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L'UNITÉ RADICALE DU DEVENIR 7o

goureuse des identités inertes de la résistance spatiale et matérielle ? D'où il suit que l'intuitive contingence etl'intuitive évolution, bien qu'elles semblent embrasser en leur création totale, négative de tout néant, la matière elle-même, spiritualisée, laissent échapper, réfractaire, le principe négatif et nécessaire et inerte de toute résistance, par quoi la matière, non spiritualisée mais à toute spiritualisation hostile, semblait dès l'abord irréductiblement définissable. Et que, par l'intuition même, la conquête du devenir radical par l'intuition définitivement réalisée se trouve ainsi mise en péril, la nature de l'intelligence le confirme, si, orientée vers l'espace, et de géométrie naturelle comme lestée, l'intelligence, en ses démarches, se témoigne inerte et de nécessité éprise et de toute création ennemie, donc en cela résistante vraiment à l'effort libérateur et comme matérialisée elle-même.

Ne semble-t-il pas, dès lors, que l'opposition, analytiquement dernière, que nous signalions à la fin du précédent chapitre, soit réellement insoluble, et qu'entre la création spirituelle, qui doit tout comprendre en son libre progrès, et la résistance matérielle, qui, domptable peut-être par l'esprit, se révèle partout et dès le principe contre l'esprit, l'antinomie suprême soit décidément irréductible1 ?

i. On retrouve donc ici, comme concentrées en cette opposition entre la création spirituelle et la résistance matérielle, les antithèses que notre premier chapitre avait dialectiquement formulées et que notre deuxième chapitre avait travaillé intuitivement à résoudre.

A cette antinomie suprême, qui oppose ainsi la matière à la contingence et l'intelligence à l'évolution, une seule réponse est possible : le principe de la résistance et l'effort créateur ne s'opposent pas entre eux comme deux contraires dialectiques, mais comme les deux aspects inversement donnés dans une même intuition. C'est donc à l'immédiate connaissance que l'on demandera ici encore de nous faire vivre l'unité radicale. Si, dans la perception, non pure mais consciente et contractée par la mémoire, nous saisissons comme en sa genèse l'éparpillement matériel et immobile de la qualité, nous y sentons aussi la continuité, fluide et comme ramassée en son écoulement personnel, de la qualité qui devient. Et si, dans le souvenir, nous saisissons, vivante, l'évolution personnelle du passé irréversible, nous y trouvons aussi, comme à sa naissance, la banale expansion, en un passé impersonnel, des réversibles identités. Et cette même intuition, qui nous livre ensemble, comme inverses, la qualité détendue vers l'espace et la qualité que la durée contracte, nous livre par là même, comme inverses, le souvenir que la durée ramasse vers l'action et le souvenir que vers l'espace l'intelligence détend et matérialise. Si donc, mémoire grossie et tendue vers les créations nouvelles, l'univers qui change est une durée et une vie, l'intuition de

notre durée vivante nous révèle, comme intuitivement, ce qu'implique la durée de la vie totale, création et résistance tout ensemble par l'inversion d'un geste. Et si le geste spirituel de la vie est une évolution qui crée du nouveau, le geste inverse de la vie est donc une intelligence qui immobilise des identités. Mais si le geste créateur de la vie est une liberté spirituelle, le geste inverse de la vie est donc un éparpillement en matière et en nécessité. Si, enfin, le geste direct de la vie est solidairement évolution et esprit créateur, le geste inverse de la vie est donc solidairement intellectualité et matière1.

Il semble, toutefois, que cette création et cette résistance solidaires l'une de l'autre aient beau se produire en l'unité d'un même acte, si, étant inverses l'une de l'autre, elles ne peuvent s'opposer dans cet acte que par une différence de direction vraiment irréductible. Puis, l'intuition que nous avons de notre durée propre a beau s'enfler pour rejoindre

I. Que le secret de l'unité fondamentale, en ce qui regarde les deux termes de l'antinomie formulée, nous soit donné sans doute par l'intuition qu'en nous réalisent et la perception consciente et la mémoire agissante, c'est là ce qui nous paraît ressortir des analyses de M. Bergson au sujet de la solidarité entre la perception et la matière, d'une part, entre la matière spatiale et l'intelligence, d'autre part, enfin entre la perception matérielle et l'intelligence scientifique de la matière. Les idées intuitives de tension et d'extension, solidaires à leur tour, nous semblent symboliquement expressives de l'unité des deux tendances. Ce qui rend peut-être la question obscure, c'est le rapport complexe des termes que l'on oppose de la sorte, à Vaction.

