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livre du roi Modus, à côté de livres latins, espagnols et aussi

béarnais ‘". Mais, quelle que soit la force de l’exemple que

donne le souverain, la masse continue à « béarniser » et tout se borne à des infiltrations.

La propagation, puis l’établissement de la Réforme va accélérer et amplifier l’expansion du français, non seulement par l’afflux des étrangers, des.artistes, des imprimeurs, des . missionnaires protestants, où des bandes commandées par

‘les chefs catholiques, mais par la conversion des indigènes,

et,après 1590, par le contre-coup de l’avènement de Henri IV au trône de France.

On voit d’abord le souverain employer quelquefois le français dans les actes de son gouvernement béarnais. A une requête des Etats de Navarre # (1371), Jeanne d’Albret répond article par article en français; un édit de la même sur la monnaie de Pau " (1555-66) est en français. Les divers services du château et de la cour, ceux de la trésorerie et

13 Toutefois un inventaire des chartes du Château de Pau, fait par Pierre de Biaxs, abbé de Luc, chancelier de Foix et Béarn, 1533 est en béarnais. — Catal. gén. des manuscrits. T. IX Bibliothèque du Palais de Pau: n° 3.

U Jnu. som. arch. des Basses-Pyrénées. Série E. T. V. Notaires d'Oloron.

.15 D'UBARAT, Documents et bibliographie sur la Réforme en Béarn et en pays basque.

16 BLANCHET, Documents pour servir à l'histoire monétaire de la Navarre et du Béarn. — (Bull. de la soc. du Borda, 1886).

de la comptabilité se francisent peu à peu. Les services de la Monnaie ”, qui tiennent ordinairement leurs écritures en béarnais, préfèrent le français pour leur inventaire de 1556, et dans leurs registres de 1564-1566, cependant que la Monnaie de Morlaas s’en tient encore à l’idiome local *. Désormais le français alterne avec le béarnaïs, et devient général autour de 1580. Mais en 1608, en 1613 encore, les registres de délivrance sont en béarnais ”. Il n’y a pas de règle fixe, mais le français s’est fait sa place. On entrevoit aussi que les personnages notoires, d’Espalungue, Bernard d’Arros (documents de 1567), Jean de Lons, gouverneur de la ville et du château de Pau (1570), ont l’habitude de s’exprimer en français *.

Il est plus malaisé de préciser à quel degré le français s’insinue dans la population. Les registres de notaires dans les villes conservent des actes en cette langue assez fréquents : on ne sait pas toujours s’ils intéressent des étrangers ou des indigènes, en tout cas, on reconnaît que les notaires ne l’ignorent point *. Un inventaire d’Arnaud de Foix”, abbé de Lucq (1572), porte des livres français : «un Tite Live, la Mer des Chroniques, le Miroir historial de France, les Annales de Cornelius Tacitus en français ». Dans l'inventaire de Jeanne de Lacaze * à Nay (1573), on

17 Registre B. 2142.

18 Ibid. B. 025-027.

19 Série B. 3515 (1613). Registre des délivrances faites de l’obradjo fabricquat en la monède de Pau en l’aneye 1613. BLANCHET, 09. cut.

20 SOULICE. Votes sur le Protestantisme en Béarn. — TDUBARAT, Doc. et Bibliogr. sur la Réforme, etc. (T. 2). — P. RAYMOND, Votes pour servir à l’histoire des artistes en Béarn. Il y a là divers documents publiés.

21 DUBARAT, op. cit., T. 2, signale quelques actes en français, d’après E. 1006 des archives des Basses-Pyrénées.

22 Jnv. som. arch. dép. B.-Pyrénées. T. V. — Notaires de Pau, 3 Jbid., T, V. — Not, de Nay.

trouve un dictionnaire pour les enfants, « latin et françois » qui laisse à penser que la jeunesse du pays n’est pas incapable d’utiliser des ouvrages en cette langue. Les archives des communes fournissent peu d’indications, Seuls les registres de baptêmes protestants sont en français, à Pau en 1571, à Orthez en 1573, à Salies, ainsi que des registres de consistoires *‘, à Belloc (1580), à Lagor (1588).

Enfin, on cite souvent une œuvre littéraire, Odes du Gave, par Bernard du Poey, imprimée à Toulouse en 15351, comme une des preuves de la pénétration française.

