DE GUICHE
C’est un faux espion espagnol. Il nous rend De grands services. Les renseignements qu’il porte 4 Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
Que l’on peut influer sur leurs décisions.
CYRrANo
C’est un gredin !
DE GUICHE, nouant nonchalamment son écharpe.
C’est très commode. Nous disions ?…
(Cyrano de Bergerac, acte 1v.)
Le Fait du Prince.
Dans la balance sociale, les faits que j'ai exposés pèsent au delà d’une valeur d’anecdotes strictement authentiques. Reliez-les aux scandales passés. Dirai-je aux scandales futurs ?
Il est impossible de nier lexistence, avant la guerre, d’une double crise judiciaire et politique à la faveur d’un élément corrupteur : la police inquisitoriale.
Impossible de nier les manœuvres d’une tourbe, indicateurs de fortune, inspecteurs dévoyés, agents secrets; policiers marrons qui ne s’arrêtaient de dénoncer que pour calomnier, de trahir que pour diviser, de provoquer que pour corrompre.
Impossible de nier que, sur le terreau fétide, florissaient les erreurs judiciaires, comme Îles magistrats d'écouter ces hommes avec onction, et de se prendre à leurs rapports anonymes comme gent aïlée à de la glu.
Impossible enfin de nier les convulsions sociales, chaotiques, malsaines ou sanglantes, que de telles méthodes, mises au service du pouvoir, embarquaiïent et charriaient.
J'entends bien que la justice, paresseuse et dure, pouvait arguer des difficultés de trouver de ces
«soutiens de la société» qui fussent des consciences.
J'entends bien qu'un magistrat pouvait s’effrayer à la pensée de discriminer entre les créatures de sa police, de punir les provocateurs et les menteurs,
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rendant aïnsi le « métier » périlleux et risquant d’en tarir le recrutement.
Sophismes, en vérité, et que balayaient d’euxmêmes, les agents demeurés probes, attachés au régime et réclamant la réforme radicale d’un système impur et caduc.
J'entends encore que, sur le terrain politique, une intrigue à la manière de Florence, pouvait offrir un intérêt passager à certaines personnalités de gouvernement. Elle pouvait, c’est vrai, dans les contingences de la politique, servir à des fins individuelles et à des calculs de groupes et de partis. Elle pouvait, dissimulée ou dévoilée, opérer de cruelles diversions dans les milieux de révolte et de guerre sociale.
Mais, vu de haut, le système était inefficace. Un palliatif de cette sorte n’est pas un. remède. Le scalpel contaminé crèvera des abcès. Il envenimera tous les tissus.
Il en fut ainsi avant la guerre; le désarroi causé par les provocateurs cessait bientôt. Les questions, ou la question sociale n’en étaient pas moins aiguës. Leur solution n’échappe-t-elle pas à ces pratiques, et ne sait-on pas que la théorie de la force, accoucheuse des sociétés, se défend ou se réfute par de tout autres arguments.
Système inutile — et funeste !
Basé sur le mensonge, la perfidie, le reniement, la ruse, les appétits médiocres, les défaillances morales et les hypocrisies permanentes, le système devait atteindre l’âme du peuple qui le subissait, ébranler la base du pouvoir qui le maniait et tôt ou tard faire surgir, après la crise judiciaire et politique, une terrible crise morale et nationale,
La guerre l’a déchaînée.
Au seuil de ce livre, j’ai résumé le triomphe qu’elle apporta, dans ses mains hideuses, aux fanatiques de la Raison d'Etat.
Nous fûmes rejetés à des siècles gisant derrière nous.
Au milieu des commotions de notre histoire moderne, où distinguer un cataclysme entraînant des conséquences morales si profondes ?
La guerre, accident jusqu'alors, parfois formidable, maïs limité, parut, en 1914, à l’état de substance et la nation y disparut.
Abolies alors, comme jamais peut-être auparavant, l’Idée, l'Esprit, la Liberté.
Un jésuitisme cadavérique pesa sur l'Etat capitaliste où les plus innommables intérêts s’incorporèrent à la tuerie.
Aïnsi, le Fait du Prince mina-t-il de fond en comble les postulats de la conscience, acquis au cours des âges.
Il fallut bien que la Police pullulât.
On vit alors s’étendre un filet d'espionnage, de contre-espionnage, de sûreté générale, de police militaire, de Renseignements et de Surveillance dont les mailles étroites étouffèrent le monde.
Qu'on imagine, si l’on peut, les inimaginables convoitises qui trouvèrent de quoi se satisfaire dans cette purulence; les modalités à l’infini sous les-
quelles s’abritèrent les haïnes politiques et sociales, les rancunes et les vengeances particulières, les besoins et les fièvres d'argent ravageant des corps de gredins. Et sur tout cela, de la pluie de sang.
T1 faudraït Balzac pour fouiller la chair gangrenée de la grande Police de guerre et disséquer à fond Fhorrible psychologie de ses héros.
