CABINET DU MINISTRE
Paris, le 14 mai 1908.
Monsieur,
Pour répondre au désir que vous avez bièn voulu lui exprimer, Monsieur le Président du Conseil me charge de vous faire connaître qu’il vous recevra volontiers mercredi prochain, 20 courant, à dix heures et demie.
Signé: DURAND, D: adjoint du Cabinet.
Ce fut donc le 20 mai qu’eut liéu, dans le cabinet de M. Clemenceau, l’entrevue qui noue l'intrigue florentiné de Villeneuve-Saiñt-Georges.
Nous verrons plus loin les circonstances qui amenèrent M. Clemenceau à reconnaître le fait en Soi:
« Métivier m'à demandé uhe audience. Je ne la li ai pas accordée. Il a insisté. Je l'ai reçu.» (Lettre au Temps, 24 novembre 1911).
Géorges Clemenceau recevant Lucien Métivier.… I ne s’agit pas ici d’un chef de Gouvernement trompé
par un aventurier de grand vol. Aucune erreur sur la personne. Comment le Président du Conseil put-il un instant accepter de prendre contact avec « la crapule du corps de garde et des cuisines ? »
Sans doute y eut-il la pression de l’entourage policier, de ces fonctionnaires qui ne se contentent pas de surveiller la tourbe des malandrins mais rôdent sans cesse aux carrefours populaires de la politique et s’attachent à déshonorer le régime qui a la faiblesse de les supporter.
Mais l’explication n’est pas satisfaisante ei, dans la triste entrevue du 20 maï, il convient de passer par-dessus l’entourage et de comprendre la présence de la Haine qui fait déraisonner, égare et jette à l’abîme les hommes et les foules.
Au cortège des dieux bienfaisants qui prodiguèrent à Georges Clemenceau d’admirables faveurs d’esprit, le génie de la haïne destructive ne manqua pas de prendre part. Dans le cœur de l’homme politique, des: Furies, sans cesse, se sont agitées. Et toute l’eurythmie a été gâtée.
Haine de la classe ouvrière et de ses leaders, haïne du socialisme et de Jaurès; ce fut dans ce tourbillon que M. Clemenceau dut être porté à faire silence à ses dégoûts et à s’associer, pour uñe œuvre d’effroyable politique personnelle, avec les rancunes louches et lPambition médiocre d’un bandit.
Mais cependant, malgré le raspoutinisme de l’entourage, en dépit de la haine qui souffle dans la poitrine robuste du Président du Conseil, il reste inconcevable que celui-ci ait pu accepter de recevoir Lucien Métivier. Sans doute, on se souvient de Marcelin Albert. Maïs le cas de Métivier est bien différent. On
se rappelle Clemenceau, le chapeau sur l'oreille, se rendant au syndicat de Broutchoux. Mais la scène de la place Beauvau est bien différente.
Faut-il, pour tout expliquer, remonter à la jeunesse politique du rédacteur de Travail? Hanté par Blanqui dont son ami, M. Gustave Geffroy a, dans un beau livre, fait revivre la vie, Georges Clemenceau a l'oreille complaisante aux complots. Il les voit, il les sent, il les repère partout. Quand son flair est muet, son imagination les invente ou les crée. Dans les conspirations, il n’est point de minus habens qui soit négligeable. À l’intérieur d’un complot, les rangs sont confondus.
Mais enfin, sous le bénéfice de cette mentalité de romans blanquistes, comment admettre cette promptitude à causer avec un biscuitier-mouchard, avec une mouche de vingt-cinquième ordre, à peine payé encore par la Sûreté générale? Doit-on, en dernière analyse, comprendre que l’habitude était déjà prise de « recevoir » et de « causer », dans le cabinet de M. Clemenceau, avec la frappe des provocateurs? Et Lucien Métivier était-il, par surprise, au courant de ces mœurs?
Ici, ce sont des hypothèses, maïs sans elles, comment saisir la possibilité d’une entrevue aussi stupéfiante?
Et comment savoir ce qui s’est dit, le 20 mai 1908, entre ces deux hommes séparés par tous les étages du milieu, de la pensée, de l’éducation?
A priori, nous pouvons affirmer que des deux, celui qui fut manié ne porte pas le nom de Clemenceau.
