‹ L'intrusChapitre 4 sur 4 · XV · texte numérisé non relu

XV

Elle approchait, l'heure de l'épreuve, l'heure redoutée et désirée en même temps.

Juliane était prête. Elle avait opposé une ferme résistance au caprice de Marie ; elle avait voulu rester seule dans sa chambre pour m'attendre. « Que lui dirai-jeî Que me dira-t-elle ? Quelle sera mon attitude à son égard? » Toutes mes préventions, tous mes plans se dispersaient. Il ne me restait qu'une angoisse intolérable. Qui aurait pu prévoir l'issue de l'entretien ? Je ne me sentais maitre ni de moi-même, ni de mes paroles, ni de mes actes. Je sentais seulement en moi une fermentation de choses obscures et contraires qui, au moindre heurt, allaient surgir. Jamais comme en ce moment je n'avais eu la conscience claire et désespérée des discordes intestines que me déchiraient, la perception des éléiûents irréconciliables qui s'agitaient au fond de rao'2 être, qui se terrassaient, qui se détruisaient t«ar

à tour dans un perpétuel conflit, rebelles à toute domination. Au bouleversement de mon esprit s'ajoutait un trouble particulier de mes sens produit par les images qui, ce jour-là, m'avaient torturé sans trêve. Je le connaissais bien, je ne le connaissais que trop, ce trouble plus efficace que toute autre chose pour remuer dans l'homme les dessous fangeux ; je ne la connaissais que trop, cette basse concupiscence dont rien ne peut nous défendre, cette redoutable fièvre sexuelle qui pendant des mois m'avait tenu enchaîné à une femme méprisée et odieuse, à Thérèse Raffo. Et, à l'heure présente, les sentiments de bonté, de pitié et de force, qui m'étaient nécessaires pour soutenir la confrontation avec Juliane et pour persister dans mon projet primitif, se dissolvaient en moi comme des brouillards mobiles sur un fond de vase, plein de bouillonnements sourds, perfide.

Il n'était pas loin de minuit quand je quittai me chambre pour me rendre chez Juliane. Tous les bruits avaient cessé. La Badiola reposait dans un profond silence. Je me tins aux écoutes, et il me sembla que j'entendais monter dans ce silence la respiration calme de ma mère, de mon frère, de mes filles, de ces êtres inconscients et purs. Je crus revoir le visage de Marie endormie, tel que je l'avais vu la nuit précédente; je crus revoir aussi les autres visages, avec, sur chacun d'eux, une expression de repos, de paix, de bonté. Un attendrissement soudain m'envahit. Le bonheur, un moment entrevu la veille, puis éclipsé, jeta dans mon esprit une lueur d'éclair immense Si rien n'avait eu lieu, si j'étais resté en pleine illusion, quelle nuit que cette nuit-là ! Je serais allé vers Juliane comme vers un être divin. Et qu'aurais-je pu souhaiter de plus doux que ce

silence pour envelopper l'inquiétude de mon amour ?

Je traversai la chambre où, la veille au soir, j'avais reçu de 1? bouche de ma mère la révélation imprévue. De nouveau j'entendis l'horloge à balancier qui avait marqué l'heure, et, je ne sais pourquoi, ce tic tac invariablement égal accrut mon angoisse. Je ne sais pourquoi, je m'imaginai que je sentais l'angoisse de Juliane répondre à la mienne à travers l'espace qui nous séparait encore, et que les palpitations de nos cours s'accéléraient à l'unisson. J'allai droit devant moi, sans plus m'arrêter, sans chercher à 'étouffer le bruit de ma marche. Je ne frappai point à la porte : j'ouvris et j'entrai. Juliane était debout, appuyée d'une main à l'angle d'une table, immobile, plus rigide qu'un hermès.

Je vois tout encore. Rien à cette heure ne m'échappa; rien ne m'échappe. Le monde réel s'était complètement évanoui. Il ne subsistait qu'un monde fictif au milieu duquel je haletais d'angoisse, le cœur comprimé, incapable d'articuler une syllabe, et, néanmoins, singulièrement lucide, comme si j'avais été spectateur d'une scène de théâtre. Sur la table brûlait une bougie, qui prêtait une sorte de réalité visible à cette apparence de fiction scénique, parce que la petite flamme mouvante semblait agiter autour d'elle cette vague horreur que les acteurs d'un drame répandent dans l'air ambiant avec leurs grands gestes de désespoir ou de menace.

L'étrange sensation se dissipa lorsque enfin, impuissant à supporter davantage ce silence et l'immobilité marmoréenne de Juliane, je prononçai les premières paroles. Ma voix n'eut point le son que je croyais qu'elle aurait au moment où j'ouvris les lèvres. Sans le vouloir.

J8 parlai d'une voix douce, tremblante, presque timide.

— Tu m'attendais ?

Elle tenait les paupières baissées. Sans les relevèP, elle répondit :

— Oui.

Je regardais son bras, ce bras immobile comme un étai et qui semblait se raidir de plus en plus sur la main appuyée à l'angle de la table. Je craignais que ce soulien fragile, sur lequel s'abandonnait tout le corps, ne cédât d'un moment à l'autre, et qu'elle ne tombât comme une masse.

— Tu sais pourquoi je suis venu? continuai-je avec une lenteur extrême, en m'arrachant du cœur les mots un à un.

Elle se tut.

— Est-ce vrai? poursuivis-je, est-ce vrai... ce que j'ai appris de ma mère ?

Elle se tut encore. On aurait dit qu'elle rassemblait toutes ses forces. Etrange chose! Pendant cet intervalle, il ne me paraissait pas absolument impossible qu'elle répondit : < Non. »

Elle répondit, et j'entendis moins le son de ses paroles que je ne les vis se dessiner sur ses lèvres exsangues :

— C'est vrai.

Je reçus en pleine poitrine un choc plus rude peut-être que celui que m'avaient donné les paroles de ma mère. Sans doute, je savais tout, j'avais déjà vécu \ingt-quatre heures avec ma certitude ; et pourtant cette confirmation si claire, si précise m'atterra, comme si c'était la première fois que j'avais la révélation de l'irréparable vérité.

— (l'est vrai! répétai-je instinctivement en me parlant à moi-même, avec une sensation analogue à celle que j'aurais eue si je m'étais retrouvé vivant et conscient au fond d'un abîme.

Alors Juliane releva les paupières et fixa ses pupilles sur les miennes avec une sorte de violence spasmodique.

— Tullio, dit-elle, écoute.

Une sdffocalion lui coupa la voix dans la gorge.

— Ecoute. Je sais ce que je dois faire. J'étais décidée à tout pour t'épargner'l'heure présente; mais le destin a voulu que je vive jusqu'à cette heure pour souffrir la chose la plus horrible, la chose dont j'avais une terreur folle, ah ! tu m'entends, mille fois plus que de la mort. Tullio, Tullio, ton regard...

Une autre suffocation l'arrêta au moment où sa voix devenait si douloureuse qu'elle me donnait l'impression physique d'un arrachement des fibres les plus secrètes. Je me laissai tomber sur un siège, je me pris la tête dans les mains, j'attendis qu'elle continuât.

— J'aurais dû mourir avant l'heure où nous sommes. Il y a si longtem^ps que je devais mourir ! Sans doute il eût été préférable que je ne fusse pas venue à la Badiola ; il eût été préférable qu'à ton retour de Venise tu ne m'eusses plus retrouvée. Je serais morte, et tu n'aurais pas connu cette honte ; tu m'aurais regrettée, peut-être adorée toujours. Peut-être serais-je restée à jamais ton grand amour, ton unique amour, comme tu disais hier... Je ne craignais pas la mort, tu sais ; je ne la crains pas. C'est la pensée de nos deux fillettes et de notre mère qui m'a fait remettre l'exécution de jour en jour. Et cela a été une agonie, Tullio, une agonie cruelle,

où j'ai consumé, non pas une, mais mille vies. Et je saii encore vivante!

Après une pause, elle ajouta :

— CvHiiment est-il possible qu'avec une santé si misérable j'aie tant de résistance à la douleur ? Gela encore est -Qour moi une infortune. Songe donc : en consentant a t'accompagner ici, je pensais : « Il est certain que je tomberai malade ; dès mon am'vée, il faudra que je me mette au lit, et je ne me relèverai plus. On croira que je meurs de mort naturelle. Tullio ne saura jamais rien, ne soupçonnera jamais rien. Tout sera fini. » Au contraire, me voici encore sur pieds, et tu sais tout, et tout est perdu sans ressource.

Elle parlait d'une voix basse, très faible, et poun^int déchirante comme un cri aigu et réitéré. Moi, je me serrais les tompes et j'en sentais le battement si fort que j'en avais presque peur, comme si les artères eussent fait craquer la peau et que leur membrane molle et chaude eût adhéré nue à la paroi du crâne.

— Mon unique préoccupation était de te cacher la vérité, non point pour moi, mais pour toi, pour ton salut. Tu ne sauras jamais quelles terreurs m'ont glacée, quelles angoisses m'ont prise à la gorge. Depuis le jour où nous sommes arrivés ici jusqu'à hier, tu as espéré, toi, tu as rêvé, tu as été presque heureux. Mais ma vie, à moi, dans cette maison bénie, aux côtés de ta mère, avec mon secret, peux-tu l'imaginer ? Hier, aux Lilas, pendant que nous étions à table, dans cette causerie si douce qui me torturait, tu m'as dit : c Tu ne savais rien, tu ne t'apercevais de rien. » Oh I non, cela est faux ; je savais tout, je devinais tout; et, quand je surprenais la tendresse dans tes yeux, je sentais mon

arae défaillir. Ecoute, Tullio. J'ai dans la bouche la vérité, la vérité pure. Me voici devant toi comme une mourante. Il me serait impossible de mentir Crois ce que je te dis. Je ne songe point à me disculper, je ne songepoint à me défendre. Désormais, tout estfini.Mais je veux te dire une chose, parce qu'elle est vraie. Tu sais quel amour j'ai eu pour toi, depuis le premier jour où nous nous sommes vus. Pendant des antiées, des années, j'ai eu un dévouement aveugle, et non seulement pendant les années ds bonheur, mais aussi pendant les années de misère, alors que ton amour, à toi, s'était fatigué. Tu le sais, Tullio. Toujours tu as pu faire de moi ce que tu as voulu. Toujours tu as trouvé en moi l'amie, la sœur, la femme, l'amante prête à n'import-e quei sacrifice pour ton plaisir. Ne va pas croire, Tullio, ne va pas croire que je te rappelle mon long dévouement pour t'accuser. Non, non. Je n'ai pas dans l'âme une seule goutte de fiel contre toi, entends-tu ? pas une seule goutte ! Mais permets qu'à cette heure je te rappelle un dévouement et une tendresse qui ont duré tant d'années, que je te parle d'amour, de la continuité de inon amour, sans lacune, tu m'entends ? sans la moindre lacune. Je crois que ma passion pour toi n'a jamais été aussi ardente que durant les dernières semaines. Hier, tu me racontais bien des choses.. Ah ! que ne puis-je, moi, te raconter ma vie de ces derniers jours! Je savais tout, je devinais tout; et j'étais contrainte de te fuir. Que de fois j'ai été sur le point de tomber dans tes bras de fermer les yeux et de te laisser me prendre, dan», mes moments de faiblesse et de lassitude extrême I L'autre matin, le matin du samedi, quand tu es entré avec les fleurs, il me sembla

en te regardant que je revoyais l'amoureux (f autrefois, à cause de Tardeur qui t'animait, et de ton sourire, et de ton amabilité, et de la lumière qui éclairait tes yeux. Et tu me fis voir les égratignures de tes mains ! Alors, j'eus un élan pour prendre ces mains, pour les baiser... Où trouvai-je la force de me retenir ? Je ne me sentais pas digne. Et je vis dans un éclair tout le bonheur que tu m'oflVais avec les épines fleuries, tout le bonheur auquel je devais renoncer pour toujours. Ah! Tullio, mon cœur est à toute épreuve, puisqu'il a pu se serrer ainsi sans se rompre. J'ai la vie tenace.

Elle prononça cette dernière phrase d'une voix plus sourde, avec un accent indéfinissable, mêlé d'ironie et de colè»e. Je n'osais pas lever le visage et la regarder. Ses parole^ me causaient une atroce souffrance, et pourtant je tremblais chaque fois qu'elle s'arrêtait. Je craignais que les forces ne l'abandonnassent subitement, qu'il ne lui fût impossible de continuer. Et j'attendais de sa bouche d'autres confessions, d'autres lambeaux d'âme.

— C'est une grande, une grande erreur, reprif.-elle, de n'être pas morte avint ton retour de Venise. Mais la pauvre Marie, mais la Dauvre Nathalie, pouvais-je les abandonner ?

Elle hésita un instant :

— Toi non plus, il n'était pas bon peut-être que je le quittasse ainsi... Je l'aurai' laissé du remords. Tu aurais été en butte aux accusations du monde. Nous n'aurions pas pu dissimuler avec notre mère... Elle t'aurait demandé : t Pourquoi Juliane a-t-elle voulu mourir ? » Elle serait parvenue à connaître la vérité, que nous lui avons cachée jusqu'à présent... Pauvre sainte femme !

Sa gorge s'étranglait, sa voix s'enrouait, prenait un tremblement de pleurs contenus. Ma gorge aussi se serrait du même nœud.

— J'y ai pensé ; et , quand lu as voulu m'amener ici, j'ai pensé encore que je n'étais plus digne d'elle, que je n'étais plus digne de recevoir ses baisers sur le front, d'être appelée sa fille. Mais tu sais combien nous sommes faibles, combien facilement nous nous abandonnons à la force des choses. Je n'avais plus aucun espoir; je savais que, hors de la mort, il ne restait pour moi aucun refuge , je savais que, chaque jour, le cercle se rétrécissait davantage. Et pourtant je laissais passer les jours un à un, sans prendre de résolution. Et j'avais un moyen sûr de mourir !

Elle s'arrêta. Obéissant à une impulsion subite, je levai les yeux et la regardai fixement. Un grand frisson la secoua ; et le mal que mon regard lui faisait fut si manifeste que je rabaissai le front et repris ma première altitude.

Jusque-là, elle s'était tenue debout. Elle s'assit.

Il y eut un intervalle de silence.

— Grois-lu, me demanda-t-elle d'un air timide et malheureux, crois-tu que la faute soit grave quand l'âme n'est pas consentante ?

Cette allusion à la faute suffit pour remuer instantanément en moi la lie qui s'était reposée, et une sorte d'aigreur amère me monta à la bouche. Un sarcasme involontaire sortit de mes lèvres. Je dis, en affectant de sourire :

— Pauvre âme !...

Ce mot fit paraître sur la figure de Juliane cne expression de douleur si intense que j'éprouvai aussitôt

la morsure aiguë durepen^r. Je compris qu'il m'eût été impossible de lui porter un coup plus cruel et qu'en ce moment, contre cette créature soumise, l'ironie était la pire des lâchetés.

— Pardonne-moi, dit-elle.

Elle avait l'aspect d'une femme frappée à mort. Et il me sembla que son regard avait exactement la douceur triste, presque enfantine, que j'avais déjà vue aux blessés qu'on arrange dans la civière.

— Pardonne-moi. Hier, toi aussi tu as parlé d'âme... Tu penses maintenant : c Ces choses-là, les femmes les disent pour obtenir leur pardon. » Mais je ne cherche pas à me faire pardonner. Je sais que le pardon est impossible, que l'oubli est impossible. Je sais qu'il n'y s plus de ressource. Tu m'entends ? Je ne voulais que me faire pardonner les baisers reçus de ta mère...

Elle parlait toujours d'une voix basse, très faible et pourtant déchirante comme un cri aigu et réitéré.

— Je sentais sur mon front un poids de douleurs si lourd que, non pour moi, TuUio, mais peur ma douleur, seulement pour ma douleur, j'acceptais sur le front les baisers de ta mère. Moi, je n'en étais pas digne ; mais ma douleur les méritait. Tu peux m'accorder mon pardon.

J'eus un mouvement de bonté, de pitié ; mais je n'y cédai pas. Mon regard évitait ses yeux, et je faisais dénormes efforts pour ne pas me tordre dans des accès convulsifs, pour ne pas me livrer à des actes extravagants.

— Certains jours, je différais d'heure en heure l'exécution de mon dessein ; la pensée de cette maison, de ce qui ensuite arriverait dans cette maison, m'ôtail

le courage. Voilà comment j'ai fini par perdre jusqu'à l'espérance de pouvoir te cacher la vérité, de pouvoir assurer ton salut ; car, dès les premiers jours, ta mère avait deviné mon état. Te rappelles-tu le jour où j'étais à la fenêtre et où l'odeur des violettes m'incommodait? C'est alors que ta mère s'est aperçue de quelque chose. Imagine mes terreurs ! Je pensais : « Si je me .tue, il apprendra le secret de sa mère. Et qui sait jusqu'où s'étendront les conséquences de la faute que j'ai commise? » Nuit et jour je me rongeais l'âme, pour découvrir le moyen de te sauver. Dimanche, quand tu m'as demandé : « Veux-tu que nous allions mardi aux Lilas? > j'ai consenti sans réfléchir, je me suis abandonnée au destin, je me suis confiée à la puissance du hasard et de la fortune. J'étais certaine que ce jour-là serait mon dernier jour. Et cette certitude m'exaltait, m'inspirait une sorte de démence. Mais, Tullio, rappelle-toi tes paroles d'hier, et dis-moi si, maintenant, tu comprends mon martyre... Le comprends-tu ?

Elle se pencha, s'allongea vers moi comme pour m'enfoncer dans l'âme sa question douloureuse, et elle tordait ses doigts entrelacés.

— Tu ne m'avais jamais tenu ce langage, tu n'avais jamais eu cette voix. Lorsque, sur le banc, tu m'as demandé : a // est trop tard, peut-être ^ > je te regardai et ton visage me fit peur. Pouvais-je te répondre : « Oui, il est trop tard > ? Pouvais-je te briser le cœur d'un seul coup ? Que serions-nous devenus ? Alors je pris le parti de m'accorder une dernière ivresse, je m'affolai, je ne vis plus que la mort et ma passion.

Sa voix s'était enrouée étrangement. Je la regardais, et il me semblait que je ne la reconnaissais plus, tant

elle était transfigurée. Une convulsion contractait toutes les lignes de son visage ; sa lèvre inférieure tremblait très fort ; ses yeux brûlaient d'une ardeur fébrile.

— Tu me condamnes ? demanda-t-elle, sur un ton rauque et âpre. Tu me méprises pour ce que j'ai fait hier ?

Elle se couvrit le visage de ses mains. Puis, après une pause, sur un ton indéfinissable qui exprimait le déchirement, la volupté et l'horreur, sur un ton qui lui venait d'on ne sait quelles profondeurs de l'être, elle ajouta :

— Hier soir, pour ne pas détruire ce qu'il me restait de toi dans le sang, j'hésitais à prendre le poison.

Ses mains retombèrent. Mais elle secoua sa fi*.iblesse d'un mouvement résolu. Sa voix se raffermit.

— Le destin a voulu que je vive jusqu'à l'heure présente. Le destin a voulu que tu apprennes de ta mère la vérité. De ta mère ! Hier soir, quand tu es rentré dans cette chambre, tu savais tout, et tu n'as rien dit, et, devant ta mère, tu as baisé la joue que je t'ofîrais. Avant que je meure, permets-moi de te baiser les mains. C'est la seule grâce que j'implore de toi. Maintenant, j'attends tes ordres. Je suis prête à tout. Parle.

Je dis :

— Il est nécessaire que tu vives.

— Impossible, Tullio, s'écria-t-elle, impossible ! As-tn pensé à ce qui arrivera si je vis ?

— J'y ai pensé. Il est nécessaire que tu vives.

— Quelle horreur !

Et elle eut un violent soubresaut, un geste instinctif d'épouvante : peut-être, en ce moment, sentit-elle dans ses entrailles une autre vie, celle de l'enfant qui devait naître.

— Ecoute, Tullio. Désormais, tu sais tout; désormais, le suicide ne peut plus me servir à te cache" ma honte, à m'éviter de comparaître devant toi. Tu sais tout, et nous voici ensemble, et nous pouvons encore nous .'egarder, nous pouvons encore nous parler ! Il s"agit de bien autre chose. Je ne songe point à éluder la vigilance pour me donner la mort. Au contraire, je veux que tu m'aides à disparaître le plus naturellement possible, sans éveiller aucun soupçon autour de nous. J'ai deux poisons; la morphine et le sublimé corrosif. Mais peut-être cela ne vaut-il rien : il est difficile de dissimuler un empoisonnement. Et il faut que ma mort semble involontaire, causée par un accident fortuit, par un malheur. Tu entends ? C'est la seule voie qui conduise au but. Le secret demeurera entre nous...

Elle s'était mise à parler rapidement, avec une expression de fermeté réfléchie, comme si elle eût raisonné pom me convaincre de consentir à un accommodement utile et non pas à un pacte de mort, non pas à une complicité dans l'exécution d'un projet extravagant. Je la laissais aller. Une sorte de fascination singulière me clouait sur place, me contraignait à regarder et à écouter cette créature si fragile, si pâle, si malade, envahie par des flots si impétueux d'énergie morale.

— Ecoute, Tullio. J'ai une idée. Frédéric m'a raconté ta folie de ce soir, le péril que tu as couru sur le bord de l'Assoro. Il m'a tout raconté. Je pensais, tremblante : « Qui sait quelle crise de douleur lui a fait affronter ce péril?» Puis, en y repensant, il m'a semblé que je comprenais. Ce fut comme une révélation prophétique. Mon âme eut la vision de toutes les douleurs qui t'attendent, douleurs contre lesquelles rien ne pourrait te protéger,

douleurs qui grandiraient de jour en jour, inconsolables, intolérables. Ah ! Tullio, il est certain que tu les as déjà pressenties et que tu prévois aussi ton impuissance à les supporter. Il n'y a qu'un moyen de salut pour toi, pour moi, pour nos âmes, pour notre amour. Oui, laissemoi dire : notre amour; laisse-moi croire encore à tes paroles d'hier ; laisse-moi répéter que je t'aime à cette heure comme je ne t'ai jamais aimé. Et c'est précisément pour cela, précisément parce que nous nous aimons, qu'il faut que je disparaisse du monde, qu'il faut que tu ne me voies plus.

Une extraordinaire élévation morale rehaussa en cet instant sa voix et toute sa personne. Un grand frisson m'agita ; une illusion fugitive s'empara de mon esprit. Pendant une minute, je crus vraiment que mon amour et l'amour de cette femme allaient de pair, hauts d'une hauteur idéale sans mesure, affranchis de la misère humaine, purs de toute faute, irréprochables. Je retrouvai pour quelques instants la même sensation que j'avais éprouvée au début, lorsque le monde réel m'avait paru complètement évanoui. Puis, comme toujours, le phénomène inévitable eut lieu : cet état de conscience cessa d'être mien, s'objectiva, me devint étranger.

— Ecoute, poursuivit-elle en baissant la voix, comme si elle eût craint d'être entendue. J'ai manifesté à Frédéric un grand désir de revoir le bois, les ûharbonnières, tout le pays. Demain matin, Frédéric n'aura pas le loisir de nous accompagner parce qu'il doit retourner à Casai Caldere. Nous irons tous les deux, seuls. Frédéric m'a dit que je pourrai munter Favilla. Quand nous serons sur la berge... je ferai ce que tu as fait ce matin.

Il arrivera un malheur. Frédéric m'a dit qu'il est impossible de se sauver de l'Assoro... Veux-tu?

Bien qu'il y eût de la suite dans ses paroles, elle gemblait en proie à une sorte de délire. Une rougeur inaccoutumée allumait le haut de ses joues ; ses yeux avaient un éclat extraordinaire.

La vision delà rivière sinistre me traversa rapidement l'esprit.

Elle répéta, en se penchant vers moi :

— Veux-tu ?

Je me levai, je lui pris les mains. Je voulais calmer sa fièvre. Un chagrin, une pitié immense m'oppressaient. Et ma voix fut douce, fut bonne, trembla d'émotion affectueuse.

— Pauvre Juliane ! Ne te tourmente pas ainsi. Tu souffres trop ; la douleur t'ôte la raison, pau\Te âme ! I! faut avoir beaucoup de courage ; il faut ne plus penser aux choses que tu viens de dire... Pense à Marie ^ à Nathalie... Moi, j'ai accepté ce châtiment. C'est un châtiment que j'ai bien mérité pour tout le mal que j'ai fait. Je l'accepte ; je le supporterai. Mais il est nécessaire que tu vives. Me promets-tu, Juliane, au nom de Marie, au nom de Nathalie, au nom de la tendresse que tu as pour ma mère, au nom de tout ce que je t'ai dit aux Lilas, me promets-tu de ne chercher d'aucune façon à te donner la mort?

Elle tenail la tête penchée. Et, tout à coup, dégageant ses mains, elle saisit les miennes et se mit à les baiser avec fureur; et je sentis su^ ma peau la chaleur de sa bouche, la chaleur de ses larmes. Et, comme j'essayais de me dégager, elle tomba de son siège sur les genoux, sans lâcher mes mains, sanglotant, me montrant

2H l'intrus

un visage Jbouleversé où les pleurs coulaient en ruisseaux, où la contraction de la bouche révélait l'indicible spasme qui convulsait tout son être.

Et moi, incapable de la relever, incapable de prononcer un mot, suffoqué par un cruel accès d'angoisse, subjugué par la violence du spasme qui contractait cette pauvre bouche blême, oublieux de toute rancune, de tout orgneil, sans autre sentiment que l'aveugle terreur de la vie, sans voir en moi-même et en cette femme terrassée autre chose que la souffrance humaine, l'éternelle misère humaine, le désastre des infractions inévitables, le poids de la chair brute, l'horreur des impitoyables fatalités qui s'attachent aux racines mêmes de notre être et l'infinie tristesse physique de nos amours, je tombai aussi à genoux devant elle, par un instinctif besoin de me prosterner, de prendre la même attitude humble que cette créature qui souffrait et qui me faisait souffrir. Et j'éclatai en sanglots ; et, encore une fois, après si longtemps, nous mêlâmes nos larmes, des larmes brûlantes, hélas ! mais impuissantes à changer notre destin.

Qui saura jamais traduire par des mots la sensation de stupeur et de sécheresse désolée, qui, chez 1 homme, succède aux pleurs versés inutilement, aux paroxysmes d'inutile désespérance? Les pleurs sont un phénomène qui passe ; toute crise aboutit à une détente, tout accès est bref; et, ensuite, l'homme se retrouve épuisé, le cœur aride, convaincu plus que jamais de sa propre "impuissance, corporellement stupide et triste, avec devant lui l'impassible réalité.

Je cessai le premier de pleurer ; je rouvris le premier les yeux à la lumière ; je fis le premier attention à ma posture, à celle de Juliane, aux objets environnants. Nous étions toujours à genoux, l'un en face de l'autre, sur le tapis ; quelques sanglots la secouaient encore. La bougie brûlait sur la table, et, par moments, sa petite flamme s'agitait et s'inclinait comme sous un souffle de brise . Dans le silence, mon oreille perçut le bruit léger d'une montre

qui était quelque part dans la chambre. La vie coulait, )e temps fuyait. Mon âme était vide et solitaire.

Après que la violence de l'émotion fut amortie, après que l'ivresse de la douleur fut dissipée, nos attitudes ne siirnifiaient plus rien, n'avaient plus de raison d'être. Il fallait me relever, relever Juliane, dire quelque chose, clore définitivement cette scène; mais j'éprouvais pour lout cela une étrange répugnance. Il me semblait que j'étais devenu incapable du moindre effort physique et moral. J'étais dépité d'être là, de subir ces nécessités, de me heurter à ces difficultés, de n'avoir pas la force de quitter ma position. Et une sorte de rancune sourde contre Juliane commença à s'agiter confusément au fond de moi-même.

Je me relevai. Je l'aidai à se relever. Chacun des sanglots qui, de temps à autre, la secouaient encore, faisait grandir en moi cette rancune inexplicable.

Il est donc bien vrai que certains germes de haine se dissimulent au fond de tout sentiment qui unit deux créatures humaines, c'est-à-dire qui rapproche deux égoïsmes ? 11 est donc bien vrai que ces germes d'inévitable haine déshonorent toujours nos plus tendres abandons, nos meilleurs élans? Tout ce qu'il y a de beau dans l'âme porte en soi un germe latent de corruption, est condamné à se corrompre.

Je dis' (et je craignais qu'involontairement le ton de ma voix ne fût point assez doux) :

— Sois calme, Juliane. Le moment est venu d'être courageuse. Viens. Assieds-toi. Sois calme. Veux-tu boire un peu d'eau?Veux-tu respirer des sels? Réponds,

— Oui, donne-moi un peu d'eau. Tu en trouveras dans l'alcôve, sur la table de nuit.

Dans sa vcix, il y avait encore des larmes ; et elle B'essuyait le visage avec un mouchoir, assise sur un divan bas, en face de la grande glace d'une armoire. Elle n'avait pas cessé de sangloter convulsivement.

J'entrai dans l'alcôve pour prendre un verre. J'aperçus le lit dans la pénombre. Il était déjà préparé ; un coin des couvertures était relevé et écarte, une longue chemise blanche était posée près de l'oreiller. xVussitôt mon odorat subtil et vigilant perçut le parfum léger de la batiste, un parfum affaibli d'iris et de violette bien connu de moi. La vue du lit,, le parfum familier me troublèrent profondément. Je me hâtai de verser l'eau et je sortis pour porter le verre à Juliane qui attendait.

Elle but quelques gorgées, à petits coups, tandis que que, debout devant elle, j'étais attentif à observer le mouvement de sa bouche.

— Merci, Tullio, dit-elle.

Et elle me rendit le verre encore à moitié plein. Comme j'avais soif, je bus l'eau qui restait. Cette action machinale suffit pour accroître mon trouble. Je m'assis à mon tour sur le divan. Et nous gardâmes le silence, absorbés tous deux dans nos réflexions, séparés seulement par une courte distance.

Le divan avec nos figures se reflétait dans la glace de l'armoire. Nous pouvions apercevoir nos visages sans nous regarder, mais un peu confusément, parce que la lumière était faible et mouvante. Sur le fond vague de la glace, je considérais fixement la silhouette ae Juliane qui, dans son immobilité, prenait peu à peu un aspect mystérieux, l'inquiétante fascination de certains portraits de femmes obscurcis par le temps, l'intensité de

vie fictive qn'ont les êtres enfantés par une hallucination. Et il arriva que, petit à petit, cette image éloignée me sembla plus vivante que la personne réelle. Il arriva que , petit à petit, je revis dans cette image la femme caressante, la femme voluptueuse, l'amante, l'infidèle.

Je fermai les yeux. L'Autre surgit. Une de mes visions coutumières se forma.

Je pensais : « Jusqu'ici, elle n'a fait aucune allusion directe à sa chute, aux circonstances de sa chute. Elle n'a prononcé qu'une seule phrase significative : « Croistu que la faute soit grave quand l'âme n'est point consentante t > Une phrase ! Et qu'a-t-elle voulu dire ? Il s'agit d'une de ces distinctions subtiles auxquelles on recourt d'ordinaire pour excuser et atténuer toutes les trahisons, toutes les infamies. Mais, en somme, quei/e sorte de relation a eu lieu entre elle et Philippe Arborio, outre la relation charnelle indéniable ? Et dans quelles conditions s'est-elle abandonnée ? » Une curiosité atroce me torturait. Mon expérience même me BUggérait diverses hypothèses ; ma mémoire retrouvait le souvenir précis de certaines façons particulières de céder qu'avaient employées mes anciennes maîtresses. Les images apparaissaient, se transformaient, se succédaient, nettes et rapides. Je revoyais Juliane telle que je l'avais vue en des jours lointains, seule dans l'embrasure d'une fenêtre, avec un livre sur les genoux, toute languissante, très pâle, ayant l'attitude de quelqu'un qui va s'évanouir ; et une altération indéfinissable, comme si ellfe s'était fait violence pour étouffer quelque chose, traversait ses yeux trop noirs. L'avait-il surprise en ma maison même, durant un de ces alanguissements ?

