MACHIAVEL
Le Travail et le Pouvoir en 1908.
L'année 1908 fut dure à la classe ouvrière de France. Avec la grève des carriers de Seine-et-Oise, se déroulèrent pendant des mois les incidents amers, troubles ou cruels dont le point culminant s'appelle Villeneuve-Saint-Georges.
Aujourd’hui, en se retournant vers le passé, il semble qu'on aperçoive encore les écumes qui se forment au-dessus des naufrages..
« Le Gouvernement, disait Jaurès à la Chambre, a creusé entre les deux partis de gauche le fossé le plus large et le plus profond. »
« Draveil, écrivait M. Amédée Dunotïs, est un monument plus considérable dans le développement de la société bourgeoïse que n'avait été Fourmies. »
Il y eut ici comme une coupure de précipice entre l’ouvrier et la démocratie. Nul sans doute n’y gagna!
Mais comment expliquer que jamais ne fut publié le récit complet, exact, historique, d'événements politiques et sociaux dont lenvergure était si redoutable?
Quelques reportages enfiévrés, des articles et des manifestes rédigés dans la hâte de la bataïlle, cà et là, des fragments de récits, des textes épars. C’est tout.
Villeneuve-St-Georges demeure une date symholique. Les jeunes révolutionnaires savent en bref que le nom porte du sang. À peine se doutent-ils de la tache de boue.
Et des deux côtés de la barricade du petit village de l’Ile de France, les gens passent affairés sans vouloir évoquer devant le pays l’affaire toute nue, toute sale.
Il semble que pour des raisons opposées, certes, mais de force égale, les mains antagonistes se soient rencontrées comme elles ramassaient du silence, comme elles étalaient de la nuit.
Pourtant, au cours de treize années, des éclairs ont lui et certains aveux ont été balbutiés. Quand tout sera-t-il jeté au jour ?
Strictement enfermé dans mon sujet, en compagnie de souvenirs et de textes, j’essaierai de grouper des précisions autour du nom tragique.
1908. M. Clemenceau est au pouvoir depuis deux ans. Son œuvre de destruction est en marche. Une crise de haine personnelle l’a jeté contre le Socialisme défendu par Jaurès.
Du dépit, une vanité blessée dans les conflits des mineurs du Nord, un poing rageur renvoyant le chapeau de l’oreille gauche à l'oreille droite, et voici M. Clemenceau en face de l’organisation confédérale. se.
J'entends — et je comprends — le thème socialiste, la thèse du travail: jusqu’à la Révolution, lutte des classes, inévitable, dans l'Etat.
Mais la lutte ne s’établit pas sur un plan toujours
FPE ag
égal à lui-même. La vie sociale est complexe. Le mouvement politique oscille. Les faits persistent. Mais les hommes ont une valeur de fait. On combat avec plus ou moins d’âpreté, d'intelligence. Les méthodes varient, on les change, on les reprend, on les adapte. Des tempéraments se heurtent. Les individus existent dans le choc des masses.
Comment M. Clemenceau — et selon quelle école — vint-il engager son épée contre le fer du travail?
Le Travail possédait enfin, bien en propre, son instrument de combat, son fer, rudement et douloureusement forgé, la Confédération Générale — Ia C.G. T.
Il faudrait citer en entier les déclarations de Jaurès à la tribune du Parlement, les 12 et 13 juin 1906, lorsqu'il rendait à la fois justice à la victoire républicaine et honneur à la robuste indépendance syndicale.
« Radicaux et socialistes ont été unis contre les partis du passé, et ils se retrouveront unis toutes les fois que ces partis du passé tenteront ou de renverser la République ou de mettre la main sur elle. Mais. ils réservaient hautement, pour l'honneur des uns et des autres la pleine liberté de leur pensée et de leur action. »
Et l’orateur du socialisme, reprochant au gouvernement de pratiquer la politique du « refoulement » de la classe ouvrière, montrait la Confédération Générale du Travail en action, organisant le mouvement d'ensemble des travailleurs.
« Ce qu’il y a d’admirable, c'est l'effort des ouvriers pour constituer, par la Fédération de tous leurs syndicats, une grande force autonome, c’est de constituer vraiment la classe ouvrière, non pas à l’état de dispersion, de morcellement, de compartiments syndicaux, impénétrables les uns aux autres, mais en même temps que l'autonomie de chaque syndicat est respectée, le groupement, l'union, la cohésion de tous ceux qui travaillent. »
Jaurès évoquait alors, par larges touches, le dévouement de la classe ouvrière à la République, même bourgeoise; il disait comment jamais depuis 34 ans elle n’avait, même par imprudence, fait le jeu de la réaction.
Et en deux mots, il résumait les procédés de combat du gouvernement : l’artifice et la violence (1).
Artifice et violence. Jeux de police, coups du complot, question de force, les chassepots font merveille.
La Confédération, déjouant la ruse, évitant le prétexte à la violence, avait poursuivi sa marche et sa tâche.
Les grands journaux de droite hurlaïent à ses trousses, L'Echo de Paris aboyait à la Révolution qui
(1) Au cours de sa démonstration, Jaurès prophétisait la révolution russe: « À l’autre bout de l’Europe, il y a la première assemblée nationale du peuple russe, qui étudie le moyen de donner la terre aux paysans par de vastes expropriations. Les partis dirigeants proposent. une expropriation avec indemnité. Messieurs, il ne dépend pas d’eux de lier l’avenir à cette formule: elle se réalisera si la liberté s’établit là-bas par évolution légale; si les résistances aveugles du pouvoir déterminaiîent des soulèvements, c’est probablement sous d’autres formes que se fera l’expropriation. »
vient. La C. G. T. négligeait la meute et la caravane passait.
En 1907, M. Clemenceau tentait d'interdire à la C. G. T. toute action débordant du corporatisme le plus étroit. MM. Viviani et Briand se refusaient, selon le mot de M. Baïlby « à signer l’apostasie que leur proposait le président du Conseil. »
La C. G. T. s’affermissait, s’imposait, s’accroissait.