Après que Métivier eut exposé ces questions privées intéressant une personne et cette personne seule,
M. Clemenceau alla-t-il jusqu’à préciser ce qu’il attendait de son interlocuteur? Se contenta-t-il d’enregistrer et d’accepter les propositions du provocateur ? N’y eut-il qu'un de ces dialogues familiers et définitifs qui endossent toutes les besognes qu’on ne formule pas? « Monsieur le Président, je me donne à vous. » — « Tope là, mon gars. J'accepte. Tu es à moi. »
« Métivier m'a dit, écrit M. Clemenceau (Lettre au Temps, le 28 novembre 1911), que les circonstances l'avaient mis dans un tel état d'esprit, qu'il était disposé à donner des informations. Je lui ai répondu qu'il devait pour cela, se mettre en rapport avec la Sûreté générale et sans autre geste ni propos, j'ai fait venir le chef de ce service qui se trouvait dans un cabinet voisin et j'ai invité Métivier à le suivre. Ce fut fait immédiatement, »
La mémoire de M. Clemenceau est évidemment ici en défaut. Quel besoïin la Sûreté générale aurait-elle eu de faciliter l’entrevue du 20 mai s’il ne s’était agi que d'établir entre elle et Métivier, des rapports QUI EXISTAIENT DÉJA? Et, pour donner de simples « informations », Métivier aurait-il donc réclamé, exigé un entretien particulier, non pas même avec M. Hennion, mais avec le chef du Gouvernement, après avoir rencontré M. Pérette et touché les premiers argents de la trahison?
L’aveu de M. Clemenceau, si grave et qui authentifie le fait matériel de l’invraisemblable entrevue du 20 mai, est par ailleurs, tout le crie, incomplet. Et nous concevons trop pourquoi!
Encore une fois, nous ne savons, nous ne saurons
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pas l’exacte physionomie de la scène qui eut lieu dans le cabinet du Président du Conseil.
Mais je sais bien le sang qu’elle fit couler. Je sais bien la blessure qu’elle ouvrit aux flancs de la République. Je sais bien le profit qu’en retira le ministère lui-même, au détriment du Peuple, comme nous avons vu plus haut les éffets de tribune dont elle fournit au Président du Conseil, le thème cynique et l’imposture.
En sortant du cabinet de M. Clemenceau, Lucien Métivier est conduit à M. Pérette et présenté par lui à M. Moreau. 300 francs sont versés séance: tenante à lPagent secret. « M. Hennion me dit le lendémain qu’il lui avait remis ou fait remettre une somme de trois cents francs. » (Lettre de M. Clemenceau au Temps). Un salaire mensuel de deux cent cinquante francs est convenu. En s’ajoutant aux mensualités de l’organisation ouvrière dont il est le secrétaire, l'argent de la police permettra à Métivier, économe et avisé, de jouer, vaiïlle que vaille, à la Bourse. Boursicoter à notre époque, n'est-ce pas se donner l'illusion d’avoir pignon sur rue?
Métivier a hâte de mériter son piteux métal, Muni dinstructions secrètes —— à qui fera-t-on croire qu’il ne lui en fut pas donné? — il se fera ouvertement mandater par l’Union des Syndicats de la Seine, auprès des organisations ouvrières en grève de Seine-et- Oise.
L’agent secret fait son apparition à Draveil, à Vigneux, à Villeneuve-Saint-Georges. Et la grève va, peu à peu, perdre son caractère économique, pour devenir le pivot de la politique intérieure,
Pendant près de trois mois, quelle sera‘ l'attitude de l’agent secret? Quelle besogne accomplira « l’informateur » de la Sûreté générale?
Deux textes répondent à la question.
L'un, c'est Pacte d'accusation du Parquet de Seineet-Oise, où Métivier est accusé de s'être livré depuis trois mots dans la région, par des discours violents à la propagande, au pillage, au meurtre et à l'incendie.
L'autre, c’est le passage du discours de M. Clemen-
ceau, déjà cité, à la tribune de la Chambre, le 11 février 1909:
Métivier est un anarchiste violent. Il était bien entendu occupé à prêcher et à exécuter le sabotage.
