‹ L'intrusChapitre 3 sur 4 · PH. ARBORIO · texte numérisé non relu

PH. ARBORIO

Jour de la Toussaiut 85.

Juliane connaissait donc le romancier? Dans quelles dispositions d'esprit se trouvait Juliane à son égard? Et j'évoquai la figure fine et séduisante de l'écrivain, telle que je l'avais vue quelquefois en public. Certes, il avait bien ce qu'il fallait pour plaire à Juliane. Selon les bruits qui avaient couru, il plaisait aux femmes. Ses romans, pleins d'une psychologie compliquée, parfois très subtile, souvent fausse, troublaient les âmes sentimentales, allumaient les imaginations inquiètes, en.seignaient avec une suprême élégance le dédain de la vie commune. Une Agonie, (a Vraie Catholique, Angelica Doni, George Aliora, le Secret, suggéraient une vision intense de la vie, comme si la vie eût été un vaste embrasement d'innombrables figures ardentes. Chacun de ses

personnage> combattait pour sa chimère, dans un duel désespéré contre le réel.

Cet extraordinaire artiste qui, dans ses livres, apparaissait pour ainsi dire comme une quintessence volatilisée d'esprit pur, n'avait-il pas exercé sa fascination sur moi-môme ? N'avais-je pas dit de son George Aliora que c'était un livre c fraternel ^ ? N'avais-je pas retrouve en certaines de ses créations littéraires des ressemblances étranges avec mon être intérieur? a Et si, précisément, l'étrange affinité qu'il y a entre nous lui facilitait l'œuvre de séduction, déjà entreprise peut-être? Si Juliane s'abandonnait à lui, justement parce qu'elle aurait reconnu en lui quelqu'une de ces attractions par lesquelles, autrefois, je me fis adorer d'elle? » pensai-je avec un nouvel effroi.

Elle rentra dans la chambre. En me voyant ce livre entre les mains, elle me dit avec un sourire embarrassé et en rougissant un peu :

— Que regardes-tu ?

— Tu connais Philippe Arborio ? lui demandai-je immédiatement, mais sans aucune altération dans la voix, sur le ton le plus calme et le plus naturel que je

sus prendre. r^ i»

— Oui, répliqua-t-elle avec franchise. On me la présenté chez les Monterisi. Il est même venu ici quelquefois; mais tu n-as pas eu l'occasion de le rencontrer.

Une question me monta aux lèvres : c Et pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de lui?» Mais je la retms. Comment aurait-elle pu m'en carier, puisque, par mon attitude, j'avais interrompu depuis longtemps entre nous tout échange amical de nouvelles et de conUdences?

t INTRUS

— Il est de beaucoup plus simple que ses ouvrages, continua-t-elle d'un air dégagé, en mettant ses ganta avec lenteur. As-tu lu le Secreti

— Oui, je l'ai lu.

-— Et il t'a plu ?

Sans réflexion, par un instinctif besoin d'affirmer ma supériorité aux yeux de .tjliane, je répondis :

— Non, cela est médiocre.

'Enfin elle dit :

— Je m'en vais.

Et elle fit un mouvement pour sortir. Je la suivis jus» qu'à l'antichambre, marchant dans le sillon du parfum qu'elle laissait derrière elle, très subtil, à peine perceptible. Devant le domestique, elle me dit seulement :

— AU revoir.

Et, d'un pas alerte, elle franchit le seuil.

Je remontai dans mon appartement, j'ouvris la fenêtre, j'avançai la tète pour la suivre des yeux dans la rue.

Elle allait de son pas alerte, sur le trottoir exposé au soleil, droite, sans jamais tourner la tête de côté ni d'autre. L'été de la Saint-Martin répandait sur le cristal du ciel une délicate dorure ; une tiédeur calme adoucissait l'air et évoquait le parfum des violettes absentes. Une immense tristesse s'appesantit sur moi, m'abattii sur l'appui de la fenêtre; peu à peu, elle devint intolérable.

Rarement dans ma vie j'avais souffert autant que de ce doute, qui faisait crouler d'un coup ma foi en Juliane, une foi qui durait depuis tant d'années. Rarement la fuite d'une illusion avait arraché à mon âme de pareils cris d'angoisse. Mais quoi ! était-il vrai que l'illusion eût fui et que le mal fût sans remède ? Je ne pouvais paa,

je ne voulais pas me le persuader. Cette grande illusion avait été la compagne de toute ma vie d'erreurs ; elle répondait, non pas seulement aux exigences de mon égoïsme, mais aussi à mon rêve esthétique de grandeur morale, c Puisque la grandeur morale résulte de la violence des douleurs dont on triomphe, il fallait, peut qu'elle eût occasion d'être héroïque, qu'elle souffril tout ce que je lui ai fait souffrir. > Cet axiome, qui avait souvent réussi à calmer mes remords, s'était profondément enraciné dans mon esprit et y avait fait surgir de la meilleure partie de moi-même un fantôme idéal auquel j'avais voué une sórte de culte platonique. Débauché, coupable, las, je me plaisais à reconnaître dans le rayon de ma propre existence une âme sévère, droite et forte, une âme incorruptible, et je me plaisais à être l'objet de son amour, d'un amour éternel. Tout mon vice, toute ma misère, toute ma faiblesse trouvaient un appui dans cette illusion. Je croyais que, pour moi, il y avait une réalisation possible du rêve de tous les hommes intellectuels : être constamment infidèle à une femme constamment fidèle.

« Que cherches-tu ? Toutes les ivresses de la vie ? Eh bien! va, cours, enivre-toi. Dans ta maison, pareille à une image voilée dans un sanctuaire, une créature muette se souvient et attend. La lampe oii \u ne verses plus une seule goutte d'huile brûle sans jamais s'é* teindre. > N'est-ce point là le rêve de tous les hommes intellectuels?

Et encore : « N'importe à quelle heure, n'importe après quelle aventure, tu la retrouveras au retour. Elle attendait ton retour avec confiance, mais elle ne te racontera pas son attente. Tu reposeras ta tête sur ses genoux,

et elle caressera tes tempes de l'extrémité de ses doigts, pour magnétiser ta douleur. »

J'avais bien ^e pressentiment qu'un jour je reviendrais ainsi ; je finirais par revenir, après une de ces catastrophes intimes qui métamorphosent un homme. Tous mes désespoirs s'adoucissaient par la secrète conviction que ce refuge ne pouvait me manquer, et, dans la profondeur de mon abjection, un peu de lumière me venait de cette femme qui, par amour de moi et par mon œuvre, s'était élevée au faite de la grandeur et avait parfaitement réalisé la forme de mon idéal.

Un doute suffisait-il pour détruire tout cela en un moment ?

Je repassai d'un bout à l'autre la scène qui avait eu lieu entre JuUane et moi, depuis l'instant ou j'étais entré dans la chambre jusqu'à l'instant où elle en était sortie. Et j'eus beau attribuer une grande partie de mon trouble intérieur à un état nerveux spécial et passager; je ne parvins pas à dissiper l'étrange impression traduite exactement par ces mots : « Elle me paraissait être une autre femme. > Certainement, il y avait en elle quelque chose de nouveau. Mais quoi? La dédicace de Philippe Arborio n'avait-elle pas plutôt un sens rassurant ? N'affirmait-t-elle pas précisément que la Turris Eburnea était imprenable ? Cette qualification glorieuse avait été suggérée à l'auteur, soit tout simplement par la réputation de pureté qui entourait le nom de Juliane Hermil, soit encore par l'insuccès d'un assaut tenté et peut-être par l'abandon d'un siège entrepris. Par conséquent, La Tour d'ivoire devait être encore «ans tache.

En raisonnant ainsi pour calmer les morsures de

L INTRUS j;5

soupçon, je ne laissais pas d'éprouver au fond de moimême une anxiété confuse, comme si j'avais craint l'apparition soudaine de quelque objection ironique. € Ta sais - Juliane a la peau d'une extraordinaire blancheur. Elle est pâle comme sa chemise, littéralement. La qualification pieuse pourrait bien cacher un sens profane... > Mais le mot indigne 1 « Oh! Oh ! que de subtilités ! »

Un accès d'impatience et de colère coupa court à ce débat humiliant et vain. Je me retirai de la fenêtre haussai les épaules, fis deux ou trois tours dans la chambre, ouvris un livre machinalement, le repoussai. Mais mon angoisse ne diminuait pas. c En somme pensai-je, en m'arrêtant comme pour affronter un adversaire invisible, à quoi tout cela me conduit-il ? Ou bien elle est déjà tombée, et la perte est irréparable ; ou bien elle est en danger, et, dans mon état actuel, je ne puis intervenir pour la sauver ; ou bien elle est pure et assez forte pour se garder pure, et alors il n'y a rien de changé. De toute façon, je n'ai point, moi, à agir. Ce qui existe existe nécessairement ; ce qui arrivera arrivera nécessairement. Cette crise de souffrance passera. Il faut attendre. Comme ils étaient beaux, tout à l'heure les chrysanthèmes blancs sur la table de Juliane ! J'irai en acheter de semblables, un monceau. Mon rendezvous avec Thérèse est aujourd'hui à deux heures. J'ai encore presque trois heures devant moi. Ne m'a-t-elle pas dit, la dernière fois, qu'elle voulait trouver le feu flambant î Ce sera le premier feu d'hiver, par une journée si tiède. Elle est, ce me semble, dans une semaine de bonté. Pourvu que cela dure ! Mais, à la première occasion, je provoquerai Eugène Egano. >

Ma pensée suivit un nouveau cours, avec des arrêts soudains, avec des déviations imprévues. Au milieu même des images de la volupté prochaine passa comme un éclair une autre image impure, celle que je redoutais, celle que je voulais fuir. Certaines pages audacieuses et ardentes de la Vraie Catholique me revinrent à la mémoire. L'une de ces passions faisait surgir l'autre, et, tout en souffrant des douleurs distinctes, je confondais les deux femmes dans la même souillure, Philippe Arborio et Eugène Egano dans la même haine.

La crise passa, me laissant dans l'âme une sorte de vague mépris mêlé de rancune contre la sœur. Je m'éloignai d'elle davantage encore, je me fis de plus en plus dur, de plus en plus négligent, de plus en plus fermé. Ma triste passion pour Thérèse Raffo devint plus exclusive, occupa toutes mes facultés, ne me laissa pas de répit. J'étais vraiment un possédé, un homme envahi d'une folie diabolique, rongé par une maladie inconnue et effroyable. Mon esprit n'a gardé de cet hiver que des souvenirs confus, incohérents, coupés d'étranges obscurités, rares.

Cet hiver-là , je ne rencontrai jamais chez mo Philippe Arborio ; quelquefois seulement je le vis dans des lieux publics. Mais, un soir, je me trouvai avec lui dans une salle d'armes ; et nous y fîmes connaissance, nous fûmes présentés l'un à l'autre par le maître, nous échangeâmes quelques paroles. La lumière du gaz, le résonnement du plancher, le cliquetis el l'éclair des épées, les poses maladroites ou élégantes des escrimeurs, la détente rapide de toutes' ces jambes arquées, l'exhalaison chaude et acre de tous ces corps, les cris gutturaux, les rudes interjections, les éclats de

rire, telles sont les données que me fournit ma mémoire pour reconstruire avec une netteté singulière la scène qui se déroulait autour de nous, pendant que nous étions l'un en face de l'autre et que le maître prononçait nos noms. Je revois le geste par lequel Philippe Arborio, levant son masque, découvrit un visage allumé, tout baigné de sueur. Le masque d'une main et le fleuret de l'autre, il ^'inclina. Il était haletant de fatigue et un peu convulsionné, comme un homme qui n'a pas l'habitude de l'exercice musculaire. Instinctivement, je pensai qu'il ne devait pas être redoutable sur le terrain. J'affectai aussi une certaine hauteur ; je fis exprès de ne pas lui dire un mot qui eût trait à sa célébrité ou à mon admiration ; je pris l'attitude que j'aurais prise vis-à-vis d'un inconnu quelconque.

— Ainsi, me demanda le maitre d'armes en souriant, c'est pour demain ?

— Oui, à dix heures.

— Vous vous battez ? dit Arborio avec une curiosité évidente.

— Oui.

Il hésita un peu, puis ajouta :

— Avec qui, s'il y a pas d'indiscrétion?

— Avec Eugène Egano.

Je m'aperçus bien qu'il aurait désiré apprendre quelque chose de plus, mais qu'il était retenu par la froideur de mon maintien et par mon inattention apparente.

— Maître, dis je, un assaut de cinq minutes.

Et je tournai le dos pour aller au vestiaire. Sur la porte, je m'arrêtai en jetant un regard derrière moi et je vis qu' Arborio avait recommencé à escrimer. Un coup

58 l'IìNTrus

d'œil me suffît pour comprendre qu'à ce jeu-là il était des plus médiocres.

Lorsque, sous les yeux de toutes les personnes présentes, j'engageai l'assaut avec le maître, une singulière excitation nerveuse s'empara de moi et redoubla mon énergie. Je sentais sur moi le regard fixe d'Arborio.

Plus tard, je le revis encore au vestiaire. La salle, trop basse, était déjà pleine de fumée et d'une odeur d'homme aigre et écœurante. Tous ceux qui s'y trouvaient, nus dans leurs larges peignoirs blancs, se frottaient la poitrine, les bras, les épaules, avec lenteur, en furiant, en plaisantant à haute voix, en donnant carrière à leur bestialité par de sales conversations ^Le bouillonnement de la douche alternait avec de gros rires. Deux ou trois fois, avec un indéfinissable mouvement de répulsion, avec un sursaut pareil à celui que m'aurait causé un violent heurt physique, j'entrevis le corps fluet d'Arborio, que mes yeux cherchaient involontairement. Et, de nouveau, l'image odieuse se forma.

Depuis lors, je n'eus pas d'autre occasion de l'approcher ni même de le rencontrer. Je cessai de m'occuper de lui, et, par la suite, je ne remarquai aucune apparence suspecte dans la conduite de Juliane. Au delà du cercle toujours plus étroit où je m'agitais, il n'y avait plus pour moi rien de clair, rien ne sensible, rien d'intelligible. Toutes les impressions extérieures passaient sur moi comme des gouttes d'eau sur un fer rouge, en rebondissant ou en s'évaporant.

Les événements se précipitèrent. Vers la fin de février, après une dernière preuve d'infamie, il y eut,

entre Thérèse Raffo et moi, une rupture définitive. Je partis pour Venise, seul.

J'y demeurai un mois environ, dans un état de malaise incompréhensible, dans une sorte de stupeur que rendaient plus lourde les brouillards et le silence de la lagune. Il ne me restait que le sentiment intime de mon propre isolement parmi les fantômes inertes de toutes choses. Pendant de longues heures, je n'avais pas d'autre sensation que celle du poids continu et écrasant de la vie et celle du petit battement d'une artère dans la tète. Pendant de longues heures, je subissais cette fascination étrange qu'exerce sur l'âme comme sur les sens le frôlement ininterrompu et monotone de quelque chose d'indistinct. Il bruinait ; sur l'eau, les brouillards prenaient parfois des formes lugubres, cheminant comme des spectres, d'un pas lent et solennel. Souvent, dans une gondole comme dans un cercueil, je trouvais une sorte de mort imaginaire. Quand le rameur me demandait où il devait me conduire, je répondais presque toujours par un geste vague, et je comprenais intérieurement la sincérité désespérée de cette parole : N'importe ow, hors du monde.

Je revins à Rome dans les derniers jours de mars. J'avais un sentiment nouveau de la réalité, comme après une longue éclipse de conscience. Quelquefois, à Timproviste, une timidité, un trouble, une peur sans raison m'envahissaient, et je me sentais faible comme un enfant. Je regardais sans cesse autour de moi avec une attention maccoutumée, pour ressaisir le véritable sens des choses, pour en retrouver les justes rapports, pour me rendre compte de ce qui était changé, de ce qui avait disparu. Et, à mesure que je rentrais tout douce-

ment dans l'existence commune, l'équilibre se rétablissait en mon esprit, l'espérance se réveillait, je recommençais à me préoccuper de l'avenir.

Je trouvai les forces deJulianetrès abattues, sa santé très altérée; elle était plus triste que jamais. Nous parlâmes peu et sans nous regarder au fond des yeux, sans ouvrir nos cœurs. Nous recherchions l'un et l'autre la compagnie de nos deux fillettes, et, avec leur ignorance heureuse, Marie et Nathalie remplissaient nos longs silences de leur frais babillage.

Un jour, Marie demanda :

— Maman, cette année, irons-nous pour PâqueeJ à la Badiola ?

Je répondis au Ueu de la mère, sans hésiter :

— Oui, nous irons.

Alors Marie se mit à sauter par la chambre en signe de joie, traînant sa sœur avec elle. Je regardai Juliane.

— Te plaît-il que nous y allions ? demandai-je craintivement, presque humblement.

Elle consentit de la tête.

— Je vois que tu n'es pas bien, ajoutai-je; et je ne suis pas bien non plus. Peut-être la campagne... le printemps...

Elle était allongée sur un fauteuil dont les bras soutenaient ses blanches mains, et cette attitude me rappela une autre attitude : celle de la convalescente le malin de son premier lever, après que je l'eus avertie.

Le départ fut résolu. Nous fîmes nos préparatifs. Un espoir brillait dans la profondeur de mon âme, mais je n'osais paQ le regarder en face.

Mon premier souvenir, le voici.

Par là j'entendais, en commençant ce récit : « Voici, parmi mes souvenirs, le premier qui se rapporte à l'effroyable chose. »

Donc, c'était en avril. Depuis quelques jours, nous étions à la Badiola.

— Oh ! mes enfants, avait dit ma mère avec sa grande franchise sans façon, quelle mine vous avez ! Oh ! cette Rome, cette Rome ! Pour vous remettre, il faut que vous restiez à la campagne, près de moi, longtemps, longtemps.

— Oui, avait répondu Juliane avec un sourire ; oui, mère, nous resterons tant que tu voudras.

Ce sourire reparut souvent sur les lèvres de Juliane, quand ma mère était présente. Et, quoique ses yeux gardassent invariablement leur mélancolie, ce sourire était si doux, si profondément bon que je m'y laissai

tromper moi-même. Alors, j'osai regarder en face mon espoir.

Dans les premiers jours, ma mère ne pouvait pas se séparer de ses chères visiteuses : on eût dit qu'elle voulait les rassasier de tendresse. Je la vis deux ou trois fois, sous le coup d'une indéfinissable émotion, je la vis caresser de sa main bénie les cheveux de Juliane. Une fois, j'entendis qu'elle lui demandait :

— Il est toujours aussi bon pour toi ?

— Oui, le pauvre Tullio ! répliqua l'autre voix.

— Ainsi ce n'est pas vrai...

— Quoi ?

— On m'avait rapporté que...

— Et que t'avait-on rapporté ?

— Rien, rien... Je croyais que Tullio t'avait causé quelque déplaisir.

Elles parlaient dans l'embrasure d'une fenêtre, derrière les rideaux ondulants, tandis qu'au dehors le vent faisait gémir les ormes. Je m'avançai avant qu'elles se fussent aperçues de ma présence, et, soulevant une portière, je me fis voir.

— Ah ! Tullio ! s'écria ma mère.

Et elles échangèrent un regard, un peu confuses.

— Nous parlions de toi, reprit ma mère.

— De moi ? Et en mal ? demandai-je d'un air gai.

— Non, en bien, réphqua Juliane, très vite.

Et je surpris dans sa voix l'intention que certainement elle avait eue de me rassurer.

Le soleil d'avril tombait sur le rebord de la fenêtre, éclairait les cheveux gris de ma mère, mettait de fines touches de clarté aux tempes de Juliane. Les rideaux, très blancs, ondulaient, se reflétaient dans les vitres

L'IMRU-S 68

lumineuses. Les grands ormes de la pelouse, couverts de petites feuilles nouvelles, produisaient un murmure tantôt fort et tantôt léger, sur lequel les ombres plus ou moins mobiles réglaient leur balancement. Du mur même de la maison, tapissé de milliers de touffes de violettes, montait un parfum pascal, comme une invisible vapeur d'encens.

— Que cette odeur est pénétrante ! murmura Juliane en passant la mam sur ses sourcils et en fermant à demi les paupières. On en est étourdi.

Je me tenais entre elle et ma mère, un peu en arrière. L'envie me prit de me pencher à la fenêtre en entourant l'une et l'autre de mes bras. Dans cet acte d'une simplicité familière, j'aurais voulu mettre toute la ten. dresse qui me gonflait le cœur, faire entendre à Juliane une multitude de choses inexprimables et, par ce seul geste, la reconquérir tout entière. Mais j'étais retenu encore par un sentiment de timidité presque enfantin.

— Regarde, Juliane, dit ma mère en indiquant un point de la colline, regarde tes chers Lilas. Les diâtingues-tu ?

— Oui, oui.

Et, se protégeant contre le soleil avec sa main ouverte, elle faisait effort pour mieux voir. Moi, qui l'observais, je remarquai un petit tremblement de sa lèvre inférieure.

— Distingues-tu le cyprès ? lui demandai-je, dans l'intention d'accroître son trouble par cette question suggestive.

Et je le revoyais, moi, en imagination, le vieux cyprès vénérable, dont le pied s'élevait d'un buisson de roses et dont la cime abritait un nid de rossignols.

6i L INTRUS

— Oui, oui, je le distingue... mais à peine.

Les Lilas blanchissaient à mi-côte, très loin, sur un plateau. La chaîne des collines déroulait devant nous sa ligne noble et tranquille, où les plantations d'oliviers avaient une apparence de légèreté extraordinaire, pareilles à un brouillard verdâtre qui s'amoncellerait en formes immobiles. Les arbres en fleur, bouquets blancs, et bouquets roses, en rompaient l'uniformité. Le ciel semblait pâlir de minute en minute, comme si dans son atmosphère fluide se fût continuellement répandu et délayé un ruisseau de lait.

— Nous irons aux Lilas après Pâques ; tout y sera fleuri, dis-je, entachant de faire revivre dans cette âme le rêve que je lui avais brutalement arraché.

Et j'osai me rapprocher, entourer de mes bras Juliane et ma mère, me pencher sur le devant de la fenêtre en avançant ma tête entre leurs deux têtes, de sorte que les cl^eveux de l'une et de l'autre me frôlaient. Le printemps, la pureté de l'air, la noblesse du paysage, la paisible transfiguration de toutes les créatures par l'influence maternelle de la saison, et ce ciel, ce ciel d'une divine pâleur, plus divin à mesure qu'il se faisait plus pâle, tout éveillait en moi un sentiment de vie si nouveau que je pensai avec un tremblement intérieur : « Est-il donc possible ? Est-il donc possible? Après tout ce qui est arrivé, après tout ce que j'ai souffert, après tant de fautes, je puis donc encore trouver cette saveur à la vie? Je puis donc encore espérer, je puis encore avoir le pressentiment du bonheur? D'où me vient cette bénédiction ? » Il me semblait que tout mon être s'allégeait, s'épanouissait, se dilatait au delà de ses limites, avec une vibration subtile, rapide et continue.

Rien ne peut donner idée de ce que devenait en moi la sensation imperceptible d'un cheveu qui m'effleurait la

joue.

Nous restâmes quelques minutes dans cette attitude, sans parler. Les ormes gémissaient. Le frémissement infini des milliers de fleurs jaunes et violettes qui tapissaient le mur sous la fenêtre enchantait ma vue. Un parfum lourd et chaud montait dans le soleil avec le rythme

d'une haleine. .

Tout à coup Juliane se redressa, se recula, blêmissante, avec un trouble dans les yeux, avec une contraction de la bouche pareille à une nausée, disant :

— Cette odeur est terrible. Elle fait tourner la tête. N'en es-tu point gênée, toi aussi, mère?

Et elle se retourna pour sortir, fit quelques pas incertains et chancelants, et se hâta de quitter la chambre.

Ma mère la suivit. ^ , j

Je les regardai qui s'éloignaient dans l'enfilade dei portes, dominé encore par un reste de mes sensations antérieures, perdu dans le rêve.

Ma confiance dans l'avenir augmentait de jour en jour. C'était comme si j'avais tout oublié. Mon âme, trop fatiguée, ne se souvenait plus de souffrir. A certaines heurei de complet abandon, tout se désagrégeait, se diluait, se fondait, se perdait dans la fluidité originelle, devenait méconnaissable. Puis, après ces étranges décompositions intérieures, il me semblait qu'un nouveau principe de 7ie entrait en moi, qu'une force nouvelle me pénétrait.

Une multitude de sensations involontaires, spontanées, Inconscientes, instinctives, composaient mon existence réelle. Entre l'extérieur et l'intérieur, il s'établissait un jeu de petites actions et de petites réactions instantanées qui vibraient en répercussions infinies, et chacune de ces incalculables répercussions se convertissait en un phénomène psychique étonnant. Tout mon être était modifié par le moindre effluve de Tair ambiant, par un souffle, par une ombre, par une lueur.

Les grandes maladies de l'âme, comme celles du corps, renouvellent un homme, et les convalescences de l'esprit ne sont ni moins charmantes ni moins miracrJeuses que les convalescences physiques. Devant un arbuste fleuri, devant un rameau couvert de petits bourgeons, devant un rejet vigoureux poussé sur un vieux tronc presque mort, devant la plus modeste des métamorphoses qu'accomplit le printemps, je m'arrêtais, naïf, ingénu, stupéfait.

Souvent, dans la matinée, je sortais avec mon frère. A cette heure, tout était fra'is, gracieux, sans contrainte. La compagnie de Frédéric me purifiait et me fortifiait non moins que la bonne brise rustique. Frédéric avait alors vingt-sept ans ; il avait presque toujours vécu à la campagne, d'une vie sobre et laborieuse, et on eût dit que la terre lui avait communiqué sa sincérité clémente. Il était en possession de la Règle de la vie. Léon Tolstoï, en mettant un baiser sur son beau front serein, l'aurait appelé : « Mon fils. >

Nous allions à travers champs, sans but, n'échangeant que de rares paroles. Il louait la fertilité de nos domaines, m'expliquait les innovations introduites dans les cultures, me faisait voir les progrès réalisés. Les maisons de nos paysans étaient larges, aérées, coquettement tenues. Nos Stables étaient pleines d'un bétail sain et bien nourri. Nos laiteries étaient parfaitement aménagées. Souvent, en chemin, il s'arrêtait pour examiner une plante, et ses mains viriles avaient des délicatesses extrêmes pour toucher les petites feuilles vertes au bout d'une pousse nouvelle. Parfois, nous traversions un verger. Les pêchers, les pommiers, les poiriers, les cerisiers, les pruniers, les abricotiers portaient sur leurs branches

des millions de fleurs, et, par-dessous, la transparence des pétales roses et argentés métamorphosait la lumière en une sorte d'atmosphère humide, en une chose indes. criptiblement, divinement gracieuse et hospitaUère. A travers les petits intervalles de ces guirlandes légères, le ciel avait la vivante douceur d'un regard.

Lui, pendant que j'admirais les fleurs, prévoyait déjé le futur trésor pendu aux branches et disait :

— Tu verras, tu verras les fruits.

< Oui. je les verrai, répétais-je intérieurement. Je verrai les fleurs tomber, les feuilles naître, les fruits croître, se colorer, mûrir et se détacher. » C'est d'abord de la bouche de mon frère que cette affirmation était sortie, et elle prenait pour moi une importance grave, comme s'il se fût agi de je ne sais quel bonheur promis et attendu, qui dût précisément arriver pendant la période de l'enfantement végétal, à l'époque qui sépare la fleur du fruit. « Avant même que j'aie manifesté mon intention, il semble déjà naturel à mon frère que, dorénavant, je demeure ici, à la campagne, près de lui et de notre mère ; car il dit que je verrai les fruits de ses arbres. Il est sûr que je les verrai. C'est donc bien vrai qu'une vie nouvelle a recommencé pour moi et que mon sentiment intérieur ne me trompe point. En fait, tout, maintenant, s'effectue avec une facilité étrange, insolite, avec une abondance d'amour. Comme j'aime Frédéric ! Jamais je ne l'ai tant aimé. » Tels étaient les propos que je me tenais tout bas à moi-même, propos un peu décousus, incohérents, parfois puérils, à cause de la singulière disposition d'âme qui me portait à voir dans n'importe quel fait insignifiant un signe favorable, un pronostic heureux.

l'intrus . Ô5>

Ma joie la plus vive était de me savoir loin de mon passé, loin de certains lieux et de certaines personnes, affranchi à jamais. Quelquefois, pour mieux goûter la paix de cette campagne printanière, je me représentais l'espace qui me séparait maintenant du monde ténébreux où j'avais tant souffert et de si coupables souffrances. Quelquefois aussi, une peur confuse m'étreignait encore, me faisait chercher avec inquiétude autour de moi les motifs de ma sécurité présente, me poussait à mettre mon bras au bras de mon frère, à lire dans ses yeux l'affection indubitable ettutélaire.

