‹ L'intrigue florentineChapitre 8 sur 28 · A BON ENTENDEUR, SALUT · texte numérisé non relu

A BON ENTENDEUR, SALUT

«Si après de pareilles découvertes, écrivait encore le Combat du Nord, il existe encore des individus qui se prétendent révolutionnaires pour défendre un être aussi abject, prenez garde, car pour lutter contre la révolution, pour le gouvernement, tous les moyens sont bons.

Méfiez-vous de ceux qui se font encore les défenseurs de Caffier, car ils sont légion, ceux qui émargent aux fonds secrets. »

Et comme par hasard Maurice Vandamme, dit Mauricius, se répandait dans le même temps à travers les salles de rédaction nationalistes, Maurice Vandammme dit Mauricius, de la feuille l’Anarchie, allait porter avec de savantes lamentations, d’ingénieuses récriminations, la défense de son « copin » Maurice Caffier à la Presse, à la Patrie, à la Libre

Parole.

M. Mauricius — que nous retrouverons plus loin — affirmait que le bon Caffier « venait souvent au journal l’Anarchie, rue du Chevalier-de-La-Barre, qu’il rendait des services au parti (sic), etc. etc. » Et M. Mauricius d’ajouter: « Caffier a disparu de la circulation; personne ne sait où il est. Mais je sais — moi — que Caffier avait des raisons plausibles — sur lesquelles on me permettra de ne pas insister — pour disparaître en toute hâte d’une région qui devenait dangereuse pour lui. »

Cette ineffable explication de la fuite de Caffier, destinée à donner le change à l’honnête reporter de la Libre Parole, ce dernier l’accueillait sans un haut-le-corps et semblait la trouver toute simple: uu indicateur, Caffier! mais non, Monsieur, pas du tout, un honnête « cambrioleur », dont je connais, moi, lhonnête Mauricius, les raisons plausibles!

Tant il est vrai que pour certaines gens, tous les arguments sont bons. Caffier, indicateur, défendu par la Libre Parole, sur la parole de Mauricius! Quel symbole! quelle leçon! quelle misère!

M. Paul Mathiez, dans la Patrie, riaït, lui, à gorge déployée, devant l’écœurante histoire. Rien de si risible en effet, que sur la dénonciation mensongère d’un bandit dans la mêlée, trois malheureux innocents aient été trois mois en prison, sentant peser sur eux la menace du couperet ou du bagne! Les catholiques du Journal de Roubaix étaient plus sérieux et, avec impartialité, s’inclinant devant les faits, proclamaiïent l’innocence des trois inculpés et dénonçaient l’ignominie de l'indicateur.

J’ai dédié cette étude aux âmes droites et probes de tous les partis. Il en est, on le voit en effet, partout dans la mêlée sociale.

Avec le bout du nez de Mauricius, l'affaire Caffier est un prologue à l’affaire des Bandits Tragiques. Caffier ne dénonçait pas toujours. Il est probable qu'ayant participé à des actes illégalistes, en ayant profité lui-même, il jouait sur le velours et se refusait à les dévoiler dans un double intérêt : comme complice rétribué et pour mieux donner le change aux Compagnons.

Mais de ces faits lamentables, ne se dégageait-il pas une leçon d’ordre général? Comment les autorités ne voyaient-elles pas la responsabilité lourde qu'elles encouraient en se servant d'agents louches, engagés dans d’exécrables complicités, mentant impunément et entraînant la justice à de criantes. iniquités ?

Et, d'autre part, comment les malheureuses victimes des théories empoisonnées de l’illégalisme ne comprenalent-elles pas, après l'affaire (Caffier, le rôle des misérables soudoyés qui les entraînaient à l’abîme ?

On commence par la fausse monnaie, on continue par le cambriolage, on finit par l’assassinat,.

Combien ont été perdus, condamnés au bagne; si certains ont pu « s’en tirer » avec quelques mois de prison, et si d’autres sont devenus des honnêtes gens, parvenus de. basse finance, écrivains de pacotille, bourgeois révolutionnaires — après avoir échappé, par leur habileté, au sort de leurs complices — parfois de leurs exploités!

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Le Dissolyvant : Marceau Rimbaut.

Ce fut en 1908 que se précisa sur la toile révolutionnaire la silhouette de Marceau Rimbaut. C'était un enfant, dix-neuf ans à peine. Mais il n’avait ni les grands yeux bleus ni les cheveux blonds du Petit Turco de Paul Déroulède. Sa précocité intellectuelle frappait au premier abord, sans attirer la sympathie. Il soulevait un indéfinissable malaise. A tout instant, des ricanements stridents impressionnaient comme des cris de hyène. Quelle était sa profession? Il se disait comptable et vivait avec ses jeunes frères qu’il semblait aimer et protéger d’une tendresse quasi-paternelle. Ce sentiment devait être sincère. Il ne s’imite guère. Et devant lui, on oubliait la fâcheuse sensation produite par de perpétuels sarcasmes,

L'existence publique de Rimbaut est plus facile à retracer.

Après avoir fréquenté aux Causeries populaires de la rue de La Barre, sorte de phalanstère individualiste et collaboré à l’Anarchie, Rimbaut se lança dans la propagande orale. Son activité était réelle et abondante. Il avait fondé le groupe des « Précurseurs de Gargan-Livry » : il était une des lumières du Groupe anarchiste du xv°. Il multipliait conférences et causeries, et parlait à peu près partout. On relève son nom dans vingt-cinq annonces de confé-

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rences parues dans la Guerre Sociale au cours des , mois d’avril, mai et juin 1908. La parole aigre et sar- A castique de Rimbaut ne semblait plus connaître de A digues.

Cet adolescent impérieux, sardonique et tranchant avait pris à cœur d’être le centre de ralliement des groupes anarchistes dispersés, et il réussissait à fonder la Fédération anarchiste, dont ïl 4 était nommé secrétaire. Quelques semaines après : avait lieu la manifestation de Villeneuve-Saint- | Georges. :

J’exposerai plus loin les incidents auxquels fut k mêlé le jeune secrétaire.

H i Arrêté près du carrefour des Lions, à Villeneuve, ! Rimbaut fut envoyé à la prison de Corbeil. Il deman- { da d’abord à M° Jacques Bonzon de le défendre. Puis, H se ravisa et n’eut pas d'avocat apparent.

h L'affaire de Rimbaut semblait mal s'engager.

LA A l'intense surprise des révolutionnaires, alors ÿ qu'on arrêtait les membres de la C. G. T. et quelques manifestants pris au hasard, et qu'on laissait peser fi: sur tous, les plus graves inculpations, Rimbaut était LE hâtivement traduit devant le Tribunal correctionnel 1 À et n’était condamné qu’à quinze jours de prison pour 4 outrages à l’armée. Il sortait alors de prison, et du & coup, son rôle devient de premier plan.

Il se prodigue dans toutes les réunions. Il apparaît dans tous les meetings de protestation. Mais à la colère des « compagnons » c’est pour développer un thème singulièrement perfide et à double tranchant. ;

D'une part, il désigne les anarchistes aux foudres du pouvoir: « Oui, camarades, nous et nous seuls, les

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anarchistes, nous avons tout fait à Villeneuve-Saint- Georges. »

Et de l’autre il essaie de déshonorer, tout en les dénonçant, les secrétaires des syndicats et des fédérations: « Camarades, ce sont les gens de la C. G.T. qui ont voulu, préparé, organisé l’émeute, et au dernier moment, ils se sont cachés comme des lâches, comme des pleutres ! »

Les milieux révolutionnaires s’émeuvent. Au meeting du Libre Echange, Rimbaut trouve pour lui répondre avec une émotion indignée, Luquet, secrétaire par intérim de la C. G T. L’Eclair et la Petite République du 30 août, ayant cité les propos si troublants, si tendancieux de Rimbaut, la Guerre Sociale publia, le 2 septembre, une mise au point :

« IL.y a quelques jours, un meeting s’est tenu à la salle du Libre Echange pour protester contre les arrestations des militants de la C. G. T. À ce meeting, le camarade Marceau Rimbaut s’est fort maladroitement livré à de révoltantes attaques contre nos camarades de la Confédération. On eut le triste Spectacle d’un libertaire se répandant en paroles amères et discourtoises contre des hommes sur qui la réaction bourgeoise s’est tout entière abattue. Samedi, aux Sociétés Savantes, la chose s’est renouvelée. Nous n'aurions pas parlé de ces incidents, laissant à Marceau Rimbaut la responsabilité d’une telle attitude, si le camarade n’était le secrétaire de la Fédération anarchiste,

«Au nom d’un certain nombre d’adhérents à la Fédération qui nous ont demandé de les dégager, et au nom des lecteurs de la Guerre Sociale, nous déclarons que Rimbaut, dans ses attaques inconsidérées et intempestives, n’a engagé que lui et que: l'unanimité

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des libertaires est avec la C. G. T. contre les fripouilles du pouvoir. »

Marceau Rimbaut se sent touché. Il répond le 9 septembre par ces explications dont on saisit l’extrême embarras:

« En présence des bruits ridicules qui courent au sujet de mon intervention à la salle du Libre Echange, je crois opportun de protester contre ces racontars. J'affirme que je place au-dessus de toutes suspicions l'attitude des membres de la C. G. T. devant le Parquet de Corbeil. Je n'ai d'autre part aucunement mis en cause les camarades. Une seule personne a été citée par moi à cette réunion, c’est le citoyen Tabard, et voici à quel propos.

« Dans la Patrie du 19 août, on pouvait lire les singulières déclarations faites par lui à un rédacteur de ce journal: « Nous étions venus avec les meilleures intentions du monde, pourquoi faut-il que la foule et parmi elle des gens payés par je ne sais qui, aient provoqué des collisions ? » J'ai simplement fait remarquer qu'un tel langage constituait une lâcheté. Ces paroles ont déchaîné un tumulte dans la salle et des camarades ont pu croire qu’elles s’adressaient aux camarades emprisonnés. Ceci est une erreur et en aucun cas je n'ai mis en cause le camarade Yvetot et ses co-détenus ; aucune attaque personnelle, aucune injure n’ont été formulées par moi contre les membres du Comité Confédéral. Il n’y a eu tout simplement qu’un LÉGER MALENTENDU entre les organisateurs du meeting et les orateurs de la C. G. T. »

Peu de jours après ce « léger malentendu », d’ail-

leurs, le jeune Marceau quittait Paris pour se rendre en Algérie, accomplir, loin des « camarades » son temps de service militaire.

Et tout, alors, se découvrit.

Pendant sa courte détention à Corbeil, le bouillant anarchiste avait commis la grave imprudence d’adresser à M. Guichard, chef de la brigade chargée de la surveillance des anarchistes, un petit bleu ainsi conçu: « Je suis arrêté, venez me défendre ». Cette missive révélatrice, et nous voguons en plein roman, plus vrai — et tout ici est vrai — que vraisemblable — fut aperçue et lue au passage, par un « habitant » de la prison qui, un peu plus tard, prévint M. Yvetot, secrétaire de la C. G. T., alors détenu dans le même bâtiment. Certaines raisons que l’on devine empéchèrent les révolutionnaires d’agir aussitôt. Mais dès qu’ils eurent la certitude de ne pas nuire à l’indiscret bénévole, ils écrivirent à Rimbaut dans des termes qui demeuraient volontairement dans la généralité : « On Faccuse d’être un mouchard, »

La réponse de Rimbaut, qui ne se doutait alors de rien, fut empreinte d’une grande indignation haïineuse, verbeuse, et d’ailleurs des plus vagues. Un membre d’un comité révolutionnaire se chargea de mettre les points sur les à et de placer Rimbaut en face du document révélateur.

Le courrier suivant de Constantine apporta l’aveu officiel de Rimbaut. Il n’est pas sans intérêt de donner des extraits de cette correspondance qui témoigne d’une suprême... habileté.

« Constantine, 5 décembre 1908.