Reçu le 20 mai 1908, par M. Clemenceau, Métivier pendant les mois de mai, juin et juillet, se livrait à « la propagande, au pillage, au meurtre et à l’incendie ». Ses « informations » consistaient à tenir M. Clemenceau, par l'intermédiaire de la Sûreté générale, au courant de ces provocations régulières «au pillage, au meurtre et à l’incendie ». Cet « anarchiste très violent » était donc subventionné par la police pour accomplir cette double besogne: provoquer et informer de ses provocations. Il n’avait parfois qu’à envoyer à l'Intérieur le journal ouvrier où il continuait d'écrire et où en juiliet 1908, il criait comme un épileptique à ses camarades biscuitiers: « Debout! debout! Un sang de révolte monte! Bravons l'autorité! Marchons à la bataille! »
Le jour arrive où la politiqx florentine réclame une saignée. Pour la provoquer, Métivier se fera arréter le 27 juillet! Il préche et exé: te le sabotage (Clemenceau). {l se livre envers les seldais à des tenta-
tives ayant pour but de les détourner de la discipline en les incitant par des paroles à la désobéissance. (Acte d'accusation du Parquet de Seine-et-Oise).
Quand M. Thiers tendit, du bout des pincettes, une liasse de billets de banque au misérable Deutz, qui venait de livrer la duchesse de Berry, du moins, n’eutil pas, alors, à essuyer des mains couvertes d’un sang innocent.
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Le “° Journal” de Métivier.
Le prurit de l’encrier est une dangereuse affection. Lorsque, dans les circonstances qu’exposera la suite de ce récit fidèle, les archives du jeune biscuitier tombèrent, pour une partie du moins, dans le domaine public, quelles amères et vives réflexions durent échanger l’agent secret et ses amis!
Certes, il est de nombreuses lacunes dans les papiers du misérable, on se trouve arrêté souvent au bord d’une énigmatique coupure, d’où s’exhalent de fangeuses émanations. Des pièces ont disparu, mais dans celles qui restent, que d’intéressantes découvertes! Certains points essentiels sont précisés.
À peine Métivier est-il ramené de Vigneux à Corbeïl et écroué à la prison, qu’il se précipite sur l’encrier. Il commence de tenir une sorte de livre de raison, de « journal», dont il n’interrompra la rédaction que pour mettre à jour une volumineuse correspondance et accumuler d’abondantes notules.
Il a numéroté les feuillets de son « journal », dont il ne demeure que les numéros 1 et 6. Cest grand dommage. Ces numéros, remplis de détails vulgaires, contiennent de pittoresques indications.
Métivier débute par les incidents qui amenèrent son arrestation.
« Arrivé le matin. Réunion à onze heures. Déjeuner à midi. Réunion à deux heures. Défilé des trois
colonnes dans les directions indiquées. Dislocation des colonnes. Retour gare: de Vigneux. Constat de l'arrestation de Ricordeau et autres à la gare. Démarches-auprès du sous-préfet-pour relâcher Ricordeau sans résultat. Départ de la gare. Descente de la gare à Vigneux en allant ax devant de camarades. Rencontre avec les dragons, suivie d’échauffourée. Arrestation de Métivier (sic).
« . À dix heures et demie, ramené à nouveau au Parquet de Corbeil. Interrogatoire en présence du procureur de la République et du juge d'instruction. Je dicte moi-même au greffier qui inscrit sous ma@ dictée les incidents. Lecture de l'acte d'accusation. Refus d’avocat ef enfin écroué à minuit vingt à la prison de Corbeil. Conduit en cellule n° 7, 6° étage, à une heure du matin. Sans commentaires. » :
Sans commentaires!
Que ce « sans commentaires » est d’un goût admirable!
« C’est à mon sentiment, un endroit impayablel! >
En analysant le « journal», on en peut extraire trois éléments: les nuits, les lectures, la correspondance du provocateur.
« À ce jour (27 juillet), écrit-il, je fus atteint par une crise de sommeil très aiguë. »
Sommeil de plomb qui suit les grands efforts, après le labeur accompli. Mais bientôt les nuits de l’agent secret seront troublées. Je note: 81 juillet: nuit mauvaise, rêves et cauchemars 20 octobre: nuit agitée, cauchemars. 10, 12, 14, 20 octobre: nuit
nn
agitée, rêves, cauchemaärs. 5 novembre: nuit réveuse (sic), cauchemärs, nuit agitée.» Il semble bien que la nuit n'ait pas été sans peser à la subconscience du mouchard. Un romancier d'esprit traditionnel et pieux, ferait surgir le funèbre défilé des victimes du bandit. Ne faut-il pas plutôt songer à dés troubles digestifs occasionnés par ces « Soupes aux choux » et « aux pois » dont gémit le journal de Métivier?