Après avoir subi le viol avec une sorte d'inconscience, n'avait-elle, au réveil, éprouvé que de l'horreur et du dégoût pour l'acte irréparable, avait-elle chassé cet homme, avait-elle cessé de le voir? Ou au contraire avaitelle accepté un rendez-vous dans un lieu secret, dans un petit appartement écarté, peut-être dans une de ces banales chambres garnies qui ont été le théâtre de centaines d'adultères ignobles; avait-elle reçu et prodigué toutes les caresses sur le même oreiller, non point en une unique rencontre, mais p.lusieurs fois, mais plusieurs jours de suite, à des heures convenues, avec la sécurité que lui donnait mon insouciance? Et je revis Juliane devant la glace; en ce jour de novembre; je revis son attitude lorsqu'elle attachait le voile à son chapeau, la couleur de sa robe, et puis sa marche légère t sur le trottoir, du côté du soleil »... Ce matin-là, peutêtre, elle allait à un rendez-vous !

Je souffrais une torture sans nom. La fureur de savoir me mettait l'âme au supplice; les images matérielles m'exaspéraient. Ma rancune contre Juliane devenait plus âpre; et le souvenir des voluptés récentes, le souvenir du Ht nuptial aux Lilas, ce qui m'était resté d'elle dans le sang, alimentait cette sombre flamme. La sensation que me donnait le voisinage du corps de Juliane, un certain frémissement spécial m'avertirent que je venais de tomber en proie à la fièvre bien connue de la jalousie sexuelle et que, pour ne point céder à un emportement odieux, il était indispensable de prendre la fuite.

Mais ma volonté semblait frappée de paralysie; je n'étais plus maître de moi. Je restais là, immobilisé par deux forces contraires, par une répulsion et par une

attraction toutes physiques, par une concupiscence laèlée de dégoût, par un antagonisme obscur que je ne pouvais pas vaincre ; car le combat se livrait dans les régions les plus basses de ma nature animale.

L'Autre, depuis l'instant où il avait surgi dans ma pensée, n'avait pas cessé une minute de ra'obséder l'esprit. Etait-ce Philippe Arborio? Avais-je deviné juste? Ne me trompais-je point?

Brusquement, je me tournai vers Juliane. Elle me regarda. Mais la question subite resta étranglée dans ma gorge. Je baissai les yeux, je courbai la tête, et, avec le même raidissement spasmodique que j'aurais ressenti en m'arrachant de quelque endroit du corps un lambeau de chair vive, j'osai lui demander :

— Le nom de cet homme ?

Ma voix, tremblante et rauque, me faisait mal à moimême.

A cette demande imprévue, Juliane tressaillit, mais demeura muette.

— Tu ne réponds pas? insistai-je en m'efforçant de réprimer la colère qui était sur le point de m'envahir, celte colère aveugle, qui déjà, la nuit précédente, avait passé sur mon esprit comme une rafale.

— Ah ! mon Dieu ! gémit-elle avec désespoir ; et elle s'abattit sur le côté, en cachant sa figure dans un coussin. Mon Dieu ! Mon Dieu !

Mais je voulais savoir; je voulais, à tout prix, lui arracher l'aveu.

— Te souviens-tu, poursuivis-je, te souviens-tu de cette matinée où j'entrai dans ta chambre à l'improviste, vers les premiers jours de novembre? Te souviens-tu? J'entrai sans savoir pourquoi, parce que tu

chantais. Tu chantais l'air d^Orphée; in t'apprêtais à partir. Te souviens-tu ? Je vis un livre sur ton bureau, je l'ouvris, je lus sur la garde une dédicace... C'était un roman, le Secret... Te souviens-tu?

Elle restait abattue sur le coussin, sans répondre. Je me penchai vers elle. Je tremblais d'un frisson semblable à celui qui précède le froid de la fièvre. J'ajoutai :

— C'est lui peut-être ?

Elle ne répondit point, mais elle se releva avec un élan de désespoir. Elle paraissait affolée. Elle fit le geste de se jeter sur moi, puis s'arrêta en s'écriant :

— Aie pitié ! aie pitié ! Laisse-moi mourir ! Ce que tu me fais endurer est pire que la pire des morts. J'ai tout supporté, je suis capable de supporter tout; mais cela, non, je ne puis pas, je ne puis pas... Si je vis, ce sera pour nous deux un martyre de toutes les heures, un martyre qui deviendra de jour en jour plus terrible. Et tu me prendras en haine, toute la haine retombera sur moi. J'en suis sûre, sûre. J'ai déjà senti la haine dans ta voix. Aie pitié ! Laisse-moi mourir !

Elle paraissait affolée. Elle avait un besoin furieux de g*accrocher à moi ; mais, n'osant le faire, elle se tordait les mains pour se maîtriser, avec une convulsion de toute sa personne. Je la saisis par les bras, je l'attirai.

— Ainsi, je ne saurai rien? lui dis-je, parlant presque sur sa bouche, affolé à mon tour, emporté par un instinct cruel qui rendait mes mains rudes.

— Je t'aime, je t'ai toujours aimé, j'ai toujours été tienne. J'expie par cet enfer une minute de faiblesse, tu entends? une minute de faiblesse... C'est la vérité. Tune gens donc pas que c'est la vérité?...

J"eus encore un instant lucide. Puis j'eus une impulsion arsugle, sauvage, indomptable.

Elle tomba sur le coussin à la renverse. Mes lèvres étouffèrent son cri.

xvn

Que de choses celte violente étreinte avait étouffées 1

€ Sauvage ! sauvage ! > Je revoyais les larmes silencieuses qui avaient rempli l'orbite des yeux de Juliane ; j'entendais encore le râle qu'elle avait poussé dans le gpasme suprême : un râle d'agonisante. Et sur mon âme repassait le flot de cette tristesse comparable à 3ulle autre tristesse qui, après l'acte, m'avait accablé. t Oh ! un vrai sauvage ! » N'est-ce pas précisément à sette minute que la première suggestion du crime était entrée en moi ? N'est-ce pas dans la fureur de l'acte qu'une intention homicide s'était présentée à ma conscience ?

Et je repensais au mot amer de Juliane : « J'ai la vie tenace. » Ce qui me paraissait surprenant, c'était, non pas la ténacité de sa vie à elle, mais la ténacité de Cautrevie, de celle qu'elle portait dans son sein et contre

laquelle je m'exaspérais, contre laquelle je commençais à conspirer.

On ne remarquait point encore dans la personne de Juliane les indices extérieurs de la grossesse. Par conséquent sa grossesse ne devait dater que de quelques mois, trois mois peut-être ou un peu plus. Le lien qui attachait l'enfant à la mère devait être fragile. Comment les violentes émotions de la journée des Lilas et de la nuit suivante, comment les efforts, les spasmes, les convulsions n'avaient-ils pas suffi à provoquer une crise libératrice ? Tout m'était contraire, toutes les circonstances conjuraient contre moi. Et ma haine devenait plus farouche.

Empêcher la naissance de l'enfant, tel était mon secret dessein. Toute l'horreur de notre état venait de la prévision de cette naissance, de la menace de l'intrus. Pourquoi Juliane, au premier soupçon, n'avait-elle pas tenté tous les moyens pour abolir cette grossesse infâme? Ce quil'avait arrêtée, était-ce une crainte, une répugnance instinctive de mère? Avait-elle aussi un cœur maternel pour l'embryon adultérin ?

Et je considérais l'avenir avec une sorte de clairvoyance divinatoire. Juliane donnait le jour à un enfant mâle, unique héritier de notre nom antique. Le Gis qui n'était pas mien grandissait sans accident; il usurpait l'amour demamère, de mon frère ; il était caressé, adoré ; on le préférait à Marie et à Nathalie, mes créatures. La force de l'habitude apaisait les remords de Juliane , elle s'abandonnait sans retenue à son sentiment maternel. Et le fils qui n'était pas mien grandissait sous sa protection, entouré de ses soins assidus ; il devenait robuste et beau ; il devenait capricieux comme un petit

l'intrus 22a

despole ; il régnait dans ma maison. Petit à petit, ces visions se particularisaient. Tel ou tel spectacle imaginaire prenait le relief et le mouvement d'une scène réelle ; tel ou tel trait de cette vie fictive s'imprimait si fortement dans ma conscience qu'il y gardait quelque iemps tous les caractères d'une réalité eliective. Les traits de l'enfant se modifiaient à l'infini ; ses actes, ses gestes, se diversifiaient sans cesse. Tantôt, je mele représentais maigre, pâle, taciturne, avec une grosse tête lourde inclinée sur la poitrine; tantôt je le voyais tout rose, potelé, gai, babillard, pl'ein de grâces et de câlineries, particulière nent affectueux avec moi, très bon; tantôt au contraire il était tout nerfs, bilieux, un peu félin, plein d'intelligence et d'instincts malfaisants, dur avec ses sœurs, cruel pour les animaux, incapable de tendresse, indisciplinable. A la longue, cette dernière image prévalut sur toutes les autres, les élimina en s'affirmant, se fixa en un type précis, s'anima d'une vie chimérique intense, finit par prendre un nom : le nom depuis longtemps choisi pour l'hérilier masculin, le nom de mon père, Raymond.

Ce petit fantôme pervers était une émanation directe de ma haine, et il avait contre moi une l.ostililé égale à celle que j'avais contre lui. Il était un ennemi, un adversaire avec qui j'allais engager la lutte. Il était ma victime, et j'étais la sienne. Je ne pouvais lui échapper; il ne pouvait m'échapper. Nous étions tous deux enfermés dans un cercle d'airain.

Il avait des yeux gris comme Philippe Arborio. Parmi les expressions variées de son regard, une surtout me frappait, en une scène imaginaire qui se reproduisait souvent. Voici cette scène. J'entrais, sans me douter

2îî4 L'intrus

de rien, dans une chambre noyée d'ombre, pleine d'on étrange silence. Je croyais y être seul. Tout d'un coup, en me retournant, je m'apercevais de la présence aa Raymond, dont les yeux gris et mauvais me regardaient avec fixité. Soudain la tentation du crime m'assaillait, si forte que, pour ne pas me jeter sur le petit être maléfique, je prenais la fuite.

Entre Juliane et moi le pacte paraissait conclu. Elle vivait. Tous deux nous continuions à vivre, en simulant, en dissimulant. Comme les dipsomanes, nous avions deux vies alternantes : l'une tranquille, faite tout entière de douces apparences, de tendresses filiales, d'affections pures, de complaisances réciproques ; l'autre agitée, fébrile, trouble, incertaine, sans espoir, en proie à l'idée fixe, talonnée toujours par une menace, précipitée vers une catastrophe inconnue.

Il y avait de rares moments où mon âme, se dérobant à l'assaut de tant de choses mauvaises, s'affranchissanl lu mal qui l'enveloppait comme de mille tentacules, s'élançait avec un désir haletant vers le haut idéal de bonté plus d'une fois entrevu. La mémoire me revenait des singulières paroles que mon frère m'avait dites à la lisière du bois d'Assoro, au sujet de Jean de Scordio : « Tu feras bien, Tullio, de ne pas oublier ce sourire. » Et

ce sourire sur la bouche flétrie du vieillard prenait une 6Ìgnificalion profonde, devenait extraordinairement lumineux, m'exaltait comme la révélation d'une vérité suprème.

Presque toujours, en ces rares moments, je revoyais aussi un autre sourire, celui de Juliane malade sur les oreillers, ce sourire imprévu, qui s'atténuait, s'atténuait sans disparaître. Et le souvenir de la lointaine aprèsmidi tranquille où j'avais enivré d'une ivresse trompeuse la pauvre convalescente aux mains si blanches, le souvenir de la matinée où elle s'était levée pour la première fois et où, au milieu de la chambre, elle m'était tombée dans les bras en riant et en haletant, le souvenir du geste vraiment divin par lequel elle m'avait offert l'amour, l'indulgence, la paix, le rêve, l'oubli, tout ce qu'il y a de beau et tout ce qu'il y a de bon, me donnaient des regrets et des remords infinis, désespérés. La douce et terrible question qu'André Bolkonsky avai) lue sur le visage éteint de la princesse Lisa, moi, je la lisais sans cesse sur le visage encore vivant de Juliane : t Qu'avez-vous fait de moi ? » Nul reproche n'était sorti de sa bouche ; elle n'avait pas su, pour amoindrir la gravité de sa faute, m'objecter aucune de mes propres infamies ; elle avait été humble devant son bourreau ; pas une goutte d'amertume n'avait aigri ses paroles. Et pourtant ses yeux me répétaient : € Qu'as-tu fait de moi? >

Une étrange ardeur de sacrifice m'enflammait tout à coup, me poussait à embrasser ma croix. La grandeur de l'expiation me semblait digne de mon courage. Je me sentais une surabondance de forces, l'âme héroïque, l'intelUgence illuminée. En allant vers la sœur doulou'

reuse, je pensais : e Je trouverai la bonne parole qui la coiisolera, je trouverai l'accent fraternel qui adoucira sa douleur, qui relèvera son front. » Mais, dès que j'arrivais en sa présence, je ne pouvais plus parler; mes lèvres paraissaient scellées d'un sceau infrangible, tout mon être paraissait frappé d'un maléfice. La lumière intérieure s'éteignait subitement, comme sous un vent glacial d'origine inconnue. Et dans les ténèbres commençait à se mouvoir vaguement celle sourde rancune dont j'avais fait trop souvent l'expérience et que j'étais impuissant à réprimer.

Ç'étaitle symptôme d'un accès. Je balbutiais quelques mots avec égarement, j'évitais de regarder Juliane dans les yeux, et je m'en allais, je prenais la fuite.

Plus d'une fois aussi il m'arriva de rester. Lorsque la crise devenait insoutenable, je cherchais éperdumeni la bouche de Juliane ; et c'étaient des baisers prolongés jusqu'à la suffocation, des baisers qui nous laissaient plus rompus, plus tristes, séparés par un plus profond abîme.

« Sauvage I Sauvage I » Au fond de ces emportements, il y avait une intention homicide, une intention que je n'osais pas m'avouer à moi-même. Je ne me préoccupais point du péril mortel auquel j'exposais Juliane. Evidemment, au cas où un accident se fût produit, la vie de la mère aurait couru un grand risque. Eh bien, dans ma démence, je ne pensai d'abord qu'à la possibilité de détruire l'enfant. Plus tard seulement, je réfléchis que ces deux vies étaient solidaires, et que, par mes folles entreprises, j'attentais du même coup contre l'une et contre l'autre.

D'ailleurs Juliane, ne m'opposait aucune résistance.

Les larmes silencieuses d une âme outragée n'emplissaient plus l'orbite de ses yeux. Elle répondait à mon ardeur avec une ardeur presque lugubre. En vérité, elle avait parfois « des sueurs d'agonisante et des aspects de cadavre » qui m'atterraient. Un jour elle me cria, hors d'elle-même, d'une voix qui s'étranglait :

— Oui, oui, tue-moi I

Je compris. Elle espérait la mort, et c'est de moi qu'elle l'attendait.

C'est chose încroynbîe combien elle avait d'énergie pour dissimuler devant ceux qui ne savaient pas. Elle réussissait encore à sourire ! Mes craintes connues pour sa santé me fournissaient un prétexte qui justifiait certaines tristesses que je ne réussissais pas à déguiser. Ces craintes, partagées par ma mère et par mon frère, faisaient qu'à la maison la nouvelle grossesse n'était pas fêtée comme les précédentes et qu'on évitait les allusions et les prédictions accoutumées en pareil cas. Cela était un bonheur.

Enfin, le docteur Vébesti arriva à la Badiola.

Sa visite fut rassurante. Il trouva Juriane très affaiblie il remarqua en elle un peu d'irritabihté nerveuse, ua appauvrissement du sang, un trouble général des fonc* lions nutritives; mais il affirma que le progrès de la grossesse ne présentait aucune anomalie notable et que, quand on aurait amélioré l'état général, les couches

pourraient s'accomplir dans des conditions normales. En outre, il donna à entendre qu'il avait beaucoup de confiance dans le tempérament exceptionnel de Juliane, dont il avait eu par le passé l'occasion de constater l'extraordinaire force de résistance. Il prescrivit des soins d'hygiène et un régime reconstituant, il approuva le séjour à la Badiola, il recommanda la régularité, l'exercice modéré, la tranquillité d'esprit.

— Je compte spécialement sur vous, me dit-il d'un air sérieux.

Ce fut pour moi une déception. J'avais mis en lui une espérance de salut, et voilà que je la perdais. Avant son arrivée, je nourrissais cette espérance : c S'il déclarait nécessaire, pour préserver la mère, de sacrifier le iils encore informe et non viable! S'il déclarait nécessaire, pour éviter une catastrophe sûre à l'époque du terme, de recourir aux moyens extrêmes et de supprimer l'enfant !... Juliane serait sauvée, elle guérirait; et je serais sauvé aussi, je me sentirais renaitre. Il me serait possible, je crois, d'oubher presque, ou du moins de me résigner. Le temps cicatrise tant de blessures, et le travail console de tant de tristesses ! Je pourrais, je crois, reconquérir la paix, petit à petit, et m'amender, suivre l'exemple de mon frère, devenir meilleur, devenir un Homme, vivre pour les autres, embrasser la religion nouvelle. Je crois que ma douleur même pourrait m'aider à reconquérir ma dignité.

— L'homme à qui il est donné de souffrir plus que les autres est digne aussi de souffrir plus que les autres.

— N'est-ce point un verset de l'évangile de mon frère? Il y a donc une élection de douleur. Jean de Scordio, par exemple, est un élu. Posséder un pareil sourire,

c'est posséder un don divin. Je pourrais, je crois, mériter ce don... > Telle avait été mon espérance. Par une contradiction avec ma ferveur expiatoire, j'avais espéré une diminution de châtiment !

En fait, alors que je voulais me régénérer par la souffrance, j'avais peur de souffrir, j'avais une peur atroce d'affronter la véritable douleur. Déjà mon âme était à bout de forces; elle avait beau entrevoir la grande voie et être agitée d'aspirations chrétiennes : elle se dérobait par un sentier oblique qui menait droit à l'abime inévitable.

En causant avec le docteur, en montrant un peu d'incrédulité pour ses prévisions rassurantes, en manifestant de l'inquiétude, je trouvai le moyen de lui découvrir ma pensée. Je lui fis entendre qu'à tout prix je désirais écarter de Juhane le péril et que, si cela était nécessaire, je renoncerais sans regret à ce troisième rejeton. Je le priai de me parler en toute franchise.

Il me rassura une seconde fois. Il me déclara que, môme dans un cas désespéré, il n'aurait pas recours à l'avortement, parce que, dans les conditions où se trouvait Juliane, une hémorragie serait très pernicieuse. Il me répéta qu'il fallait avant tout favoriser et activer la régénération du sang, reconstituer l'organisme débilité, obtenir par tous les moyens que la mère arrivât au terme naturel de sa grossesse avec des forces restaurées, avec un esprit confiant et tranquille. Il conclut :

— Je crois que votre femme a surtout besoin de consolations morales. Je suis un vieil ami. Je sais qu'elle a beaucoup soiz'Tert. Il dépend de vous de relever son courage.

Ma mère, réconfortée, redoubla de tendresse pour Juliane. Elle laissa voir son doux rêve et son pressentiment. C'est un petit-fils qu'elle attendait, un petit Raymond. Elle était sûre, celte fois.

Mon frère aussi attendait Raymond.

Marie et Nathalie adressaient souvent à leur mère, h leur grand'mère et à moi des questions ingénues et gracieuses sur leur compagnon futur.

C'est ainsi que l'amour domestique, exprimé par des présages, des souhaits, des espérances, commençait à envelopper le fruit invisible, l'être qui n'était pas encora formé.

Un jour nous étions restés assis, Juliane et moi, sous les ormes. Ma mère venait de nous quitter. Dans son affectueuse causerie, elle avait nommé Raymond; elle avait même remis en usage un diminutif qui évoquait le souvenir très loinLein de mon père mort. Juliane et moi,

nous lui avions répondu par un sourire. Elle avait cru que son rêve était notre rêve et elle nous avait quittés pour nous permettre de rêver à loisir.

C'était l'heure qui suit la chute du soleil, une heure calme et limpide. Sur nos têtes, le feuillage était immobile. De temps à autre, une troupe rapide d'hirondelles fendait l'air avec un bruit d'ailes, avec des cris perçants, comme aux Lilas.

Nous suivîmes des yeux la sainte femme tant qu'on put la voir ; puis nous nous regardâmes, silencieux, consternés. Nous fûmes quelques, minutes sans rompre le silence, abattus par l'immensité de notre tristesse. Et alors, avec un effort terrible de tout mon être, faisant abstraction de JuHane, je sentis vivre solitairement à mon côté la petite créature, comme si, en cet instant, nulle autre créature n'eût existé auprès de moi, n'eût existé autour de moi. Et ce ne fut pas une sensation illusoire; ce fut une sensation réelle et profonde. Un effroi courut dans toutes mes fibres ; j'eus un violent sursaut et je levai les regards au visage de ma compagne, pour dissiper cette sensation d'horreur. Nous nous regardâmes, éperdus, sans savoir que dire ni que faire contre l'excès de notre angoisse. Je voyais sur son visage le reflet de ma détresse, je devinais ma propre physionomie. Mes yeux se portèrent instinctivement sur son sein; et, lorsque je les en détournai, j'aperçus sur mon visage la même expression de terreur panique que prennent les infirmes affligés d'une infirmité monstrueuse, quand on observe le membre déformé par le mal incurable.

Elle dit à voix basse, après une pause pendant laquelle nous avions essayé tous deux de mesurer notre souffrance sans en découvrir la limite elle dit :

— As-lu pensé que cela pourrait durer la vie entière?

Je ne desserrai pas les lèvres, c'est en moi-même que se fit entendre la réponse résolue : « Non, cela ne durera point. »

Elle reprit :

— Souviens-toi que, d'un seul mot, tu peux trancher la difficulté, t'affranchir. Je suis prête. Souviens-toi.

Je me tus encore, mais je me pensai : « Non, ce n'est pas toi qui dois mourir. >

Elle reprit d'une voix que la tendresse éplorée rendait tremblante :

— Je ne puis te consoler; il n'y a de consolation ni pour toi ni pour moi; il n'y en aura jamais... As-tu pen-'^é que quelqu'un sera toujours entre nous deux? Si le vœu de ta mère était exaucé... Pense! Pense!...

Mais mon âme frémissait sous la lueur sinistre d'une idée unique. Je dis :

— Déjà ils l'aiment tous.

J'hésitai. Je jetai sur Juliane un rapide regard. Puis, rabaissant soudain les paupières, courbant la tête, je lui demandai, d'une voix qui s'éteignit entre mes lèvres :

— Et toi, l'aimes-tu?

— Oh ! quelle question !

Je ne pus m' empêcher d'insister, bien que je souffrisse physiquement comme si on m'eût labouré une plaie vive avec les ongles.

— Tu l'aimes?

— Non, non ! Je l'ai en horreur !

J'eus un mouvement de joie instinctive, comme si j'avais obtenu, par cet aveu, un assentiment à mon idée

secrète et une sorte de complicité. Mais Juliane m'avaitelle fait une réponse sincère? Ou bien avait-elle fait un mensonge par pitié pour moi ?

Je fus assailli du désir cruel et furieux d'insister encore, de la contraindre à une confession longue et complète, de pénétrer jusqu'au fond de son âme. Mais son aspect m'arrêta. Je m'abstins. Je me sentais maintenant sans amertume contre elle, bien qu'elle portât dans so"n sein la vie sur laquelle était suspendu mon arrêt de mort. J'étais maintenant attiré vers elle par une émotion de reconnaissance. Il me semblait que l'horreur qu'elle avait confessée en frémissant la détachait de la créature qu'elle nourrissait et la rapprochait de moi. J'éprouvais le besoin de lui faire entendre ces choses et d'accroître son aversion contre l'enfant à naitre, comme contre un irréconciliable ennemi de nous deux.

Je lui pris une main ; je lui dis :

— Tu m'as un peu soulagé. Je t'en remercie. Tu comprends...

Et j'ajoutai, en masquant d'une espérance chrétienne mon intention homicide :

— Il y a une Providence. Qui sait? Le jour de la libération viendra peut-être... Tu me comprends. Qui sait? Prie Dieu.

C'était un présage de mort pour l'enfant à naître ; c'était un souhait. Et, en induisant Juliane à prier Dieu qu'il l'exauçât, je la préparais à l'événement funèbre, j'obtenais d'elle une sorte de complicité morale. Je finis par penser :

« Si, à la suite de mes paroles, la suggestion du crime entrait en elle, et, petit à petit, devenait assez

forte pour l'entraîner?... Certainement il est possible qu'elle se convainque de la nécessité redoutable, qu'elle s'exalte à la pensée de ma délivrance, qu'elle ait un élan d'énergie sauvage, qu'elle accomplisse le sacrifice suprême. N'a-t-elle point encore répété tout à l'heure qu'elle est toujours prête à mourir? Mais sa mort suppose celle de son enfant. Donc, elle n'est point retenue par un préjugé religieux, parla peur du péché ; puisqu'elle est prête à mourir, c'est qu'elle est prête à commettre un double crime, et contre elle-même et contre le fruit de ses entrailles. D'autre part, elle est convaincue que son existence sur la terre est utile, indispensable même aux personnes qui l'aiment et qu'elle aime ; et elle est aussi convaincue que l'existence du fils qui n'est pas mien fera de notre vie un intolérable supplice. Elle sait encore que nous pourrions nous rapprocher, que nous pourrions peut-être, dans le pardon et dans l'oubli, retrouver quelque douceur, que nous pourrions espérer du temps la guérison de la plaie, si entre elle et mol ne s'interposait point l'intrus. Il suffirait donc qu'elle réfléchit à tout cela pour qu'un vœu inutile, une prière inefficace se convertissent vite en une résolution et en un acte. » Je méditais ; elle aussi méditait silencieusement, la tête basse, sans dégager sa main de la mienne tandis que sur nous descendait l'ombre des grands ormes immobiles.

Quelles étaient ses pensées ? Son front gardait toujours la pâleur délicate d'une hostie. Avec l'ombre du soir, ne descendait-il point sur elle une autre ombre?

Moi, je voyais Raj-mond. Mais ce n'était plus sous la forme de l'enfant pervers et félin aux yeux gris ; c'était S0U8 la forme d'un misérable petit corps mou et rou-

geâtre, respirant à peine, et que la plus légère pression suffirait à faire mourir.

La cloche de la Badiola sonna le premier coup de l'Angélus. Juliane retira sa main de la mienne et fit le signe de la croix.

Le quatrième, le cinquième mois passèrent, et la grossesse commença à se développer rapidement. Le corps de Juliane, élancé, souple et flexible, grossissait, se déformait comme celui d'une hydropique. Elle en était humiliée vis-à-vis de moi comme d'une infirmité honteuse. Une souffrance poignante apparaissait sur son visage, quand elle surprenait mes regards fixés sur sa taille alourdie.

Je me sentais accablé , incapable de traîner plus longtemps le fardeau de cette existence misérable Chaque matin, lorsque j'ouvrais les yeux après un sommeil agité, j'étais vraiment comme si l'on m'eût présenté une coupe profonde en me disant : « Si tu veux boire, si tu veux vivre aujourd'hui, il faut exprimer dans cette coupe, jusqu'à la dernière goutte, le sang de ton cœur. » A chaque réveil, une répugnance, un dégoût, une répulsion indéfinissables m'assaillaient dans le plus intime de mon être. Et pourtant il fallait vivre I

Les jours étaient d'une lenteur cruelle. Le temps ne coulait pas : il tombait goutte à goutte, paresseux et lourd. Et j'avais encore devant moi l'été, une partie de l'automne, une éternité. Je m'elTorçais d'imiter mon frère, de l'aider dans la grande œuvre agricole qu'il avait entreprise, de ra'enflammer au feu de sa foi. Je restais à cheval des journées entières, comme un buttero ; je me fatiguais à un travail manuel, à quelque besogne facile et monotone ; je cherchais à émousser la pointe de ma conscience par un contact prolongé avec les gens de la glèbe, avec les hommes simples et droits, avec ceux à qui les règles morales reçues des ancêtres suffisent pour remplir leur fonction aussi naturellement que les organes corporels remplissent les leurs. J'allai visiter plusieurs fois Jean de Scordio, le saint solitaire; je voulus entendre sa voix, je voulus l'interroger sur ses infortunes, je voulus revoir ses yeux si tristes et son scurire 8i doux. Mais il ne causait guère ; il était un peu timide evec moi ; à peine répondait-il par quelques mots vagues ; il n'aimait point à parler de lui-même, il n'aimait point à se plaindre, il n'interrompait point le travail auquel il était occupé. Ses mains osseuses, desséchées, brumes, qui semblaient fondues en bronze vivant, ne s'arrêtaient jamais, ne connaissaient peut-être pas la fatigue. Un jour, je m'écriai :

— Quand donc tes mains se reposeront-elles?

L'homme intègre regarda ses mains avec un sourire ; il en considéra le dos et la paume, il les tourna au soleil par-dessus et par-dessous. Ce regard, ce sourire, ce soleil, ce geste conféraient à ces grosses mains calleuses une noblesse souveraine. Endurcies sur les instruments d'agriculture, sanctifiées par le bien qu'elles avaient

2i0 L'INTRUS

répandu, par l'immense labeur qu'elles avaient fourni, ces mains, à présent, étaient dignes de porter la palme.

Le vieillard les croisa sur sa poitrine, selon le rite mortuaire des chrétiens, et répondit sans cesser de sourire :

— Bientôt, monsieur, s'il plait à Dieu. Quand on me les disposera de cette façon, dans le cercueil. Ainsi soit-il.

Tous les remèdes étaient vains. Le travail ne me soulageait pas, ne me consolait pas, parce qu'il était excessif, inégal, désordonné, fébrile, souvent interrompu par des périodes d'invincible inertie, d'abattement, de sécheresse.

Mon frère m'avertissait ;

— Ce n'est point là ce que prescrit la règle. Tu dépenses en une semaine l'énergie de six mois ; puis tu te laisses retomber dans l'indolence; puis, sans modération, tu recommences à t'exténuer de fatigue. Ce n'est point là ce que prescrit la règle. Il faut que notre œuvre «oit calme, concordante, harmonique, pour être efficace. Tu entends? Il faut que nous nous prescrivions une méthode. Mais tu as le défaut de tous les novices : un e"scès d'ardeur. Par la suite, tu te calmeras.

Mon frère disait :

— Tu n'as pas encore trouvé ton équilibre. Tune sens

Î4i2 L INTRUS

pas encore sous tes pieds la terre ferme. Mais n'aie pas peur. Tôt ou tard tu parviendras à saisir ta loi. Cela t'ar. rivera à rimpro\iste, quand tu t'y attendras le moins, avec le temps.

Il disait encore :

— Cette fois, Juliane te donnera certainement un héritier, Raymond. J'ai déjà pensé au parrain. C'est Jean de Scordio qui tiendra ton fils sur les fonts baptismaux. C'est le plus digne parrain qu'il soit possible de trouver pour lui. Jean lui inspirera la bonté et la force. Lorsque Raymond sera en âge de comprendre, nous lui parlerons de ce noble vieillard. Et ton fils sera ce que nous n'avons pas pu, ce que nous n'avons pas su être nous-mêmes.

Il revenait souvent sur ce sujet, il prononçait souvent le nom de Raymond, il faisait des vœux pour que l'enfant à naître incarnât l'idéal du type humain qu'il avait rêvé, le Modèle. Il ne savait pas que chacune de ■es paroles était pour moi un coup de poignard qui exaspérait ma haine, qui rendait mon désespoir plus violent.

