fut enjoint de prouver ce qui ne se prouve pas : l'innocence. La défense a vu ses droits amoindris jusqu’à la fiction. L’instruction est descendue au secret qui la rend indigne de la démocratie. Mais sur la place publique
-où elle interdisait à la défense de paraître, elle per-
mettait aux feuilles hostiles de répandre, savamment tronqués, triés et truqués, ces lambeaux fangeux de documents judiciaires suspects qui ajoutaient à l’infamie du secret l'hypocrisie du faux-jour.
De la prison préventive, enfin, la suspension sine die des interrogatoires, les lenteurs à plaisir de Penquête, les infernales intrigues des espions et des
provocateurs ont fait une condamnation sans juge ment au dépérissement progressif et à la langueur
mortelle. Comme les dieux — plus que les dieux, — les hommes avaient soif du sang et de l'honneur des hommes. Et dans la tourmente qui depuis six ans emporte l'humanité, le prétoire apparaît comme un tréteau où se joue le drame compliqué de l’Inquisition politique, militaire et judiciaire qui doit fatalement aboutir, par la suppression de la liberté, à lexécution de la République.
Tout a contribué à la revanche triomphale des inquisiteurs. Le monde faisait la guerre. Le pays luttait contre l’invasion. Il était au fond des cœurs une répugnance à porter quelque intérêt à ce qui n’était pas la patrie en armes.
Cette répugnance fut une faute. La République, en paix ou en guerre, doit se confondre avec la justice, ou elle n’est plus que le champ clos des factieux. =
La censure, il est vrai, instrument de lâche com-
plaisance, jouait entre les mains des nouveaux inquisiteurs. :
Et l’on n’entendait plus, autour de ceux-ci, de leurs aides et de leurs victimes, que le chœur hurlant des Tricoteurs de la Calomnie et des Trestaïllons de la ferreur tricolore. Devant les aboïements, hélas ! nous nous sommes fus.
La Paix vint. La Paix ? Caricature dérisoire, masque grimaçant, paix qui n’a d'horreur que pour elle-même, de tendresse que pour son ennemie, la Guerre... Comment s’étonner qu’à son ombre pesante, l’Inquisition moderne ait poursuivi avec insolence sa besogne ?
Joseph de Maistre citait jadis le Journal de l’'Empire français, qui en 1808, rendait compte en ces termes d’un ouvrage de diplomate : « M. Bourgoing n’a vu dans le tribunal de l’Inquisition que ce qu’il est réellement : un moyen de haute police. »
Nous voici au centre du système, La police politique est à la base de lInquisition. Elle lui est essentielle. £
Je recours une fois encore à Lea, exposant les rouages du « moyen de haute police » médiéval :
Il était inévitable que dans une pareille organisation, les espions jouassent un grand rôle. Les hérétiques convertis étaient particulièrement propres à cette besogne. Toutes les fois que c’était possible, on employait les services des compagnons de captivité qui étaient récompensés en conséquence. Parmi les fonctionnaires de l’Inquisition, les plus modestes, les
« familiers » ou espions, n'étaient pas les moins re-
doutables, Le geôlier avait ordre de s’insinuer dans la confiance des priscnniers, de feindre pour eux l'intérét et la compassion, de les exhorter à avouer sans retard, parce que l’inquisiteur est un homme
clément qui aura pitié d’eux.
D’hier, cela ? ou d'aujourd'hui, de demain ?
La police politique monte tout du long de notre système judiciaire. Elle paralyse l’effort de l’humanisme. Elle aggrave les conflits politiques. Elle empoisonne la vie sociale. Elle tuera la démocratie.
te à ES A
Si les citoyens sont résolus à dénouer la crise de justice politique, qu’ils portent d’abord la lumière — et le fer — dans les dessous misérables de la police politique — autant du moins que l’œuvre soit possible à des hommes propres qui n’approchent point de la rue des Saussaies, du quai des Orfèvres, du 2° bureau... Mais, en dominant le haut-le-cœur qui vous prend à vous pencher sur de la vase, il faudra bien, avec l’aide des textes, des faits jaillis parfois de la tourbe, dévoiler l’œuvre de ces « familiers », fonctionnaires modestes, mais non les moins redoutables, de la nouvelle Inquisition.
Supprimez ces bandits. Jetez-les hors de la mêlée. Leurs maîtres seront réduits à surveiller les assassins.
mL He
grid pee
UE à
En 1914, sous la présidence césarienne de M. Poin- ;
caré, m'inspirant de considérations qui ont pris une force singulière au cours de la guerre, je pu-
bliais dans la Revue des Revues une esquisse rapide de l’Inquisition moderne. Qu'il me soit permis de citer un fragment de l’article qu'écrivit à ce propos, pour la Dépêche de Toulouse, M. Camille Pelletan :
J'ai trouvé, dans les faits certains rappelés par M. de Marmande, l’éclatante confirmation de ce que J'ai dit tant de fois. Il intitule son étude : “= Inquisition et inquisiteurs modernes ». Et il y dénonce, avec d’effrayantes précisions, des traits qui montrent comment les ignobles mouchards peuvent avoir à leur merci les plus honnêtes gens, pour les plus basses vengeances.
Ces précisions je les donnais, ces traits je les dénonçais, selon le mot d’ordre d’un socialiste d’ancien régime. « Je ne crois qu’à l'intelligence et aux faits », disait Chateaubriand,
Au cours de la guerre, il me fut loisible de constater que des noms jetés à travers les pages de mon esquisse réapparaissaient étrangement.
Je n’ai rien eu à retrancher ; mais une moisson abondante de documents portant souvent l’estampille officielle m’autorise aujourd'hui à expliquer des faits, à formuler des postulats et,.en 1921, à donner à l'étude élargie de 1914, ce sous-titre qui est comme le cri d’un cœur gonflé d’amertume civique et comme l’appel à la vigilance attentive du peuple en travail d'avenir : Quelques bandits dans la mêlée !