‹ L'intuition bergsonienneChapitre 23 sur 80 · I. Nous comprenons mal que, dans son très beau livre sur La · texte numérisé non relu

I. Nous comprenons mal que, dans son très beau livre sur La

Et cette intuition, qui nous révèle ainsi, par une méthode intérieure, les multiples réalisations du devenir, instinct élargi et curieux qui ne limite plus la forme vivante à ses intérêts spécifiques, ne nous donne-t-elle point sur la contingence et l'évolution, sur la création et la résistance, sur l'esprit et la matière, des lumières précieuses? Ce n'est plus l'apparence d'une création aveugle que nous découvrons dans les jaillissements d'être, mais plutôt, dans la tension souveraine d'une supraconscience spirituelle, l'immédiate et réelle quasi-présence d'une Vie, qui se possède pleinement, sans se prévoir ni se répéter, par le rythme sans paresse de son acte créateur. Ce n'est plus l'apparence d'une résistance aveugle que nous découvrons dans les spatiales inerties, mais plutôt, dans la tension infime d'une infraconscience matérielle, la quasi-absence à soi-même d'une vie éparse, si lente qu'elle se prévoit et se répète, par le rythme paresseux de son acte naissant. Et de ce devenir parfait, qui est la Vie éternelle, à ce devenir sommeillant, qui est la matière pure, n'est-ce point la mémoire vivante qui révèle le passage, puisque les mille degrés de tension qu'elle réalise ne sont autre chose que les

pensée et les nouvelles écoles anti-intellectualistes , M. Fouillée s'attaque à cette expérience intérieure des réalités muluiples et condamne l'intuitive connaissance au solipsisme conceptuel. N'est-ce point là supposer dialectiquement une distinction spatiale entre les expériences diverses, alors que lui-même admet ailleurs une sorte de compénétration des consciences?

mille durées aux rythmes divers, dont chacune, selon son rythme propre, sans reproduire les autres, les possède, les pressent ou les imite? Ainsi la supraconscience créatrice, élan de conquête intérieur à tout devenir, transcendance souveraine qui dépasse tous les rythmes et les résume en son rythme, liberté radicale dont les contingences alourdies imitent plus ou moins fidèlement la génialité, évolution radicale dont les devenirs ralentis imitent le jaillissement avec des souplesses plus ou moins fluides, Vie spirituelle dont les vies étagées se souviennent diversement en leur spiritualité qui s'abaisse, la divine supraconscience, qui se dépasse elle-même indéfiniment puisqu'elle se réalise elle-même à tous les degrés, nous est révélée intuitivement dans la dilatation indéfinie et inquiète de notre vie personnelle1.

I. Notre interprétation, dans cette recherche intuitive de l'unité radicale et du devenir absolu, consiste essentiellement à rapprocher des vues psychologiques sur les diverses tensions de la mémoire et des vues métaphysiques sur les diverses tensions de l'être, que renferme Matière et mémoire, les vues sur les degrés de l'intuition et sur les durées multiples, que formule V Introduction à la métaphysique. Mais on reconnaît aussi, dans cette tentative, les vues éparses de VEvolution créatrice, en particulier l'histoire des métaphysiques que déroule le dernier chapitre. Et l'on ne saurait manquer d'y apercevoir la pensée leibnitzienne de Vimitation et des jaillissements créateurs, si vivante, nous semble-t-il, dans l'inspiration bergsonienne.

Si l'antinomie fondamentale du bergsonisme, qui est l'opposition entre la création spirituelle et la résistance matérielle, semble se dérober, dès l'instant qu'une oscillation intuitive nous éparpille et nous concentre tour à tour à travers les durées inégales ; ne devons-nous pas présumer aussi que les multiples antithèses solidaires, déterminées au cours de la doctrine par une sorte d'intuition dialectique, et qu'une intuition immédiate de notre vie personnelle avait paru dissoudre, devront s'évanouir enfin par l'œuvre même de cette dialectique de l'intuition qui, sur les plans de conscience multiples symboli quement unifiés, nous révèle les inégales réalisations d'une radicale contingence? C'est pourquoi l'enquête par nous instituée sur les crises immanentes au bergsonisme et qui, selon une double direction

problématique, avait dû poursuivre la solution du problème, et par l'hypothétique admission des crises inévitables et par l'hypothétique négation des crises nécessaires, devra s'achever enfin, s'évadant du problème qu'une intuition dilatable abolit, par la réduction immanente des solidaires antithèses.

