‹ L'intrigue florentineChapitre 12 sur 28 · METRE NET · texte numérisé non relu

METRE NET

Dans les remous du talus, il y eut un instant d’accalmie, Puis, au loin, apparut un nouvel escadron. Les dragons marchaient d’un pas plus or-

donné. Vont-ils encore nous battre ? Nous laisseronsnous battre encore ? Delpech, secrétaire du syndicat des bijoutiers, s’élance à leur rencontre, tenant à pleines maïns l’étendard syndical. Nous le suivons, rapides. Les dragons approchent. Nous crions notre douleur, notre amertume. Ils s’arrêtent. Nous faisons appel aux citoyens emprisonnés dans le harnois. La colère meurt en nous pour faire place à un étrange sentiment qui touche à la pitié.

Quoi ! des armes entre nous ? des haines nous entre-déchirant ? Nos frères ! Vieux mot, lointain cliché, nos lèvres fiévreuses le balbutient. Nos frères, vous êtes nos frères et vous allez nous frapper! La minute fut d’une profonde et noble humanité lorsqu'une douzaine de ces grands enfants du peuple, avec un sourire qui tremblait aussi, mélancolique et tendre, secouérent doucement leurs jeunes têtes confuses et mettant de côté leurs armes, nous tendirent leurs deux mains en silence.

Happés, serrés par les bras des manifestants, ils connurent des étreintes, des effusions sans nombre, dans le bruit sourd des rauques soupirs où la joie pleuraït. Cependant l'officier, songeur, comprenant que bientôt, toute sa troupe, émue et gagnée, allait faire cause commune avec nos fraternels camarades, donnait à demi-voix des ordres de repli, interrompant prudemment tout contact, évitant sagement toute répression.

Ils nous quittaient à leur tour, nos amis, pour rejoindre, d’un pas résigné, tête très haute. Le talus était libre.

J’entends encore Pouget, secrétaire de la Voix du Peuple, résumer la scène, d’une voix où l’enthou-

siaste triomphait du sceptique : Voilà la leçon de la journée qu’ils ont voulue ! Voilà ce qui demeure de la manifestation. C’est cela, c'est ce geste qui restera.

Nous le croyions, avec Pouget.

Il n’est pas que dans l’histoire de la grande Révolution que s’échangent des baisers Lamourette |

La Barricade.

Villeneuve-Saint-Georges avait écouté, frissounant, les premiers échos des charges de la plaine et du talus. Les petites gens des tranquilles bourgades ont peu d'âme pour la tragédie sociale. On s’était hâté de verrouiller les portes, de ramener les volets et l’effroi s’était mis à l’ombre. Seuls restaient ouverts les cafés et les auberges : car, au milieu de la bataille, là soif irritante réclame entre deux coups de feu. Et l'intérêt fait taire les émotions d’entrailles.

Bientôt, ce fut l’envahissement des rues mortes par les groupes dispersés de l’énorme cortège et les flots de la cavalerie. Une animation croissante fit pendant quelques heures aboyer les chiens des alentours. En désordre, les ouvriers et les soldats se heurtaient à travers les ruelles et des incidents surgissaient partout. Je l’ai dit déjà. L’atmosphère morale était bouleversée depuis la ruée de la plaine, brutale provocation, conséquence réfléchie de l’intrigue politique de la place Beauvau.

Un affreux goût brüûlait l’haleine des travailleurs humiliés et fouettés. De ces poitrines, il s’exhalait un souffle de sombre rancune qui s’exprimait en huées impétueuses au passage de l’armée qui triomphaïit avec insolence. Brusques, les sabres luisaient. Un bruit de coups sonnait, auquel répondaïent, du haut des toits, quelques manifestants. Hurlements de

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rage, claquements de balles. Des corps à corps, des échauffourées. Un hennissement, le choc du fer sur le pavé de grès et sous les sabots d’un cheval, une pluie d’étincelles au ras de terre. Alors l’orage surgissait, la rumeur s’enflait jusqu'au tonnerre ; il y avait des cris de blessés et des pierres volaient sur la mêlée, arrachées aux murs des maisons. Près du pont d’Yerres, la charge fut si forte que sa renommée atteignit ceux-là qui demeuraient sur le talus, s’imaginant la manifestation close. « On se bat à Villéneuve ! » Et le cœur serré de nouveau, les derniers occupants du talus se jettent vers Villeneuve, leurs rangs pénétrant en coin et roulant confondus avec l’état-major du. général Virvaire et des détachements de cavalerie.

Le

Que si, depuis le matin, un observateur avait pu, d’un aérostat, étudier le relief des opérations, il se serait nettement rendu compte des manœuvres singulières de la troupe.

Tout d’abord, la dispersion d’un cortège pacifique, se dirigeant en ordre vers la gare du retour, et dans le but évident de lui en interdire l’accès. Puis, le désordre ayant créé la colère, les troupes, obéissant à de mystérieuses instructions, avaient refoulé de toutes parts les débris du cortège vers lendroit même qu’elles lui avaient défendu : la gare du retour. Mais ici encore, étrange tactique. Ce refoulement avait été, à plaisir, coupé de pauses, de lenteur, d’atermoiements goguenards.