Dans la journée, Métivier lit et écrit. Le choix de ses lectures est composite. Je relève: « Les amours de Pie IX », par Léo Taxil, voisinant avec « L'origine des Espèces » de Darwin. Mais il convient de souligner les œuvres complètes de Georges Clemenceau: « La Honte, la Justice militaire, la Mêlée sociale » etc, Vraiment, Métivier devait bien au Président du Conseil de le lire. TI lui écrivait au surplus.
Ts sont nombreux, les correspondants de Lucien Métivier, dans sa prison de Corbeil: Pierre Tesche, de l'Humanité, Daniel Gerbault, de la Guerre Sociale, André Berthon, Bunau-Varilla (sic), Urbain Gohiér efc.; etc.
Puis Métivier mentionne:
Correspondance avec le Procureur général, correspondance avec le préfet de Seine-et-Oise, correspondance avec le Président du Conseil, ministre de l'Intérieur (20 octobre), correspondance avec le ministre de l'Intérieur (6 octobre). Plainte contre le médecin. Conférence avec le gardien-chef sur ma lettre au ministre.
Métivier en correspondance avec M. Clemenceau? Au fait, celui-ci ne l’avait-il pas reçu?
On possède le brouillon d’une de ces lettres. Le texte n’en est pas tragique. Mais significatif.
En quatre pages, l’agent secret se plaint du médecin-chef de la prison, qui ne lui accordait pas un régime spécial. Métivier fait appel à la bienveillante sollicitude de l’ami qu’il possède désormais place Beauvau. Deux jours plus tard, après l’entretien du gardien-chef, le médecin fait droit à toutes les demandes de l’agent secret,
Ainsi tombent, goutte à goutte, sur la prison, les jours de correspondance et les nuits réveuses. Le prisonnier s'occupe de son procès; il prépare sa | défense avec de nombreux témoins. Cependant que le 1* octobre, l'Alimentation ouvrière, envoie son fraternel salut au camarade persécuté, et que le 25, à huit heures du soir, cette caricature de Silvio Pellico notait sèchement qu’il venait d’entendre les échos d’une manifestation en sa faveur. Sans commentaires, comme il disait si bien!
On préparait d’ailleurs la liquidation de la farce ; judiciaire. Après des mois d’inique détention préventive, les leaders confédéraux venaient d’être l’objet d’un nou-lieu.
Deux mois encore et ce seront les huit comparses de Villeneuve qui bénéficieront de la liberté avant l’amnistie, terme final de la lessive clemenciste.
Entre ces deux dates, saluées par l’opinion ouvrière comme des victoires, il passe quasi inaperçu, le petit procès de Métivier devant la Cour d’assises de Seine-et-Oise, le 4 novembre 1908. Peu de témoins à charge et tous hésitants; une seule accusation non- | chalante, une défense sans éclats. L’accusé se présente avec une noble sérénité.
« Mon rôle, affirma Métivier, fut tout de conciliation. Grâce à moi, le commissaire Vidal ne fut pas maltraité. J'ai agi dans un but de solidarité et non de provocation (sic). S’il n’y a pas eu de morts, c’est grâce à mes efforts, car le Gouvernement avait tout préparé pour assurer une collision sanglante » (sic). Et l’agent secret termine par ce défi tranquille à son objection: « Quoi qu’il advienne de ces débats, on n'aura à me reprocher ni un mensonge ni une apostasie ».
C’est une tâche bien profonde que d’entrer dans la police secrète. Il faut aller jusqu'aux abîmes silencieux du mal, oublier qu’il est possible de rougir de soi-même, détruire toute trace d’âme vivante. À ses débuts dans le gouffre, le confident de M. Clemenceau témoignait que le plus médiocre personnage recèle des trésors d’ignominie.
Il fut condamné à six mois de prison. Quelques semaines auparavant, pour un délit de paroles, inspirées par la violence de la plus généreuse indignation, Georges Durupt avait entendu la Cour de Versailles prononcer contre lui la peine de trois ans de prison.
Le 13 décembre, les portes s’ouvrent pour Lucien Métivier. Il est rendu à l'amour de ses chefs et à la naïveté de ses camarades. Dans la Guerre Sociale du 16 décembre, à la Petite Correspondance, on peut lire: Le Camarade Lucien Métivier informe ses amis qu’il vient de sortir de la prison de Versailles. Il les prie de lui adresser toute correspondance à son domicile particulier.