Tout le monde conjurait contre moi sans le savoir, tout le monde me frappait à l'envi. Quand j'approchais de quelqu'un des miens, je me sentais anxieux et craintif, comme si j'avais été forcé de me tenir auprès d'une personne qui, ayant en main des armes terribles, n'en aurait connu ni l'usage ni le danger. J'étais dans l'attente continuelle d'une blessure ; pour avoir un peu de trêve, j'étais réduit à chercher la solitude et à fuir loin de mes semblables; mais, dans la solitude, je me retrouvais face à face avec mon pire ennemi, avec moi-même.

Je me sentais périr secrètement ; il me semblait que

je perdais la vie par tous les pores. Parfois se reproduisaient en moi des états d'âme qui avaient appartenu à la période la plus obscure de mon passé, désormais si lointain. Parfois je ne conservais que le sentiment intime de mon propre isolement parmi les fantômes inertes de toutes choses. Pendant de longues heures, je n'avais pas d'autre sensation que celle du poids continu et écrasant de la vie et celle du petit battement d'une artère dans ma tête.

Puis survenaient les ironies, les sarcasmes contre moi-même, des fureurs soudaines de briser et de détruire, des dérisions impitoyables, des méchancetés féroces, une aigre fermentation de la lie la plus abjecte. Il me semblait que je ne savais plus ce que c'était qu'indulgence, miséricorde, tendresse, bonté. Toutes les bonnes sources intérieures s'obstruaient, se tarissaient comme des fontaines frappées de malédiction. Et alors je ne voyais plus en Juliane que le fait brutal, la grossesse ; je ne voyais plus en moi-même que le personnage ridicule, le mari berné, le stupide héros sentimental d'un mauvais roman. Le sarcasme intérieur n'épargnait aucun de mes actes, aucun des actes de Juliane. Le drame se métamorphosait pour moi en une comîdie amère et bouffonne. Rien ne me retenait plus ; tous les liens se brisaient ; il se faisait une violente rupture. Et je me disais : c Pourquoi rester ici à débiter ce rôle odieux? Je m'en irai, je rentrerai dans le monde, dans ma première vie, dans le libertinage. Je m'étourdirai, je me perdrai. Qu'importe ? Je ne veux pas être ce que je suis, fange dans la fange. Pouah ! »

XXITI

Dans un de ces accès, je résolus de quitter la Badiola, de partir pour Rome, de m'en aller à l'aventure.

J'avais un prétexte tout trouvé. Comme nous n'avions pas prévu une absence aussi longue, nous avions laissé la maison dans un état provisoire. Il était urgent de régler diverses affaires et de prendre des mesures pour que notre absence pût se prolonger sans terme fixe.

J'annonçai mon départ. Je persuadai à ma mère, à mon frère, à Juliane que cela était indispensable; je promis de tout dépêcher en quelques jours. Je fis mes préparatifs.

La veille au soir, fort avant dans la nuit, tandis que je bouclais une valise, j'entendis frapper à la porte de ma chambre. Je dis :

— Entrez !

Et j'eus la surprise de voir entrer Juliane.

— Ah ! c'est toi ?

J'allai à sa rencontre. Elle était un peu haletante, fatiguée peut-être parles escaliers. Je la fis asseoir. Je lui offris une tasse de thé froid avec une mince rondelle de citron, boisson qui lui plaisait jadis et qu'on avait préparée pour moi. A peine y baigna-t-elle ses lèvres, et elle me la rendit. Ses yeux révélaient de l'inquiétude.

Elle finit par dire timidement :

— Ainsi, tu pars?

— Oui, répondis-je, demain matin, comme tu sais. 11 y eut ensuite un long intervalle de silence. Par les

fenêtres ouvertes entrait une délicieuse fraîcheur; les rayons de la pleine lune frappaient sur les appuis; on entendait le chœur chantant des grillons, pareil au son un peu aigre et indéfiniment lointain d'une flûte. Elle me demanda d'une voix altérée :

— Quand reviendras-tu? Parle-moi franchement.

— Je ne sais pas, répondis-je.

Il y eut une nouvelle pause. Une brise légère soufflait de temps à autre, et les rideaux s'enflaient; chaque souffle apportait jusqu'à nous dans la chambre la volupté de cette nuit d'été.

— Tu m'abandonnes?

Il y avait dans sa voix une détresse si profonde qu'en moi le nœud de dureté se détendit soudain, et que le regret et la pilié m'envahirent.

— Non, répondis-je ; ne crains rien, Juliane. Mais j'ai besoin d'un peu de répit. Je n'en puis plus. Il faut que je respire.

Elle dit :

— Tu as raison.

— Je crois que je reviendTai bientôt, comme je l'ai

2i6 l'intrus

promis. Je t'écrirai. Toi aussi, quand tu ne me verras plus souffrir, tu auras peut-être un soulagement. Elle dit :

— Un soulagement? Non, jamais.

Un sanglot étouffé frémissait dans sa voix. Elle ajouta aussitôt, avec l'accent d'une angoisse déchirante :

— Tullio, Tullio, dis-moi la vérité 1 Est-ce que tu me hais ? Dis-moi la vérité !

Et ses yeux m'interrogeaient, plus angoissés encore que ses paroles. Pendant un instant, on eût dit qu'elle fixait sur moi son âme même. Et ces pauvres yeux grands ouverts, ce front si pur, cette bouche contractée, ce menton amaigri, tout ce frêle visage douloureux qui faisait contraste avec l'ignominieuse difformité inférieure, et ces mains, ces frêles mains douloureuses qui se tendaient vers moi avec un geste de supplication, me firent peine plus que jamais, et m'apitoyèrent, et m'attendrirent.

— Crois-moi, Juliane ; crois-moi une fois pour toutes. Je n'ai nulle rancune contre toi, et jamais je n'en aurai. Je n'oublie pas que je suis ton débiteur; je n'oublie rien. N'en as-tu pas eu déjà les preuves? Rassuretoi. Pense maintenant à ta délivrance. Et puis... qui sait? Mais, en tout cas, Juliane, je ne te ferai point défaut. Pour le moment, laisse-moi partir. Peut-être quelques jours d'absence me feront-ils du bien. Je reviendrai plus calme. Le calme sera très nécessaire, par la Buite. Tu auras besoin de toute mon aide.

Elle dit :

— Merci. Tu feras de moi ce que tu voudras. Maintenant, c'était un chant humain qui parvenais

jusqu'à nous dans la nuit et qui couvrait le son aigre du

concert champêtre : peut-être un chœur de moissonneurs sur une aire lointaine, aux rayons de la lune.

— Entends-tu? dis-je.

Nous écoulâmes. On sentait l'haleine de la brise. Toute la volupté de cette nuit d'été venait me remplir le cœur.

— Veux-tu que nous allions nous asseoir sur la terrasse? demandai-je doucement à Juliane.

Elle consentit, se leva. Nous passâmes dans une chambre voisine, où il n'y avait pas d'autre lumière que celle de la pleine lune. Un grand flot blanc, quelque chose comme un lait immatériel, inondait le plancher. Pour sortir sur la terrasse, elle marchait devant moi, dans ce flot clair, et je pouvais voir son ombre difforme se dessiner en noir dans la clarté.

Ah î où était la créature mince et souple que j'avais étreinte dans mes bras ? Où était l'amante retrouvée sous les lilas en fleurs, par un midi d'avril? En une seconde, j'eas le cœur envahi de tous les regrets, de tous les désirs, de tous les désespoirs.

Juliane s'était assise et avait appuyé la tète sur le fer delà balustrade. Son visage, éclairé en plein, était plus blanc que tout ce qui l'entourait, plus blanc que le mur. Elle tenait les paupières mi-closes. Les cils mettaient au haut de sa joue une ombre qui me troublait plus qu'un regard.

Comment aurais-je pu dire un mot?

Je me tournai vers la vallée, je me penchai sur la bnlustrnde en serrant de mes doigts le fer glacial. Je vis BOUS moi un énorme amas d'apparences confuses, où je ne distinguais que le miroitement de l'Assoro. Le chant arrivait ou s'interrompait selon le souffle de la brise, et,

Si8 L'iiMRtfS

dans les pauses , on recommençait à entendre ce son de flûte un peu aigre et indéfiniment lointain. Jamais une nuit ne m'avait paru si pleine de douceur et de tristesse. De l'exlrême fond de mon âme s'éleva un en, très perçant quoiqu'on ne pût l'entendre, vers la félicité perdue.

A peine fus-je arrivé à Rome que je me repentis d'y être venu. Je trouvai la ville brûlante, en feu, presque déserte ; et cela me fit peur. Je trouvai, muette commt une tombe, la maison où les objets familiers, les objets que je connaissais le mieux, prenaient un aspect insolite et étrange ; et cela me fit peur. J'eus la sensation de la solitude, d'une épouvantable solitude ; et, néanmoins, je ne me mis pas en quête d'amis, je ne voulus ni me rappeler ni reconnaître personne. J'entrepris seul la chasse de l'homme contre qui me poussait une haine implacable, la chasse de Philippe Arborio.

J'espérais le rencontrer tout de suite dans quelque lieu public. J'allai au restaurant où je savais qu'il avait ses habitudes. Je l'attendis une soirée entière, en préméditant la façon dont je le provoquerais. Chaque fois qufe j'entendais le pas d'un nouvel arrivant, mon sang ne faisait qu'un tour. Mais il ne vint pas. J'interrogeai

2uO L INTRUS

les garçons. Depuis longtemps, ils ne l'avaient pas vu. Je me rendis à la salle d'armes. La salle était vide, noyée dans l'ombre verdâtre que faisaient les persiennes fermées, pleine de cette odeur spéciale qui s'élèTe des parquets de bois quand on les arrose. Le maitre, délaissé par ses élèves, m'accueillit avec de grandes démonstrations d'amabilité. J'écoutai attentivement le récit minutieux des victoires remportées dans les assauts du dernier concours ; puis je lui demandai des nouvelles de quelques-uns de mes amis qui fréquentaient la salle ; enfin je lui demandai des nouvelles de Philippe Arborio.

— Il n'est plus à Rome depuis quatre ou cinq mois, répondit le maître. J'ai ouï dire qu'il est malade d'une maladie nerveuse très grave, et qu'il aura beaucoup de peine à guérir. Je tiens le renseignement du comte Galiffa. Mais je n'en sais pas davantage.

Il ajouta :

— En effet, il était très fatigué. Il n'a pris de moi que quelques leçons. Il redoutait l'assaut : il ne pouvait pas voir devant ses yeux la pointe de Tépée...

— Galiffa est-il encore à Rome? dis-je.

— Non, il est à Rimini.

Quelques minutes après, je pris congé.

Cette nouvelle inattendue m'avait donné un coup € Puisse-t-elle être vraie ! » pensai-je. Et je me plus à supposer qu'il s'agissait d'une de ces terribles maladies de la moelle épinière ou de la substance cérébrale qui conduisent un homme jusqu'aux dernières dégradalions, à iïdiotisme, aux plus tristes formes de la folie et tinalem-int à la mort. Les notions que j'avais puisées dans des livres scientifiques, les souvenirs d'une visite.

que j avais faite à un asile d'aliénés, les images, plus précises encore, que m'avait laissées le cas spécial d'un de mes amis, Jules Spinelli, me revenaient maintenant en foule à la mémoire. Et je revoyais le pauvre Spinelli assis sur son grand fauteuil de cuir rouge, pâle d'une pâleur terreuse, avec tous les traits du visage paralysés, avec la bouche tirée et béante, pleine de salivation et d'un bégaiement incompréhensible ; je revoyais le geste qu'il faisait à tout moment pour ramasser dans son mouchoir cette salive intarissable qui lui coulait des coins de la bouche; je revoyais la figure blonde, fluette et douloureuse de la sœur qui mettait une serviette sous le menton de l'infirme, comme on fait à un bébé, et qui, avec la sonde pharyngienne, lui introduisait dans l'estomac la nourriture qu'il n'était plus capable d'avaler. c C'est tout bénéfice, pensai-je. Si j'avais un duel avec un adversaire si célèbre, si je le blessais grièvement, si je le tuais, certainement le fait ne passerait pas inaperçu ; il courrait sur toutes les bouches, il serait divulgué, commenté par les journaux. Et peut-être arriverait-il aussi que la cause vraie du duel fût mise en évidence. Au contraire, cette maladie providentielle m'épargne tout danger, tout ennui, tout bavardage. Je puis bien renoncer à une joie sanguinaire, au châtiment infligé de ma propre main (et, d'ailleurs, suis-je sûr du résultat?), lorsque je sais que la maladie paralyse et réduit à l'impuissance l'homme que je déteste. Mais la nouvelle est-elle exacte ? Et s'il ne s'agissait que d'un trouble passager? > Il me vint une idée heureuse. Je sautai en voiture et je me fis conduire à la hbrairie de son éditeur. Pendant le trajet, je me représentais mentalement, avec un souhait sincère, les deux perturba-

lions cérébrales les plus terribles pour un homme de lettres, pour un artiste du langage, pour un styliste : Taphasie et l'agraphie. Et une vision imaginaire m'en représentait les symptômes.

J'entrai dans la librairie. Tout d'abord, je ne distinguai rien : j'avais les yeux encore éblouis par la lumière extérieure. Mais j'entendis une voix nasillarde, à l'accent étranger, qui m'interpellait :

— Monsieur désire... ?

Et j'aperçus derrière le bureau un homme d'un âge indéfinissable, d'un blond fade, sec, blafard, une espèce d'albinos. Je me tournai vers lui, j'indiquai les tilres de plusieurs ouvrages. J'en achetai quelques-uns; puis je demandai le dernier roman de Philippe Arborio. L'albinos me tendit le Secret. Alors, je feignis d'être un admirateur fanatique du romancier.

— Est-ce bien le dernier paru?

— Oui, monsieur... Il y a un mois ou deux, notre maison en avait annoncé un nouveau : Turris eburnea.

— Turris eburnea!

Le cœur me bondit.

— Mais je ne pense pas que nous puissions le publier.

— Pourquoi donc ?

— L'auteur est très malade.

— Malade? Et de quelle maladie ?

— D'une paralysie progressive du bulbe, répliqua l'albinos, en détachant les mots terribles l'un de l'autre, avec une certaine affectation de science.

t Oh ! la maladie de Jules Spinelli I »

— Alors, le cas est grave ?

— Très grave, fît sentencieusement l'albinos. Monsieur sait que cette paralysie n'a point d'arrêt.

— Mais elle est encore au début?

— Au début, oui; mais il n'y a plus de doute sur la nature du mal. La dernière fois qu'il vint ici, je l'ai entendu parler; et, déjà, il avait de la difficulté à articuler certains mots.

— Ah ! vous l'avez entendu ?

— Oui, monsieur. A certains mots, il avait déjà la prononciation indécise, un peu tremblante...

Je stimulais l'albinos par l'attention extrême, pour amsi dire admirative, que je prôtais à ses réponses. Je crois qu'il m'aurait volontiers fait connaître les syllabes auxquelles s'était embarrassée la langue du romancier illustre.

— Et où est-il maintenant?

— 11 est à Naples. Les médecins l'ont soumis à un traitement électrique.

— A un traitement électrique ! répétais-je avec une •tupeur ingénue, avec une affectation d'ignorance, dans le but de chatouiller la vanité de l'albinos et de prolonger la conversation.

Il est vrai que, dans cette librairie étroite et longue comme un corridor, il coulait un filet de fraîcheur favorable à la causerie. La lumière était douce. Un commis dormait tranquillement sur une chaise, le menton sur la poitrine, à l'ombre d'un globe terrestre. Il n'entrait personne.

Le libraire avait quelque chose de ridicule qui me divertissait, avec sa figure blafarde, sa bouche de rongeur sa voix nasillante. Et, dans cette paix de bibliothèque, il était fort agréable d'entendre affirmer avec tant d'assurance l'iiicurable maladie d'un homme abhorré.

— Les médecins ne désespèrent donc pas de le tirer d'affiure? dis-je, pour stimuler l'albinos.

— Impossible.

— Nous devons espérer que cela est possible, pour la gloire des lettres...

— Impossible.

— Mais il me semble que, dans la paralysie progressive, il y a des cas de guérison.

— Non, monsieur, non. Il pourra vivre encore deux, Irois, quatre années, mais non pas guérir.

— Et, pourtant, il me semble...

Je ne sais d'où me venaient cette légèreté d'âme à me faire un jeu de mon donneur de nouvelles, cette complaisance curieuse à savourer la cruauté de mon sentiiïLent. Ce qui est certain, c'est que j'y trouvais un^ jouissance. Et l'albinos, piqué par mes contradictions, monta, sans discuter davantage, sur une petite échelle de bois appliquée contre de hauts rayons. Mince cornine il Tétait, il ressemblait à un de ces chats vagabonds, décharnés et pelés, qui s'accrochent aux rebords des toits. En montant, il heurta de la tête un cordon tendu d'un coin de la librairie à l'autre et qui servait de reposoir aux mouches. Une nuée de mouches tourbillonna autour de sa tête avec un bourdonnement furieux, îl descendit tenant en main un volume : l'autorité à produire en faveur de la mort. Et les mouches implacables descendaient avec lui.

Il me montra le titre. C'était un traité de pathologie ipéciale.

— Monsieur va voir.

Il feuilleta les pages. Comme le volume n'était pas coupé, il écarta du doi^t deux feuillets réunis et, bra-

l'intrl^ 255

quant ses yeux blanchâtres, il lut à l'intérieur ; < Le pronostic de la paralysie bulbaire progressive est défavorable... » Il ajouta :

— Monsieur est-il conyaincu maintenant ^

— Oui. Mais quel malheur ! Une intelligence si rare ! Les mouches ne s'apaisaient pas. Elles faisaient

toutes ensemble un bourdonnement agaçant. Elles attaquaient l'albinos, moi, le commis qui dormait sous le globe terrestre.

— Quel âge avait-il ? demandai-je, en me trompant involontairement sur le temps du verbe, comme si je parlais d'un mort.

— Qui, monsieur ?

— Philippe Arborio,

— Trente-cinq ans, je crois.

— Si jeune 1

J'avais une étrange envie de rire, une puérile envie de rire au nez de l'albinos et de le laisser en plan, stupéfait. C'était une excitation très singulière, un peu convulsive, jamais ressentie, indéfinissable. J'avais l'esprit secoué par quelque chose de semblable à cette hilarité bizarre et incoercible qui nous saisit parfois dans les incohérences surprenantes d'un rêve. Le traité était resté ouvert sur le banc, et je me penchai pour examiner une vignette qui représentait une figure humaine tordue par une grimace atroce et grotesque : * Hémiatrophie gauche de la face >. Les mouches, implacables, bourdonnaient sans répit.

Mais il me vint une autre préoccupation. Je demandai :

— L'éditeur n'a pas encore reçu le manuscrit de la Tun-is eburnea ?

— Non, monsieur. Nous avons annoncé le livre ; mais il n'en existe que le titre.

— Le titre seulement?

— Oui, monsieur. Et, de fait, l'annonce a été supprimée.

— Merci. Je vous prie d'envoyer ces livres chez moi dans la journée.

Je donnai mon adresse et je sortis.

Sur le trottoir, j'eus une sensation bizarre d'égarement. Il me semblait que j'avais laissé derrière moi un lambeau de vie artificielle, factice, fausse. Ce que j'avais fait, ce que j'avais dit, ce que j'avais éprouvé, et la figure de l'albinos, et sa voix, et son geste, tout me paraissait artificiel, prenait l'inexistence d'un rêve, le caractère d'une impression reçue, no» pas du contact de la réalité, mais d'une lecture récente.

Je montai en voiture, je revins à la maison. La sensation vague se dissipa. Je me recueillis pour réfléchir. Je m'assurai que tout était réel, indubitable. Spontanément, des images de l'infirme se formèrent en moi, copiées sur celles que me fournissait le souvenir du pauvre Spinelli. Et je fus piqué d'une curiosité nouvelle, c Si j'allais à Naples pour le voir? > Je me représentais le spectacle pitoyable de cet homme intellectuel, dégradé par la maladie, bégayant comme un idiot. Je n'éprouvais plus aucune joie. Toute l'exaltation de ma haine était tombée; une tristesse profonde m'accablait. En somme, la ruine de cet homme n'avait aucune influence sur ma propre situation, ne réparait point ma propre ruine. Il n'y avait rien de changé, ni en moi, ni dans ma situation actuelle, ni dans mes prévisions d'avenir.

Et je réfléchis au titre annoncé du livre de Philippe Arborio : Turris eburnea. Les doutes se pressèrent en

foule dans mon esprit. S'agissait-il d'une rencontre tout€ fortuite avec le terme de la dédicace que je connaissais? Ou bien, au contraire, l'écrivain avait-il eu l'intention de créer un type littéraire à Timage de Juliane Hermil, de raconter son aventure récente et personnelle ? Le problème torturant se posa de nouveau. Quelles avaient été les péripéties de cette aventure, depuis l'origine jusqu'au dénouement?

Et je crus entendre encore les paroles criées par Juliane pendant la nuii inoubliable : t Je t'aime, je t'ai toujours aimé, j'ai toujours été tienne ; j'expie parcetenfer uneminute de faiblesse, tu m'entends? W72e minute de faiblesse. C'est la vérité. Tu ne sens donc pas que c'est la vérité? t

Hélas ! que de fois nous croyons sentir la vérité dans une voix qui ment ! Rien ne peut nous défendre de celte duperie. Mais, si ce que j'avais senti dans la voix dfì Juliane était la vérité pure, alors elle avait donc réellement été surprise pendant une langueur physique, dans ma maison même ? et elle avait subi le viol avec une sorte d'inconscience? et, au réveil, elle n'avait éprouvé que de l'horreur et du dégoût pour l'acte irréparable, et elle avait chassé cet homme, elle ne l'avait pas revu ?

Cette supposition, en effet, n'était contredite en rien par les apparences; et même, les apparences donnaient à supposer que, depuis longtemps, entre Juliane et lui, la rupture était complète et définitive.

€ Dans ma propre maison ! » répétais-je. Et, dans cette maison muette comme une tombe, dans ces chambres désertes et étouffantes, j'étais poursuivi par l'obsession de l'image.

XXY

Que faire ? Rester encore à Rome en attendant que la folie fît explosion dans mon cerveau, au milieu de ce brasier, sous la rage de la canicule ? Partir pour la mer, pour la montagne, aller boire l'oubli dans le monde, aux rendez-vous élégants de la saison d'été? Réveillersn moi le voluptueux de jadis, me mettre en quête d'une autre Thérèse Ralîo. d'une frivole maîtresse quel conque ?

Deux ou trois fois je m'attardai au souvenir de la Biondissima, bien qu'elle fût entièrement sortie de mon cœur, et même, pendant une longue période, de ma mémoire, c Où peut-elle être ? Est-elle encore liée avec Eugène Egano? Qu'éprouverais-je en la revoyant? » Ce n'était qu'une vaine curiosité. Je m'aperçus que mon désir unique, profond, invincible était de retourrer làbas, dans ma maison de douleur, à mon supplice.

Je pris avec le plus grand soin les mesures néces-

L*Ii\TRUS 25§

saires. Je fis une visite au docteur Vébesti, je télégraphiai mon retour à la Badiola, et je hâtai mon départ.

L'impatience me dévorait ; une anxiété aiguë me peignait, comme si j'étais allé au-devant de choses nouvelles et extraordinaires. Le voyage me parut interminable. Etendu sur les coussins, oppressé par la chaleur, suffoqué par la poussière qui pénétrait à travers les interstices du wagon, tandis que le roulement monotone du train se mariait a a chant monotone des cigales sans assoupir mon ennui, je pensais aux événements prochains, je considérais les possibilités futures, 4'essayais de scruter la grande ombre. Le père était mortellemtnt atteint. Quel sort était réservé dMJih?

Rien de nouveau à la Badîola. Mon absence avait été très courte. On fêta mon retour. Le premier regard de Juliane m'exprima une gratitude infinie.

— Tu as bien fait de revenir vite, me dit ma mère avec un sourire. Juliane n'avait plus de repos. Maintenant, nous espérons que tu ne nous quitteras plas.

Elle ajouta, en faisant allusion à son état :

— Ne remarques-tu point de progrès? Et, à propos, l'es-tu souvenu des dentelles ? Non ? Quel oublieux I

Ainsi, dès les premières minutes, mon supplice recommençait.

Aussitôt que je fus seul avec Juliane, elle me dit :

— Je n'espérais pas que tu reviendrais si vite. Comme je te suis reconnaissante !

Dans son attitude, dans sa voix, il y avait de la timidité, de l'humilité, de la tendresse. Jamais je n'avais été aussi frappé du contraste entre son visage et le reste de

sa personne. Sur ce visage, il y avait, continuellement \âsible pour moi, une expression particulière de chagrin qui trahissait la révolte continuelle de cette femme contre la grossesse honteuse et déshonorante dont son corps était affligé. Cette expression ne l'abc-ndonnait en aucune circonstance; elle transparaissait visiblement à travers la diversité d'autres expressions fugitives, qui, quelle qu'en fût la force, ne parvenaient pas à Teffacer ; elle était fixe et adhérente, et elle m'apitoyait, et elle m'était mes rancunes, et elle me voilait le fait brutal, trop évident désorniais aux heures d'ironique perspicacité.

— Qu'as-tu fait ces jours-ci ? lui dis je.

— Je t'ai attendu. Et toi?

— Rien. J'ai désiré revenir.

— Pour moi? demanda-t-elle, timide et humble.

— Oui, pour toi.

fille ferma à demi les paupières, et une lueur de sourire trembla sur son visage. Je sentis que je n'avais jamais été aimé comme en cet instant-là.

Après une pause, elle dit en me regardant avec des yeux humides :

— Merci.

L'accent, le sentiment exprimé me rappelèrent un autre merci, celui qu'elle avait prononcé autrefois, le matin de sa convalescence, le matin de mon premier crime.

xxvn

Je recommençai donc à la Eadioîa ma vie obsédante et invariablement triste, ^^ans aucun épisode notable, tandis que les heures se traînaient sur le cadran solaire, aggravées par la lourde monotonie du chant des cigalet qui grillotaient sur les ormes. Hora est henefaciendi.

Et, en mon esprit, alternèrent les effervescences habituelles, les inerties habituelles, les sarcasmes habituels, les vaines aspirations habituelles, les habituelles crises contradictoires, l'abondance et la sécheresse. Et, plus d'une fois, considérant cette chose grise, neutre, médiocre, fluide et omnipotente qu'est la vie, je pensai : € Qui sait ? L'homme est, par-dessus tout, un animal qui s'adapte. Il n'y a turpitude ni douleur dont il ne finisse par s'accommoder. Peut-être qu'à la longue je trouverai aussi un accommodement. Qui sait? >

Je me stérilisais à force d'ironie. « Qui sait si le fils de Philippe Arborio ne sera pas, comme on dit, tout mon

portrait. Alors, l'accommodement n'en serait que plus facile. > Je repensais à la méchante envie de rire qui m'était venue un jour que, en présence des époux légitimes, j'avais entendu dire d'un bébé dont je savais sûrement qu'il était adultérin^ : c C'est tout à fait son perei » Et, en réalité, la ressemblance était i>appante, par l'effet de cette loi mystérieuse que les physiologistes nomment hérédité par influence. Cette loi fait que, parfois, le fils ressemble, non pas à son père ou à sa mère, mais à l'homme qui a eu avec la mère des rapports antérieurs. Une femmç mariée en secondes noces, trois ans après la mort du premier mari, met au monde des fils qui ont tous les traits du mari défunt et qui ne ressemblent pas du tout à celui qui les a engendrés.

c ifpourrait donc se faire que Raymond portât mon empreinte et parut être un Hennil authentique, pensaisje. Il pourrait se faire qu'osi me félicitât chaudement d'Lvoir avec tant de vigueur imprimé à l'Héritier le sceau de ma race î Et si l'attente de ma mère, de mon frère était déçue? Si Juliane donnait le jour à une troisième fille ? »

Cette probabilité me tranquillisait. 11 me semblait que j'aurais eu moins de répulsion pour cette nouvelle fille et que, peut-être, je serais même parvenu à la supporter. Avec le temps, elle se serait éloignée de chez moi, elle aurait pris un autre nom, elle serait entrée dans une autre famille.

Cependant, plus le terme se rapprochait et plus mon impatience s'exaspérait. J'étais las d'avoir toujours sous les yeux cette taille, qui grossissait, grossissait démesurément. J'étais las de me débattre toujours dans la même agitation stérile, parmi les mêmes craintes et

les mêmes perplexités. J'aurais voulu que les événements >»e précipitassent, qu'une catastrophe quelconque éclatât. N'importe quelle catastrophe était préférable à cette agonie.

Un jour, mon frère demanda à Juliane :

— Combien de temps faudra-t-il encore ? Elle répondit :

— Encore un mois.

Je pensai : c Si l'histoire de la minute de faiblesse est vraie, elle doit connaître le jour précis de la conception. »

Nous étions en septembre. L'été tirait à sa fin. On approchait de l'équinoxe d'automne, l'époque la plus charmante de l'année, cette époque qui porte en soi une sorte d'ivresse aérienne émanée des raisins mûrs. L'enchantement me pénétrait petit à petit, m'amollissait l'âme, m'inspirait parfois un besoin de tendresses furieuses ou de déUcates expansions. Marie et Nathalie passaient de longues heures avec moi, seules avec moi, soit dans mon appartement, soit dehors à la campagne- Je ne les avais jamais aimées d'un amour aussi profond, aussi empressé. De leurs yeux, doucement imprégnés de pensées à peine conscientes, descendait par moments sur mon esprit un rayon de paix.

Un jour, j'étais en quêle de Juliane à travers îa Badiola. C'était aux premières heures de l'après-midi. Comme je ne l'avais trouvée ni dans sa chambre ni nulle part, j'entrai dans l'appartement de ma mère. Les portes étaient ouvertes ; on n'entendait ni bruits ni voix; les rideaux légers palpitaient aux fenêtres ; par le vide des baies, on apercevait la verdure des ormes. Entre les murailles aux tons clairs tout respirait le repos et la paix.

J'avançai vers ce sanctuaire avec précaution. Je marchais doucement, pour ne pas déranger ma mère, au cas où elle se serait assoupie. J'écartai les portières et, sans franchir le seuil, je tendis la tête. Je perçus en effet la respiration d'une personne endormie ; je vis ma mère qui dormait sur un fauteuil au coin de la fenêtre ; je vis, par-dessus le dossier d'un autre fauteuil, les cheveux de Juliane. J'entrai.

Elles étaient l'une en face de l'autre, et il y avait

entre elles une table basse chargée d'une corbeille pleine de bonnets en miniature. Ma mère tenait encore entre ses doigts un de ces bonnets où brillait une aiguille. Le sommeil était venu lui courber le front dans l'activité du travail. Elle dormait, le menton sur la poitrine ; elle rêvait peut-être. L'aiguillée de fil blanc n'était employée qu'à moitié ; mais, dans son rêve, elle cousait peut-être un fil plus précieux.

Juliane dormait aussi ; mais sa tête s'abandonnait sur le dossier, et ses mains étaient allongées Sur les bras du fauteuil. Dans la douceur du sommeil, ses trait3 s'étaient détendus ; mais sa bouche gardait un pli de détresse, un nuage d'affliction ; demi-close, elle laissait entrevoir un peu de la gencive exsangue; mais, à l'attache du nez, entre les sourcils, il restait une petite rida creusée par la grande douleur. Et son front était moUe; uiie goutte de sueur coulait lentement sur sa tempe. Et ses mains, plus blanches que la mousseline d'où elles sortaient, semblaient, par leur seule pose, avouer une immense lassitude. Ce qui me frappa, ce fut bien moins l'expression morale de sa personne que l'aspect de son ventre, où vivait maintenant un être complet. Et je fis abstraction de cette expression, je fis abstraction de Juliane elle-même; et, de nouveau, je sentis vivre solitairement à mon côté la petite créature comme si, en cet instant, nulle autre créature n'eût vécu autour de moi. Et, de nouveau, ce fut, non pas une sensation illusoire, mais une sensation réelle et profonde. Un eifroi courut dans toutes mes fibres.

