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LE BÉARN

Un Gas de Résistance

Quand on a constaté la docilité des Gascons, des Provençaux et des Languedociens à accepter l’autorité des rois de France, leur administration, leur langue, à consentir, d’un cœur léger, à la déchéance de leurs parlers maternels, un

- doute subsiste encore: n’y aurait-il pas eu résistance sans protestation apparente et telle que les documents écrits n’en aient transmis aucun souvenir ? Mais, quand on étudie l’introduction du français en Béarn, on imagine, après coup, ce qu’aurait pu être la résistance en d’autres lieux, si elle s'était produite, et cette épreuve lève les derniers doutes: l’histoire de ce minuscule pays nous enseigne ce que peut accomplir l'esprit de particularisme, quand il est conscient de ses fins et soutenu par la volonté.

Le Béarn, il est vrai, a une fortune historique bien faite pour exalter le sens de l’autonomie. Aussi loin qu’on remonte dans le haut Moyen-Age, les comtes de Béarn semblent ne relever que d’eux seuls: ils ne rendent hommage

Ne

à personne et leur seigneurie n’apparaît assujettie, à aucun moment, aux puissants voisins, rois de France, de Navarre ou d'Angleterre. D'autre part, les rapports entre le suzerain et ses vassaux et sujets impliquent des atténuations singulières ‘: ils sont réglementés, dès le XI° siècle, par des « fors », chartes des franchises, ou mieux des obligations réciproques, et l'observation en est strictement exigée et surveillée par les gens du pays; rassemblés en recueil, en 1306, ils forment un corps de législation qui limite les pouvoirs du comte. Le contrôle est exercé par des cours féodales qui, au XIV® siècle, se muent en institution régulière, où le tiers est représenté. Il y a de 60 à 100 membres pour les communautés, chiffre considérable, vu l’exiguité du pays. Ces Etats ne se bornent pas, comme ailleurs, à voter l'impôt, et à présenter d’humbles doléances ; ils ont leur mot à dire, et prennent même des initiatives, sur les levées de troupes, le fait de guerre, et en matière diplomatique ; ils inspectent les ateliers monétaires, enquêtent sur les actes administratifs donnent des avis sur les nominations de fonctionnaires. Si le comte est mineur, ils désignent le tuteur ; si l'héritier est une femme, ils désignent le mari, ou l’agréent. À la mort de Gaston Phébus, en 1391, ils S’attribuent les pouvoirs d’un gouvernement provisoire. En somme, il y a là l’ébauche vague d’un régime constitutionnel, avec une charte, avec un contrôle par mandataires; jouissant de libertés reconnues et jurées, associés aux affaires du pays, conscients et fiers de leur indépendance, les Béarnais étaient intéressés à ne rien aliéner de leurs privilèges; et ceux-ci découlaient de ce fait: le Béarn était état souverain.

Aussi, à l’aube du XVI" siècle, bien que les terres limitrophes, Gascogne, pays des Launes, Labourd, Soule, soient en train de devenir françaises, ils continuent à se

1 Voit CADIER, Les Etats de Béarn.

montrer fermés à une influence qui s’insinue partout: les limites de ce modeste comté opposent une barrière infranchissable à l'invasion du français. Et sans doute, les seigneurs de Béarn avaient, dès longtemps, montré moins d’intransigeance. On a rappelé ailleurs que Gaston Phébus ‘avait écrit un livre de vènerie en français, que Gaston IV fut un des auxiliaires les plus notoires de la politique royale au XV° siècle et que, par ses séjours à la cour, il s'était francisé, autant que tout autre feudataire du royaume *. La tradition se continua avec les princes successeurs et avec les d’Albret. Mais l’activité extérieure de ces personnages n'eut guère de répercussion sur leur domaine béarnais: l’autorité française ne put y réaliser aucun empiètement, la langue du Nord aucun progrès. Au contraire, les gains du français dans les aires circonvoisines contribuèrent peutêtre à raidir ce peuple dans sa tenacité autonomiste.

Un incident minuscule, mais significatif, montre à quel point il était intraitable. Le 1* mars 1533, les Etats sont réunis dans la salle du Château de Pau. Le roi Henri II d’Albret est à la cour de François 1“: l’évêque de Rodez est chargé de le suppléer à la présidence de ces assises. Il fait lire par un secrétaire les lettres patentes qui l’accréditent. Celles-ci sont en français. Protestation unanime; on prie l’évêque d’en autoriser la traduction en béarnais, avant de les insérer dans les registres : * « et feyte lad. publication et a cause que lasdites lettres eran scriptes en lengadje frances ste concludit que aqueres fosson redigides en bearnes et supplicat audit s. de Rodez permetossa que fosson

3 Le goût français se manifeste à cette époque en Béarn dans l’ar-

chitecture féodale. RiITTER, Le Château de Pau, p. 57. — Dès le XV siècle, une des devises des comtes de Foix est: « J’ai belle dame ». — Catalogue de la Bibliothèque de Pau, par SOULICE. Introduction.

3% Arch. Bass. Pyr., C. 681, fol. 92 recto,

conbertid en bearnes et inserides en lo present liure en bearnes et que volos interceder vers lod. senhor que quant. de hores en abant los tremetos lettres patentes et semblantz actes ny autes, que los tremetos en lenguadge deu pays... » Et à la fin de la séance, les Etats prennent des conclusions sur ce point qui leur tient tant à cœur ‘: « que aussi lod. senh. no have acostumat tremeter lettres ny expeditions en. lenguadge frances, en lo present pays e que volos interceder que dehores en abant lod. senh. lor expedis tots lettres en lenguadge deu pays, lo que et lo tot Ilod. sh. de Rodes lo accorda et prome de far ». La question se pose avec toute la netteté désirable, et elle est posée à propos, juste au moment où les Etats peuvent se sentir inquiets de voir leur souverain, par le fait de son mariage, vivre en coquetterie avec le roi de France; leur attitude est ferme, leur revendication catégorique. Il s’agit de ne laisser prescrire aucun de leurs privilèges ; l'emploi de la langue en est un; ils le rappellent. Quel contraste avec la soumission déférente que | nous avons constatée, à la même période, chez les autres méridionaux, à l’occasion de l’ordonnance de Villers-Cotterets. Nulle part, en ce siècle, on ne relève un patriotisme aussi chatouilleux et aussi clairvoyant: ici la question de langue prend l’ampleur d’une question politique.

Perspicacité dont on s’étonnera! Une conscience aussi nette de la solidarité, qui joint au problème national le problème linguistique, s'explique, chez les Béarnais, par leur participation effective au gouvernement. De plus, ils ont quelque droit d’être fiers de leur idiome. Celui-ci a eu, de

:/C;: 687, fol. 03 recto, >: ES a

temps immémorial, le privilège que conserva si longtemps,

en d’autres lieux, le latin ; il a prévalu dans la rédaction des « fors », dans la chancellerie comtale, dans les actes des Etats, dans les pièces concernant l'impôt, dans les serments, et pareillement chez les notaires; le latin n'intervient qu’à titre accessoire, et d’ailleurs n’a que faire dans un pays où le peuple est admis à la gestion ou au contrôle des affaires publiques. Etant l'instrument d’une politique, il a acquis dans la région pyrénéenne une force d'expansion extraordinaire et, hors des limites propres du -Béarn, il a été adopté dès le Moyen-Age, en Labourd, en Soule, en Bigorre, en Navarre: il représente une puissance de premier plan et, comme elle, il élargit sa place au soleil. Au XVI® siècle, le français lui ravira Son domaine extérieur, mais à l’intérieur de la seigneur'e, les Béarnais prennent garde que leur langue officielle maintienne sa prérogative. Et, pour répondre à leurs appréhensions, Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albret rappelleront que les lettres patentes, plaidoyers et autres actes de justice doivent être faits en béarnais *. Un particularisme en alerte, même en matière de langue, ainsi pourrait se définir à ce moment l'attitude du Béarn, en face de la menace que font peser sur eux les progrès et les visées de la monarchie française.

Malgré cet esprit de « self defence », le français va s’introduire : il a pour lui la complicité des évènements historiques. I1 y a d’abord les mariages de la maison régnante: Henri II d’Albret épouse la sœur du roi François [*, Marguerite d'Angoulême; Jeanne d’Albret, sa fille, qui recevra

5 Arch. Basses-Pyrénées, C. 684.

une éducation française, épouse un grand seigneur de souche française, de sang royal, Antoine de Bourbon ° Marguerite, princesse illustre par ses mérites, dont l’esprit et le goût sont la parure du royaume et de la cour française, quand elle séjournera en Albret ou en Béarn, n’y paraîtra qu’entourée d’écrivains, Clément Marot, de théologiens, Gérard Roussel, Calvin, toute une fleur de lettrés, de penseurs, d’agitateurs aussi, qui feront des châteaux de Pau et de Nérac comme une résidence annexe de Saint Germain ? Sous le règne suivant, s’accusera l'attrait que la royauté française exerce sur.les souverains béarnais : ils font à Paris de fréquents et longs séjours, délaissant l’héritage pyrénéen pour la vie fastueuse et raffinée du courtisan, s’immisçant dans les intrigues et les rivalités ourdies autour des Guise et de la reine mère. Devenue veuve, Jeanne d’Albret retourne au pays, abjure sa foi, abolit le catholicisme, instaure en Béarn le protestantisme comme religion d'Etat. Puis c’est le déchaînement des guerres religieuses, les bandes sanglantes de Terride (1569), et ce coin reculé participe aux mêmes horreurs sinistres que les autres provinces de France. À la faveur des discordes civiles, les ponts sont jetés entre la France et le Béarn. La culture française a pénétré, d’abord grâce à la maison régnante; des prédicants, des pasteurs, des polémistes s’établissent dans cette terre d’asile: ils viennent du Nord, de l'Est, de Suisse. Les compagnons béarnais d'Henri IV partent avec lui faire campagne dans le royaume. Emigration des protestants, randonnées des cadets béarnais, c’est un mouvement de va-et-vient, qui met - en perpétuel contact, deux peuples, deux langues. A la fin

Tous ces faits sont bien connus; il suffit de les évoquer.

e Marguerite ne méprisait pas pour cela les Béarnais, et même essaya d'apprendre leur langue.

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du siècle, le hasard des successions attribuera au roi de Na- varre le trône de France, triomphe mortel au particularisme béarnais. Henri IV, qui connaît ses sujets, évitera ou différera toute mesure définitive de réunion, sauvegardant, dans la forme et dans les formules, l’indépendance de son état héréditaire ; mais son fils et successeur aura moins de ménagements et le Béarn deviendra purement et simplement province française. Toutes les circonstances historiques, au cours du XVI° siècle, ont conspiré pour ruiner une individualité politique qui était l’œuvre des siècles. Sans doute, quelle qu'eût été la conduite des souverains, les Béarnais, si jaloux qu'ils fussent de préserver jusqu'aux marques extérieures de leur autonomie, n'auraient pu rester fermés aux nouveautés, ni insensibles aux évolutions qui se développaient autour d’eux: autour d’eux, c'était la Gascogne, et le Labourd, et la Bigorre qui se convertissaient au français: puis, de plus haut et de plus loin, parvenaient les échos de la Renaissance et de la Réforme. Mais avec des princes attirés dans le sillage de la royauté, avec Marguerite qui fut une des gloires de la Renaissance, avec Jeanne d’Albret qui fut celle de la Réforme, enfin, apothéose inattendue, avec Henri de Navarre régnant au Louvre, les destinées de ce petit état furent orientées et précipitées vers une absorption contraire à ses aspirations déclarées. Et ce dénouement a été préparé et consommé non par l’intrusion de la monarchie française en Béarn, mais par celle des Béarnais dans les affaires de France.

Ainsi s'explique aisément que, malgré la-prépotence officielle du béarnais, la langue française cessa de bonne heure d’être ignorée. Pénétration d’abord pacifique: les princes l’emploient très anciennement dans leurs rapports avec les gens du royaume, dans le privé, dans leur correspondance

de famille’. Cet usage, qui date des comtes de Foix, se consolide avec les d’Albret, surtout avec Henri IT: ils sont méridionaux par leurs terres ; d’esprit, ils sont tous français. L’inventaire de la Bibliothèque du château de Pau, en 1519, celui de 1533, montrent qu'avant l'épanouissement de la Renaissance, la culture française occupe chez eux ‘une place considérable

Les Etats de Béarn emploient aussi le français par nécessité diplomatique. Déjà une lettre écrite par eux à Louis XI, bien que rédigée en béarnais ! (23 août 1472) montre que le règlement des affaires étrangères exige l’assistance de secrétaires sachant peu ou prou le français. En 1517-1518, la correspondance échangée entre eux et leurs ambassadeurs en mission auprès de François 1° est en français entièrement, ainsi que les mémoires et instructions y annexés Même une lettre adressée à Henri II d’Albret est en français (février 1517). Les Etats savent donc, à l’occasion, composer avec la tradition et ceci souligne la portée de leur réclamation en 1533 :s’'ils ont tenu à adresser un sévère avertissement, c’est que l’innovation du roi peut ee un danger pour les privilèges du pays.

9 Cf. Zno. som. arch. B. Pyrénées. Série E.-T. IV. Titres de familles. — CHAMPOLLION-FIGEAC. Docum. inéd. (T. IV). Lettres de diverses princesses d’Albret et de Navarre, 'p. 370.

10 Cf. Romania, 1885, p. 222 à 230; SOULICE, Catalogue de la Bibliothèque de la ‘ville de Pau. Introduction. —— On trouve en 1519 une Bible en français, Froissard, Eracle, Aimery ‘de Narbonne, le Code en français, Giron le Courtois, le Roy Artus, la Mer des Istories, le livre du Berger, — en 1533, Lancelot du Lac, Josephus en français, Tite Live en français, les lois de l'empereur Justinien en français, Meliadus, Saint Anselme en français.

11 CADiER, Les Etats de Béarn, p. 419. Voici un extrait: « Très haut, tres puissant, et nostre tres redoutable Seignour, tres humblement *rous merciam de co que vous a plagut nous far tante gracia et hounour de nous escriver si doucement et benignement...

? Ibid. appendice, d’après Arch. B. Pyrénées, E. 331. Ce sont des ue adressées à (Gaston d’Andoïins, ïl y a même une lettre de celui-ci aux Etats, (22 mars 1517), en français,

À Dès lors, les serviteurs immédiats du souverain, au château, savent le français; les inventaires déjà cités ainsi que les comptes de la cour sont pour la plupart en français ” Nul doute aussi que les Béarnais,appelés pour leurs ie leurs études, ou la carrière des armes, à voyager en France, n'aient appris la langue. Dans l'inventaire de meubles de

Jean de Forcade, chirurgien à Sainte-Marie (Oloron), on

- relève des livres français: la complainte de Flamette, le

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