Beau côté de la médaille. Il y avait un revers. En dépit de cette force, et en raison même de sa cause: l'indépendance, la situation confédérale était pleine de périls.
Au sein du Parti socialiste, une véritable conspiration tendait à s'emparer de l’organisation syndicale. Il n’était pas que Jaurès dans le Parti. De vieilles rancunes, de solides conceptions doctrinales, des intérêts électoraux dressaient des pièges à lindépendance du Travail. Au Congrès d'Amiens, la parole claire, prudente et forte de Merrheïm, la coalition des éléments blanquistes et anarchistes émportaient le vote des fédérations et assuraient le triomphe de la Charte syndicale.
Tout danger n’était pas écarté. Tout du long de Pannée qui suivit le congrès d’Amiens, d’obscures intrigues se nouèrent autour et au sein même de la Confédération. Desplanques signalait en avril 1908 « l’action lente et calculée des politiciens socialistes dans les syndicats. » Il faisait allusion au « noyautage » avant la lettre :
« Un état de malaise règne dont la propagande et l'agitation pâtissent. Aujourd’hui, il y a entre certains militants de la haine et elle est l’œuvre des politiciens néo-marxistes. »
: À côté des néo-marxistes, politiciens ou doctrinaires, et pour des fins infiniment moins nettes, se glissaient les « corporatistes », les « neutralistes », qui par des procédés de polémique assez basse, essayaient d'orienter la Confédération vers lenlisement et la coopération gouvernementale, plus ou moins masquée. Il en était même qui allaient jusqu’à soulever de petites vagues de boue, calomnies mesquines, fétides, qui désorganisent, paralysent et empoisonnent les plus alertes et les plus purs mouvements.
Pour être complet, il faudrait indiquer l’attitude de deux éléments de la lutte révolutionnaire alors engagée: les anarchistes et les hervéistes.
Les anarchistes, à vrai dire, s’ils ne se trouvaient pas d’accord sur le fameux axiome: « Le syndicalisme se suffit à lui-même », se retrouvaient tous unis pour défendre le syndicalisme indépendant, autonome. Il n’est pour s’en convaincre, que de relire dans la brochure de M. Dunois sur le Congrès d'Amsterdam, les discours de MM. Monatte et Malatesta ainsi que les ordres du jour présentés au Congrès par les représentants des diverses tendances anarchistes (1).
(1) Dans un remarquable discours, M. Pierre Monatte se déclarait hostile à toute idée d’entente entre le syndicat et le parti socialiste. Il s’élevait contre les syndicats d’opinion, dont il montrait le rôle néfaste en Russie et en Allemagne. Il affirmait que l’autonomie faisait la force du syndicat. Le syndicat ne peut et ne doit être qu’ouvrier. Les ouvriers assujettis à la loi du salariat ont des intérêts identiques. Le syndicat est un moyen nécessaire et suffisant de révolution sociale.
Répondant à M. Monatte, M. Malatesta s’opposait à des syndicats rouges, appelant la création de syndicats jaunes. Il voyait dans le syndicat un moyen, le meilleur, mais non un but. Il dénonçait l’impuissance de la grève générale et affirmait
Quant aux « hervéistes », leurs rapports avec la Confédération étaient assez tendus. M. Dunois avait signalé d’une expression très juste, les. « beaux cris de passion révolutionnaire » de Gustave Hervé. Mais ce n’était mystère pour personne, dans les milieux syndicalistes, que le Comité confédéral éprouvait peu de sympathies pour la Guerre Sociale, sa démagogie verbale, son maximalisme intempestif et $es tendances blanquistes à la propagande clandestine. Lorsqu’en 1905, l'Association Internationale Antimilitariste avait édité l’affiche rouge rédigée par Victor Méric, un certain nombre — non des moindres — de membres du Comité confédéral avaient joint leur signature à celles de Gustave Hervé et d’Urbain Gohier.
Ils avaient obéi à un élan généreux, en dehors de
que la société n’était pas aussi riche qu’on le croyait, il dé: clarait que «ce n’est donc pas tant à cesser le travail qu’il faut inciter les ouvriers, mais bien plutôt à le continuer pour leur propre compte ». Le syndicalisme, même s’il se corse de l’épithète bien inutile de révolutionnaire, n’est et ne sera jamais qu’un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible — et encore — que l’amélioration des conditions de travail. Il le répète cependant: il faut que les anarchistes aillent dans les unions ouvrières.
M. Pierre Monatte répliquait à Malatesta en plaisantant l’insurrection armée et la prétention de faire la révolution au moule de quarante-huit.
Dans les «motions» du Congrès, se trouve unanimement reproduit le conseil d’entrer dans les syndicats et de les soutenir, La motion Friedberg, qui réunit le plus grand mombre de voix, précise d’ailleurs la pensée des anarchistes sur le syndicalisme: « La lutte des classes et l’émancipation du prolétariat ne sont pas identiques avec les idées et les aspirations de l’anarchisme qui tend — par dessus les organisations immédiates des classes — à la délivrance économique et morale de la personnalité humaine, à un milieu exempt d’autorité, et non pas à un pouvoir nouveau, celui de la majorité sur la minorité, »
toute question de « boutique », de réclame, de cabotinage intéressé. Ils avaient payé de leur personne, de leur liberté, un acte d’où, seul résultat positif, devait jaillir un journal à deux sous, dirigé par un général Girouette.
Au contact de cette personnalité à l’évent, aux accents criards de cette trompette agitée, beaucoup avaient eu le sourire des désabusés. Lis s'étaient repris; sans rien abandonner de leurs idées, ils avaient quitté le milieu tapageur, mis en défiance désormais, et surveillant de loin les manifestations du socialisme insurrectionnel qui devait choir dans les reniements effrontés de la Victoire.
Forcée de se garder ainsi de tous côtés, naviguant entre les récifs, la C. G. T., en 1908, prenait une allure imposante. Elle entrait dans la grande course sociale, Vers elle se portaient à la fois les regards des exploités et les menaces de la politique.
Il n’était pas encore question du couteau dans les dents. Le sabre ou le pistolet de Zinoview n’avait pas fait son apparition.
