‹ L'intuition bergsonienneChapitre 13 sur 80 · Le rire, chap. m · texte numérisé non relu

Le rire, chap. m

science et Y art, et que, des deux termes que confronte cette opposition nouvelle, c'est Fart, expression de l'élan créateur, qui est le principal? Mais, puisque le geste de l'art créateur se disperse en mouvements et en formes et que la liberté vivante se fixe en mécanismes qui la jouent, la science nécessaire résiste à l'art novateur, et l'antithèse nouvelle est encore irréductible.

Or n'est-il point vrai, si l'on remonte à travers cette série d'oppositions, qui toutes se concentrent en la dernière comme par l'opération d'une mémoire dialectique, que toutes semblent avoir précisément leur origine dans l'éparpillement spatial de la durée, d'où résulte une matérialisation de l'élan vital et une mécanisation de la vie spirituelle, donc une détermination nécessitante de l'activité libre1? Mais, puisque l'opposition entre la vie et la matière, identique foncièrement à celle qui distingue la perception consciente de la perception pure, nous montre la matière, en son équilibre parfait de réactions mutuelles, comme étrangère à l'individualité, tandis que le discernement, qui est le propre de l'être vivant lui-même, se révèle surtout par l'hésitation consciente, c'est bien la vie qui découpe la matière selon des articulations naturelles et l'organise en systèmes individuels d'action novatrice2. Si donc la

i. Evolution créatrice, passim.

2. Matière et mémoire, chap. i. — Evolution créatrice, chap. i. — Le parallélisme psycho-physique et la métaphysique positive, sub fine.

vie, jamais distraite d'elle-même, réalisait sans résistance ses créations originales, quelle nécessité pourrait dès lors apparaître, quelle identité se définir, quel mécanisme jouer les inventions spirituelles ? Chaque âme serait artiste et agissante; la science, qui résout l'âme en idées, n'existerait pas ; la vie individuelle monterait sans obstacles et développerait sans fin l'éclosion de la qualité pure1. Les distractions de la vie, les résistances à l'élan créateur, l'inévitabilité du nécessaire et de l'identique, la mécanisation de l'esprit, la cristallisation de l'âme en idées, bref la dénaturation quantitative et spatiale de la durée qualitative, tout cela se résume donc dans l'échec relatif de l'originalité individuelle. Et c'est bien en vue des commodités de l'existence sociale que s'altère en stabilisations conceptuelles la perception intuitive et ingénue de la mobilité et du changement2. Le monde homogène et spatial de la science et du calcul est le produit figé, en ses déterminations identiques, de la vie sociale ; et c'est la vie sociale qui banalise, en l'attirant à la surface où elle se solidifie, l'activité fluide et profonde de la vie individuelle3. C'est donc par une septième opposition entre la société et l'individu que s'exprime la série des oppositions formulées ; et, si le principe créateur, inhérent au terme individuel, assure à ce-

i. Le rire, chap. ni. — Cf., pour le sens donné aux idées et à Vâme, Introduction à la métaphysique.

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