Devant les premières tentatives d’opposer à la botte militaire des simulacres de barricades, l’ar-

mée faisait halte. Elle contemplait avec curiosité, complaisance, ironie et intérêt les ébauches de la résistance révolutionnaire : deux ou trois moellons, une planche, un fil de fer.

Enfin, négligeant tout ce qui n’était pas, dans ces mouvements, le carrefour du Lion, aux abords de la gare de Villeneuve, les troupes avaient constitué un cercle impitoyable autour de cinq à six cents manifestants, pris, à la mañière de Sombreuil et des Chouans de Quiberon, comme des rats dans une souricière,

Que l’armée ne s’est-elle dissimulée, pour permettre le retour à Paris ! Les pierres de Villeneuve seraient pures encores.

Mais il fallait sans doute, aux adversaires de la République que la démocratie subisse la responsabilité du sang ouvrier qui allait gicler. Uné heure abominable sonne et la Barricade apparaît.

Elle apparaît rue de Paris, à quelques mètres du carrefour, en face d’une maison fermée qui forme la toile de fond de la tragédie et porta longtemps la trace scripturaire des salves,

À droite une rue monte vers de hauts escaliers de pierre, ombragés de tilleuls blonds.

A gauche, laissant dans une sorte de retrait le Café Bleu, le carrefour conduit à la gare et fuit par une avenue vers Paris.

Dans cet étroit espace, une fois encore dans l’histoire, le Peuple saignera.

Un procureur de la République a pu écrire que la Barricade «était construite en matériaux solides

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et atteignait deux mètres de haut ». Il est vrai qu'il ajoute que le préfet de Seine-et-Oise «/l’enjamba ». Galéjade, sottise, apparition du grotesque dans le drame, à la mode des romantiques,

La Barricade n’eut pas de valeur, de réalité matérielle. Un enfant l’eût renversée. Mais, symbole redoutable et que le sang rendit sacré, elle dressa son nom, et groupa, pour sa défense, des travailleurs enivrés de la mort. Pour la prendre, pour que le mirage s’évanouisse, il faudra que la mort, à coups redoublés, sévisse, maniée par des malheureux adeptes de l’obéissance passive.

Pendant près d’une heure, la Barricade gardera sa puissance fascinatrice. Il ne sera pas possible à ceux qui la gardent de s’arracher à elle.

Entendez, d'ailleurs, que la présence de ces gardiens de la Barricade sacrée est alternative. Il ne s’agit pas d’une faction rigide, d’une attitude stylisée. La scène est d’un tout autre caractère. Pendant une heure, dans un tumulte indescriptible, incident survenant après incident, feux tirés après feux, ce sera une allée et venue de mititants; on en voit sur les toits avoisinants qui font pleuvoir des projectiles de toute nature; il en est qui transportent les blessés à la maison du docteur bientôt encombrée. D’autres parlementent avec les autorités. On ne s’entend guère dans la confusion. Une flamme circule, familière et superbe — tragique et simple, Hélas ! exaspérée |!

Toute la douleur de la journée qu’on nomme déjà le guet-apens, s’est accumulée couche par couche

dans les cœurs lourds. Elle éclate, Il n’y a plus de place pour la mesure. Ce qui porte un uniforme est associé dans la même fureur. Un médecin-major passe; il soigne un blessé. Vers lui, contre lui, se tendent les poings crispés. « Mais, c’est un médecin {» — «Non, c’est un militaire. C’est un assassin comme les autres ! » Et les injures reprennent.

Un député socialiste surgit près de la barricade. Renaudel paraît visiblement partagé entre l’indignation qu'ont allumée en lui les insolentes provocations de l’armée et l’angoisse de la catastrophe que chaque minute rapproche. Il s’interpose. Sa forte silhouette se dessine près du préfet. Il parle, il crie dans la tempête, en dépit des pierres et des outrages que lui jettent d’une maison en construction des camarades inconnus, et des menaces que lui adressent des officiers et des soldats. Renaudel fait tête aux deux orages. Et parmi les gardiens de la barricade qui l’étudient avec cette défiance et cette antipathie dont la famille socialiste est ravagée, il en est qui saluent le courage moral allié à la bravoure physique et n’oublieront pas cette heure, quelle que soit la méthode qui les sépare du parlementaire.

Mais les efforts de Renaudel, sous les pierres, sont inutiles. Inutiles aussi, les suprêmes appels des manifestants. M. Autrand a perdu la maîtrise de luimême. On le devine violemment ému. « Ce sont les troupes qui empêchent notre départ. Voyons, Monsieur, un ordre de vous, les troupes s’éloignent, nous partons. » Enfin, triomphant de ses incertitudes, le préfet répond: « Eh ! bien, Messieurs, c’est entendu, l’armée va s'éloigner ». Mais de suite, un grand officier, aux blondes moustaches, pâle ainsi qu’un mort et qui assiste à l’entretien en maniant comme un ma-

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niaque son revolver d'ordonnance: « Nous ne bougerons pas d’icil » La voix sèche, incisive, a lancé cet ordre. Et M. Autrand, effaré, mais docile, de reprendre son geste de paix: « Vous avez entendu, Messieurs, nous ne bougerons pas d'ici. Retirez-vous. »

Tout est dit. Il faut que des morts soient couchés sur le symbole.

I1 fut dit que la troupe ne tira qu'après dix-sept sommations. Parmi les manifestants, qui donc les a entendues? Mais les eussent-ils entendues, qui donc se serait retiré?

La première salve fuse. Aucune victime. Les soldats ont tiré à blanc, paraît-il. D’eux-mêmes? Sur l’ordre du préfet? Peut-être. Mais les salves vont aller se répétant, et les hommes tombent, à mort. En un clin d’œil, le carrefour devient champ de bataille, la Barricade, lieu de sacrifice. Un immense cri de haine traverse l’espace. Des travailleurs, saisis de la folie de la mort, se dénudent la poitrine et l’offrent, les traits convulsés, aux misérables balles.

Une salve encore, qui tue.

Voici passant, cahin-caha, une petite voiture d’ambulance, qui remonte vers le café Bleu, chargée d’un travailleur mourant. Le corps est couché de travers et de la poitrine défoncée, s’écoule la vie avec du sang. Un terrassier suit; il se meurtrit la figure, où la sueur coule, et il hurle à la mort: « Mon camarade! Ils ont tué mon camarade. Voyez, voilà mon camarade, ils l’ont tué! » Un ouragan furieux se mêle aux atroces gémissements.

Dret s’écroule, le bras traversé. On l'emporte vers

le docteur. Mais la Barricade reste debout, symbolique, sacrée, dans l’odieuse tempête des salves.

Sur le seuil de la gare, on aperçoit un corps qui oscille et s’abat, le crâne fracassé. Des camarades transportent l’infortuné dans une salle de voyageurs. La troupe surgit, un général avec elle, et salue la mort. Sombre, hypocrite respect qui incendie les compagnons. « Oui, vous pouvez le saluer après l'avoir assassiné ! »

Une minute, la vie de ces hommes est suspendue à un fil. Les soldats les ont couchés en joue. Puis la mort s'éloigne. On ne peut pas toujours tuer. Combien d’ailleurs, de ces soldats, fils du peuple, obéirent aux commandements funestes, sur la place de Villeneuve-Saint-Georges? Si tous avaient cédé à l’ordre, si tous avaiént fait autre que de tirer en l'air, tirer au-dessus, si tous avaient exécuté des feux sur les gardiens de la Barricade, qui, de ceux-ci, pourraient, aujourd’hui, suivre mon récit et dire s’il est fidèle?

Mais comme il faut que le mal, en ce triste monde, compense étrangement et dépasse le pauvre bien qui passe, quand il se trouvait, parmi les soldats, des consciences assez citoyennes pour éviter l’effusion du sang ouvrier, il y eut aux fenêtres d’un immeuble, en face de la gare, un civil pour répéter le geste légendaire du fils de Catherine, et se servant d’une carabine de chasse, pour ajuster, tirer et atteindre des manifestants. À mâcher ces souvenirs, on a la saveur étouffante de la cendre.

La tragédie s’achevait… Quelques déments poursuivaient et égorgeaient dans une cave un lamentable blessé, Puis, l’arme au clair, dans le désastre accompli, dans les flaques rouges s’épandant, la cavalerie

triomphante, charge au galop, renversant les pavés de la Barricade, sillonnant les rues où s’égaillent les derniers « combattants », cependant qu’une troupe fait irruption dans le café Bleu, bondé d’éclopés et les disperse à coups de sabre, et qu'un soldat, rencontrant sous ses pas la cervelle sanguinolente de Marchand, la jette à l’égout, du bout de sa lance.

. En haut des marches de pierre, à l'ombre des tilleuls, je rencontre Monatte, roide, glacé d’impuissante fureur; notre poignée de main nous réunit comme une accolade.

… Le galop’ des chevaux s’arrête. Subitement un silence funéraire s’épanche sur le petit village de lTle-de-France.

À la tombée du soleil, les cavaliers se rangent près de la gare. Ils ont l’air stupide du buveur dégrisé, Ah! la hideuse liqueur qu’ils ont buel On leur parle: « Comment avez-vous pu faire cela! » Ils balbutient: « Nous ne savions pas! Nous ne savons pas! » Elle est de tous les siècles de l’éternel, la suprême ironie du Fils de l'Homme: « Pardonnez-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font! »

Dans le crépuscule qui noie peu à peu la campagne sereine, les blessés sortent furtivement des abris de fortune et se glissent vers les trains. Une odeur d’été flotte dans l’air tiède et passe sur les nânes tragiques, comme grandit avec la nuit, voilée de linceuls, la Barricade, désormais vivante et dressée entre le Peuple et la République.

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