Mais la bourgeoisie conservatrice, rapace et entétée se dévorait d’ennui devant un fait autrement grave que le spectre rouge: l’union de tous les prolétaires énergiques et clairvoyants.
Cependant qu’un demeurant de pudeur tremblait encore sur les lèvres radicales et que la voix de Jaurès parvenait à peine à ranimer, fugitives, quelques lueurs du Bloc de gauche, se mourant dans le clemencisme.
« Que le prince doit entretenir les séditions et les dissensions parmi ses sujets pour le bien de son Etat » expose un des chapitres de Machiavel.
Brouiller le peuple avec le peuple, égarer une République en transe de démocratie à travers les chemins compliqués, étroits, incertains et louches d’une monarchie désuète, écarter du travailleur montant vers la juste possession de ce qu’il produit, les sympathies de l'opinion, organiser avec une science machiavélique la succession de petites révoltes prématurées et vaines que des fusils et des sabres jetteront à la fosse, triompher de la balbutiante résistance des derniers libéraux en faisant surgir quelques îlotes de basse et haute police, se tailler un succès au Parlement avec des mouchards, de Parmée, de la prison, du sang et sept ou huit cadavres à l'égout, créer la sédition pour le bien de l'Etat, telle fut la politique renouvelée du passé florentin, qui dirigea les « opérations de Villeneuve-Saint-Georges. »
« Après avoir abandonné une à une toutes les idées qui les ont portés au pouvoir, dit M. Clemenceau, dans la Mélée Sociale, où trouveraient-ils un refuge sinon dans les procédés de gouvernement de la monarchie ? »
La Mêlée Sociale!
À l'instant où M. Clemenceau s'occupe de Villeneuve-Saint-Georges, la pratique des agents provocateurs — bandits dans la mêlée — prend un relief et un poids qui en transforment le caractère.
Il ne s’agit plus ici d’affaires et d’erreurs de police. Un système politique est né sous la Troisième Répu-
de
blique qui s’inspire, sous une forme et pour des besoins nouveaux, de l’ancienne pensée, si profondément analysée par Balzac, lorsqu'il se penchaïit sur Catherine de Médicis. Chiverni était en apparence lâme damnée du cardinal de Lorraine. En réalité, le confident secret de Catherine. Birague encourageait les Guise dans leurs entreprises, maïs il les espionnait pour le compte de Catherine.
«Dans cette époque curieuse, le double rôle de quelques hommes politiques était connu des deux partis qui les employaient et ils étaient comme des cartes dans les mains des joueurs. La partie se gagnait par le plus fin. »
La vieille femme couronnée du xvr° siècle, qui félicitait son fils Charles d’avoir créé la police et mis partout des yeux et des oreilles, ne parvint pas à faire mentir les destins. En les retardant, elle ajouta du sang. Et quelle boue ! Le vieillard ganté de gris perle qui mit sa main dans celle de Métivier cueillit-il lauriers de meilleur aloi, fruits moins gâtés ?...…
J'écris ces lignes à l’heure où le Congrès de Tours s’achève. À peine s’est éteint l’écho de la voix étranglée de Sembat: « J’ai peur, atrocement peur! »
Songez que l’histoire de Villeneuve-Saint-Georges, que j'aborde et que Sembat connaît bien, a dominé les dernières années de la guerre et qu’elle pèse, comme un avertissement et une menace sur demain.
La Grève de Draveil.
Le 2 mai 1908, les terrassiers et débardeurs des sablières de Draveil-Vigneux et Villeneuve-le-Roi se mettaient en grève. Leurs revendications d’ordre strictement économique, comprenaient une augmen-
| tation de salaire (0 fr. 70 de l’heure au lieu de } 0 fr. 50), la suppression du travail à la tâche, la journée de dix heures et des mesures d'hygiène élémenj taires.
| Grève économique, grève pacifique, s’étendant sur il un front de « 30 kilomètres de long sur 5 de large, des deux côtés de la Seine. » (1) Des forces de police extrêmement réduites suffisent à assurer l’ordre. Jusqu'au 23 mai, le calme est parfait. Le mouvement se déroule selon la norme: constitution du comité A de grève, pourparlers avec le patronat, refus du | patronat, réunions des grévistes, organisation des 1 soupes communistes, etc.
À Le 23 mai, les patrons envisagent la reprise du | travail. Emotion naturelle et traditionnelle des gré- Îl vistes. Légers incidents, sans importance notable. | Le 31 mai, les patrons sont sur le point de céder et le conflit va cesser. Alors, à la onzième heure, se {| produisent d’étranges manœuvres. Un mot d'ordre
il (1) Discours de M. Clemenceau, président du Conseil, à la il Chambre, 11 juin 1908.
mystérieux est donné: briser la grève, en la prolongeant à tout prix. Brusquement, les négociations sont rompues.
Mais les grévistes s’obstinent dans la légalité. « Le 1” juin, une délégation d'ouvriers se présente aux sablières de la Seine. Dans les termes les plus courtois, elle demande aux patrons une nouvelle entrevue pour reprendre les pourparlers. Les délégués remettent même aux patrons une demande d’audience, Et le 2 juin, la délégation se rend de bonne heure à Paris, boulevard Henri-IV, continuant courtoisement et correctement les pourparlers avec les patrons. » (Discours de M. Dalimier..)
Jusqu'ici la grève ne passionne donc pas l’opinion — j'entends l'opinion ouvrière, la presse syndicaliste et socialiste. La Guerre sociale, l'Humanité mentionnent à peine les faits divers d’un mouvement, dont l'intérêt est purement corporatif et local. C’est à ce titre seul qu’il figure dans les colonnes de la Voix du Peuple. Nulle part, le moindre appel au désordre, au sabotage. Il n’est pas question de révolution sociale, C’est une grève qui passe dans la mélée. Rien ne peut laisser prévoir ce qui va surgir.
Les terrassiers en grève avaient coutume de se réunir dans la salle Ranque, à Vigneux, près de Draveil. Ils étaient là, le 2 juin, vers trois heures de Paprès-midi, attendant le retour de leurs délégués.
