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poesie
ternel accueil. De prime abord, forçant sa nature sans doute, Caffier se montra bon compagnon, affable, complaisant, ingénieux et souple. Mais. il allait être bientôt entraîné vers une carrière plus aventureuse. Il prit alors l’habitude de faire à la tribune des meetings l’apologie du vol, qu’il élevait à la hauteur d’un dogme anarchiste. Rien n’est plus facile que de troubler avec de semblables théories de jeunes cervelles inexpérimentées, exaspérées par le spectacle quotidien des inégalités sociales et promptes à la démoralisation.
iCaffier fit quelques adeptes et en 1905, dit le Phare de Calais, son nom fut prononcé à propos des cambriolages qui eurent pour théâtre les hôtels particuliers de l’avenue de la Gare. Une association, « La Main Noire Calaisienne, » se serait réclamée des théories de Maurice Caffier. L’ambition de celui-ci s’enfla; il rêva de fonder à (Calais une revue illégaliste. Ce dessein grandiose avorta. Et Caffier quittait en 1906 sa ville natale et ingrate — où il devait d’ailleurs revenir fréquemment et à des intervalles irréguliers. Il est mal aisé de le suivre à la trace. On le rencontre un peu partout: à Paris, aux Causeries de la rue de La Barre, où il contracte de solides amitiés; au Havre, à Lens, à Amiens, à Hénin-Liétard... Sa vie privée demeurait mystérieuse et comme il ne travaillait guère, ses ressources l’étaient plus encore. À quel moment succomba-t-il aux tentations de « la Tour Pointue » ? Impossible de l’établir exactement. Cependant, dès 1908, il faut retenir un détail significatif. Se trouvant à Lens au mois de février, il avait fait la connaissance d’un ancien libertaire, Constant Ferdinand, et l’avait accompagné à Hénin-Liétard, où il fut embauché par la Compagnie
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des Forges de Dourges; il se rendait à Calais en avril avec Constant Ferdinand et organisait une réunion qui fut mouvementée. Les violences irraisonnées de Caffier avaient déjà inquiété son ami. Mais ces inquiétudes devinrent des soupçons quand Constant surprit Caffier en conférence privée avec le commissaire central de Calais. Preésque aussitôt le Calaisien se rendait au Havre. Dès son arrivée, il se présenta aux groupements libertaires comme un ami de Libertad, envoyé par celui-ci au Havre, où il espérait trouver du travail. Il se disait alors infirmier. Il reçut l'hospitalité chez un des militants syndicalistes de l’endroit, M. Briollet, à qui, peu de jours après, il déclarait avoir trouvé une place à l'Hôpital Pasteur. Mais, ajoutait-il aussitôt, la place ne sera disponible que dans quelque temps. En attendant, l'infirmier Caffier fréquentait les Causeries Populaires du Havre et entrait en relations avec les frères Gandon, lamentablement conquis par la doctrine (?) illégaliste.
La police les surveillait étroitement et avait déjà opéré plusieurs perquisitions infructueuses à leur domicile, à Rouelles, près du Havre.
La venue de Caffier changea la face des choses.
Au début de juillet, la colonie illégaliste de Rouelles était arrêtée pour vols et cambriolages. Emouvant fut le désespoir de Caffier qui se chargea de toutes les démarches en faveur de ses amis emprisonnés. Ce fut Caffier qui leur procura un défenseur, en l’espèce, ce fut M° Alcide Delmont, du barreau de Paris.
Oh! le bon Caffier qu’avaient les Gandon!
Cependant, à l’audience de la Cour d’assises de Rouen, le sous-chef de la sûreté du Havre déclara,
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au cours de sa déposition, qu'il savait de source sûre que les accusés se préparaïent à faire sauter des coffres-forts avec de la dynamite.
Mais il se gardait bien d’ajouter que c’élait Maurice Caffier qui avait préparé la dynamite et l’avait ensuite fait disparaître.
Ge détail joint à plusieurs autres, ne laissa pas que d’inquiéter les crédules compagnons du Havre.
Ils se rappelèrent comment Caffier — l’infirmier sans infirmes — s’absentait discrètement chaque jour, pendant deux ou trois heures, sous le vague prétexte de courses importantes.