la vie totale : notre vie est déjà, ainsi que toute forme de vie partielle, comme partagée entre les deux directions ; si elle monte et progresse, elle est alourdie en son effort spirituel, et dès l'origine, par le poids qui retombe. Vainement donc essayerionsnous, au cours de l'évolution vivante, de saisir entre les deux tendances adverses le rapport qui radicalement les unifie ; c'est au principe radical de la vie universelle qu'il faut se replacer pour saisir, en ce rapport, cette unité première. Mais il n'est guère malaisé de se replacer ainsi à l'origine ; et l'on n'a pas besoin, pour y parvenir, d'une démarche dialectique, puisqu'en cette démarche décisive c'est encore l'intuition personnelle qui nous donne la décisive réponse. Car notre vie partielle est distincte, sans doute, trempée qu'elle est par l'effort de l'esprit sur la matière résistante, des autres vies partielles ; mais l'effort spirituel qui l'assure n'est pas seulement notre effort : il est comme l'élan universel de création, alourdi et retardé en nous par la forme même de notre vie. Tendus en notre vouloir et en notre passé, pour ramasser dans notre acte nouveau tout notre caractère et les puissances prénatales qu'il porte en soi, nous sentons en nous s'affirmer par l'acte nos propres puissances créatrices ; mais nous sentons, en ce jaillissement même de notre génialité, le jaillissement génial qui nous inspire, le courant de création qui nous traverse et nous entraîne \ Et, cer-

i. Au sujet du rapport entre cette idée bergsonienne du « courant

tes, une telle expérience delà vie originaire et dynamique où notre vie se trouve immergée ne se réalise pas en tous les instants de notre durée personnelle. Presque toujours détendus de notre effort et absents de notre acte, nous travestissons matériellement, en automatisme spatial ou bien en déroulement intellectuel d'identités, notre puissance créatrice et notre évolution réelle. C'est dans les moments intuitifs, où nous agissons et pensons vraiment, que, soulevant, parce que soulevés nous-mêmes, le poids qui nous détend par sa chute, nous percevons, dans notre vouloir vainqueur, le jaillissement premier du vouloir et de la vie. Et cette expérience décisive, bien qu'elle ne réalise pas en notre acte, de façon entière, l'abolition de la résistance, nous laisse toutefois saisir, dans le dérobement de celle-ci, la primauté essentielle de l'élan créateur1. Mais si les seuls moments intuitifs nous révèlent ainsi la puissance spirituelle immanente, la nouveauté géniale de chacun de ces moments, où notre devenir s'affirme en sa liberté, nous révèle l'indéfinie fécondité de ce jaillissement de création. Ce n'est donc pas à l'origine première et abolie désormais du lancement de la vie que nous reporte, comme si, amassant en sa démar-

de création qui nous traverse » et la doctrine classique de Pimmanentisme, nous nous expliquerons dans notre cinquième chapitre.

i . Il ne peut s'agir, en effet, pour affirmer l'unité radicale, de nier dialectiquement et la résistance et le « poids mort » ; il suffira de montrer, intuitivement, dans l'acte créateur, la genèse de la résistance.

che rétrograde les stériles suffisances analytiques, elle nous ramenait, par voie dialectique, à un passé mort, une démonstration par les causes efficientes. Et ce n'est pas à une intelligence ouvrière que nous fait remonter, comme si, assemblant en son imitation inerte de la fabrication matérielle les pièces toutes données d'un jeu de patience, elle nous ramenait, par voie dialectique toujours, à la connaissance préalable d'un futur implicite, une démonstration par les causes finales. L'intuition agissante qui, dans la durée progressive, nous fait vivre une création réelle, nous révèle, sans dialectique, en la continuité d'une mémoire où le passé ne saurait mourir, œuvre imprévisible d'artiste et non travail prévu d'artisan, l'invention réelle et jamais sommeillante d'une supraconscience créatrice et inlassable1.