Assurés d’être chez eux, entre eux, certains de la paix comme ils la goûtaient, de causer et de se délasser avec abandon, Plusieurs avaient amené leur
famille, et des enfants jouaient à travers les rangs pressés des grévistes.
L'heure n’avait pas d’alarmes.
Dans les conflits du travail, que de scènes ainsi, vives, animées, dans la bonne humeur familiale!
Quoi, des Terrassiers en grève et pacifiques? La Terrasse, élément pittoresque, rude et généreux du Monde du Travail a sa légende. Pour beaucoup, le Terrassier n’existe pas sans la chaussette à clous et la machine à bosseler. L'image est d’Epinal, mais trop grosse. Un grand et noble artiste, trop vite disparu, Delannoy, connaissait mieux ses gars ! En des silhouettes hardies, simples et magnifiques il a gravé la vraie psychologie du Bâtiment. Sans doute, quand l’âpre labeur endurcit les corps, fait rouler les muscles, et donne aux velours à côtes les nuances chaudes de la grande fatigue, l’âme prend à la pierre de sa brutalité. La sueur coule, et la tête est prompte aux colères. Avec le soleil, l’œil s’allume et le poing, rapide, se tend. Sans doute, à mener l'existence de l’'Errant, l’enfant perdu des cambrousses, le terrassier qui «fait de la poussière », qui couche sous le gourbi, au bord des routes qu’il trace, qui édifie tant de fortunes en maniant pelle et pioche « pique et fourche », comme ïls disent, est d’un commerce fruste.
Il tient de la nature, des emportements soudains. Il a, un peu, dans son imprévoyance passionnée, l’aveuglement des houles. Il pourra, s’il n’est pas assoupli par l'éducation sociale, témoigner d’emportements sauvages. Mais il possède, comme disait Jaurès, tant de « robuste héroïsmel » un point d'honneur à pousser la solidarité jusqu’à la démence. Et il garde, instinctive, une tendresse pour la vie tranquille, le
repos après l’effort du muscle. Z1 ne conçoit pas la méchanceté organisée.
Et il leur était bien permis, aux débardeurs en grève, d’être au repos, sans armes, le 2 juin 1908, jouant avec leurs fils dans la salle Ranque, de Draveil-Vigneux.
M. Argeliès a, dans une intervention au Parlement, dessiné d’un trait net et exact l’irruption soudaine des gendarmes et la scène écœurante qu’elle détermina:
« La salle Ranque ne peut contenir tous les grévistes; les portes mobiles qui la ferment, sont complètement repliées. Une partie de l’assistance reflue sur une terrasse dont les grévistes ont fermé virtuellement l'entrée en disposant, en travers, une longue table de bois.
Sur ces entrefaites, survient un groupe de gendarmes. Ces gendarmes ont aperçu un gréviste qui, dans la matinée, se serait rendu coupable d'actes de violence ; ils croient qu’il se réfugie au sein de la permanence du comité, au milieu de la réunion privée, et ils veulent se saisir de ce gréviste.
Le maréchal des logis qui commande les gendarmes cherche d'abord à pénétrer dans la salle de réunion par le café qui y est attenant. N’y pouvant parvenir, il sort et veut entrer par la terrasse dans la salle de réunion.
Les grévistes protestent immédiatement. « Nous sommes chez nous, disent-ils. Vous n’entrerez pas! » Le maréchal des logis persiste dans son intention; il
veut écarter la table, et les grévistes lui barrent le passage. Des cris s’élèvent. On en vient aux mains; une mêlée se produit. Les gendarmes mettent revolver au poing. Un premier coup part, suivi d’un crépitement de détonations. Des grévistes tombent. Les gendarmes se sont dégagés. Tout en s’éloignant ils tirent encore plusieurs coups de revolver pour arréter la poursuite des grévistes exaspérés. Aucun coup de revolver n’est parti du côté des grévistes.
Ceux-ci ramassent leur mort et leurs blessés. Un gréviste, père de trois enfants, Lefol, a été tué sur le coup. Un adolescent, un jeune homme de dix-sept ans, Geobelina, est mourant. Comme au premier tumulte, il tentait de sortir par une fenêtre, il a reçu à bout portant une balle tirée par un gendarme. Plusieurs grévistes sont blessés grièvement; six ont été transportés à l'hôpital. — On nous assure que nous waurons pas d'autre mort à déplorer. — D'autres soignent chez eux des blessures légères ».
La préméditation fut effroyable; le crime, un des plus lâches qui soient. Je n’apporterai aucun commentaire. Un souvenir personnel seulement.
Au début de juillet, à la demande d’un de mes amis, plaidant une affaire connexe, je m'étais rendu à Draveil-Vigneux, pour réunir des précisions — qui d’ailleurs complétèrent en l’aggravant, le récit de M. Argeliès.
Comme je regagnais Villeneuve-Saint-Georges, au crépuscule, je vis passer dans la plaine de Vigneux, la mère en deuil du pauvre petit Geobelina. Elle allait, tête nue et penchée, les mains tombantes.
« Ce fut sans doute dans une pareille nuit que l’on entendit tout à coup la voix de Rachel: « Vox in
Rama audita est; ploratus et ululatus multus ; Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt. »
Aujourd’hui, que reste-t-il de la tragique histoire? Deux tombes, une stèle dans un petit cimetière de l'Ile-de-France. Et l’indifférent oubli des années et des hommes. « Dans l'esprit même du prolétariat, plus d’une image de douleur ou de colère a dû s’effacer sous les jours qui passent. » (1)
(1) Jaurès.
Devant le Parlement.
À la nouvelle de l’attentat, il s’exhala de la classe ouvrière meurtrie et provoquée, un soupir de douleur, un cri d’aversion. Oubliant ses misères quotidiennes, le peuple attachait sa pensée aux campagnes de l'Ile-de-France que les agents du pouvoir avaient ensanglantées. Ce n’était pas la révolte. Mais à travers l’organisme confédéral, on pouvait voir courir les premiers frémissements.