J'avais en Frédéric une confiance aveugle. J'aurais voulu, non pas seulement qu'il m'aimât, mais qu'il me dominât ; j'aurais voulu lui céder mon droit d'aînesse parce qu'il en était plus digne, me soumettre à ses conseils, le prendre pour guide, lui obéir. A son côté, je n'aurais plus couru le péril de me perdre, puisqu'il connaissait la droite voie et y cheminait d'un pas infaillible. Et, de plus, il avait le bras fort, il m'aurait défendu. C'était l'homme exemplaire : bon, énergique, avisé. Pour moi, rien n'égalait en noblesse le spectacle de sa jeunesse dévouée à la religion du « bien agir en conscience >, consacrée à l'amour de la Terre. On eût dit que ses yeux, dans la contemplation continuelle da la nature verdoyante, lui avaient emprunté quelque chose de sa limpide couleur végétale.

— Jésus de la glèbe, l'appelai-je un jour en souriant.

C'était par une matinée imprégnée d'innocence, une de ces matinées qui évoquent des images d'aubes primordiales à l'enfance du monde. Sur la limite d'un champ, mon frère parlait à un groupe de laboureurs. 11 parlait debout, dépassant de toute la tête ceux qui l'en

tonraicnt, et son geste calme annonçait la simplicité de sesparoles. Des hommes vieux, blanchis dans la sagesse, des hommes mûrs déjà sur la frontière de la vieillesse écoutaient ce jeune homme. Tous portaient sur leurs corps noueux la marque de la grande œuvre commune. Comme il n'y avait point d'arbres dans le voisinage, comme le blé était bas dans les sillons, leurs attitudes se détachaient en plein dans la sainteté de la lumière. Quand il s'aperçut que je me dirigeais vers lui, mon frère congédia ses hommes pour venir à ma rencontre. Et alors sortit spontanément de mes lèvres cette salutation :

— Jésus de la glèbe, hosanna !

Il avait pour tous les êtres végétaux des attentions infinies. Rien n'échappait à ses regards perçants et, pour ainsi dire, omnivoyants. Dans nos courses matinales, il s'arrêtait à chaque pas pour délivrer quelque petite feuille d'un limaçon, d'une chenille, d'une fourmi. Un jour, en me promenant, sans y prendre garde, je frappais les herbes du bout de mon bâton et, à tous coups, s'envolait la pointe tranchée des tiges verdoyantes. Cela le faisait souffrir, puisqu'il m'ôta le bâton des mains, mais avec un geste gentil, et il rougit en pensant peut-être que cette pitié m'avait paru une exagération de sentimentalité maladive. Oh ! cette rougeur sur ce visage si mâle !

Un autre jour, tandis que je cassais à un pommier une branche fleurie, je surpris dans les yeux de Frédéric uMe ombre de chagrin. Je cessai aussitôt, je retirai les mains en disant :

— Si cela te déplaît...

Il éclata de rire.

— Mais non, mais non... Tu peux dépouiUer tout l'arbre.

Cepenc^ant le rameau cassé, retenu par quelque! fibres vives, pendillait le long du tronc, et, véritablement, cette blessure humide de sève avait un aspect de chose qui souffre ; ces fleurs frôles, aux tons de chair ave( des pâleurs, pareilles à des touffes de roses simpleSt grosses ^'un germe désormais condamné, continuaient à frissonner sous la brise.

Je dis alors, comme pour excuser la cruauté de mon agression :

— C'est pour Juliane.

Et, arrachant les dernières fibres vives, je détachai le rameau rompu.

Je portai ce rameau à Juliane, et beaucoup d'autres encore. Je ne revenais jamais à la Badiola sans une charge de présents fleuris. Un matin que j'avais sur les bras une botte d'aubépines, je rencontrai ma mère dans le vestibule. J'étais un peu haletant, échauffé, troublé d'une légère ivresse. Je demandai :

— Où est Juliane ?

— En haut, dans sa chambre, me répondit-elle en riant.

Je montai l'escalier à la course, je traversai le corriior, j'entrai tout droit dans l'appartement, je criai :

— Juliane, Juliane, où es-tu?

Marie et Nathalie s'élancèrent à ma rencontre en me faisant fête, réjouies par la vue des fleurs, remuantes, comme des folles.

-- Viens, viens, criaient-elles. Maman est ici, dans la chambre à coucher. Viens.

En franchissant le seuil, mon cœur battit plus fort. Je me trouvai devant Juliane, souriante et confuse. Je jetai la botte à ses pieds.

— Vois !

— Oh ! que c'est beau ! s'exclama-t-elle en se penchant sur le frais trésor embaumé.

Elle portait un de ses vêlements de prédilection, ample, d'un vert semblable au vert d'une feuille d'aloès. Elle n'était pas encore coiffée, et ses cheveux, mal retenus par les épingles, lui couvraient la nuque et lui cachaient les oreilles de leurs masses épaisses. Les effluves de l'aubépine, cette odeur où le thym se mélange à l'amande amère, l'enveloppaient toute, inondaient la chambre.

— Prends garde de te piquer, lui dis-je. Vois-tu mes mains?

Et je lui montrai les écorchures encore sanglantes, comme pour donner plus de prix à mon offrande, c Oh ! si, maintenant, elle me prenait les mains ! » pensai-je. Et dans mon esprit passa confusément le souvenir d'un jour très lointain où elle avait baisé mes mains écorchées par les épines, où elle avait voulu sucer les gouttes de sang qu'on voyait poindre l'une après l'autre. « Si, maintenant, elle me prenait les mains et si, par ce seul geste, elle m'accordait mon plein pardon et s'abandonnait tout entière ! »

En ce temps-là, j'étais dans l'attente continuelle d'un semblable moment. Certes, je n'aurais pu dire d'où me venait une telle confiance ; mais j'étais sûr que Juliane se redonnerait à moi de cette façon, tôt ou tard, d'un seul geste simple et muet par lequel elle saurait c m'accorder mon plein pardon et s'abandonner tou^t entière »

Elle sourit. Un nuage de souffrance passa sur son visage trop blanc, dans ses yeux trop creusés.

— Ne te sens-tu pas un peu mieux depuis que tu os ici? lui demandai-je en m'approchant.

— Oui, oui, mieux, répondit-elle.

Puis, après une pause :

— Et toi ?

— Oh ! moi, je suis guéri. Tu ne vois pas ?

— Oui, c'est vrai.

En ce temps-là , quand elle me parlait , sa parole avait une hésitation bizarre qui me semblait pleine de grâce, mais qu'à présent il m'est impossible de définir. On aurait dit qu'elle était continuellement occupée à retenir le mot qui lui montait aux lèvres, pour prononcer un autre mot. De plus, sa voix était, si l'on peut dire ainsi, plus féminine; elle avait perdu sa fermeté d'autrefois et une partie de sa sonorité ; elle s'était voilée, comme un instrument qu'on joue en sourdine. Mais, puisqu'elle n'avait pour moi que de tendres accents, quel obstacle nous empêchait donc encore de nous étreindre ? Quel obstacle maintenait entre elle et moi la séparation ?

Durant cette période- qui, dans l'histoire démon âme, restera à jamais mystérieuse, ma perspicacité naturelle paraissait absolument abolie. Toutes mes terribles facultés analytiques, celles-là même qui m'avaient tant fait souffrir, paraissaient épuisées ; la puissance de ces facultés inquiètes semblait être anéantie. D'innombrables sensations , d'innombrables sentiments relatifs k cette époque sont aujourd'hui devenus pour moi incompréhensibles, inexplicables, parce que je n'ai aucun indice qui m'aide à m'en retracer l'origine, à en déterminer le

Caractère. Il y a solution de continuité, défaut de ^,judurt. entre cette période de ma vie psychique et lea autres.

Jadis, j'ai entendu narrer un conte fabuleux où un jeune prince, après les aventures d'un long pèlerinage, parvenait enfin à rejoindre la dame qu'il avait poursuivie de son ardent amour. Le jeune homme tremblait d'espérance, et la dame lui souriait, toute proche. Mais un voile rendait intangible cette dame souriante, un voile de matière inconnue, si subtil qu'il se confondait avec l'air ; et pourtant ce voUe était une barrière qui interdisait au jeune homme d'étreindre celle qu'il aimait.

Cette fable m'aide un peu à me représenter l'état singuUer où je me trouvais alors vis-à-vis de Juliane. Je sentais qu'entre elle et moi une chose inconnaissable maintenait toujours l'intervalle. Mais, en même temps, j'avais confiance que, tôt ou tard, le « geste simple et muet > détruirait l'obstacle et me rendrait le bonheur.

En attendant, combien me plaisait la chambre de Juliane ! Elle était tapissée d'une étoffe claire, un peu passée, avec des fleurs très p^dies, et il y avait une alcôve profonde. De quel parfum l'emplissaient les aubépines*!

Elle dit, trop blanche :

— Cette odeur estpénétrante. Elle entête. Ne le senstu point ?

Et elle alla ouvrir une fenêtre.

Puis elle ajouta :

— Marie, appelle miss Edith.

La gouvernante parut.

— Edith, je vous prie, portez ces fleurs dans la

7C l'intrus

chambre du piano ; mettez-les dans des vases. Prenez garde de vous piquer.

Marie et Nathalie voulurent porter une partie de la botte. Nous restâmes seuîs. Elle revint de nouveau près de la fenêtre et s'y adossa les épaules tournées à la lumière.

Je dis :

— Tu as quelque chose à faire ? Veux-tu que je m'en aille ?

— Non, non ; reste, assieds-toi. Raconte-moi ta promenade de ce matin. Jusqu'où es-tu allé ?

Elle prononça ces phrases avec un peu de précipitatior^ C-omme l'appui était à la hauteur des reins, elle y avait posé les coudes , et son buste s'inclinait en arrière, encadré par le rectangle de la fenêtre. Le visage, tourné de face vers moi, était plein d'ombre, iurtout dans la cavité des yeux ; mais la chevelure, dont le sommet recevait la lumière , formait une mince auréole ; il y avait aussi de la lumière au sommet des épaules. Un des pieds, celui qui supportait le poids du corps, soulevait l'extrémité de la robe, en montrant un peu du bas cendré et la pantoufle luisante. Dans cette altitude, dans cette lumière, toute sa personne avait une extraordinaire puissance de séduction. Une bande de paysage bleuâtre et voluptueux, découpée entre les deux montants, faisait un fond lointain derrière sa tête.

Et alors, instantanément, comme par une révélation foudroyante, je revis en elle la femme désirable ; et tout mon sang s'embrasa du souvenir et du désir des caressbs.

Je lui parlais, les yeux fixés sur elle. Et, plus je la regardais, plus je me sentais troublé. Elle aussi, sans

nul doute, devait lire daiîs mes regards, puisque son inquiétude devint manifeste. Je pensai avec une poignante anxiété intérieure : c Si j'osais? Si je m'avançais jusqu'à elle ? Si je la prenais dans mes bras ? » L'assurance apparente que je cherchais à mettre dans mes discours frivoles ne tarda pointa m'abandonner. Je me troublai. Mon embarras devint insupportable.

Des chambres voisines, les voix de Marie, de Nathalie et d'Edith arrivaient, indistinctes.

Je me levai, je m'approchai de la fenêtre, je me mis à côté de Juliane. Je fus sur le point de me pencher vers elle pour proférer enfin les paroles que j'avais tant de fois redites intérieurement dans des conversations imaginaires. Mais la crainte d'une interruption probable m'arrêta. Je pensai que peut-être le moment était mal choisi, que peut-être je n'aurais pas le temps de tout dire, de lui ouvrir tout mon cœur, de lui raconter ma vie intime pendant les dernières semaines, la mystérieuse convalescence de mon âme, le réveil de mes fibres les plus tendres, le refleurissement de mes rêves les plus délicats, la profondeur de mon sentiment nouveau, la ténacité de mon espérance. Je pensai que je n'aurais pas le temps de lui raconter le détail des épisodes récents, de lui faire ces petites confessions ingénues, délicieuses à l'oreille de la femme qui aime, fraîches de sincérité, plus persuasives que toute éloquence. En fait, il me fallait réussir à la convaincre d'une grande vérité, peut-être incroyable pour elle après tant de désillusions ; réussir à la convaincre qu'aujourd'hui mon retour était, non plus mensonger, mais sincère, définitif, nécessité par un besoin vital de tout mon être. Certainement elle se défiait encore ; certaine-

ment sa défiance était cause de sa réserve. Entre nous s'interposait toujours l'ombre d'un atroce souvenir. C'était à moi de chasser cette ombre, de rapprocher mon âme de la sienne assez étroitement pour que rien ne pût plus s'interposer. Mais, pour cela, il fallait l'occasion d'une heure favorable, dans un lieu secret et silencieux, habité seulement par les souvenirs. Il fallait les Lilas.

Cependant, nous nous taisions tous deux, dans 1 embrasure de la fenêtre, aux côtés l'un de l'autre. Des chambres voisines, les voix de Marie, de Nathalie et d'Edith arrivaient, indistinctes. Le parfum des épines blanches s'était dissipé. Les rideaux qui pendaient du cintre de l'alcôve laissaient entrevoir le lit dans le fond, et mes yeux y allaient sans cesse, curieux de la pénombre, presque concupiscents.

Juliane avait baissé la tête, peut-être parce qu'elle sentait aussi le poids délicieux et angoissant du silence. La brise légère faisait remuer sur sa tempe une boucle restée libre. L'agitation inquiète de cette boucle sombre, un peu fauve, où la lumière mettait quelques fils d'or, sur cette tempe pâle comme une hostie, me causait une langueur. Et, en la regardant, je revis sur son cou le petit signe brun d'où, en d'autres temps, avait maintes fois jailli l'étincelle de la tentation.

Alors, incapable de me contenir, avec un mélange d'appréhension et de hardiesse, je levai la main pour rajuster cette boucle; et mes doigts tremblèrent sur les cheveux, et ils effleurèrent l'oreille, le cou, mais à peine, à peine, de la plus furtive des caresses.

— Que fais-tu ? dit JuUane, secouée d'un sursaut, tournant vers moi un regard égaré, tremblant peut-être plus que moi-même.

Et elle s'écarta de la fenêtre. Puis, sentant que je la suivais, elle fit quelques pas comme pour fuir, éperdue.

— Oh! Juliane, pourquoi, pourquoi? m'écriai-je en m'arrêtant.

Mais aussitôt :

— C'est vrai. Je suis encore indigne. Pardon I

En ce moment, les deux cloches de la chapelle commencèrent à carillonner. El Ivlarie et Nathalie, se précipitant dans la chambre, coururent à leur mère avec des cris de joie, se pendirent à son cou l'une après l'autre, lui couvrirent le visage de baisers; puis, laissant leur mère, elles vinrent à moi, et je les soulevai dans mes bras l'une après l'autre.

Les deux cloches carillonnaient avec furie ; toute la Badiola semblait envahie par le frémissement du bronze. C'était le Samedi- Saint, rheu?'e de la Résurrection.

Dans l'après-midi de ce même samedi, j'eus un étrange accès de tristesse.

La poste était arrivée à la Badiola, et je me trouvais avec mon frère dans la salle de billard, jetant un coup d'œil sur les journaux. Mes yeux tombèrent par hasard sur le nom de Philippe Arborio, cité dans une chronique. Un trouble subit s'empara de moi. C'est ainsi qu'un faible heurt soulève la lie d'un liquide reposé.

Je me souviens. C'était une après-midi brumeuse, éclairée comme par la réverbération lasse d'une lumière blanchâtre. Dehors, devant le vitrage qui donnait sur la pelouse, Juliane passa avec ma mère, l'une au bras de l'autre, causant. Juliane portait un livre et marchait d'un air fatigué.

Avec l'incohérence des images qui se déroulent en songe, il remonta dans mon esprit quelques lambeaux de ma vie passée : Juliane devant la glace, en ce jour

de novembre ; le bouquet de chrysanthèmes blancs; mon anxiété en entendant l'air d'Orphée ; les mots écrits sur la garde du Secret; la couleur du vêtement de Juliane ; mon débat à la fenêtre ; le visage de Philippe Arborio, ruisselant de sueur ; la scène du vestiaire dans la salle d'armes. Je pensai avec un frisson de peur, comme un homme qui, à l'impreviste, se voit penche sur le bord d'un gouPà-e : • H serait donc possible que ie fusse perdu? » ,

Dompté par l'angoisse, pressé du besom d être seul r,our regarder en moi-même, pour regarder ma peur en face, je dis au revoir à mon frère, sortis de la salle, rentrai dans mon appartement.

Mon trouble était mêlé d'impatience et de colere. J'étais comme un homme qui, au milieu du bien-être d'une guérison illusoire, en pleine assurance d'avoir recouvré la vie, sentirait tout à coup la morsure du mal ancien s'apercevrait qu'il porte encore dans sa chair ce mal inêxtirpable, et serait contraint de s'observer, de se surveiller, pour se convaincre de l'horrible vente . Il se pourrait donc que je tusse perdu? Et pourquoi ? . Dans l'étrange oubli où tout le passé avait sombre, dans celte espèce d'obscurcissement qui semblait avoir envahi toute une couche de ma conscience, le doute contre Juliane, cedente odieux, s'était aussi év'anoui, dissous. Mon àme avait un si grand besoin de se bercer d'iUusions, de croire et d'espérer ! La main sainte de ma mère, en caressant les cheveux de Juhane, avait rallumé pourmoi l'auréole autour de cette tête. Par une de ces méprises sentimentales fréquentes dans les Périodes de faiblesse, quand j'avais vu les deux femmes vivre de la même vie en une concorde si douce, }»

B2 L'intrus

les avais confondues dans une môme irradiation de pureté.

Mais, aujourd'hui, un petit fait accidentel, un simple nom lu par hasard dans un journal, le réveil d'un souvenir trouble avaient suffi pour me bouleverser, pour m'épouvanter, pour ouvrir sous mes pieds un abîme ; et je n'osais pas en sonder les profondeurs d'un regard résolu, parce que mon rêve de bonheur me retenait, 'ma relirait en arrière, se cramponnait à moi obstinément. Je flottai d'abord dans une angoisse obscure, indéfinissable, traversée par instants des lueurs redoutées. « Il se peut qu'elle ne soit pas pure. Et alors?... Philippe Arborio ou un autre... Qui sait ? Si j'étais certain de la faute, pourrai-je pardonner?... Quelle faute? Quel pardon? Tu n'as point le droit de la juger ; tu n'as point le droit d'élever la voix. Elle a gardé trop souvent le silence. Maintenant, ton devoir serait de te taire... Et le bonheur ? Mais le bonheur que tu rêves, est-ce le tien ou celui de tous les deux ? Celui de tous les deux, à coup sûr ; car l'ombre de sa tristesse suffirait pour obscurcir toutes tes joies. Tu supposes que, toi content, elle sera contente aussi : toi avec ton passé de continuelle inconduite, elle avec son passé de continuel martyre. Le bonheur que tu rêves a pour fondement unique l'abolition du passé. Pourquoi, donc , si vraiment elle avait cessé d"étre pure, te serait-il impossible de jeter un voile ou de poser une pierre sur sa faute comme sur la tienne? Pourquoi, prétendant qu'elle oublie, n'oublierais-tu pas toi-même? Pourquoi, prétendant être un homme nouveau et complètement affranchi de son passé, ne pourrais-tu pas la considérer, elle aussi, comme une femme nouvelle dans le même état? Une telle inégalité serait peut-

être la pire de tes injustices... Mais l'Idéal? Mais l'Idéal ? Ma propre félicité ne serait possible qu'à la condition de reconnaître en Juliane une créature absolument supérieure, impeccable, digne de toute adoration ; et c'est précisément aussi dans le sentiment intime de cette supériorité, dans la conscience de sa grandeur morale personnelle, qu'elle trouverait les plus précieux éléments de sa propre félicité.. Je ne parviendrais à faire abstraction ni de mon passé ni du sien, parce que l'existence de ce bonheur spécial présuppose et la scélératesse de ma vie antérieure et cet héroïsme invaincu, presque «urhumain, dont l'image a toujours contraint mon esprit à s'incliner... Mais te rends-tu compte de la proportion d'égoïsme et de haute idéalité qui entre dans ton rêve ? Crois-tu peut-être mériter ce prix suprême, le bonheur? Par quel privilège? Ainsi, tes longs égarements fauraient conduit, non pas à l'expiation, mais à la récompense ?... »

Je me secouai, pour couper court à ce débat. « Somme toute, il ne s'agit que d'un soupçon ancien, très vague, ressuscité par hasard. Ce trouble déraisonnable se dissipera. Je donne un corps à une ombre. Dans deux, dans trois jours, après Pâques, nous irons aux Lilas, et alors je saurai, ']e.se?itirai indubitablement le vrai... Mais cette profonde et immuable mélancolie qu'elle porte dans les yeux, n'est-elle point suspecte? Cet air égaré, cette espèce de préoccupation continuelle qui lui pèse entre les sourcils, cette immense fatigue qui se révèle par certaines attitudes, cette angoisse qu'elle ne réussit pas à dissimuler quand tu t'approches, tout cela n'est-il point suspect ? » L'ambiguïté de tels indices comportait aussi une interprétation favorable. Alors, submergé par

•un flot de douleur plus violent, je me levai et m'approchai de la fenêtre, avec le désir instinctif de me plonger dans le spectacle du monde extérieur pour y découvrir quelque chose qui répondit à l'état de mon âme : ou une révélation ou un apaisement.

Le ciel était tout blanc, pareil à un échafaudage d3 voiles superposés entre lesquels l'air circulerait en produisant de larges plis mobiles. Un de ces voiles semblait par moments se détacher, s'approcher de terre, raser la cime des arbres, se déchirer, se réduire en lambeaux tombants, onduler à fleur de sol, s'évanouir. A l'horizon, les lignes des hauteurs avaient des enroulements confus, se décomposaient, se recomposaient en des lointains fantastiques, comme un paysage aperçu en rêve, sans réalité. Une ombre de plomb couvrait la vallée, et l'Assoro, dont les rives étaient invisibles, l'animait de ses lueurs. Cette rivière tortueuse, luisante dans ce golfe d'ombre, sous cette désagrégation lente et continue du ciel, attirait le regard, avait pour l'esprit la fascination des choses symboliques, semblait porter en soi le sens occulte de ce spectacle indéfini.

Ma douleur perdit peu à peu son amertume, s'apaisa, se calma, c Pourquoi aspirer avec tant d'avidité à un bonheur dont tu n'es pas digne ? Pourquoi baser tout l'édifice de ta vie future sur une illusion? Pourquoi croire avec cette foi aveugle à un privilège qui n'existe pas? Tous les hommes peut-être, au cours de la vie, rencontrent un point décisif où il est donné aux plus perspicaces de comprendre ce que leur vie devrait, être. Ce point, tu l'as déjà rencontré. Piappelle-toi l'instant où la main blanche et fidèle qui te présentait l'amour, i'indulgence, la paix, le rêve, l'oubli, tout ce qu'il y a

de beau et tout ce qu'il y a de bon, trembla en l'air, étendue vers toi comme pour la suprême o/J'rande... »

Une amertume me gonfla le cœur de larmes. Je posai mes coudes sur l'appui, je me pris la tête dans les mains, et, les yeux fixés sur les méandres de la rivière au fond de la vallée de plomb, tandis que l'échafaudage du ciel se désagrégeait sans cesse, je restai quelques minutes sous la menace d'un châtiment imminent, je sentis qu'un désastre inconnu était suspendu sur moi.

Mais, à l'improviste, de la chambre inférieure, monta le son du piano ; et, instantanément, cette lourde oppression disparut, et je fus saisi d'une anxiété confuse où tous les songes, tous les désirs, tous les espoirs, tous les regrets, tous les remords, toutes les terreurs se mêlèrent de nouveau avec une rapidité inconcevable, suffocante.

Je reconnus la musique. C'était une Romance sans paroles pour laquelle Juliane avait une prédilection et que miss Edith jouait souvent; c'était une de ces mélodies voilées mais profondes, où il semble que l'Ame adresse à la Vie, avec des accents toujours divers, celte question unique : « Pourquoi as-tu trompé mon attente? »

Cédant à une sorte de poussée instinctive, je sortis avec agitation, traversai le corridor, descendis l'escalier, m'arrêtai devant la porte d'où venaient les sons. La porte était entr'ouverte ; je me glissai sans faire de bruit, je regardai par l'entre-bâillement des portières. Etait-ce Juliane? D'abord, mes yeux, imprégnés de lumière, furent incapables de rien distinguer avant de s'être adaptés à la pénombre ; ma'is je fus frappé du parfum pénétrant des épines blanches, cette odeur où le thym se mélange à l'amande amère, fraiche comme un lait rustique. Je

regardai La chambre était à peine éclairée d'une lueur verdâtre qui glissait entre les lames des persiennes. Miss Edith était seule devant le clavier, et elle continuait à jouer sans s'apercevoir de ma présence. La caisse de l'instrument reluisait dans l'ombre ; les rameaux des épines faisaient une tache blanche. Dang le calme de cette retraite, dans ce parfum émané de rameaux qui me rappelaient et la bonne ivresse matinale et le sourire de Juliane et mon propre eifroi, la romance me parut plus désolée que jamais.

Où était Juliane? Remontée? Restée dehors?... Je me retirai; je descendis l'autre étage ; je traversai le vestibule sans rencontrer personne. J'avais un indomptable besoin de la chercher, de la voir : je pensais que, peutêtre, il m'aurait suffi d'être près d'elle pour recouvrer le calme, pour reprendre confiance. En sortant sur la pelouse, je l'aperçus sous les ormes en compagnie de Frédéric.

Tous deux me sourirent. Quand je me fus approché, mon frère me dit en souriant :

— Nous parlions de toi. Juliane croit que tu te fatigueras vite de la Badiola... Et alors, que deviendront nos projets ?

— Non, Juliane ne sait pas, répliquai-je en faisant effort pour retrouver mon aisance habituelle. Mais tu verras. C'est de Rome, au contraire, que je suis fatigué... et de tout le reste.

Je regardais Juliane. Et un changement merveilleux se produisit dans mon âme. Les tristes choses qui, jusqu'à cette minute, m'avaient oppressé, coulaient à fond maintenant, s'obscurcissaient, se dissipaient, cédaient la place au sentiment salutaire que la seule vue d'elle

et de mon frère suffisait à éveiller en moi. Elle était assise, dans une pose abandonnée et nonchalante, tenant sur ses genoux un livre que je reconnus, le livre que je lui avais donné quelques jours auparavant, La Guerre et la Paix. Vraiment tout en elle, son attitude, son regard, respirait la douceur et la bonté. Et en moi naquit une émotion semblable à celle que j'aurais sans doute éprouvée si, dans le même lieu, sous les ormes familiers qui perdaient leurs fleurs mortes, j'avais vu Constance jeune fille, la pauvre sœur, au côté de Frédéric.

