Cf. Evolution créatrice, ch. 1, p. 95-io
Segond. — Intuit. 1
qui devrait le porter sans fin en l'imprégnant de sa vertu, se déterminera trop souvent pour lui en solidité partielle et adverse, gênant par là même le progrès de Finitiation poursuivie, et brisant l'effort de Tinitié au choc imprévu des contradictions surgissantes et des dures antithèses. Et ce n'est pas seulement, dès lors, à la multiplicité des œuvres que le temps série, c'est encore, dans une même œuvre, à la réfraction diverse et inégale de l'élan inspirateur, qu'il faudra sans doute rapporter, avec le sentiment des oppositions déroutantes, l'inquiétude croissante chez le disciple à l'égard de la simplicité et de la fécondité de l'inspiration.
L'originalité du bergsonisme, la simplicité de l'élan qui l'inspire, la fécondité de l'œuvre qui l'exprime, la diversité des points de vue qui le représentent, la fluidité courante et doucement entraînante de ce flux de pensée créatrice, rien de tout cela ne peut se dérober à l'adepte de la doctrine, rien de tout cela ne saurait fuir le regard du curieux qui la guette. Mais, si l'adepte ou le curieux, lisant avec scrupule l'œuvre entière du maître, se reportant aux expressions ou les plus anciennes ou les plus fugitives de sa pensée, ne négligeant pas plus que les déterminations expresses du livre ou de l'article les indications fluentes de la discussion instituée ou de Yinterwiew occasionnelle, compare soigneusement ces multiples rendus, peut-être l'inquiétude et le sentiment qu'éveille, ainsi que nous le disions plus haut, toute doctrine scrutée de la sorte s'éveilleront
alors chez lui. Et il pourra lui sembler alors que la pensée bergsonienne, au lieu de suivre naturellement le cours tranquille d'une évolution progressive, s'est développée, d'une œuvre à l'autre, par une série de crises troublantes, rompant ainsi la simplicité de l'élan inspirateur et se traduisant de façon successive par des expressions contradictoires. Il pourra lui sembler aussi que chacune de ces expressions, grâce précisément à la fluidité du courant initial, parce qu'elle retient, à la manière d'une mémoire indéfectible et toujours prête à transparaître dans la pensée présente, ce qu'il y eut de divers dans les pensées antérieures, constitue, dans ce courant fluide, quelques-unes de ces solidifications partielles où se heurte, brisée diversement par la diversité des pensées qui survivent et s'opposent et par celle des pensées qui se forment, la confiance docile de l'initié.
Que ce soit donc à travers la série des essais, par où la philosophie bergsonienne s'efforce de mettre en valeur la vision initiale de la durée vivante; que ce soit en chacune de ces tentatives et à chacun de ces moments, où cette même philosophie s'efforce de dilater et les concepts particuliers et les esprits individuels pour réaliser graduellement, par la fusion intérieure et originelle des particularités et des divergences, l'unité de la vision spéculative et pratique ; le lecteur attentif de l'œuvre bergsonienne, au cours même de cette réalisation vitale et synthétique, ne croira-t-il pas retrouver ou trouver,
ou subsistantes ou naissantes et même accentuées, les divergences et les oppositions et les contradictions dont cet effort vital nous devait affranchir? Faut-il donc estimer, ou bien que la philosophie bergsonienne est constituée, en effet, par des moments successifs, et que le moment ultérieur détruit et surmonte dialectiquement celui qui le précéda ? ou bien que les moments qui se succèdent de la sorte se succèdent, en fait, sans être intérieurement liés entre eux et comme pénétrés l'un par l'autre? ou bien, enfin, si l'on néglige ces différences qu'institue la durée, que cette philosophie, prise en bloc et non dans son évolution, est faite secrètement, en dépit de son désir avoué d'unité foncière, d'oppositions et de contradictions antithétiques, amenées au jour par le vain effort de dilatation que tente docilement et curieusement le disciple? De ces possibilités diverses, dont chacune, en son mode, est hostile, périlleusement, à la qualité de la doctrine et à l'ingénuité de l'aspiration, la dernière est, semble-t-il, la plus redoutable, puisqu'elle contient en soi les deux autres : retenant et les oppositions violentes qui détruiraient la continuité de l'œuvre, et les nouveautés imprévues qui de cette continuité feraient simplement abstraction grâce à l'ignorance par l'effort actuel de l'effort passé, elle aggraverait et cette ignorance et cette négation par le souci même qu'elle implique de nier les oppositions en remontant à leur origine et de restituer à l'imprévu sa place dans le courant par