« Camarade,

. « IL est exact que j'ai adressé de la prison de Corbeil un bleu à Guichard, et voici à quel propos. Partant de chez moi le matin, il n’est arrivé fort fréquemment de me rencontrer avec lui sur la plateforme du tramway et ainsi j'ai eu l’occasion d’échanger avec lui quelques brèves paroles. Au reste, je n'avais nullement à me plaindre de sa courtoisie, car j'avais déjà subi un interrogatoire, il y a quelques années, au sujet des affaires antimilitaristes. Nous échangions un salut, et ces rencontres fortuites étaient assez fréquentes, en raison qu'il habite le même quartier que moi. Quand je me vis arrêté, pour un délit des plus insignifiants, mais qui, en raison de l'agitation faite et de mon caractère social (sic) pouvait me conduire tout droit dans les bataillons d'Afrique, selon la nature de la condamnation, je fus pris de panique et je ne sais qu’elle idée j'eus de réclamer l'assistance de M. Guichard. Et c’est tout ! »

Ce charmant « Et c’est tout » est à lui seul un poème. Il est bien probable que, le lisant, M. le substitut Bloch-Larroque, qui était alors à Corbeil, ne saurait réprimer un sourire amusé.

La correspondance continue cependant entre Paris et Constantine.

Le 14 décembre, Rimbaut pousse un soupir de

« regret » et esquisse une contrition imparfaite:

« Je vois, hélas, bien trop tard, la lourde bétise pour ne pas dire davantage, que je jis dans un moment de folie en adressant ce bleu à Guichard. Chacun de nous est faillible et il ne faudrait pourtant

pas que l’on puisse déduire de ce geste stupéfiant, que je suis apparenté à cette odieuse catégorie qui opère si lâchement contre nous. »

Le 6 janvier, Rimbaut essaie d’attendrir en parlant de son cher petit frère, puis, ne pouvant résister à son tempérament, il invective les syndicalistes, les « hommes de paille » de la G. G. T. et son correspondant lui-même.

Enfin, le 22 janvier, en réponse à une mise en demeure catégorique, Rimbaut paie d’audace, « le fait à l’ironie » tout en déclarant qu’il renonce complétement à la lutte sociale:

« Je ne distingue pas bien l’intérêt que présente la publication de mes lettres, que je qualifie d’intempestive. Si c'était par une crainte future que je pénètre à nouveau dans la lutte active, je comprendrais que vous tentiez de toutes vos forces d’empécher cette nouvelle entrée dans la bataïlle, mais telle n'est pas mon intention et j’aspire à vivre désormais en dehors de la mélée sociale, loin du bruït, du tapage assourdissants.…

J'ai hâte de connaître ces véhémentes et vengeresses révélations. N'oublie pas de faire mettre une immense manchette en tête du canard qui offrira à ses lecteurs la primeur de ce roman-feuilleton. »

Roman-feuilleton, oui, mais vécu.

Sans le petit bleu à M. Guichard, Rimbaut eût pu devenir singulièrement dangereux. Intelligent, il n’eût sans doute pas provoqué follement, mais semant les haïnes, les soupçons, servant les mesquines

ambitions, et utilisant les néfastes jalousies, calomniant et diffamant, il eût profondément divisé. Agent dissolvant, il eût été précieux à son protecteur. Le maître des dieux, le Hasard, en a disposé différemment. Rimbaut a disparu de la scène où son « caractère social » exposait les révolutionnaires à tant de périls. D’autres, sans doute l’ont remplacé!

Ses frères déclarèrent à l’époque qu'ils avaient soupçonné le rôle de Marceau, en le voyant disposer de sommes mensuelles dont la source leur échappait. Ils ajoutèrent qu'ils s'étaient refusés à revoir leur frère.

M. Louis Rimbaut, frère de Marceau, fut impliqué dans l’affaire des bandits de la rue Ordener. Il s’est défendu d’être complice. Il tombait bientôt dans des crises de folie, et fut paraît-il enfermé dans un hospice. Il avait lui-même, si j’en crois les journaux du temps, déclaré à M. Gilbert, juge d’instruction, qu’il était tenu en suspicion par ses camarades auarchistes. Je ne connais rien personnellement qui puisse étayer ou infirmer ces soupçons. Un ancien gouave, qui connut Marceau à Constantine, m’a dit que le père des Rimbaut avait longtemps appartenu à la police, et était fort connu de M. Lépine.

Est-ce vrai?

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