Dans un répugnant document : «Mes Treize Missions », une femme a vanté, d’une langue épaisse, la duplicité de son cœur et sa complaisance à jouer de lPamitié pour conduire à la mort. Combien qui n’avoueront jamais leurs provocations !
Qui écrira l’Envers de cette Histoire contemporaine ? Qui peindra la réplique du portrait de ce Bryond-Coutenson, qui «donna» le malheureux Rifaël, après l’avoir poussé dans le crime ?
« C’est ici le lieu de remarquer combien cette combinaison est familière à un homme qui depuis 1794, joue un double rôle et qui, pendant huit ans, a pu tromper le comte de Lille et ses adhérents, tromper peut-être aussi la police générale de l'empire : de tels hommes nappartiennent-ils pas à qui les paye le plus. »
Il existe dans les dossiers de la Haute Cour, des extraits de correspondance d’attachés militaires qui ne s'expriment pas autrement sur la psychologie die leurs familiers.
« Mais, dit l'Empereur, dans le récit de Balzac, pourquoi s’achärner à l’espion ? Un agent n’est plus un homme, il ne doit plus en avoir les sentiments; il est un rouage dans une machine. Bryond a fait son devoir... Il n'y «a pas d’excuse possible devant les intérêts du pouvoir. »
Je ne vois pas apparaître les temps où pourront être explorées par l’historien, analysées par le romancier, les sombres et redoutables régions que la Police, pendant la guerre, peupla de ses Provocateurs.
Il en est qui promènent leurs noms, comme une lanterne sourde, au-dessus des fossés mortels, des ombres maudites, des tombes muettes.
Nous ne chercherons pas s’ils obéissent, dans leur geste morne, à l’orgueil d’un devoir rigide ou à la
- funèbre hantise des remords.
Leurs victimes furent-ils les misérables qu’ils dénoncèrent, ou des imprudents aveuglés par eux ? Doit-on penser que des mânes innocentes rôdent, inconsolables de l’iniquité, au champ de l’impitoyable silence ? Qui le dira ?
Sur une stèle, au cimetière de Saint-Ouen, des flots de larmes ont déjà coulé de pauvres yeux qui ne découvrirent jamais sur le visage du disparu qu'une clarté d’esprit français et la plénitude de l’amour fidèle. Celle-là peut relire, de retour au foyer brisé, la dernière lettre de Monsieur Duval : « Au moment d'aller demander à Dieu réparation de l'injustice des hommes, je te donne un dernier baiser, te jurant à nouveau que je suis innocent et je te prie de vivre pour aider à la reconnaissance du crime infâme commis contre Moi. »
… Ailleurs, je ne sais où, quelque part, une bière pourrit au sein de la terre commune, et en voilà pour jamais de la vie tourmentée et des folles aventures de celui qui fut Bolo. A ses proches, il jura, lui aussi, son innocence. Lui aussi, marchant à la mort amère raprenait aux lèvres une prière divine et disait : « Non » aux tentateurs, après la piteuse défaillance,
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sous le coup de l’agonie morale et de la torture. Une énigme où la Suisse, l'Amérique et l'Elysée interviennent de concert, où l’or impur, l’or des grandes affaires, souvent des grandes flibustes, se répand comme une lave délétère, une énigme dort avec la misérable dépouille. Le doute s’accommode de l’énigme; qu’il dorme donc à l’abri suprême de ce doute, l’infortuné qui dut, en dépit de ses fautes, posséder de la bonté, puisque je sais, moi qui ne l’ai jamais approché ni connu, qu’il a laissé en des cœurs exquis et nobles des amitiés et des souvenirs, comme une protestation généreuse contre la foule des lâches, la tourbe des ingrats et le froid calcul des cruels...
Mais voici la plus tragique, peut-être, de ces figures sanglantes.
Mince, décharné, le cou noué d’un lacet, le corps piqué de poison, à jamais éteinte la lueur de feu qui jaillissait sous la paupière fine, voici, Rubempré de la Sociale, Miguel Almereyda. Fantôme d’un suicidé qui ne voulait pas mourir, d’un lutteur qui dut lâcher son arme, d’un merveilleux assimilateur à qui manqua la saine connaissance des Paroles de l'Ecclésiaste: « Vanité des vanités et tout est vanité. » J'ai approché de cet homme, dans le temps qu’il était le plus près de la tendresse hervéiste. IL n’y eut entre nous qu'une antipathie instinctive et amère. Je l’ignorai bientôt, dans la proportion où le jeune révolutionnaire montaït vers le Boulevard. Mais sa destinée possède l’attirance des gouffres. Des ennemis ont eu beau jeter au fond du gouffre les plus infâmes injures, les plus crapuleuses exécrations, il n’est pas dit le dernier mot du sort; elle n’est pas atteinte — Île sera-t-elle jamais —, l’explication de la dernière heure.
Mais, invinciblement, le nom de Miguel Almereyda en appelle aux chapitres qui précèdent ces pages.
Métivier, Almereyda..
Et derrière Métivier, ses chefs, MM. Pérette et Moreau, de la Sûreté, et la bienfaisante sollicitude de la place Beauvau.…
Souvenez-vous de la main qui leva le rideau sur l’intrigue florentine. Rappelez-vous avec quelle implacable férocité les complices dévoilés s’acharnèrent jusqu'à la prison de Fresnes, après l’homme qui, publiquement, crânement, avait en 1911, pris toute la responsabilité de l'exécution de l'agent secret.
Et, sans conclure, car il est vain de conclure en ces sortes de monstres judiciaires, songez..
Pérette et Moreau. Nous les retrouvons, témoins, à la Haute Cour où, du regard, ils dévorent l’ancien ministre de l'Intérieur, M. Malvy, qui reçut Almereyda, M. Malvy qui fut sous-secrétaire d'Etat à l’Intérieur quand fut brûlé le Provocateur de Ville-
neuve-Saint-Georges.
.. Il n’est pas que ces personnages qui, de cette étude, passent sur la scène fangeuse de la Police de la guerre.
Le 1* avril 1917, Vandamme, dit Mauricius, Mauricius de l'affaire Caffier, le visiteur de la Libre Parole et de la Patrie, Mauricius qui défendit le bandit de Calais, faisait à Bourges une conférence privée. Et les échos, parlant d'appel à l’insurrection, en parvenaient au cabinet de M. Malvy, ministre de l’Inté-
rieur. M. Malvy s'inquiète. H s’indigne. Il veut sévir. Il en prévient ses services. C’est un grand cri d’émoi. « Mauricius ! Ah! non, M. le Ministre, c’est un de nos meilleurs agents. Grâce à lui, nous avons fait des découvertes intéressantes, et en particulier c’est grâce à lui que nous avons pu faire arrêter récemment sept libertaires. »
Les paroles enflammées concouraient-elles à un double but : fabriquer une auréole pacifiste à l’agent, provoquer à la révolte impossible de jeunes enthousiasmes — que la dénonciation de l’agent secret conduirait à la Santé ? ;
M. Malvy eut un haut-le-cœur.
Il ordonna, sur-le-champ, à ses services d’avoir à se priver de ceux de Mauricius, ou si la Préfecture de police estimait impossible une solution radicale, qu’on intime au provocateur de se taire à l’avenir !
Presque aussitôt, le ministre se reproche cette faiblesse. Il ne consentira pas à pactiser avec la provocation. Il expose toute laffaire au Comité de Guerre et celui-ci convient que le dossier de Mauricius sera adressé au Garde des Sceaux, M. Viviani. Devant la Haute Cour, M. Viviani a confirmé les faits. IL a exposé comment il avait demandé au Parquet d’ouvrir une instruction. Mais le Parquet — M. Lescouvé étant procureur général, après avoir occupé en 1908, dans l’affaire de Villeneuve-Saint- Georges — le Parquet, ayant appris, qu'interrogé, Mauricius avait nié, qu'il n’existait à la charge de l’indicateur que le rapport d’un autre indicateur, qu’enfin la réunion était privée, proposa qu'aucune suite ne fût donnée à l’affaire. M. Viviani s’inclina devant son Procureur général, maïs plutôt devant la « légalité ».
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Quand il s’agit d’un provocateur, la légalité est admirable pour le mettre vite hors de cause. Constatons qu’il n’en va pas toujours de même en d’autres circonstances. Et passons.
Mais le cas de Mauricius commence vraiment là : Comprenez qu'à M. Malvy qui avaït, sinon brûlé, du moins ébranlé le Provocateur et demandé contre lui des sanctions, refusées par la Loi, M. Viviani et M. Lescouvé, il fut reproché par MM. Péres et Lescouvé lui-même, d’avoir voulu couvrir Mauricius de sa haute protection ! Comprenez que, dans son réquisitoire d'introduction contre M. Malvy, M. Lescouvé alla jusqu’à reprendre les termes mêmes dont se servit, quelques années avant, M. Clemenceau pour flétrir l’agent Métivier, « anarchiste très violent », et qu’il dénonça l’agent Mauricius comme «un anarchiste des plus dangereux y.
‘Cette infernale tentative de donner le change ne put d’ailleurs tenir devant les explications de M. Malvy et les dépositions de M. Viviani et du directeur de la Sûreté générale. Mauricius resta pour compte à MM. Péres et Lescouvé, qui se gardèrent bien de le produire à la barre.
Il n’y eut à la Haute Cour qu'un sénateur, M. Delahaye, pour accueillir les confidences du provocateur et lui témoigner, par haïne de l'accusé, une singulière prédilection. De quel geste dégoûté, Berryer, royaliste pur et sans venin, eût repoussé lavilissant contact !
Je ne mentionne pas les extravagantes aventures de ces policiers de mare et de ruisseau qui circulent tout autour des grands procès de la guerre, tel le