A s’en tenir à ces menus renseignements, on conclurait que l’emploi du français est circonscrit, et qu'il n’a guère de prise sur l’ensemble du public. Ce sont les documents béarnais qui prouvent nettement le contraire : ceux qui tiennent la plume, savent le français, et le parlent ou l’entendent parler, s’ils ne l’écrivent pas. Contrairement à ce qui. se passe ailleurs, la langue du roi s’est introduite dans l'usage oral, avant d’être admise comme langue écrite. Comment s’expliquerait sans cela que le béarnais, langue officielle, prenne déjà au milieu du XVI siècle cet aspect lamentable de patois dégénéré ?

Cette décadence s’accuse partout. Voici comment on écrit aux Etats, dans une requête contre le clergé *, on cherche à « los incitar et attirar a bertut »; on se plaint que « la plus part deus dit réctors » soient trop « soucioos de intertenir et augmentar los dretz en la perception deus frutz »; on se plaint des « vicaris indoctes et ignorans a no saber legir ny escriver », qui se font du tort auprès des fidèles « en los donan tout mauves exemples »; on propose de « far inhibi-

24 Bull. soc. Sciences, lettres, arts de Pau (1892-93). — BATCAVE, Les archives d'Orthez.

25 Publié par DUBARAT, 0. cit, T. 2, p. 172 d’après C. 684, fol, 109. — 1560, |

ET

tions et deffenses ausdits rectors et autres capperas de lors ” ditz diocezes d’entertenir palhardes, ribaudes ni concubines, en lors maysons et domiciliis.. de hantar les tebernes ne autres gentz, locs de debauche indignes de lor profession et ordy sacerdotal».— Voici le style des communes : (Orthez) « Et los susdits jurats en l’an mil cinq cent septante et un, affectant la continuation deudit college en la dite ville, se soun retirats a sa dite majestat.. Joinct que la dite ville es situade en tal loc que lo passadge y est plus fréquent et continual plus que en ville du dit pays... etc... * ». — Lagor * 1563: « La Regine dame sovirane de Bearn, apres -haver bien particularament entendut per la remonstrance de nostre procuraire général, las insolences et grandes dissolutions qui se fen ordinarment en plusors endretz, villes et locxs dequest nostre dit pays, nomadament et per expres en aqueste sazon de quaresme prenent vulgarment aperade, per obbiar aus inconbenientz et escandales qui s’en povien enseguir, nos habem prohibit et prohibem totes assemblades et congregations illicites... ». — Voici du style de notaire (1565): « Prumarament ** lod. de Hereter que se es valhat per marit et espos a lad. de Castanhede et lad. de Castagneda se es valhade per molher et espose aud. de Hereter segond la sancte ordenance de Diu. Feyt à Pau... lo vingtal jorn deu mees de feurer anneye mil sincq centz sixante cincq, presentz et testimonis monseur meste Johan et Hereter advocat... etc. ». Autre spécimen (1560), c’est le début d’un testament fait par un protestant à Oloron * : « Pre-

26 Bull. soc. Pau, 1884-85. — PLANTÉ, Documents pour l'histoire de l'Université protestante d’Orthez.

27 DUBARAT, op. cit, d'après E. 2261.

25 Jbid., d'après E. 1989. Mariage de Jacques de Hereter et de Anne de Castagnede (20 février 1565).

2 Jbid,

mierament recomandy mon amme a Diu, mon pay, luy supplicant aquere voler receber en sa glorie quand luy plasera la separar de mon corps... et pendant que jo demorarey en vite, ly pacia la illuminar... per son Sainct Esperit, a son sainct service... * ». Et voici la manière des fermiers de l’évêché, en cette même ville (1569) ‘1 « Co nonobstant lor non an podut en augune sorte joyr ny en crubar auguns fructz, reservat de la desme de Momor, dont an cruvat viron cincq rasers de oerdy et sept o oeyt anhetz, et so d’autant que de vostre mandament o bien de Monseigner lo compte de Monguomerin..….. ». Que ces fragments soient choisis en vue de notre demonstration, nous ne le nions pas: mais en examinant un recueil comme celui de M. Dubarat, on

s’assurera que tous les textes se laissent ainsi pénétrer et

submerger par le lexique français *. On a souvent l’impression que le rédacteur pense en français et traduit gauchement en béarnais. Il faut bien que la langue du nord”soit devenue de pratique courante pour que l’idiome local ait été ainsi contaminé. ne

Cette contamination du dialecte maternel est donc à considérer, mais il est délicat de mesurer ce qu’elle signifie. Un fait pourtant est indubitable ; malgré le caractère prohibitif des mœurs et des institutions béarnaises, le français a franchi les bornes du pays. Et l’on devine qu'il s’est glissé un peu partout, et que sa diffusion a été irrésistible pour tous ceux — et leur qualité, non plus que leur nombre, est im-

30 D'UBARAT, ‘014.

81 7hid., d’après B. 2190 arch. des B.-Pyrénées. Requête des fermiers de l’évêché d’Oloron. -

#2Voici pour terminer, un testament, celui de Jean de Louvie (1544) qui m'est communiqué par M. Prat, instituteur à Jurancon farch. B.-Pyr. E. 1992, fol. 27): « Recomandy mon ame à Diu lou pay qu? l’a creada, a son benedit fils, qui per son sang et passion, l’a red=mida et au Saint-Esprit qui la ha illuminada, a la gloriose Verges Maria nostre advoucada plene de misericorde, etc... ».

possible à déterminer — que leurs aspirations, leurs goûts, leurs besoins matériels, moraux, intellectuels ne bornaient pas aux perspectives étroites de leur petite patrie, tous ceux qui, sans renier le passé national, avaient un sens plus ou moins obscur de l’avenir, tous ceux qui, mis en contact avec un foyaume voisin, de civilisation expansive, n’ont pu échapper à son rayonnement : les dignitaires, les nobles, les officiers, les mandataires du pays, puis leurs employés, serviteurs ou subalternes, et de là, le mouvement a gagné les classes moyennes des villes et des bourgades, les auxiliaires de la justice, les lettrés. Enfin et surtout, la diffusion est ici étayée par l’œuvre de la Réforme.

il faut s’y arrêter un moment : déjà Gérard Roussel, protégé de Marguerite, avait été nommé évêque d’Oloron, et disait la messe dans sa cathédrale, suivant le rituel romain, mais en français *. Plus tard, des émissaires, venus de Genève, s’établissent dans le pays ‘*, et des Béarnais vont en Suisse compléter leurs études théologiques, pour retourner ensuite, imbus de la doctrine, évangéliser leurs compatriotes. Des régents appartenant au culte réformé, et, sans doute, plus ou moins francisés, sont envoyés par le pays, le tout à l’instigation de Jeanne d’Albret, et malgré les récriminations des Etats *. Une académie protestante fut instituée par la reine en 1568, et fonctionna d’abord à Lescar, puis à Orthez *. Bien que les programmes n’y fassent pas une place expresse à l’enseignement du français, ce fut cer-

33 DE RUBLE, Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albret, t. T, p. 214 to eDe après MIRASSOU, Troubles du Béarn, p. 121.

54 Martel, Carrière, Vigneau, (raillard, etc... Cf. ce Pace ments sur la Réforme cn Béarn, et DUBARAT, 0. cit. T. 2. Introd. pages VII et sq.

35 D'UBARAT, 0p. cit.

36. PLANTÉ, Documents pour l'histoire dé LUnroetsite de Béarn, (Bull. GO Ge Rae — 1884-55), Ë :

tainement un séminaire de propagande française. Une procédure faite à Orthez et à Lescar en 1569, relate des dépositions des professeurs en français ”’. Les lois du Collège, lues au Temple de Lescar, en 1575, sont commentées publiquement en français *. Le réglement des études est inspiré des usages universellement admis dans les Collèges du Royaume: c’est le latin qui est la langue de rigueur en toutes circonstances *”. Mais on lit pour la classe de 7°: « in fine lectionis cujusque, gallica lingua orationem dominicam et symbolum apostolorum cum gratiarum actionibus recitabunt ». En 6°: « Catonis disticha vel dicta sapientium et doctorum hominum cum gallica interbretatione eis proponantur ». Il est vrai qu’on trouve une allusion au Béarnais à la fin du règlement pour la cinquième : « Hi tres ordines de fide rogati, lingua vernacula respondebunt * ». C’est bien un établissement à la française qui est fondé sans qu’il soit tenu compte des contingences locales : il ne diffère en rien des académies protestantes de Nimes, ou de Montauban. Avec l’évangélisation et l’éducation protestante, l’imprimerie, — et notamment les opuscules importants de polémique religieuse imprimés par Rabier, à Orthez, — contribua à répandre la connaissance de la langue française.

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