le caractère substantiel qu'elle attribue à la fluidité de l'inspiration initiale. Le dernier, par sa date, des essais bergsoniens ressemblera toujours à cette mémoire, affranchie de toute matérialité, qui maintiendrait actuellement le passé intégral et qui relierait par là même l'un à l'autre les souvenirs les plus distants et assimilerait l'un à l'autre les souvenirs les plus différents. Cette liaison et cette assimilation sont-elles données par la survivance, en sa réalité, du passé intégral lui-même ? sont-elles fabriquées par l'effort synthétique d'une mémoire qui se dilate? Bref, pour déterminer avec scrupule la qualité de l'œuvre bergsonienne, nous devrons accepter, comme un postulat, l'unité de développement de la pensée bergsonienne, et chercher si la fusion originelle, ainsi réalisée d'ensemble, ne laisse pas transparaître une série d'antithèses irréductibles1.
i. Nous ne voudrions pas que les expressions dubitatives, dont nous faisons constamment usage dans cette indication préliminaire, donnassent le change au lecteur sur notre impression personnelle à l'égard de l'œuvre de M. Bergson. Si nous présentons ici comme un postulat la croyance à l'unité de développement de cette œuvre, cette démarche a seulement à nos yeux la valeur d'une précaution méthodologique. Nous estimons que, de l'Essai sur les données immédiates de la conscience aux conférences de Bologne, d'Oxford et de Birmingham sur V intuition philosophique, la perception du changement et les rapports entre la vie et la conscience, l'évolution, non point rectiligne, mais sinueuse et vivante, du bergsonisme s'est poursuivie en effet sans contradictions internes et sans oubli des moments traversés et de Pélan inspirateur. Et si, du troisième point de vue qui apparaît comme le plus large, nous présentons comme possible cette condition essentiellement antithétique du système, cette possibilité est évidemment selon nous hypothétique et métho-
A supposer que ces antithèses existent, en effet, immanentes à la doctrine, et que l'unité foncière de celle-ci doive être par là même envisagée comme factice, puisque le désir de cette fusion des divergences, désir désormais inefficace, animait l'effort original du philosophe créateur, les divergences nullement réduites sembleront peut-être l'effet, au sein de la doctrine personnelle, des doctrines étrangères. Et l'on sera conduit, par la négation supposée de l'originale synthèse, à la négation subordonnée et vraisemblable de l'originalité des points de vue qui demeureront contradictoires en leur diversité. Par là s'affirme davantage l'importance de cette enquête, en ce qui regarde décidément la qualité du bergsonisme. Si l'hypothèse de l'irréductibilité des oppositions latentes devait enfin être tenue pour vraie, la prétention risquerait dès lors d'être admissible de ceux qui refusent à la philosophie bergsonienne l'ingénuité irréductible que lui prêtent ses admirateurs. Et l'on serait amené peut-être à ajouter foi aux démonstrations des adversaires du bergsonisme, qui dénoncent en lui, comme informatrices de sa nouveauté, les influences diverses du romantisme allemand et du pragmatisme anglo-saxon. D'une discussion qui portait sur les contradictions internes du système devra donc se
dologique encore, puisque, impliquant les deux autres que nous rejetons pour notre part, elle se trouve en fait exclue pour nous par l'exclusion des deux autres. Le but de notre essai est précisément de montrer dans l'intuition bergsonienne la conciliation effective des antithèses apparentes.
dégager une conclusion relative à l'originalité des éléments du système1.