Mais les preuves définitives manquaient et les soupçons s’éteignirent. Au demeurant, Caffier, quinze ou vingt jours après l’arrestation des Gandon, s'était empressé de quitter le Havre et de gagner Paris, d’abord — avec une fugue à Villeneuve-Saint- Georges où il se targua d’avoir été arrêté au cours de la manifestation sanglante — Hénin-Liétard, dans le Nord, ensuite, où précédemment il avait séjourné.
Il avait hâte de mériter une fois de plus les félicitations de la Sûreté.
La tare du système des indicateurs apparaît bien ici dans toute sa netteté. J'y insiste.
La Société proclame volontiers qu’elle a Le droit, en vue de sa défense, et pour la répression nécessaire, de se servir de ces espions louches qui livrent aux bras séculiers les délinquants et les criminels authentiques.
Mais l’indicateur ne s’arrête pas là. Il excite. Il provoque au geste défendu. Il ébranle les consciences faibles. Il contribue à créer ou il crée l’acte dont il dénoncera triomphalement tous les fauteurs, sauf le plus misérable, lui-même. Qu'il éprouve des obs-
tacles; qu’il se heurte à des consciences plus fermes; qu'il ait des rancunes à satisfaire, des intérêts à sauver, il n’hésitera pas à désigner des innocents et à les accabler par des machinations redoutables et souterraines.
La Police le croit par avance ; les tribunaux écoutent la Police a priori, et voilà une erreur judiciaire de plus!
L'affaire des bombes de Tourcoing fut une exception à la règle générale, en ce sens qu’il se trouva un juge d'instruction pour combattre la policel
À son arrivée à Hénin-Liétard, Caffier trouva tout de suite de l’embauche à la Compagnie de Dourges et en peu de temps devint le commensal du commissaire de police d'Hénin-Liétard. « Cest un si bon garçon! » répond négligemment le Calaïisien aux ouvriers qui lui expriment leur étonnement devant des relations aussi anormales. « Au fond, c’est un anarchiste! » C
Ce commissaire-anarchiste ne dit rien qui vaille aux compagnons. Constant Ferdinand a d’ailleurs d’autres sujets de se défier de l'individu. A deux reprises, par lettres et en vain, Caffier lui a demandé de la dynamite. La première fois, pour « se défendre contre Salembier », député et maire de Calais. La | seconde tentative est partie du Havre. Très proba- |
blement, Caffier essayait d’impliquer à distance Constant dans l’affaire Gandon. Enfin, au retour d’un séjour à Paris, Caffier s’est plu à couvrir de boue tous les « camarades », depuis Jean Grave jusqu’à Kropotkine, en passant par Gustave Hervé.
Constant Ferdinand a son siège fait. Il a flairé le
mouchard, le provocateur. D’accord avec Bernard et Descamps, il prévient les groupes de Paris — où Caffier est subitement reparti — d’avoir à se méfier, et rompt toutes relations avec le personnage.
Les trois compagnons devenaient dangereux. Caffier résolut de s’en défaire à tout prix, et d’une pierre, faisant deux coups, de satisfaire à la fois sa vengeance et ses chefs.
Et l’on pénètre dès lors dans une histoire rocambolesque où la police se trouve jouer un rôle à tout le moins fâcheux! Tous ces faits d’ailleurs ont été cités par l’éminent avocat M° Willm, dans la plaidoirie qu'il prononça devant le tribunal correctionnel de Reims, dans l'affaire Descamps-Guernier.
Ils sont extraits du dossier de l'instruction de l’affaire des bombes de Tourcoing.
Le 9 mai 1909, le commissaire d’Hénin-Liétard adressait au commissaire divisionnaire de la brigade mobile, un rapport contenant la déposition « d’une personne qui désire essentiellement demeurer inconnue » (sic) et dénonçant Constant, Bernard et Descamps, comme les auteurs de l’attentat du 11 avril
D’après cette déposition, Constant aurait, dans cette intention, dérobé de la dynamite à la Compagnie des Forges de Dourges, avec la complicité de Bernard; celui-ci aurait détenu la dynamite volée et participé à la fabrication de la bombe; Descamps, enfin, aurait transporté à bicyclette l’engin à TFourcoing et l’aurait fait exploser.
Le chef de la brigade mobile adopte aussitôt les conclusions du rapport qu’il joint au sien propre pour envoyer le tout au Parquet de Lille. M. Ducup de Saint-Paul, juge suppléant, commis à l’instruc-
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tion, se trouvant en face de deux rapports de police basés sur une dénonciation anonyme, insiste énergiquement pour obtenir l'identité de l’auteur.
