‹ L'intrigue florentineChapitre 2 sur 28 · LES FAMILIERS DE L’INQUISITION MODERNE · texte numérisé non relu

LES FAMILIERS DE L’INQUISITION MODERNE

Il est singulier que ce caractère distinctif de l’Inquisition ait été reconnu de la manière la plus solennelle par un ministre de la République française (Nouveau voyage en Espagne, par M. Bourgoing), et il est curieux de voir de quelle manière on a rendu compte de cet ouvrage dans le Journal de l'Empire (17 septembre 1805) : « … M. Bourgoirg n'a vu, dans le tribunal de l’Inquisition, que ce qu’il est réellement : un moyen de haute police. »

(JosEPH DE MAISTRE, Lettres à un gentilhomme russe.)

Coup d’œil sur jadis.

Le xvirr* siècle — un des plus riches de France — offre, parmi tant de traits éclatants, cette particularité qu’il est toujours à glaner parmi ses productions les plus douteuses.

Ainsi peut-on exhumer de la prose médiocre du bon Pigault-Lebrun, un tableau saisissant à souhait, d’une audience de police sous le Roy de France. L'auteur affirmait l’authenticité absolue d’une conversation privée, surprise par lui, entre bas inspecteurs de police : « Tous les faits qui suivent sont vrais, disait-il en note. Les noms des personnages seulement sont changés. »

Du savoureux dialogue, je ne veux retenir ici que les passages suivants :

MicHauD. — Nos principes sont les bons. Aussi la fortune nous favorise; les grands nous recherchent, la canaille nous craint; Monseigneur (le lieutenant général de police) nous considère, et nos affaires vont leur train.

BERTRAND. — Cetle canaille est cependant loin encore de la vénération que nous devrions lui imposer. Elle se permet parfois des expressions, et même des gestes.

Micuaup. — Quel est l’état qui n’a pas ses désagréments? Le nôtre n’en est pas moins un des plus importants de Paris.

BERTRAND. — Vous êtes modeste. Les inspecteurs de police sont les premiers hommes du royaume, mon ami. Le roi gouverne la France, les ministres gouvernent le roi, Monseigneur gouverne les ministres, et nous gouvernons Monseigneur. Que ferait-il sans nous ? Lecourt…

Micxaup. — Pour celui-là, il ira au grand. Quelle vigilance, quel tact, quelle finesse! Point de scrupules; ne connaissant ni parents ni amis; considérant la nature et les sentiments du cœur comme des préjugés puérils. Il est vraiment né avec des qualités rares.

BERTRAND. — Mais je ne lui vois que les qualités nécessaires à son état. À propos, vous avez sans doute fait quelque découverte?

MicHauD. — Je ne me présente jamais à la police sans cela, Et vous?

BERTRAND. — Si je n’en avais PQs, J'EN IMAGINERAIS|

Ah ! le grand mot! Tout le système tient en ce grand mot-là. Il fixe à la fois un type qui semble devoir être éternel et des ambitions qui ne paraissent jamais pouvoir s’éteindre. Déjà, dans le Baron de Fœneste, d’Aubigné l’avait indiqué: « Le métier d’espion veut une grande diligence, dextérité, invention, impudence. » Invention, imagination, toute la police secrète, anonyme, obscure et trouble sort de là, avec ses indicateurs, ses familiers, ses délateurs, ses menteurs, acharnés à la prise d’un pouvoir occulte et de bas-fonds, mais presque sans limites,

décidés à toutes les imaginations, toutes les inventions pour le conserver et l’accroître.

Les siècles passent. Les réformes jouent, mais la basse police inquisitoriale demeure. Michelet, pour en déterminer la date, cite cette lettre où Catherine de Médicis se félicite que François I” ait institué la police, et ait eu partout « des yeux et des oreilles ». L’entourage de Richelieu multiplie les opérations florentines. Elle prend, sous Louis XIV, des formes régulières, Louis XV y trouve besogne de roi et se penche sur les correspondances de ses sujets très chrétiens comme plus tard Abdul-Hamid égayera ses veilles sombres en épluchant les histoires et historiettes galantes de sa cour musulmane,

Cependant, au travers des siècles, les abus et les scandales policiers s’entassent et les protestations et les colères crient.

Pour excuser les erreurs, pour étouffer les indignations, il ne suffisait pas toujours qu’un Daubray déclarât «qu’il fallait soutenir la police avec plus de force» ou qu'un d’Argenson répondit: « Trouvez-moi d’honnèêtes gens qui veuillent faire ce métier et je les préfère. »

Le rôle de l’opinion commençait. La conscience politique s’éveillait. Des protestations fusaient contre lemploi de ces «familiers» décorés de croix de Saint-Louis et qui erraient sous tous les lambris du royaume.

Mais bientôt, les grandes convulsions politiques et sociales rejetaient les citoyens au fanatisme et les gouvernements se succédant, allaient s’emprunter Vun à l’autre l’œuvre traditionnelle et commode qui était plus forte qu’eux et vraiment la souveraine de France.

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L'œuvre de la délation, de l’espionnage, de la «preuve imaginée» se déroulait sans solution de continuité. =

Faut-il avouer que la Révolution de 1793 fut souillée par un triomphe de la méthode ?

« Les supplices de tous genres, écrivait Babeuf, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout nous ont fait de si mauvaises mœurs ! »

Il eût dû ajouter à l’énumération, la police.

Partout, on voit grouiller policiers et délateurs. Si la Terreur eût duré, dit Quinet, « elle eût formé de la nation la plus ouverte de la terre une nation de délateurs ».

I1 m'était sorte de mobile qui ne fût une prime à la délation. Combien de faux témoignages dans les dénonciations de suspects, de haïnes de village, de convoitises et de rancœurs ? A côté de la foi révolutionnaire, flamme dévorante de secte, enthousiasme sinistre d’un Calvin, conviction brutale d’un Templier, ardeur mystique d’un soldat de Dieu, ïl y avait la peur, l'intérêt, la haine, il y avait l’argent. Œétait le temps où, rien que dans le département breton du Morbihan, les Caradec, les du Bodan, les Lamarzelle, accusateurs publics ou employés au bureau des Emigrés et des Biens nationaux, après avoir accusé, dénoncé, imaginé, achetaient avec quelques poignées d’assignats, les biens de leurs victimes, en frustraient la collectivité nationale et édifiaient de ces fortunes de basse police dont Edouard Drumont rappelait impitoyablement l’origine dans la Fin d’un monde, et qui permettent

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