Je détournai les yeux; et je revis entre les doigts de ma mère le bonnet où brillait l'aiguille, je revis dans la corbeille toutes ces dentelles légères, tous ces rubans

roses et bleus qui tremblaient au souffle de la brise. Mon cœur se serra si fort guc je crus m'évanouir. Que de tendresse révélaient ces mains de ma mère perdue dans son rêve, ces mains posées sur la jolie chose blanche destinée à couvrir la tête du fils qui n'était pas mienl

Je restai là quelques minutes. Ce lieu était le vrai «sanctuaire de la maison, le Saint des Saints. Sur un mur pendait le portrait de mon père, à qui Frédéric ressemblait beaucoup ; sur un autre, le portrait de Constancej qui ressemblait un peu à Marie. Les deux figures, existant de cette existence supérieure que donne aux chers défunts le souvenir de ceux qui les ont aimés, avaieni les yeux magnétiques et obsédants, des yeux qui semblaient voir partout. D'autres reliques des deux défunts sanctifiaient cette retraite. Il y avait, dans un angle, sur un socle, enfermé entre des lames de cristal, couvert d'un crêpe noir, le masque moulé sur le cadavre de l'homme que ma mère avait aimé d'un amour plus fort que la mort. Et cependant cet intérieur n'avait rien de lugubre. Il y régnait une paix souveraine, qui, de là, semblait se propager dans toute la maison, comme la ?ie se propage du cœur, par une expansion rythnaique.

Je me rappelle la promenade que je fis aux Lilas, avec Marie, Nathalie et miss Edith, par une matinée un peu brumeuse. Et le souvenir aussi en est brumeux, voilé, indistinct, comme celui d'un long rêve déchirant tt doux.

Le jardin n'avait plus ni ses myriades de grappes bleuâtres, ni son exquise forêt de fleurs, ni son triple parfum harmonieux comme une musique, ni son allégresse étalée, ni les cris continus de ses hirondelles. Il n'était égayé que par les voix et les courses des deux fillettes inconscientes. Déjà beaucoup d'hirondelles étaient parties, et le reste allait partir. Nous étions arrivés à temps pour saluer la dernière troupe.

Tous les nids étaient abandonnés, déserts, sans vie. Plusieurs étaient rompus, et, sur les débris de l'argile, de pauvres petites plumes tremblotaient. La dernière troupe, rassemblée sur le toit, le long des gouttières,

attendait encore quelques compagnes dispersées. Le» émigrantes se tenaient en file sur le rebord de la chanlatte, présentant les unes le bec et les autres le dos, de sorte que les petites queues fourchues et les petites poitrines blanches alternaient. Et, pendant cette attente, elles jetaient leurs appels dans l'air calme. Et, de minute en minute, par deux, par trois, les retardataires arrivaient. Et l'heure du départ était proche. Les appels cessaient. Un regard languissant du soleil tombait sur la mai&on close, sur les nids vides. Rien n'était plus triste que ces pauvres petites plumes mortes qui, çà et là, tremblotaient, prisonnières de l'argile.

Comme soulevée par un coup de vent soudain, par une rafale, la troupe s'enleva avec un grand frémissement d'ailes, monta en l'air comme une trombe, demeura un instant perpendiculaire au-dessus de la maison ; puis, sans hésitation, comme s'il y avait eu devant elle un chemin tracé, elle prit sa route en masse compacte, s'éloigna, se fondit dans le ciel, disparut.

Marie et Nathalie, montées sur un banc, se haussaient sur la pointe des pieds pour suivre plus longtemps les fugitives du regard, et tendaient les bras, et criaient :

— Adieu, adieu, adieu, petites hirondelles !

De tout le reste, je n'ai qu'un souvenir indistinct, comme d'un /êve.

Marie voulut entrer dans la maison. J'ouvris la porte moi-même. C'est ici, sur ces trois marches, que Juliane m'avait suivi, furtive, légère <?omme une ombre, et m'avait enlacé, et avait chuchoté : c Entre, «între ! > Dans le vestibule, le nid pendait encore par^Tii les grotesques de la voûte. « Maintenant je suis à toi, toute,

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toute ! avait-elle murmuré sans me lAcher le cou ; et, par un mouvement sinueux, elle était venue sur ma poitrine et avait rencontré ma bouche. Le vestibule était muet, les escaliers étaient muets ; le silence régnait dans toute la maison. C'est ici que j'avais entendu le bourdonnement sourd et lointain, pareil à celui que gardent dans la profondeur de leurs replis certains coquillages. Mais^ maintenant, le silence ressemblait à celui d'une tombe. Et ce lieu était la sépulture de mon bonheur.

Marie et Nathalie babillaient sans trêve, ne cessaient point de me poser des questions, se montraient curieuses de tout, allaient ouvrir les tiroirs des commodes, les armoires. Miss Edith les suivait en les surveillant.

— Regarde, regarde ce que j'ai trouvé ! cria Marie en accourant vers moi.

Elle avait trouvé au fond d'un tiroir un bouquet de lavande et un gant. C'était un gant de Juliane, taché de noir à la pointe des doigts ; sur le revers, près de l'ourlet, il portait cette inscription encore lisible : t Lei mûres, 27 janvier 1880. Souvenir! » Dans un éclair, ma mémoire me représenta nettement l'épisode des mûres, un des épisodes les plus heureux de notre premier bonheur, un fragment d'idylle.

— C'est un gant de maman ? demanda Marie. Rends-le-moi, rends-le-moi. Je veux le lui rapporter moi-même...

De tout le reste je n'ai qu'un souvenir indistinct, comme d'un rêve.

Calixte, le vieux gardien, vint me parler. Il me parla de mille choses, et je ne compris presque rien. A plusieurs reprises il répéta le souhait :

— Un garçon, un beau garçon, et que Dieu I0 bénisse ! Un beau garçon !

Quand nous fûmes dehors, Calixte ferma les portes.

Et ces nids, ces bienheureux nids? dit-il en

secouant sa belle tête blanche.

— Calixte, il ne faut pas y toucher.

Tous les nids étaient déserts, vides, sans vie. Leurs dernières habitantes s'en étaient allées. Un regar<i languissant du soleil descendait sur la maison close, sur les nids solitaires. Il n'y avait rien de plus triste que ces pauvres petites plumes mortes qui, çà et là, tremblotaient, prisonnières de l'argile.

Le -erme approchait. La première moitié d'octobre était passée. Le docteur Vébesti avait été averti. Les suprêmes douleurs pouvaient survenir d'un jour à l'autre.

Mon anxiété croissait d'heure en heure, devenait intolérable. Souvent j'étais assailli par des crises de folie pareilles à celle qui m'avait bouleversé sur le bord de l'Assoro. Je fuyais loin de la Badiola, je restais de longues heures à cheval, je contraignais Orlando à sauter les haies et les fossés, je le lançais au galop dans des sentiers périlleux. Nous revenions, le pauvre animal et moi, ruisselants, harassés, toujours saufs.

Le docteur Vébesti arriva. Tout le monde, à la Badiola eut un soupir de soulagement ; la confiance, l'espoir, reparurent. Juliane seule ne retrouva point le courage, et, plus d'une fois, je surpris dans ses yeux le passage d'une sinistre pensée, la sombre lueur d'une idée fixe, l'horreur d'un lugubre pressentiment.

Les douleurs de l'enfantement commencèrent ; elles durèrent un jour entier, avec quelques intermittences de repos, tantôt plus fortes et tantôt plus faibles, tantôt supportables et tantôt déchirantes. Elle se tenait debout, appuyée à une table, adossée à une armoire, serrant les dents pour ne pas crier; ou bien elle s'asseyait dans un fauteuil et y restait presque immobile, le visage entre les mains, poussant par moments un gémissement étouffé ; ou encore elle changeait sans cesse de place, allait d'un angle à l'autre, s'arrêtait ici ou là pour étreindre convulsivement dans ses doigts le premier objet venu. Le spectacle de sa souffrance me mettait à la torture. Je n'y résistais pas, je quittais la chambre, je m'éloignais pour quelques instants; puis js rentï^ais, presque malgré moi, comme par une attraction magnétique ; et je m'hypnotisais à la regarder souffrir, sans pouvoir lui dire une parole réconfortante.

— Tullio, Tullio ! Quelle horrible chose ! Oh ! quelle horrible chose! Jamais je n'ai tant souffert, jamais, jamais !

La nuit tombait. Ma mère, miss Edith, le docteur étaient descendus dans la salle à manger. Nous étions restés seuls, Juliane et moi. On n'avait pas encore apporté les lampes. Dans la chambre entrait le crépuscule violacé d'octobre ; de temps à autre le vent secouait les vitres.

— A mon aide, Tullio, à mon aide ! cria-t-elle dans l'égarement du spasme, les bras tendus vers moi, me regardant de ses yeux dilatés dont le blanc avait uneblancheur extraordinaire, en cette pénombre qui lui rendait le visage livide,

— Dis, dis, que puis-je faire pour t' aider ? balbu-

tiais-je, éperdu, ne sachant que faire, lui caressant les cheveux sur les tempes avec un geste où j'aurais voulu mettre une puissance surnaturelle. Dis, dis 1 Comment faire ?

Elle ne se lamentait plus ; elle me regardait, elle m'écoutait, comme oublieuse de sa douleur, comme saisie de surprise, stupéfiée sans doute par le son de ma voix, par l'expression de mon effarement et de mon angoisse, par le tremblement de mes doigts sur ses cheveux, par la tendresse désolée de ce geste inefficace.

— Tu m'aimes, n'est-ce pas ? dit-elle sans cesser de me regarder, comme pour ne perdre aucun indice de mon émotion. Tu me pardonnes tout?

Et, s'exaltant de nouveau, elle s'écria :

— !1 faut que tu m'aimes ! il faut que maintenant tu m'aimes beaucoup, parce que demain je n'y serai plus, parce que cette nuit je mourrai ; ce soir peut-être je serai morte. Et tu te repentirais de ne m'avoir pai aimée, de ne m'avoir pas accordé mon pardon. Oh ! oui» tu te repentirais...

Elle semblait si sûre de mourir qu'une terreur soudaine me glaça.

— Il faut que tu m'aimes! Vois donc. Peut-être que tu n'as pas cru ce que je t'ai dit une nuit ; peut-être que tu ne me crois pas encore ; mais tu me croiras certainement, quand je n'y serai plus. Alors la lumière se fera dans ton esprit, alors tu comprendras la vérité ; et tu te repentiras de ne pas m'avoir assez aimée, de ne pas m'avoir accordé mon pardon...

Les sanglots lui nouèrent la gorge et la suffoquèrent.

— Sais-tu pourquoi j'ai regret de mourir? Parce que je meurs sans que tu saches combien je t'ai aimé...

combien je t'ai aimé apn\^, surtout... Oh î quel châtiment ! Méntais-je de finir ainsi ?

Elle se cacha la face dans les mains. Mais aussitôt elle se découvrit, eî, très pâle, me fixa. Une idée plus terrible encore paraissait l'avoir foudroyée.

— Et si je mourais, balbutia-t-elle ; si, en mourant, je donnais la vie...

— Tais-toi!

— Tu comprends...

— Tais-toi, Juliane !

J'étais plus brisé qu'.elle. La terreur m'avait terrassé et ne me laissait pas même la force d'émettre un mot de consolation, d'opposer à ces imaginations de mort une parole vivifiante. Moi aussi j'étais sûr de l'atroce dénouement. Dans l'ombre violette, mes regards croisaient les regards de Juliane ; et, sur ce pauvre visage exténué, je crus reconnaître les symptômes de l'agonie, les symptômes d'une dissolution déjà commencée et inévitable. Elle ne put étouffer une espèce de hurlement qui n'avait rien d'humain, et elle se cramponna à mon bras.

— A mon aide, Tullio, à mon aide I

Elle serrait fort, très fort, mais pas assez fort à mon gré ; car j'aurais voulu sentir ses ongles m'entrer dans les chairs, par besoin farieux d'une torture physique qui me mît en communion avec ses tortures. Et elle, le front pressé contre mon épaule, continuait à pousser son hurlement. C'était ce timbre qui rend notre voix méconnaissable dans l'excès de la souffrance corporulle, ce timbre qui égale l'homme qui souffre à la bête qui souffre : la lamentation instinctive de toute chair endolorie, animale ou humaine.

De temps à autre, elle retrouvait la parole pouï repéter :

— A mon aide !

Et elle me communiquait les violentes secousses de gon déchirement. Et je sentais le contact de ce ventre où le petit être maléfique s'insurgeait contre la vie de sa mère, implacablement, sans répit. Un flot de haine monta des plus profondes racines de mon être, afflua jusqu'à mes mains dans une impulsion homicide. Cette impulsion venait avant son heure ; mais la vision du crime déjà consommé m'illumina intérieurement comme un éclair, t Tu ne vivras point ! »

— Ah! Tullio, Tullio ! Etouffe-moi ! Fais-moi mourir t Je ne puis plus, je ne puis plus, tu m'entends, non, je ne puis plus, je ne veux plus souffrir.

Elle criait, farouche, promenant autour d'elle des yeux de folle, comme pour chercher quelque chose ou quelqu'un dont elle pourrait obtenir l'aide que j'étais impuissant à lui donner.

— Calme-toi, Juliane, calme- toi !... Le moment est peut-être venu. Courage ! Prends ce siège. Courage, ma chère âme ! Un peu de patience I Me voici près de

oi. N'aie pas peur.

Et je courus à la sonnette.

— Le médecin ! Le médecin ! Qu'il vienne immédiatement !

Juliane ne se lamentait plus. Tout à coup elie avait paru cesser de souffrir, ou du moins de s'apercevoir de son mal, dans le saisissement d'une pensée nouvelle. 11 était visible qu'elle considérait en elle-même quelque chose, qu'elle s'absorbait dans une réflexion. J'eus a peine le temps de remarquer ce changement instantané.

— Ecoute, Tullio. Si j'étais prise de délire...

— Que dis-tu ?

— Si, ensuite, dans la fièvre, j'étais prise de délire, si je mourais en délirant...

— Eh bien ?

Elle avait un tel accent de terreur, ses réticences étaient si désolées, que je me mis à trembler comme une feuille, pris d'une sorte de panique, sans comprendre encore où elle voulait en venir.

— Eh bien?

— Ils seront tous" là, ils m'entoureront... Si, dans le délire, je venais à parler, si je révêlais... Tu comprends ? Tu comprends ? Ce serait assez d'un mot. Et, dans le délire, on ne sait pas ce qu'on dit. Tu devrais...

En ce moment, ma mère, le docteur et l'accoucheuse arrivèrent.

— Ah ! docteur, soupira Juliane, je croyais mourir.

— Courage, courage ! fit le docteur de sa voix cordiale. Il n'y a pas de danger. Tout ira bien.

Et il me regarda.

— Votre mari, reprit-il en souriant, me semble plus malade que vous.

Et il m'indiqua la porte.

^ Allez, allez. Vous n'avez rien à faire ici. Je rencontrailes yeux de ma mère, inquiets, effrayés, compatissants.

— Oui, Tullio, dit-elle. Il vaut mieux t'en aller. Frédéric est en bas à t'attendre.

Je regardai Juliane. Sans se préoccuper des autres, elle fixait sur moi des yeux brillants, animés d'un éclai extraordinaire. Il y avait dans ces yeux toute la passion d'une âme au désespoir.

— Je ne bougerai pas de la chambre voisine, déclarai-je avec résolution, sans détacher mes regards de Juliane.

En me retournant pour sortir, j'aperçus raccoucheuse qui disposait les oreillers sur le lit de douleur, sur le lit de .-nisère ; et je frissonnai, comme sous un souffle de mort.

Ce fut entre quatre et cinq heures du matin. Les douleurs s'étaient prolongées jusque-là, avec quelques intervalles de répit. Vers trois heures, sur le divan où j'étais assis dans la chambre contigue, le sommeil m'avait gagné à l'impreviste. Christine m'éveilla ; elle me dit que Juliane voulait me voir.

Dans l'étourdissement du réveil, les yeux encore troubles de somnolence, je sautai sur pieds.

— J'ai dormi ? Qu'est-il donc survenu ? Juliane...

— Ne vous effrayez pas, monsieur. Il n'est rien survenu. Les douleurs se sont calmées. Venez voir, s'il vous plaît.

J'entrai, et mes regards coururent aussitôt vers Juliane.

Elle était soutenue sur des oreillers, pâle comme sa chemise, presque sans vie. Je rencontrai immédiatement ses yeux, parce qu'ils étaient toiirnés vers la

porte, dans l'attente de ma venue. Et ses yeux me semblèrent plus larges, plus profonds, plus creusés, sertis d'un plus grand cercle d'omììre.

— Tu vois, dit- elle d'une voix expirante, c'est toujours la même chose.

Et ses regards ne me quittèrent plus. Et ses yîux disaient, comme ceux de la princesse Lisa : * J'espérais que tu me viendrais en aide ; mais tu ne m'aides pas, toi non plus ! >

— Où est le docteur? demandai-je à ma mère, qui paraissait triste et préoccupée.

Elle m'indiqua une porte. J'y allai, j'entrai. Je vis le docteur près d'une table sur laquelle étaient divers médicaments, une trousse noire, un thermomètre, des bandages, des compresses, des flacons, plusieurs tubes de formes spéciales. Le docteur tenait dans les mains un tube élastique auquel il adaptait une sonde ; et il donnait des instructions à Christine en baissant la voix.

— Eh bien, lui demandai-je brusquement, qu'y at-il?

— Rien d'alarmant pour l'heure.

— Et tous ces préparatifs ?

— Par précaution.

— Mais cette agonie durera-t-elle longtemps encore ?

— C'est la fin.

— Parlez franc, je vous en prie. Prévoyez-vous un malheur. Parlez franc.

— A l'heure qu'il est, rien n'annonce un danger grave. Néanmoins, j'ai peur d'une hémorragie, et je prends mes précautions. Je l'arrêterai. Ayez confiance en moi, et soyez calme. J'ai remarqué que votre pré-

sence agite beaucoup Juliane. Dans la courte période de la crise finale, elle a besoin de toutes les forces qui lui restent. Il faut absolument que vous vous éloigniez. Promettez-moi de m'obéir. Vous rentrerez quand }e vous rappellerai.

Un cri vint jusqu'à nous.

— Les douleurs recommencent, dit-il. Nous y sommes. Par conséquent, du calme !

Et il se dirigea vers la porte. Je le suivis. Nous nous approchâmes de Juliane. Elle me saisit le bras, et son étreinte fut comme un'e morsure. Il lui restait donc encore tant de force ?

— Courage ! Courage ! Nous y sommes. Tout ira bien. N'est-ce pas. docteur? balbutiai-je.

— Oui, oui. Il n'y a pas de temps à perdre. Laissez, Juliane, laissez votre mari sortir de la chambre.

Elle regarda le docteur et moi de ses yeux dilatés. Elle lâcha mon bras.

— Courage ! répétai-je en suffoquant.

Je mis un baiser sur son front moite de sueur, et je me détournai pour partir.

— Ah ! Tullio ! cria-t-elle derrière moi.

Et ce cri déchirant signifiait: « Je ne te reverrai plus. > Je fis un mouvement pour revenir vers elle.

— Sortez, sortez ! ordonna le docteur, avec un geste impérieux.

Je consentis à obéir. Quelqu'un ferma la porte derrière moi. Je restai quelques minutes debout, aux écoutes ; mais mes genoux vacillaient, mais le battement de mon cœur dominait tout autre bruit. Je me jetai sur le divan, je mis entre mes dents mon mouchoir, je me plongeai la face dans un coussin. Moi aussi je souffrais

un déchirement physique qui devait ressembler à celui d'une amputation mal faite et très lente. Les hurlements m'arrivaient à travers la ^forte; et, à chacun de ces hurlements, je me disais : * Cette fois, c'est le dernier. » Dans les intervalles, j'entendais un murmure de voix féminines : c'était sans doute ma mère et l'accoucheuse qui l'encourageaient. 11 y eut un hurlement plus aigu, plus inhumain que les autres, c Cette fois, c'est le dernier ! » Et je sautai sur pieds, saisi de terreur.

Je ne pouvais faire un pas. Plusieurs minutes s'écoulèrent : un temps incalculable. Pareilles à de brusques éclairs, des pensées, des images me sillonnèrent le cerveau. « Est-il né ? Et si elle était morte ? Et s'ils étaient morts tous les deux, la mère et l'enfant? Non, non. 11 est certain qu'elle est morte, et qu'il vit. Mais on n'entend pas vagir. Pourquoi? L'hémorragie, le sang.,. » Je crus voir un lac rouge, et, au milieu, Juliane agonisante. Je domptai la terreur qui me raidissait et je m'élançai vers la porte. J'ouvris, j'entrai.

J'entendis aussitôt la voix du docteur qui me criait avec rudesse:

— N'approchez pas ! Ne la troublez pas ! Voulez-vous donc la tuer ?

Juliane avait l'apparence d'une morte ; elle était plus prile que son oreiller, immobile. Ma mère se penchait sur elle pour poser une compresse. De grandes taches de sang rougissaient le lit ; des taches de sang baignaient le parquet. Le docteur, avec un soin calme et précis, préparait une lotion interne ; ses sourcils étaient froncés^ mais ses mains ne tremblaient pas. Un bassin d'eau bouillante fumait dans un coin ; Christine versait l'eau

d'une cruche dans un second bassin où elle tenait un thermomètre plongé. Une autre femme emportait dans la chambre voisine un paquet de ouate. 11 y avait dans l'air une odeur d'ammoniaque et de vinaigre.

Les moindres détails de cette scène, embrassée d'un seul coup d'oeil, s'imprimèrent en moi d'une façon indélébile.

— A 50 degrés, dit le docteur en se tournant vers Christine. Attention !

Gomme je n'entendais point de vagissements, je cherchais autour de moi." Il manquait quelqu'un dans cette chambre.

— Et le bébé ? demandai -je tout tremblant.

— Il est là, dans l'autre pièce, répondit le docteur» Allez le voir, et restez-y.

Je lui montrai Juliane avec un geste de désespoir.

— Soyez sans crainte. Christine, donnez l'eau. J'entrai dans l'autre pièce. Mes oreilles saisirent un

vagissement très faible, à peine perceptible. Je vis sur une couche de ouate un petit corps rougeâtre, violacé par endroits, et que les mains sèches de l'accoucheuse frictionnaient au dos et à la plante des pieds.

— Venez, venez, monsieur ; venez voir, dit l'accoucheuse, en continuant de frictionner. Venez voirie beau garçon. Il ne respirait point ; mais, maintenant, tout danger est passé. Regardez le beau garçon !

Elle retourna le bébé, le coucha sur le dos, me montra son sexe.

— Regardez !

Elle souleva le bébé, et l'agita en l'air. Les vagissements devinrent un peu plus forts.

Mais j'avais dans les yeux une scintillation étrange,

qui m'empêchait de bien voir ; j'avais dans tout mon êlre je ne sais quoi d'étrangement obtus, qui m'otait la perception exacte de toutes ces choses réelles et brutales.

— Regardez ! répéta encore l'accoucheuse en reposant sur l'ouate le bébé qui vagissait.

Il vagissait fort, maintenant. Il respirait, il vivait! Je me penchai sur ce petit corps palpitant, qui sentait le lycopode ; je me penchai pour le mieux voir, pour l'examiner, pour reconnaître la ressemblance odieuse. Mais le petit visage bouffi, encore un peu livide, aux globes oculaires saillants, à la bouche gonflée, au menton dévié, ce visage difforme n'avait presque pas figure humaine et ne m'inspira que du dégoût.

— A l'instant de sa naissance, balbutiai-je, il no rcspirait point...

— Non, monsieur. Un peu d'apoplexie...

— Gomment cela ?

— Il avait le cordon entortillé autour du cou. Peutêtre aussi le contact du sang noir...

Elle parlait sans se distraire des soins qu'elle donnait au bébé. Et moi, je regardais ces mains sèches qui lui avaient sauvé la vie et qui, maintenant, avec une adresse délicate, enveloppaient le cordon ombilical dans un petit linge enduit de beurre.

— Julie, donne-moi le lange...

Et, en emmaillotant le bébé, elle ajouta :

— Pour lui, du moins, il n'y a plus rien à craindre. Que Dieu le bénisse!

Et ses mains expertes prirent la petite tête molle, comme pour la modeler. Le bébé vagissait de plus en prtus fort; il vagissait avec une sorte de rage, agitant

tous ses membres, conservant toujours son apparence apoplectique, sa rougeur d'un violet sale, son aspect de chose dégoûtante. Il vagissait de plus en plus fort, comme pour me donner une preuve qu'il était bien vivant, comme pour me provoquer, pour m'exaspérer.

Il vivait, il vivait. Mais la mère ?

Brusquement, je rentrai dans l'autre chambre, hors de moi.

— Tullio !

C'était la voix de Juliane, aussi faible que celle d'une agonisante.

En dix minutes à peu près, le courant continu d'eau à une haute température avait arrêté l'hémorragie. L'accouchée reposait maintenant sur son lit, dans l'alcôve. Il faisait grand jour.

J'étais assis à son chevet ; je la considérais silencieusement, douloureusement. Elle ne dormait point ; mais l'extrême faiblesse lui ôtait tout mouvement, toute expression de vie, la faisait paraître inanimée. Considérant sa funèbre pâleur de cire, j'avais la vision persistante de ces taches de sang, de tout ce pauvre sang répandu qui avait trempé les draps, traversé les matelas, rougi les mains du chirurgien. « Tout ce sang, qui le lui rendra ? > J'ébauchais un geste instinctif pour la toucher, parce qu'il me semblait qu'elle devait être devenue froide comme la glace. Mais j'étais retenu par la crainte de la troubler. Plus d'une fois, pendant ma contemplation continue, sous le coup d'une peur sou

daine, je fis ie mouvement de me lever pour aller chercher le docteur. Pendant que je méditais, je roulais entre mes doigts une petite touffe de coton, je l'efûlais avec soin ; et, de temps à autre, poussé par une inquiétude invincible, je l'approchais des lèvres de Juliane avec des précautions infinies ; l'ondoiement des fils me servait à mesurer la force de la respiration.

Elle était étendue sur le dos, et un oreiller bas lui soutenait la tête. Dans le cadre des cheveux châtains, un peu relâchés, les traits de son visage s'affinaient, prenaient plus* parfaitement les tons de la cire. Elle avait une chemise serrée autour du cou, serrée autour des poignets ; et ses mains reposaient à plat sur le drap, si pâles qu'elles ne se distinguaient du lin que par l'azur de leurs veines. Une bonté surnaturelle émanait de cette pauvre créature blême et immobile, une bonté qui pénétrait tout mon être, qui me comblait le cœur. Et on eût dit qu'elle répétait encore : « Qu'as-tu fait de moi ? » Sa bouche décolorée, aux angles tombants, révélatrice d'une mortelle lassitude, cette bouche aride, tordue par tant de convulsions, martyrisée par tant dé cris, semblait me répéter toujours : « Qu'as-tu fait de moi ? »

J'examinais la maigreur de ce corps, qui formait à peine un relief sur le plan du lit. Puisque l'événement avait eu lieu, puisque enfin elle s'était délivrée de cet horrible fardeau, puisque enfin Vautre vie s'était détachée de sa vie pour toujours, je ne sentais plus s'élever en moi aucun mouvement instinctif de répulsion, aucun nuage soudain de rancune, rien qui pût troubler ma tendresse et ma pitié. Je n'éprouvais plus à son égard qu'une effusion de tendresse immense et de pitié immense,

comme pour la meilleure et la plus malheureuse dei créatures humaines. Toute mon âme maintenant était suspendue à ces pauvres lèvres qui, d'un moment à l'autre, auraient pu rendre le dernier soupir. En regardant cette pâleur, je pensais avec une sincérité profonde : € Combien je serais heureux si je pouvais transfuser dans ses veines la moitié de mon propre sang 1 >

J'entendais le tic tac léger d'une montre posée sur la table de nuit ; j'avais la sensation que le temps fugitif s'écoulait en minutes égales, et je pensais : « Il est vivant 1 > La fuite du temps me causait une anxiété singulière, très différente de celle que j'avais ressentie en d'autres occasions, indéfinissable.

Je pensais : « Il est vivant, et il a une vie tenace, A l'instant de sa naissance, il ne respirait point; lorsque je l'ai vu, il avait encore sur le corps tous les signes de l'asphyxie. Si les soins de l'accoucheuse ne l'avaient pas sauvé, il ne serait plus maintenant qu'un petit cadavre livide, une chose inoffensive, négligeable, oubliable peut-être. Je n'aurais à me préoccuper que de la guérison de Juliane ; je ne quitterais plus cette chambre, je serais le plus assidu et le plus doux des infirmiers ; je réussirais à réaliser la transfusion de la vie, à accompHr le miracle par la force de l'amour. Il serait impos sibie qu'elle ne guérit pas. Elle ressusciterait petit à petit, régénérée, avec un sang nouveau. Elle paraîtrait une créature nouvelle, affranchie de toute impureté. Nous nous sentirions purifiés l'un et l'autre, dignes l'un de l'autre, après une expiation si longue et si douloureuse. La maladie, la convalescence relégueraient le triste souvenir dans un lointain indéfini. Et moi, je m'efforcerais d'effacer de son âme jusqu'à l'ombre du souvenir ; je

m'efforcerais de lui procurer le parfait oubli dans l'amour. Tout autre amour humain semblera'"' frivole en comparaison du nôtre, après cette grande épreuve. > Je m'exaltais dans la splendeur presque mystique de ce rêve d'avenir, tandis que, sous mon regard fixe, le visage de Juliane prenait une sorte d'immatérialité, une expression de bonté surnaturelle, comme si elle était déjà détachée du monde, comme si, avec ce grand flot de sang, elle avait rejeté tout ce qui se trouvait encore d'amertume et d'impureté dans sa substance, comme si la présence de la mort n'avait laissé subsister de son être qu'une pure essence spirituelle. La muette question ne me frappait plus comme une blessure, ne me semblait plus terrifiante : e Qu'as-tu fait de moi ? > Je répondais : « N'es-tu point devenue, par mon œuvre, la sœur de la Douleur? La souffrance n'a-t- elle, point élevé ton âme à une hauteur vertigineuse, d'où il lui a été donné de voir le monde sous un jour extraordinaire ? Ne me dois-tu point la révélation de la vérité suprême ? Qu'importent nos erreurs, nos chutes, nos fautes, si nous sommes parvenus à arracher un voile de nos yeux, si nous sommes parvenus à mettre en liberté ce qu'il y de moins bas dans notre substance misérable ? Nous obtiendrons la plus haute joie à laquelle puissent sur terre prétendre les élus : avoir conscience de renaître- » Je m'exaltais. L'alcôve était silencieuse, l'ombre pleine de mystère ; le visage de Juliane prenait pour moi un aspect surhumain; et ma contemplation avait quelque chose de solennel, parce que je sentais dan? l'air le voisinage de la mort invisible. Toute mon âms était suspendue à ces lèvres pâles, qui, d'un mome nt à l'autre auraient pu rendre le dernier soupir. Et ces lèvres se

contractèrent, émirent un gémissement. La contraction douloureuse altéra les lignes du visage, y persista pendant quelques instants. Les plis du front se creusèrent, la peau des paupières eut un frémissement léger, une ligne blanche apparut entre les cils.

Je me penchai sur la malade. Elle ouvrit les yeux, et les referma aussitôt. Il semblait qu'elle ne m'eût pas vu ; les yeux n'avaient pas eu de regard ; on aurait dit des yeux d'aveugle. Etait-il survenu une amaurose anémique? Avait-elle été soudainement atteinte de cécité?

