‹ L'intuition bergsonienne [microform]Chapitre 26 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA DURÉE ET LA VIE

Si nous avons atteint le but proposé et mis en leur jour les antithèses inhérentes au bergsonisme, il ne doit pas nous échapper que la méthode même, immanente, elle aussi, à la doctrine, par laquelle nous avons atteint ce but, conserve en soi, à titre réel, quelque chose de vivant et de significatif, par quoi notre affirmation se trouve menacée. Carie soin constant, en cette marche d'oppositions irréductibles, de réduire, à chacun des stades, l'opposition formulée par l'accentuation et le privilège accordés à l'un des termes, si l'on y peut découvrir l'aveu implicite que l'opposition subsiste, n'en signifie que davantage, et plus profondément, la volonté et la conscience d'un évanouissement de celle-ci. De telle sorte que l'on peut s'interroger sur la prévention même que l'on apporta peut-être à son établissement, et que la déduction construite, toute solide qu'elle puisse

L'INTLITION BERGSONIENNE

LA DURÉE ET LA VIE

apparaître, doit être tenue pour suspecte en raison môme de l'appareil qui en fonde la solidité. Un double enchaînement de termes, une double implication de termes, un parallélisme entre ces deux séries et ces deux implications, une contradiction radicale, à chacun des moments, entre les termes corrélatifs de la double implication sérielle, et par là aussi, à chacun de ces moments, une implication par chacun des termes ainsi corrélatifs du terme contradictoire, telle fut la teneur de notre déduction du bergsonisme. Mais si la doctrine déduite de la sorte s'oflVe par là comme rigide systématiquement, cette systématisation conceptuelle est contraire à la mobilité de la vision, et cette rigidité logique est négative de la fluidité vivante de la pensée. Peut-être ce qui nous est apparu comme parallélisme de séries n'est-il que la double et logique expression d'un flux intérieur et unique de révélations éprouvées. Et le souci même d'accentuer, à chacun des stades, le terme privilégié de chacune des oppositions n'est peut-être que la vive conscience de l'unicité et de l'originalité profondes de ce flux intérieur. La constance même de l'opposition déduite, prise en son tout, serait l'indice de cette réduction effectuée, profondément, des superficielles antithèses, ou plutôt de l'inexistence profonde des contradictions logiquement déduites. Car cette implication mutuelle et sériée des termes contradictoires, non moins que cette mutuelle et réversible implication, en chaque série particulière, des

termes sériés, un tel rapport n'est-il pas le signe du caractère purement conceptuel et expressif de la méthode qui le détermine ? L'implication, envisagée de part et d'autre ou dans le croisement qui l'achève, est bien l'indice de l'unité de la marche. La réversibilité, considérée à son tour ou dans chacune des séries, ou dans leur ensemble solidaire, est bien le signe du caractère plutôt logique que vital des oppositions parla même fixées. D'où il résulte que le sens réel des antithèses, en leur constance dialectique, serait donné, originellement, par la continuité fluide d'une intuition indivise, et que l'existence rigide de ces antithèses, en leur contradiction systématique, exprimerait, en langage conceptuel, les virtualités immanentes à l'indivise et originelle intuition.

S'il en était bien ainsi, notre tâche, à cette fin toujours maintenue d'éprouver la constante ingénuité du bergsonisme, s'offrirait à nous désormais comme opposée décidément à ce que pour nous elle devait être au principe de notre enquête. Au lieu de construire un système d'oppositions, nous aurions à retrouver un développement d'intuitions. Et si l'examen, plus intérieur, de la pensée bergsonienne nous la faisait ainsi paraître, du dedans, comme véritablement vivante et intuitivement continue, sans doute les contradictions et les crises, dont nous avions cru découvrir en elle les heurts dialectiques, nous apparaîtraient alors comme formulables toujours du dehors, mais comme intérieurement surmontées,

ou plutôt comme profondément irréelles ^ C'est donc au déroulement fluide de ces révélations intérieures que nous devons à présent nous rattacher.