Et, c'est l'intuition également qui nous fait saisir, dans notre acte, l'inversion du geste créateur, par où la résistance matérielle se trouve engendrée. Si, au lieu de tendre son vouloir et de violenter ses sou-

i. Il semble que, sur ce caractère inlassable de lasupraconscience créatrice, il y ait eu un développement de la pensée bergsonienne. On a pu relever, dans l'Evolution créatrice, certains passages où l'impulsion créatrice apparaissait comme une puissance limitée et même économe. Au contraire, la récente conférence de Birmingham {Life and Consciousness) semble faire de la création, décidément triomphante de la matière, une œuvre inépuisable. Et cette extension sans limites est en rapport avec le développement des vues bergsoniennes sur la personnalité et l'immortalité consciente, nous dirons même sur la spiritualité. Au reste, n'y a-t-il pas une anticipation de ces vues nouvelles dans V Introduction à la métaphysique ?

venirs pour les fondre ensemble, les adapter à l'exigence du moment et les couler dans la perception actuelle, la conscience personnelle relâche son effort et laisse aller sa mémoire, elle se sent comme dispersée par cet abandon, au terme duquel elle devine les immobilités spatiales dans les inactions du rêve. Et n'est-ce point l'office même du comique de nous faire éprouver, dans l'abandon de notre libre vouloir, l'invasion de l'automatisme qui, risiblement, se plaque sur notre vie désormais régressive ? Mais le courant fluide de la vie consciente qui, par un élan intérieur, l'achemine intensément vers les imprévisibles nouveautés de l'acte libre, ne se répand-il pas, oublieux de sa propre direction et de la mobilité qui lui est inhérente, en une conscience éparpillée et spatiale des motifs figés qui nous répètent et nous déterminent ? Et n'est-ce point le propre de toute conscience, alors que, attentive à la vie, elle va dans le sens de l'action, que de se doubler, ainsi que d'une ombre prête à l'offusquer, d'un souvenir inutile et dont la lourde résistance s'apprête inertement à la détacher de son acte ? Le rêve qui nous menace, l'automatisme qui nous mécanise, le déterminisme qui nous fixe, le souvenir qui nous stupéfie, tout cela n'est-il point, inclus dans notre élan, le geste qui retombe ? Si donc, au principe même, toujours tendu en son acte, des créations dans la durée, nous devinons comme le libre vouloir d'une supraconscience, l'opération ne va-t-elle point se distraire d'elle-même et prendre corps en un souvenir, l'élan imprévisible

Segond. — Intuit. 6

qui se dépasse lui-même ne va-t il point se fixer dans le déterminisme de son œuvre, la vie qui progresse ne va-t-elle point s'établir en un mécanisme d'identités, la mémoire qui s'efforce ne va-t-elle point se détendre, comme se rêvant elle-même, en une solidité spatiale qui l'immobilise ? Que notre création consciente, dont l'élan inspirateur dérive du vouloir universel, rencontre une résistance, et, entravée par elle, y découpe, par la simplicité de son acte, les formes où elle s'incarne ; la création supraconsciente, élan universel, va donc constituer, pour réaliser en œuvre son acte simple, la résistance elle-même où les formes naîtront, c'est-à-dire la spatialité inerte et la matière l.

i. Par cette interprétation du « geste inverti », nous voudrions rendre sensible l'unité foncière de la tension et de la détente, de la création jaillissante et de l'œuvre fixée. L'expression finaliste, que nous n'avons pu éviter d'ailleurs, est toute symbolique, ainsi que la « tendance à la vision » dont VÉoolution créatrice développe le progrès. Il est incontestable, ainsi que M. Bergson l'a marqué nettement lui-même, que cette genèse de la résistance matérielle, envisagée comme une détente et une sorte de chute, rappelle et la procession plotinienne et la métaphysique de M. Ravaisson : « Il semble », lit-on dans le Rapport, « qu'on ne saurait comprendre l'origine d'une existence inférieure à l'existence absolue, sinon comme le résultat d'une détermination volontaire, par laquelle cette haute existence a d'elle-même modéré, amorti, éteint, pour ainsi dire, quelque chose de sa toute-puissante activité » (p. 262) ; et plus loin : « Ce que la cause première concentre d'existence dans son immuable éternité, elle le déroule, pour ainsi dire, détendu et diffus, dans ces conditions élémentaires de la matérialité, qui sont le temps et l'espace » (ibid.). Mais on remarquera cette essentielle différence que l'élan créateur de M. Bergson agit, mobile lui-même,

