CONCLUSION
De cette double enquête, deux idées semblent se dégager.
- Tout d’abord, la conclusion du dernier chapitre peutêtre reprise comme conclusion générale: plus on s'éloigne du Moyen-Age, plus se précisent et s’enrichissent les sentiments particularistes. Ainsi s’explique que les deux provinces, acquises par la royauté au XVIT* siècle, aient réagi contre l'introduction du français, chacune à sa manière, alors qu’au XVI: siècle, les provinces voisines avaient acquiescé avec une docilité pareille. Si l’on a commis souvent un anachronisme, en attribuant, dès le Moyen-Age, aux peuples du Midi un attachement à leur parler, qui soi-disant les aurait indisposés contre l'emploi de la langue royale, én revanche, au XVII siècle, cet attachement apparaît et ce serait un tort de le méconnaître. En ce sens l’histoire du Béarn est typique, non seulement par l'opiniâtreté d’indé- . pendance qui s’y révèle, de 1620 à 1780, mais surtout par une intuition très exacte de cette vérité, que la question de langue est une question politique. Une tendance du même ordre, quoique moins nettement affirmée se présente en Roussillon et oblige la monarchie à préciser sur ce point sa méthode d'administration. Elle s’y montre à la fois clairvoyante, quand on lit les instructions de Louvois, de l’Intendant Carlier, du Conseil Souverain, pour provoquer la
création d’ «éèoles françaises», ét impuissante, puisque cette
ardeur s'éteindra, tel un feu de paille, et que, faute d’argent,
et une fois maté |” esprit de rebellion, elle désarme ou plutôt.
se désintéresse. Ainsi au XVII° siècle l'établissement de la langue officielle dans les pays nouvellement incorporés ou réunis, 1 n’est plus une affaire simple, comme elle fut, par exemple, au siècle précédent, pour la Provence: et ee est vrai au Nord du royaume comme au Midi”.
Et par là nous rejoignons les conclusions de notre précédent ouvrage *. Nous ÿ avons montré que la persistance du bilinguisme, consécutif à l'ordonnance de Villers-Cotterets, atteste que l'unité monarchique n'est rien moins que foncière et organique. Le Béarn et le Roussillon mettent en relief, comme dans une image grossie, tout ce qui reste de particularisme sous-jacent, ce qu’il y a de précaire dans cette unification centralisatrice. Dans ces deux pays, le pouvoir souverain a tout juste obtenu que le français soit employé comme instrument officiel ; mais il n’est pas parvenu à l’imposer comme langue universellement écrite. En plein XVITT: siècle, les municipalités en Béarn, les curés en Rous-
sillon, préfèrent se servir de l’idiome local, les premiers par
‘une volonté bien assise, les autres par incapacité de faire autrement. La part du français est donc ici très réduite, et c’est une surprise, quand on n’est pas averti, de trouver juëqu’aux abords de 1789, dans les archives communales et
ecclésiastiques, des documents encore rédigés en langue du. pays. Seule la Révolution établira ici ce qui depuis deux
siècles et demi, est la règle partout ailleurs, l’uniformité de
langue écrite: dans ces provinces, et sur le fait particulier
1 Cf. F. BRUNOT, ist, de la langue. T, V. Chapitre XI, XIII et XIV. PE
2 A, BRUN, Recherches historiques. Conclusion.
de langue, cetse grande crise marque un terme et un commencement.
Accessoirement, cette double étude est fort instructive. On voit s’élaborer à propos du Roussillon, un programme d'action qui sera repris ou retrouvé par les Conventionnels. Le projet que ELouvois veut appliquer aux Catalans, — assimilation par la langue, la langue par l’école, — rappelle ceux du Comité d’Instruction publique. On voit poindre, en Béarn, un aspect du patriotisme, que la Révolution traduira en formule de raison: ces Béarnais qui considèrent leur langue comme une parcelle, et non la moins précieuse, de leur patrimoine, ne sont-ils pas sans le savoir, les précurseurs de ceux qui proclameront,après 1780,que la langue est l’expression et l'indice de la nationalité? Et l’on ne prétend pas qu’ainsi ont été préparées pour l’avenir des vérités nouvelles; mais on reconnaitra que ces deux cas particuliers ne sauraient être indifférents à l’histoire générale.