La farce continue, La justice va réclamer au drôle une somme de cent quarante-huit francs trente-cinq, sous l’astreinte de la contrainte par corps. La Voix du Peuple élève sa protestation. Une souscription ouvrière s'organise, cependant que M. Pérette s’extcute et le profit va à Métivier.
Mais qu'y a-t-il alors qui émeut. obscurément les « militants »? Rien de positif, mais un de ces malaises indéfinissables, mystérieux frissons qui courent sur la pudeur virile des collectivités.
L'origine du drame de Villeneuve-Saint-Georges dégage déjà de la pourriture. Comme le chat du collège de Stalky et C", elle jette dans l'atmosphère une pâle sensation bleuâtre plutôt qu’une impression vraiment offensante., On ne sait rien encore, dans les syndicats. Mais on respire mal. Au Congrès national de l'alimentation, le rapport fédéral passe sous silence le nom de Métivier.
Celui-ci ressent-il, de son côté, l’imperceptible défiance? Il se multiplie, Il a des amis dévoués, empressés. L’un d’eux, M. Bon, d'Orléans, l'appelle à une réunion en cette ville, le 4 février 1909 et ïl écrit: Métivier, dans un langage clair et vigoureux, nous fit connaître la vérité sur les événements de Draveil-Vigneux.
C’est ici qu’il faut se servir du point d’ironie!
Le 11 février, d’ailleurs, M. Clemenceau va aider Métivier à reprendre pied. On trouve, dans les archives de celui-ci, précieusement calligraphié par une main étrangère, le passage du discours ministériel où « l’anarchiste très violent » est dénoncé à la fureur conservatrice. Peut-être Métivier écrivit-il à M. Clemenceau pour le remercier de sa « bienfaisante sollicitude ».
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Bienfaisante encore, quand le 25 juin de la même année; le Président du Conseil cite à la tribune les tirades du biscuitier contre la République. Chaque invective clemenciste est un brevet de démagogie révolutionnaire pour: l’agent: secret. Mais en même temps, attendrissant, échange de bons procédés, chaque provocation du démagogue est pour le Président:du Conseil l’occasion d’un effet de tribune et d’un triomphe parlementaire.
On conçoit dès lors comment soit venue à Métivier l’émouvante pensée de prendre au Radical, en juin 1909, un abonnement de trois mois.
Ce ne fut sans doute pas sans regret que Lucien Métivier vit tomber son bienfaisant collaborateur. L'histoire ne nous dira pas les considérations qui durent éclore à ce propos, sur les lèvres des trois amis éplorés, MM. Pérette, Moreau et Métivier. Depuis le 20 mai 1908, si nous en croyons les papiers, les documents et les aveux de Métivier, les relations n’avaient pas cessé entre ces personnages. Le provocateur-informateur continuait d'adresser à ses complices des notes et rapports de police. Participant aux différentes manifestations de la vie syndicale, il lui était facile de nourrir sa correspondance. C’est ainsi qu’il eut la tranquille assurance, au lendemain de la chute du ministère Clemenceau, de rendre compte des discours prononcés à Villeneuve, près de la tombe des victimes de 1908, comme il eut la sereine amoralité de parler lui-même et, funeste héros, de s'approcher des morts, qui lui appartenaient en effet. « Il montra, dit le reporter de l’Humanité, M. Daniel Renoult, quels gros efforts les travailleurs conscients doivent faire pour l’éducation de la classe ouvrière et surtout pour celle des femmes. »
J'ai revu l'autre jour ces lieux où moururent des ouvriers, où saigna la République, où parla l'agent secret de M. Clemenceau.
De l'oubli sur tout cela, car les hommes et les choses n’ont qu’une mémoire ingrate.
En évoquant cette commémoration de 1909, il me sembla faire injure aux pauvres morts et dans les buissons printaniers, je crus voir se dérouler les anneaux du serpent.
SC
PT
L’Indicateur de MM. Pérette et Moreau.
Depuis la chute du Cabinet Clemenceau, on ne trouve plus trace de Métivier place Beauvau. Il se contentait de la rue des Saussayes. Maïs si son rôle apparaît dès lors secondaire, il ne demeure pas inactif, Métivier a sur lui désormais l’empreinte du métier. :
Au cours des années 1909, 1910 et 1911, l’agent secret de MM. Pérette et Moreau entassera les informations sur les indications.