Mais cette marche progressive qui, d'une détermination toute dialectique et extérieure encore des oppositions apparentes, nous a conduits par degrés, à travers l'intérieure vision immédiate de la durée créatrice et de la vie spirituelle, jusqu'à l'apparente et intuitive dialectique où s'évanouissent les oppositions, ne nous oblige-t-elle pas désormais à résoudre les antithèses formulées sans appareil dialectique, négligeant ainsi, comme extérieure précisément à la vision spirituelle, l'implication progressive qui de ces antithèses nous avait paru génératrice ? De telle sorte qu'une réduction immanente des oppositions abolies devrait les abolir d'un seul coup, et que l'intuitive dilatation de notre personnelle durée devrait nous dérober enfin la vision négative, et comme étrangère, de contradictions inexistantes.

Or, si nous adoptions cette méthode de renoncement, nous fiant ainsi à la vision intuitive de l'unité radicale par où, de manière implicite, les oppositions se trouvent anéanties, nous retomberions, par cette confiance même, dans le péril disparu des crises conjurées. Car cette confiance exclusive en l'intuition immédiate ne serait-elle pas une néga-

tion de l'intelligence analytique, et cette vision suffisante de l'unité radicale ne serait-elle pas comme une méconnaissance du symbolisme intuitif luimême par où s'affirment, en un seul élan d'invention spirituelle, les diversités rythmiques des plans multiples de création ? De telle sorte que, par un résultat conforme à ce qui résultait pour nous de notre première et problématique attitude, cette attitude définitive et libérée du problème aboutirait à reconstituer l'opposition interne par l'accentuation interne et définitive qui devait en exorciser le fantôme. Et, puisque la création radicale ne supprime pas, à vrai dire, la résistance radicale, mais l'implique en soi et l'engendre, chacune des antithèses, formulées dialectiquement, au lieu de se résoudre par la suppression de l'un de ses termes, devra se réduire par l'implication du terme engendré dans le terme générateur. Mais, puisque l'élargissement de l'intuition immédiate, s'il concilie intérieurement entre eux les divers plans de réalisation par la correspondance diversement symbolique qu il leur assure, n'abolit pas leur diversité réelle, et les unifie réellement toutefois par le mouvement dialectique qu'il constitue, ce recours à l'intuition immédiate, par où les antithèses devront s'évanouir, loin de supprimer, dès le principe, les termes résistants et l'analyse qui les développe, supposera et leur résistance analytiquement solidaire et la possibilité dialectique de les concilier avec les termes intuitifs qui, tous mais diversement, dans l'acte immédiat de la

dilatation personnelle, expriment l'élan spirituel de création radicale.

Au reste, cette méthode de réduction, intuitive et dialectique tout ensemble et pour la même raison profonde, si elle aboutit, en effet, à réduire les antithèses, n'y pourra réussir que d'un point de vue intuitif. Si le renoncement à la dialectique est illusoire, puisque l'intuition totale se réalise elle-même par un mouvement dialectique, les moments divers de cette réalisation, qui symbolisent les uns avec les autres, n'en sont pas moins, pour qui néglige la continuité de transition qui les unifie, distincts les uns des autres ; d'où il suit que, du point de vue de la pure dialectique, les termes ne peuvent que s'opposer entre eux, irréductibles. Seule, une dilatation vivante de notre réelle expérience, puisqu'elle consiste en un double mouvement, et vers l'accélération des rythmes éternels et vers ralentissement des rythmes instantanés, nous faisant remonter de l'immobile et intellectuelle matière à la mobilité intuitive de l'esprit pur, et nous faisant descendre, par le même acte, de la mobilité spirituelle à l'immobile matérialité1,

i. Nous croyons que cette interprétation de Vintuitive dialectique bergsonienne est irréprochablement fidèle au sens du bergsonisme. Il nous semble, en effet, que, si l'on met à part la négation plotinienne et spinoziste de la réalité du temps, la pensée de M. Bergson réclame comme sienne l'identification plotinienne et spinoziste de l'acte de création qui descend à la limitation qui remonte et dont la résistance s'abolit par ce retour (Voir la note de YEvolution créatrice, p. 229, relative à Plotin, et le passage de V Intuition philosophique, p. 81 4, relatif à Spinoza). Et il nous semble aussi que, par

sera capable, en cette fusion de deux mouvements inverses, de nous faire immédiatement et pleinement comprendre l'unité radicale des termes qui s'opposent et la réductibilité définitive des irréductibles antithèses.