Les ormes faisaient pleuvoir des milliers de fleurs à chaque souffle du vent. C'était, dans la lumière blanche, une chute continuelle et très lente de pellicules diaphanes, presque impalpables, qui s'attardaient en l'air, hésitaient, tremblotaient comme des ailes de libellule, d'une couleur indécise entre le vert et le blond, et dont l'incessante tombée donnait une sensation de vertige. Juliane les recevait sur les genoux, sur les épaules ; de temps en temps, elle faisait un geste pour en ôter quelqu'une qui s'était prise dans ses cheveux.

— Ah ! si Tullio reste à la Badiola, disait Frédéric en s'adressant à elle, nous ferons de grandes choses. Nous promulguerons les nouvelles lois agraires ; nous jetterons les bases de la nouvelle constitution agricole... Tu souris ? Va , tu auras aussi ta part dans notre œuvre • nous te confierons l'exécution de deux ou trois préceptes de notre Décalogue. Tu travailleras comme les autres. A propos, Tullio, quand commencerons-nous ce noviciat? Tu as les mains trop blanches. Eh ! C8 n'est pas assez de se piquer à certaines épines...

Il parlait gaiement, de sa voix limpide et forte, qui

inspirait aussitôt à quiconque l'entendait un sentiment de sécurité et de confiance. Il parlait de ses projels anciens et nouveaux relativement à l'interprétation de la loi chrétienne primitive sur le travail alimentaire, avec une gravité de pensée et d'émotion que tempérait cette gaieté badine dont il se protégeait lui-même comme d'un voile de modestie contre l'admiration et l'éloge de ses auditeurs. En lui, tout paraissait simple, facile, spontané. Ce jeune homme, par la seule force d'un esprit qu'illuminait sa bonté native, avait eu, depuis plusieurs années déjà, l'intuition de la théorie sociale que le moujick Timothée Bondareff inspira à Léon Tolstoï. En ce temps-là, il n'avait pas la moindre connaissance de La Guerre et la Paix, le grand livre qui venait à peine de paraître en Occident.

— Voici un livre pour toi, lui dis-je en prenant le volume sur les genoux de Juliane.

— Bien ; tu me le donneras. Je le lirai.

— Te plait-il ? demandai-je à Juliane,

— Oui, beaucoup. Il est triste et consolant tout ensemble. J'aime déjà Marie Bolkonsky, et aussi Pierre Besoukhow...

Je m'assis près d'elle, sur un banc. Il me semblait que je ne pensais à rien, que je n'avais aucune pensée précise ; mais mon âme veillait et méditait. Il y avait un contraste manifeste entre le sentiment qui naissait delà circonstance, des objets voisins, et celui qui correspondait aux discours de Frédéric, à ce livre, aux noms des personnages que Juliane aimait. Le temps s'écoulait lent et doux, presque paresseux, dans cette brume diffuse et blanchâtre où les ormes, petit à petit, perdaient leurs fleurs. Le son du piano arrivait jusqu'à nom,

étouffé, inintelligible, rendant la lumière plus mélanco- .ique, berçant pour ainsi dire l'atnnosphère assoupie.

Absorbé, n'écoutant plus, j'ouvris ce livre, jels feuilletai par endroits, je parcourus le commencement de quelques pages. Je m'avisai qu'il y avait plusieurs pages pliées à l'angle, comme pour les marquer; sur d'autres, il y avait en marge un trait fait d'un couu d'ongle, selon l'habitude de la lectrice. Alors, je voulus lire à mon tour, curieux, presque anxieux. Dans la scène entre Pierre Bésoukhow et le vieillard inconnu, à la poste de Torjok, beaucoup de passages étaient signalés.

€ Que ton regard spirituel se replie sur ton être intérieur. Demande-toi si tues content de toi-même. A quel résultat es-tu arrivé, n'ayant pour guide que ton intelligence ? Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes intelligent. Qu'avez-vous fait de tous ces dons? Êles-vous content de vous-même et de votre existence ?

» — Non, j'en ai horreur !

» — Si tu en as horreur, change-la, purifie-toi. Et, à mesure que tu te transformeras, tu apprendras à connaître la sagesse. Cette existence, comment l'avez-vous passée? Energies, en débauches, en dépravations, recevant tout de la société sans rien lui rendre. Les biens reçus de la fortune, quel usage en avez-vous fait ? Qu'avez-vous fait pour votre prochain ? Avez-vous pensé à vos dizaines de milliers de serfs ? Les avez-vous aidés moralement ou matériellement ? Non , n'est-ce pas ? Vous avezprofité de leur labeur pour vivre une vie de corruption. Avez-vous cherché à vous employer au service de votre prochain ? Non. Vous avez vécu dans l'oisiveté. Et puis vous vous êtes marié ; vous avez accepté la respon-

sabilité de servir de guide à une jeune femme. Et alors i» Au lieu de l'aider à trouver la voie de la vérité, vous l'avez jetée dans l'abirae du mensonge et de la misère... »

De nouveau le poids insoutenable s'appesantit sur moi, m'écrasa ; et ce fut une torture plus atroce que celle que j'avais déjà soufferte, parce que la présence de Juliane exaspérait la crise. Sur le feuillet, le passage transcrit était indiqué d'un seul trait. Sans aucun doute, Juliane Tavait marqué en pensant à moi, à mes égarements. Mais la dernière ligne? A qui se rapportait-elle? A moi ? A nous ? L'avais-je jetée, était-elle tombée < dans l'abîme du mensonge et de la misère » ?

Je craignais qu'elle et Frédéric n'entendissent les battements de mon cœur.

H y avait une autre page pliée, avec un trait fort visible : celle sur la mort de la princesse Lisa à Lissy-Gory.

€ ... Les yeux delà morte étaient clos ; mais son petit visage n'était pas changé, et elle semblait toujours dire : Qu'avez-vous fait de moi? — Le prince André ne pleurait pas; mais il sentit son cœur se déchirer en pensant qu'il était coupable de torts désormais irréparables et inoubliables. Le vieux prince vint aussi et baisa une des frêles mains de cire qui reposaient croisées l'une sur l'autre. Et l'on aurait cru que le pauvre petit visage lui répétait encore : — Qu'avez-vous fait de moi?... »

Cette douce et terrible question me frappa comme un poignard. < Qu'avez-vous fait de moi? » Je tenais les yeux fixés sur la page, n'osant pas faire un mouvement pour regarder Juliane, angoissé pourtant du désir

de la regarder; et j'avais peur qu'elle et Frédéric n'entendissent les battements de mon cœur, qu'ils ne se tournassent vers moi pour m'observer et qu'ils ne découvrissent mon trouble. Mon trouble était si grand qu'il me semblait que j'avais le visage décomposé, que j'étais incapable de me lever, incapable d'articuler une syllabe. Je jetai sur Juliano un seul regard, rapide, dérobé; et son profil s'imprima en moi si fortement qu'il me parut que je continuais de le voir sur le feuillet, à côté du € pauvre petit visage > de la princesse morte. C'était un profil pensif, rendu plus grave par l'attention, ombré de longs cils; et les lèvres, serrées, un peu tombante» aux angles, avaient l'air de faire l'involontaire aveu d'une fatigue et d'une tristesse immenses. Elle écoutait mon frère. Et la voix de mon frère résonnait confusément à mes oreilles, me paraissait lointaine, quoiqu'il fût très près. Et toutes ces fleurs d'orme qui pleuvaient, pleuvaient sans trêve, toutes ces fleurs mortes, presque irréelles, presque dépourvues d'être, me donnaient une sensation inexprimable, comme si cette vision physique se fût transformée pour moi en un étrange phénomène interne, comme si j'eusse assisté au passage continuel de ces milliers d'ombres impalpables dans un ciel intérieur, au fond de mon âme. « Qu'avez-vous fait de moi ? » répétaient la morte et la vivante, l'une et l'autre sans remuer les lèvres, c Qu'avez-vous fait de moi ? »

— Mais que lis-tu donc, Tullio ? dit Juliane en se retournant et en m'ôtant des mains le livre qu'elle ferma et remit sur ses genoux avec une sorte d'impatience nerveuse.

Et aussitôt, sans aucun intervalle, comme pour ôter à son acte toute signification :

— Pourquoi n'allons-nous pas rejoindre miss Edith et faire un peu de musique ? Vous entendez? Elle joue, je crois, la Marche funèbre pour la mort d'un Béros, celle qui te plaît, Frédéric...

Et elle tendit l'oreille. Nous écoutâmes tous les trois. Des groupes de notes parvenaient jusqu'à nous, dans le silence. Elle ne s'était point trompée. Elle ajouta en se levant :

— Eh bien, allons. Vous venez?

Je me levai le dernier, pour la voir devant moi. Elle ne prit pas la peine de secouer de son vêtement les fleurs d'orme qui, aux alentours, avaient formé sur le sol un tapis moelleux en pleuvant, pleuvant sans trêve. Une fois debout, elle s'arrêta une minute, la tête penchée, regardant la couche de fleurs qu'elle creusait et amoncelait de la pointe fine de son escarjjin, tandis que sur elle, d'autres fleurs et d'autres fleurs encore continuaient à pleuvoir, à pleuvoir sans trêve. Je ne lui voyais point le visage. Etait-elle, en effet, attentive à celte action oiseuse? Ou bien était elle absorbée dans une pei:plexité Ì

Le matin suivant, parmi ceux qui apportaient les présents de Pâques, vint à la Badiola Calixte, le vieux Calixte, le gardien des Lilas, avec un énorme bouquet de lilas frais et embaumés. Il voulut, lui-même et de ses propres mains, l'offrir à Juliane, en lui rappelant le beau temps de notre séjour, en réclamant d'elle une visite, une petite visite. — Madame semblait si gaie, si contente là-bas. Pourquoi n'y retournait-elle point? La maison était restée intacte ; on n'y avait rien changé. Le jardin était devenu plus touffu. Les plants de lilas, une vraie forêt ! étaient en pleine floraison. Le parfum n'en venaitil point jusqu'à la Badiola, vers le soir? Vraiment, le jardin, la maison attendaient cette visite. Sous la corniche, tous les vieux nids étaient pleins d'hirondelles. Selon le désir de Madame, on avait respecté ces nids comme des choses sacrées. Mais, pour sûr, il y en avait trop maintenant. Chaque semaine, on était obligé de nettoyer à

tu l'intrus

la pelle les balcons et le devant des fenêtres. El quel ramage- du matin au soir ! Quand donc Madame se déciderait-elle à venir? Bientôt?

Je demandai à Juliane :

— Veux-tu que nous y allions mardi ?

Après un peu d'hésitation, en soutenant à grand'peine le lourd souci qui lui courbait la tête, elle répondit :

— Allons-y donc mardi, si tu veux.

— Eh bien, à mardi, Calixte, dis-je au vieillard avec un si vif accent d'allégresse que j'en fus surpris moimême, tant l'élan de mon âme avait été spontané et subit. Attends-nous mardi matin. Nous emporterons le déjeuner. Ne fais aucun préparatif. As-tu compris? Laisse la maison close. Je veux ouvrir moi-même la porte, ouvrir moi-même les fenêtres l'une après l'autre. Tu entends?

Une allégresse étrange, tout irréfléchie, m'agitait, me poussait à des actes et à des discours puérils, presque fous, que j'avais peine à retenir. J'aurais voulu embrasser Calixte, caresser sa belle barbe blanche, le prendre dans mes bras, lui parler des Lilas, du passé, du c bon temps t, en paroles prolixes, sous ce grand soleil de Pâques. « Voici donc encore devant moi un homme simple, sincère, tout d'une pièce, un cœur fidèle ! » pensais-je en le regardant. Et encore une fois je retrouvai la sécurité, comme si l'affection de ce vieillard eût été pour moi un second talisman contre les coups du sort.

Encore une fois, depuis la chute du jour précédent, mon âme se redressait, stimulée par L'abondance de joie qui imprégnait l'atmosphère, qui rayonnait dans tous les yeux, qui émanait de tous les êtres. Ce matia

fà, on eût dit que la Badiola était un but de pèlerinage. Aucun paysan n'avait manqué d'apporter son cadeau et ses souhaits. Ma mère recevait sur ses mains bénies mille baisers d'hommes, de femmes et d'enfants. A la messe qui fut célébrée dans la chapelle assistait une foule pressée qui débordait du porche et se répandait sur la pelouse , religieuse sous la voûte d'azur. Les cloches argentines carillonnaient avec une harmonie joyeuse, presque mélodique, dans Tair immobile. Surla tour, l'inscription du cadran solaire disait : IJora est benefaciendi. Et, dans cette matinée glorieuse, où on sentait pour ainsi dire monter vers la douce maison maternelle toute la reconnaissance due à un long bienfait, ces trois mots étaient un chant.

Comment donc aurais-je pu garder en moi-même la perfidie des doutes, des soupçons, des souvenirs troubles ? Qui aurais-je pu craindre après avoir vu ma mère presser de ses lèvres le front de Juliane souriante, après avoir vu mon frère serrer dans sa main fière et loyale la main fluette et pâle de celle qui était pour lui une seconde incarnation de Constance?

La pensée de Texcursion aux Lilas m'occupa toute cette journée et encore le jour suivant, sans interruption. Jamais, je crois, l'attente de l'heure convenue pour un premier rendez-vous d'amour ne m'avait donné une aussi ardente impatience, c De vilains rêves, de vilains rêves, effets ordinaires de l'hallucination ! » Voilà comme je jugeais la détresse de mon triste samedi, avec une extraordinaire légèreté de cœur, avec une mobilité oubUeuse, tout entier sous l'empire de l'illusion opiniâtre qui revenait quand je l'avais chassée, qui renaissait quand je l'avais détruite.

Le trouble sensuel du désir contribuait aussi à m'obscurcir, à m'émousser la conscience. Je songeais à reconquérir, non pas l'âme seulement, mais aussi le corps de luliane: et, dans mon impatience, il entrait une part d"appétit physique. Le nom des Lilas réveillait en moi des souvenirs voluptueux, des souvenirs, non pas de

suave idylle mais de passion ardente, non pas de soupirs mais de cris. Sans m'en apercevoir, j'avais peutêtre aiguisé et corrompu mon désir par les inévitables images que le soupçon engendre ; c'était un poison latent que je portais en moi. Jusqu'alors, en effet, il m'avait semblé que mon émotion dominante était toute spirituelle, et, dans l'attente du grand jour, je m'étais complu seulement à imaginer les discours que je devais tenir à la femme dont je voulais obtenir le pardon. Maintenant, au contraire, ce que je voyais, c'était moins la scène pathétique qui aurait lieu entre nous que la scène qui devait en être la conséquence immédiate. Le pardon aboutissait à l'abandon, le baiser timide sur le front au baiser passionné sur la bouche... dans mon rêve. Les sens triomphaient de l'esprit. Et, peu à peu, par une élimination rapide et irrésistible, une image unique exclut toutes les autres, m'envahit, me maîtrisa, fixe, lucide, précise dans ses moindres particularités, c C'est après déjeuner. Un petit verre de chablis a suffi pour troubler Juliane, qui ne boit pour ainsi dire pas de vin. L'après-midi se fait de plus en plus chaude ; l'odeur des roses, des glaïeuls, des lilas devient violente ; les hirondelles passent et repassent avec un gazouillement qui assourdit. Nous sommes seuls, envahis tous deux par un insoutenable tremblement intérieur. Et, tout à coup, je lui dis : — Veux-tu que nous allions revoir notre chambre ? — C'est l'ancienne chambre nuptiale, qu'intentionnellement j'ai omis d'ouvrir pendant notre promenade à travers la villa. Nous entrons. Il y a là comme un bourdonnement sourd, le même bourdonnement qu'on croit entendre dans les replis profonds de certains coquillages ; mais ce n'est que le mur-

mure de mes artères. Elle aussi, sans doute, entend ce bourdonnement ; et ce n'est que le murmure de ses artères. Tout le reste est silencieux ; on dirait que les hirondelles ne gazouillent plus. Je veux parier, et, à mon premier mot, qui s'étrangle dans ma goi'ge, elle tombe entre mes bras, presque évanouie...

Ce tableau imaginaire s'enrichissait sans cesse, se compliquait, simulait la réalité, atteignait une incroyable évidence. Je ne parvenais pas à lui disputer l'empire absolu sur mon esprit. On eût dit que renaissait en moi le libertin de jadis, tant j'éprouvais une jouissance profonde à contempler et à caresser l'image voluptueuse. La chasteté que j'avais gardée pendant quelques semaines, en ce chaud printemps, produisait son effet sur mon organisme régénéré. Un simple phénomène physiologique modifiait complètement l'état de ma conscience, donnait un pli tout différent à mes pensées, faisait de moi un autre homme.

Marie et Nathalie avaient exprimé le désir de nous accompagner dans celte eî&cursion, Juliane aurait voulu le leur permettre; mais je m'y opposai, et j'usai de toute mon habileté, de toutes mes cajoleries pour atteindre le but.

Frédéric avait fait cette proposition : c II faut que j'aille mardi à Casai Caldere. Je vous accompagnerai en voiture jusqu'aux Lilas, où vous vous aiTèterez, ei moi je continuerai ma route. Puis, le soir, en repassant, je vous reprendrai avec la voiture, et nous reviendrons ensemble àia Badiola. » Juliane, en ma présence, avait accepté.

Je réfléchissais que la compagnie de Frédéric, du moins à l'aller, ne nous incommoderait pas ; bien plus,

elle m'épargnerait une certaine gêne. En effet, de quoi aurions-nous causé, Juliane et moi, si nous avions été seuls durant ces deux ou trois heures de voyage ? Quelle attitude aurais-je prise vis-à-vis d'elle? Qui sait môme si je n'aurais pas gâté la situation, compromis le succès, ou, du moins, enlevé à notre émotion sa fraîcheur? Mon rêve n'était-il point de me retrouver soudain avec elle aux Lilas, comme par un coup de magie, et. Là, de lui adresser ma première parole de tendresse et de soumission ? La présence de Frédéric me procurerait l'avantage d'éviter les préliminaires incertains, les longs silences pénibles, les phrases prononcées bas à cause des oreilles du cocher, en un mot, toutes les petites irritations et toutes les petites tortures. Nous descendrions aux Lilas, et alors, alors seulement, nous nous retrouverions enfin aux côtés l'un de l'autre, devant la porte du paradis perdu.

C'est ce qui eut lieu. Je ne trouve point de paroles pour décrire la sensation que j'éprouvai lorsque j'entendis le Eon des grelots et le bruit de la voiture qui s'éloignait en emportant Frédéric vers Casai Caldore. Je dis à Calixte, en prenant les clefs de ses mains avec une impatience manifeste :

— Maintenant, tu peux t'en aller. Je t'appellerai plus tard.

Et je refermai moi-même la grille derrière le vieillard, qui me parut un peu surpris et mécontent d'un sibrusque congé.

— Nous y sommes donc, enfin! m'écriai-je dès que je fus seul avec Juliane. Et tout le flot de bonheur qui m'avait envahi passa dans ma voix.

J'étais heureux, heureux, indiciblement heureux ; j'étais comme fasciné par une immense hallucination de bonheur inattendu, inespéré, qui transfigurait tout mon

être, réveillait et multipliait tout ce qu'il y avait encore en moi de bon et de jeune, m'isolait du monde, concentrait instantanément ma vie dans le cercle des murailles qui enfermaient ce jardin. Les mots se pressaient sur mes lèvres, sans suite, inexprimables ; ma raison se perdait dans une fulguration flamboyante de pensées. Comment Juliane n'aurait-elle point deviné ce qui se passait en moi ? Comment ne m'aurait- elle point compris ? Comment n'aurait-elle point reçu en plein cœur le contre-coup de ma joie impétueuse ?

Nous nous regardâmes. Je vois encore l'expression anxieuse de son visage, où errait un sourire indécis. Elle dit, de cette voix voilée, faible, toujours hésitante de l'hésitation singulière que j'avais déjà remarquée en d'autres circonstances et qui la faisait paraître préoccupée sans cesse de retenir la phrase qui montait à ses lèvres pour lui substituer une autre phrase, elle dit :

Faisons un tour dans le jardin avant d'ouvrir la

maison. Comme il y a longtemps que je ne l'ai vu aussi fleuri ! La dernière fois que nous y sommes venus, il y a trois ans, tu te rappelles? c'était aussi en avril, pendant la semaine de Pâques...

Sans doute elle voulait dominer son trouble, mais elle n'y parvenait point ; sans doute elle voulait réprimer l'effusion de sa tendresse, mais elle ne le pouvait point. En ce lieu, les premiers mots sortis de sa propre bouche avaient commencé à évoquer des souvenirs. Après quelques pas, elle s'arrêta, et nous nous regardâmes. Une altération indéfinissable, comme si elle s'était fait violence pour étouffer quelque chose, traversa ses yeux noirs.

— Juliane ! m'écriai- je, incapable de me maîtriser,

sentant sourdre du plus profond de mon cœur un afflux de paroles passionnées et tendres, saisi d'une folle envie de m'agenouiller devant elle sur le sable, d'embrasser ses genoux, de baiser sa robe, ses mains, ses poignets, furieusement, indéfiniment.

D'un geste suppliant, elle me fit signe de me taire. Et elle continua à s'avancer dans l'allée, en hâtant le pas.

Elle portait un vêtement de drap gris clair garni de soutaches plus sombres, un chapeau de feutre gris, une ombrelle de soie grise à petits trèfles blancs. Je la vois encore, si élégante dans ce costume aux teintes fines et discrètes, marcher entre les masses touffues des lilas qui inclinaient vers elle leurs milliers de grappes d'un bleu violet.

Il n'était guère que onze heures. La matinée était chaude, d'une chaleur précoce ; dans l'azur voguaient quelques vapeurs floconneuses. Les arbustes charmants qui avaient donné leur nom à cette maison de campagne fleurissaient de tous côtés, étaient maîtres du jardin, formaient un bois coupé seulement çà et là par des buissons de roses-thé et par des touffes de glaïeuls. Çà et là les roses grimpaient aux liges, se glissaient entre les rameaux, retombaient pêle-mêle en chaînes, en guirlandes, en festons, en bouquets ; au pied des tiges, les iris de Florence faisaient jaillir d'entre leurs feuilles, pareilles à de longues épées verdâtres, des fleurs d'un dessin large et noble. Les trois parfums s'harmonisaient en un accord profond que je reconnaissais, parce que, depuis répoque lointaine, il était resté dans ma mémoire aussi précis que l'accord musical de trois notes. Dans le silence, on n'entendait que le gazouillement des hiron-

L*INTRaS 103

délies. A peine entrevoyait-on la maison entre les cônes des cyprès, et les hirondelles s'y pressaient aussi nombreuses que les abeilles autour d'une ruche.

Bientôt Juliane ralentit le pas. Je marchais à son côté, si près que de temps en temps nos coudes se touchaient. Elle promenait autour d'elle des regards attentifs, comme si elle eût craint que quelque chose ne lui échappât. Deux ou trois fois, je surpris sur ses lèvres un mouvement pour parler ; c'était comme la première esquisse d'un mot qu'elle ne prononçait point.

Je lui dis à voix basse, aussi timide qu'avec une maîtresse :

— A quoi penses-tu ?

— Je pense que jamais nous n'aurions dû partir d'ici.

— Tu as raison, Juliane.

Parfois, les hirondelles nous rasaient presque, avec un cri, rapides et luisantes comme des flèches ailées.

— Combien j'ai désiré cette journée, Juliane ! Ah } tu ne sauras jamais combien je l'ai désirée ! m'écriai-je, en proie à une émotion si forte que ma voix devait être méconnaissable. Jamais, tu m'entends, jamais je n'ai ressenti d'anxiété égale à et lie qui me dévore depuis avant-hier, depuis le moment où tu as consenti à venir. Te rappelles-tu le jour où, pour la première fois, nous nous sommes vus en secret, sur la terrasse de Villa Oggéri, et où nous nous sommes embrassés? J'étais fou de toi, tu te le rappelles. Eh bien, l'attente de la nuit dernière n'est rien en comparaison ... Tu ne me crois pas, et tu as raison de ne pas me croire, de te défier. Mais je veux te dire tout, te raconter mes souffrances, mes craintes, men espoir. Oh ! je sais, mes souffrances sont

sans doute peu de chose auprès de ce que je t'ai fait souffrir. Je sais, je sais ; toutes mes douleurs ne valent pas ta douleur, ne valent pas tes larmes. Je n'ai pas expié ma faute et je ne suis pas digne d'être pardonné. Mais dis-moi, dis-moi ce que je dois faire pour que tu me pardonnes... Tu ne me crois pas ; mais je veux te dire tout. C'est toi, toi seule que j'ai vraiment aimée dans ma vie ; c'est toi seule que j'aime. Je sais, je sais : ces choses-là, les hommes les disent pour obtenir leur pardon, et tu as raison de ne pas me croire. Mais vois, pourtant : si tu réfléchis à notre amour de jadis, si tu réfléchis à nos trois premières années de tendresse jamais défaillante, si tu te souviens, si tu te souviens, vois, il n'est pas possible que tu refuses de me croire. Même dans mes pires abaissements, tu devais être pour moi inoubliable ; et mon âme devait se tourner vers toi, devait te chercher, devait te regretter, toujours, entendstu ? toujours. Toi-même, ne t'en apercevais-tu point ? Quand tu étais pour moi une soeur, ne t'arrivait-il point quelquefois de t'apercevoir que je mourais de tristesse ? Je te le jure, loin de toi, je n'ai jamais éprouvé une joie sincère, je n'ai jamais eu une heure de complet oubli. Jamais, jamais, je te le jure. Tu étais mon adoration constante, profonde, secrète. La meilleure partie de moi-même a toujours été tienne, et il y a une espérance qui en moi ne s'est jamais éteinte : celle de me délivrer de mon mal et de retrouver intact mon premier, mon unique amour... Ah! Juliane, dis-moi que je n'ai pas espéré,en vain !

Elle cheminait avec une extrême lenteur, sans plus regarder devant ell^, la tête baissée, excessivement pâle. Une petite contraction douloureuse apparaissait

par moments à l'angle de sa bouche. Et, parce qu'elle gardait le silence, je commençai à sentir au fond de moi-même le remuement d'une vague inquiétude. Un malaise oppiessant commença à me venir de ce soleil, de ces fleurs, des cris de ces hirondelles, de toute cette allégresse étalée du printemps triomphant.

— Tu ne me réponds point? continuai-je, en prenant la main qu'elle laissait pendre à son côté. Tu ne me crois point ; tu as perdu toute confiance en moi ; tu crains encore que je ne te trompe ; tu n'oses point te redonner, parce que tu penses to'ujours à Vautre fois... Oui, c'est vrai, ce fut la plus brutale de mes infamies. Je m'en repens comme d'un crime, et, quand même tu me pardonnerais, jamais, moi, je ne pourrai me pardonner à moi-même. Mais ne t'es-tu pas aperçue que j'étais malade, que j'étais en démence ? Une malédiction me poursuivait, et, depuis ce jour-là, je n'ai plus eu une minute de répit, je n'ai plus eu un intervalle de lucidité. Ne te souviens-tu pas ? Ne te souviens-tu pas ? Certainement, tu savais que j'étais hors de moi, dans un état de folie : car tu me regardais comme on regarde un aliéné. Combien de fois j'ai surpris dans tes regards une compassion chagrine, une curiosité et une crainte ! Ne te souviens-tu pas dece que j'étais devenu ? J'étais méconnaissable.. Eh bien, je suis guéri, je me suis sauvé pour toi. J'ai réussi à ouvrir les yeux, j'ai réussi à voir la lumière. Enfin la lumière s'est faite. C'est toi, toi seule que j'ai vraiment aimée dans ma vie, c'est toi seule que j'aime. Entends-tu?

Je prononçai les derniers mots d'une voix plus ferme et plus lente, comme pour les imprimer un à un dans l'âme decotte femme, et je serrai fortement sa main que

déjà je tenais dans la mienne. Elle s'arrêta de l'air de quelqu'un qui va se laisser tomber, haletante. Plus tard, plus tard seulement, pendant les heures qui suivirent, je compris l'excès d'angoisse mortelle qui s'exhalait en ce halètement. Mais, alors, je ne compris que ceci : c Le souvenir de l'horrible trahison, évoqué par moi, ravive sa souffrance. J'ai touché des plaies encore ouvertes. Ah ! si je pouvais lui persuader de me croire ! Si je pouvais vaincre la défiance qui la possède ! Elle ne sent donc point dans ma voix que je dis la yérité? s

Nous étions arrivés au croisement de deux allées. Il y avait un banc. Elle murmura :

— Asseyons-nous un peu.