Lancée hors de son origine et de son but, la grève prenait la valeur d’une protestation. Et, de suite, audessus de la Fédération des Carriers-chaufourniers à laquelle il était affilié, le syndicat intéressé fit appel à la Fédération du Bâtiment.
Lorsque se déroulèrent les obsèques des victimes, 1a foule considérable des compagnons et des « militants » porta témoignage de l’émotion qui s’était emparée du peuple.
Foule impressionnante, contenant mal ses sentiments ulcérés, réprimant avec peine l’expression de son âme.
D’étranges incidents surgissent alors, suscités, créés par des inconnus — qui ne disent point leurs noms et qu’on n’a plus revus — incidents sans relation, sans rapports avec la mentalité ouvrière et socialiste, incidents de l’ordre des bas-fonds et dont VPapparition parut une farce sinistre, comme un
démenti à la colère saine des Travailleurs. Il en sera bientôt question, d’ailleurs, au Parlement.
Car le Parlement va être saisi de l’assassinat du 2 juin. L’émotion a été vive à Draveil, à Vigneux, parmi les commerçants, témoins stupéfaits et écœurés; elle a gagné les électeurs des députés radicaux; elle a touché timidement le dossier des fauteuils de la majorité. La majorité est inquiète. M. Clemenceau doit s’expliquer. A la tribune, M. Clemenceau! Parlez, M. le Président du Conseil!
Il parla le 11 juin, sur une question de M. Argeliès et après les récits concordants de deux interpellateurs, Dalimier, radical, Willm, socialiste.
I parla, dans un embarras visible et que ne parvenait pas à dissimuler l’habileté incontestable avec laquelle avait été disposé le plan général de la harangue.
La situation était en effet pleine de dangers. Une population légalement en grève, d'esprit pacifique, avait été violentée illégalement par une troupe d’agents de l’autorité. Sans mandat, sans flagrant délit, sur l’ordre illégal d’un maréchal des logis, dix ou douze gendarmes avaient violé un domicile privé. Sans provocation, sans manifestation, le cœur léger et de plein gré, ils avaient, à bout portant, tiré sur des citoyens. Ils avaient tué deux citoyens; ils en avaient grièvement blessé plusieurs. Impossible de soutenir que le premier coup de feu venait des grévistes. Ces misérables n'avaient même pas de revolver |! L'enquête l’établissait.
Si le crime s’était produit sur l’île d'Angleterre,
bien connue de M. Clemenceau, pas la moindre hésitation à avoir : les meurtriers eussent été traduits immédiatement, en dépit de leur uniforme, devant le jury. En 1768, un magistrat du comté de Surrey, M. Gilham fut condamné pour assassinat, parce qu’il avait donné aux soldats l’ordre de faire feu sur des émeutiers, dont cinq ou six avaient été tués.
Mais, sur la plaine de l'Ile-de-France, les magistrats et les gendarmes pouvaient s’en donner à cœur joie — ce dont le Président du Conseil dut, in petto, remercier les dieux.
Cependant, la majorité était inquiète. Point de craquerments encore dans l'édifice. Mais, il était besoin d’étayer.
Le Président étaya en balançant. Très vite, en deux ou trois bonds légers, comme d’un chat-tigre, M. Clemenceau se débarrassa de « l’affreuse tragédie » du 2 juin. Il concéda à M. Dalimier les faits qu'avait avec lui, établis M. Willm et que je viens de résumer. Encore un bond: une série de petites réserves, de modestes réticences, des blâmes discrets aux gendarmes, beaucoup d’excuses pour leur geste inconsidéré, la promesse d’un conseil d’enquête, avec, sous entendu, l’acquittement en conclusion.
Pas un mot de pitié pour les victimes; une sécheresse d'homme d'Etat d’ancien régime, en face de cadavres de vilains. Une pause. Et alors, pendant longtemps, très longtemps, le Président du Conseil promène ses griffes sur les « incidents » qui suivirent le 2 juin, les étranges « incidents » des obsèques, les automobiles arrêtés par des inconnus, la rançon des voyageurs par des inconnus, le pillage de lieux inconnus par des inconnus.
Le ton monte. Des interruptions fusent, qui sem-
blent agacer l’orateur. Il riposte, le verbe en croc, mordant et se gaussant. « M. Dalimier a fait observer que ce n'étaient pas ses électeurs, j’en suis convaincu à l’avance. » M. Dalimier se dresse: « Je n’ai pas parlé de mes électeurs. J’ai dit que ce ne sont pas les grévistes qui ont commis ces actes. » M. Clemenceau accentue: « Ni vous ni nous n’en savons rien. Vous le supposez, vous l’espérez, moi aussi. Mais j'ai à constater qu’il y a des citoyens qui commettent des déprédations; mon devoir est de les en empêcher, c’est ce que je fais. »
Voilà l’argument vainqueur. Un peu plus tard, nous en comprendrons l’insolence et le cynisme. Sur l'instant, il soulève les applaudissements du centre et de la gauche.
M. Paul Constant s’écrie: « C’est la diversion! » Vérité perdue! Le Président du Conseil est sorti de son embarras, de sa gêne. Il fait une volte et montre aux socialistes son front de bataille. « Ce sont mes accusateurs qui sont responsables de l’état d’esprit créé chez les grévistes et qui entraînent des faits comme ceux que je viens de signaler. »
Discute-t-on le crime de Vigneux? l’assassinat de la salle Ranque? Tout cela est bien loin, pfutt! disparu, noyé.
M. Sembat constate: « Le livret est arrêté d’avance. C’est réglé. » M. Sembat ne croyait peut-être pas si bien dire. « Bien entendu, gronde l’audacieux homme d'Etat, nous sommes complices! » Et sans prendre haleine, profitant de la diversion pour revenir, bien en forme, au sujet de l’interpellation, en quelques mots, plaidoirie attendrissante en faveur des gendarmes meurtriers. Ils ne sont plus que les « malheureux que vous accusez! » Le Gouvernement
n’a d’ennemis que ceux qui violent la loi, parce qu’il est obligé de la faire respecter. Vous, M. Jaurès, vous ne trouverez jamais un gouvernement qui permettra à l’anarchie de s’installer dans le pays, de briser les automobiles, de frapper les gens à coups de bâtons. »
Ici une phrase cinglante, en fouet, coupe la période: « Vous êtes l’anarchie couronnée! » fait Jaurès avec un geste qui découronne.