Mais, si nous adoptons, dès lors, pour résoudre décidément les antithèses, une méthode dialectique d'inspiration intuitive, nous devrons, puisque la solution de l'antinomie fondamentale entre la création et la résistance nous permet seule, résumant en elle toute la dilatation dialectique de l'expérience vivante, de résoudre les autres oppositions, prêter aux antithèses, afin de les abolir, une ordonnance précisément inverse de celle qui nous a permis d'abord de les développer. Nous irons, par là, des oppositions les plus globales, en un sens, et les plus exactement expressives du mouvement de l'intuition, aux oppositions les plus abstraites et qui apparaissent d'abord comme les moins réconciliables Et peut-être aussi, puisque, dans notre explication des crises supposées, il s'agissait tout ensemble et d'un système de contradictions qui simultanément s'enchaînent et d'une série de contradictions qui successivement

cette interprétation, nous pouvons défendre l'intuition totale et dialectique du bergsonisme contre les objections implicites de M.Maurice Blondel (Le point de départ de la recherche philosophique, Annales de philosophie chrétienne, juin 1906), lesquelles consistent précisément, du moins à ce qu'il nous a paru, à maintenir la nécessité d'un élan inépuisable qui tienne sincèrement compte des oppositions et des moments dialectiques, afin de rendre possible, immanente à cette dialectique intuitive, une intuition totale.

se révèlent, irons-nous des antithèses les plus récentes, ou plutôt le plus récemment mises en leur jour, aux antithèses les plus anciennes, et qui avaient semblé les plus caractéristiques de la pensée nouvelle.

De ces oppositions ainsi ordonnées selon que le rapport même entre leurs termes paraît s'éloigner davantage de l'immédiate unité intuitive, la première, et la plus globale, se formule sans doute entre la science et la métaphysique. Mais si, libérée de tous symboles par la multiplicité même des images qui ont pour rôle de suggérer une attitude intérieure et une vision, la métaphysique, dans le mouvement même de l'intuition oscillante, saisit en son dedans l'absolu des diverses durées, n'est-ce pas à la descente même, pour ainsi dire, du mouvement intuitif, et à la croissante lourdeur du rythme qu'il détermine en sa chute, que la science et les clairs concepts maniés par elle doivent et leur naissance et leur morcellement et leur nécessité ? De telle sorte que métaphysique et science, loin de s'opposer entre elles irréductiblement, se partagent en fait la double direction selon laquelle se meut l'intuitive dialectique. Modelée sur la matière aux rythmes alanguis et modelant la matière selon ralentissement insensible de son propre rythme, la science, par degrés, transforme en simultanéités spatiales la durée qui devient

et, comme hypnotisée par son idéal d'immobilisation, pousse la matière elle-même vers l'espace géométrique, morcelable et maniable à volonté. Mais, puisqu'elle va par là même dans le sens de l'intuition qui descend, la science est donc intuitive en son maniement arbitraire de concepts ; et puisqu'elle va dans le sens même de la matière qui se détend, la science de la matière pénètre donc l'absolu de la matière et constitue vraiment, en son essentielle démarche, la métaphysique de la matière. Aussi, pareille à la métaphysique, est-ce par les coups de sonde de l'intuition que la science découvre progressivement l'absolu de son objet. Et leur unité de nature est si radicale que leur destinée fut constamment solidaire; la science antique, qui détachait du temps les moments privilégiés, se condensa et s'acheva en une métaphysique de l'instant, à toute durée étrangère ; et si la métaphysique moderne, par ses intuitions profondes, se tourne vers la durée réelle et vers la réalité du devenir, c'est que la science moderne, qu'en cela elle contredit en apparence, nie les moments privilégiés et, proclamant l'équivalence de tous les instants, se tourne en principe vers le devenir et se replonge ainsi dans la durée mobile. Qu'empiétant sur la véritable science de la vie, qui est la métaphysique orientée par l'intuition ascendante, la science matérielle s'attache à morceler et à spatialiser la vie par ses concepts, cette démarche de la science se justifie encore, puisqu'en cela encore elle obéit au mouvement de des- Segond. — Intuit. 7