Innombrables les rapports de police transmis à la Sûreté par le secrétaire des biscuitiers. Meetings, comités, congrès, conférences, campagnes électorales, conversations privées, tout, pour Métivier, est matière à renseigner. On le voit partout. IE est l’œil de Pérette.
Se poussant par ici, s’infiltrant par là, il parvient à occuper dans la lutte sociale, une énorme quantité de postes, plus ou moins importants, de fonctions plus ou moins rémunérées. Qu'on en juge: secrétaire du Syndicat des Biscuitiers et de la Ligue antialcoolique, il fut membre du Comité général de l’Union des Syndicats de la Seine, délégué par Chartres au Comité confédéral, secrétaire de la Commission de propagande et d’enquête des Travailleurs des Transports, membre du Comité fédéral, de la Com-
mission de propagande et du journal de l’Alimentation; membre de la Commission de révision des statuts de l’Union des Syndicats de la Seine, de la Commission technique des soupes communistes, de la Commission exécutive de l’Union des Syndicats de la Seine, du Comité d'administration du Syndicat des Biscuitiers, du Comité de Défense sociale, de la Commission de contrôle de la Confédération Générale du Travail, etc., etc.
- Voilà bien des titres pompeux. En réalité, Métivier devait les jeter comme de la poudre aux yeux de la Sûreté générale. « Il avait pour besogne de renseigner, a écrit M. Griffuelhes. Or, la vie syndicale est publique ». Rien de plus exact, la C. GT. étant pas, ne pouvant pas être une organisation de combat secrète,
Le secrétaire des biscuitiers le comprenait trop bien et qu’il lui faudrait. pour se maintenir rue des Saussayes, rééditer lé coup de maître de Draveil sous M. Clemenceau. En attendant, il visait à prendre de l'importance, ow paraître en prendre, dans les milieux confédéraux.-1l semble incroyable à céux qui ignorent les rouages dela vie syndicale, maïs il reste vrai que Lucien Métivier était rarement pris au sérieux rue Grange-aux-Belles. « 11 fut toujours considéré comme un hurluberlu; un malheureux vañiteux, dit M. Yvetot, cherchant & compenser $on manque d'intelligence par un zèle intempestif. Qui sé serait douté que ce toqué pouvait être malhonnête et dangereut? »
Rien de plus vrai encore.
Mais il l’est aussi que ce Protée syndicaliste, Ce « toqué », en dépit de ses ridicules et dé son indigence intellectuelle, avait conquis et forcé la bien:
veillance des éscouades révolutionnaires. À quoi bon nier les faits, moins simples que les théories?
Oui, Métivier avait su s'imposer.
Et derrière le personnage falot, le minus hübens, apparemment piqué d’une tarentule anarchiste, voici qu'à la lueur des textes exhumés, surgit, presque lugubre, clown tragique, éclaboussé de sang, plaqué de boue, un redoutable instrument de l’autorité. Acteur du drame social, il jouait sa partie au naturel. Sans doute, dans les milliers de francs qu’il reçut peu à peu, voyait-il la fortune, et consciencieux avec elle, il décidait de la mériter et de la poursuivre en allant, quand il le faudrait, jusqu’au bout de sa funeste fonction, en payant sinon de sa peau — qu’il risqua — du moins de sa liberté. Il dresse sa tête menue à la tribuñe des meetings, il s'accroche au cœur des grèves. Il tonne. Il vitupère à tort et à travers
Peut-être qu’il lui arriva de céder à l’entraînement de son machiavélisme policier et de se prendre à sa piperie. Maïs combien brillants, les résultats! Il pouvait bientôt faire croire à de glorieux états de service révolutionnaire qu’il étalait, non sans vanité. Dénoncé à la Chambre par M. Clemenceau, poursuivi, condamné, il acceptait d’entrer dans les prisons et des mois entiers demeurait assujetti au régime de droit commun, quand lui était refusé le régime politique.
« J’ai la douleur, écrivait le 4 avril 1911, sa compagne, Marie-Louise Botcazou à M. Pérette, chef du bureat des renseignements à la Sûreté générale, de vous faire connaître que M. Lucien Métivier vient d’être arrêté. Ne soyez pas surpris si vous ne recevez pas la correspondance habituelle. »
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