Un accès de fureur saisit le vieil homme. La voix de Jaurès irrite sa gorge, il y a de l’écume dans ses dents et comme un trépignement dans ses invectives. Il se reprend, car il a une force singulière, et, fidèle au plan du livret réglé, il termine par l'évocation du spectre rouge: « La Chambre dira si elle croit que nous sommes engagés pour le plus grand bien de la réformation sociale future dans une lutte contre les Révolutionnaires qui veulent le désordre et la violence; elle dira si elle veut faire avec nous l’ordre légal pour les réformes contre la Révolution. »
Je me suis étendu sur la harangue du chef du Gouvernement. Ce n’est pas hors-d’œuvre. Je suis pas à pas la politique florentine, faite d’astuce, de cynisme et de violence, Je la suis au jour le jour dans l’exécrable intrigue qui, de mai à août 1918, conduisit la République à la déchéance.
Et c’est pour la suivre mieux encore que je vais citer des fragments du discours opposé par M. Allemane à la diversion de M. Clemenceau. L’éloquence d’Allemane perdait un peu à venir après celle du Président du Conseil. La salle s’était vidée. Le débat semblait épuisé. Et la parole du vieux militant parut singulièrement désuète, lourde et sans éclats dans
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l'atmosphère ennuyée. Elle ne manquait pas de bon sens.
Ce fut d’abord un portrait sans grâce littéraire, mais d’une touche exacte de M. Clemenceau sur « la | corde roïide de la politique. » Inquiet de cet « équilibre », Allemane confessa qu’il se demandait si M. Clemenceau ne rêvait pas quelque chose de « monstrueux ». Il y eut des rires à gauche et au | centre. La belle vraisemblance, en effet, que M. Cle- | menceau révât une monstruosité | |
Allemane dénonçait, sans s’émouvoir, « le mécontentement qui règne dans la nation et le dégoût qui commence à gagner de proche en proche, » Et, J plein d’une bonhomie d’estaminet, Allemane proposa au Président du Conseil, à propos des « incidents » en cause, de « causer un peu, avec la permission de la Chambre ». |
Le texte intégral de cette « causerie » est à donner:
« Nous nous sommes préoccupés, nous aussi, de | ces incidents et tout en tenant un large compte de la | colère, de la juste exaspération des ouvriers, nous avons été amenés — je le dis ici très nettement — à avoir quelques soupçons. Quand on a fait le récit de tous les incidents qui ont suivi l'assassinat du 2 juin, un homme appartenant à la presse, un homme appelé par ses fonctions à aller — professionnellement s'entend — à la préfecture de police pour y | chercher les renséignements dont les journaux ont quotidiennement besoin, nous a affirmé que dans les prétendus révolutionnaires qui se sont livrés | à toutes sortes de crimes, arrétant des voitures, dépouillant des gens, que sais-je encore, on «a reconnu et bien reconnu une vingtaine de person- |
nages qui vont à la préfecture tous les quinze jours ou tous les mois. Et ce ne sont pas là contes à dormir debout; c’est un journaliste qui nest pas du tout socialiste, qui écrit dans un journal conservateur, qui nous l’a dit. »
Allemane poursuivait en citant d’autres faits — valeur d’anecdotes — et concluait: « N’en résulte-t-il pas pour tout homme de bonne foi, de quelque parti qu’il soit, qu'on se trouve en présence de deux éléments: un élément ouvrier, et dans cet élément ouvrier, des gens plus ou moins exaspérés, et un élément policier. C’est celui-ci que nous rencontrons dans tous nos meetings; c’est lui qui pousse aux faits individuels et qui cherche à sauver la situation. Que cherche-t-on ici? On cherche, d’une part, à discréditer les syndicats de grève, à jeter la suspicion sur des travailleurs honnêtes et, en second lieu, à donner raison aux brutalités sanglantes que nous déplorons. — Ainsi, c’est vous qui fournissez l’arme la plus terrible contre la République. »
Valeur d’anecdotes, ai-je dit plus haut. Et d’anecdotes contées par un des brisquards du socialisme, hanté, peut-être, par les procédés du second Empire. Mais si l’anecdote avait la valeur d’ün raccourci? d’une synthèse?
La Chambre haussa les épaules devant lanecdote, insuffisante. Elle n’envisagea pas la synthèse. Les preuves manquaient alors. Allemane lui-même accusait la police. Il n’envisageait pas une politique gouvernementale méthodiquement conçue.
Encore une vigoureuse et inutile intervention de Willm, évoquant le passé de M. Clemenceau, le mettant en parallèle avec celui de ses victimes, ceux
qu'il faisait fusiller à Nantes, Narbonne, Raonl'Etape et Draveil-Vigneux, et qui, furent jadis ses défenseurs dans la rue, dans les réunions, comme ils créèrent la République dont jouissait le Président du Conseil. Une apostrophe pour terminer: « Vous êtes arrivé au pouvoir. Tant mieux pour vous! Mais il y a véritablement trop d'indépendance de cœur et d'esprit à abandonner si vite les compagnons de lutte de la veille! »
Le débat était fini depuis longtemps. M. Dalimier présentait un ordre du jour de toute sécurité: « La Chambre, douloureusement émue par les incidents tragiques de Draveil et confiante dans le Gouvernement pour assurer l'exécution des sanctions judiciaires promises, passe à l’ordre du jour .»
« Promises contre nous? » questionna Jaurès.
Point de réponse.
Le Gouvernement accepta l’ordre du jour Dalimier. 407 voix l’avalisèrent. Prudents, quelques radicaux — Berteaux, Archimbaud, Buisson, Steeg — s’abstinrent. Plus hardis, Lucien Cornet, Louis Dumont, Pelletan, votèrent contre.
