Evolution créatrice, chap. i. — Life and Consciousness
puissance d'indétermination croissante des êtres vivants l. C'est par le nombre et l'entrecroisement des mécanismes qu'elle monte ainsi dans le cerveau que la durée vivante, sous forme de' mémoire, usant ainsi de la nécessité qui définit le cerveau et le corps comme elle définit toute matière, les transforme en instruments de libération et se libère partiellement elle-même de la résistance qu'oppose la matière à ses libres créations. Et c'est parce que le cerveau humain est susceptible de fournir ainsi à la mémoire spirituelle un nombre indéfini de mécanismes que cette libération de Félan vital se réalise décidément dans le sens de la forme et de l'action humaines2. Ce qui permet à la mémoire de monter ces dispositifs et de les limiter l'un par l'autre, c'est que, possédant en elle tout le passé, elle le condense à sa guise pour en user ainsi qu'elle le veut ; immanente à la perception consciente, elle condense donc et manie à son gré l'indéfinie multiplicité des ébranlements matériels3. Le discernement est, dès lors, en toutes occasions, l'acte propre de l'esprit, et l'esprit se définit comme liberté. Au contraire, le corps, la matière, l'espace, la quantité, breftoutce qui comporte l'équivalence parfaite et comme l'absence de tout discernement et de toute mémoire, tout cela constitue le domaine du nécessaire4. L'élan vital, puissance
i. Matière et mémoire, en particulier chap. i et Conclusion. i. Op. cit., chap. ii. — Évolution créatrice, chap. ni. 3. Matière et mémoire, chap. iv.
[\. Op. cit., chap. i et Conclusion.
créatrice, mémoire agissante et durée qualitative, réalise comme un effort libre « pour obtenir de la nécessité matérielle quelque chose que la matière lui refuse » ; et cet effort aboutit, à travers la complication des formes vivantes essayées, à la libération illimitée que la forme humaine réalise1. Une opposition s'affirme donc bien entre la nécessité matérielle et la liberté spirituelle ; et c'est la liberté qui définit le terme décisif, puisqu'elle « passe à travers les mailles de la nécessité2 ». Mais, dès lors, l'accentuation même de ce terme suppose encore la résistance du terme adverse et l'irréductibilité foncière de l'antithèse ainsi partiellement résolue.
Créateur de formes, l'élan vital, en son ramassement de la durée pure qui s'achemine à l'éclosion géniale des nouveautés libres, est analogue, par le recueillement et le jaillissement de son œuvre originale, à l'inspiration créatrice qui, ramassée et jaillissante, évolue en œuvre d'art3. De celle-ci, pas plus que de celle-là, malgré l'évolution acquise et les œuvres passées, malgré la mémoire qui concentre l'élan et fait confluer les matériaux, personne, non pas même le créateur de l'œuvre nouvelle, ne saurait définir à l'avance la forme actuelle et la nouveauté 4. Et, si l'on objecte à ce rapprochement que l'œuvre d'art échappe, par la fixation de la forme qui la dé-
i. Évolution créatrice, chap. m. — Cf. Life and Consciousness .