Le 15 juillet, la brigade mobile signifie au juge: « L’informateur est Maurice Caffier, demeurant 8, rue Saint-Pierre, à Calais. » Convoqué au cabinet du juge, Caffier vint, le 21 juillet, faire sa première déposition. (Cote 19 du dossier de Lille).
En réalité, M. Ducup de Saint-Paul hésitait à mettre en cause les trois compagnons désignés par Caffier seul et dont l’un, Descamps, se trouvait en Belgique, à une adresse inconnue.
Caffier sentit la résistance et mit en œuvre un génie vraiment infernal pour en venir à bout.
Vers la fin de juillet, Bernard voit le bon et doux Caffier qui lui propose, ainsi qu’à un autre mineur, Caron — (pendant qu’on y est!) — et sans reprendre haleine, un vol, un cambriolage et un attentat!!!
« Il demanda à Caron, dit Bernard, de prendre l’empreinte de la serrure de la salle aux explosifs à la fosse Mulot où Caron travaille, ajoutant qu’il se chargeait ensuite de tout; il nous demanda des indications au sujet d’un château situé à Montigny, où il y avait un cambriolage à faire; il parla d’une coopérative d’épicerie et demanda ce qu’il pouvait y avoir en caisse’le soir de quinzaine, disant qu'il y reviendrait en compagnie de ses amis de Paris, des Italiens, paraît-il, qui voyageaient en auto avec tout leur matériel. Nous nous refusâmes à toutes ces propositions. Caron me dit ensuite, et j'étais d'accord avec lui, que Caffier cherchait à compromettre des malheureux et ensuite à se faire payer ses indications par la police. En revenant, je questionnai Caf-
fier sur l’emploi de la dynamite qu’il voulait voler. Il me dit que c’était pour faire sauter les coffresforts quand il ne travaillerait pas avec ses amis, car eux possédaient un chalumeau oxhydrique qui coupait l'acier. Maïs, lui fis-je remarquer, c’est dangereux de manier des explosifs, Aussitôt, il sauta sur VPidée et voulut à toute force me remettre des brochures traitant de la composition de ces engins. « Je ne saurais qu’en faire, répondis-je, je ne veux pas risquer le bagne pour un chiffon de papier. » — « Mais tu pourrais en faire cadeau à des amis », insista-t-il, Je refusai catégoriquement et il s’en fut. Le 26 juillet, sachant que j'étais au tribunal civil de Calais, il vint chez moi voir ma femme. Mais celle-ci ne marcha pas. Alors il essaya d’un autre système et lui demanda coup sur coup si nous étions partisans de l’avortement, si nous n’avions jamais eu d'enfant, si elle ne s’était jamais fait avorter, etc. Ma femme lui répondit que non et il s’en alla. »
Vers la même époque, une ancienne amie de Descamps, Mme Hortense Delesalle voyait arriver chez elle, à Roubaix, un individu qui lui dit: « Vous êtes la compagne de Descamps. Je le connaïs très bien. C'était mon camarade. Pour le moment, je suis sans travail. Si je savais où il est, j'irais le voir pour travailler avec lui, » Sans défiance, Mme Delesalle donna à Caffier l’adresse de Descamps en Belgique. Caffier remercia chaleureusement, Puis il lui demanda si, à certaine date, Descamps n’était pas revenu à bicyclette avec un paquet. « Mais non », fit Mme Delesalle étonnée. « Alors, poursuivit Caffier, simulant une erreur, c’est le jour précédent qu’il est revenu avec un paquet! » — « Vous vous trompez, fit Mmé Delesalle, de plus en plus surprise de cette
insistance, » Caffier se décidait, huit jours après, à faire une nouvelle tentative et à arracher à Mme Delesalle quelque parole compromettante, mais en vain. Car où il n’y a rien, l’indicateur perd parfois sa malice.
Quatre jours après, Mme Hortense Delesalle était appelée chez le juge d’instruction qui lui posait les mêmes questions. Elle y répondit de la même façon.
— Vous jurez avoir dit la vérité, Madame?
— Oui, je le jure.
— C’est bien étonnant. J’ai ici des renseignements tout différents de ceux que vous donnez.
La vérité était que Caffier avait engraissé son « dossier » et cherchait désespérément à étayer d’un semblant de preuves des accusations qui croulaient. Accompagné du commissaire de police d’Hénin-Liétard, il les renouvelait avec force le 4 août à l’instruction et obtenait enfin du juge l’arrestation des trois anarchistes qui demeurèrent près de trois mois en prison, grâce aux manœuvres de l'indicateur.