M. Clemenceau avait gagné la partie en jouant la carte équivoque. Mais l’équivoque n’est jamais un brevet de longue vie. Des fissures pouvaient renaître. L’agitation n’était pas calmée. À des maladresses fâcheuses il fallait parer.
Quand la grève de Draveil poursuivit sa marche après le 11 juin, elle trouvait, à son côté, pour l’appuyer, un militant parisien, le secrétaire du syndicat des biscuitiers de la Seine, Lucien Métivier.
EL Re CR ET CE EU A CE EE RE D ES
Le Mouvement vers Villeneuve.
Dans le domaïne du sentiment, il n’est peut-être rien de plus efficace que le sentiment. Devant les cadavres des malheureux, quand pleuraient leurs proches, alors que la pitié seule encore inspirait l’indignation, une parole « humaine » eût apaisé le conflit. Eh! Dieu! ce geste eût-il donc été si malaisé!
Mais M. Clemenceau se renferme dans la politique, Comment ne saisirait-on pas dans l’habile et froide diversion la volonté nette d’envenimer la plaie saignante au flanc du peuple, le calcul implacable d’amener celui-ci vers le mirage de la sédition qui déchaîne de triomphales répressions?
‘On peut ainsi gagner son étroit univers. On perd l’âme du régime.
Vide de pitié, dédaigneux du malheur, le verbe du Président du Conseil va semer la rancune; cette glace ne pourra même pas soulever la haïne, mais elle paralysera l’effort de Jaurès pour déjouer les manœuvres obscures du pouvoir avec les jimprévoyances du révolutionnarisme verbal.
Sincère, imprudente, assoiffée de réclame, la Guerre Sociale ridiculisait les avertissements de Jaurès, et, par une série d’échos à l’emporte-pièce, se gaussait cruellement d’Allemane. Ironie ! Ne fut-ce pas la Guerre Sociale qui, trois ans plus tard, dans la note théâtrale, marque de la maison — à laquelle
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hélas, nul de ses collaborateurs ne sut échapper confirmait, précisait, renforçait, éclairait d’une effroyable lumière le récit, la thèse du vieux militant!
Rien de plus curieux que de relire la collection de la Guerre Sociale, de juin à août 1908. Une démagogie enragée, l’appel à la propagande clandestine, la fureur du « browning », les condamnations, les anathèmes ex cathedra, et, dans un article, signé de M. Gustave Hervé, (Un Sans-Patrie) «La leçon de Draveil », le dernier mot de l’hervéisme: « Il vaut mieux que cette immonde ganache (c’est M. Clemenceau, n’en déplaise à la Victoire), reste au pouvoir pour tuer au cœur du prolétariat français ce qui reste d’attachement à la République. »
Lorsque M. Clemenceau prit le pouvoir en 1917 — quelle opération fîtes-vous ce jour-là, Sembat? — n’ai-je point entendu la même exclamation de joie folle? Vous en souvenez-vous, amis expulsés ou embastillés ?
Ainsi s’en allait prêchant dès 1908 la haine de la République et poussant à des organisations de combat, la feuille à deux sous de M. Gustave Hervé.
Tout autre était le ton de la Voix du Peuple, expression de la pensée confédérale. Pouget et Griffuelhes voyaient le danger. Ils résistaient aux manœuvres du pouvoir, au risque d’être accusés de contre-révolutionnarisme par les « clandestins » de la Guerre Sociale.
En un bel article d’une amertume poignante Merrheim mettait le chef du Gouvernement en face de ses responsabilités. Avec une angoisse indignée, il évoquait les lendemains que le pouvoir préparait. Où allaïit-on ?
L'ordre du jour dont l’ambiguïté avait été souli- | | gnée par Jaurès, laissait place à des interprétations 1 | bien diverses. Contre qui les poursuites? avait de- He | mandé l’orateur du Parti socialiste, Ê | Le Gouvernement avait gardé le mutisme,
Sur le champ de la grève, les travailleurs blessés dans leur chair, stupéfaits des impudences gouver- | nementales, se sentant obscurément menacés, avaient hélé à leur Fédération. Le Bâtiment de répondre présent, La Fédération du Bâtiment, en forme d’enga- | gement, de serment, avait juré la grève générale de 24 heures au cas de poursuites, d’arrestations nouvelles d'ouvriers.
Rassurée, la grève continua autour des deux tombes.
Les personnes à l’abri peuvent-elles se rendre compte de ce qu'est la barque du pêcheur sous le coup de vent, la nuit du soldat dans la tranchée, la vie du travailleur quand il fait grève?
Les personnes à l’abri peuvent-elles concevoir | l’idée du secours qu’une voix rude et amicale ap- 8 porte à la fatigue, à la mort, à la misère?
Rien de plus misérable que la longue grève des Terrassiers de Seine-et-Oise. Au procès de M. Georges Durupt, de navrants détails furent soumis à la conscience de douze bourgeois. Ils ont des yeux et ils ne voient point. Des oreilles et ils n’entendent point. | Un cœur Mais pourquoi, comment, s’il ne bat 1! point ?
Les soupes communistes de Draveil étaient composées en grande partie, des déchets de viande et
d'os dont les bouchers privaient les chiens pour les abandonner aux grévistes.
Le jeune homme pauvre d’Octave Feuillet emporte 5 comme une proie dans sa mansarde solitaire le morceau de pain que sa sœur, ignorante enfant, lui a remis pour faire « une charité ».
« Cher Maxime, tu me diras si {tu as rencontré un pauvre, si tu lui as donné mon pain, et s’il l’a trouvé bon. — Oui, poursuit le journal de Maxime, j'ai @ rencontré un pauvre, je lui ai donné ton pain et il l’a trouvé bon. Mais c'était un pauvre sans courage, car il a pleuré en dévorant l'aumône de tes petites mains bienaimées. Je Le dirai tout cela. Je te dirai tout... excepté le nom du pauvre.»
Plus heureux que le jeune homme pauvre — en | habit noir — les grévistes de Draveil avaient, sur | leur pain, de la viande aux chiens. Ils la mangeaïent sans pleurer, car ils étaient ensemble et ne connaïssaient pas l’injure morale de la faim, privilège des misères bourgeoises.