Je m'aperçus qu'il entrait du monde dans la chambre. « Plaise à Dieu que ce soit le docteur ! > Je sortis de l'alcôve ; et, en effet, je vis le docteur, ma mère et l'accoucheuse, qui entraient avec précaution. Christine les suivait.

— Elle repose? me demanda le docteur à voix basse,

— Elle se plaint. Qui sait ce qu'elle souffre encore ?

— Elle a parlé ?

— Non.

— Il ne faut l'agiter d'aucune manière ; souvenezvous-en.

— Tout à l'heure, elle a ouvert les yeux une seconde. On aurait dit qu'elle ne voyait pas.

Le docteur entra dans l'alcôve, après nous avoir fait signe de rester en arrière. Ma mère me dit :

— Viens. C'est l'heure de renouveler les compresses. Viens vite. Allons voir le petit Raymond. Frédéric est en bas.

Elle me prit une main. Je me laissai conduire.

— Il s'est endormi, continua-t-elle. Il dort d'un sommeil tranquille. La nourrice arrivera auiourd'hui, dans la soirée.

Quelque triste et inquiète qu'elle fût à cause de l'état de Juliane, elle avait un sourire dans les yeux en parlant du bébé ; tout son visage s'illuminait de tendresse.

Par ordre du docteur, on avait choisi "pour Raymond une chambre distante de celle de l'accouchée, une grande pièce bien aérée, qui gardait mille souvenirs de notre enfance. La première chose que je vis en entrant, ce fut, autour du berceau, Frédéric, Marie et Nathalie, tous trois penchés et attentifs à contempler le petit dormeur. Frédéric se retourna et me demanda, avant toute autre chose :

— Comment va Juliane ?

— Mal.

— Elle ne repose pas ?

— Elle souffre.

Malgré moi, je répondais presque durement. Une sorte de sécheresse m'avait tout à coup envahi l'âme. Mon seul sentiment était une aversion indomptable et indissimulable contre l'intrus, une irritation et une impatience de la torture que les gens m'affligeaient sans le savoir. En dépit de mes efforts, je ne parvenais pas à feindre. Donc, nous étions autour du berceau, moi, ma mère, Frédéric, Marie et Nathalie, à contempler le sommeil de Raymond.

Il était serré dans les langes et avait la tète couverte d'un bonnet garni de dentelles et de rubans. Le visage apparaissait moins bouffi, mais encore rougeâtre, et les joues luisaient comme l'épiderme d'une plaie récemment cicatrisée. Un peu de bave coulait aux coins de la bouche close; les paupières sans cils, enflées aux bords, recouvraient des globes oculaires saillants ; la racine du nez, encore difforme, était marquée d'une meurtrissure.

— Mais à qui ressemble-t-il ? dit ma mère. Je ne parviens pas à trouver une ressemblance.

— 11 est trop jeune, dit Frédéric. Il faut attendre quelques jours.

A deux ou trois reprises, ma mère me regarda; puis elle regarda le bébé, comme pour mieux comparer les physionomies.

— Non, dit-elle. C'est, je crois, à Juliane qu'il ressemble le plus.

— Pour l'instant, interrompis-je, il ne ressemble à personne. Il est horrible. Tu ne vois donc pas ?

— Horrible ? Il est très beau. Regarde cette masse de cheveux.

Et, des doigts, elle souleva le bonnet, doucement, doucement, elle découvrit le crâne encore mou, sur lequel étaient collés quelques cheveux bruns.

— Grand'mère, laisse-moi toucher, supplia Marie en étendant la main vers la tète de son frère.

— Non, non. Voudrais-tu -le réveiller ?

Ce crâne avait l'apparence d'une cire un peu ramollie par la chaleur, onctueuse, noirâtre, et il semblait que le plus léger attouchement y aurait laissé une trace. Ma mère le recouvrit, puis se baissa pour mettre sur le front un baiser d'une déUcatesse infinie.

— Moi aussi, grand'mère ! supplia Marie.

— Oui, mais doucement, pour l'amour de Dieu! Le berceau était trop haut.

— Soulève-moi, dit Marie à Frédéric.

Frédéric la souleva dans ses bras ; et je vis la belle bouche rose de ma fille s'apprêter au baiser avant de parvenir à effleurer le front, je vis ses longues boucles pleuvoir sur la blancheur des langes.

Frédéric aussi déposa son baiser, puis me regarda. Mais je ne souris point.

— Et moi ! Et moi !

C'était Nathalie qui s'accrochait au rebord du berceau,

— Doucement, pour l'amour de Dieu !

Frédéric la souleva à son tour. Et je vis de nouveau les longues boucles pleuvoir sur la blancheur des langes, dans le tendre mouvement qu'elle fît pour se pencher. Ce spectacle m'avait pétrifié, et mon regard exprimait certainement la sombre émotion qui m'obsédait. Ces baisers de- lèvres à moi si chères n'avaient pas ôté à l'intrus son aspect de chose répugnante ; ils me l'avaient, au contraire, rendu plus odieux. Je sen, tais qu'il me serait impossible de toucher cette chair étrangère, de me plier à un acte quelconque d'apparent amour paternel. Ma mère m'observait avec inquiétude.

— Tu ne l'embrasses pas ? me demanda-t-elle.

— Non, mère, non. Il a fait trop de mal à Juliane. Je ne puis lui pardonner...

Et je me reculai avec un mouvement instinctif, arec un mouvement de manifeste dégoût. Ma mère resta un moment stupéfaite, sans parole.

— Mais que dis-tu, Tullio ? Est-ce la faute de ce pauvre bébé ? Sois juste !

Assurément, ma mère avait remarqué la sincérité de mon aversion. Je ne réussissais pas à me contraindre. Tous mes nerfs se révoltaient.

— Impossible maintenant, impossible... Laisse-moi, mère. Cela passera.

J'avais la voix rude et résolue. J'étais tout frémissant. Ma gorge s'était nouée ; les muscles de mon visage se contractaient. Après tant d'heures de crise violente,

tout mon être avait besoin de se détendre. Je crois qu'une grande explosion de sanglots m'aurait fait du bien ; mais le nœud était trop serré.

— Tu me chagrines beaucoup, Tullio, dit ma mère.

— Ainsi, tu exiges que je l'embrasse? éclatai-je, hors de moi.

Et je m'approchai du berceau, je me penchai sur le bébé, je l'embrassai.

Le bébé s'éveilla; il se mita vagir, faiblement d'abord, puis avec une sorte de fureur croissante. J*observai que la peau de son visage prenait une teinte plus rouge et se plissait sous l'effort, tandis que sa langue blanchâtre tremblotait dans la bouche béante. Bien que je fusse au comble de l'exaspération, je reconnus l'erreur commise. Je sentis que les regards de Frédéric, de Marie, de Nathalie étaient fixés sur moi, intolérablement.

— Pardon, mère, balbutîai-je. Je ne sais plus ce que je fais; je n'ai plus ma raison. Pardonne-moi.

Elle avait enlevé le bébé du berceau et elle le tenait sur ses bras, sans réussir à le calmer. Les vagissements me frappaient de coups aigus, me déchiraient.

— Sortons, Frédéric.

Je sortis en hâte. Frédéric me suivit.

— Juliane est très mal. Je ne comprends pas qu'en ce n^oment on puisse penser à autre chose qu'à elle, dis-je, comme pour me justifier. Tu ne l'as pas vue. On lirait qu'elle va mourir.

Pendant quelques jours^, Juliane ciuiiceia en. re la vìe et la mort. Sa faiblesse était si grande que le plus léger effort était suivi d'une faiblesse. Elle devait rester constamment sur le dos, dans une complète immobilité. La moindre tentative pour se soulever provoquait des symptômes d'anémie cérébrale. Rien ne venait à bout de vaincre les nausées qui la prenaient, d'alléger le poids qui écrasait sa poitrine, d'éloigner le bourdonnement qu'elle entendait sans interruption.

Je restai jour et nuit à son chevet, toujours en éveil, soutenu par une énergie infatigable dont je m étonnait moi-même. J'employai toutes les puissances de ma propre vie à soutenir cette vie qui menaçait de s'éteindre. Il me semblait que, de l'autre côté du chevet, la mort était aux aguets, prête à profiter du moment opportun pour ravir sa proie. Parfois, il m'arrivait d'avoir la seniation réelle que je me transfusais dans le corps débile

de la malade, que je lui communiquais un peu de ma force, que je donnais une impulsion à son cœur épuisé. Jamais les misères de la maladie ne m'inspirèrent la moindre répugnance, le moindre dégoût ; jamais aucun objet matériel n'offensa la délicatesse de mes sens. Mes sens, très surexcités, n'étaient attentifs qu'à percevoir les plus petits changements dans l'état de la malade. Avant qu'elle prononçât une parole, avant qu'elle fit un signe, je devinais son désir, srn besoin, le degré de sa souffrance. Par divination, sans que le médecin m'eût suggéré quoi que ce fût, j'étais parvenu à découvrir des moyens nouveaux et ingénieux de soulager une de ses douleurs, de calmer une de ses crises. Seul, je savais lui persuader de manger, lui persuader de dormir. Je recourais à tous les stratagèmes de la prière et de la caresse pour lui faire avaler quelques gorgées de cordial ; je la pressais tant qu'enfin, incapable de résister da-^'antdge, elle devait se résoudre à l'effort salutaire, triompher de la nausée. Et il n'y avait rien pour moi de plus doux que le sourire imperceptible avec lequel elle se soumettait à ma volonté. Ses moindres actes d'obéissance me donnaient au cœur une commotion profonde. Quand elle disait, de sa voix si faible : < Est-ce bien comme cela ? Suis-je sage ?» ma gorge se serrait, mes yeux se voilaient.

Elle se plaignait souvent d'un battement douloureux aux tempes, qui ne lui laissait point de trêve. Et moi, je passais sur ses tempes l'extrémité de mes doigts, pour magnétiser sa douleur. Je lui caressais les cheveux doucement, doucement, pour l'endormir. Quand je m'apercevais qu'elle dormait, sa respiration me donnait la sensation illusoire que j'étais soulagé, comme si le

bienfait du sommeil se fût étendu jusqu'à moi. Devant ce sommeil, j'éprouvais uneémotionreligieuse, j'étais envahi d'une ferveur vague, j'avais besoin de croire à l'existence de quelque être supérieur, omnivoyant, omnipotent, pour lui adresser mes vœux. Il montait spontanément du fond de mon âme des préludes de prière selon la formule chrétienne. Quelquefois, l'éloquence intérieure m'exaltait jusqu'au sommet de la vraie Foi. En moi se réveillaient toutes les tendances mystiques que m'avait transmises une longue série d'ancêtres catholiques.

Pendant que se déroulait mon oraison intérieure, je contemplais la dormeuse. Elle était toujours aussi pâle que sa chemise. La transparence de sa peau m'aurait permis de compter les veines sur ses joues, sur son menton, Sur son cou. Je la contemplais comme si j'avais eu l'espoir de surprendre les effets bienfaisants de ce repos, la lente diffusion du sang nouveau engendré par la nourriture, les premiers signes avant-coureurs de la guérison. J'aurais voulu, par une faculté surnaturelle, assister à la mystérieuse élaboration réparatrice qui s'accomplis. sait dans ce corps affaibli. Et je m'obstinais à espérer : « Quand elle s'éveillera, elle se sentira plus forte. »

On eût dit qu'elle éprouvait un grand soulagement lorsqu'elle tenait ma main dans ses mains de glace. Quelquefois, elle me la prenait, la mettait sur l'oreiller, y posait sa joue avec un geste enfantin, et, dans cette position, elle s'assoupissait petit à petit. Pour ne pas la réveiller, j'avais la force de maintenir longtemps, longtemps mon bras dans une immobilité qui était une torture.

Il lui arrivait de dire :

— Pourquoi ne dors-tu point ici, près de moi ? Tu ne dors jamais.

El elle m'obligeait à appuyer ma tète sur son oreiller.

— Dormons !

Je faisais semblant de m'endormir, pour lui donner le bon exemple. Mais, quand je rouvrais les yeux, je rencontrais ses yeux grands ouverts et fixés sur mi)i.

— Eh bien ! m'écriais-je, que fais-tu ?

— Et toi? répliquait-elle.

Dans ses yeux, il y avait une expression de bonté si tendre que je sentais mon cœur se fondre. Je tendais les lèvres et je la baisais sur les paupières.

Elle voulait me rendre le même baiser, puis elle répétait :

— Dormons, maintenant.

Et un voile d'oubli descendait sur notre infortune, quelquefois.

Souvent ses pauvres pieds étaient gelés. Je les tâtais sous les couvertures, et ils me semblaient de marbre. Elle-même disait :

— Ils sont morts.

Ils élaienl décharnés, si menus que je pouvais presque les tenir dans ma main. Ils me faisaient grand'pitié. Pour eux, je chauffais moi-même le morceau de laine sur le brasero, je ne me lassais pas de leur donner mes soins. J'aurais voulu les attiédir de mon haleine, les couvrir de baisers. A cette pitié nouvelle se mêlaient de lointains souvenirs d'amour, des souvenirs du temps heureux où, par une habitude qui ressemblait à un vœu, je me réservais exclusivement le privilège ,de les chausser le matin et de les déchausser le soir de mes propre» mains, en me mettant à genoux devant elle.

Un jour, après de longues veilles, j'étais si fatigué qu'un sommeil Irrésistible me surprit, juste au moment

où j'avais les moins sous les couvertures et où j'enveloppais dans l'étoffe chaude les petits pieds morts. Ma tête s'inclina et je m'endormis dans cette attitude.

Lorsque je m'éveillai, je vis dans l'alcôve ma mère, mon frère et le docteur, qui me regardaient en souriant. Je restai confus.

— Pauvre fils ! Il est à bout de forces, dit ma mère, en rajustant mes cheveux avec un de ses gestes les plus tendres.

Et Juliane :

— Emmène-le, mère. Emmène-le, Frédéric.

— Non, non, je ne suis pas fatigué, répétais-je; je ne suis pas fatigué.

Le docteur annonça son départ. Il déclara que l'accouchée était hors de danger, en voie d'amélioration certaine. Il fallait, par tous les moyens, continuer d'activer la régénération du sang. Son collègue Jemma de Tussi, avec qui il avait conféré et s'était trouvé d'accord, poursuivrait la cure, d'ailleurs très simple. Il avait moin^ de confiance dans les remèdes que dans l'observation rigoureuse des diverses règles d'hygiène et de régime qu'il avait prescrites.

— En vérité, ajouta-t-il en me désignant, je ne pouvais souhaiter un infirmier plus intelligent, plus vigilant, plus dévoué. Il a fait des miracles, et il en fera encore. Je pars tranquille.

Il me sembla que le cœur me sautait à la gorge et m'étouffait. L'éloge inattendu de cet homme grave, en présence de ma mère et de mon frère, me causa une émotion profonde ; ce fut pour moi une extraordinaire récompense. Je regardai Juliane et je vis que ses yeux s'étaient emplis de larmes. Et, sous mon regard, elle

éclata tout à coup en sanglots. Je fis pour me conteniï an effort surhumain, mais je n'y réussis pas; il me sembla que mon âme se fondait. J'avais dans la poitrine toutes les bontés du monde, toutes ensemble, en celte heure inoubliable-

Juliane allait recouvrant ses forces de jour on jour, avec lenteur. Mon assiduité ne faiblissait pas. Je me prévalais même des déclarations faites par le docteur Vebesti pour redoubler de vigilance, pour ne pas permettre qu'un autre me remplaçât, pour résister à ma mère et à mon frère qui me conseillaient le repos. Désormais, mon corps avait pris l'habitude de la rude discipline et ne se fatiguait presque plus. Ma vie entière était enfermée entre les murailles de cette chambre, dans l'intimité de cette alcôve, dans le cercle où respirait la chère malade. Comme elle avait besoin d'un calme absolu, comme elle devait parler peu pour éviter la fatigue, je m'ingéniais à écarter de son lit jusqu'aux personnes de la famille. L'alcôve demeurait donc isolée du reste de la maison. Pendant des heures et des heures, nous éUons en tête à tête, Juliane et moi. Et, accablée comme elle l'était par le mal, attentif comme je l'étais à mon pieux devoir,

il nous arrivait parfois d'oublier noire malheur, de perdra la notion du réel, de ne garder aucune autre conscience que celle de notre immense amour. Parfois, il me semblait qu'au delà des rideaux rien n'existait plus, '.ant était grande la concentration de tout mon être sur la malade. Rien ne venait me rappeler l'effroyable chose. Je voyais devant moi une sœur qui souffrait, et mon unique souci était d'alléger sa peine.

Trop souvent, ces voiles d'oubli furent brutalement déchirés. Ma mère parla de Raymond. Les rideaux s'ouvrirent pour donner passage à l'intrus.

Ma mère l'apporta dans ses bras. J'étais présent, et je sentis que j'avais dû pâlir, parce que tout mon sang reflua vers mon cœur. Et Juliane, quel sentiment éprouva-t-elle ?

Je considérais ce visage rougeâlre, gros comme un poing d'homme, à demi caché par les broderies du bonnet; et, avec une aversion féroce qui annulait dans mon âme toute autre émotion : c Comment faire, pensais-je, pour me délivrer de toi? Pourquoi n'es-tu point mort étouffé? » Ma haine était sans bornes; elle était instinctive, aveugle, indomptable, je pourrais dire charnelle ; car il me semblait qu'elle avait son siège dans ma chair, qu'elle surgissait de tous mes" fibres, de tous mes nerfs, de toutes mes veines. Rien ne pouvait la dompter, rien ne pouvait la détruire. Il suffisait que l'intrus fût là, n'importe à quelle heure, n'importe en quelle circonstance, pour qu'aussitôt il se produisît en moi une sorte d'anéantissement, pour que je tombasse sous l'empire d'une seule et unique passion : ma haine contre lui.

Ma mère dit à Juliane :

— Regarde. En quelques jours, comme il a déjà changé 1 II te ressemble plus qu'à Tullio ; mais il ne ressemble guère ni à l'un ni à l'autre. Il est trop petit encore. Nous verrons plus tard... Veux-tu lui donn^.r un baiser?

Elle approcha des lèvres de la malade le front du bébé. Quel sentiment Juliane éprouva-t-elle ?

Le bébé se mit à pleurer. J'eus la force de dire à ma mère, sans amertume :

— Emporte-le, je t'en prie. Juliane a besoin de repos, et ces secousses lui font beaucoup de mal.

Ma mère sortit de l'alcôve. Les vagissements s'affaiblirent mais continuèrent à me causer la même sensation de déchirure douloureuse, la même envie de courir et de l'étrangler pour ne plus les entendre. Nous les perçûmes quelque temps encore pendant qu'ils s'éloignaient. Lorsque enfin ils eurent cessé, le silence me parut horrible ; il s'abattit sur moi comme un éboulement, il m'écrasa. Mais, au lieu de m'attarder à ma douleur, je pensai aussitôt que Juliane avait besoin de recours.

— Ah I Tullio, Tullio, ce n'est pas possible...

— Tais-toi, Juliane ! Tais-toi, si tu m'aimes ! Je t'en prie, tais-toi 1

Ma voix, mon geste étaient suppliants. Toute l'irritation de ma haine était tombée ; je ne souffrais plus que de sa souffrance, je ne craignais plus que le dommage causé à la malade, le heurt qu'elle recevait de cette vie si fragile.

— Si tu m'aimes, tu ne dois penser a rien qu'à ta guérison. Vois-moi ! Je ne pense qu'à toi, je ne souffre que pour toi. Il faut que tu ne te tourmentes plus ; fl

faut que lu l'abandonnes loute à ma tendresse, pour

guérir...

De sa voix faible et tremblante elle dit :

— r Mais qui sait ce que tu éprouves dans le secret du

cœur? Pauvre âme !

— Non, non, Juliane, ne te tourmente point ! Je ne souffre que pour toi et parce que je te vois souffrir J'oublie tout, quand tu souris. Quand tute sens bien, je suis heureux. Tu dois donc guérir si tu m'aimes ; tu dois être calme, obéissante, patiente. Quand tu seras guérie, quand tu seras plus forte, alors... qui sait ? Dieu est bon.

Elle murmura :

— Mon Dieu ! ayez pitié de nous !

« De quelle façon ? pensai-je. En faisant que l'intrus meure. » Ainsi, nous étions d'accord pour former un souhait de mort ; ainsi la mère elle-même ne voyait pas d'autre ressource que la destruction de son enfant. Oui, c'était la seule ressource. Et ma mémoire me rappela le bref dialogue que, dans une soirée lointaine, nous avions eu sous les ormes ; elle me rappela la confession douloureuse, c Mais, maintenant qu'il est né, le hait-elle encore ? Peut-elle éprouver une sincère aversion contre la chair de sa chair? Prie-t-elle Dieu sincèrement de reprendre le fruit de ses propres entrailles ? > Je me rappelai encore la folle espérance qui m'était venue comme un éclair dans la nuit tragique, c Si la suggestion du crime entrait en elle et peu à peu devenait assez forte pour l'entraîner? » Pendant une seconde, n'avaisje pas eu l'idée d'une tentative criminelle manquée, lorsque j'avais vu l'accoucheuse frictionner sui le dos et sous la plante des pieds le petit corps violacé du bébé

évanoui? Mais cette idée aussi avait été une idée folle. Certainement, Juliane n'aurait jamais osé...

Et je regardais ses mains posées à plat sur le drap, si pâles qu'elles ne se distinguaient du lin que par l'azur de leurs veines.

Un chagrin étrange m'obsédait, maintenant que l'état de la malade s'améliorait de jour en jour. Au fond du cœur, je ne voyais pas s'enfuir sans un vague regret les jours tristes et gris passés dans l'alcôve, alors que la monotomie sombre de la pluie s'étendait autour de noui sur la campagne automnale. Ces matinées, ces soirées, ces nuits, quelque désolées qu'elles fussent, avaient leur grave douceur. Chaque jour, mon œuvre de charité m'apparaissait plus belle ; une abondance d'amour m'inondait l'âme et submergeait parfois mes noires pensées, me procurait parfois l'oubli de l'effroyable chose, éveillait en moi quelque illusion consolante, quelque rêve indéfini. Enfermé dans cette alcôve, j'éprouvais parfois un sentiment semblable à celui qu'on éprouve dans l'ombre de? chapelles solitaires.: je me sentais eh un refuge contre les violences de la vie, contre les occasions de pécher. Parfois, il me semblait que la légère cloison des

l'intrus 3T)7

rideaux me séparait d'un abîme. J'étais assailli par des peurs soudaines de l'inconnu ; autour de moi, dans la nuit, j'écoutais le silence de la maison entière et avec les yeux de l'âme, je voyais au fond d'une chambre lointaine, à la lumière d'une lampe, le berceau où dormait l'intrus, le chéri de ma mère, mon héritier. J'étais secoué par un grand frisson d'horreur, et je restais longtemps saisi d'épouvante sous la lueur sinistre d'une pensée unique. Les rideaux me séparaient d'un abime.

Mais, maintenant que l'état de Julians s'améliorait de jour en jour, les raison^ me manquaient pour prolonger l'isolement; et, peu à peu, le trantran de la vie domestique envahissait la chambre paisible. Ma mère, mon frère, Marie, Nathalie, miss Edith entraientbeaucoup plus souvent, restaient beaucoup plus longtemps. Raymond s'imposait à la tendresse maternelle. Il n'était plus possible ni à Juliane ni à moi de l'éviter. Il fallait lui prodiguer les baisers, les sourires. Il fallait feindre et dissimuler avec art, endurer les cruautés raffinées que le hasard amenait, périr à petit feu.

Nourri d'un lait sain et substantiel, entouré de soins infinis, Raymond perdait peu à peu son premier- aspect de chose répugnante, commençait à grossir, à blanchir, à prendre des formes plus nettes, à tenir ses yeux gris bien ouverts. Mais tous ses mouvements m'étaient odieux, depuis le sucement de ses lèvres appliquées au mamelon jusqu'à l'agitation incertaine de ses petites mains. Jamais je ne pus lui reconnaître une grâce, une gentillesse; jamais je n'eus pour lui une pensée qui ne fût pas haineuse. Quand j'étais contraint de le toucher, quand ma mère l'offrait à mes embrassements, il me courait sur toute la peau le même frisson d'horreur que m'aurait donné le

contact d'un animal immonde. Toutes mes fibres se révoltaient, et la violence que je me faisais me mettait au désespoir.

Chaque jour m'apportait un nouveau supplice, et ma mère était mon grand bourreau. Une fois, en rentrant à rimproviste dans la chambre, et en écartant les rideaux de l'alcôve j'aperçus sur le lit le bébé posé à côté de Juliane. Personne n'était là ; nous nous trouvions tous les trois réunis sans témoins. Le bébé, serré dans ses langes blancs, dormait d'un sommeil tranquiMe.

— C'est mère qui l'a laissé, balbutia Juliane. Je m'enfuis comme un fou.

Une autre fois, Christine vint m'appeler. Je la suivis dans la chambre du berceau. Ma mère y était, assise avec le bébé nu sur ses genoux.

Le bébé, se sentant libre, agitait les jambes et les bras, tournait les yeux de côté et d'autre, s'enfonçait les doigts dans la bouche en bavant. Aux poignets, aux chevilles, derrière les genoux, sur le bas-ventre, la chair s'arrondissait en bourrelets, couverte de poudre de riz. Les mains de ma mère caressaient avec délices ces membres mignons, m'en signalaient une à une toutes les particularités, s'attardaient sur cette peau qu'un bain récent avait polie et lustrée. Et on aurait dit que c'était pour le bébé une jouissance.

— Tâte, tâte comme il est déjà ferme, disait-elle en m'invitant à le toucher.

El je fus obligé de le toucher.

— Pèse comme il est lourd.

Et je fus obligé de le soulever, de sentir ce petit corps tiède et flasque palpiter entre mes mains, envahies par un tremblement qui n'était pas de tendresse.

— Regarde !

Et ma mère, en souriant, pinça entre le pouce et l'index les petits seins de cette poitrine délicate qui enfermait la vie tenace de l'être malfaisant.

— Amour, amour, amour de sa grand'mère ! répétaitelle en chatouillant du doigt le menton du bébé, qui n« savait pas rire encore.

La chère tête grise, qui s'était déjà penchée pour la même caresse sur deux berceaux bénis, un peu plus blanche maintenant, -se penchait avec inconscience sur le fils d'un autre, sur l'intrus. Je m'imaginais qu'elle ne s'était pas montrée aussi tendre pour Marie, pour Nathalie, pour les vraies créatures de mon sang.

Elle voulut l'emmailloter elle-même. Elle lui fit sur le ventre le signe de la croix.

— Mais tu n'es pas encore chrétien Et se tournant vers moi :

— Voici le moment venu de fixer le jour du baptême.

Le docteur Jemma, chevalier du Saint-Sépulcre de Jérusalem, un beau vieillard enjoué, apporta pour présent matinal à Juliane un bouquet de chrysanthèmes blancs.

— Oh ! mes fleurs de prédilection ! dit Juliane. Merci I Elle prit le bouquet, y arrêta longuement ses regards,

y plongea ses doigts effilés ; et il y avait une triste analogie entre sa pâleur et la pâleur des fleurs d'automne, C'étaient des chrysanthèmes aussi larges que des roses épanouies, touffus, pesants; ils avaient une couleur de chair maladive, exsangue, presque morte, la blancheur livide qui couvre les joues des petites mendiantes engourdies par le froid. Quelques-uns étaient imperceptiblement veinés de violet, d'autres tiraient un peu sur le jaune, avec des tons exquis.

— Tiens, me dit-elle. Mets-les dans l'eau.

(Tétait au matin ; c'était en novembre ; nous venions

à peine de dépasser l'anniversaire du jour néfaste dont ces fleurs rappelaient le souvenir.

Que ferai-je sans Eurydice?..,

Pendant que je mettais dans un vase les chrysanthèmes blancs, l'air d'Ot-phée chanta en ma mémoirb. Dans mon esprit réapparurent certains fragments de la scène singulière qui avait eu lieu l'année précédente ; et je revis Juliane dans cette lumière tiède et dorée, dans ce parfum si suave, au milieu de tous ces objets empreints de grâce féminine, où le 'ïantôme de la mélodie ancienne semblait mettre la palpitation d'une vie secrète, répandre l'ombre de je ne sais quel mystère. Ces fleurs n'avaientelles pas réveillé en elle aussi quelque souvenir ?

Une tristesse mortelle pesait sur mon âme, une tristesse d'amant inconsolable. L'Autre se représenta, et ses yeux étaient gris comme ceux de l'intrus.

Le docteur me dit, de l'alcôve :

— Vous pouvez ouvrir la fenêtre. Il, est bon que la chambre soit très aérée, qu'il y entre beaucoup de soleil.

— Oh ! oui, oui, ouvre ! s'écria la malade.

J'ouvris. En ce moment, ma mère entra avec la nourrice qui portait Raymond. Je restai entre les rideaux, je me penchai sur l'appui, je regardai la campagne. Derrière moi, j'entendais les voix familières.

Nous arrivions à la fin de novembre ; déjà l'été des Morts était passé. Une grande clarté vide s'étendait sur la campagne humide, sur le profil noble et paisible des coteaux. Il semblait qu'à travers les cimes confuses des plants d'oliviers circulait une vapeur d'argent. Çà et là, quelques filets de fumée blanchissaient au soleil. La brise apportait par intervalles le léger bruissement des

feuilles tombantes. Le reste n'était que paix et silence.

€ Pourquoi, pensais-je, a-t-elle chanté ce matin-ià? Pourquoi, en l'entendant, ai-je éprouvé ce trouble ? Elle me paraissait une autre flemme. Etait-elle donc amoureuse de lui ? A quel état de son âme correspondait cette effusion insolite ? Elle chantait, parce qu'elle aimait. Peutêtre aussi que je me trompe. Mais je ne saurai jamais la vérité. > Ce n'était plus la trouble jalousie des sens, c'était un chagrin plus noble qui s'élevait du fond de mon âme. Je pensais : c Quel souvenir a-t-elle gardé de lui ? Ce souvenir l'a-t-il souvent tourmentée ? Le fils est un lien vivant. Elle retrouve en Raymond quelque chose de l'homme à qui elle a appartenu ; elle retrouvera des ressemblances plus précises. Il est impossible qu'elle oublie le père de Raymond, et peut-être l'a-t-elle sans cesse devant les yeux. Qu'éprouverait- elle, si elle le savait condamné ? »

Et je m'arrêtai à imaginer les progrès de la paralysie, à me former de l'état de cet homme un tableau intérieur copié sur celui que me fournissait le souvenir du pauvre Spinelli. Je le revoyais assis sur son grand fauteuil de cuir rouge, pâle d'une pâleur terreuse, avec tous les traits du visage raidis, avec la bouche tirée et béante, pleine de salivation et d'un bégaiement incompréhensible ; je revoyais le geste qu'il faisait à tout moment pour ramasser dans son mouchoir cette salive intarissable qui lui coulait des coins de la bouche...

— Tullio I

C'était la voix de ma mère. Je me retournai, j'allai vers l'alcôve.

Juliane était couchée sur le dos, très abattue, silen-

cieuse. Le docteur examinait sur la tête du bébé un commencement de croûte de lait.

C'est entendu ; nous ferons le baptême après-

demam, dit ma mère. Le docteur croit que Juliane devra garder le lit quelque temps encore.

— Comment la trouvez-vous, docteur? demandai-je au vieillard en désignant la malade.

— Il me semble qu'il y a un peu d'arrêt dans l'amélioration, répliqua-t-il en secouant sa belle tête blanche. Je la trouve faible, très faible. Il faut augmenter l'alimentation, se forcer un peu...

Juliane l'interrompit pour dire, en me regardant avec un sourire très las :

— Il m'a ausculté le cœur.

— Eh bien ? demandai-je , en me tournant brusquement vers le vieillard.

Je crus voir passer une ombre sur son front.

— C'est un cœur parfaitement sain, se hâta-t-il de répondre. Il n'a besoin que de sang... et de tranquillité. Allons, allons, du courage I Comment va l'appétit ce matin ?

L'anémique fit un mouvement des lèvres qui exprimait le dégoût. Elle avait les yeux fixés sur la fenêtre ouverte, où se découpait un carré de ciel exquis.

— La journée est fBoide, n'est-ce pas ? interrogea-t-elle avec une sorte de timidité, en ramenant ses mains sous les couvertures.

Et on vit qu'elle frissonnait.

Le jour suivant, nous allâmes, Frédéric et moi, faire visite à Jean de Scordio. C'était la dernière après-midi de novembre. Nous allâmes à pied, en traversantes labours.

Nous cheminions silencieux et pensifs. Le soleil déclinait lentement à l'horizon. Une impalpable poussière d'or flottait dans l'air calme au-dessus de nos têtes. La terre humide avait une couleur d'un brun vigoureux, un aspect d'énergie tranquille, et, pour ainsi dire, une conscience paisible de sa vertu. Des sillons montait un souffle visible, pareil à celui qu'exhalent les narines des bœufs. Sous la lumière molle, les objets blancs prenaient une extraordinaire blancheur, une candeur de neige. Une vache dans le lointain, la chemise d'un laboureur, une toile étendue, les murailles d'une métairie resplendissaient comme à la clarté de la pleine lune.

— Tu es triste, me dit Frédéric avec douceur.

— Oui, mon ami, très triste. Je n'ai plus d'espoir.

Il y eut encore un long silence. Des volées d'oiseaux s'élevaient des broussailles, avec un frémissement d'ailes. Jusqu'à nous arrivait, amorti, le tintement des clochettes d'un troupeau lointain.

— De quoi désespères-tu? me demanda mon frèro avec la même bonté.

— Du salut de Juliane, et aussi du mien.

Il se tut ; il ne prononça pas un seul mot de consolation. Peut-être subissait-il intérieurement l'étreinte de la douleur.

— J'ai un pressentiment, poursuivis -je. Juliane ne se relèvera pas.

Il se tut. Nous passâmes par un sentier bordé d'arbres, et les feuilles tombées craquaient sous nos pieds ; et, aux endroits où il n'y avait pas de feuilles, le sol, comme s'il eût été miné de cavités souterraines, avait un résonnement sourd.

— Lorsqu'elle sera morte, ajoutai-je, qu'est-ce que je deviendrai ?

Une épouvante soudaine fondit sur moi, une sorte de terreur panique ; et je regardai mon frère qui se taisait en fronçant les sourcils, je regardai autour de moi la muette désolation de cette journée. Jamais je n'avais eu aussi nettement qu'alors la sensation du vide effroyable de la vie.

— Non, non, Tullio, dit mon frère. Juliane ne peut pas mourir.

C'était une affirmation vaine, sans valeur aucune en face de l'arrêt du Destin. Et cependant il avait prononcé ces mots avec une simplicité qui me donna une secousse, tant elle me parut extraordinaire. C'est ainsi que, jjarfois, les enfants prononcent à l'improviste des paroles inat-

tendues et graves qui nous frappent en plein cœur, et on dirait qu'une voix fatidique parle par leurs bouches inconscientes.

— Tu lis donc dans l'avenir? lui demandai-je sans ombre d'ironie.

— Non ; mais j'ai ce pressentiment, et j'y crois. Cette fois encore, il me vint de mon bon frère un

éclair de confiance ; cette fois encore, grâce à lui, je sentis se relâcher un peu le cercle de fer qui me meurtrissait le cœur. Mais ce ne fut qu'un court répit. Pendant le reste du chemin, il me parla de Raymond.

Lorsque nous fûmes près du lieu où habitait Jean de Scordio, Frédéric aperçut dans un champ la haute figure du vieillard.

— Regarde ! Le voici. Il fait les semailles. Nous lui apportons l'invitation à une heure solennelle.

Nous approchâmes. Mon tremblement intérieur était aussi fort que si j'avais été sur le point de commettre une profanation. N'allais-je pas, en effet, profaner une belle et grande chose ? N'allais-je pas solliciter la paternité spirituelle de ce vieillard vénérable pour l'enfant de l'adultère?

— Vois , quelle noble figure ! s'écria Frédéric en s'arrêtant et en désignant le semeur. Il n'a que la taille d'un homme, et pourtant on dirait un géant.

Pour regarder, nous nous arrêtâmes derrière'un arbre, à la limite du champ. Jean, attentif à son ouvrage, ne nous avait pas encore aperçus.

Il avançait dans le champ droit devant lui, avec une lenteur mesurée. Sa tète était couverte d'un bonnet de laine verte et noire, avec deux oreillères qui d'escendaientle long des joues, à l'antique mode phrygienne.

Un petit sac blanc, attaché au cou par une lanière de cuir, lui pendait devant la ceinture, plein de grain. De la main gauche, il tenait le sac ouvert et, de la main droite, il prenait la semence et la répandait. Son geste était large, vigoureux et sûr, cadencé d'un rythme égal. Le grain, s'envolant de son poing, brillait un instant dans l'air avec des étincelles d'or et retombait en pluie égale sur les sillons humides. Le semeur avançait avec lenteur, enfonçant ses pieds nus dans la terre qui cédait sous ses pas, la tête haute dans la sainteté de la lumière. Son gBSte était large, vigoureux et sûr. Toute sa personne était simple, sacrée et grandiose. Nous entrâmes dans le champ.

— Salut, Jean ! s'écria Frédéric en allant à la rencontre du vieillard. Bénie soit ta semence! Béni soit ton pain futur !

— Salut, répétai-je à mon tour.

Le vieillard quitta son ouvrage et se découvrit la tête.

— Jean, il faut te couvrir, si tu veux que nous restions couverts, dit Frédéric.

Le vieillard se couvrit en souriant, confus, presque intimidé. Il demanda d'un air modeste :

— A quoi dois-je tant d'honneur ?

Je répondis d'une voix que je m'efforçai de rendre ferme :

— Je suis venu pour te prier de tenir mon fils au baptême.

Le vieillard me regarda avec surprise ; puis il regarda mon frère. Sa confusion s'accrut. Il murmura :

— Vous me faites trop d'honneur!

-^ Eh bien, quelle est ta réponse?

— Je suis à tes ordres. Que Dieu te récompense

is.

3i8 l'intrus

de l'honneur que tu me fais aujourd'hui ! Que Dieu soit loué de cette joie qu'il accorde à ma "vieillesse ! Puissent les bénédictions du ciel descendre sur ton fils 1

— Merci, Jean.

Et je lui tendis la main. Et je vis que ses yeux profonds et tristes se mouillaient de tendresse. Mon cœur se gonfla d'une angoisse immense.

Le "vieillard me demanda :

— Quel nom lui donnes-tu ?

— Raymond.

— Le nom de ton père, d'heurease mémoire. C'était un Homme, et vous lui ressemblez.

Mon frère dit :

— Tu es seul pour semer ton grain ?

— Seul, oui. Je l'épands et je le recouvre.

Et il montra la herse, le hoyau, qui reluisaient sur la terre brune. A l'entour, on voyait les semences non recouvertes encore, les bons germes des épis futurs.

Mon frère dit :

— Continue. Nous te laissons à ton ouvrage. Tu viendras demain matin à la Badiola. Au revoir, Jean. Que Dieu bénisse tes semailles !

Nous serrâmes l'un après l'autre cette main infatigable, sanctifiée par la semence qu'elle répandait, par le bien qu'elle avait répandu. Le vieillard fit un mouvement pour nous accompagner jusqu'au sentier ; mais il s'arrêta et dit, non sans hésilalion :

— Accordez-moi une faveur, je vous en prie.

— Parle, Jean.

Il ouvrit le sac suspendu à son cou.

— Prenez une poignée de grain et jetez-la sur mei sillons.

Je plongeai le premier la main dans le froment, j'en pris autant que je pus, je l'épandis. Mon frère îit comme moi.

— Et maintenant, voici ce que je vous dis, continua Jean de Scordio d'une voix émue, en contempirinl !a terre ensemencée. Dieu veuille que mon filleul soit bon comme le pain qui naîtra de cette semence. Ainsi soi t -il J

Le matin suivant, la cérémonie du baptême s'accomplit sans fête et sans pompe, eu égard à l'état de Juliane. Le bébé fut porté à la chapelle par la communication intérieure. Ma mère, mon Irère, Marie, Nathalie, miss Edith, l'accoucheuse, la nourrice, le chevalier Jemma y assistèrent. Moi, je restai au chevet de la malade.

Une lourde somnolence l'accablait. La respiration sortait avec peine de sa bouche entr'ouverte, aussi pâle que la plus pâle des roses fleuries à l'ombre. L'ombre Tégnait dans l'alcôve. Je pensais en la regardant : c Je ne la sauverai donc pas ? J'avais éloigné la mort ; mais voici que la mort retourne. S'il ne se produit pas un changement rapide, elle mourra certainement. Tant que j'ai réussi à tenir Raymond loin d'elle, tant que j'ai réussi par ma tendresse à lui donner un peu d'illusion et un peu d'oubli, il semblait qu'elle voulût guérir. Mais, depuis qu'elle voit son fils, depuis que le srup-

plice a recommencé, elle empire de jour en jour, elle perd plus de sang que si l'hémorragie continuait encore. J'assiste à son agonie. Elle ne m'écoute plus, elle ne m'obéit plus comme auparavant. De qui lui viendra la mort? De lui. C'est lui, c'est lui sûrement qui la tuera. » Un flot de haine monta des racines les plus profondes de i^on être, et je le sentis qui affluait tout entier à mes mains avec une impulsion homicide. Je vis le petit être malfaisant qui se gonflait de lait, qui prospérait en paix, à l'abri de tout danger, au milieu de soins infinis, c Ma mère l'aime plus que Juliane ! Ma mère s'occupe de lui plus que de cette pauvre mourante ! Oh ! je le ferai disparaître, à tout prix. Il le faut !» Et la vision du crime déjà consommé passa en moi comme un éclair : la vision du petit mort en maillot, du petit cadavre innocent dans le cercueil, t Lo baptême sera son viatique. Les bras de Jean le porteront... »

Une curiosité subite me vint. Le spectacle douloureux m'attira. Juliane était encore assoupie. Je sortis avec précaution de l'alcôve ; je sortis de la chambre ; j'appelai Christine et je la laissai en garde ; puis, d'un pas rapide, je me dirigeai vers la tribune, suffoqué par l'angoisse.

La petite porte était ouverte. J'aperçus un homme agenouillé devant h grille ; et je reconnus Pierre, le vieux serviteur fidèle, celui qui m'avait vu naître et qui avait assisté à mon baptême. Il se leva, non sans quelque peine.

— Reste, reste, Pierre, dis-je tout bas, en posant une main sur son épaule Dour le forcer de se remettre à genoux.

Et je m'agenouillai près de lui, j'appuyai le front contre la grille, je regardai en bas dans la chapelle. Je percevais tout, avec une netteté parfaite ; j'entendais les formules du rituel.

Déjà la cérémonie était commencée. Je sus de Pierre que le bébé avait déjà reçu le sel. L'officiant était le curé de Tussi, don Gregorio Arîese. Il récitait en ce moment le Credo avec le parrain, l'un à haute voix et l'autre répétant à voix basse. Jean soutenait le bébé sur son bras droit, de cette main qui, la veille, avait semé le froment. Sa main gauche posait sur la blancheur des rubans et des dentelles. Et ces mains osseuses, desséchées , brunies , qui paraissaient coulées en bronze vivant, ces mains durcies sur les instruments aratoires, sanctifiées par le bien qu'elles avaient répandu, par l'œuvre immense qu'elles avaient fournie, occupées maintenant à soutenir ce petit enfant, avaient une délicatesse et une sorte de timidité si charmante que je ne pouvais en détacher mes regards. Raymond ne pleurait pas ; il remuait sans cesse sa bouche, pleine d'une bave liquide qui lui coulait du menton sur la bavette brodée.

Après l'exorcisme, le curé mouilla son doigt avec de la salive et toucha les petites oreilles roses en prononçanl la parole miraculeuse :

— Ephpheia.

Ensuite, il toucha les narines en disant :

— In odorem suavitatis...

Ensuite, il trempa le pouce dans l'huile des catéchumènes, et, tandis que Jean tenait l'enfant couché 8ur le dos, il lui fit une onction en forme de croix au haut de la poitrine ; et, lorsque Jean l'eut retourné

sur le ventre, il lui fit une onction entre les omoplates, en forme de croix, en disant :

— Ego te linio oleo salulis in Christo Jesu Domino Nostro...

Puis, avec une petite touffe de coton, il essuya la place des onctions.

11 ôta alors l'étole violette, couleur de deuil et de tristesse, et revêtit l'étole blanche, en signe de joie, pour annoncer que la tache originelle allait être effacée. Et il appela Raymond par son nom, en lui adressant les trois questions solennelles. Le parrain répondit :

— Credo, credo, credo.

La chapelle avait une sonorité singulière. Un rayon de soleil, entrant par une des hautes fenêtres ovales, venait frapper sur le pavé une dalle de marbre qui recouvrait les sépultures profondes où plusieurs de mes ancêtres dormaient en paix. Ma mère et mon frère se tenaient debout derrière Jean, l'un à côté de l'autre. Marie et Nathalie se haussaient sur la pointe des pieds pour parvenir à voir le bébé, curieuses, souriant de temps à autre, chuchotant entre elles. Ces chuchotements faisaient que, parfois, Jean se retournait un peu, avec un geste indulgent où apparaissait toute l'ineffable tendresse que ce vieillard avait pour les enfants et qui débordait de son grand cœur d'aïeul abandonné.

— Raymunde, vis baptizari ? demanda l'officiant.

— Volo, répondit le parrain, répétant le mot qu'on lui avait soufflé.

Le clerc présenta le bassin d'argent, où luisait l'eau baptismale. Ma mère ôta le bonnet du bébé, pendant que le parrain le présentait à plat ventre pour recevoir l'ablution. La tête ronde, sur laquelle je pus distinguer

les éruptions blanchâtres de la croûte de lait, se trouva pendante au-dessus du bassin. Et le curé, après avoir puisé l'eau dans un petit vase, la versa par trois fois sur cette tête en faisant chaque fois le signe de la croix.

— Ego te baptizo in nomine PatriSj et Filii, et Spiritus Sancti.

Raymond se mit à vagir avec force ; plus fort encore pendant qu'on lui essuyait la tête. Et, lorsque Jean le releva, je vis son visage rougi par l'afflux du sang et par l'effort, plissé par les contractions de la bouche, taché d'un peu de blanc jusque sur le front. Et, comme toujours, les vagissements me causèrent la même sensation de déchirure douloureuse, la môme exaspération de colère. Rien en lui ne m'irritait autant que cette voiX que ce miaulement obstiné qui pour la première fois m'avait donné un coup si cruel dans la lugubre matinée d'octobre. C'était pour mes nerfs un heurt intolérable.

Le prêtre trempa le pouce dans le saint-chrème et oignit le front du néophyte, en récitant la formule du rituel, que couvraient les vagissements. Ensuite il lui mit la robe blanche, symbole de rinnocence.

— Accipe vestem candidam...

Ensuite il donna au parrain le cierge béni.

— Accipe lampadem ardentem...

L'Innocent s'apaisa. Ses yeux se fixèrent sur la petite flamme qui tremblotait au sommet du long cierge peint. Jean de Scordic» portait le nouveau chrétien sur le bras droit et, de la main gauche, il tenait le symbole du feu divin, dans une attitude simple et grave, en regardant le prêtre qui récitait la formule. 11 dépassait les assistants de t^ute la tête. A l'entour, il n'y avait

rien d'une blancheur aussi pure que le blanc de ses cheveux, pas même la robe de l'Innocent.

— Vade in pace, et D^minus sit tecum...

— Amen.

Ma mère prit l'Innocent des bras du vieillard, le serra sur son cœur, l'embrassa. Mon frère l'embrassa aussi. Tous les assistants, l'un après l'autre, l'embrassèrent.

Près de moi, Pierre était encore à genoux et pleurait. Bouleversé, éperdu, je me relevai brusquement, je sortis, je franchis les corridors à la course, j'entrai à l'improvisle dans la chambre de Juliane.

Christine me demanda avec frayeur, en baissant la \oix :

— Qu'est-il donc arrivé, monsieur?

— Rien, rien. Est-elle éveillée?

— Non, monsieur. Je crois qu'elle dort.

J'écartai les rideaux, j'entrai doucement dans l'alcôve. D'abord, je n'aperçus dans l'ombre que la blancheur de l'oreiller. Je m'approchai, je me penchai. Juliane avait les yeux ouverts et me regardait fixement. Peut-être mon aspect lui fit-il deviner toutes mes angoisses ; mais elle ne dit pas un mot. Elle referma les yeux, comme pour ne plus jamais les rouvrir.

A partir de ce jour commença la dernière et vertigineuse période de la folie lucide qui devait me conduire au crime. A partir de ce jour commença la préméditation du moyen le plus facile et le plus sûr pour faire mourir l'Innocent.

Ce fut une préméditation froide, ingénieuse, incessante, qui absorba toutes mes facultés intérieures. L'idée fixe me possédait absolument, avec une force eî une ténacité incroyables. Tout mon être s'agitait dans une crise suprême ; et l'idée fixe, claire, rigide, sans déviation, me dirigeait vers le but comme si j'eusse glissé sur un rail d'acier. M*i perspicacité semblait être triplée. Rien ne m'échappait, ni en moi ni hors de moi. Ma circonspection n'eut pas une seule minute de relâchement. Je ne dis rien, je ne fis rien qui pût éveiller un soupçon, provoquer une surprise. Je simulai, je dissimulai, sans trêve, et non seulement vis-à-vis de

ma mère, ie mon frère et de tous ceux qui ne cavaienl pas, mais encore vis-à-vis dft Juliane.

Avec Juliane, j'affectai la résignation, l'apaisement, parfois même une sorte d'oubli. Je m'étudiai à éviter les moindres allusions à l'intrus. Je cherchai de toutes les manières à l'encourager, à lui inspirer de la confiance, à obtenir qu'elle observât les prescriptions qui devaient lui rendre 1 a santé. Je multipliai mes empressements. Je voulus avoir pour elle des tendresses si profondes, si oublieuses du passé, qu'elles lui permissent de retrouver encore à la vie ses saveurs les plus fraîches et les plus pures. J'eus de nouveau la sensation que mon être se transfusait dans le corps de la malade, que je lui communiquais un peu de ma force, que je donnais une impalsion à son cœur épuisé. C'était moi, semblait-il, qui, de jour en jour, la poussais à vivre et lui insufflais une vigueur artificielle, en attendant l'heure tragique et libératrice. Je me répétais à moi-même : c Demain ! » Et demain arrivait, passait, disparaissait, sans que l'heure eût sonné. Je me répétais : < Demain ! »

J'étais convaincu que de la mort de l'enfant dépendait le salut de la mère. J'étais convaincu que, après la suppression de l'intrus, elle serait guérie. Je pensais : « Il serait impossible qu'elle ne guérit point. Elle ressusciterait petit à petit, régénérée, avec un sang nouveau. Elle semblerait une créature nouvelle, affranchie de toute impureté. Nous nous sentirions purifiés tous deux, dignes l'un de l'autre, après une expiation si longue et si douloureuse. La maladie, la convalescence relégueraient le triste souvenir dans un lointain indéfini. Et je m'efforcerais d'effacer de son âme jusqu'à l'ombre du souvenir ; Jfe m'efforcerais de lui donner le parfait oubli

328 l'intkcs

dans l'amour. Tout autre amour humain paraîtrai! frivole en comparaison du nôtre, après cette grande épreuve. » La vision de l'avenir me brûlait d'impatience ; l'incertitude me devenait intolérable ; le crime m'apparaissait exempt d'horreur. Je me reprochais amèrement les perplexités où m'attardait un excès de prudence ; mais nul éclair n'avait encore illuminé mon cerveau ; je n'avais pas réussi à trouver le moyen iûr.

Il fallait que Raymond semblât mourir de mort naturelle. Il fallait que le médecin lui-même n'eût pas une lueur de soupçon. Des diverses méthodes que j'examinai, aucune ne me parut satisfaisante, praticable. Et cependant, tandis que j'attendais l'éclair révélateur, la trouvaille lumineuse, je me sentais attiré vers la victime par une étrange fascination.

Souvent, j'entrais à l'impro viste dans la chambre de la nourrice, avec une palpitation si forte que je craignais qu'elle n'entendit les battements de mon cœur. Elle s'appelait Anna ; c'était une femme de Montegorgo Pausula, issue d'une grande race de robustes montagnards. Parfois, elle avait l'apparence d'une Gybèle de cuivre à qui l'on aurait ôlé sa couronne de tours. Elle était vêtue à la mode de son pays : cotte rouge à mille plis droits et symétriques, corsage noir brodé d'or d'où pendaient deux manches longues où elle passait rarement les bras. Sa tête, sur une chemise très blanche, se dressait bistrée ; mais *a blancheur des yeux et la blancheur des dents l'emportaient en intensité sur la blancheur neigeuse de la toile. Les yeux, d'un éclat d'émail, demeuraient toujours presque immobiles, sans regards, sans rêverie, sans pensée. La bouche était

l'inthus. 8-29

large, entr'ouverte, taciturne, éclairée p?.r une barrière de dents égales et bien plantées. Les cheveux, si riuirs qu'ils avaient des reflets violâtres, divisés sur un front bas, se terminaient en deux tresses roulées derrièrf les oreilles comme des cornes de bélier. Elle demeurait presque continuellement assise, avec dans les bris l'enfant qui tétait, en une attitude sculpturale, ni triste ni joyeuse.

J'entrais. D'ordinaire, la chambre était dans l'ombre. Je voyais la tache blanche que faisaient les langes de Raymond sur les bras de cette femme bronzée el puissante, qui me fixait de ses yeux d'idole inanimée, sans parole et sans sourire.

Quelquefois, je restais à regarder l'enfant qui tétait, pendu à la mamelle arrondie, d'un ton singulièrement clair en comparaison du visage et rayée de veines bleuâtres. Il tétait, tantôt doucement et tantôt fortement, tantôt sans appétit et tantôt avec une avidité soudaine. La joue molle suivait le mouvement des lèvres, la gorge palpitait à chaque aspiration, le nez disparaissait presque sous la pression de la mamelle gonflée. Je m'imaginais voir le bien-être se répandre dans ce corps tendre avec le flot du lait frais, sain et substantiel. Je m'imaginais qu'à chaque nouvelle gorgée la vitalité de l'intrus devenait plus tenace, plus résistante, plus malfaisante. J'éprouvais un sourd chagrin à observer qu'il grandissait, qu'il florissait, qu'il ne portait aucun indice d'infirmité, sauf ces croûtes blanchâtres, légères et inofTensives. Je pensais : « Toutes les agitations, toutes les souffrances de la mère, lorsqu'elle le portait encore dans son sein, ne lui ont donc pas fait de mal ? Ou bien a-t-il réellement quelque vice organique, qui ne s'est pas manifesté

encore, mais qui, par la suite, pourra se développer et le faire mourir? >

Un jour que je l'avais trouvé démailloté dans son berceau, je surmontai ma répugnance ; je le palpai, je l'examinai des pieds à la tête, j'appliquai l'oreille sur sa poitrine pour lui ausculter le cœur. Il ramenait ses petites jairbes, puis les étendait avec force ; il agitait ses mains, couvertes de fossettes et de plis ; il enfonçait dans sa bouche ses doigts terminés par des ongles minuscules, dont le bout faisait saillie en un petit cercle clair. Des bourrelets de chair s'arrondissaient mollement aux poignets, aux chevilles, derrière les genoux, sur les cuisses, sur les aines, sur le bas-ventre.

Plusieurs fois aussi je le contemplai pendant qu'il dormait, je le contemplai longuement, en pensant et repensant au moyen, distrait par la vision intérieure du petit mort en maillot étendu dans le cercueil, parmi les couronnes de chrysanthèmes blancs, entre quatre ci'îrgea allumés. Il avait le sommeil très calme ; il reposait sur le dos, serrant son pouce dans son poing fermé. Par moment, ses lèvres humides faisaient le geste de téter. Si l'innocence de ce sommeil m'allait au cœur, si l'acte inconscient de ces lèvres m'apitoyait, je me disais à moi-même, comme pour me raffermir dans ma résolution : « Il doit mourir. > Et je me représentais les souffrances déjà endurées pour lui, les souffrances récentes, celles qui se préparaient, et tant d'affection qu'il usurpait au détriment de mes enfants à moi, et l'agonie de Juliane, et toutes les menaces que recelait l'orage mystérieux suspendu sur nos têtes. De cette manière, je rallumais ma volonté homicide, je confirmais l'arrêt de condamnation du dormeur. Dans un

l'intrus 33Î

coin, dans l'ombre, la gardienne se tenait assise, la femme de Montegorgo, taciturne, immobile, pareille à une idole; et la blancheur de ses yeux, la blancheur de ses dents rivalisait d'éclat avec les grands cercle» d'or de ses oreilles.

rin soir, c'était le 14 décembre, je revenais avec Frédéric à la Badiola, lorsque nous aperçûmes devant nous, dans l'avenue, un homme que nous reconnûmes «Ire Jean de Scordio.

— Jean ! cria mon frère.

Le vieillard s'arrêta. Nous approchâmes.

— Bonsoir, Jean. Quoi de nouveau?

Le vieillard souriait, timide, embarrassé, comme si nous l'eussions pris en faute.

— Je venais, balbutia-t-il, je venais... pour mon filleul.

Il était tout honteux. On aurait dit qu'il allait demander pardon de sa hardiesse.

— Tu voudrais le voir ? lui demanda Frédéric à voix basse, comme pour lui faire une proposition confidentielle, certain d'avoir compris le sentiment doux et triste qui remuait le cœur de cet aïeul abandonné.

L INTRUS 3ri8

— Non, non... je venais seulement pour demander...

— Ainsi, tu ne veux pas le voir?

— Non... oui... Ce serait peut-être trop de dérangement... à cette heure...

— Allons, conclut Frédéric en le prenant par la main comme un enfant. Viens le voir.

Nous rentrâmes. Nous montâmes jusqu'à la chambre de la nourrice.

Ma mère y était. Elle scurità Jean avec bonté, et nous avertit de ne pas faire de bruit.

— Il -dort, dit-elle.

Et, se tournant vers moi, elle ajouta avec inquiétude :

— Aujourd'hui, dans la soirée, il a toussé un peu.

Cette nouvelle me troubla, et mon trouble fut si manifeste que ma mère crut devoir me rassurer en ajoutant :

— Très peu, tu sais ; à peine, à peine ; une affaire de rien .

Déjà Frédéric et le vieillard s'étaient approchés du berceau, et, à la lumière de la lampe, ils regardaient le petit dormeur. Le vieillard s'était penché, et à i'enlour il n'y avait rien d'une blancheur aussi pure que le blanc de ses cheveux.

— Embrasse-le, chuchota Frédéric.

Il se releva, regarda ma mère, me regarda d'un air indécis ; puis il passa sa main sur sa bouche, sur son menton, où la barbe n'était pas rasée de frais.

Et, tout bas, il dit à mon frère, avec qui il était plus libre :

— Si je l'embrasse, ma barbe le piquera, et certainement il va s'éveiller.

Mon frère, qui voyait que le pauvre vieillard délaissé mourait d'envie d'embrasser le bébé, l'encouragea d'un geste. Et alors cette grosse tête chenue se pencha sur le berceau, doucement, doucement, doucement.

Quand nous fûmes seuls dans la chambre, ma mère et moi, devant le berceau où Raymond donnait encore avec ce baiser au front, elle me dit, tout émue :

— Pauvre vieux! Sais-tu qu'il vient presque tous les éoirs? Mais il se cache pour venir. Je le tiens de Pierre, qui Ta vu rôder autour de la maison. Le jour du baptême, il s'est fait indiquer du dehors la fenêtre de cette chambre, sans doute pour venir la regarder... Pauvre rieux ! Comme il me fait peine I

J'écoutais la respiration de Raymond. Elle ne me parut pas changée. Son sommeil était tranquille. Je dis :

— Il a donc toussé aujourd'hui ?

— Oui, un peu, Tullio... Mais ne t'inquiète pa8.

— Il a pris froid peut-être ?

— Il me semble impossible qu'il ait pris froid, avec tant de précautions i

Un éclair me traversa le cerveau. Un grand tremblement intérieur m'assaillit à l'improviste. Tout à coup, la présence de ma mère me devint insupportable. Je me troublai, je me décontenançai, j'eus peur de me trahir. L'idée interne jetait en moi de telles lueurs qu'une crainte me vint : « Il doit en transparaître quelque chose sur mon visage. » Cette crainte était vaine; mais je ne parvenais pas à me maîtriser. Je fis un pas en avant, je me penchai sur le berceau.

Ma mère s'aperçut de quelque chose; mais elle l'interpréta en ma faveur, puisqu'elle ajouta :

— Comme tu t'effrayes ! N'entends-tu pas combien sa respiration est calme? Ne vois-lu pas combien son sommeil est paisible?

Mais, malgré les paroles qu'elle prononçait, il y avait de l'inquiétude dans sa voix, et elle ne réussissait pas à me cacher son appréhension.

— Tu as raison, ce ne sera rien, répondis-je en me faisant violence. Tu restes ici?

— Oui, jusqu'au retour d'Anna,

— Moi, je sors.

Je m'en allai. J'allai chez Juliane. Elle m'attendait. Tout était prêt pour son dîner, que j'avais coutume de partager avec elle, afin que la malade trouvât sa petite table moins triste et que mon exemple et mes instances la décidassent à manger. Dans mes actes, dans mes paroles, je me montrai excessif, un peu exalté, hors de mon assiette. J'étais en proie à une surexcitation bizarre dont j'avais une exacte conscience ; mais, capable de me surveiller, je ne l'étais pas de me modérer. Contre mon habitude, je bus deux ou trois verres du vin de Bourgogne prescrit à Juliane. Je voulus aussi lui en

L'IMRUS , 337

faire boire quelques gorgées de plus qu'à l'ordinaire.

— Tu te sens un peu mieux, n'est-ce pas?

— Oui, oui.

— Si tu es obéissante, je te promets que tu le lèveras pour Noël. Il y a dix jours encore. En dix jours, si iu veux, tu reprendras des forces. Bois encore une gorgée, Juliane !

Elle me regardait avec une surprise mêlée de curiosité, en faisant effort pour me prêter toute son attention. Peut-être était-elle déjà lasse, peut-être ses paupières commençaient-elles à s'alourdir. Depuis quelque temps, l'attitude élevée recommençait à provoquer chez elle des symptômes d'anémie cérébrale.

Elle mouilla ses lèvres dans le verre que je lui tendais.

— Dis-moi, continuai-je, où te plairait-il de passer ta convalescence?

Elle sourit faiblement.

— Au bord de la mer? Veux-tu que j'écrive à Arie pour qu'il nous trouve une villa ? Si la villa Ginosa était libre ! Tu te souviens ?

Elle sourit plus faiblement encore.

— Tu es lasse? Ma voix te fatigue peut-être?...

Je m'aperçus qu'elle était sur le point de perdre connaissance. #e la soutins, j'ôtai les oreillers qui la relevaient, je la mis à son aise en lui rabaissant la tête, je la secourus» par les moyens ordinaires. Bientôt, elle parut reprendre ses sens ; el elle murmura, comme dans un rêve :

— Oui, oui, partons...

Une inquiétude étrange m'obsédait. Tantôt, c'était comme une jouissance, comme un accès de joie confuse. Tantôt, c'était comme une impatience exaspérante, une frénésie insupportable. Tantôt, c'était comme un besoin de voir quelqu'un, d'aller à la recherche de quelqu'un, de parler, de m'épancher. Tantôt, c'était comme un besoin de solitude, un besoin de courir m'enfermer dans un lieu sûr où je serais seul avec moi- Daême, où je verrais clair dans mon âme, où je pour rais suivre le développement de mon idée, examiner et étudier tous les détails de l'événement procha m, faire mes préparatifs. Ces mouvements divers et contradictoires, et d'autres mouvements encore, innombrables, indéfinissables, inexplicables, se succédaient impétueusement dans mon âme> avec une extraordinaire accélération de ma vie intérieure.

L'éclair qui avait traversé mon cerveau, ce rayon de

lumière sinistre, semblait avoir illmniné tout d'un coup un état de conscience préexistant quoique plongé dans l'obscurité, semblait avoir réveillé une couche profonde de ma mémoire. Je sentais que c'était un souvenir ; mais, quelques efforts que je fisse, je n'arrivais pas à ressaisir les origines de ce souvenir ni à en découvrir la nature. Sans nul doute, je me souvenais. Etait-ce le souvenir d'une lecture ancienne? Avais-je trouvé dans un livre la description d'un cas analogue? Ou bien quelqu'un m'avait-il un jour raconté ce cas comme ayant eu lieu dans la vie réelle? Ou bien encore cette sensation de souvenir était-elle illusoire, n'était-elle que l'effet d'une mystérieuse association d'idées? Ce qui est sûr, c'est qu'il me semblait que le moyen m'avait été suggéré par une personne étrangère. Il me semblait que , tout à coup, quelqu'un était venu me tirer de mes perplexités en me disant : « Voici comment il faut faire^ comment cet autre a fait dans ta situation. > Qui était cet autre? Certainement, je devais l'avoir connu d'une manière quelconque. Mais, en dépit de tous mes efforts, je ne parvenais pas à le détacher de mci-même, à me le rendre objectif. Il ne m'est pas possible de définir avec exactitude le singulier état de conscience où je me trouvais. J'avais la notion complète d'un fait dans toutes les circonstances de son développement; en d'autres termes, j'avais la notion d'une série d'actes par où un homme avait passé pour mettre à exécution un certain projet. Mais cet homme, mon prédécesseur, m'était inconnu, et je ne pouvais associer à cette notion les images qui y étaient relatives sans me mettre moi-même à la place de cet homme. C'était donc moi que je voyais accomplissant ces actes spéciaux déjà accomplis par

un autre, imitant ia conduite tenue p?r un autre dans un cas semblable au mien. Le sentiment de la spontanéité initiale me faisait dèiaut.

Quand je sortis de la chambre de Juliane, je passai quelques minutes dans l'incertitude, en parcourant les corridors à J'aventure. Je ne rencontrai personne. Je me dirigeai vers la chambre de la nourrice ; j'écoutai à la porte ; j'entendis ma mère qui parlait à voix basse. Jo m'éloignai.

Peut-être n'avait-elle point quitté le berceau ? Peutêtre le bébé avait-il eu un accès de toux plus grave? Je connaissais bien le catarrhe bronchial des nouveau-nés cette maladie terrible, à la marche insidieuse. Je me souvins du danger qu'avait couru Marie dans le troisième mois après sa naissance, je me souvins de tous les symptômes. Au début, Marie aussi avait éternué plusieurs fois, toussé légèrement; elle avait montre une forte tendance au sommeil. « Qui sait? pensai-je. Si j'attends, si je ne me laisse pas entraîner, peut-être le bon Dieu interviendra-t-il à temps, et je serai sauvé. > Je revins sur mes pas ; j'écoutai de nouveau; j'entendis encore la voix de ma mère; j'entrai.

— Eh bien, comment va Raymond ? demandai-je, sans dissimuler mon émoi.

— Il va bien. Il est calme ; il n'a plus toussé ; la respiration est régulière, la chaleur naturelle. Regarde : il a pris le sein.

En effet, ma nére me parut rassurée, tranquillisée.

Anna, assise sur le lit, donnait à téter au bébé, qui buvait avidement; et, par moments, dans 1 aspiration, ses lèvres faisaient un petit bruit. Anna avait le visage

L'iiNTRUS , 341

penché, les yeux fixés sur le parquet, une immobilité de bron7.e.

La petite flamme oscillante de la lampe jetait des reflets et des ombres sur sa cotte rouge.

— Ne fait-il pas trop chaud ici ? dis-je, parce que j'éprouvais un peu de suffocation.

Réellement, la chambre était très chaude. Dans un coin, au-dessus d'un brasero, on avait mis chaufier un maillot, quelques langes. On percevait aussi un ronflement d'eau bouillante. De temps à autre, on percevait le grincement dés vitres sous les coups du vent qui sifflait et mugissait.

— Entends-tu comme la bise fait furie? murmura ma mère.

Je devins inattentif à tous les autres bruits . J'écoutai le vent avec un intérêt anxieux. Quelques frissons me coururent dans les os, comme si un filet de ce froid m'eût pénétré. J'allai vers la fenêtre. En ouvrant un des volets intérieurs, les doigts me tremblaient. J'appuyai le front contre la vitre glacée, et je regardai dehors ; mais la buée soudainement produite par mon haleine m'empêchait de rien voir. Je levai les yeux et j'aperçus à travers la vitre supérieure le scintillement d'un ciel étoile.

— Le temps est découvert, dis-je, en quittant l'embrasure de la fenêtre.

J'avais en moi l'image de la nuit homicide, clairs comme le diamant, tandis que mes yeux couraient vers Raymond, pendu encore à la mamelle.

— Juliane a-t-elle mangé ce soir? me demanda ma mère avec un accent d'amour.

— Oui, répliquai-je sans douceur.

Et je pensai :

e Dans toute la soirée, tu n'as pas trouvé une minute pour aller la voir! Ce n'est pas la première f-^'^ que ïu la négliges. Tu as donné ton cœur à Raymona. *

Le matin suivant, le docteur Jemma examinn le h-^bé et déclara qu'il était parfaitement sain. Il n'attacha aucune importance au fait de la toux signalé par ma mère. Puis, tout en souriant de cet excès de soins et d'alarmes, il recommanda les précautions pendant cea journées de froid vif, il conseilla une extrême prudence pour les lavages et le bain.

J'étais présent, tandis qu'il parlait de ces choses devant Juliane ; et deux ou trois fois mes yeux rencontrèrent les siens, dans des éclairs fugitifs.

Donc, la Providence ne venait point à mon aide. Il fallait agir; il fallait profiter du moment opportun, hâter l'événement. Je me décidai. J'attendis le soir, pour commettre le crime résolu.

Je ramassai ce qui me restait encore d'énergie ; j'aiguisai ma perspicacité, j'étudiai toutes mes paroles, tous mes actes. Je ne dis rien, je ne fis rien qui pût

éveiller un soupçon, provoquer un étonnement. Ma circonspection ne se relâcha pas une seconde. Je n'eus pas un instant de faiblesse sentimentale. Ma sensibilité intérieure était comprimée, étouffée; et mon esprit concentrait tout ce qu'il avait de facultés utiles pour préparer les voies à la solution d'un problème matériel, qui se posait ainsi : réussir dans la soirée, à rester seul avec l'intrus pendant quelques minutes, sous certaines conditions précises de sécurité.

Au cours de la journée, j'entrai plusieurs fois dans la chambre de la nourrice. Anna était toujours à son poste, gardienne impassible. Si je lui adressais quelque question, elle me répondait par monosyllabes. Elle avait une voix gutturale, d'un timbre singulier. Son silence, son inertie m'irritaient.

Le plus souvent, elle ne s'éloignait qu'à l'heure de ses repas ; mais, le plus souvent aussi, elle était remplacée par ma mère, ou par miss Edith, ou par Christine, ou par quelque autre femme de service. Dans ce dernier cas, j'aurais pu aisément me débarrasser du témoin en lui donnant un ordre. Mais il restait toujours le danger que quelqu'un survînt à l'impreviste au moment décisif. Et, de plus, j'étais à la merci du hasard, puisque je n'avais pas la faculté de choisir moi-même la remplaçante. Ce soir-là, comme depuis plusieurs soirs, ce serait vraisemblablement ma mère. D'ailleurs, il me semblait impossible de prolonger indéfiniment mon espionnage et mei angoisses, de me tenir aux aguets pendant un temps illimité, de vivre dans l'attente continuelle de l'heure funeste.

Tandis que j'étais en cette perplexité, miss Edith entra avec Marie et Nathalie : deux petites Grâces, ani-

méesparla course en pleine air, enveloppées dans leurs manteaux de zibeline, avec le capuchon de la pelisse relevé sur les cheveux, les mains gaitées, les joues vermillonnées par le froid. Dès qu'elles m'aperçurent, elles se jetèrent sur moi, joyeuses et légères, et pendant quelques minutes la chambre fut pleine de leur babillage.

— Tu sais, ils sont arrivés, les montagnards, m'annonça Marie. Ce soir, la neuvaine commencera dans la chapelle. Si tu voyais la crèche que Pierre a construite ! Tu sais, grand'mère nous a promis un arbre de Noël. N'est-ce pas, miss Edith ? Il faudra le mettre dans la chambre de maman... Maman sera guérie pour Noël, n'est-ce pas ? Oh ! fais qu'elle soit guérie !

Nathalie s'était arrêtée pour regarder Raymond, el, de temps en temps, elle riait des grimaces du bébé, qui agitait sans cesse les jambes comme pour se débarrasser de ses langes. Il lui vint un caprice.

— Je veux le prendre dans mes bras !

Et elle insista bruyamment pour l'avoir. Elle recueillit toutes ses forces pour porter ce fardeau, et sa figure devint grave, comme quand elle jouait à la maman avec sa poupée.

— A mon tour, maintenant ! cria Marie.

Et l'odieux petit frère passa de l'une à l'autre sans pleurer. Mais, à un certain moment, tandis que Marie le promenait sous la surveillance de miss Edith, il perdit l'équilibre et faillit échapper aux mains qui le tenaient. Edith le rattrapa, le reprit, le rendit à la nourrice, qui paraissait profondément absorbée, très loin des personnes et des choses environnantes.

Je dis, en poursuivant ma secrète pensée :

— Ainsi, c'est ce soir que commencera la neuvaine?. . .

— Oui, oui, ce soir.

Je regardais Anna, qui parut secouer sa torpeur et prêter une attention insolite à la conversation.

— Combien y a-t-il de montagnards ?

— Cinq, répondit Marie, qui semblait minutieusement informée de tout. Deux cornemuses, deux chalumeaux et un fifre.

Et elle se mit à rire, en répétant le dernier mot vingf fois de suite pour agacer sa sœur.

— Ils viennent de ta montagne, dis-je en me tournant vers Anna. Il y en a peut-être un de Montegorgo...

Ses yeux avaient perdu leur dureté d'émail, s'étaient animés, avaient pris un éclat mouillé et triste. Tout son visage altéré exprimait visiblement une émotion extraordinaire. Alors je compris qu'elle souffrait et que son ma) était le mal du pays.

Le soir approchait. Je descendis à la chapelle, je vis les préparatifs de la neuvaine : la crèche, les fleurs, les cierges de cire vierge. Je sortis, sans savoir pourquoi; je regardai la fenêtre de la chambre de Raymond. Je marchai de long en large à pas rapides sur la pelouse, dans l'espoir de dompter mon tremblement convalsif, le transissement aigu qui me pénétrait les os, les spasmes qui contractaient mon estomac vide.

C'était un crépuscule glacial, aux reflets d'acier, pour ainsi dire tranchant. Une lividité verdâtre s'étendait sur l'horizon lointain, au fond de la vallée couleur deploml où s'encaissait r.\ssoro tortueux. La rivière luisait, soli taire.

Un effroi soudain m'envahit. Je pensai :

« Ai-je peur? >

11 me semblait qu'un- témoin invisible m'observait l'âme. J'éprouvais le même malaise que causent

parfois des regards trop fixes, magnétiques. Je pensai : « Ai-je peur? De quoi? D'accomplir l'acte, ou d'être découvert ? >

Je m'effrayais des ombres des grands arbres, de l'immensité du ciel, des lueurs de l'Assoro, de toutes les voix confuses de la campagne. V Angelus sonna. Je rentrai, ou plutôt je m'enfuis, comme si j'avais eu quelqu'un âmes trousses.

Je rencontrai ma mère dans le corridor, qui n'était pas encore éclairé.

— D'où viens-tu, Tullio?

— Je suis sorti, j'ai fait un tour de promenade.

— Juliane t'attend.

— A quelle heure commence la neuvaine?

— A six heures.

Il était cinq heures un quart. J'avais donc devant moi trois quarts d'heure. Il fallait faire attention.

— J'y vais, mère.

Après quelques pas, je la rappelai.

— Frédéric n'est pas revenu?

— Non.

Je montai dans la chambre de Juliane. Elle m'attendait. Christine préparait la petite table.

Où as-tu été si longtemps ? me demanda la pauvre

malade avec une nuance de reproche.

— J'ai été là-bas, avec Marie et Nathalie... J'ai visité la chapelle.

— Oui, c'est ce soir que commence la neuvaine, murmura-t-elle tristement, d'un air découragé.

— Peut-être entendras-tu d'ici la musique ?

Elle demeura quelques instants pensive. Je crus voir qu'elle était très triste, d'une de ces tristesses languis-

santés qui indiquent que le cœur est gonflé de larmes, que les yeux ont besoin de pleurer.

— A quoi songes-tu ? demandai-je.

— Je me souviens de mon premier Noël à la Badiola. Et toi, t'en souviens-tu?

Elle était tendre et émue; et elle sollicitait ma tendresse, elle s'abandonnait à moi pour être caressée, pour être bercée, pour que je soulageasse son cœur et que je busse ses larmes. Je connaissais bien ses douleurs nonchalantes, ses chagrins vagues. Mais je pensais anxieusement : e II ne* faut pas que je favorise cette disposition et que je me laisse circonvenir. Le temps fuit. Si je me laisse prendre, je ne pourrai plus me séparer d'elle. Si elle pleure, je ne pourrai plus m'éloigner. Il faut que je reste maître de moi. Le temps se précipite. Qui gardera Raymond? Sûrement, cene sera point ma mère. Ce sera la nourrice, sans doute. Tous les autres se réuniront dans la chapelle. Je mettrai Christine ici. Il n'y aura aucun danger. L'occasion est aussi favorable que possible. Il faut que, dans vingt minutes, je sois libre. >

J'évitai d'exciter la malade ; je feignis de ne pas la comprendre, je ne répondis pas à ses effusions, je tâchai de détourner son attention sur des objets matériels. Je fis en sorte que Christine ne nous laissât point seuls comme les soirs d'intimité ; je m'occupai du dîner avec un empressement excessif.

— Pourquoi, ce soir, ne manges-tu point avec moi? me demanda-t-elle.

— Je ne puis rien prendre maintenant ; je me sens indisposé. Toi, mange quelque chose, je t'en prie.

En dépit de mes efforts, je ne réussissais pas à

dissimuler entièrement Tanxiété qui me dévorait. A plusieurs reprises elle me regarda, avec l'intention manifeste de pénétrer mes sentiments. Puis, tout à coup, elle s'assombrit, elle devint taciturne. A peine toucha-t-elle quelques mets, à peine mouilla-t-elle ses lèvres dans le verre. Alors, pour m'en aller, je rassemblai tout mon courage. Je feignis d'avoir entendu le roulement d'une voiture. Je tendis l'oreille. Je dis :

— C'est sans doute Frédéric qui rentre. J'ai besoin de le voir tout de suite. Permets que je descende un moment. Christine restera prés de toi.

Je vis que son visage s'altérait, comme quand on va éclater en sanglots. Mais, sans attendre son consentement, je sortis en hâte; et pourtant j'eus soin de rénéter à Christine de rester là jusqu'à mon retour.

Aussitôt dehors, force me fut de m'arrêterpour vaincre l'étranglement de l'angoisse. Je pensai : « Si je ne parviens pas à maîtriser mes nerfs, tout est perdu. > Je me mis aux écoutes, mais je n'entendis que le bourdonnement de mes artères. J'avançai dans le corridor jusqu'aux escaliers sans rencontrer personne. La maison était silencieuse. Je pensai : t Déjà ils sont tous dans la chapelle, même les domestiques. Il n'y a rien à craindre. > J'attendis encore deux ou trois minutes, pour me remettre. Pendant ces deux ou trois minutes, l'excitation de mon esprit tomba. J'eus un étrange égarement'. Il me passa dans la tête des idées vagues, insignifiantes, étrangères à l'acte que j'allais accomplir. Je comptai machinalement les balustres du balcon.

« C'est sûrement Anna qui est restée. La chambre de Raymond n'est pas loin de la chapelle. La musique annoncera le commencement de la neuvaine.

l'intrus , 8KI

Je me dirigeai vers la porte. Comme j'y arrivais, j'entendis le prélude des cornemuses. J'entrai sans hésitatioN. J'avais deviné juste.

Anna était debout, près de sa chaise, dans une attitude si vivante qu'immédiatement je devinai qu'elle venait de bondir sur pied en entendant les cornemuses de sa montagne, le prélude de la pastorale antique.

— 11 dort? demandai-je.

De la tête, elle fit signe que oui.

Les sons continuaient, voilés par l'éloignement, doux comme dans un rêve,* un peu grêles, soutenus, prolongés. Les voix claires des chalumeaux modulaient la mélodie na'ive et inoubliable sur l'accompagnement des cornemuses.

— Va à la neuvaine, toi aussi, lui dis-je. C'est moi qui resterai. Depuis quand s'est-il endormi?

— Tout à l'heure.

— Va, va donc à la neuvaine.

Ses yeux brillèrent.

— Je puis y aller ?

— Oui. Je reste.

Je lui ouvris moi-même la porte, et je la refermai derrière elle. Je courus vers le berceau sur la pointe des pieds ; je me penchai pour mieux voir. L'Innocent dormait dans ses langes, serrant les pouces dans ses petits poings fermés. A travers le tissu des paupières, l'iris de ses yeux gris était visible pour moi. Mais je ne sentis s'élever du fond de mon être aucun élan aveugle de haine ni de colère. Mon aversion contre lui fut moins impétueuse que par le passé. Je n'éprouvai plus cette impulsion que plus d'une fois j'avais senti courir jusqu'à l'extrémité de mes mains, prêtes à n'importe quelle

violence criminelle. J'obéis uniquement à l'impulsion d'une volonté froide et lucide ; j'eus une parfaite conscience de mes actes.

Je retournai vers la porte, je la rouvris, je m'assurai que le corridor était désert. Je courus à la fenêtre. Ma mémoire me rappela ce que j'avais entendu dire à ma mère ; j'eus l'esprit traversé du soupçon que Jean de Scordio pourrait se trouver en bas sur la pelouse. J'ouvris la croisée avec des précautions infinies. Une colonne d'air glacé m'enveloppa. Je me penchai sur l'appui pour explorer les environs. Je ne vis aucune forme suspecte; je n'entendis que les ondulations musicales de la neuvaine. Je me retirai, je m'approchai du berceau, je triomphai par un effort de la violence de ma répugnance, je comprimai mon angoisse. Je pris le bébé doucement, doucement ; je le maintins loin de mon cœur, qui batlait trop fort ; je le portai à la fenêtre ; je l'exposai à l'air qui devait le faire périr.

Ma tête ne s'égara point ; aucun de mes sens ne s'obscurcit. Je vis les étoiles du ciel qui oscillaient, comme si, dans les régions supérieures, un coup (lèvent les eût secouées ; je vis les mouvements, illusoires mais terrifiants, que la lumière mobile de la lampe mettait dans les plis de la portière ; j'entendis distinctement la reprise de b pastorale, les aboiements éloignés d'un chien. Un tressaillement du bébé me fit sursauter. Il s'éveillait.

Je pensai : c Voici qu'il va pleurer. Combien s'est-il écoulé de temps? Une minute peut-être, pas même une minute. Une impression si courte suffira-t-elle pour qu'il meure? Est-il frappé à mort? > Le bébé agita les bras devant lui, tordit la bouche, l'ouvrit ; il tarda un

peu à pousser son vagissement, qui me parut changé, plus chétif, plus chevrotant ; mais c'était peut-ôtre parce qu'il ne résonnait pas dans le même milieu et parce je l'avais toujours entendu dans un endroit clos. Ce vagissement chétif, chevrotant m'emplit d'épouvante, me donna soudain une peur folle. Je courus au berceau, j'y déposai le bébé. Je revins pou? fermer la fenêtre ; mais, avant de la fermer, je me penchai sur l'appui, je scrutai l'ombre du regard. Je ne vis rien que les étoiles. Je fermai. Tout talonné que j'étais par la terreur panique, j'évitai de faire du bruit. Et, derrière moi, le bébé pleurait, pleurait plus fort. « Suis-je sauvé? » Je courus à la porte, je regardai dans le corridor, je tendis l'oreille. Le corridor était désert ; il n'y passait que l'ondulation lente de la musique.

« Ainsi, je suis sauvé. Qui pourrait m'avoir vu ? » Puis je repensai à Jean de Scordio, et, en regardant la fenêtre, j'eus encore une inquiétude, c Mais non ; il n'y avait personne en bas. J'ai regardé à deux reprises. » Je me rapprochai du berceau, j'arrangeai le corps du bébé, je le couvris avec soin, je m'assurai que chaque chose était à sa place. Son contact me donnait maintenant une répugnance invincible. Il pleurait, pleurait. Que faire pour l'apaiser? J'attendis.

Mais ce vagissement continuel dans celte grande chambre solitaire, cette plainte inarticulée de la victime ignorante me déchirait si atrocement que, incapable de résister davantage, je me levai pour me soustraire un peu à ma torture. Je sortis dans le corridor; je fermai à demi la porte derrière moi ; je restai dehors en obser vation. La voix du bébé m'arrivait à peine, à peine,

se confondant avec rondulation lente de la musique. Les sons conlinuaienl, voilés par l'éloignemenl, doux comme dans un rêve, un peu grêles, sou'.anus, pro longés. Les voix claires des chalumeaux modulaient la naïve mélodie sur l'accompagnement des cornemuses. La pastorale inondait la grande maison paisible, parvenait peut-être jusqu'aux chambres les plus reculées. Estce que Juliane entendait? Que pensait, que sentait Juliane? Pleurait-elle ?

Je ne sais pourquoi, il m'entra dans le cœur cette certitude : « Elle pleure. > Et la certitude fit naître une vision intense, qui engendra une sensation réelle et profonde. Les pensées et les images qui me traversaient le cerveau étaient incohérentes, fragmentaires, absurdes, composées d'éléments qui ne se correspondaient pas. impossibles à fixer, de nature énigmatique. La peuî de la folie m'envahit; je me demandai : « Combien de temps s'est-il écoulé? » Et je constatai que j'avai. entièrement perdu la notion du temps.

La musique cessa. Je pensai : c Les dévolions sont finies. Anna va remonter. Ma mère viendra peut-être. Raymond .le pleure plus ! » Je rentrai dans la chambre; je jetai un regard autour de moi pour m'assurer qu'il ne restait aucune trace du crime. Je m'approchai du berceau, non sans une vague crainte de trouver le bébé sans vie. Il dormait, couché sur le dos, serrant les pouces dans ses petits poings fermés, e II dort 1 C'est incroyable. On dirait qu'il n'est rien survenu. > Ce que j'avais fait me parut prendre l'irréalité d'un rêve. J'eus comme une lacune subite de pensées, un intervalle vide, durant cette attente.

Dès que je reconnus dans le corridor le pas lourd d?

la nourrice, j'allai à sa rencontre. Ma mère ne raccompagnait pas Je lui dis, sans la regarder en face :

— Il don toujours.

Et je m'éloignai rapidement. J'étais sauvé 1

Depuis ce moment, mon esprit fut accil)ié d'une sorte d'inertie stupide, peut-être parce que j'étais épuisé, à bout de forces, incapable d'un nouvel effort. Ma conscience perdit sa lucidité terrible, mon attention se relâcha, ma curiosité n'égala point l'importance des événements qui s'accomplissaient. En fait, mes souvenirs sont confus, rares, composés d'imagespeu distinctes.

Dans la soirée je retournai à l'alcôve, je revis Juliane, je restai quelque temps à son chevet. J'éprouvais une grande fatigue à parler. Je lui demandai, en la regardant au fond des yeux :

— Tu as pleuré?

Elle répondit :

— Non.

Mais elle était plus triste qn'auparavant. Elle était pâle comme sa chemise. Je lui demandai :

— Qu'as-tu?

Elle répondit :

— Rien. Et toi?

— Je ne me sens pas bien ; j'ai si mal à la tête î... Une immense lassitude m'accablait ; tous les membres

me pesaient. J'inclinai la tête sur le coin de roreiller ; je restai quelques minutes dans cette position, sous le poids d'un chagrin indéfini. J'eus un sursaut en entendant la voix de Juliane qui disait :

— Tu me caches quelque chose.

— Non, non. Pourquoi?

— Parce que je sens que tu me caches quelqua chose.

— Non, non ; tu te trompes.

— Je me trompe.

Elle se tut. J'appuyai de nouveau la tête sur le coin de l'oreiller. Quelques minutes plus tard, elle me dit à l'improviste :

— Tu vas le voir souvent.

Je me relevai pour la regarder, saisi de crainte.

— Et c'est volontairement que tu vas le voir, que tu le recherches, ajouta-t-elle. Je le sais. Aujourd'hui encore...

— Eh bien?

— Cela me fait peur, me fait peur pour toi. Je te connais. Tu te tourmentes, tu y vas pour te tourmenter, pour te ronger le cœur... Je te connais. J'ai peur. Non, non, tu n'es pas résigné ; tu ne peux pas être résigné. Ne me trompe point, Tullio. Ce soir encore, tout è l'heure, tu y as été...

— Comment le sais-tu ?

— Je le sais, je le sens.

Mon sang s'était glacé.

— Voudrais-tu que ma mère se doutât de quelque chose ? Voudrais-tu qu'elle remarquât mon aversion ?

Nous parlions à voix basse. Elle avait l'air effrayé, elle aussi. Et moi^ je pensais : c Voici ma mère ; elle va entrer, toute bouleversée, en criant : Raymond se meurt ! »

Ce furent Marie et Nathalie qui entrèrent avec miss Edith. Et l'alcôve s'égaya de leur babillage. Elles parlèrent de la chapelle, de la crèche, des cierges, des cornemuses, avec mille détails.

Je quittai Juliane pour regagner ma chambre, sous prétexte de mal de tête.

Quand je fus sur mon lit, la fatigue me terrassa presque aussitôt. Je dormis profondément, pendant de longues heures.

La lumière du jour me retrouva calme, dans un état d'indifférence étrange, d'insouciance inexplicable. Personne n'était venu interrompre mon sommeil ; par conséquent, il n'était rien arrivé d'extraordinaire. Les événements de la veille m' apparaissaient irréels et très lointains. Je sentais une lacune énorme entre mon moi actuel et mon être antérieur, entre ce que j'étais et ce que j'avaisété. Il y avait discontinuité entre la période passée et la période présente de ma vie psychique. Et je ne faisais aucun effort pour me recueillir, pour comprendre ce phénomène bizarre. J'avais de la répugnance pour toute espèce d'activité ; je cherchais à me maintenir dans cette sorte d'apathie factice qui recouvrait l'obscur développement de toutes mes agitations précédentes ; j'évitais de m'examiner, pour ne pas réveiller les choses qui paraissaient mortes, qui paraissaient ne plus faire partie de mon existence réelle. Je ressemblais un peu à

L'INTRUS , Sì!)

ces malades qui, ayant perdu la sensibilité d'une moitié du corps, se figurent qu'ils ont à côté d'eux, dans leur lit, un cadavre.

Mais Frédéric vint frapper à ma porte. Quelle nouvelle m'apportait-il? Sa présence me donna une secousse.

— Hier soir, nous ne nous sommes point vus, dit-ii. Je suis rentré tard. Gomment vas-tu ?

— Ni bien ni mal.

— Tu souffrais de la tête, hier soir, n'est-ce pas ?

— Oui, et c'est pourquoi je me suis couché de bonne heure.

— Ce matin, tu es vert. Ah ! mon Dieu ! quand verrons-nous In fin de ces afflictions ? Tu ne vas pas bien, Juliane garde toujours le lit, et je viens de rencontrer t;i;i!ia iiiere tout eliarée parce que cette nuit Raymond a toussé.

— 11 a toussé î

— Oui. Il ne s'agit sans doute que d'un léger refroidissement ; mais, selon son habitude, grand'mère exagère...

— Le médecin est venu

— Pas encore. Mais on dirait que tu es plus troublé que maman.

— Tu sais, quand il s'agit de bébés, toutes les craintes sont justifiables. Un rien suffit...

Il me regardait de ses limpides yeux bleus; et Ven avais peur, j'en avais honte.

Quand il fut parti, je sautai à bas du lit. « Ainsi, pensai-je, les effets commencent ; ainsi, il n'y a plus de doute. Mais combien de temps lui reste-t-il à vivre?... Peut-être aussi ne mourra-t-il pas... Ne pas mourir!

Oh ' tion, cela est impossible. L'air était glacé, coupait la respiration. > Et je revis en moi-même le bébé respirant, j'.' revis sa petite bouche mi-close, la fossette de sa gorge.

' XLVl

Le docteur disait :

— Il n'y a aucun motif d'inquiétude. Il s'agît d'un très léger refroidissement. Les bronches sont libres.

Il se pencha de nouveau sur la poitrine nue de Raymond, pour l'ausculter.

— Il n'y a pas le moindre engorgement. Vous pouvez vous en assurer vous-même en approchant l'oreille, ajouta-t il en se tournant vers moi.

A mon tour, j'appuyai l'oreille sur la fragile poitrine, j'en sentis la tiédeur caressante.

— En effet... .

Et je regardai ma mère, qui tremblait d'anxiété de l'autre côté du berceau.

Les symptômes ordinaires de la bronchite faisaient défaut. Le bébé était tranquille ; il avait, à de longs intervalles, quelques légers accès de toux ; il prenait le sein aussi souvent qu» d'habitude ; son sommeil était

SI

S62 l'intrus

profond et égal. Moi-même, trompé par les apparences^ je doutais, c Ma tentative a donc été inutile. Il paraît qu'il ne doit pas mourir. Comme il a la vie tenace ! » Et je sentis renaître ma vieille rancune contre lui, plus aiguë. Son aspect calme et rose m'exaspéra. J'avais donc souffert toutes ces angoisses, je m'étais exposé à ce péril pour rien ! A ma colère sourde se mêlait une sorte de stupeur superstitieuse causée par l'extraordinaire ténacité de cette vie. c Je crois que je n'aurai pas le courzge de recommencer. Et alors ? C'est moi qui serai sa victime, et je ne pourrai pas lui échapper. » Le petit fantôme pervers, l'enfant bilieux et félin, plein d'intelligence et d'instincts mauvais, me réapparut; de nouveau il me fixa de ses durs yeux gris, avec un air de provocation. Et les scènes terribles dans l'ombre des chambres désertes, les scènes créées jadis par mon imagination hostile, se représentèrent à moi, prirent de nouveau le relief, le mouvement, tous les caractères ie la réalité.

C'était une journée pâle, qui faisait pressentir la neige. L'alcôve de Juliane me sembla encore un refuge. L'intrus ne devait pas quitter sa chambre, ne pouvait pas venir me persécuter au fond de cette retraite. Je m'abandonnai tout à ma tristesse, sans chercher à la cacher. Je pensais, en regardant la pauvre malade : t Elle ne guérira point, elle ne se relèvera point. » Le? étranges paroles de la soirée précédente me revenaient à la mémoire, mr troublaient. Sans nul doute, l'intrus était un bourreau pour elle comme pour moi ; sans nul doute, il s'imposait exclusivement à sa pensée; et c'était de cela qn'elle mourait petit à petit. Un poids si lourd sur un cœur si faible !

Avec l'incohérence des images qui se déroulent dans un rêve, je revoyais en esprit divers fragments de ma vie antérieure. Je me souvins d'une autre maladie, d'une lointaine convalescence. Je m'attardai à recomposer ces fragments, à reconstruire cette période si charmante et si douloureuse pendant laquelle j'avais semé le germe de mon infortune. La blancheur diffuse de la lumière me remettait en mémoire cette molle après-midi que nous avions passée, Juliane et moi, à lire le livre de poésie, penchés ensemble sur la même page, suivant la même ligne des yeux. Et, sur la marge, je revoyais son index effilé, le trait de son ongle.

Accueillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame.

Allez, rien n'est meilleur à l'àme Que de faire une âme moins triste.

Je lui avais saisi le poignet ; j'avais lentement courbé la tête jusqu'à effleurer de mes lèvres le creux de sa main; j'avais murmuré : c Toi... .tu pourrais donc oublier ?» Et elle m'avait fermé la bouche en prononçant son grand mot : * Silence ! »

Je revivais ce lambeau de vie sous forme de sensation réelle et profonde. Et je continuais, je continuais à revivre mon passé; j'arrivais au matin où elle s'était levée pour la première fois, au matin terrible ; j'entendais sa voix rieuse et entrecoupée; je revoyais le geste de l'offrande, je la revoyais elle-même dans le fauteuil après le coup imprévu, je revoyais ce qui avait suivi. Pourquoi mon âme ne pouvait-elle plus détacher d'ellemême ces images ? Il ne servait à rien de se lamenter; non, à rien. < Il était trop toi'd. »

— A quoi penses-lu ? me demanda Juliane, qui, jusqu'alors, peut-être, durant mon silence, n'avait souffert que de ma tristesse.

Je ne lui cachai pas mes pensées. Et elle, d'une voix qui lui sortait du plus profond du cœur, faible, mais plus pénétrante qu'un cri, murmura :

— Oh ! j'avais les cieux pour toi dans mon âme. Après une longue pause, pendant laquelle, sans

doute, elle avait refoulé dans son cœur des larmes qui ne jaillissaient pas, elle dit encore :

— Maintenant, je ne puis plus te consoler. Il n'y a de consolation ni pour toi ni pour moi ; il n'y en aura jamais... Tout est perdu.

Je dis :

— Qui sait ?

Et nous nous regardâmes. Il était manifeste qu'en cet instant nous pensions tous deux à la même chose : à la mort possible de Raymond.

Après avoir hésité une seconde, je voulus lui demander, en faisant allusion à la conversation que nous avons eue un soir sous les ormes :

— As-tu prié Dieu ?

Ma voix tremblait 1res fort.

Elle répondit (je l'entendis à peine) :

— Oui.

Et elle ferma les yeux, se tourna sur le côté, enfonça la tète dans l'oreiller, se ramassa, se pelotonna sous les couvertures, comme si un grand froid l'eût transie.

Dans la soirée, j'allai voir Raymond. Je le trouvai sur les bras de ma mère. Il me parut un peu plus pâle ; mais il était encore très tranquille, il respirait bien. On ne remarquait aucun symptôme suspect.

. - Il vient seulement de se réveiller, me dit ma mère.

— Et cela t'inquiète?

— Oui, parce qu'il n'a jamais dormi si longtemps. Je regardais fixement le bébé. Sous le front semé

de légères croûtes blanchâtres, les yeux gris étaient sans vivacité. 11 remuait incessamment les lèvres, comme pour mâchonner. A un moment, il vomit sur sa bavette un peu de lait grumeux.

— Oh! non, non, cet enfant n'est pas bien, s'écria ma mère en secouant la tête.

— Mais a-t-il toussé ?

Comme pour répondre à ma question, Raymond se mit à tousser.

— Tu entends !

C'était une petite toux enrouée, que n'accompagnait aucun bruit des organes internes. Elle cessa tout de suite.

Je pensai : < Il faut attendre. » Mais, à mesure que ressuscitait en moi le funeste pressentiment, mon aversion contre l'intrus diminuait, mon irritation s'apaisait. Je m'apercevais que mon cœur demeurait serré et misérable, incapable d'un transport de joie.

Je me souviens de ce soir-là comme du soir le plus triste que j'aie jamais passé durant le cours de ma fatale histoire.

Supposant que Jean de Scordio pouvait être dans le voisinage, je sortis de la maison et j'avançai dans l'avenue où mon frère et moi nous l'avions rencontré la fois précédente. Dans la clarté du crépuscule, il y avait l'annonce de la première neige. Le long des files d'arbres s'étendait un tapis de feuilles. Les branches nues et sèches tailladaient le ciel.

Je regardais devant moi, avec l'espérance d'apercevoir la silhouette du vieillard. Je pensais à la tendresse de ce vieillard pour son filleul, à cet amour senile ^.t désolé, à ces grosses mains calleuses et rugueuses que j'avais vu s'anoblir et trembler sur la blancheur des langes. Je pensais : c Comme il pleurerait ! > Je voyais le petit mort en maillot étendu dans le cercueil, parmi les couronnes de chrysanthèmes blancs, entre quatre cierges allumés, et Jean qui pleurait, à genoux, c Ma mère pleurera, sera au désespoir. Toute la maison tombera dans le deuil. Noël sera funèbre. Et Juliane, que fera-t-elle quand je comparaîtrai sur le seuil de l'alcôve, au pied du lit, et que je lui annoncerai : Il est morti »

J'étais arrivé au bout de l'avenue Je regardai ; je n6 fis personne. La campagne se noyait silencieusement dans l'ombre ; un feu rougissait sur la colline, très loin. Je revins sur mes pas, seul. Tout à coup, quelque chose de blanc me trembla devant les yeux, disparut. C'était la première neige.

Ce soir-là, pendant que j'étais au chevet de Juliane, j'entendis de nouveau les cornemuses qui continuaient la neuxaine, à la même heure.

La soirée passa, la nuit passa, la matinée suivante passa. Il n'arriva rien d'extraordinaire. Mais le médecin, dans la visite faite au bébé, ne cacha pas qu'il existais un catarrhe des muqueuses nasales et des grosses bronches : une indisposition légère, sans aucune gravité. Néanmoins, je m'aperçus qu'il cherchait à dissimuler une certaine inquiétude. Il donna diverses instructions, recommanda la plus grande prudence, promit de revenir dans la journée. Ma mère n'avait plus de repos.

En entrant dans l'alcôve, je dis à Juliane, tout bas, sans la regarder au visage :

— Il va plus mal.

Et nous gardâmes un long silence. Par moments, je me levais et j'allais à la fenêtre pour regarder la neige. je tournais dans la chambre, en proie à une anxiété insupportable. Juliane, la tête enfoncée dans l'oreiller, était presque toute cachée sous les couvertures. Quand je

m'approchais, elle ouvrait les yeux et me jetait un regard rapide, où je ne pouvais rien lire.

— Tu as froid?

— Oui.

Mais la chambre était tiède. Je revenais sans cesse à la fenêtre pour regarder la neige, la campagne blanchie, sur laquelle continuait la tombée lente des flocons. 11 était deux heures après midi. Que se passait-il dans la chambre du bébé ? Rien d'extraordinaire, à coup sûr, puisqu'on ne venait pas m'appeler. Mais mon anxiété croissait si fort, que .je résolus d'aller voir. J'ouvris la porte,

— Où vas-tu? me cria Juliane en se soulevant sur le coude.

— Je vais là-bas un moment. Je reviens tout de suite. Elle restait soulevée sur le coude, très pâle.

— Tu ne veux pas ? demandai-je.

— Non. Reste près de moi.

Elle ne se laissait pas retomber sur l'oreiller. Un effroi étrange lui altérait le visage; ses yeux erraient avec inquiétude, comme à la poursuite d'une ombre mobile. Je m'approchai, je la recouchai moi-même, je l'arrangeai dans son lit, je touchai son front, je lui demandai avec douceur :

— Qu'as-tu, Juliane ?

— Je ne sais pas ; j'ai peur..,

— De quoi !

— Je ne sais pas. Ce n'est pas ma faute ; je suis malade, je suis comme cela.

Mais ses yeux, au heu de se fixer sur moi, conlin-iaieut à errer.

— Que cherches-tu ? Tu vois quelque chose?

— Non, rien.

Je lui touchai encore le front. Il avait une chaleur normale. Mais mon imagination commençait à se troubler.

— Tu vois, je ne te quitte point, je reste près de toi. Je m'assis, j'attendis. Mon âme était dans cet état de

suspension anxieuse qui accompagne l'attente d'un événement prochain. J'avais la certitude qu'on allait venir m'appeler. Je dressais l'oreille au plus léger bruit. De temps à autre j'entendais, sonner dans la maison les sonnettes. J'entendis le roulement sourd d'une voiture sur la neige. Je dis :

— C'est probablement le médecin.

Juliane ne souffla mot. J'attendis. Il s'écoula un temps indéterminable. Tout à coup, j'entendis un bruit de portes qui s'ouvraient, un résonnement de pas qui s'approchaient. Je sautai sur pieds. Et, au même instant, Juliane se souleva.

— Qu'y a-t-il ?

Mais je savais déjà ce qu'il y avait, je savais jusqu'aux paroles précises que me dirait la personne qui allait entrer.

Christine entra. Elle paraissait bouleversée, mais cherchait à dissimuler son agitation. Elle balbutia, sans s'avancer jusqu'à moi, mais en s'adressant à moi du regard :

— Monsieur permet que je lui dise un mot 7 Je sortis de l'alcôve.

— Qu'y a-t-il ?

Elle répondit tout bas :

— Le petit va mal. Que Monsieur se dépèche.

— Juliane, je sors un instant. Je te laisse Christine» Je reviens tout de suite.

Je sortis. J'arrivai en courant dans la chambre de Raymond.

— Ah ! Tullio, le petit se meurt ! cria ma mère au désespoir, courbée sur le berceau. Regarde ! regarde !

Je me courbai aussi sur le berceau. Il était survenu un changement rapide, inattendu, en apparence inexplicable, effrayant. Le mignon visage avait pris une couleur de cendre, les lèvres avaient blêmi, les yeux l'étaient flétris, ternis, éteints. La pauvre créature semblait être sous l'action d'un poison violent.

Ma mère me racontait, d'une voix entrecoupée :

— Il y a une heure, il était presque bien. Sans doute il toussait ; mais c'était tout. Je me suis éloignée, j'ai laissé Anna dans la chambre. Je croyais que je le retrouverais endormi; il paraissait avoir sommeil... Je reviens, et je le vois dans cet état. Touche-le : il est presque froid ! "

Je lui touchai le front, la joue. Effectivement, la tenapérature de la peau avait baissé.

— Et le médecin ?

— 11 n'est pas encore venu. Je l'ai envoyé chercher.

— Il fallait prendre une voiture.

— Oui. Gyriaque est parti.

— Avec un cheval î Tu es certaine ? Il n'y a pas de temps à perdre.

Ce n'était point simnlation de ma part. J'étais sincère. Je ne pouvais laisser cet innocent mourir ainsi sans secours, sans faire une tentative pour le sauver. Devant cet aspect presque cadavérique, alors que mon crime était sur le point de se consommer, la pitié, le remords, la douleur ra'étreignirent l'âme. En attendant le médecin,

je n'étais pas moins affolé que ma mère. Je sonnai. Un domestique se présenta.

— Cyriaque est-il parti ?

— Oui, monsieur.

— - A pied ?

— Non, monsieur ; avec le cabriolet.

Frédéric survint, haletant.

— Qu'est-il arrivé ?

Ma mère, toujours courbée sur le berceau, s'écria :

— Le bébé se meurt !

Frédéric accourut, regarda :

— Il étouffe, dit-il. Vous ne voyez pas ? Il ne respire plus.

Et il saisit l'enfant, le tira du berceau, le souleva, le secoua.

— Non ! non ! Que fais-tu ? Tu vas le tuer ! cria ma mère.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et une voix annonça :

— Le médecin.

Le docteur Jemma entra.

— J'allais arriver ; j'ai rencontré le cabriolet. Qu'y a-t-il ?

Sans attendre la réponse, il s'approcha de mon frère, qui tenait encore Raymond dans ses bras ; il le lui i rit, l'examina, se rembrunit.

— Du calme, dit-il, du calme ! Il faut le démailloter. Et il le posa sur le lit de la nourrice, il aida ma mère

à lui ôter ses langes.

Le petit corps nu apparut. Il avait la même couleur terreuse que le visage. Les extrémités pendaient, flasques, inertes. La main grasse du médecin palpa la peau en divers endroits.

Faites-lui quelque chose, docteur I suppliait ma

mère. Sauvez-le I

Mais le médecin semblait irrésolu. Il tâta le pouls, appuya l'oreille sur la poitrine, murmura :

— Un vice du cœur... Impossible.

Il demanda :

Mais comment ce changement est-il survenu? A

l'impreviste ?

Ma mère voulut lui raconter comment ; mais, avant de finir, elle éclata en sanglots. Le médecin se décida à tenter quelque chose ; il tâcha de secouer la torpeur où le bébé était plongé ; il tâcha de le faire crier, de provoquer un vomissement, de stimuler un mouvement respiratoire énergique. Ma mère le regardait, debout, et de ses veux grands ouverts coulait un ruisseau de

larmes.

— Juliane est-elle avertie ? me demanda mon frère ?

Mon, je ne crois pas... Elle soupçonne peutêtre... Peut-être Christine... Reste ici, toi. Je cours voir, et je reviens.

Je regardai l'enfant dans les mains du médecin ; je regardai ma mère. Je sortis de la chambre, je courus chez Juliane. Devant la porte je m'arrêtai. « Que lui dirai-je ? Lui dirai-je la vérité ? » J'entrai ; je vis que Christine se tenait dans l'embrasure de la fenêtre ; je pénétrai dans l'alcôve, dont les rideaux maintenant étaient fermés. Juliane était pelotonnée sous les couvertures. Quand je me fus approché d'elle, je m'aperçus qu'elle tremblait comme d'un frisson de fièvre.

— Juliane, me voici, c'est moi.

Elle se découvrit, tourna vers moi son visage, me demanda à voix basse :

— Tu viens de là-bas f

— Oui.

— Dis-moi tout.

Je m'étais penché sur elle, et nous nous parlions de près, à voix basse.

— Il va mal.

— Très mal ?

— Oui, très mal.

— Il est monrnnt ?

— Qui sait? Peut-être.

D'un mouvement subit, elle dégagea ses bras et s'enlaça à mon cou. iMa joue pressait la sienne ; et je la sentais trembler, je sentais la maigreur de sa pauvre poitrine malade. Et, tandis qu'elle m'étreignait, j'avais dans l'esprit la vision sinistre de la chambre lointaine ; je voyais le bébé aux yeux flétris, éteints, opaques, aux lèvres livides ; je voyais couler les larmes de ma mère. Il n'y avait aucune joie dans cet enlacement. Mon cœur était serré ; mon âme se sentait désespérée et seule^ ainsi penchée ^ur l'abîme obscur de cette autre âme.

Quand la nuit tomba, Raymond ne vivait plus. Tous les signes d'un empoisonnement aigu par l'acide carbonique apparaissaient sur ce petit corps devenu cadavre. La face mignonne était livide et plombée ; le nez s'était effilé; les lèvres avaient pris une teinte d'un bleu «ombre ; on entrevoyait un peu de blancheur opaque sous les paupières encore mi-closes ; sur une cuisse, près de l'aine, on distinguait une tache rougeâtre. Il semblait que la décomposition fût déjà commencée, tant était lamentable l'aspect de cette chair enfantine qui, quelques heures auparavant, toute rose et tendre, avait été caressée par les doigts de ma

mère.

A mes oreilles bourdonnaient les cris, les sanglons, les paroles aiTolées que proférait ma mère, tandis que Frédéric et les femmes l'entraînaient dehors.

— Que personne ne le touche ! Que personne n^ W-

37G l'intrus

touche ! C'est moi qui veux le laver, qui veux l'emmailloter... c'est moi...

Plus rien. Les cris avaient cessé. Par moments, on entendait un battement de portes. J'étais là, seul. Il y avait bien aussi le médecin dans la chambre ; mais j'étais seul. Quelque chose d'extraordinaire survenait en moi ; mais je n"y voyais pas encore clair.

— Allez, me dit le médecin doucement, en me touchant l'épaule. Allez, quittez cette chambre.

Je fus docile ; j'obéis. Je m'éloignais avec lenteur par le corridor, quand je sentis de nouveau qu'on me touchait. C'était Frédéric ; il m'embrassa. Je ne pleurai point ; je n'éprouvai point de forte émotion ; je ne compris point les paroles qu'il prononçait. Pourtant, j'entendis qu'il nommait Juliane,

— Conduis-moi chez Juliane, lui dis-je.

Je mis mon bras sous le sien ; je me laissai conduire comme un aveugle.

Lorsque nous fûmes devant la porte :

— Laisse-moi, lui dis-je.

îl me serra le bras for^lement, puis me laissa. J'enlrai beui.

Dans la nuit, le silence de la maison était sépulcral. Une lumière brûlait dans le corridor. Je marchai vers cette lumière comme un somnambule. Quelque chose d'extraordinaire survenait en moi ; mais je n'y voyais pas encore clair.

Je m'arrêtai, averti par une sorte d'instinct. Une porte était ouverte ; une lueur filtrait à travers la portière abaissée. Je franchis le seuil, j'écartai la portière, je m'avançai.

Le berceau était au milieu de la chambre, entre quatre cierges allumés, tendu de blanc. Mon frère assis d'un côté, Jean de Scordio de l'autre, faisaient la veillée. La présence du vieillard ne me causa aucune surprise. 11 me parut naturel qu'il fût là ; je ne demandai rien; je ne dis rien. Je crois que, comme ils me regardaient^ je leur adressai un léger sourire. Je ne gais pas si, vraiment, mes lèvres sourirent ; mais j'en

eus l'intention, comme pour signifier : « Ne vous mettez pas en peine de moi, ne cherchez pas à me consoler. Vous voyez, je suis calme. Nous pouvons nous taire. »

Je fis quelques pas ; j'allai me mettre au pied du berceau, entre les deux cierges. Au pied ae ce berceau, j'apportai une âme craintive, humble, faible, totalement dépouillée de ses passions d'autrefois. Mon frère et le vieillard n'avaient pas quitté leur place ; mais pourtant je me sentais seul.

Le petit mort était vêtu de blanc : de la même robe avec laquelle on l'avait baptisé, à ce qu'il me sembla. Le visage et les mains seulement étaient à découvert. La bouche mignonne, dont les vagissements avaient tant de fois exaspéré ma haine, restait maintenant immobile sous un sceau mystérieux. Le silence qui régnait sur cette bouche mignonne régnait aussi en moi, régnait autour de moi. Et je regardais, je regardais.

Alors, dans le silence, il se fit une grande lumière intérieure au centre de mon âme. Je compris. Ce que ni la parole de mon frère ni le sourire du vieillard n'avaient été assez efficaces pour me révéler, la petite bouche muette de l'Innocent me le révéla en une seconde. Je compris. Et alors, je fus assailli d'un besoin terrible de confesser mon crime, de publier mon secret, de déclarer en présence de ces deux hommes : c C'est moi qui l'ai assassiné I >

Tous deux me regardaient; et je m'aperçus qu'ils étaient tous deux inquiets de moi et de mon attitude devant le ca(^avre, qu'ils attendaient tous deux avec angoisse la fin de mon immobilité. Alors, je dis '.

— Savez-vous qui a tué cet innocent ?

Dans le silence, ma voix eut une sonorité si étrange

qu'elle ne me parut pas reconnaissable à moi-même ; il me sembla que cette voix n'était pas la mienne. Et une terreur subite me glaça le sang, me raidit la langue, m'obscurcit la vue. Et je me mis à trembler. Et je sentis que mon frère me soutenait, me tàtait le front. J'avais dans les oreilles un bourdonnement si fort que ses paroles m'arrivaient indistinctes, par lamneaux. Je compris qu'il me croyait l'esprit dérangé par un violent accès de fièvre et qu'il cherchait à m'emmener dehon. Je me laissai emmener.

Il me conduisit dans ma chambre en me soutenant. La terreur me dominait encore. A la vue d'une bougie qui, sur la table, brûlait solitaire, je tressaillis ; je ne me souvenais pas de l'avoir laissée allumée.

— Déshabille-toi, mets-toi au lit, me dit Frédéric en m'attirant par les mains avec tendresse.

Il me fit asseoir sur le lit, me tâta encore le front.

— Ecoute. Ta fièvre augmente. Commence à te déshabiller. Allons, allons!

Avec une tendresse qui me rappelait celle de ma mère, il m'aidait à me dévêtir. Il m'aida à me coucher. Assis à mon chevet, il me tàtait le front de temps à autre, pour sentir ma fièvre; et, comme il s'apercevait que je tremblais encore, il me demandait :

— Tu as très froid ? Tes frissons ne cessent point ? Veux-tu que je te couvre davantage? As-tu soif?

Tout frissonnant, je réfléchissais : « Si j'avais parlé ! Si j'avais eu la force de poursuivre! Est-ce moi, positivement moi, qui, de mes lèvres, ai prononcé ces paroles? Est-ce positivement moi ? Et si Frédéric, en y repensant, en approfondissant, venait à concevoir un doute ? J'ai demandé ; — Savez-vous qui a tué cet innocent? — Rien

de plus. Mais n'avais-je pas l'aspect d'un assassin qui avoue ? En y repensant, Frédéric ne manquera pas de se poser la question : — Que voulait-il dire ? Contre qui dirigeait-il cette accusation étrange? — Et mon exaltation lui semblera louche. Le médecin... Il faudrait qu'il pensât : — Peut-être a-t-il voulu faire allusion au médecin.— Et il faudrait qu'il eût quelque preuve nouvelle de mon exaltation, qu'il continuât à me croire l'esprit dérangé par la fièvre, dans un état de délire intermittent. » Pendant que je raisonnais ainsi, des images rapides et claires me traversaient l'esprit, avec une évidence de choses réelles et tangibles, e J'ai la fièvre, et très forte. Si le vrai délire survenait, si je révélais mon secret inconsciemment ! »

Je me surveillais avec une angoisse épouvantée.

Je dis :

— Le médecin, le médecin... n'a pas su...

Mon frère se pencha sur moi, me tâta encore le front avec inquiétude, poussa un soupir.

— Ne te tourmente point, Tullio. Calme-toi.

Et il alla mouiller un linge dans l'eau froide, l'appliqua sur ma tòte brûlante.

Le défilé des images rapides et claires continuait. Je revoyais l'agonie du bébé avec une terrible intensité de vision. Il était agonisant dans son berceau. Il avait le visage couleur de cendre, d'une teinte si blême qu'au-dessus des sourcils les croûtes de lait paraissaient jaunes. La lèvre inférieure, déprimée, ne se voyait plus. De temps à autre, il soulevait ses paupières, qui s'étaient légèrement estompées de violet, et on eût dit que les iris y adhéraient parce qu'ils en suivaient le mouvement ascendant et se perdaient dessous en ne laissant voir

que le blanc opaque. De temps à autre, le râle étouffé s'interrompait. A un certain moment, le médecin disait, comme pour faire une suprême tentative :

— Vite ! vite ! Transportons le berceau près de la fenêtre, au grand jour. Place ! place ! Le petit a besoin d'air. Faites place.

Mon frère et moi, nous transportions le berceau, qui semblait être un cercueil. Mais, à la lumière, le spectacle était plus affreux encore, sous cette froide lumière blanche de la neige répandue. Et ma mère s'écriait :

— Mais il meurt ! Voyez, voyez : il meurt ! Sentez : il n'a plus de pouls !

Et le médecin :

— Non, non. Il respire. Tant qu'il y a du souffle, il y a de l'espoir. Courage !

Et il introduisait entre les lèvres livides du mouran une cuillerée d'éther. Après quelques secondes, le mourant rouvrait les yeux, tournait en haut les pupilles, poussait un vagissement faible. Un léger changement survenait dans son teint. Ses narines palpitaient.

E^ le médecin :

Ne voyez-vous pas? Il respire. Jusqu'à la fin, il

faut espérer.

Et il agitait l'air au-dessus du berceau avec un éventail ; puis il pressait avec le doigt le menton du bébé pour lui desserrer les lèvres, pour lui ouvrir la bouche. La langue, collée au palais, s'abaissait comme un clapet ; et j'entrevoyais les mucosités filantes qui s'allongeaient entre le palais et la langue, la matière blanchâtre accumulée dans la gorge. Un mouvement convulsif relevait vers le visage les menottes devenues violettes, particulièrement aux paumes, aux plis des phalanges, aux

ongles : mains déjà cadavéreuses que ma mère touchait à tout moment. Le petit doigt de la main droite restait toujours écarté des autres doigts, avait en l'air un léger tremblement. Et rien n'était plus lamentable.

Frédéric cherchait à persuader ma mère de quitter la chambre. Mais elle, penchée sur le visage de Raymond jusqu'à le toucher presque, épiait les moindres indices. Une de ses larmes tombait sur la tête adorée. Vite, elle l'essuyait avec son mouchoir ; mais elle s'apercevait que, sur le crâne, la fontanelle s'était affaissée, déprimée.

— Regardez, docteur ! criait-elle avec épouvante.

Et mes yeux se fixaient sur le crâne mou, semé de croûtes de lait, jaunâtre, pareil à un morceau de cire au milieu duquel on aurait fait un creux. Toutes les sutures étaient visibles. La veine temporale, bleuie, se perdait sous les croûtes.

— Regardez, regardez !

L'énergie vitale, réveillée un instant par le moyen artificiel de Téther, s'évanouissait. Le râle venait de prendre une sonorité caractéristique ; les petites mains tombaient le long des flancs, inertes ; le menton se rétractait davantage ; la fontanelle devenait plus profonde et ne battait plus. Tout à coup, le mourant semblait faire un effort. Vite, le docteur lui soulevait la tête. Et il sortait de la petite bouche violacée un peu de liquide blanchâtre. Mais, dans l'effort fait pour vomir, la peau du front s'était tendue, et, à travers l'épiderme, on voyait apparaître les taches brunes d'un épanchement. Ma mère jetait un cri.

— Allons, allons. Viens avec moi, lui répétait mon frère en essayant de l'entraîner.

— Non, non, non !

Et !e médecin donnait une autre cuillerée d'élher. Et ''agonie se prolongeait, la torture se prolongeait. Les etites mains se soulevaient encore ; les doigts remuaient . aguement ; entre les paupières mi-closes, les iris appaaissaient, puis disparaissaient par un mouvement rétrograde, pareilles à deux petites fleurs fanées, à deux petites corolles qui se refermeraient avec un recroquevillement flasque.

Le soir tombait, et l'innocent agonisait toujours. Sur les vitres de la fenêtre, if y avait comme une clarté d'aube ; et cette aube montait de la blancheur de la neige luttant contre les ténèbres.

— Il est mort, il est mort ! criait ma mère, qui n'entendait plus le râle et qui voyait apparaître autour du nez une tache livide.

— Non, non ! Il respire.

On avait allumé une bougie ; une des femmes la tenait, et la petite flamme jaune vacillait au pied du berceau. Brusquement, ma mère découvrait le petit corps pour le palper.

— Il est froid, tout froid !

Les jambes s'étaient détendues ; les pieds étaient devenus violacés. Rien n'était plus lamentable que ce pauvre petit haillon de chair morte, devant cette fenêtre qui s'emphssait d'ombre, sous la lumière de cette bougie.

Mais, encore une fois, un son indescriptible, qui n'était ni un vagissement, ni un cri, ni un râle, sortait de cette petite bouche presque bleue, avec un peu de bave blanchâtre. Et ma mère, comme une folle, se jetait sur le petit cadavre.

Je revoyais tout cela, les yeux fermés. Et, quand j'ouvrais les yeux, je revoyais tout encore, avec une mtensité incroyable.

— Cette bougie ! Ote cette bougie ! criai-je à Frédéric, en me soulevant sur ma couche, terrifié par la mobilité de la petite flamme pâle. Ote cette bougie !

Frédéric alla la prendre, et la posa derrière un paravent. Puis il revint à mon chevet, me fit recoucher, changea le linge froid sur mon front.

Par moments, dans le silence, j'entendais ses soupira.

Le jour suivant, bien que je fusse dans un état de faiblesse et de prostration extrêmes, je voulus assister à la bénédiction religieuse, au convoi, à toute la cérémonie.

Le mignon cadavre était déjà enfermé dans son petit cercueil blanc recouvert d'une lame de cristal. Il avait sur le front une couronne de chrysanthèmes blancs ; il tenait un chrysanthème blanc dans ses mains jointes ; mais rien n'égalait la blancheur de cire de ces mains menues, où les ongles seuls étaient restés violets.

11 y avait là Frédéric, Jean de Scordio, moi et quelques domestiques. Les quatre cierges brûlaient en pleurant. Le prêtre entra, vêtu de l'étole blanche, suivi des clerct qui portaient l'aspersoir et la croix sans bâton. Nous nous agenouillâmes tous. Le prêtre aspergea la bière d'eau bénite en disant :

— Sit nomen Domini...

Puis il récita le psaume :

— Laudate f pueri, Dominum . . .

Frédéric et Jean de Scordio se relevèrent, prirent le cercueil. Devant eux, Pierre ouvrait les portes. Je le suivis. Derrière moi venaient le prêtre, les clercs, quatre domestiques, avec des cierges allumés. En parcourant les corridors silencieux, nous arrivâmes à la chapelle, tandis que le prêtre récitait le psaume ;

— Beati immaculati...

Lorsque la bière entra dans la chapelle, le prêtre dit :

— Hic accipiet benedictionem a Domino... Frédéric et le vieillard déposèrent la bière sur le

petit catafalque, au milieu de la chapelle. Nous nous agenouillâmes tous. Le prêtre récita d'autres psaumes. Ensuite il fit l'invocation pour que l'âme de l'Innocent fût appelée au ciel. Puis, il aspergea de nouveau la bière avec de l'eau bénite. Il sortit, suivi des clercs.

Alors nous nous relevâmes. Tout était déjà prêt pour la sépulture. Jean de Scordio prit le léger cercueil sur ses bras, et ses yeux se fixèrent sur le cristal. Frédéric descendit le premier dans le caveau, et le vieillard descendit derrière lui, portant le cercueil. Je descendis le dernier avec un domestique. Personne ne parlait.

La chambre sépulcrale était vaste, toute de pierre grise. Dans les murailles étaient creusées des niches, les unes déjà closes par des dalles de pierre, les autres béantes, profondes, pleines d'ombre, attendant leur proie. D'un cintre pendaient trois lampes alimentées d'huile d'olive, et elles brûlaient paisiblement, dans l'air humide et lourd, avec de petites flammes minces et jamais éteintes.

— Ici, dit mon frère.

Et il désigna une niche ouverte, située sous une autre

niche déjà close par une dalle. Sur cette dalle était gravé le nom de Constance, dont les lettres jetaient des lueurs coi\fuses.

Alors, pour nous permettre de contempler encore un© fois le petit mort, Jean de Scordio étendit les bras qui portaient le cercueil. Et nous le regardâmes. A travers le cristal, ce petit visage livide, ces petites mains jointes, et cette robe, et ces chrysanthèmes, et toutes ces choses blanches paraissaient infiniment lointaines, intangibles, comme si le couvercle diaphane de ce cercueil sur les bras de ce grand vieillard eût laissé entrevoir par une fente un lambeau d'un mystère surnaturel, terrible et doux.

Personne ne parlait. Il semblait que personne ne res pirait plus.

Le vieillard se tourna vers la niche mortuaire, se courba, déposa le cercueil, le poussa doucement vers le fond. Puis il s'agenouilla et resta quelques minutes immobile.

Au fond, le cercueil déposé faisait une vague blancheur. Sous les lampes, la tête chenue du vieillard était lumineuse, ainsi penchée à la limite de l'Ombre.

Francavilla al mare : Avril-Juillet 1891.

HN

EMILE COLIN ET C'"' — IMPHIMERIE DE LAGXY — 14607-12-06.

CLT

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