Nous nous assîmes. Je ne sais si elle reconnut l'endroit. Mais moi, je ne le reconnus point tout d'abord, désorienté comme un homme qui a eu les yeux bandés pendant quelque temps. Tous deux nous regardâmes autour de nous, puis nous nous regardâmes, et nous avions dans les yeux la même pensée. Une foule de souvenirs tendres étaient liés à ce vieux banc de pierre. Mon cœur se gonfla, non de regret, mais d'une convoitise inquiète, d'une sorte de fureur de vivre qui, dans un éclair, me donna une vision chimérique et éblouissante de l'avenir. « Ah ! elle ignore de quelles tendresses nouvelles je suis capable ! Il y a dans mon âme un paradis pour elle. » Et le flamboiement de cet idéal d'amour fut si fort que je m'exaltai.

— Tu t'affliges ? Mais quelle créature au monde fut jamais aiiûée comme je t'aime? A quelle femme a-t-il été donné d'obtenir une preuve d'amour qui vaille celle que je te donne? Tu disais tout à l'heure : « Nous n'aurions jamais dû partir d'ici. » Sans doute, nous y aurions

été heureux ; tu n aurais pas souffert le martyre, lu n'aurais pas versé tant de larmes, tu n'aurais pas perdu tant d'années de vie ; mais tu n'au-rais pas connu mon amour, tout mon amour...

Elle avait la tête penchée sur la poitrine et les paupières mi-closes, et elle écoutait, immobile. Les cils lui mettaient en haut des joues une ombre qui me troublait plus qu'un regard.

— Et moi, moi-même, je n'aurais pas non plus connu mon amour. La première fois que je m'éloignai de loi, ne croyais-je point que iout était fini ? Je cherchais une autre passion, une autre fièvre, une autre ivresse ; je voulais embrasser la vie d'une seule étreinte. Tu ne me suffisais pas. Et, pendant des années je me suis exténué à un atroce labeur, oh ! si atroce, que je l'ai en horreur, comme un forçat a en horreur le bagne où il a vécu en mourant un peu tous les jours. Et j'ai dû errer de ténèbres en ténèbres pendant des années, avant que la lumière se fasse dans mon âme, avant que cette grande vérité m'apparaisse. Je n'ai aimé qu'une femme, et c'est toi. Seule au monde, tu as la bonté et la douceur; tu es la meilleure et laplus douce créature que j'aie jamais rêvée; tu es l'Unique. Et tu étais dans ma maison, pendant que je te cherchais au loin... Comprends-tu, maintenant ? Comprends-tu? Tu étais dans ma maison, pendant que je te chtrchais au loin. Oh 1 dis-moi, cet aveu ne vaut-il point toutes tes larmes? Ne souhaiterais-tu point d'en avoir versé davantage, davantage encore pour acheter cette certitude?

— Oui, davantage encore, dit-elle, si bas que je l'entendis à peine.

Ce fut un souffle sur ces lèvres blêmes. Et les larmes

jailiirent d'entre les cils, sillonnèrent les joues, mouillèrent la bouche convulsée, tombèrent sur la poitrine palpitante.

— Juliane, mon amour, ô mon amour! m'écriai-je avec un frisson de félicité suprême, en me jetant à genoux devant elle.

Et je l'entourai de mes bras, je posai la tête sur son sein, je ressentis par tout le corps cette tension frénétique à laquelle aboutit un effort inutile pour exprimer par un acte, par un geste, par une caresse, l'indicible passion intérieure. Ses larmes tombèrent sur ma joue. Si l'effet matériel de ces gouttes chaudes de vie avait égalé la sensation que j'en reçus, je porterais sur la peau une marque indélébile.

— Oh ! laisse-moi boire, suppliai-je.

Et, me relevant, j'appuyai mes lèvres sur ses paupières et je les baignai de ses pleurs, tandis que mes mains lui prodiguaient des caresses éperdues. Mes membres avaient acquis une flexibilité extraordinaire, une sorte de fluidité illusoire qui m'empêchait de remarquer l'obstacle des vêtements. lime semblait que j'avais le pouvoir d'enserrer, d'envelopper toute la personne aimée.

— Rêvais-tu, lui disais-je, avec, dans la bouche, la saveur salée qui m'imprégnait jusqu'au cœur (plus tard, pendant les heures qui suivirent, je fus étonné de n'avoir pas trouvé à ces larmes une intolérable amertume), rêvais-tu d'être autant aimée ? Rêvais-tu un semblable bonheur ? C'est moi, regarde, c'est moi qui te parle ainsi; regarde bien : c'est moi... Si tu savais comme tout cela me paraît étrange! Si je pouvais te dire!... Je sais que je ne te connais pas d'aujourd'hui, je sais

que je ne t'aime pas d'aujourd'hui, je sais que je t'ai retrouvée. Et cependant U me semble que je viens de te trouver tout à l'heure, il n'y a qu'un moment, quand tu as dit: e Oui, davantage encore... i C'est bien ce que tu as dit, n'est-ce pas ? Trois mots seulement... un souffle... Et je renais, et tu renais, et nous voici heureux, heureux pour toujours.

Je lui disais ces choses d'une voix pareille à celle qui vient de loin, entrecoupée, indéfinissable; d'une de ces voix dont les intonations semblent monter au bord de nos lèvres, non pas de nos organes matériels, mais des dernières profondeurs de notre âme. Et elle, qui jusqu'alors avait versé des pleurs silencieux, éclata en sanglots.

Violents, trop violents étaient ses sanglots, non pas comme lorsqu'on succombe à une joie sans limites, mais comme lorsqu'on exhale un désespoir inconsolable. Elle sanglolaitsi violemment que, pendant quelques secondes, je restai saisi de cette stupeur que provoquent les manifestations excessives, les suprêmes paroxysmes des émotions humaines. Inconsciemment je m'écartai un peu ; mais, aussitôt, je remarquai l'intervalle qui s'était ouvert entre elle et moi ; aussitôt je remarquai, non seulement qu'il n'y avait plus de contact physique, mais encore que le sentiment de communion morale s'était dissipé en un clin d'oeil. Nous étions toujours deux êtres distincts, isolés, extérieurs l'un à l'autre. La différence même de nos attitudes accusait cette désunion. Repliée sur eUe-même, pressant de ses deux mains son mouchoir sur sa bouche, elle sanglotait ; et chacun de ses sanglots la secouait tout entière, mettait pour ainsi dire en évidence sa fragilité. Moi, sans la toucher, j'étais

encore à genoux devant elle, et je la regardais : stupéfait et néanmoins étrangement lucide, attentif à surveiller tout ce qui allait se passer en moi et néanmoins avec tous les sens ouverts à la perception des objets environnants. J'entendais son sanglot et le gazouillement des hirondelles ; j'avais une notion exacte du temps et du lieu. Et ces fleurs, et ces parfums, et cette splendeur immobile de l'atmosphère, et toute cette allégresse étalée du printemps m'inspirèrent un effroi qui grandit, grandit, devint une sorte de peur panique, une terreur instinctive et aveugle contre laquelle la raison fut impuissante. Et, telle la foudre qui fait explosion dans un amas de nuages, une pensée jaillit du milieu de cette épouvante tumultueuse, m'illumina, me frappa au cœur. « Elle est impure ! >

Ah ! pourquoi ne tombai-je point alors foudroyé Pourquoi l'un de mes organes vitaux ne se rompit-il point? Pourquoi ne restai-je point là sur le sable, aux pieds de la femme qui, en quelques courts instants, m'avait élevé au comble du bonheur et m'avait précipité dans un abîme de misère ?

— Réponds!

Je lui saisis les poignets, je lui découvris le visage, je lui parlai de tout près ; et ma voix était si sourde qu'à peine l'entendais-je moi-même dans le fracas de mon cerveau.

— Réponds ! Que signifient ces pleurs ?

Elle cessa de sangloter et me regarda ; et ses yeux, tout brûlés qu'ils étaient par les larmes, se dilatèrent avec une expression d'angoisse suprême, comme s'ils m'avaient vu mourir. En effet, je devais avoir complètement perdu les couleurs de la vie.

L INTRUS m

— Il est trop tard, peut-être? Est-il trop tard? ajoutai-je, en révélant ma terrible pensée par cette question obscure.

— Non, non, Tullio! non... ce n'est... rien. Tu as pu penser!... Non, non... Je suis si faible, tu vois. Je ne suis plus comme jadis... Je n'ai plus d'énergie... Je suis malade, tu sais ; je suis si malade ! Je n'ai pas eu la force de résister... à tes paroles. Tu comprends... Celte crise m'est venue à l'impreviste... C'est la faute des nerfs... une espèce de convulsion. On a un spasme ; on ne distiniiue plus si on pleure de joie ou de douleur. . . Oh! mon Dieul... Vois, cela se passe... Lève-toi, Tullio ; viens ici, à mon côté.

Elle me parlait d'une voix encore étouffée par les larmes, encore coupée de quelques sanglots ; elle me regardait avec une expression qui m'était bien connue, l'expression que déjà elle avait prise souvent à l'as^ pect de ma souffrance. A une époque, elle ne supportait pas de me voir souffrir. Sa sensibilité à cet endroit était si exagérée que je pouvais tout obtenir d'elle en montrant que j'avais du chagrin. Elle aurait tout fait pour éloigner de moi une peine, la moindre peine. Souvent alors je feignais la douleur, par jeu, pour l'inquiéter, pour être consolé comme un enfant, pour obtenir certaines caresses qui me plaisaient, pour éveiller certaines de ses grâces que j'adorais. N'était-ce pas la même expression tendre et alarmée qui reparaissait maintenant dans ses yeux?

— Viens ici, à mon côté; assieds-toi. Ou bien préfèrestu continuer la promenade dans le jardin ? Nous n'avons encore rien vu... Allons vers le bassin. Je veux me laver les yeux... Pourquoi me regarder ainsi? a quoi

H2 l'intrus

penses-tu? Ne sommes-nous pas heureux? Vois, je commence à me sentir bien, très bien. Mais j'aurais besoin de me laver les yeux, le visage... Quelle heure est-il ? Midi, peut-être ? Frédéric repassera vers six heures. Nous avons le temps... Veux-tu venir?

Elle parlait d'une voix entrecoupée, encore un peu convulsive, avec un effort manifeste, essayant de se remettre, de reconquérir le commandement de ses nerfs, de dissiper en moi l'ombre d'une appréhension, de m'apparaître confiante et heureuse. Le sourire qui tremblait dans ses yeux encore humides et un peu rou* gis avait une douceur affligée qui m'attendrissait. Je la sentais dans sa parole, dans son attitude, dans toute sa personne, cette douceur qui m'attendrissait, qui m'alanguissait d'une langueur à demi sensuelle. Il m'est impossible de définir la délicate séduction qui, émanant de cette créature^, s'insinuait dans mes sens et dans mon esprit, favorisée par l'état indécis et confus de ma conscience. Elle semblait me dire silencieusement : c II me serait impossible d'être plus douce. Prends-moi donc, puisque tu m'aimes; prends-moi dans tes bras, mais avec précaution, sans me faire mal, sans me serrer trop fort. Oh ! je brûle d'envie de recevoir tes caresses ! Mais je crois qu'elles pourraient me donner la mort. > Cette imagination m'aide un peu à exprimer l'effet que produisait sur moi son sourire.

Je regardais sa bouche, au moment où elle me d^ manda : c Pourquoi me regarder ainsi ? > Et, au moment où elle me demanda : « Ne sommes-nous point heureux ? » j'éprouvai l'aveugle besoin d'une sensation voluptueuse où s'amortirait le malaise que m'avait laissé mon récent emportement. Lorsqu'elle se leva, je la

saisis impétueusement dans mes bras et je collai ma bouche sur sa bouche.

Ce fut un baiser d'amant que je lui donnai, un baiser long et profond qui remua toute l'essence de nos deux très. Elle se laissa retomber sur le banc, épuisée.

— Oh! non, non, Tullio, je t'en prie! Assez, assez! Laisse-moi reprendre un peu de force, supplia-t-elle en étendant les mains pour Wé«arter... Autrement, je ne pourrai plus me tenir debout. Vois, je suis morte

Mais il était survenu en moi un phénomène extraordinaire. Cette sensation avait fait sur mon esprit ce que fait sur le rivage un flot impétueux qui brise tous les obstacles, qui efface toutes les empreintes et qui laisse le sable uni. Tout fut rasé instantanément ; et, soudain, je me trouvai dans un nouvel état déterminé par l'influence immédiate des circonstances, par la poussée du sang qui se rallumait. Je ne connus plus qu'une chose : j'avais là, devant moi, la femme que je désirais, tremblante, terrassée par mon baiser, toute mienne enfin ; autour de nous fleurissait un jardin solitaire, plein de souvenirs, plein de secrets ; une maison discrète nous attendait derrière les arbustes en fleur, sous la garde des hirondelles familières.

— Crois-tu que je ne serais point assez fort pour te porter ? dis-je en lui saisissant les mains, en entrelaçant mes doigts à 'ses doigts. Autrefois, tu étais légère comme une plume. Maintenant tu dois être plus légère encore... Essayons-nous?

Une obscurité passa dans ses yeux. Pendant une seconde, elle parut s'absorber dans une pensée, comme quand on délibère et qu'on prend une résolution rapide. Puis elle secoua la tête, et, se renversant en arrière, se

4i-i l'intrus

suspendant à moi de ses bras tendus, riant d'un rire qui découvrit un peu de sa gencive exsangue :

— Eh bien, relève-moi ! fit-elle.

A peine debout, elle s'abattit contre ma poitrine ; et alors ce fut elle qui m'embrassa la première, avec une sorte de fureur convulsive, comme en proie à une frénésie subite, comme si elle eût voulu d'un seul coup apaiser une soif atrocement douloureuse.

— Ah ! je suis morte ! répéla-t-elle quand j'eus détaché sa bouche de la mienne.

Et cette bouche humide, unpeu saillante, demi-ouverte, devenue plus rouge, animée d'une langueur, dans ce visage si pâle et si frêle, me donna vraiment l'impression indéfinissable que, de tout ce corps pareil à celui d'une morte, les lèvres seules avaient conservé de la vie.

Elle murmura, rêveuse, en levant ses yeux fermé? dont les longs cils tremblaient comme si un mince sourire eût filtré de dessous les paupières :

— Es-tu heureux?

Je la serrai sur mon coeur.

— Eh bien, allons. Porte-moi où tu voudras. Soutiensmoi un peu, Tullio ; je sens que mes genoux fléchissent

— A la maison, Juliane î

— Où tu voudras...

Je la soutenais d'un bras passé autour de sa taille, et je l'entraînais. Elle marchait comme une somnambule. D'abord nous gardâmes le silence ; et, à chaque instant, nous nous tournions ensemble l'un vers l'autre, pour nous regarder. Elle me paraissait vraiment être une femme nouvelle; mon attention s'arrêtait sur des

L'INTRUS llîJ

détails, s'en préoccupait : un petit signe à peine visible sur la peau, une petite fossette à la lèvre inférieure, la courbure des cils, une veine à la tempe, l'ombre qui cernait les yeux, le lobe infiniment délicat de l'oreille. Le signe brun sur le cou était à peine caché par le bord de la dentelle ; à chaque mouvement de tête que Juliane faisait, on le voyait paraître ou disparaître ; et cette petite particularité irritait mon impatience. J'étais enivré, et pourtant j'étais très lucide. J'entendais les cris des hirondelles plus nombreuses, le clapotement dee jets d'eau dans le bassin tout proche. J'avais la sensation que la vie courait, que le temps fuyait. Et ce soleil, et ces fleurs, et ces parfums, et ces bruits, et toute cette allégresse étalée du printemps, m'inspirèrent pour la troisième fois une émotion d'anxiété inexplicable.

— Mon saule ! s'écria Juliane, en arrivant prés du bassin ; et elle cessa de s'appuyer sur moi, elle marcha plus vite. Regarde, regarde comme il est grand ! Te souviens-tu? Ce n'était qu'une branche...

Après être demeurée un instant pensive, elle ajouta, sur un ton différent et à voix basse :

— Je l'avais déjà revu... Tu ne sais peut-être point? J'y suis venue, aux Lilas, Vautre fois.

Elle ne put retenir un soupir. Mais aussitôt, comme pour dissiper le nuage que ces paroles avaient mis entre nous, comme pour s'ôter de la bouche une amertume, elle se pencha à l'un des deux robinets, but quelques gorgées, et, se redressant, fit le geste de me demander un baiseï. Elle avait le menton mouillé et les lèvres fraîches. Tous deux, sans rien dire, nous décidâmes dans cette étreinte de hâter l'événement désormais nécessaire, le rapprochement suprême que réclamaient

toutes les fibres de nos êtres. Quand nous nous dégageâmes, nos yeux répétèrent la même promesse enivrante. Et combien il fut extraordinaire, le sentiment qu'exprima la physionomie de Juliane ! Mais alors je ne le compris pas. Plus tard seulement, pendant les heures qui suivirent, il me devint intelligible : lorsque je sus qu'une image de mort et une image de volupté avaient en même temps enivré la ^oauvre créature, et qu'en s'abandonnant aux langueurs de sa chair elle avait fait un vœu funèbre. Je vois comme si je l'avais devant les yeux, je verrai toujours ce visage plein de mystère, dans l'ombre de ce saule qui faisait pleuvoir sur nous sa grande chevelure végétale. Sous le soleil, entre les longues branches au feuillage diaphane, l'eau dardait des rayons qui donnaient à l'ombre une vibration hallucinante. Les échos fondaient en une monotonie sourde et continue les voix sonores des jets d'eau. Toutes ces apparences exaltaient mon esprit hor? du monde réel.

Nous allâmes vers la maison sans parler. Mon désir était devenu si intense, la vision de l'événement prochain ravissait mon âme dans un tourbillon de joie si haute, le battement de mes artères était si violent que je pensai : « Est-ce le déhre ? Je n'ai point éprouvé cela la première nuit de mon mariage, lorsque j'ai rais le pied sur le seuil de la chambre nuptiale.... > Deux ou trois fois, je fus assailli d'un emportement sauvage, comme d'un accès soudain de folie, et c'est prodige que j'aie pu me contenir : tant était grand mon besoin physique de reprendre possession de cette femme. En elle aussi la crise devait être devenue insupportable ; car elle s'arrêta en soupirant :

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! C'est trop ! Suffocante, oppressée, elle me prit la main et la mit

sur son cœur,

— Sens, dit-elle.

Je sentis moins les battements de son cœur que l'élasticité de son sein à travers l'étoffe ; et, instinctivement, mes doigts se courbèrent pour envelopper cette rondeur bien connue. Je vis dans les yeux de Juliane l'iris se perdre sous les paupières qui s'abaissaient. Par crainte qu'elle ne s'évanouît, je la soutins; puis je l'entraînai, je la portai presque jusqu'au cyprès, jusqu'à un banc où nous nous assîmes, tous deux exténués.

La maison se dressait devant nous, comme dans un rêve.

Elle dit, en appuyant la tête sur mon épaule :

— Ah I Tullio, quelle chose terrible ! Ne crois-tu point, toi aussi, que nous pourrions en mourir?

Elle ajouta, grave, d'une voix qui semblait venir de je ne sais quelles profondeurs de son âme :

— Veux-tu que nous mourions ?

J'eus un frisson étrange, qui me révéla que ces paroles exprimaient un sentiment extraordinaire, peut-être le même sentiment qui lui avait transfiguré le visage sous le saule, après l'étreinte, après la muette résolution. Mais, cette fois encore, je ne sus pas comprendre. Je compris seulement que nous élions tous deux possédés d'une sorte de délire et que nous respirions dans une atmosphère de rêve.

Gomme dans un rêve, la maison se dressait devant nous* Sur la façade rustique, à toutes les corniches, à toutes les saillies, le long des gouttières, sur les architraves, sous les rebords des fenêtres, sous les dalles des

balcons, entre les consoles, entre les bossages, partout les hirondelles avaient construit leurs nids. Les nids d'argile, par milliers, vieux et nouveaux, agglomérés comme les cellules d'une ruche, laissaient peu d'intervalles libres. Dans ces intervalles, et sur les lames des persiennes, et sur les ferrures des balustrades, les excréments faisaient des blancheurs semblables à do la chaux délt-ivée. Ciose et sans habitants, cette maison pourtant vivait ; elle vivait d'une vie affairée, joyeuse et tendre. Les hirondelles fidèles l'entouraient de leurs vols, de leurs cris, de leurs scintillements, de toutes leurs grâces et de toutes leurs tendresses, sans arrêt. Tandis que, dans les airs, des bandes se poursuivaient à tired'aile, aussi rapides que des flèches, avec de grandes clameurs alternantes, s'éloignant et se rapprochant en un clin d'œil, rasant les arbres, s'enlevant dans le soieil avec un éclair qui jaillissait par moments de leurs tacites blanches, infatigables, il y avait dans les nids et autour des nids une activité d'autre sorte, mais non moins ardente. Parmi les hirondelles couveuses, les unes restaient pendant quelques secondes accrochées aux orifices ; d'autres se soutenaient sur leurs ailes en voletant ; d'autres, entrées à moitié, laissaient passer dehors leur petite queue fourchue, vibrante et agile, noire et blanche sur la boue grisâtre ; d'autres, sorties à moitié, montraient un peu de leur poitrine lustrée et leur gorge fauve; d'autres, jusqu'alors invisibles, s'envolaient avec un cri perçant, et filaient. Tout ce remuement allègre et réjoui autour de la maison close, toute cette animation des nids autour de notre nid d'autrefois, formait un spectacle si délicieux, un miracle de gentillesse si exquis que, pendant quelques miputes, comme pendant un

l'intrus li©

répit que nous aurait laissé notre fièvre, nous nous oubliâmes à le contempler.

Je rompis l'enchantement en me levant. Je dis :

— Voici la clef. Qu'altendons-nous ?

— Oh ! Tullio, attendons encore un peu, supplial-elle avec une sorte d'effroi.

— Je vais ouvrir.

Et je m'approchai de la porte ; je montai les trois degrés, qui me faisaient l'effet d'être ceux d'un autel. Au moment où j'allais tourner la clef avec le tremblement du dévot qui ouvre un reliquaire, je sentis derrière moi Juliane qui m'avait suivi, furtive, légère comme une ombre. J'eus un sursaut,

— C'est toi ?

— Oui, c'est moi, murmura-t-elle, caressante, m'effleurant l'oreille du souffle de son haleine.

Et, par-dessus mes épaules, elle me passa ses bras autour du cou, de manière que ses poignets délicats se croisèrent sous mon menton.

Cet acte furtif, le rire qui tremblait dans sa voix et qui trahissait sa joie enfantine de m'avoir surpris, cette façon de m'enlacer, toutes ces grâces agiles me rappelèrent la Juliane d'autrefois, la jeune et tendre compagne des années heureuses, la délicieuse créature aux longues te-esses, aux rires frais, aux airs de fillette. Un effluve du bonheur de jadis m'envahit, sur le seuil de la maison pleine de souvenirs.

— J'ouvre? demandai-je.

Et ma main restait sur la clef, prête à la tourner.

— Ouvre, répondit-elle.

Elle ne me lâchait point, et je continuais de sentir dans mon cou son haleine.

420 l'IìNTrus

Au grincement que fit la clef dans ia serrure, ses bras m'étreignirent plus fort ; elle se serra contre moi en me communiquant son frisson. Les hirondelles gazouillaient sur nos têtes, et leurs sifflements légers se détachaient pour ainsi dire sur un fond de silence.

— Entre, murmura-t-elle sans me lâcher. Entre, entre donc.

Cette voix, proférée par des lèvres si voisines mais invisibles, réelle et pourtant mystérieuse, soufflée toute chaude à mon oreille et pourtant si intime qu'elle semblait me parler au centre de mon âme, plus féminine, plus douce qu'aucune voix ne le fût jamais, je l'entends encore, je l'entendrai toujours.

— Entre, entre,

Je poussai la porte. Nous passâmes le seuil ensemble, comme fondus en une seule personne, sans bruit.

Le vestibule était éclairé par une haute fenêtre ronde. Une hirondelle voltigea sur nos têtes en gazouillant. Nous levâmes les yeux avec surprise. Un nid pendait parmi les grotesques de la voûte. Il y avait à la fenêtre un carreau cassé. L'hirondelle s'enfuit par l'ouverture en gazouillant.

— Maintenant, je suis à toi toute, toute, murmura Juliane, sans se détacher de mon cou.

Mais, par un mouvement sinueux, elle vint sur ma poitrine et rencontra ma bouche. Nous nous donnâmes un long baiser. Je lui dis avec ivresse :

— Viens. Montons. Veux-tu que je le porte? Malgré l'ivresse, je me sentais dans les muscles la

force de la porter d'un trait jusqu'am haut de l'escalier. Elle répondit :

— Non. Je monterai bien seme.

Mais, à la voir, à l'entendre, elle ne paraissait point en être capable.

Je l'enlaçai comme j'avais déjà fait dans l'allée, je la soulevai, je la poussai de marche en marche. On eût dit qu'il y avait dans la maison un bourdonnement sourd et lointain , pareil à celui que gardent dans la profondeur de leurs replis certains coquillages ; on eût dit qu'aucun autre bruit n'y pénétrait de l'extérieur.

Quand nous fûmes sur le palier, au lieu d'ouvrir la porte en face de nous, je tournai à droite dans le corridor obscur et je la tirai par la main, sans rien dire. Elle était si haletante qu'elle me faisait peine, qu'elle me communiquait son trouble.

— Où allons-nous ? demanda-t-elle.

Je répondis :

— Dans noti'e chambre.

On n'y voyait presque pas. J'étais guidé comme par un instinct. Je retrouvai le bouton, j'ouvris ; nous entrâmes.

L'obscurité était coupée par les clartés qui filtraient aux fentes des volets, et on entendait là un bourdonnement plus sourd. J'aurais voulu courir aux fenêtres pour donner aussitôt de la lumière ; mais je ne pouvais quitter Juliane : il me semblait impossible de me détacher d'elle, d'interrompre, fût-ce pour une seconde, le contact de nos mains, comme si à travers la peau les extrémités vives de nos nerfs eussent adhéré magnétiquement. Nous avançâmes ensemble, sans voir. Un obstacle nous arrêta, dans l'ombre. C'était le lit, le grand lit de nos noces et de nos amours...

Jusqu'où fut-il entendu, le cri terrible?

Il était deux heures après midi. Trois heures environ s'étaient écoulées depuis notre arrivée aux Lilas.

J'avais laissé Juliane seule pour quelques minutes; j'étais allé appeler Galixte. Le vieillard avait apporté le panier du déjeuner ; et, en recevant pour la seconde fois un congé un peu brusque, il avait montre, au lieu de surprise, une certaine bonhomie malicieuse.

Juliane et moi, maintenant, nous étions assis à tabl« comme deux amoureux, l'un vis-à-vis de l'autre, échangeant des sourires. Nous avions devant nous des viandei froides^ des conserves de fruits, des biscuits, des oranges, une bouteille de chablis. La chambre, avec la décoration rococò de sa voûte, avec ses parois claires, ses pastorales peintes au-dessus des portes, avait une sorte de gaîté démodée, un air du siècle défunt. Par le bafcon ouvert enirait une lumière très douce, parce que de longues traînées laiteuses s'étaient répandues sur le

LIxNTRUS 1^3

ciel. Dans le rectangle de cieF pâle se dressait t le vieux cyprès vénérable, dont le pied s'élevait d'un buisson de roses et dont la cime abritait un nid de rosiignols ». Plus bas, à travers les ferrures courbes de la balustrade, on découvrait la forêt exquise aux tons violet clair, gloire printanière des Lilas. Le triple parfum, âme printanière des Lilas, s'exhalait dans le calme en lentes ondulations harmonieuses.