Mais leurs souffrances n’étaient pas moins réelles, leurs privations — que l’on songe à ces forts gars | aux besoins physiques impérieux — n’étaient guère À 1 moins lamentables.
fr Pendant la grève, que d’incertitudes pèsent sur le | foyer ! À continuer la lutte, en dépit des tristes | plaintes de l’épouse, des révoltes farouches de la mère, il faut une volonté fière,
\ Qu’on imagine alors la puissance, la grâce d’une : parole, d’une présence, d’une activité qui survient. de Faite seulement de besoins matériels, la lutte de | classe ? Non pas, mais remplie de sentiments et | d'idée. |
Quand Cyrano jette à ses compagnons affamés des mots, quand il fait jouer sur le fifre de Bértrandou les airs de la Dordogne « au doux rythme obsesseur », que Cyrano soit poète sous Louis XIII ou militant sous Clemenceau, qu’il parle aux barons de Carbon de Casteljaloux ou qu’il s’épanche avec les grévistes de Draveil-Vigneux, il éveille la même sensibilité qui vibre haut dans les corps qui souffrent. Pensée, matière, qu'est-ce donc que tout cela ? La nature. est une sous ses apparentes variations et rien d’humain ne lui est étranger.
Comment qualifier la politique qui s'inspire de l’éternelle psychologie pour transformer celui qui doit réconforter en un instrument de catastrophe?
N’est-il pas au dernier degré de vilenie, celui qui de la Pitié et du Dévouement fait une arme de trahison ?
Les grévistes de Draveil, au lendemain de la scène de la salle Ranque, virent arriver parmi leurs consolateurs, Lucien Métivier. Il faut toujours, depuis Judas, que la trahison s’opère par un baiser.
Lucien Métivier s’empresse autour du malheur et de la persévérance. Il anime la grève. Il s'empare de l’amitié des grévistes. Il se dévoue. Il se prodigue. I parle, il plaisante, il disserte, il s’indigne. Il fait la navette entre son petit logement parisien, où sa femme prépare un ordinaire confortable, et les villages de l’fle-de-France où les grévistes mangent la soupe aux chiens. Il constate. Il conseille. Qu'il est aimable! Qu'il est ardent! Qw’il est brave!
Ah! qu’on ne touche pas à cet homme! qu’on n’arrête pas un militant si éprouvé |! Qu’on n’attente pas
à la liberté du dévouement ! Il a acquis l’amitié ouvrière. Y toucher sera le signal des désordres.
Voilà pourquoi le 27 juillet, Lucien Métivier est arrêté à Draveil-Vigneux.
« On veut encore du sang », écrit M. Georges Yvetot dans la Guerre Sociale.
A la suite d’une manifestation d’un groupe de grévistes, qui se dirige vers une drague où travaillent quelques renards, on arrête Ricordeau et sa femme.
« Un peloton de dragons qui fait sa ronde se saisit du camarade Métivier qu’il rencontre seul sur sou chemin ».
Les événements vont se précipiter. Le sentiment de solidarité, le «point d’honneur » est comme un signal d’avalanche.
La Fédération du Bâtiment réunit le 28 juillet les organisations parisiennes dans un immeuble de la rue Charlot.
La nuit était venue. Les délégations s’entassaient dans la salle étroite. Une chaleur intense suintait de partout et stimulait les fièvres. En vain Griffuelhes tenta de donner du sang-froid aux têtes chaudes qui s’agitaient aux lueurs des quinquets. En vain Passerieu vint-il apporter la douche réfrigérante du Syndicat des Electriciens. Des voix criaient dans l’étroit espace. La rumeur s’enflait, grondaïit, retombaïit et montait encore.
Plus tard, au congrès national corporatif de Marseille, MM. Latapie, Luquet, Renard, Thomas, Victor, Merrheim, Bourderon évoquèrent l'atmosphère confuse et menaçante de la réunion de la rue Charlot. « Nous avons été acculés à la manifestation par lintervention de certaines individualités », dit M. Latapie. M. Luquet exposa nettement la situation prise
par le Comité confédéral: Le Comité a été si prudent que, par la bouche de Griffuelhes il est intervenu à la réunion de la rue Charlot Griffuelhes avait déconseillé l’exode à Villeneuve. Peut-être eûtil préféré simplement qu’il y eût des manifestations dans quelques salles ou dans les rues de Paris.
“Dans tous les cas, il faut bien le reconnaître, Griffuelhes a déconseillé l’exode à Villeneuve. Il ne peut donc être responsable, ni le Comité confédéral non plus de ce qui s’est produit par la suite. Mais le Comité confédéral devait-il remplir le rôle de gendarme, barrer la route aux camarades qui avaient décidé d’aller à Draveil?
Et Thomas précise d’un mot: « Est-ce que ce ne sont pas, malgré nous, les circonstances qui nous ont obligé à employer cette tactique et tous les moyens d’action? Notre manifestation n’avait pour but que d’aller à une réunion pacifique et non pas d’aîller se jeter bêtement contre lestroupes en armes. »
Explications exactes toutes, indépendamment des motifs qui en animaient les auteurs.
Ce fut dans la hâte et la fièvre d’une nuit de colère légitime que fut résolue la marche vers Villeneuve.
L’idée générale qui l’inspirait était de faire face aux manœuvres du pouvoir et d’en arrêter le cours. Faire face. La pensée était haute, généreuse, courageuse. Il y avait de l’allure dans cette folie. D'ailleurs, aucune illusion révolutionnaire. Nul, parmi les plus enivrés, ne s’imaginait aller à une insurrection romantique ou à un siège en règle. Il n’y avait guère, à cette époque, que le général de la Guerre Sociale à employer le langage et le ton de la soldatesque. On ne confondait pas, avant la lettre, la tranchée et la révolution économique.
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Mais déjà, quelle folie, après tant d’expériences, et dans l’atmosphère générale du pays qui vit les journées de Juin !.
Le 29 juillet, la Fédération du Bâtiment lance l’appel suivant: