GEORGES CLEMENCEAU
Dans la littérature politique ministérielle, il est peu de pages aussi pénibles que ces aveux qui pré-
tendent, en raison même de leurs réticences et de leur sécheresse, à être un démenti.
M. Gustave Hervé, usant de la force-en-gueule qui lui attira tant d’admirations aveugles, releva vertement l’ «explication » de M. Clemenceau dans une Lettre ouverte, où le Sans-Pairie tutoyait, à l’instar d’un Sans-Culotte, le maître de Métivier.
Pour être brutale à souhait, la prose hervéiste n’en possédait pas moins une impitoyable logique. Elle détruisait la misère des arguties, les apprêts du sophisme. M. Hervé mettait en pleine lumière, par des rapprochements de dates, la corrélation étroite entre l’entretien du 20 mai 1908 et le rôle commencé dès les jours suivants de Lucien Métivier à Draveil. « Dans leurs rapports quotidiens sur Draveil, s’écriait M. Hervé, tes roussins ne manquent pas de te narrer (car ils ignorent, ces sous-ordres, que tu Pas acheté) les exploits de Métivier.. Que ferait en ce moment tragique un ministre de l'Intérieur qui ne serait pas un bandit (sic)? Il ferait donner l’ordre à Métivier de se retirer ou de se modérer... Au lieu de cela, on laisse faire. Tu laisses cet homme créer une situation qui ne peut se dénouer que dans du sang. Misérablel... Et tu ne serais pas responsable? Et il suffirait de ta lettre au Temps pour t'innocenter? »… Toute la lettre de M. Gustave Hervé serait à citer. On la trouvera dans la Guerre Sociale, année 1911, à la Bibliothèque Nationale, sinon à la Victoire, d’où me fut-il affirmé, toutes les collections de l’Hervéisme sont, depuis belle lurette, parties pour le pilon!
Mais, dans ses déductions serrées et. imagées, le Sans-Patrie ne s’avisa point de faire place à l’argument crucial de toute l’affaire. Il oublia de consulter le Journal Officiel et de citer les paroles décisives
prononcées le 13 février 1909 par le Président du Conseil à la tribune du Parlement: « Métivier est un anarchiste très violent... »
La lettre de M. Clemenceau au Temps ne résiste pas à l'examen des faits, des dates et des textes, exposés et produits au long de cette étude.
C’est grande tristesse intellectuelle, quand on ne possède pas la robuste humeur, Paptitude aux variations du directeur de la Victoire, que d’avoir à relever de tels faux-pas, dans la vie d’un homme que, sans le connaître, de loin, mais profondément, avec ivresse, vos jeunes années ont admiré et aimé.
À l’ombre des clochers et des gentilhommières désuètes, tout enfant, j’entendaïs autour de moi la réprobation pieuse crier contre Georges Clemenceau. Son nom résumait la République et ses hideurs révolutionnaires. Mais réagissant violemment, ma jeunesse avait lu les discours, les articles, Pœuvre étincelante de verve, d'esprit et de lueurs courtes de ce Vendéen de race qui « d’un document inerte, selon l'expression de M. Maurice Leblond, fait une chose qui vit. »
À l’admirable flamme qui, pendant les mois dreyfusiens détruisait l’iniquité, j'avais vécu d’inoubliables ardeurs. J’aimais l’âpre combattant, haut dans la mêlée, la cravache levée sur les lâchetés et le servilisme, le démolisseur de quinquets fumeux, autour de la place bourgeoise. Mais pourquoi faut-il que « le temps calme les ivresses »? Pourquoi faut-il que l'ivresse dissipée, je n’aie plus que la déception d’une image brisée?
Que de fois, en écrivant ces pages, ai-je souhaité m'être trompé ! Que de fois ai-je eu, en maniant les textes, lamer regret de voir s’évanouir le miragel Pour un peu, exaspéré de découvrir la néfaste intrigue, j’eusse reproché au vieux Bleu de Vendée, comme une injure faite à mes souvenirs et à ma race, comme une insulte personnelle et directe, d’avoir affalé sa stature septuagénaire au niveau du drôle qui jongla, les mains sales et sanglantes, avec la candeur du Peuple !