Juhane disait :

— Te souviens-tu ?

Elle répétait, répétait :

— Te souviens-tu ?

Sur ses lèvres montaient une à une les plus loia* aines réminiscences de notre amour, qui, à peine évoquées par une allusion discrète, revivaient néanmoins avec une intensité extraordinaire, en ce Heu qui les avait vu naître, parmi les objets propices. Mais l'inquiétude chagrine et la fureur de vie, qui s'étaient emparées de moi dans le jardin à notre premier arrêt, s'irritaient maintenant jusqu'à l'impatience et me suggéraient d'hyperboliques visions de l'avenir que j'opposais aux fantômes d'un passé importun.

— Demain, dans deux ou trois jours au plus tard, il faut revenir ici pour y rester, mais seuls. Tu vois : il n'y manque rien, tout est encore en place. Si tu voulais, nous pourrions même y rester cette nuit... Tu ne veux pas ? Vrai, tu ne veux pas ?

De la yoix, du geste, du regard, je cherchais à la tenter. Mes genoux touchaient ses genoux. Mais elle me regardait fixement, sans répondre.

— T'imagines-tu la première soirée, ici, aux Lilas ? Sortir, se promener jusqu'après Y Ave Maria, voir de la

lumière aui fenêtres ! Oh ! tu me comprends bien... Les lumières qui s'allument dans une maison, pour la première fois, le premier soir / T'imagines-tu? Jusqu'à présent tu n'as fait que te souvenir, te souvenir. Et pourtant, vois-tu; tous tes souvenirs ne valent pas pour moi une minute d'aujourd'hui, ne vaudront pas une minute de demain. Douterais-tu par hasard du bonheur qui nous attend? Je ne t'ai jamais aimée, Juliane, autant que je t'aime à cette heure ; jamais, jamais, entends-tu? jamais je n'ai été aussi parfaitement tien que maintenant, Juliane... Je te raconterai, je te raconterai mes journées, pour que tu connaisses tes miracles. Après tant de vilaines choses, qui aurait pu rien espérer de semblable ? Je te raconterai... A certaines heures, il me semblait que j'étais revenu au temps de mon adolesca»ice, au temps de ma première jeunesse. Je me sentais candide comme alors, bon, tendre, simple. Je ne me souvenais plus de rien. Toutes, toutes mes pensées étaient pour toi ; toutes mes émotions se rapportaient à toi. Quelquefois la vue d'une fleur, d'une pe^ tite feuille, suffisait pour faire déborder mon âme, tan elle était pleine. Et tu ne savais rien, tu ne t'apercevais de rien, peut-être. Je te raconterai... L'autre jour, samedi, quand je suis entré dans ta chambre avec les épines blanches ! J'étais timide comme un garçonnet amoureux, et, intérieurement, je me sentais mourir du désir de te prendre entre, mes bras... Ne t'en apercevais-tu point? Je le raconterai tout ; je te ferai rire. Ce jour-là, les rideaux de l'alcôve laissaient entrevoir ton lit. Je ne pouvais en détacher mes yeux, j'étais tout tremblant. Comme je tremblais ! Tu ne peux concevoir... Déjà, deux ou trois fois, j'étais entré dans ta

chambre, seul, à la dérobée, avec une grande palpitation ; et j'avais soulevé les rideaux pour regarder ton lit, pour toucher ton drap, pour enfoncer mon visage dans ton oreiller, comme un amant fanatique. Et certaines nuits, quand tout dormait à la Badiola, je m'aventurais, doucement, doucement, presque jusqu'à ta porte; je croyais entendre la respiration... Dis-moi, dis-moi, pourrai-je venir chez toi cette nuit ? Voudras-tu de moi? Dis, m'atlendras-tu ? Cette nuit, est-ce que noug pourrions dormir éloignés l'un de l'autre? Non, cela n'est pas possible ! Ta joue retrouvera sur ma poitrine sa place accoutumée, ici, tu te souviens? Comme tu étais légère, quand tu dormais !

— Tais-toi, tais-toi,Tullio! interrompit-elle, suppliante, comme si mes paroles lui eussent fait mal.

Elle ajouta avec un sourire :

— Il ne faut pas me griser ainsi... Je te le disais tout à l'heure. Je suis si faible I Je suis une pauvre malade... Tu me donnes le vertige. Je ne tiens plus debout. Vois en quel état tu m'as réduite? Je ne vis plus qu'à demi.

Elle souriait, d'un sourire fin et lassé. Elle avait les paupières un peu rougies ; mais, malgré la fatigue des paupières, les pupilles brûlaient d'une ardeur fébrile et me regardaient constamment, avec une fixité presque intolérable, à peine adoucie par l'ombre des cils. Dans toute sa manière d'être, il y avait quelque chose de contraint, que mes yeux ne réussissaient point à discerner ni mon esprit à définir. Sa physionomie avait-elle jamais eu un caractère aussi mystérieux et inquiétant ? Il semblait que de minute en minute son expression se compliquât, •'obscurcît jusqu'à devenir énigmatique. Et moi je pen-

sais : € Elle est travaillée par un orage intérieur. Elle ne distingue pas encore clairement dans son esprit ce qui a eu lieu. En elle, sans doute, tout est bouleversé. Un moment n'a-t-il pas suffi pour changer son existence?») Et cette expression profonde m'attirait, me passionnait toujours davantage. L'ardeur de son regard me pénétrait jusqu'aux moelles d'un feu dévorant. J'avais beau la voir brisée; j'étais impatient de la reprendre, de l'étreindre encore, de l'entendre pousser un nouveau cri, de lui boire toute l'âme.

— Tu ne manges point, dis-je, en faisant elTort pour dissiper les vapeurs qui me montaient rapidement au cerveau.

— Toi non plus.

— Bois au moins une gorgé*. Ne reconnais-tu pas ce vin?

— Oh! oui, je le reconnais.

— Tu te rappelles?

Et nous nous regardâmes au fond des yeux, troublés par l'évocation du souvenir d'amour sur lequel flottait la vapeur déhcate de ce vin blond et un peu amer, son vin préféré.

— Buvons donc ensemble à notre bonheur !

Nous choquâmes nos verres, et je bus d'un trait, mais elle ne mouilla pas même ses lèvres, arrêtée par une insurmontable répugnance.

— Eh bien ?

— ^ Je ne puis pas, Tullio.

— Pourquoi ?

— Je ne puis pas. Ne me force point. Une seule goutte, je crois. Suffirait pour me faire mal.

Elle était devenue aussi pâle qu'une morte.

— Mais, Juliane, tu te trouves mal !

— Un peu. Levons-nous. Allons au balcon.

En l'enlaçant, je sentis la mollesse vivante de son sein ; car, en mon absence, elle s'était débarrassée de son corset. Je lui dis :

— Veux-tu t'étendre sur le lit ? Tu te reposeras et je resterai près de toi.

— Non, Tullio. Tu vois, déjà cela va mieux.

Nous nous arrêtâmes au seuil du balcon, avec le cyprès devant nous. Elle s'appuya au montant et posa une main sur mon épaule.

De la saillie de l'architrave, au-dessous de la cimaise, pendait un groupe de nids. Les hirondelles y accouraient et en repartaient avec une incessante activité. Mais, en bas, le calme du jardin était si profond, la cime du cyprès était si immobile, que ces bruits d'ailes, ces vols, çe«% cris me déplurent, m'importunèrent. Puisque, dans cette lumière tranquille, tout s'atténuait et se voilait, je souhaitai un repos, un long intervalle de silence, un recueillement , pour savourer dans sa plénitude la suavité de l'heure et de l'isolement.

— Les rossignols y sont-ils toujours ? dis-je en indiquant la cime de l'arbre vénérable.

— Qui sait? Peut-être.

— C'est au soir qu'ils chantent. N'aimerais-tu point à les entendre encore ?

— Mais à quelle heure Frédéric repassera-t-il ?

— Tard, espérons-le.

— Oh ! oui, tard, très tard, s'écria-t-elle avec une si chaude sincérité d'espérance que j'en eus un frémissement de joie.

— Tu es heureuse ? lui demandai-je, et je cherchaii la réponse dans ses yeux.

— Oui, je suis heureuse, répondit -elle en baissant les paupières.

— Tu sais que je n'aime que toi, que je suis à toi pour toujours ?

— Je le sais.

— Et toi... comment m'aimes-tu ?

— Gomme tu ne le sauras jamais, mon pauvre Tullio Et, en prononçant ces paroles, elle s'écarta du montant et s'appuya sur moi de tout son poids, par un de ces mouvements indescriptibles où elle mettait toute la douceur et tout l'abandon que peut montrer à un homme la plus féminine des créatures.

— Que tu es belle ! Que tu es belle !

Belle, en vérité, belle de langueur, de souplesse moelleuse et, comment dirai-je ? si fluide qu'elle me faisait penser à la possibilité de la boire à petites gorgées, de m'abreuver d'elle. Sur la pâleur de son visage la masse de ses cheveux relâchés semblait sur le point de s'épandre comme une vague. Les cils lui mettaient au haut des joues une ombre qui me troublait plus qu'un regard.

— Toi non plus tu ne sauras jamais... Si je te disais les pensées folles qui naissent en moi ! Mon bonheur est si grand qu'il devient angoisse, qu'il me fait souhaiter de mourir.

— Mourir ! répéta-t-elle tout bas, avec un faible sourire. Qui sait, Tullio, si tu ne me verras pas mourir... avant peu ?

— Oh ! Juliane !

Elle se redressa pour me regarder, et ajouta ;

L'INTRUS i29

— Dis, que ferais-tu, si tu me voyais mourir à l'impreviste ?

— Enfant !

— Si demain, par exemple, j'étais morte?

— Mais tais-toi donc !

Et je lui pris la tête, et je me mis à la baiser sur la bouche, sur les joues, sur les yeux, sur le front, sur les cheveux, avec de petits baisers légers et rapides. Elle ne s'en défendait point; et même, quand je cessai, elle murmura :

— Encore !

— Retournons dans notre chambre, suppliai -je en l'entraînant.

Elle se laissait entraîner.

Dans notre chambre, le balcon était resté ouvert. Il y entrait, avec la lumière, l'odeur musquée des roses thé qui fleurissaient dans le voisinage. Sur le fond clair des tapisseries, les petites fleurs bleues étaient si passées qu'on les distinguait à peine. Un coin de jardin se reflétait dans la glace d'une armoire, reculé en un lointain chimérique. Les gants, le chapeau, le bracelet de Juliane, posés sur une table, semblaient avoir réveillé dans cet intérieur l'amoureuse vie de jadis, y avoir répandu un renouveau d'intimité.

— Demain, demain, il faudra revenir ici, pas plus tard, disais-je, brûlant d'impatience, sentant que de tous ces objets il me venait une ardeur et une séduction. Demain il faudra coucher ici. Tu veux bien, n'estce pas ?

— Demain !

— Recommencer à s'aimer, dans cette maison, dans ce jardin, par ce printemps... Recommencer à s'aimer,

comme si l'oubli avait effacé tout ; rechercher une à une nos caresses d'autrefois, et trouver à chacune une saveur nouvelle, comme si nous ne les avions jamais goûtées ; avoir devant nous des jours, de longs jours...

— Non, non, Tullio; il ne faut point parler de l'avenir... Tu sais que c'est un mauvais présage. Aujourd'hui, aujourd'hui... Pense à aujourd'hui, à l'heure qui passe..!

Et elle se serra contre moi, éperdument, avec une Incroyable passion, m'écrasant la bouche de baisen furieux.

— Je croîs avoir entendu les grelots des chevaux, dit Juliane en se soulevant. C'est Frédéric qui arrive.

Nous écoutâmes. Elle devait s'être trompée.

— N'est-il pas l'heure? demanda-t-elle.

— Oui, il est presque six heures.

— Oh ! mon Dieu 1

Nous écoutâmes encore. Mais aucun bruit n'annonçait l'approche de la voiture.

— Il vaut mieux aller voir, Tullio.

Je sortis de la chambre et descendis l'escalier. Je Tacillais un peu ; j'avais un nuage sur les yeux ; il me semblait qu'un brouillard s'élevait de mon cerveau. Par la petite porte latérale qui s'ouvrait dans le mur d'enceinte, j'appelai Calixte, dont l'habitation était proche. Je l'interrogeai. On n'apercevait pas encore la voiture.

ie vieillard aurait voulu me retenir pour causer.

— Sais-tD, Galixte, lui dis-je, que, probablement, nous reviendrons ici demain, pour y rester ?

11 leva les bras au ciel en signe d'allégresse.

— Vraiment?

— Vraiment. Et nous aurons le loisir de causer. Quand tu verras la voiture, viens m'avertir. Au revoir, Galixte.

Et je le quittai pour rentrer. Le jour tombait et les hirondelles criaient plus fort. L'air paraissait en feu, et leurs troupes rapides sillonnaient l'espace avec des iets d'étincelles.

— Eh bien? demanda Juliane en se détournant de la glace dont elle s'était approchée pour mettre son chapeau.

— Rien.

— Regarde-moi. Ne suis-je point trop décoiffée?

— Non.

— Mais quelle figure! Regarde donc.

Réellement, on aurait pu croire qu'elle venait de

sortir du cercueil, tant elle était défaite. Un grand cercle violacé cernait ses yeux.

— Et pourtant je vis encore, ajouta-t-elle en essayant de sourire.

— Tu souffres?

— Non, Tullio. Mais je ne sais ce que j'ai. 11 me semble que je suis toute vide, que j'ai la tête vide, les veines vides, le cœur vide... Tu pourras dire que je t'ai tout donné. Tu vois : je n'ai gardé pour moi qu'une ombre, une ombre dévie...

En prononçant ces paroles singulières, elle souriait d'une façon étrange; elle souriait d'un sourire subtil et sibyllin, qui me troublait, qui suscitait en moi de confuses inquiétudes. J'étais trop engourdi par la volupté, trop aveuglé par mon ivresse ; l'activité de mon esprit

l'iNTRUS \cZ

devenait paresseuse, ma conscience émoussée. Aucun soupçon sinistre ne me pénétrait encore. Cependant je la regardais avec attention, je l'examinais avec anxiété, sans savoir pourquoi.

Elle se retourna vers la glace et mit son chapeau ; puis elle s'approcha de la table et prit son bracelet, ses gants.

— Je suis prête, dit-elle.

Du regard, elle parut chercher encore autre chose et ajouta :

— J'avais une ombrelle, n'est-il pas vrai?

— Oui, oe me semble.

— Ah ! voici : je dois l'avoir oubliée là-bas, sur la banc, dans l'allée.

— Allons-nous la chercher ensemble?

— Je suis trop lasse.

— Alors, j'y vais seul.

— Non, envoie Calixte.

— J'y vais moi-même. Je te cueillerai quelques branches de lilas, un bouquet de roses musquées. Veux- tu !

— Non, laisse les fleurs tranquilles...

— Viens, assieds-toi ici, en attendant. Peut-être Frédéric sera-t-il en retard.

J'approchai pour elle un fauteuil du balcon, et elle 8 y laissa tomber.

— Puisque tu descends, dit-elle, vois si mon manteau n'est point chez Calixte. Je ne l'ai pas laissé dans la voiture, n'est-ce pas? J'ai un peu froid.

Et, en effet, elle grelottait.

— Veux-tu que je ferme le balcon ?

— Non, non. Laisse-moi regarder le jardin. Comir.ô il est beau à cette heure ! Vois- tu ? Comme il est beau !

Le jardin, çà et là, prenait de vagues Ions d'or. Les cimes fleuries des iilas s'inclinaient dans une lumière d'un violet ardent ; et comme, au-dessous, le reste des rameaux en fleurs formait une masse d'un gris bleuâtre qui ondulait au vent, on aurait dit les reflets d'une moire chatoyante. Sur le bassin, les saules pleureurs inclinaient leur chevelure gracieuse, et l'eau entrevue avait un éclat de nacre. Cet éclat immobile, ces arbres en pleurs, cette délicieuse forêt de fleurs dans cet or mourant composaient un tableau prestigieux, enchanteur, sans réaUté.

Pendant quelques minutes, nous gardâmes tous deux le silence, sous l'empire de celte magie. Une mélancolie confuse m'envahissait l'âme ; le sombre désespoir qui est au fond de tout amour humain s'agitait en moi. Devant ce spectacle idéal, ma fatigue physique, la torpeur de mes sens paraissaient devenir plus lourdes. J'étais en proie à un malaise, à un mécontentement, au remords indéfinissable qu'on éprouve après les voluptés trop aiguës ou trop prolongées. Je souffrais.

Juliane me dit, comme dans un rêve':

— Oui, maintenant, je voudrais fermer les yeux pour ne plus jamais les rouvrir.

Elle ajouta avec un frisson :

— Tullio, j'ai froid. Va vite.

Etendue dans le fauteuil, elle se ramassa sur ellemême comme pour résister aux frissons qui l'assaillaient. Son visage, surtout autour du nez, avait la transparence de certains albâtres livides. Elle souffrait.

— Tu te sens mal, pauvre âme 1 lui dis-je, pris de

pitié et aussi un peu de frayeur, en la fixant du regard.

— J'ai froid. Va donc. Apporte-moi mon manteau, vite... je t'en prie.

Je courus en bas chez Galixte, je me fis donner le manteau, je remontai immédiatement. Elle avait hâte de le mettre. Je l'aidai. Quand elle se réinstalla dans le fauteuil, elle me dit en cachant ses mains dans les manches :

— Je suis bien ainsi.

— Alors, je vais chercher l'ombrelle où tu l'as oubliée, là-bas.

— Non. Qu'importe?

J'avais une étrange et folle envie de retourner là-bas, au vieux banc de pierre où nous avions fait notre première pause, où elle avait pleuré, où elle avait prononcé les trois mots divins : c Oui, davantage encore... b Etait-ce une attraction sentimentale ? Etait-ce la curiosité d'une nouvelle sensation ? Etait-ce la fascination qu'exerçait sur moi l'aspect mystérieux du jardin à la dernière heure du jour?

— Je vais et je reviens en une minute, dis-je. Je sortis. Quand je fus sous le balcon, je criai :

— Juliane !

Elle se montra. Je garde toujours dans les yeux de r?)me, nette comme un objet perçu, la silencieuse appariiion crépusculaire : une haute figure, rendue plus haute encore par la longueur du manteau amarante, et, sur la' silhouette sombre, ce visage blanc, si blanc ! Les paroles de Jacques à Amande se sont indissolublement associées dans mon esprit à cette image inaltérable : c Comme vous êtes blanche ce soir, Amande! Vous étes-vous ouvert les veines pour teindre votre robe? »

Elle se retira, ou, pour mieux dire, pour traduire la sensation que j'en éprouvai, elle disparut. Je m'avançai rapidement dans l'allée, sans avoir une pleine conscience de ce qui me poussait. J'entendais le bruit de mes pas résonner dans mon cerveau. J'étais si hors de moi que je fus obligé de m'arrêter pour reconnaître le chemin. D'où me venait cette aveugle agitation ? D'une simple cause physique peut-être, d'un état particulier de mes nerfs. C'est ce que je crus. Incapable d'un effort de réflexion, d'un examen méthodique, d'un recueillement, je subissais la tyrannie de mes nerfs, sur lesquels lei apparences extérieures se reflétaient en provoquant des phénomènes d'une extraordinaire intensité, comme dams les hallucinations. Mais, semblables à des éclairs, certaines pensées se détachaient en lumière, sur tout le reste et accroissaient le sentiment d'oppression que déjà quelques incidents imprévus avaient fait naître en moi.

Non, Juliane ne m'était point apparue aujourd'hui telle que je l'avais imaginée, telle qu'elle aurait dû m'apparaître si elle avait été encore la créature que je connaissais, c la Juliane d'autrefois ». Elle n'avait pas pris vis-à-vis de moi, en certaines circonstances, les attitudes auxquelles je m'attendais . Un élément étranger, un je ne sais quoi d'obscur, de violent, d'excessif, avait modifié et déformé sa personnalité. Fallait-il attribuer cette altération à l'état maladif de son organisme ? * Je suis malade, je suis très malade, » avait-elle répété souvent, comme pour se justifier. Certes, la maladie produit des altérations profondes, peut rendre un être humain méconnaissable. Mais quelle était sa maladie? Etait-ce l'ancienne, non extirpée par

le fer du chirurgien, compliquée peut-être, peut-être inguérissable ? « Qui sait si tu ne me verras pas mourir avant peu ? » avait-elle dit sur un ton singulier, qui aurait pu être prophétique. Elle avait parlé de mort à plusieurs reprises. Elle savait donc qu'elle portait en elle un germe funeste ? Elle était donc dominée par une pensée lugubre ? C'est peut-être une telle pensée qui avait allumé en elle ces ardeurs sombres, presque désespérées, presque démentes, tandis qu'elle était dans mes bras ? C'est peut-être la grande lumière soudaine du bonheur qui lui avait rendu plus visible et plus effroyable le spectre qui la poursuivait?...

« Il serait donc possible qu'elle mourût ! La mort pourrait donc la frapper jusque dans mes bras, en plein bonheur ! > pensai-je avec une épouvante qui me glaça tout entier, qui pendant quelques instants me cloua sur place, comme si le péril eût été immédiat, comme si Juliane eût fait une prédiction vraie quand elle avait dit : « Si, par exemple, rfemam j'étais morte ? i

Le crépuscule tombait, un peu humide. Des souffles de vent couraient à travers les buissons avec un bruissement pareil à celui qu'y aurait produit le passage d'animaux rapides. Quelques hirondelles dispersées fendaient l'air avec un cri, comme siffle un caillou lancé par une fronde. Au couchant, l'horizon, resté lumineux, avait d'immenses réverbérations de forge sinistre.

J'arrivai au banc et je retrouvai l'ombrelle. Je ne m'attardai pas, malgré les souvenirs récents, encore vifs, encore chauds, qui me troublaient l'âme. C'est là qu'elle s'était laissé tomber, défaillante, vaincue ; c'est là que je lui avais dit les mots suprêmes, que je lui avais fait l'enivrant aveu : « Tu étais dans ma maison pendant

Ì'ÒS L INTRUS

que je te cherchais au loin » ; là que j'avais cueilli sur si'S lèvres le souffle qui avait ravi mon âme au comble de la joie ; là que j'avais bu ses premières larmes, que j'avais entendu ses sanglots, que j'avaisproféré la question obscure : « // est trop tard, peut être? Ext-il trop tard ? *

Quelques heures seulement avaient passé, et déjà tout cela était si loin I Quelques heures seulement ■valent passé, et déjà le bonheur s'était évanoui ! Mainlenant, avec une signification nouvelle mais non moins redoutable, se répétait en moi la question : « Il est trop tard, peut-être? Est-il trop tard? w Et mon exaltation croissait; et cette lumière incertaine, et cette muette tombée de la nuit, et ces bruissements suspects dans les buissons déjà ténébreux, et toutes ces fantasmagories trompeuses du crépuscule prirent pour mon esprit un sens funeste. « Si vraiment il était trop tard? Si vraiment elle se savait condamnée ? Si elle avait conscience de porter déjà la mort dans son sein ? Lasse de vivre, lasse de souffrir, n'espérant plus rien de moi, n'osant pas se tuer d'un seul coup avec une arme ou avec un poison, elle a peut-être cultivé, elle a peut-être secondé son mal, elle l'a tenu caché pour en faciliter les progrès, pour lui permettre de prendre racine, pour le rendre incurnbîe. Elle a voulu arriver tout doucement et en secret à la libération finale. En s'observant, elle a acquis la science de son mal, et maintenant elle sait, elle est sûre qu'elle succombera ; elle sait aussi que l'amour, que la volupté, que mes baisers précipiteront l'œuvre fatale. Je reviens à elle pour toujours ; an bonheur inespéré s'ouvre devant elle ; elle m'aime, elle sait que je l'aime immensément; en un jour, le

rêve est devenu pour nous une réalité. Et c'est alors que monte à ses lèvres le mot : — Mourir ! — Confusément je Vis repasser devant moi les images cruelles qui m'avaient tourmenté pendant deux heures d'attente, le malin de l'opération chirurgicale, alors qu'il me semblait avoir sous les yeux, aussi nets que les figures d'un atlas anatomique, tous les effroyables ravages produits par les maladies dans l'organisme des femmes. Et il me revint un autre souvenir encore plus lointain, arec une escorte d'images précises : la chambre dans l'ombre, la fenêtre ouverte, les rideaux ondulaat, la flamme inquiète de la bougie devant la glace blafarde, l'aspect sinistre des choses, et elle, Juliane, debout, adossée à une armoire, convulsée, se tordant comme si elle eût avalé un poison... Et la voix accusatrice, la même voix me répétait aussi : e Cest pour toi, pour toi qu'elle a voulu mourir. Cesi toi^ toi qui Vas poussée à la mort. >

Pris d'une aveugle épouvante, d'une sorte de panique, comme si toutes ces images eussent été d'indubitables réalités, je me mis à courir vers la maison.

En levant les yeux, je vis la maison sans vie, les ouvertures des fenêtres et des balcons pleines de ténèbres.

— Juliane ! criai-je avec une suprême angoisse, en m'élançant dans l'escalier, comme si j'avais craint de ne pas arriver assez tôt pour la revoir.

Qu'avais-je donc ? Quelle était cette démence ? Je haletais en escaladant les marches dans une demiobscurité. Je me précipitai dans la chambre.

— Qu'y a-t-il? demanda Juliane en se soulevant.

— Rien, rien... Je croyais que tu m'avais appelé. J'ai couru un peu. Comment te trouves-tu, à présent?

140 t'li>TKUS

— J'ai si froid, Tullio, si froid ! Sens mes mains Elle me tendit les mains. Elles étaient de glace.

— Je suis glacée partout comme cela.

— Mon Dieu! Où as-tu pris ce froid terrible? Que pourrais-je faire pour te réchaufler ?

— Ne te tourmente pas, Tullio. Ce n'est point la première fois... Cela dure des heures et des heures. Rien n'y fait. Il faut attendre que cela passe... Mais pourquoi Frédéric tarde-t-ii si longtemps ? Il est presque nuit.

Et elle se laissa aller sur le dossier, comme si elle eût épuisé toute sa force pour prononcer ces mots.

— Je vais fermer, dis-je en me tournant vers le balcon.

— Non, non ; laisse-le ouvert... Ce n'est pas l'air qui me donne froid. Au contraire, j'ai besoin de respirer.. Mens ici plutôt, près de moi. Prends ce tabouret.

Je m'agenouillai. D'un geste défaillant elle passa sur ma tète sa main glacée et murmura :

— Mon pauvre Tullio !

Je m'écriai, incapable me contenir :

— Oh ! dis-moi, Juliane, mon amour, ma vie ! de grâce, dis-moi la vérité ! Tu me caches quelque chose. Certainement tu as quelque chose que tu ne veux point confesser ; là, au milieu de ton front, il y a une idée fixe, il y a une préoccupation sombre qui ne t'a pas quittée un instant depuis que nous sommes ici, depuis que nous sommes... heureux. Mai.* sommes-nous vraiment heureux ? Es-tu, peux-tu être heureuse, toi ? Dis la vérité, Juliane ! Pourquoi voudrais-tu me tromper ? Oui, c'est vrai, tu as été malade; tu es malade encore, c'est vrai. Mais non, ce n'est point cela ! Il y a autre chose que je ne comprends point, que je ne connais point... Dis-moi

l'intrus . l'i!

la vérité, même si la vérité doit être pour moi un coup de foudre. Ce matin, quand tu sanglotais, je t'ai demandé : « Est-il trop tard? » Et tu m'as répondu : ( Non, non... » Alors j'ai cru tes paroles. Mais ne pourrait-il pas être trop tard pour un autre motif? Quelque chose ne pourrait-il pas t'empêcher de jouir du grand bonheur où nous venons d'entrer? Je veux dire : quelque chose que tu saurais, que tu prévoirais déjà ?. . . Dismoi la vérité !

Et je la regardais fixement ; et, comme elle restait muette, je finis par ne plus voir que ses grands yeux, exlraordinairement grands, profonds et immobiles. A rentour, tout disparut. Et je fus contraint de fermer les paupières pour dissiper la sensation de terreur que ces yeux avaient mise en moi. Combien dura ce temps d'arrêt? Une heure? Une seconde?

— Je suis malade, dit-elle enfin, avec une lenteur

angoissée.

— Malade? Mais comment? balbuliai-je, hors de moi, convaincu que je sentais dans l'accent de cette phrase un aveu qui correspondait à mon soupçon. Comment malade ? A en mourir ?

Je ne sais de quelle voix, je ne sais sur quel ton, je ne sais avec quel geste j'articulai la dernière question ; je ne sais pas même si réellement elle sortit tout entière de mes lèvres, si elle l'entendit tout entière.

— Non, non, Tullio ; ce n'est point cela que je voulais dire, non... Je voulais dire que ce n'est pas ma faute si je Buis'un peu étrange... Ce n'est pas ma faute... Il faut avoir de la patience avec moi ; il faut me prendre maintenant telle que je suis... Crois-moi, il n'y a rien de plus; je ne te cache rien... Je guérirai peut-être, plu»

tard; oui, je guérirai... Tu seras patient, n'est-ce pas? Tu seras bon... Viens ici, Tullio, monârae! Toi aussi, ce me semble, tu es un peu étrange, un peu soupçonneux. Tu as des peurs soudaines ; tu deviens blanc. Qu^ sait ce que tu te supposes ?... Viens, viens ici : donne-moi un baiser... Encore un... Encore un... C'est cela... Embrasse-moi, réchauiTe-moi... Voici Frédéric qui arrive. Elle parlait d'une voix entrecoupée, un peu sourde, avec cette expression intraduisible, caressante, tendre, inquiète, qu'elle avait déjà eue avec moi quelques heures plus tôt, sur le banc, pour me calmer, me consoler. Je l'embrassais. Dans le fauteuil large et bas, elle, si mince, me fit une place à son côté, et se serra contre moi en frissonnant, et ramena d'une main le pan de son manteau pour m'en couvrir. Nous étions comme ilans une couche, enlacés, poitrine contre poitrine, mêlant nos haleines. Et je pensais : c Si mon haleine, si mon contact pouvaient faire passer en elle tout ce que j'ai de chaleur ! » Et je faisais un illusoire effort de volonté pour opérer cette transfusion.

— Ce soir, chuchotai-je, ce soir, dans ton lit, je te tiendrai mieux; tu ne trembleras plus...

— Oui, oui.

— Tu verras comme je te tiendrai bien. Je t'endormirai. Toute la nuit tu dormiras sur mon cœur

— Oui.

— Je te veillerai; je m'abreuverai de ton souffle ; je lirai sur ton visage les rêves que tu rêveras. Tu diras peut-être mon nom en rêvant...

— Oui, oui.

— En ce temps-là^ certaines nuits, tu parlais en rêve. Comme tu étais charmante! Oh! quelle voix! Tu ne

peux pas savoir... Une voix que/toi, tu n'as jamais pu entendre, que seul je te connais, moi seul... Et je l'entendrai encore. Qui sait ce que tu diras ? Tu diras peutêtre mon nom. Comme j'aime le mouvement de ta bouche lorsqu'elle prononce Vu de mon nom ! On dirait l'esquisse d'un baiser. . . Tu sais ? je te soufflerai des mots à l'oreille pour entrer dans ton rêve. Te souviens-tu qu'en ce temps-là, certains matins, je devinais quelque chose de ce que tu avais rêvé ? Oh ! tu verras, ma chère âme ; je serai plus caressant qu'en ce temps-là. Tu verras de quelles tendresses je serai capable pour te guérir. Tu as besoin de tant de tendresses, pauvre âme !...

— Oui, oui, répétait-elle à tout moment, en s'abandonnant, en favorisant ainsi ma dernière illusion, en augmentant cette sorte d'ivresse engourdie qui me venait de ma propre voix et de la croyance que mes paroles la berçaient comme une chanson voluptueuse.

— As-tu entendu? demandai-je tout à coup; et je me soulevai un peu pour mieux écouter.

— Quoi ? Frédéric arrive ?

— Non, écoute.

Nous écoutâmes tous deux, les yeux tournés vers le jardin.

Le jardin n'était plus qu'une masse confuse et violacée, déchirée encore par la lueur assombrie du bassin. Une zone de lumière persistait à la limite du ciel, une longue zone tricolore : en bas d'un rouge de sang, puis orange, puis verte, du vert d'un végétal qui se meurt. Dans le silence crépusculaire résonnait une voix forte et limpide, pareille au prélude d'une flûte.

Le rossignol chantait.

— 11 est sur le cyprès, murmura Juliane.

ìii l'intrus

Nous écoutâmes tous deux, les yeux tournés vers l'exlrême horizon qui pâlissait sous la cendre impalpable du soir. Mon âme était en suspens, comme si elle eût attendu de ce langage quelque haute révélation d'amour. Qu'éprouva-t-elle alors, la pauvre créature qui écoutait à mes côtés ? A quel sommet de désespoir s'éleva cette pauvre âme ?

Le rossignol chantait. D'abord, ce fut comme une explosion d'allégresse mélodieuse, un jet de trilles faciles qui cascadaient avec un son de perles rebondissant sur le cristal d'un harmonica. Première pause. Ensuite s'éleva une roulade d'une agilité merveilleuse, extraordinairement soutenue, où l'on démêlait comme une énergie qui s'essaye, un élan de courage, un défi porté à un rival inconnu. Seconde pause. Puis un thème de trois notes, d'une expression interrogative, déroula la chaîne de ses variations légères^ répétant à cinq ou six reprises la mignonne question, modulée comme sur une grêleflùte deroseau, surun chalumeau depâtre. Troisième pause. Etle chant se fit élégie, se développa en ton mineur, s'adoucit comme un soupir, s'afTaiblit comme une plainte, traduisit la tristesse d'un amant soUtaire, le chagrin du désir, l'attente vaine, jeta un appel final, inattendu, perçant comme un cri d'angoisse, et s'éteignit. Nouvelle pause, plus prolongée. Alors ce furent des accents nouveaux, qui ne paraissaient point jaillir de la même gorge, tant ils étaient humbles, timides, éplorés, tant ils ressemblaient au pépiement des oiseaux qui viennent d'éclore, au babil d'un petit moineau ; puis, avec une flexibilité admirable, ces accents naïfs se transformèrent en un tourbillon de notes toujours plus pres>ées, qui étincelèrent en fusées de trilles, vibrèrent en roulades

L INTRUS UÎJ

éblouissantes, s'assouplirent en périodes hardies, descendirent, montèrent, s'élancèrent à des hauteurs prodigieuses Le chanteur s'enivrait de son chant. Avec des pauses si brèves qu'elles laissaient à peine aux notes le temps de s'éteindre, il épanchait son ivresse en une mélodie sans cesse variée, passionnée et moelleuse, brisée et vibrante, légère et grave, entrecoupée tantôt de faibles gémissements et de supplications plaintives, tantôt de brusques élans lyriques, de suprêmes adjurations. Le jardin même avait l'air d'écouler; le ciel semblait s'incliner sur l'arbre vénérable dont la cime abritait le poète invisible qui versait ces torrents de poésie. La forêt de fleurs avait une respiration profonde mais silencieuse. Au couchant quelques lueurs jaunes s'attardaient sur l'horizon, et ce dernier regard du jour était triste, presque lugubre. Mais une étoile parut, palpitante et frissonnante comme une goutte de rosée lumineuse.

— Demain! murmurai-je presque inconsciemment. Eteette parole, pleine pour moi de tant de promesses,

répondait à une supplication intérieure.

Pour écouter, nous nous étions soulevés un peu et nous étions demeurés quelques minutes dans celte attitude, attentifs. Soudain, je sentis s'abattre sur mon épaule la tête de Juliane, lourdement, comme une chose sans vie.

— Juliane! Juliane î criai-je avec épouvante.

Et, par le mouvement que je fis, cette tête se renversa en arrière, lourdement, comme une chose sans vie.

— Juliane !

Elle n'entendait pas. Quand je vis la pâleur cadavérique de ce visage qu'éclairaient les dernières lueurs

jaunâtres en face du balcon, je fus frappé de l'idéa terrible. Hors de moi, laissant retomber sur le dossiet Juliane inerte, l'appelant sans cesse par son nom, je me mis à ouvrir son corsage de mes doigts crispés, anxieux de sentir son cœur...

Et la voix gaie de mon frère appela :

— Où êtes-vous, les amoureux 1

Elle avait vite repris connaissance. A peine en état de se soutenir, elle avait voulu monter immédiatement en voiture pour regagner la Badiola.

Et main enant, couverte de nos plaids, elle était immobile à sa place, anéantie, muette. Mon frère et moi, de temps à autre, "îous la regardions avec inquiétude. Le cocher pressait les chevaux. Leur trot sec et serré sonnait sur la route, bordée çà et là de buissons fleuris, par une soirée d'avril très douce, sous un ciel pur.

De temps à autre nous demandions, Frédéric et moi :

— Comment te trouves-tu, Juliane?

Elle répondait :

— Eh ! comme cela... Un peu mieux.

-^ As-tu froid !

— Oui... un peu.

Elle répondait avec un effort manifeste. On aurait presque dit que nos qnestions l'irritaient; tant qu'enfin,

comme Frédéric insistait pour engager la conversation, elle Ini dit :

— Excuse-moi, Frédéric... Cela m'ennuie de parler. La capote était rabattue, et Juliane se trouvait dans

l'ombre, invisible, ensevelie sous les couvertures. Vingt fois je me penchai vers elle pour apercevoir son visage, soit avec l'espoir qu'elle se serait assoupie, soit avec la crainte qu'elle ne fût retombée en faiblesse. Mais, chaque fois, j'eus la même sensation de surprise et de frayeur en constatant que, dans l'ombre, elle avait les yeux grands ouverts et fixes.

Il y eut un long silence. Frédéric et moi, nous nous taisions aussi. A mon gré, le trot des chevaux n'était pas assez rapide. J'aurais voulu ordonner au cocher de les mettre au galop.

— Plus vite, Jean !

Il était presque dix heures quand nous arrivâmes à la Badiola.

Ma mère nous attendait, fort en peine de ce retard. Quand elle vit Juliane dans cet état, elle dit :

— Je prévoyais bien, moi, que la fatigue lui ferait du mal...

Juliane voulut la rassurer.

— Ce n'est rien, mère... Tu verras, demain matin .il n'y paraitra plus. Un peu de lassitude...

Mais, en la regardant à la lumière, ma mère s'écria avec épouvante :

— Mon Bieu 1 mon Dieu ! Tu as une figure qui fait peur..-. Tu ne tiens plus sur tes jambes... Edilh, Chrisline, vite, courez en haut pour chauffer le ht. Et toi, Tullio, viens ; nous la porterons.

Juliane s'en défendait obstinément.

— Mais non, mais non, mère ; ce n'est rien, ne t'effraye pas...

— Je vais à Tussi avec la voiture pour ramener le médecin, proposa Frédéric. Dans une demi-heure, je serai de retour.

— Non, Frédéric, non ! s'écria Juliane presque avec violence, comme si cette proposition l'eût exaspérée. Ja ne veux pas. Le médecin n'y peut rien faire. Je sais ce que je dois prendre. J'ai tout là-haut. Montons, mère. Mon Dieu ! comme vous vous alarmez vite ! Montons, montons...

On aurait dit que, tout d'un coup, elle avait retrouvé des forces. Elle fit quelques pas sans aide. Pour monter l'escalier, ma mère et moi nous la soutenions. Mais, dans sa chambre, elle fut prise d'un vomissement convulsif qui dura quelques minutes. Les femmes commençaient à la déshabiller.

— Va-t'en, Tullio, va-t'en, je t'en prie, dit-elle. Tu reviendras me voir après. Mère va rester avec moi. No te tourmente point...

Je sortis. Je me tins dans une des chambres contiguës, assis sur un divan, pour attendre. J'écoutais le pas des femmes de service, affairées ; je me rongeais d'impatience : < Quand pourrai-je rentrer? Quand pourrai-je me trouver seul avec elle ? Je la veillerai, je passerai toute la nuit à son chevet. Dar^s quelques heures peutêtre elle se calmera, elle se sentira bien. Je lui. caresserai les cheveux, et peut-être réussirai-je à l'endormir. Qui sait si, dans cet assoupissement qui n'est ni la veille ni le sommeil, elle ne dira pas : t Viens. » — J'avais uno confiance étrange dans l'efficacité de mes caresses. J'espérais encore que cette nuit-là pourrait avoir une douce

fin. Et, comme toujours, au milieu des angoisses que me donnait la pensée des souffrances de Juliane, l'image sensuelle prenait des contours déterminés, devenait une vision claire et persistante. « Pâle comme sa chemise, à la lueur de la lampe qui brûle derrière les rideaux de l'alcôve, elle s'éveille après un premier sommeil très court, elle me regarde de ses yeux mi-clos, languissante, et elle murmure : — Viens dormir, toi aussi... » Frédéric entra.

— Eh bien, dit-il affectueusement, il paraît que ce n'est rien. J'ai causé dans l'escalier avec miss Edith. Veux-tu descendre pour manger un morceau? En bas, la table est prèle...

— Non, je n'ai pas faim pour le moment. Plus tard peut-être... J'attends qu'on me rappelle.

— Si l'on n'a pas besoin de moi, je m'en vais.

— Va donc, Frédéric ; je descendrai tout à l'heure. Merci.

Je le suivis du regard, pendant qu'il s'éloignait. Et, cette fois encore, la vue du bon frère m'inspira un sentiment de confiance ; cette fois encore, je sentis que mon cœur se dilatait.

Trois minutes environ passèrent. L'horloge à balancier qui était en face de moi contre la muraille les mesura de son tic tac. Les aiguilles marquaient dix heures trois quarts. Comme je me levais avec impatience pour aller vers la chambre de Juliane, ma mère entra, touémue, en disant à voix basse :

— , Elle est calmée. Ce qu'il lui faut maintenant, c'est du repos. Pauvre enfant !

Puis-je entrer ? demandai-je.

— Oui, va; laisse-la reposer.

L'INTRUS ibi

Comme je faisais un mouvement poursorlir, ma mère me rappela.

— Tullio 1

— Que veux-tu, mère ?

Elle parut hésiter.

— Dis-moi... Depuis le temps de l'opération, as-tu parlé au docteur ?

— Oui, quelquefois... Pourquoi?

— Et il t'a rassuré sur le danger...

Elle était hésitante,

— ... sur le danger que pourrait fai«re courir à Juliane une nouvelle grossesse ?

Je n'avais point parlé au docteur et je ne savais que répondre. Dans mon trouble, je répétai:

— Pourquoi?

Elle hésitait encore.

— Tu ne t'es point aperçu que Juliane est en.ceinte f Frappé comme d'un coup de massue en pleine poitrine, je ne saisis pas d'abord la vérité.

— Enceinte; balbutiai-je.

Ma mère me prit les mains,

— Eh bien, Tullio?

— Je ne savais pas...

— Mais tu me fais peur. Le docteur a donc...

— Oui, le docteur...

— Viens, Tullio ; assieds-toi.

Et elle me fit asseoir sur le divan. Elle me regardait avec effroi, attendant que je parlasse. Pendant quelques secondes, bien qu'elle fût là sous mes yeux, je cessai de la voir. Puis, soudainement, une lumière brutale m'éclaira l'esprit et le drame m'apparut.

Où trouvai-je la force de résister? Qui me conserva

la raison? Sans doute jepuisai dans l'excès même de la douleur et de l'horreur le sentiment héroïque qui me sauva.

A peine eus-je recouvré la sensibilité physique et la perception des objets extérieurs, à peine eus-je vu ma mère qui m'examinait de près avec anxiété, je compris qu'avant tout il fallait rassurer ma mère.

Je dis :

— Je ne savais pas... Juliane ne m'a parlé de rien. Je ne me suis aperçu de rien... C'est une surprise... Oui, le docteur croit encore à quelque danger... Voilà pourquoi la nouvelle me fait cette impression... Tu sais, Juliane est si faible maintenant... Pourtant le docteur n'a rien signalé de très grave... L'opération a bien réussi... Nous verrons... Nous l'appellerons, nous le consulterons...

— Oui, oui, cela est indispensable.

— Mais toi, mère, es-tu sûre de la chose? Juliane peutêtre te l'a confessée? Ou bien...

— Tu sais, je m'en suis aperçue moi-même. Il est impossible de s'y tromper. Jusqu'aux deux ou trois derniers jours, Juliane niait, ou, du moins, prétendait qu'elle n'était pas certaine... Sachant combien tu t'inquiètes aisément, elle m'avait prié de ne t'en rien dire encore. Mais moi, j'ai voulu t'avertir... Tu connais Juliane : elle prend si peu de soin de sa santé ! Vois : depuis qu'elle est ici, on dirait qu'au lieu d'aller mieux, elle empire de jour en jour, tandis qu'autrefois une semaine de campn'jne suffisait pour la faire refleurir. Te souvienstu?

— Oui, c'est vrai.

— En pareil cas, on ne prend jamais trop de pré-

cautions. Il faut que tu écrives immédiatement au docteur Vébesti.

— Oui, immédiatement.

Et, comme je me sentais incapable de me dominer davantage, je me levai et j'ajoutai :

— Je vais chez elle.

— Va ; mais ce soir laisse-la reposer, laisse-la tranquille. Moi, je descends et je remonte.

— Merci, mère.

Et j'effleurai son front de mes lèvres.

— Cher fils ! murmura-t-elle en s'éloignant.

Je m'arrêtai sur le seuil de la porte opposée, je me retournai, je vis disparaître cette douce figure encore droite, si noble dans sa robe noire.

Et j'eus une sensation indescriptible, pareille sans doute à celle que j'aurais eue si toute la maison s'était effondrée d'un coup de foudre. En moi, autour de moi, Dut s'écroula, s'abîma irrésistiblement.

Qui n'a pas entendu parfois sortir de la bouche d'un infortuné une phrase comme celle-ci : « En une heure, j'ai vécu dix ans. » C'est quelque chose d'inconcevable. Eh bien, moi, je le comprends. Durant les courtes minutes de cet entretien, en apparence paisible, avec ma mère, n'ai-je pas vécu plus de dix ans? L'accélération de la vie intérieure de l'homme est le plus prodigieux et" le plus épouvantable phénomène qu'il y ait au monde.

Que fallait-il donc faire ? Il me venait des envies folles de fuir au loin dans la nuit, ou de courir vers icon appartement pour m'y renfermer, pour y rester seul à contempler ma ruine, à en reconnaître toute l'étendue. Mais je sus résister. C'est en cette nuit que se révéla la supériorité de ma nature. Je sus affranchir de l'atroce supplice quelques-unes de mes facultés les plus viriles. El je réfléchis : « Il faut absolument qu'aucun de mei

actes ne paraisse singulier et inexplicable, ni à ma mère, ni à mon frère, ni à personne de cette maison. »

Je m'arrêtai devant la porte de la chambre de Juliane, impuissant à réprimer le tremblement physique qui me secouait. Mais un bruit de pas que j'entendis dans le corridor me fit entrer avec résolution.

Miss Edith sortait de l'alcôve, sur la pointe des pieds. Elle me fit signe de ne pas faire de bruit, me dit à voix basse :

— Elle va .-'endormir.

Et elle s'en alla, fermant doucement la porte derrière elle.

La lampe brûlait, suspendue au centre de la voûte, avec une clarté tranquille et égale. Sur un siège était posé le manteau amarante ; sur un autre siège, le corset de satin noir, le corset qu'aux Lilas Juliane avait ôté pendant ma brève absence ; sur un autre siège, la robe grise, la même qu'elle avait portée avec tant de distinction dans l'élégante forêt des lilas fleuris. La vue de ces objets me bouleversa si fort que j'eus de nouveau un élan pour fuir. Mais je me dirigeai vers l'alcôve, j'écartai les rideaux ; je vis le lit, je vis sur l'oreiller la tache sombre des cheveux, mais non pas le visage p je vis le relief du corps pelotonné sous les couvertures. A mon esprit se présenta la vérité brutale dans sa plus ignoble réalité. * Elle a été possédée par un autre ; elle porte dans les flancs la semence d'un autre. » Et une série d'odieuses images physiques défila sous les yeux de mon âme, ces yeux que je n'avais pas le pouvoir de fermer. Et ce furent, non pas seulement les images de la chose accompUe, mais encore celles de la chose qui devait avoir lieu nécessairement. Je fus forcé de voir, avec

une inexorable précision, ce qu'il allait advenir de Juliane, mon Rêve ! mon Idéal ! déformée par un venire énorme, grosse de l'enfant de l'adultère...

Qui aurait pu imaginer un châtiment plus cruel ? Et tout était vrai, tout était certain !

Quand la douleur surpasse les forces, on cherche instinctivement dans le doute une atténuation momentanée de l'intolérable souffrance; on pense : « Peut-être me trompé-je, peut-être mon malheur n'est-il pas tel qu'il me paraît, peut-être cet excès de douleur est-il sans raison. » Et, pour prolonger \<i répit, on applique son intelligence perplexe à acquérir une notion plus exacte de la réalité. Mais moi, je n'eus pas un seul instant de doute, je n'eus pas un seul instant d'incertitude.

Il m'est impossible d'expliquer le phénomène qui se produisit dans ma conscience, devenue dune lucidité extraordinaire. Il semblait que, spontanément, par un processus secret réalisé dans la sphère obscure de l'être intérieur, tous les indices inaperçus qui avaient rapport à l'horrible chose se fussent coordonnés pour former une notion logique, complète, conséquente, définitive, irréfutable ; et, maintenant, cette notion se manifestait tout d'un coup, surgissait dans ma conscience avec la rapidité d'un morceau de liège qui, cessant d'être retenu au fond de l'eau par des liens cachés, viendrait flotter à la surface et y demeurerait insubmersible. Tou8 les indices, toutes les preuves étaient là, en ordre. Je n'avais nul effort à faire pour les rechercher, pour les choisir, pour les grouper. Des faits insignifiants, lointains, s'éclairaient d'une lumière nouvelle ; des lambeau/, de vie récente reprenaient leur couleur. L'aversion inaccou-

l'IìNTRus 457

turaée de Juliane pour les fleurs, pour les odeurs, ses troubles étranges, ses nausées mal dissimulées, ses pâleurs subites, cette espèce de préoccupation continuelle entre les deux sourcils, l'immense fatigue de certaines attitudes ; et encore les pages marquées de l'ongle dans le livre russe, le reproche du vieillard au comte Bésoukhow, la question suprême de la petite princesse Lisa, et ce geste par lequel Juliane m'avait ôté le livre des mains ; et puis les scènes des Lilas, les larmes, les sanglots, les phrases ambiguës, les sourires sibyllins, les ardeurs presque lugubres, la volubilité de langage presque folle, l'évocation de la mort, tous les indices se groupaient autour des paroles de ma mère, gravées au centre de mon âme.

Ma mère avait dit : < Il est impossible de s'y tromper. Jusqu'aux deux ou trois derniers jours, Juliane niait ou, du moins, prétendait qu'elle n'était pas certaine... Sachant combien tu t'inquiètes aisément, elle m'avait prié de ne fen rien dire... > La vérité ne pouvait pas être plus évidente. Ainsi, désormais, tout était cer/am/

J'entrai dans l'alcôve, je m'approchai du lit. Les rideaux retombèrent derrière moi ; la lumière devint plus faible. L'anxiété m'ôta la respiration et tout mon sang s'arrêta dans mes artères, lorsque j'arrivai au chevet et que je me penchai pour voir de plus près la tête de Juliane, presque cachée par le drap. Je ne sais ce qui aurait eu lieu si. en ce moment, elle avait relevé le visage et parlé.

Dormait-elle? Le front seul, jusqu'aux sourcils, était à découvert.

Je restai là quelques minutes, debout, dans l'attente. Mais dormait-elle ? Elle était immobile, couchée sur le

flanc. La bouche, cachée parle drap, ne faisait eniendre aucun bruit de respiration. Le front seul, jusqu'aux sourcils, était à découvert.

Quelle contenance aurais-je prise si elle s'était aperçue de u/a présence? L'heure était mal choisie pour interroger, pour s'expliquer. Si elle avait soupçonné que je savais tout, à quelles extrémités ne se serait-elle point portée pendant la nuit ? J'aurais donc été contraint de simuler une tendresse naïve, j'aurais dû affecter une parfaite ignorance, persister dans l'expression du sentiment qui, quatre heures auparavant, m'avait dicté, aux Lilas, les plus douces paroles, c Ce soir, ce soir, dans ton lit... Tu verras comme je te tiendrai bien. Je t'endormirai. Toute la nuit tu dormiras sur mon cœur... >

En promenant autour de moi mes regards égarés, je découvris sur le tapis les escarpins menus et luisants, sur le dossier d'un siège les longs bas de soie cendrée, les jarretières de satin, un autre objet d'une élégance secrète, toutes choses dont mes yeux d'amant s'étaient déjà délectés dans les intimités récentes. Et la jalousie des sens me mordit si furieusement que ce fut miracle si je me retins de me jeter sur Juliane, de la réveiller, de lui crier les paroles absurdes et grossières que m'inspirait cette rage soudaine.

Je me retirai en chancelant, je sortis de l'alcôve. Je pensai avec un aveugle effroi : « Gomment cela finirat-il ? »

Je me disposais à partir. « Je descendrai, je dirai à ma mère que Juliane dort, que son sommeil est très calme; je lui dirai que j'ai aussi besoin de repos. Je me réfugierai dans mon appartement. Et, demain matin... >

Mais je restais en place, perplexe, incapable de franchir le seuil, assailli de mille craintes. Je me retournai vers l'alcôve par un mouvement brusque, comme si j'avais senti un regard sur moi. Il me parut que les rideaux ondulaienc; mais ce fut une méprise. Et pourtant, à Iravers les rideaux, quelque chose comme une ombre magnétique venait me pénétrer, quelque chose contre quoi j'étais sans résistance. Je rentrai dans l'alcôve avec un frisson.

Juliane était toujours couchée dans la même attitude. Dormait-elle? Le front seul*, jusqu'aux sourcils, était à découvert.

Je m'assis près du chevet et j'attendis. Je regardais ce front pâle comme le drap, délicat et pur comme une hostie, ce front de sœur que tant de fois mes lèvres avaient religieusement baisé, que tant de fois avaient baisé les lèvres de ma mère. On n'y découvrait aucune trace de souillure : à le voir, il était toujours le même. Et rien au monde désormais ne pouvait effacer la tache que voyaient sur cette pâleur les yeux de mon âme !

Certains mots que j'avais prononcés dans l'exaltation de l'ivresse me revinrent à la mémoire : « Je te veillerai, je lirai sur ton visage les rêves que tu rêveras. > Je pensai encore : * Elle répétait à tout moment : — Oui, oui. > Je me demandai à moi-même : « Quelle est la vie qu'elle vit intérieurement? Quels sont ses projets ? Qu'at-elle résolu? » Et je regardais son front. Et, cessant de considérer ma propre douleur, j'appliquai toutes mes forces à me figurer sa douleur, à comprendre sa dou' leur.

Certes, son désespoir, à elle, devait être affreux, sans

trêve, sans limite. Mon châtiment était aussi son châtiment, et peut-être un châtiment plus effroyable encore pour elle que pour moi. Là-bas, aux Lilas, dans l'allée, sur le banc, dans la maison, elle avait certainement senti la sincérité de mes paroles, elle avait certainement lu sur ma physionomie la sincérité, elle avait cru à l'immensité de mon amour.

c ...Tu étais dans ma maisoii, pendant que je te cherchais au loin. Oh ! dis-moi, cet aveu ne vaut-il point toutes tes larmes? Ne souhaiterais -tu point d'en avoir versé davantage, davantage encore pour acheter cette certitude ?

— Oui, davantage encore !...

Voilà ce qu'elle avait répondu, avec un soupir qui, vraiment, m'avait paru divin. « Oui davantage encore! »

Elle aurait voulu avoir versé d'autres larmes, elle aurait voulu avoir souffert un autre martyre pour prix de cei aveu! Et, lorsqu'elle voyait à ses pieds, plus passionné que jamais, l'homme si longtemps perdu et pleuré, lorsqu'elle voyait s'ouvrir devant elle un paradis inconnu, elle s'était sentie impure, elle avait eu la sensation physique de son impureté, elle avait dû soutenir ma tête sur son sein rendu fécond par la semence d'un autre ! Ah ! il est vraiment incompréhensible que ses larmes ne m'aient point ulcéré le visage, que j'aie pu les boire sans m'empoisonner !

Je revécus toute notre journée en un instant; je Tevis tous les jeux de physionomie, même les plus fugitifs, qui avaient paru sur le visage de Juliane depuis notre entrée aux Lilas ; je les compris tous. Une grande lumière s'était faite en moi. e Oh ! quand je lui parlais de demain, quand je lui parlais de l'avenir!... Que

l'intrus IGl

d'épouvantes devait avoir pour elle ce mot de^iiain sortant de mes lèvres ! > Et ma mémoire me rappela le court dialogue que nous avions eu au seuil du balcon, en face du cyprès. Elle avait répété tout bas avec un faible soupir : € Mourir ! » Elle avait parlé de mort prochaine. Elle avait demandé : < Que ferais-tu si tu me voyais mourir soudainement? Si, par exemple, demain j'étais morte? > Plus tard, dans notre chambre, elle s'était écriée en se serrant contre moi : « Non, non, Tullio; il ne faut point parler de V avenir... Pense à aujourd'hui, à l'heure qui passe! » De .tels actes, de telles paroles ne trahissaient-ils pas une résolution de mort, un dessein tragique ? Il était évident qu'elle avait résolu de se tuer, qu'elle se tuerait, peut-être cette nuit même, avant le demain inéluctable, puisqu'il n'y avait point pour elle d'autre ressource.

Quand eut cessé l'effroi qui me vint de la pensée du péril imminent, je réfléchis en moi-même : c Quelles seraient les plus graves conséquences, celles de la mort de Juliane, ou celles de sa conservation ? Puisque la ruine est sans remède et l'abîme sans fond, une catastrophe immédiate vaut peut-être mieux que la prolongation indéfinie du drame épouvantable. > Et mon imagination me faisait assister aux phases de cette maternité nouvelle, me faisait voir le nouvel être procréé, l'intrus qui porterait mon nom, qui serait mon héritier, qui usurperait les caresses de ma mère, de mes filles, de mon frère, t Assurément, il n'y a que la mort qui puisse interrompre le cours fatal de ces événeihents. Mais le suicide resterait-il secret ? Par quel moyen Juliane se donnerait-elle la mort? S'il était prouvé que la mort a été volontaire, que penseraient ma mère et mon frère? Quel coup ce

serait pour ma mère ! Et Marie ? El Nathalie 7 Et que ferais-je moi-même de mon existence? »

La vérité est que je ne parvenais point à concevoir ma propre existence sans Juliane. J'aimais la pauvre créature même dans son impureté. Sauf celte attaque soudaine de colère qu'avait provoquée en moi la jalousie charnelle, je n'avais encore ressenti contre elle aucune émotion, ni de haine, ni de rancune, ni de mépris. Nulle pensée de vengeance ne m'avait traversé l'âme. Au contraire; j'avais pour elle une compassion profonde. J'acceptais, depuis l'origine, toute la responsabilité de ea chute. Un sentiment fier et généreux me soutint, m'exalta : « Elle a su courber la tôle sous mes coups elle a su se taire, elle m'a donné l'exemple du courage viril, de l'abnégation héroïque. Maintenant, c'est mon tour. Je dois lui rendre la pareille. Je dois la sauver à tout prix. ï Et celte noblesse d'âme, ce bon mouvement me venaient d'elle.

Je m'approchai pour la regarder. Elle restait toujours immobile, dans la même attitude, avec le front à découvert. Je pensai : « Est-ce qu'elle dort? Et si, au contraire, elle faisait semblant de dormir pour éloigner tout soupçon, pour faire croire qu'elle est calme, pour qu'on la laisse seule? Assurément, si son projet est de ne pas vivre jusqu'à demain, elle cherche par tous les moyens à en favoriser l'exécution. Elle simule le sommeil. Si son sommeil était réel, il ne serait pas si tranquille, si égal, avec les nerfs surexcités comme elle les a. Il faut que je la secoue,.. » Mais j'hésitai. « Si, vraiment, elle dormait? Parfois, après une grande dépense de force nerveuse, même au milieu des plus rudes anxiétés morales, on dox-l d'un sommeil de plomb semblable à une syncope.

l'intrus 1C3

Oh ! puisse ce sommeil durer jusqu'à demain ! Et demain, puisse-t-elle se lever rétablie, assez forte pour supporter l'explication devenue entre nous inévitable ! » Je regardais fixement ce front pâle commele drap, et, en me penchant un peu plus, je remarquai qu'il se mouillait. Une goutte de sueur perlait au sourcil. Et cette goutte me suggéra l'idée de la sueur froide qui dénonce l'action des poisons narcotiques. J'eus le brusque éclair d'un soupçon, c La morphine ! » Instinctivement, mon regard courut à la table de nuit, de l'autre côté du chevet, pour y chercher la- fiole marquée de la petite tête noire, symbole connu de la mort.

Il y avait sur cette table une carafe d'eau, un verre, un chandelier, un mouchoir, quelques épingles qui brillaient ; c'était tout. Je fis un examen rapide et complet de l'alcôve. Une angoisse me serrait à la gorge. « Juhane a de la morphine ; elle en a toujours une certaine quantité à l'état liquide pour ses injections. Je suis sur qu'elle a eu l'idée de s'en servir pour s'empoisonner. Où a-t-elle caché la petite fiole? » J'avais, gravée dans les pupilles, l'image de cette petite fiole de verre que j'avais vue entre les mains de Juliane, revêtue de l'étiquette sinistre dont les pharmaciens font usage pour indiquer un toxique. Mon imagination exaltée me suggéra : « Et si elle avait déjà bu?... Cette sueur... > Je tremblais sur mon siège et je sentais en moi l'agitation d'un débat rapide. « Mais quand? Mais comment? Elle n'est jamais restée seule, — Il suffit d'un instant pour vider une fiole. — Mais,

sans doute, elle n'aurait pas- manqué de vomir — Et

cet accès de vomissement convulsif, tout à l'heure, quand elle est arrivée à la maison? Préméditant le suicide, elle avait sans doute emporté la morphine avec elle. ?s 'est-il

pas possible qu'elle l'ait bue avant d'arriverà la Dadiola, en voiture, dans l'ombre? Effectivement, elle a empêché Frédéric d'aller chercher le médecin... > Je connaissais mal les symptômes de l'empoisonnement par la morphine. Dans mon ignorance, ce front blanc et mouillé, cette immobilité parfaite m'atterraient. J'étais sur le point de la secouer. « Mais si je me trompe? Elle s'éveillera, et qu'aurai-je à lui dire ? » Il me semblait que la première parole, que le premier regard échangés entre nous devraient me produire un effet extraordinaire, d'une violence imprévoyable, inimaginable. Il me semblait que je n'aurais pas l'énergie de me dominer, de dissimuler, et qu'en me regardant elle devinerait aussitôt que je savais tout. Et alors?

Je tendis l'oreille, espérant et redoutant la venue de ma mère. Et puis (je n'aurais pas^tremblé si fort en soulevant le bord d'un linceul funèbre pour revoir les traits d'une personne défunte) je découvris lentement le visage de Juliane.

Elle ouvrit les yeux.

— Ah f c'est toi, Tullio ?

Elle avaU sa voix naturelle. Et moi, chose inattendue, je pouvais parler.

— Tu dormais? lui dis-je, en évitant de la regarder dans les yeux.

— Oui, je m'étais assoupie.

— Alors je t'ai réveillée... Pardon... je voulais te découvrir la bouche. Je craignais que ta respiration ne fût gênée... que la couverture ne t'étouffât...

— Oui, c'est vrai. J'ai chaud maintenant, trop chaud... Ole une des couvertures, je te prie.

Et je me levai pour l'alléger d'une couverture. Il m'est

impossible de définir l'état de conscience où j'étais en accomplissant ces actes, en prononçant et en entendant ces paroles, en assistant à ces incidents, qui arrivaient d'une manière aussi naturelle que s'il n'y avait rien eu de changé, que si Juliane et moi nous avions été inconscients et irréprochables, que si, auteur de nous, il n'y avait point eu l'adultère, le désenchantement, le remords, la jalousie, la peur, la mort, toutes les atrocités humaines, dans la paix de cette alcôve. Elle me demanda :

— Il est très lard?

— Non, il n'est pas encore minuit.

— Mère s'est couchée ?

— Non, pas encore.

Après une pause :

— Et toi... tu ne vas pas te coucher? Tu dois être las...

Je ne sus que répondre. Devais-je répondre que je restais? lui demander la permission de rester? lui répéter les paroles tendres que j'avais prononcées sur le fauteuil, dans notre chambre, aux Lilas? Mais, si j'étais resté, comment aurais-je passé la nuit? Là, sur le siège, à veil'.er, ou bien dans le lit, près d'elle? Quelle conduite aurais-je tenue? Aurais-je pu feindre jusqu'au bout;?

Elle reprit :

— Tullio, il vaut mieux que tu t'en ailles... pour ce soir.... Je n'ai plus besoin de rien : je n'ai besoin que de repos. Si tu restais... cela ne vaudrait rien... Pour ce soir, il vaut mieux t'en aller, Tullio.

— Mais tu pourrais avoir besoin...

— Non. Et puis, en tout cas, Christine couche à côté.

— Je m'étendrai sur le canapé avec une couverture...

— Pourquoi veux-tu te faire du mal ? Tu es très fatigué : cela se voit sur ton visage... Et puis, si je te savais là, je ne dormirais point. Sois bon, Tullio ! Demain malin, de bonne heure, tu viendras me voir. Maintenant, nous avons besoin de repos tous les deux, d'un repos complet...

Elle avait la voix faible et caressante, sans aucune intonation insolite. Sauf son insistance à me persuader de partir, aucun indice n'accusait chez elle la funeste préoccupation. Elle paraissait abattue, mais calme. De temps à autre, elle fermait les yeux, comme si le sommeil lui eût alourdi les paupières. Que faire? La quitter? Mais c'était précisément son calme qui m'épouvantait. Un pareil calme ne pouvait lui venir que de la fermeté de sa résolution. Que faire ? Tout considéré, ma présence même pendant la nuit aurait été inutile. Elle aurait pu sans nulle difficulté mettre à exécution son projet, si elle l'avait préparé et s'en était procuré le moyen. Ce moyen était-il vraiment la morphine? Et où tenait-elle la fiole cachée? Sous l'oreiller ? Dans le tiroir de la table de nuit? Comment la chercher ? Il aurait fallu découvrir tout, dire à l'improviste ; « Je sais que tu veux te tuer. » Mais quelle scène s'en serait suivie ! Il n'aurait plus été possible de garder le secret sur le reste. Et quelle nuit alors que cette nuit-îà !

Tant de perplexités épuisaient mon énergie, la dissolvaient. Mes nerfs se détendaient. La fatigue physique s'aggravait rapidement. Tout mon organisme arrivait à cet état de défaillance extrême où les fonctions de la volonté sont sur le point d'être suspendues, où les actions et les réactions cessent de se correspondre

ou cessent de s'achever. Je me sentais incapable de résister plus longtemps, de lutter, d'accomplir n'importe quel acte utile. Le sentiment de ma faiblesse, le sentiment de la fatalilé de ce qui arrivait et de ce qui allait arriver encore me paralysaient ; mon être semblait frappé d'une torpeur soudaine. J'éprouvais im aveugle besoin de me dérober encore à la dernière et obscure conscience de mon être. Enfin, toutes mes angoisses aboutirent à cette pensée désespérée : « Advienne que pourra ; moi aussi, j'ai la ressource de la mort. »

— Oui, Juliane, dis-je, je te laisse en paix. Dors. Nous nous reverrons demain.

— Tu ne tiens plus debout !

— Non, c'est vrai, je ne tiens plus debout.. Adieu. Bonne nuit !

— Tu ne me donnes pas un baiser, Tullio ?

Un frisson de répugnance instinctive me courut par le corps. J'hésitai.

En ce moment, ma mère entrait.

— Comment ! tu es réveillée ? s'écria ma mère.

— Oui, mais je me rendors tout de suite.

— J'ai été voir les fillettes. Nathalie ne dormait pas. Vite, elle m'a demandé : « iMaman est-elle de retour ? > Elle voulait venir...

— Pourquoi ne dis-tu point à Edith de me l'amener ? Est-ce qu'Edith est déjà au lit.

— Non.

— Adieu, Juliane, interrompis-je.

Et je m'approchai, et je me penchai pour embrasser la joue qu'elle m'offrait en se soulevant un peu sur la coude.

1G8 l'intrus

— Adieu, mère^ je vais me coucher. Mes yeux se ferment de sommeil.

— Et tu ne prends rien ? Frédéric est encore en bas à t'attendre...

— Non, mère ; je n'en ai pas envie. Bonsoir. J'embrassai aussi ma mère sur la joue. Et je sortis

en toute hâte, sans jeter un regard à Juliane ; je rassemblai le peu de forces qui me restaient, et, à peine le seuil franchi, je me mis à courir vers mon appartement, par crainte de tomber avant d'avoir atteint la porte.

Je me jetai sur mon lit à plat ventre. J'étais agité de ce spasme qui précède les grandes crises de larmes, «orsque l'étranglement de l'angoisse va se desserrer, /orsque la contraction va se détendre. Mais le spasme se prolongeait, et les larmes ne venaient pas. C'était une horrible souffrance. Un poids énorme me pesait sur tous les membres, un poids que je sentais, non pas à la surface, mais au dedans, comme si mes os et mes muscles étaient devenus de plomb massif. Et mon cerveau pensait encore ? Et ma conscience restait vigilante 1

« Non, je ne devais pas la quitter. Non, jene devais pas consentir à m'en aller ainsi. C'est sûr ; quand ma mère se sera retirée, elle se tuera. Oh ! le son de sa voix, quand elle a exprimé le désir de revoir Nathalie!... > Une hallucination s'empara de moi, subite. Ma mère sortait de la chambre. Juliane s'asseyait sur son lit, se mettait aux écoutes. Puis, certaine enfin d'être seule, elle prenait dans le tiroir de la table de nuit la bouteille de morphine ; elle n'hésitait pas une seconde, elle la vidait d'un trait avec un geste résolu, reatrait sous ses couvertures, se couchait sur le dos pour attendre... La

vision imaginaire du cadavre acquit une telle intensité que, comme un homme en démence, je me levai, je fis trois ou quatre fois le tour de la chambre, me heurtant contre les meubles, trébuchant dans les tapis, faisant des gestes d'effroi. J'ouvris une fenêtre.

La nuit était tranquille, emplie d'un coassement de grenouilles monotone et continu. Les étoiles tremblotaient. L'Ourse brillait en face, très distincte. Le temps coulait.

Je restai quelques minutes au balcon, dans l'attente, les yeux fixés sur la grande constellation qui, pour ma vue trouble, avait l'air de se rapprocher. Je ne savais pas vraiment ce que j'attendais. Je m'égarais. J'avais un sentiment singulier du vide de ce ciel immense. A l'improviste, pendant celte sorte d'arrêt irrésolu, comme si, dans /a profondeur de l'inconscience, je ne sais quel effluve obscur eût agi sur mon être, surgit spontanément la question que je n'avais pas encore bien comprise : « Qu'aveZ'Vous fait de moi ? > Et la vision du cadavre, un instant écartée, reparut devant mes yeux.

Mon horreur fut telle que, sans savoir ce que je voulais faire, je me retournai, je sortis brusquement, je me dirigeai vers la chambre de Juliane.

Je rencontrai miss Edith dans le corridor.

— D'où venez-vous, Edith ? lui demandais-je. Je m'aperçus que mon aspect la stupéfia.

— J'ai conduit Nathalie chez Madame, qui voulait la voir ; mais j'ai dû l'y laisser. Il n'a pas été possible de la décider à regagner son lit. Elle a pleuré si fort que Madame a consenti à la garder près d'elle. Espérons que Marie ne se réveillera point...

— Ah ! alors...

i70 L'INTRUS

Le cœur me ballait si violemment que je ne pouvais parler avec suite.

— Alors, Nathalie est restée dans le lit de sa mère ...

— Oui, monsieur.

— Et Marie ... Allons voir Marie,

L'émotion me suffoquait. Pour cette nuit, Juliane était sauvée. Il n'était pas possible qu'elle pensât à mourir cette nuit, avec la fillette près d'elle. Par miracle, l'affectueux caprice de l'enfant avait sauvé la mère. « Que Dieu la bénisse 1 • Avant de regarder Marie qui dormait, je regardai le lit vide, où restait imprimé un petit creux. 11 me venait d'étranges velléités de baiser l'oreiller, de sentir si le creux était encore tiède. La présence d'Edith me gênait. Je me tournai vers Marie, je me penchai en retenant mon souffle, je la contemplai longuement je recherchai une à une les ressemblances connues qu elle avait avec moi, je comptai presque les veines délicates qui transparaissaient à la tempe, à la joue, à la gorge. Elle dormait sur le côté, la tête renversée en arrière, de sorte que toute la gorge était découverte sous le menton relevé. Les dents, menues comme des grains de riz mondé, montraient leur blancheur dans la bouche mi-close. Les cils, longs comme ceux de la mère, mettaient dans la cavité des yeux une ombre qui s'étendait jusqu'au haut des pommettes. Une délicatesse de fleur précieuse, une finesse extrême distinguaient ces traits enfantins, où je sentais couler mon sang subtilisé.

Avais-je jamais, depuis la naissance de ces deux créatures, avais-je jamais éprouvé pour elle un sentiment aussi profond, aussi doux et aussi triste ?

J'eus peine à m'arracher de là. J'aurais voulu m'as

seoir entre les deux petits lits et reposer ma tête sur le bord de celui qui était vide, pour attendre demain.

— Bonsoir, Edith, dis-je en sortant.

Et ma voix tremblait ; mais elle ne tremblait plus de la même manière.

Aussitôt arrivé dans ma chambre, je me jetai de nouveau à plat ventre sur mon lit. Et, enfin, j'éclatai en sanglots éperdus.

Quand je m'éveillai du sommeil lourd et pour ainsi dire brutal qui, à un moment de la nuit, m'avait écrasé tout à coup, j'eus peine à ressaisir la notion exacte de la réalité.

Mais bientôt mon esprit, déhârrassé des exaltations nocturnes, revit en face cette réalité froide, nue, implacable. Qu'étaient mes récentes angoisses en comparaison de l'épouvante qui m'envahit alors ? Il fallait vivre ! Et cela me faisait le même effet qu'une coupe profonde qu'on m'aurait présentée en me disant : € Si tu veux boire, si tu veux vivre aujourd'hui, il faut exprimer dans cette coupe, jusqu'à la dernière goutte, le sang de ton cœur. > Une répugnance, un dégoût, une répulsion indéfinissables m'assaillirent dans le plus intime de mon être. Et pourtant il fallait vivre ; il fallait, ce matin-là encore, accepter la vie. Mais, par-dessus tout, il était nécessaire d'agir.

Le rapprochement que je fis en moi-même entre ce réveil réel et celui que j'avais rêvé et espéré la veille aux Liias, contribua encore à me révolter, t II est impossible, pensai-je, que j'accepte une telle situation ; il est impossible que je me lève, que je m'habille, que je sorte d'ici, que je revoie Juliane, que je lui parle, que je continue à dissimuler devant ma mère, que j'attende le moment propice pour un entretien définitif, que dans cet entretien j'établisse les conditions de nos rapports futurs. Cela est impossible. Mais alors ? Détruire d'un seul coup et- radicalement tout ce qui souffre en moi... me délivrer, m'evader... Il ny a pas autre chose. » Et, en considérant la facilité de l'acte, en imaginant la rapidité de l'exécution, la détente de l'arme, l'elTet immédiat de la balle, l'obscurité qui suivrait, j'épr-ouvai par tout le corps un frisson bizarre, angoissé, mêlé pourtant d'une sensation de soulagement, presque> de douceur. « Il ny a pas autre chose. > Et, malgré le-, tourment que me donnait l'anxiété de savoir, je pensai. avec soulagement que je n'aurais plus rien de rien à eavoir, que cette anxiété même cesserait instantanément qu'en somme tout serait fini.

J'entendis frapper à la porte, et la voix de mon frère, cria :

— Tu n'es pas encore levé, Tullio? Puis-je entrer f

— Entre, Frédéric.

Il entra.

— Sais-tu qu'il est plus de neuf heures...

— Je me suis endormi tard, et j'étais très fatigué. — Comment vas-tu ?

— Comme cela...

— Mère est levée. Elle m'a dit que Juliane se trouve

assez bien. Veux-tu que je t'ouvre la fenêtre? Ce matin, le temps est merveilleux.

Il ouvrit la fenêtre. Un flot d'air frais inonda la chambre ; les rideaux se gonflèrent comme deux voiles; dans le vide, on aperçut l'azur.

— Tu vois !

La vive lumière décorrvrit sans^ doute sur mon visage les signes de ma détresse ; car il ajouta :

— Tu as donc aussi été malade cette nuit?

— Je crois que j'ai eu un peu de fièvre... Frédéric me regardait de ses yeux bleus limpides ; et,

en ce moment, il me sembla que j'avais sur l'âme tout le fardeau des mensonges et des dissimulations futures. Oh ! s'il avait su !

Mais, comme toujours, sa présence mit en fuite la lâcheté qui commençait à m'abattre. Une énergie factice, comme celle que donne une gorgée de cordial, me remit d'aplomb. Je pensai : « Comment se conduirait-'l à ma place? > Mon passé, mon éducation, l'essence même de ma nature, démentaient toute probabilité d'une pareille occurrence ; mais, du moins, il y avait ceci de certain : dans le cas d'un malheur, semblable ou dissemblable, il aurait tenu, lui, la conduite d'un homme fort et charitable, il aurait affronté héroïquement la douleur, il aurait préféré au sacrifice d'autrui le sacrifice de lui-même.

— Fais que je sente, dit-il en s'approchant.

Et il me toucha le front avec la paume de la main, me tâta le pouls.

— Te voici débarrassé, ce me semble. Mais comme ton pouls est inégal !

— Laisse-moi me lever, Frédéric ; il est tard.

l'intrus Ì7B

— Aujourd'hui, après midi, je vais au bois de l'Assoro. Si tu voulais venir, je ferais seller Orlando pour loi. Te rappelles-tu le bois ? Quel malheur que Juliane soit indisposée ! Autrement, nous l'emmènerions avec nous. Elle verrait les meules en feu.

Quand il nommait Juliane, il semblait que sa voix devenait plus affectueuse, plus douce et pour ainsi dire plus fraternelle. Oh î s'il avait su !

— Au revoir, Tullio. Je vais à mon travail. Quand commenceras-tu à m'aider?

— Aujourd'hui même, demain, quand tu voudras. Il se mit à rire.

— Quelle ardeur ! Mais suffit ; je te verrai à l'œuvre. Au revoir, Tullio.

Il sortit, de son pas allègre et franc, parce qu'il était toujours stimulé par le précepte inscrit sur le cadran solaire : Hora est benefaciendi.

n était dix heures quand je quittai ma chambre. En cette matinée d'avril, la grande lumière qui inondait la Badiola par les fenêtres et les balcons ouverts me rendait timide. Comment porter le masque sous une lumière semblable ?

Avant d'entrer dans l'appartement de Juliane, ie voulus voir ma mère.

— Tu t'es levé tard, dit-elle en m'apercevant. Comment vas-tu ?

— Bien.

— Tu es pâle.

— Je crois avoir eu un peu de fièyre cette nuit. Mais maintenant cela est passé.

— Tu as vu Juliane ?

— Pas encore.

— Elle a voulu se lever, la chère fille ! Elle dit qu'elle ne le sent plus de rien ; mais elle a une figure...

— Je vais chez elle.

— Il faut ne pas négliger d'écrire au docteur. N'écoute point Juliane. Ecris aujourd'hui même.

— Tu lui as dit... que je sais?

— Oui, je lui ai dit que tu sais.

— J'y vais, mère.

Je la laissai devant ses grandes armoires de noyé? parfumées d'iris, où deux femmes entassaient le beau linge de la lessive, luxe de la maison Hermil. Marie, dans la chambre du piano, prenait sa loçon avea miss Edith, et les gammes chromatiques se succédaient, rapides et égales. Pierre passait, le plus fidèle de^ serviteurs, blanchi, un peu courbé, portant un plateau chargé de cristaux qui résonnaisnt parce que ses bras tremblaient de vieillesse. Toute la Badiola, inondée d'air et de lumière, avait un aspect de joie tranquille. IL y avait je ne sais quel sentiment de bonté répandu partout : quelque chose comme le sourire subtil et inextin^guible des dieux Lares.

Jamais ce sentiment, ce sourire ne m'avaient pénótré si profondément dans l'âme. Et cette grande paix, cette grande bonté enveloppaient l'ignoble secret que Juliane et moi nous étions condamnés à garder intérieurement sans en mourir!

— Et maintenant ?pensai-je, au comble de l'angoisse., errant dans le corridor comme un étranger qui s'est perdu, incapable de diriger mes pas vers le lieu redouté, comme si mon corps eût imposé aux impulsions de ma volonté un refus d'obéissance. Et maintenant? Elle sait que je connais la vérité. Entre nous désormais toute dissinulation est inutile. La nécessité s'impose de nous regarder en face, de parler de l'effroyable chose. Mais il

n'est pas possible que la rencontre aîtlieii ce matin. Lea conséquences en sont imprévoyables ; et, maintenant plus que jamais, il faut, il faut absolument qu'aucun de nos actes ne paraisse singulier et inexplicable, ni à ma mère, ni à mon frère, ni à personne de cette maison. Mon trouble d"hier soir, mes inquiétudes, mes tristesses peuvent s'expliquer par la préoccupation du péril que la grossesse fait courir à Juliane ; mais logiquement, aux yeux d'autrui, une telle préoccupation doit me rendre plus tendre avec elle, plus zélé, plus empressé que jamais. Aujourd'hui, ma prudence doit être extrême. Aujourd'hui, je dois, coûte que coûte, éviter une scène avec Juliane. Aujourd'hui, je dois fuir l'occasion de rester en tête à tête avec elle. Mais il faut aussi que je trouve sur-le-champ un moyen de lui faire comprendre le sentiment qui détermine mon attitude à son égard, l'intention qui dirige ma conduite. Et si elle persistait dans la volonté de se tuer ? Si elle n'en avait différé l'exécution que de quelques heures ? Si elle épiait déjà le moment opportun ?

Cette crainte coupa court à mes retards et me poussa à l'action. Je ressemblais à ces soldats orientaux qu'on pousse au combat à coups de trique.

Je me dirigeai vers la chambre du piano. En me voyant, Marie interrompit ses exercices et courut vers moi, légère et joyeuse, comme vers un libérateur. Elle avait la grâce, l'agilité, la légèreté des créatures qui ont des ailes. Je l'enlevai dans m.es bras pour l'embrasser.

— M'emmènes-tu? demanda-t-elle. Je suis lasse. Voilà une heure que miss Edith me retient ici... je n'en puis plus. Emmène-moi avec toi, dehors. Let us take a walk before breakfast.

— Où?

— Where you ptease, ît is the sanie to me.

— Allons d'abord voir la maman...

— Oui, hier, vous avez été aux Lilas, et nous, nous sommes restées à la Badiola. C'est toi, toi tout seul qui n'as pas consenti, puisque maman voulait bien. Méchant ! We should like to go there. Tell me how-youainuiedyourselves...