Il est, d'ailleurs, inévitable, si les antithèses foncières auxquelles notre enquête s'attachera sont en effet réelles et irréductibles, que l'effort synthétique, par lequel la pensée bergsonienne se propose de les résoudre, aboutisse du moins à les présenter selon une perspective favorable, en sa mesure, à cet effort de réduction. A supposer, comme nous le faisons ici, que les contradictions inhérentes au système mettent obstacle à la constitution irréprochable du système, et que nul des termes antithétiques ne soit décidément éliminable, le philosophe qui veut abolir la contradiction, ne pouvant l'abolir en fait et dans l'ensemble, l'abolira tout au moins partiellement et selon l'apparence. Donc les deux termes contradictoires de chacune des antithèses ne seront pas envisagés par lui avec une égale faveur et ne trouveront pas dans le système une place équivalente. L'accent favorable devra être mis à chaque
I. Ici également nous tenons, pour éviter un malentendu, à insister sur le caractère hypothétique des négations logiquement enchaînées. De ce que nous déclarions, dans la note précédente, au sujet de l'unité de développement de la doctrine et de la cohérence interne du système, il résulte déjà, vu la subordination des critiques ci-dessus formulées, que nous admettons également l'originalité des éléments du bergsonisme constitués en leur synthèse. Nous estimons donc que « l'ingénuité irréductible » de cette philosophie ne lui est pas seulement « prêtée » par ses admirateurs. Et, pour ce qui est du rapport entre le bergsonisme et les doctrines desquelles on le rapproche, nous comptons lui consacrer notre cinquième chapitre.
fois sur l'un d'eux ; et il arrivera sans doute que la définition de la doctrine, telle qu'elle apparaît du point de vue de l'opinion habituelle, s'obtienne précisément par cette accentuation mise de la sorte sur le terme favorisé1.
Que le bergsonisme, dans la série des essais qui l'expriment, mette ainsi l'accent de façon évidente sur une série de termes relevant d'une série d'antithèses, cela est sensible dès Y Essai initial sur les données immédiates de la conscience. Et l'évidence de l'usage d'une telle méthode ne semble-t-elle pas l'indice du bien fondé de notre hypothèse sur l'inhérence au système des antithèses irréductibles? Il nous resterait donc, pour développer cette preuve, à développer de façon régulière, en la série des antithèses, celle des termes préférés.
La première antithèse que l'on aperçoive dans
i. A supposer — ce que nous n'admettons pas, puisque c'est à nos yeux l'office de Vinluition bergsonienne de réduire les antithèses elles-mêmes — que cette détermination d'une perspective réponde à l'inspiration de la doctrine, on devrait distinguer l'attitude de M. Bergson à l'égard des termes opposés des antinomies, tout ensemble de celle de Kant, qui admet et rejette les deux termes solidairement, et de celle de Renouvier, qui admet l'un des termes et rejette l'autre radicalement. Par ailleurs, cette interprétation du bergsonisme serait favorable à la prétention de ses adversaires, qui font de cette philosophie de l'intuition une dialectique des concepts.
Téclosion du système, la plus générale aussi et celle, peut-on dire, qui est de toutes les autres la réelle génératrice, se formule par l'opposition entre la qualité et la quantité1. Et des deux termes opposés de la sorte dès le principe, c'est au premier que va la préférence, si c'est bien par la qualité que se définit dès le principe a la vie intérieure en son originalité fuyante2 ». — Mais la vision de cette vie intérieure qualitative la montre comme déroulement de la durée pure, et, dégageant cette durée vivante de l'espace homogène, nous engage, en cette antithèse nouvelle, à mettre l'accent à nouveau sur le premier des deux termes qu'elle oppose3. — Or qu'à l'autre de ces termes paraisse maintenant s'attacher la pensée en étudiant l'acte de la perception, c'est la matière qu'elle déterminera ainsi, mais pour lui opposer alors, dès l'acte de discernement par quoi se définit la perception consciente, un nouveau terme antithétique, la vie, principe de sélection des images spatiales et d'action sur la matière4; et des deux termes qu'elle oppose cette fois, c'est bien à la vie qu'ira cette fois la préférence, si c'est par la vie et par l'élan vital que s'explique la montée de l'existence et par la ma-
i. Voir V Essai sur les données immédiates de la conscience. — Cf., à ce sujet, les remarques de M. Elie Halévy (Bulletin de la Société française de philosophie, juin 1901, p. 60-61).
2. Matière et mémoire, p. ni. — Cf. Essai..., en particulier le chap. 11.