cente et, matérialisant la vie, redevient par là de cette vie immobilisée une réelle intuition. — Vainement donc on opposerait Tune à l'autre, comme irréductibles, la science et la métaphysique ; l'unité de l'intuition qui les engendre les réconcilie à ce point que l'une et l'autre échangent leurs noms, et que, différentes sans doute par leur usage du symbolisme, l'une et l'autre, envisagées chacune en son véritable rôle, constituent, par leurs intégrations, une connaissance intuitive de l'absolu.

Plus lointaine déjà, semble-t-il, de la dialectique que l'intuition réalise, l'antithèse entre l'action et la connaissance pure n'oppose-t-elle pas des termes dont la distinction est plus tranchée, et qu'il est plus difficile de comprendre globalement en la dilatation de l'expérience immédiate ? Et ne dirait-on pas que la réduction même de la première antithèse assure à cette opposition nouvelle une plus résistante irréductibilité, puisque, métaphysique de la matière, la science est, en cela et comme par son véritable principe, connaissance pure de son véritable objet ? A cette nouvelle antithèse, pourtant, c'est bien la première opposition qui nous conduit, car le morcellement spatial arbitraire et la maniabilité des concepts solides sont les signes d'une démarche pratique ; et ce caractère pratique de la science devient clairement manifeste lorsqu'elle déforme et immobilise, pour s'en emparer, la mobilité fluide de la vie. Il est donc vrai d'affirmer que nos méprises sur le réel et le devenir proviennent de ce que nous em-

ployons à penser les formes de l'action; et c'est avec raison que Ton dénonce les infidélités de la perception consciente et utilitaire à l'égard de la constitution réelle d'un continu fluide et nuancé, que nos besoins et nos sens découpent et solidifient en choses. Et si le rêve, étranger à l'action, rétablit entre ces choses la continuité que l'action abolissait, ne devrat-on pas chercher en lui l'image fidèle de cette pure connaissance qui échappera enfin aux formes de la pratique? Mais, précisément, à cette connaissance de rêve, indifférente réponse à tous appels sensibles méconnus d'une mémoire aliénée, l'effort du vouloir fait défaut et l'intelligente orientation qu'il assure à nos souvenirs personnels. La mémoire qui se détend, rêveuse, et que cette détente spatialise, si elle ne permet plus, étrangère au bon sens, les pratiques souplesses qui nous adapteraient, est étrangère, par cette raideur même, au courant de la vie et aux sinuosités de l'intuition. Bien loin de nous hypnotiser, comme en un rêve, sur les images d'oisiveté que détache et fige une pensée inerte, la pure connaissance, flot mobile et agissant du réel devenir, nous emporte dans le sens même où se réalise le geste créateur. Et si la perception pratique, par les morcellements qu'elle opère et les adhérences superficielles qu'elle impose à notre vie profonde, semble diminuer en nous le sentiment du réel, ne devons-nous point vivre en elle, précisément, la contingence qu'elle réalise, et poursuivre, au delà d'elle toujours, dans le sens que l'action détermine,

OTHECA

la génération de la pure matière accessible, en sa réalité de réactions spatiales, à la perception pure? Qu'elle soit donc esprit et mémoire ou bien perception et matière, et l'expérience efficace est une connaissance intérieure de ce qui devient, et la connaissance immédiate de ce qui devient est une expérience de notre efficace1. Action vraie et pensée droite ont une même origine dans le juste vouloir d'une même justesse. L'antinomie conciliée de la science et de la métaphysique a dans l'unité de l'action, doublement orientée mais uniquement inspirée, son principe conciliateur ; et, si l'action simple est donc une connaissance double, c'est qu'avant tout la connaissance double est une action simple. Ainsi, de même que l'antithèse d'abord formulée et réduite, l'antithèse nouvelle dont la réduction est réductrice de la pre-

i. Il nous semble que cette formulation du rapport entre l'action et la connaissance permet, grâce à l'unité qu'elle affirme entre l'une et l'autre, de mieux déterminer ce que l'on appelle souvent le pragmatisme bergsonien et de le concilier foncièrement avec la doctrine de l'action à laquelle, avant tout autre peut-être, M. Maurice Blondel donna le nom de pragmatisme. Pour M. Bergson, comme pour M. Blondel, l'action pure est une impossibilité et la connaissance pure une irréalité. Pour M. Bergson, comme pour M. Blondel, l'action progressive, qui est une connaissance progressive, résulte d'une inquiétude du vouloir, inégal en ses formes réalisées à sa volonté profonde et imprévisible. Pour M. Bergson, comme pour M. Blondel, c'est une dialectique intuitive immanente qui nous dilate et qui, nous réalisant de façon efficace à travers l'intégrale connaissance, nous porte librement, en un déterminisme de symboles et de mécanismes par nous constitué, à l'acte même qui nous transcende.

mière, s'abolit elle-même par l'unité radicale de l'intuitive dialectique.

Plus étrangère, par cette pénétration radicale de l'action et de la connaissance, à l'intuition mobile qui les unifiait, s'offre à nous, dès lors, l'opposition, irréconciliable d'aspect, entre l'intuition justement, qui définit la connaissance agissante, et l'intelligence, qui, prise en son œuvre réalisée et stabilisée, définirait la connaissance arrêtée et résistante, donc inerte. Comment étreindre, globalement, en une même mobilité intuitive, et cet acte mobile qui pénètre le devenir et cette négative et inactive aliénation d'un devenir immobilisé et vidé de sa substance, laquelle n'est plus désormais qu'extériorité de relations sans fin multipliables ? Mais comment nous échapperaitil que cette inertie et cette extériorité intellectuelles, bien loin de nous fixer hors du devenir, ne tiennent leur réalité précisément que de l'intuition active, qui les dépose en son orientation ambiguë ? Elan qui s'alentit et qui pressent les rythmes matériels, l'intuition devient une intelligence intuitivement accordée à ces rythmes qui s'alentissent. Elan qui s'accélère et qui pressent les rythmes éternels, l'intelligence dépouille la torpeur de la matière équilibrée et se révèle intuitive et matérielle création des rythmes qui s'accélèrent. Aussi l'intuition pure et l'intelligence pure, termes d'une antithèse irréductible, ne sont-elles que les aspects immobilisés de l'intérieure et agissante inspiration, par où la vie spirituelle et s'élance et se recueille et s'assure et se réa-

lise1. L'intelligence est comme le noyau solide d'une intuition fluide et entraînante ; elle ne se solidifie en concepts que pour mobiliser ensuite, inquiète et spirituelle en son élan d'âme, les concepts immobiles, instruments libérateurs de spiritualisation. Et si, dans l'évolution créatrice universelle, l'intelligence est apparue, c'est que l'intuition pure, intériorisée en formes immuables, ne pouvait réaliser l'effort de cette immanente inquiétude et de cette « exigence de création spirituelle2 ». Ainsi la deuxième antithèse, qui s'est trouvée réduite par l'unité radicale de l'action intuitive et de la connaissance agissante, n'était en fait réductible que par l'implicite réduction de cette troisième antithèse entre une intelligence intuitivement inspirée et une intuition intelligemment actualisée.

Mais que l'intelligence, en l'élan qui l'inspire, soit réconciliable de la sorte avec l'intuition, n'en résulte-t-il pas que cela même, qui arrête l'élan de l'intelligence et la découpe en concepts immobiles,

i. Cette détermination de l'intelligence pure et de l'intuition pure comme simplifications conceptuelles ressort des analyses de M. Bergson au chap. n de VEvolution créatrice. Elle nous paraît constituer une réponse suffisante aux objections de M. Fouillée, lequel, reprochant à l'intuition bergsonienne de n'être qu'un concept, néglige précisément dans l'intelligence l'élan intuitif qui l'inspire. — On rapprochera de cette interprétation les remarques, si suggestives, de M. Berth, dans son étude sur Marchands, intellectuels et politiciens (Mouvement socialiste, 1907). M. Berth a transporté dans le domaine social les rapports bergsoniens entre l'intuition pure insuffisante et l'intelligence intuitivement inspirée.

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