Au lieu donc que, tendances Tune à l'autre étrangères, création et résistance s'opposentl'une à l'autre, irréductibles, c'est, au foyer même des créations, la résistance que nous voyons naître, dans l'acte qui crée. Et par une intuition encore, celle que l'artiste réalise, nous pouvons pénétrer de cet acte créateur, qui par son œuvre semble à lui-même hostile, non l'intelligente finalité qui le dirigerait en l'anéantissant, mais l'innovation radicale et l'invention spirituelle, dont la simplicité, féconde inépuisablement, contient en soi, latentes, les multiplicités produites qui indéfiniment s'aligneront, inertes et ensommeillées, en chaînes de souvenirs. Si les formes que l'artiste ordonne ne sont autre chose que la fixation du mouvement qu'il produit, ce mouvement n'est-il pas lui-même, en la matérialisation d'un geste, la résistance, matérielle déjà mais immanente, par laquelle l'élan spirituel se réalise ? Et c'est en vain que l'immobile multiplicité de la forme prétendrait immobiliser et diviser le mouvement qui l'engendra ; c'est en vain aussi que l'apparente finalité, par où le mouvement semble se déterminer en forme prévue, prétendrait développer fidèlement les intelligentes prédéterminations de l'élan inspirateur. Le mouvement développe le geste, et la forme arrête le mouvement ; mais l'élan simple du geste traverse le mouvement et inspire, mobile et nouveau toujours,

dans la durée, et que cette création « volontaire » ne procède pas d'une « détermination » finaliste.

la forme génialement produite. L'immobilité multiple de la forme et l'artificielle finalité d'un mouvement qu'elle achève ne sont, dans la détente du vouloir lassé, que l'éparpillement de l'élan sincère travesti en dessein par l'intelligence qui se souvient et la mémoire qui rêve. Ainsi, mais plus radical en son acte, l'élan universel, étranger aux desseins qui prédétermineraient son geste et stériliseraient son invention, développe dans la durée sans ellipse la simplicité toujours nouvelle de sa génialité inépuisable. Et cet élan qui, imprévisible, ne reconstruit pas, sagace et déductif, une œuvre rationnelle et préconçue, s'exprimera toujours, par cela même qu'il est inépuisable de fécondité active, en inépuisables séries d'ordonnances immobiles et d'ajustements rationnels1. L'œuvre produite, dont la matérialité intelligible et les formes achevées ralentissent l'élan créateur et

i. Nous ne prétendons point, par tous ces rapprochements entre divers passages de l'œuvre bergsonnienne, avoir expliqué analytiquement et l'acte de création et la résistance qu'il porte en lui. Il y a là peut-être, informulable, le mystère même de l'œuvre ou de l'action. Mais nous espérons avoir montré que cette unité première d'une double tendance, loin d'être une construction métaphysique, est bien, profondément, une véritable expérience intuitive. Et c'est pourquoi nous ne pouvons admettre que, trompés sans doute par l'appareil suggestif des images, sur lequel pourtant M. Bergson s'est nettement expliqué, certains critiques affectent de traiter sa pensée comme s'il s'agissait d'un poème. Et nous sommes surpris de trouver un jugement dédaigneux de cet ordre, à propos du geste qui se défait, sous la plume de M. Fouillée, si expert lui-même dans l'invention des significatives allégories, ainsi qu'en témoigne son beau mythe de Prométhée.

semblent convertir le jaillissement primitif en un véritable effort de conquête, ne se matérialise donc vraiment en obstacle et ne s'hypnotise sur ses propres formes que par une sorte de distraction, oublieuse de l'élan même qui, simple et efficace, la constitue en un mobile devenir. Et le corps, instrument d'action spatiale et de choix, est-il autre chose, en sa matérialité diverse, qu'une coupe instantanée, et comme une mémoire solide, dans le devenir fluide et simple de notre action spirituelle ?

Nous pouvons pénétrer, dès lors, par l'intuition de notre spiritualité agissante, dans les effusions spirituelles de l'action radicale et divine. Jaillissement continuel de nouveautés imprévues, mais flot continu de jaillissements qu'emporte, fidèle, le courant d'une mémoire où nulle création ne s'épanouit jamais, l'action divine s'éparpille en mondes ou en atomes; mais d'elle, féconde toujours, et nullement asservie aux identités conceptuelles d'une œuvre close, le geste nouveau s'exprime en nouvelles sommes d'atomes incalculés et en mondes nouveaux et imprévus. Immense symphonie qui, développant en notes et en accords inconnus jusque-là une inspiration simple et originale, livre aux formules des techniciens futurs l'âme informulée d'un Beethoven. Poème sans limites qui, répandant par les strophes,

les vers et les vocables, dont nul jusqu'alors n'avait eu le pressentiment, une éruption géniale et indivise, livre aux arrangements verbaux des linguistes futurs l'âme inexprimée d'un Homère. Doctrine aux perspectives sans bornes qui, déroulant à travers les thèses et les concepts dont la pénétration mutuelle ne s'était jamais encore affirmée une intuition unique et indéfinissable, livre aux reconstructions érudites ou savantes des disciples futurs l'âme neuve d'un Berkeley ou d'un Spinoza. Vraiment spirituelle, l'action divine est comme l'effort par lequel une pensée dynamique, concentrée en sa propre tension, se cherche à travers les images et les termes, consciente de ses virtualités indistinctes et de son ineffable richesse intuitive. Mais la spiritualité de cette action ineffable se marque surtout en ceci que, jamais éprise paresseusement d'elle-même et surtout de son immobilité à la manière du Dieu aristotélicien, elle demeure action toujours et inquiète transcendance, et comme dilatation sans fin de sa propre victoire. En sorte que la montée même de la vie, dédaigneuse des vivants endormis qui se laissent river à leurs formes satisfaites, essayeuse déçue des formes souples par lesquelles s'affirme la mobilité vivante rusant avec la matière, créatrice enfin de l'homme par le machinisme de qui la matière sera domptée, n'est autre chose que l'ambition, vigilante et insatisfaite et souple et créatrice sans mesure, de la divine supraconscience. Et l'orientation de la vie, qui se révèle, conquérante, dans la destinée immortelle des dépas-

sements humains, n'est autre chose que l'orientation vers la conquête sans terme des autonomes et progressives créations de création, par quoi se poursuit et s'affirme la destinée supraconsciente de la divine et inlassable transcendance. Et la joie de la vie, qui éclate dans l'effort même de l'exaltation, marque sûre du triomphe de l'esprit, n'est autre chose que la joie divine de l'ambitieuse et autonome et transcendante spiritualité *.

Mais si, par l'intuition de notre durée que nous dilatons immensément, nous pénétrons ainsi les ambitions divines, en cet élan de transcendance qui nous emporte et cet océan de vie qui nous baigne et nous entraîne, en cette unité radicale qui, créant par la genèse même de la matière et de la résistance notre effort et notre victoire ambitieuse, nous crée personne et esprit, en tout cela qui est supraconscience et absolu, saisissons-nous l'impersonnalité d'un vouloir universel et d'un pur devenir, ou bien l'autonome et personnelle action d'une éternité vivante ? A cette question répondent de façon dialectique les philosophies dédaigneuses de la durée ; niant la réalité profonde du devenir et concentrantla science dans une métaphysique intemporelle, que

i. Ici encore, nous nous sommes efforcés, en rapprochant les intuitions éparses, de montrer sous l'aspect réel d'une vision dilatée cette unité spirituelle et divine qui, dans le raccourci de Life and Consciousness , ou dans les discussions au sujet de la pensée cinématographique des métaphysiciens, pourraient apparaître faussement sous le jour d'une doctrine dialectique.

leur advient-il sinon de constituer en être universel la science parfaite divinisée ? L'éternité immuable qu'elles atteignent par là, identité abstraite qui s'oppose à l'abstraite poussière du pur phénomène, qu'est-ce autre chose sinon le concept figé d'une éternité de mort? L'intuition de la durée, telle que nous la vivons en notre effort, nous livre une réponse bien différente. Ne percevons-nous pas, dans les transpositions par nous réalisées du courant de nos souvenirs, les multiples tensions et les attitudes diverses que, plus ou moins énergique, notre vouloir agissant nous permet d'adopter tour à tour ? Et si, sur chacun de ces plans, la durée consciente s'organise en un rythme défini ; qu'est-ce donc que dilater sa conscience sinon multiplier les rythmes du devenir, s'initier aux tensions multiples, élargir avec la vie de notre mémoire l'intérieure sympathie pour les réalités vivantes qu'elle imite ? Que, par une torpeur croissante des souvenirs, la conscience détendue se laisse tomber vers les lentes vibrations que la qualité recèle, elle pressentira donc, sans sortir de soi, la durée infiniment lente de la matière. Que, par une compénétration croissante des souvenirs, la conscience tendue sans cesse davantage se hausse toujours vers les rapides courants de qualités pures, elle pressentiradonc, se transcendant soi-même sans sortir de soi, la durée infiniment rapide du devenir intégral, la supraconscience absolue de l'éternité vivante *.

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