Dans cette langue qui n'était pas la sienne, elle chantait comme un oiseau, délicieusement. Ce babillage sans trêve tenait compagnie à mon angoisse, tandis que nous allions vers l'appartement de Juliane. J'hésitais; mais Marie frappa à la porte en criant :

— Maman 1

Sans soupçonner ma présence , Juliane vint ouvrir elle-même. Elle me vit. Elle eut un violent sursaut, comme si elle avait vu un fantôme, un spectre, une chose terrifiante.

— C'est toi? balbutia-t-elle, d'une voix si basse que je l'entendis à peine.

Et, pendant qu'elle parlait, ses lèvres se décolorèrent. Après le sursaut, elle était subitement devenue plus rigide qu'un hermès.

Et là, sur le seuil, nous nous regardâmes, nous nous dévisageâmes; durant un instant, nos âmes mêmes se fixèrent l'une l'autre. A l'entour, tout disparut ; entre nous, tout fut dit, tout fut compris, tout fut décidé, dans l'espace d'une seconde.

Qu'arriva-t-il ensuite? Je ne sais pas bien, je ne me rappelle pas bien. Je me soutiens que, durant quelque temps, j'eus de ce qui arrivait une conscience pour ainsi dire intermittente, avec une succession de courte*

i80 l'intrus

éclipses. C'était, ce me semble, un phénomène an alogue à celui qui résulte de l'affaiblissement de l'attention volontaire chez certains malades. Je perdais la faculté d'être attentif; je ne voyais plus, je ne saisissais plus le sens des mots, je ne comprenais plus. Puis, un mo. ment après, je recouvrais cette faculté, j'examinais autour de moi les choses et les personnes, je redevenais attentif et conscient.

Juliane était assise, et elle tenait Nathalie sur ses genoux. Moi aussi, j'avais pris un siège. Et Marie allait d'elle à moi, de moi à elle, avec une mobilité incessante, babillant sans arrêt, agaçant sa sœur, nous adressant quantité de demandes auxquelles nous ne répondions que par un signe de tête. Ce bavardage remuant remplissait notre silence. Dans l'un des lambeaux de phrases que je perçus, Marie disait à sa sœur :

— Ah ! cette nuit, tu as couché avec maman ? C'est vrai ?

Et Nathalie :

— Oui, parce que je suis petite.

— Oh ! tu sais, la nuit prochaine, ce sera mon tour. N'est-ce pas, maman ? Prends-moi dans ton lit, la nuit prochaine...

Juliane ne souriait pas, se taisait, restait absorbée. Elle avait sur les genoux NathaUe, qui lui tournait les épaules et dont elle entourait la taille de ses bras ; ses mains jointes reposaient dans le giron de Îa fillette , plus blanches que la petite robe blanche sur laquelle elles reposaient, effilées, douloureuses, si douloureuses qu'à elles seules elles me révélaient une immensité de tristesse. Juliane se tenait penchée, et, comme la tête de Nathalie effleurait son menton, elle semblait en

presser les boucles de ses lèvres ;* de sorte que, quand je lui jclais un regard, je ne voyais point l'expression de ses yeux, mais toujours je voyais ses paupières baissées et un peu rougies, et toujours j'en étais troublé intérieurement, comme si au travers j'avais distingué la fixité des pupilles qu'elles recouvraient.

Attendait-elle que je lui dise quelque chose ? Montaitil à cette bouche cachée des paroles inexprimables ?

Lorsque enfin, par un effort, je fus parvenu à vaincre cet état d'inertie où s'étaient succédé d'extraordinaires alternatives de lucidité et d'obscurcissement, je dis, sur le ton que j'aurais eu, je crois, en continuant un entretien commencé, en ajoutant de nouvelles paroles à des paroles déjà dites, je dis avec lenteur :

— Mère veut que j'avertisse le docteur Vébesti. Je lui ai promis d'écrire. J'écrirai.

Elle ne releva point les paupières ; elle demeura muette. Marie, dans sa profonde inconscience, la regarda avec surprise ; puis elle me regarda aussi.

Je me levai pour sortir.

— Aujourd'hui, après déjeuner, j'irai au bois de l'Assoro avec Frédéric. Nous verrons-nous ce soir au retour?

Elle ne fit aucun mouvement pour répondre. Alors je répétai, d'une voix qui signifiait mille choses sousentendues :

— Nous verrons-nous ce soir au retour ?

Ses lèvres, entre les boucles de Nathalie, laissèrent échapper comme un soupir :

— Oui.

Dans la violence de mes agitations multiples et cor.traires, dans le premier tumulte de la douleur, sous la menace des périls imminents, je n'avais pas eu encore le loisir de songer à l'Autre. D'ailleurs, dès le début, je n'avais pas conçu même l'ombre d'un doute sur la justesse de mon soupçon d'autrefois. Dans mon esprit, l'Autre avait pris immédiatement la figure de Philippe Arborio, et, au premier élan de jalousie charnelle ^ui m'avait assailli dans l'alcôve, c'est son image abominable qui s'était accouplée à celle de Juliane en une série dTiorribles visions.

Maintenant, tandis que Frédéric et moi nous chevauchions vers la forêt, le long de cette rivière tortueuse contemplée si douloureusement pendant l'après-midi du Samedi-Saint, l'Autre chevauchait avec nous. Entre mon frère et moi s'interposait l'image de Philippe Arborio, vivif ée par ma haine, animée par ma haine d'une vie

si intense que, en la regardant avec une sensation réelle, j'éprouvais un spasme physique , quelque chose de semblable à ce frémissement sauvage que j'avais ressenti plus d'une fois sur le terrain, en face d'un adversaire dépouillé de sa chemise, au signal de l'attaque.

La présence de mon frère augmentait extraordinairement mon mal. Comparée à Frédéric, la figure de cet homme, si fine, si nerveuse, si féminine, se rapetissait, s'appauvrissait, devenait pour moi méprisable et ignoble. Sous l'influence du nouvel idéal de force et de simplicité virile que m'inspirait l'exemple de mon frère, non seulement je haïssais, mais je méprisais cet être compliqué et équivoque, qui appartenait cependant à ma propre race et qui avait en commun avec moi plusieurs particularités de sa constitution cérébrale, ainsi que ses œuvres d'art en portaient témoignage. Je me l'imaginais SUT le type d'un de ces personnages littéraires, affecté des plus tristes maladies de l'esprit , fourbe , perfide , cruellement curieux, stérilisé par l'habitude de l'analyse et de l'ironie froide, sans cesse occupé à convertir en notions claires et glaciales les passions de l'âme les plus chaudes et les plus spontanées, accoutumé à considérer toute créature humaine comme un sujet de pure spéculation psychologique, incapable d'amour, incapable d'une action généreuse, d'une abnégation, d'un sacrifice, endurci dans le mensonge, émoiissé par b dégoût, lascif, cynique, lâche.

Voilà i'homme qui avait séduit Juliane, mais qui certainement ne l'avait pas aimée. La manière n'apparaissait-elle point jusque dans la dédicace écrite sur la garde du Secret, dans cette dédicace emphatique, seul document connu de moi qui eùi trait aux relations passées

entre le romancier et ma femme? Prendre d'assaut la c Tour d'ivoire >, corrompre un caractère dont l'opinion publique vantait l'incorruptibilité, expérimenter une méthode de séduction sur un sujet si rare, c'était une entreprise difficile mais pleine d'attraits, digne en tout d'un artiste raffiné, de l'abstracteur cle quintessence psychologique qui avait écrit la Vraie Catholique et Angelica Doni.

A mesure que je réfléchissais davantage, les faits m'apparaissaient dans leur plus laide crudité. Certainement Philippe Arborio avait fait la connaissance de Juliane pendant une de ces crises où la femme dont on dit c qu'elle a de l'âme > , après avoir souffert une longue abstinence, se sent émue d'aspirations poétiques, de désirs indéfinis, de vagues langueurs : toutes choses qui ne sont que les masques dont se déguisent les grossières impulsions de l'appétit sexuel. Philippe Arborio, avec son expérience, avait deviné l'état physique spécial de la femme dont il voulait jouir, et il s'était servi de la méthode la mieux appropriée et la plus sûre : c'està-dire qu'il avait parlé d'idéal, de régions supérieures, d'alliance mystique, dans le moment même où ses mains s'occupaient à découvrir d'autres mystères ; bref, il avait combiné des bribes de platonique éloquence avec une galante prise de possession. Et Juliane, la Turris Ebuimea, la grande silencieuse, la créature faite d'or ductile et d'acier, l'Unique, s'était prêtée à ce vieux jeu, s'était laissé prendre à ce vieux piège, avait, ella aussi, obéi à la vieille loi de la fragilité féminin^. Et le duo sentimental avait abouti à une copulation que la malchance avait rendue féconde

Vue horrible ironie me torturait l'âme. Il me semblaiS

avoir, non pas dans la bouche, mais dans le cœur, la convulsion que provoque cette herbe qui donne la mort en faisant qu'on se pâme de rire.

J'éperonnai mon cheval et je le mis au galop sur la berge de la rivière.

La berge était périlleuse, très étroite dans les coudes, menacée d'éboulements en certains endroits, obstruée en d'autres par les branches de gros arbres tordus, en d'autres encore traversée par d'énorn es racines à fleur de terre. J'avais parfaitement conscience du péril auquel je m'exposais ; et, au lieu de serrer la bride, je poussais toujours ma bête, non pas avec l'intention d'aller au. devant de la mort, mais parce que je voulais demander au danger un répit de mon intolérable supplice. Je connaissais déjà l'efficacité d'une telle folie. Dix ans auparavant, très jeune encore, lorsque j'étais attaché à l'ambassade de Constantinople, pour me soustraire à des accès de tristesse produits par les souvenirs d'une passion récente, je pénétrais à cheval, pendant les nuits de lune, dans un de ces cimetières mulsumans pleins de tombes serrées, et je marchais sur la pente des pierres polies en m'exposant mille fois au risque d'une chute mortelle. La mort, montée en croupe avec moi, éloignait tout autre souci.

— Tullio ! Tullio ! me criait de loin Frédéric. Arrête ! Arrête !

Je ne l'écoutais pas. C'est prodige qu'à vingt reprises j'aie évité de me rompre le front contre des branches horizontales. C'est prodige qu'à vingt reprises j'aie empêché mon cheval de se heurter contre un tronc d'arbre. Vingt fois, aux passages difficiles, je vis la chute certaine dans la rivière qui luisait sous mes pieds. Mais,

lorsque j entendis derrière moi un autre galop, lorsque je m'aperçus que Frédéric me suivait à bride abattue, je m'effrayai pour lui, je serrai violemment le mors, j'arrêtai le pauvre animal, qui se cabra, resta un instant dressé comme pour faire le plongeon dans la rivière, et se rabattit. Se n'avais aucun mal.

— Mais es-tu fou! me cria Frédéric en me rejoignant, très pâle.

— Je t'ai fait peur? Pardonne-moi. Je ne croyais pas qu'il y eût de danger. C'était pour essayer le cheval... Et puis je ne pouvais plus le retenir... Il est un peu dur de la bouche...

— Orlando dur de la bouche !

— Tu ne trouves pas ?

Il me regarda fixement, avec une expression d'mquiétude. Je tentai de sourire. Sa pâleur insolite me faisait peine et m'attendrissait.

Je ne sais comment tu ne t'es pas fracassé la

tête contre un arbre ; je ne sais comment tu n'as pas fait la culbute...

— Et toi ?

Pour me suivre, il s'était exposé au même péril, peutêtre à un plus grand encore; car son cheval était plus lourd et il avait dû le lancer à toute bride, par crainte de ne pas me rejoindre à temps. Tous deux, nous considérâmes le chemin parcouru.

— C'est un vrai miracle, dit-il. Se sauver de l'Assoro est presque impossible. Vois donc !

Et, sous nos pieds, nous considérâmes le fleuve mortel. Profond, luisant, rapide, plein de tourbillons et de gouffres, l'Assoro courait entre des berges crayeuses, avec un silence qui le rendait plus sinistre. Le paysage

s'harmonisait avec cet aspect perfide et menaçant. Le ciel, qui, dans l'après-midi, s'était imprégné de vapeurs, blêmissait maintenant et s'affaissait avec des réverbérations diffuses, sur un fouillis de broussailles rougeâtres qui résistaient encore au printemps. Les feuilles mortes s'y mêlaient à la végétation des feuilles nouvelles, les ronces sèches aux pousses verdoyantes, les cadavres aux végétaux nouveau-nés, en un inextricable enchevêtrement symbolique. Sur les eaux agitées delà rivière, sur ce hallier disparate, le ciel blêmissait, s'affaissait, semblait se dissoudre.

< Une chute imprévue, et j'aurais cessé de penser, j'aurais cessé de souffrir, j'aurais cessé de supporter le poids de ma chair misérable. Mais peut-être aurais-je entraîné mon frère avec moi dans le précipice; et la vie de mon frère est un modèle do noblesse, mon frère est un Homme. J'ai échappé par miracle, comme il a échappé par miracle. Ma folie lui a fait courir le risque sup>ême. Avec lui aurait disparu un monde de beauté et de bonté. Quelle est donc la fatalité qui me condamne à être nuisible aux personnes qui m'aiment ? »

Je regardai Frédéric. Il était devenu pensif et grave. Je n'osai pas l'interroger, mais j'eus un poignant remords de lui avoir fait du chagrin. Que pensait-il? De quelles réflexions s'alimentait son trouble ? Peut-être avait-il deviné que je dissimulais une souffrance inavouable et que l'unique cause qui m'avait poussé à cette course mortelle était l'aiguillon d'une idée fixe.

Nous suivîmes la berge, l'un derrière l'autre, au pas. Puis nous tournâmes par un sentier qui s'enfonçait dans le taillis, et, comme le sentier était assez large, nous recommencâmps à chevaucher l'un à côté de l'autre,

tandis que nos chevaux s'ébrouaient en rapprochant leurs naseaux, comme pour se faire des confidences, et mêlaient l'écume de leurs freins.

Je jetais de temps en temps un coup d'œil sur Frédéric, et, voyant qu'il restait socicieux, je pensais : « Assurément, si je lui révélais la vérité, il ne me croirait pas. Il ne pourrait pas croire à la faute de Juliane, à la souillure de la sœur. Entre son affection et celle de ma mère pour Juliane, je ne saurais vraiment décider quelle est la plus profonde. N'a-t-il pas toujours gardé sur sa table les deux portraits de Juliane et de notre pauvre Constance, réunis comme en un diptyque pour la même adoration ? Ce malin encore, combien sa voix se faisait douce pour la nommer ! » Soudain, par contraste, l'image infâme réapparut, plus hideuse. Le torse entrevu au vestiaire de la salie d'armes gesticulait maintenant dans ma vision. Et, sur cette figure, ma haine opérait comme l'acide nitrique sur la planche de cuivre du graveur : le trait mordu devenait de plus en plus net.

Alors, tandis que j'avais encore dans le sang la surexcitation de la course, par l'effet de cette exubérance de courage physique, de cet instinct de combativité héréditaire qui, si souvent, se réveillait en moi au rude contact des autres hommes, je sentis que je n'aurais pas la force de renoncer à défier Philippe Arborio. e J'irai à Rome, je m'informerai de lui, je le provoquerai n'importe comment, je le contraindrai à se battre, je ferai tout pour le tuer ou pour l'estropier. » Je me l'imaguiais poltron. 11 me revint à la mémoire une reculade un peu ridicule dont il n'avait pu se défendre à la salle d'armes, lorsqu'il avait reçu en pleine poitrine une botte

du maître. Je me rappelai aussi sa curiosité en me questionnant sur mon duel, cette curiosité puérile qui ^it ouvrir de grands yeux à celui qui n'a jamais été sur le terrain. Je me rappelai que, pendant mon assaut, il avait sans cesse tenu les regards fixés sur moi. La conscience de ma supériorité, la certitude de le vaincre m'exci' tarent. Dans ma vision, un filet de sang rouge sillonna cette chair pâle et répugnante. Des débris de sensations réelles, éprouvées jadis en face d'autres hommes, concoururent à préciser le spectacle imaginaire où je m'attardais. Et je le vis, dans une ferme lointaine, sanglant et inerte sur une paillasse, avec deux médecins qui, les sourcils froncés, se penchaient sur lui.

Combien souvent moi, l'idéologue, l'analyste, 1© sophiste d'une époque de décadence, je m'étais en- Drgueilli d'être le descendant de ce Raymond Hermil de Panédo qui à la Goulette fit des prodiges de valeur et de férocité sous les yeux de Charles -Quint ! Le développement excessif de mon intelligence et ma multanimitè n'avaient pu modifier le fonds de ma substance, les stratifications profondes où se conservait l'empreinte de tous les caractères héréditaires de ma race. Chez mon frère, dont l'organisme était équilibré, la pensée s'associait toujours à Tœuvre ; en moi, la pensée prédominait, sans toutefois anéantir les facultés actives qui fort souvent même se déployaient avec une puissance extraordinaire. J'étais, en somme, un violent et un passionné conscient de lui-même, à qui l'hypertrophie de certains centres cérébraux rendait impossible la '^.oordination nécessaire à la vie normale de l'esprit. Je savais m'observer avec une parfaite clairvoyance, et j'avais néanmoins toutes les impulsions indisciplinables des natures primitives. Plus

d'une fois j'avais été tenté par de soudaines suggestions criminelles ; plus d'une fois j'avais eu la surprise de sentir s'insurger spontanément en moi quelque cruel instinct.

— Voici les charbonnières, dit mon frère en mettant son cheval au trot.

On entendait dans la forêt les coups de hache, et on voyait les spirales de fumée monter entre les arbres. La colonie des charbonniers nous salua. Frédéric interrogeait les ouvriers sur l'avancement des travaux, leur donnait des conseils , leur faisait des recommandations, tout en examinant les fours d'un œil expérimenté. Chacun gardait devant lui l'attitude du respect et l'écoutait avec attention. Aux alentours, le travail semblait devenu plus ardent, plus facile, plus gai, comme aussi le crépitement du feu plus efficace. Les hommes couraient à droite ou à gauche pour jeter de la terre là où la fumée sortait en trop grande abondance, pour boucher avec des mottes les trous ouverts par les explosions ; ils couraient, ils poussaient des cris. Le han ! guttural des bûcherons se mêlait à ces rudes voix. Les environs retentissaient du fracas de quelque arbre tombé. Pendant les moments d'arrêt, on entendait le sifflement des merles. Et la grande forêt immobile contemplait les bûchers auxquels sa vie servait de pâture.

Tandis que mon frère procédait à l'examen des travaux, je m'éloignai en laissant à mon cheval le choix des sentiers inconnus qui bifurquaient dans le taillis. Derrière moi les bruits s'affaibUssaient, les échos mouraient. Un lourd silence descendait des cimes. Je pensais : € Comment faire pour reprendre courage? Quelle

l'intrus i91

sera désormais ma vie ? Pourrai-je continuer à vivre dans la maison de ma mère avec mon secret ? Pourrai-je associer mon existence à celle de Frédéric ? Quel homme au monde, quel événement pourra jamais ressusciter dans mon âme une étincelle de foi ? > Le bruit des travaux s'éteignait en arrière ; la solitude devenait complète. « Travailler, pratiquer le bien, vivre pour les autres... Désormais^ pourrais-je retrouver en ces choses le vrai sens de la vie ? Et n'y a-t-il vraiment que ces choses qui, à l'exclusion du bonheur individuel, permettent de découvrir le vrai sens de la vie ? L'autre jour, pendant que mon frère parlait, je croyais comprendre ses paroles ; je croyais que la doctrine de vérité se révélerait à moi par sa bouche. La doctrine de vérité, selon mon frère, réside, non dans les lois, non dans les préceptes, mais simplement et uniquement dans le sens 4ue l'homme donne à la vie. Il me semblait que j'avais bien compris. Mais, tout d'un coup, maintenant, me voici retombé dans les ténèbres ; je suis redevenu aveugle. Je ne comprends plus rien. Quel homme au monde, quel événement pourra jamais me consoler du bien que j'ai perdu? » Et l'avenir m'apparut effroyable, san s espoir. L'image indécise de l'enfant à naître grandit, s'élargit, comme ces choses horribles et informes qu'o n voit quelquefois dans un cauchemar , elle finit par tout envahir. Il ne s'agissait plus d'un regret, d'un remords, d'un souvenir indestructible, de n'importe quelle amertume intérieure : il s'agissait d'un être vivant. Mon avenir était lié à un être qui vivait d'une vie tenace et malfaisante; il était lié à un étranger, à un intrus, à une créature abominable, contre laquelle non pas seulement mon esprit, mais aussi ma chair, mais tout

192 t INTRUS

mon sang et toutes mes fibres se soulevaient avec une aversion brutale, féroce, implacable jusqu'à la mort, par delà la mort. Je pensais : « Qui aurait pu imaginer un pire supplice pour torturer à la fois l'âme et la chair? Le plus ingénieusement barbare des tyrans serait incapable d'inventer certaines cruautés sarcastiques qui n'appartiennent qu'au Destin. Il était présumable que la maladie avait rendu Juliane stérile. Fort bien. Elle se donne à un homme, elle commet sa première faute, et elle reste engrossée honteusement, avec autant de facilité qu'une de ces femmes chaudes que les paysans prennent de force derrière un buisson, sur l'herbe, dans un moment de rut. Et c'est précisément à l'heure où les nausées lui viennent que, moi, je me repais de rêves, je m'abreuve d'idéal, je retrouve les ingénuités de mon adolescence, je ne songe qu'à cueillir des fleurs... Oh ! ces fleurs, ces fleurs écœurantes que je lui offrais si timidement !... Et, après une grande ivresse moitié sentimentale et moitié sensuelle, je reçois l'aimable nouvelle, de qui ? de ma mère ! Et, après la nouvelle, j'ai une crise d'exaltation généreuse, j'accepte de bonne foi un noble rôle, je me sacrifie en silence, comme un héros d'Octave Feuillet ! Quel héroïsme ! > L'ironie me torturait l'âme, me meurtrissait toutes les fibres. Alors, pour la seconde fois, je conçus l'idée folle d'échapper à mon sort. Je regardai devant moi. Tout près, entre les troncs d'arbres, irréel comme une illusion d'yeux hallucinés, l'Assoro miroitait, c C'est étrange ! » pensai-je avec un frisson bizarre. Jusqu'à ce moment, je ne m'étais pas aperçu que mon cheval, abandonné à lui-même, s'était engagé dans un sentier qui conduisait à la rivière. On aurait presque dit que j'avais subi l'attraction de l'Assoro.

J'hésitai un instant entre deux partis : poursuivre jusqu'à la berge, ou retourner en arrière. Enfin, je m'arrachai à la fascination de l'eau et à ma mauvaise pensée. Je fis faire demi-volte à mon cheval.

Un lourd accablement succédait à la convulsion intérieure. Il me sembla que, tout d'un coup, mon âme était devenue une pauvre chose fanée, froissée, rapetissée, une chose misérable. Je m'amollis; j'eus pitié de moimême, j'eus pitié de Juliane, j'eus pitié de toutes les créatures sur lesquelles la douleur imprime ses stig mates, qui tremblent sous l'étreinte de la vie comm© tremble un vaincu sous la poigne d'un vainqueur impitoyable. « Que sommes-nous I Que savons-nous ? Que voulons-nous? Nul n'a jamais obtenu ce qu'il aurait aimé ; nul n'obtiendra jamais ce qu'il aimerait. Nous cherchons la bonté, la vertu, l'enthousiasme, la passion qui r'implira notre âme, la foi qui calmera nos inquiétudes, l'idée que nous défendrons de tout notre courage, l'œuvre à laquelle nous nous dévouerons, la cause pour laquelle nous mourrons avec joie. Et le résultat de tan d'efforts est une lassitude vide, le sentiment de la force dépensée en pure perte et du temps qui s'enfuit... > En cet instant, la vie m'apparut comme une vision lointaine, confuse, bizarrement monstrueuse. La démence, rimbecillite, la pauvreté, la cécité, toutes les maladies, tous les malheurs, Tagitation obscure et continue de forces inconscientes, ataviques et bestiales dans la profondeur de notre substance, les plus hautes manifestations de l'esprit toujours instables, fugitives, nécessairement subordonnées k un état physique, attachées aux fonctions d'un organe, des métamorphoses instantanées produites par une cause imperceptible, par un rien, U

part immanquable d'égoïsme dans les plus nobles actions, l'inutilité de tant d'énergies morales dirigées vers un but incertain, la futilité des amours qu'on croit éternels, la fragilité des vertus qu'on croit inébranlables, la faiblesse des plus robustes volontés, toutes les hontes, toutes les misères m'apparurent en cet instant-là. « Comment est-ii possible qu'on vive? Comment est-il possible qu'on aime ? »

Les haches retentissaient dans la forêt ; un cri bref et sauvage accompagnait chaque coup. Çà et là, dans les clairières, les grands monceaux de bois, en forme de «ònes tronqués ou de pyramides quadrangulaires, fumaient. Les colonnes de fumée, épaisses et droites comme des troncs d'arbres, montaient dans l'air sans brise. Pour moi, tout était symbole en cet instant-là.

Je dirigeai mon cheval vers la charbonnière voisine, où j'avais reconnu Frédéric.

Il était descendu de cheval; il parlait avec un vieillard de haute stature à la barbe rasée.

— Ah i enfin ! s'écria-t-il en me voyant. J'avais peur que tu ne te fusses perdu.

— Non, je n'ai pas été bien loin...

— Je te présente Jean de Scordio, un Homme, dit-il en mettant la main sur l'épaule du vieillard.

Je regardai celui qu'il venait de nommer. Un sourire singulièrement doux effleura sa bouche flétrie. Je n'avais jamais vu sous un front humain des yeux aussi tristes.

— Adieu, Jean, et bon courage! ajouta mon frère, de cette voix qui semblait avoir, par moments, comme certaines liqueurs, la puissance de stimuler le ton vital. Quant à nous, Tullio, reprenons le chemin de la Badiola. Il se fait tard. On nous attend.

n remonta à cheval. Il salua de nouveau le vieillard. En passant près des fours, il donnait encore quelques avertissements aux ouvriers '^ur les opérations de la nuit prochaine, où devait avoir lieu le grand feu. Nous nous éloignâmes en chevauchant l'un à côté de l'autre.

Le ciel se découvrait sur nos tôtes avec lenteur. Les voiles de vapeurs flottaient, se dispersaient, se reformaient, de sorte que l'azur semblait pâlir progressivement, comme si dans sa limpidité se fut répandu et délayé un flot continu de lait. Nous approchions de l'heure précise où, la veille, aux Lilas, j'avais contemplé avec Juliane le jardin ondulant dans une lumière idéale. Autour de nous le taillis commençait à se dorer. Les oiseaux chantaient, invisibles.

— As-tu bien observé ce vieillard, Jean de Scordio ? me demanda Frédéric.

— Oui, répliquai-je. Je crois que je n'oublierai jamais ni son sourire, ni ses yeux.

— Ce vieillard est un saint, poursuivit Frédéric. Aucun homme n*a travaillé ni souffert autant que. ce vieillard. n a quatorze fils, et tous, l'un après l'autre, se sont détachés de lui comme les fruits mûrs se détachent de l'arbre. Sa femme, une espèce de furie, est morte. Il est demeuré seul. Ses fils l'ont dépouillé et renié. Toute l'ingratitude humaine s'est acharnée sur lui. Il a éprouvé la perversité, non pas de personnes étrangères, mais de ses propres créatures. Comprends-tu? Son propre sang s'est envenimé dans des êtres pour lesquels il n'a eu que de l'amour et de la bienfaisance, dans des êtres qu'il n'a pas cessé d'aimer, qu'il ne sait pas maudire, qu'assurément il bénira à l'heure de la mort, quand même ils le laisseraient mourir dans la solitude. N'est-

ce point chose extraordinaire et presque incroyable, cette obstination d'un homme dans la bonté? Et, après tant de souffrances, il conserve encore le sourire que tu lui as vu î lu jcras 6ien, Tullio, de ne pas oublier ce tour ire.,.

Page 1