Lorsque les avocats, M* Willm et Gombert, eurent connaissance du dossier, ils ne furent pas longs à se rendre compte de l’innocence de leurs clients. Les dépositions de Caffier fourmillaient de contradictions évidentes. D’autre part, les accusés réclamaient avec insistance d’être confrontés avec l'indicateur. M. Ducup de Saint-Paul y consentit aussitôt et convoqua à trois reprises Caffier, par l’intermédiaire de la police. Fort embarrassée, celle-ci prétendit ne plus connaître l’adresse de son indicateur. L’indignation des avocats ne fut égalée que par celle du juge lui-même qui, dans son honnête exaspération, traita fort durement dans son cabinet le commissaire divisionnaire de la brigade mobile. De plus
en plus soucieuse, et pestant sans doute contre l’honnêteté du juge qui n’hésitait pas à brûler l’indicateur, la brigade mobile consentit enfin, de mauvaise grâce, à retrouver Caffier et annonça que celuici se rendrait le 11 octobre au cabinet du juge. Le 11 octobre se passe, Caffier ne revient pas! M. Ducup de Saint-Paul était fixé. Ayant reconnu exacts les trois alibis invoqués par les accusés, il rendit en leur faveur une ordonnance de non-lieu.
Il convient de mentionner l’appui effectif, le concours énergique apporté aux avocats et. au juge intègre par les Comités de défense du Nord et de Paris. La campagne fut soutenue enfin par un journal d'avant-garde régional Le Combat du Nord, et à Paris, par la Guerre Sociale.
Jusqu'à la fin, néanmoins, Caffier espéra en le succès de son abominable cause et continua son honorable carrière. Au début d’octobre, il tentait d’entraîner un militant très connu, G. D... dans un acte de propagande par le fait. Il lui envoyait un émissaire chargé de ce message: « J’ai des bombes et trente types décidés! Marche. Nous t'aidons! » Simple lapsus linguæ; il voulait dire : « Nous te coffrons! »
Sentant d’ailleurs les soupçons grandir chez les compagnons du Nord (qui n'avaient pu avoir aucun rapport avec les accusés, et les avocats demeurant liés encore par le secret de l'instruction) ül payait d’audace et donnait à un de ses amis, M. Lorulot, sa photographie avec ces mots :
1” octobre 1909, Au copin Lorulot.
Un condamné à mort, CAFFIER
Le plus curieux, en effet, de toute cette affaire, est peut-être l'incroyable. confiance que l'indicateur avait inspirée et inspira encore, démasqué, à tout un lot de compagnons illégalistes, groupés autour de la feuille l’'Anarchie.
Dénoncé dès le mois d’août 1909 à M. Lorulot, par un compagnon du Nord — qui n’était aucun des trois inculpés — Caffier, sans signer, s’amusait à répondre — et dans quels termes! — à son dénonciateur. Deuxième lettre de celui-ci à M. Lorulot. Pas de réponse. Troisième lettre, Et voici le poulet de M. Lorulot: “ik
« 15 septembre 1909.
Causeries populaires, 22, rue du Chevalier-de-La-Barre.
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Camarade,
« Ce n’est en effet pas moi qui ai répondu à ta première lettre, Aussi je tiens à l'accuser réception de la seconde et à te dire que si je n’y ai pas répondu, c’est simplement que je ne me trouve pas dans les conditions voulues pour apprécier. logiquement tes agissements au sujet desquels Caffier m'a d’ailleurs donné des explications.
Bien à toi et aux camarades.
ANDRÉ LORULOT. »
Sans commentaires.
Convoqué par le Comité de Défense Sociale de Paris, Caffier, s’y rendait à la fin d'octobre; impudemment et d’un ton brusque, parfois ironique, avec une froideur composée, il niaït tout et se retirait sur ces mots : « Faites venir ceux qui m'accusent, je reviendrai dans cinq jours. »
La Trinité se passe, Caffier ne revient plus.
Prévenu sans doute par ses bons amis de ce qui se passait dans le cabinet de M. Ducup de Saint-Paul, Caffier plongea brusquement dans les eaux sales de la Secrète.
Le Matin, la Guerre Sociale le brülèrent en effigie et le Combat du Nord se chargea de publier ce curieux placard :