LA DURÉE ET LA VIE

De ces révélations intérieures, la plus immédiate, en un sens, et la plus compréhensive peut-être, nous est livrée par le jeu naturel et libre de la mémoire. Certes, pour saisir ces libres déploiements et reploiements du passé qui opère en nous, il faut que, par une apparente abstraction, nous écartions d'abord l'obstacle corporel des mnémonisations mécaniques. Entre un passé agi et purement présent, tel qu'il s'oflVe dans la reconnaissance familière et instantanée, et un passé rêvé et proprement passé,

I. On retrouvera ici, dans rindieation de cette m<^thode inverse et des jinnihilations de problèmes dialectiques qu'elle serait à même d'opérer, ce que nous indiquions déjà, à l'occasion d'une méthode différente, dans les notes du précédent chapitre. Notre conviction est bien, en effet, que les antithèses formulables à propos du bergjonisme ne sont pas réalisées dans le bergsonisme, et que, par le déroulement Huldc de l'intuition, les crises apparentes sont réellement annihilées. Kt de cette méthode nouvelle et heuristique, à laquelle désormais nous voudrions nous fier en cette enquête, on reconnaîtra sans doute l'affinité, ou l'identité, avec la méthode constante de M. îk-rgson lui-même, qui consiste précisément à demander à l'intullion Imuiédiale et intérieure, à propos des problèmes insolubles et formulables, de montrer, en dénonçant l'extériorité des formules, que les problèmes ne doivent pas être réellement formulés.

tel qu'il s'offre précisément au rêveur détaché de l'action, il semble que, par un effort vigoureux, nous devions opter en faveur du rêve. Nous détournant par là de l'impulsivité universaliste et banale qui reste étrangère à la réflexion intime et à l'approfondissement spirituel, nous sentirons notre mémoire globale, qui n'oublie rien, se dilater en dilatant sans réserve notre individualité originale et vivante. Et, sur les plans divers de cette dilatation progressive, nous vivrons alors, non pas à nouveau, mais dans leur saveur indéfectible, les diverses attitudes qui sont bien nôtres, les multiples tensions par nous réalisées. N'est-ce point qu'en cette exaltation actuelle et globale, mais nullement conceptuelle et immobile d'une mémoire exempte d'oubli, se révèle clairement l'habituelle et obscure présence synthétique de notre passé total, la richesse toujours grossissante et jamais amoindrie ou inactive de notre caractère? Et, dans cette possession permanente mais diversement intensifiée du passé que nous sommes, notre acte, affirmateur de notre maîtrise sans défaillance, n'est point d'aller, tâtonnant sans lumière, d'un présent extérieur au passé à un passé miraculeusement défini et paradoxalement actuel. C'est notre passé lui-même, notre durée personnelle jamais évanouie, qui se meut sans cesse dans le sens irréversible de la durée qui s'écoule, non point inerte et figée en formules de souvenirs, mais vivante et tendue selon la tension même qui définit, variable, notre vivante et variable mobilité. Aussi, contrai-

rement à l'illusion qui nous établit dans un présent distinct et instantané, notre réelle conscience de nous-mêmes nous réintroduit, par cette mémoire indéfiniment extensible, dans la seule réalité concrète, ce passé tout entier immédiat, qui semble ne plus être, sitôt que l'on pratique artificiellement et matériellement une coupe dans le devenir. Mais ne voiton pas qu'installés ainsi mobilement dans notre durée qui s'écoule, absolue et changeante, c'est donc alors, el par la mémoire qui se confond avec cet écoulement rvthmique de notre vie, que nous saisissons immédiatement entre ce qu'une logique abstraite appelle nos états la pénétration réciproque et la transformation insensible qui constituent notre réalité substantielle ?Logi(iue intuitive et profonde, que parodie seulement la logique imaginative de l'aliéné ou du rêveur ou de la fantaisie comique. Logique inépuisablement rationnelle, puisque l'indivision du mouvement où elle consiste peut s'exprimer inépuisablement en concepts. Logique inventive et créatrice, que seule pourrait définir réellement l'acte toujours inquiet de l'élan vital, inhérent à la pensée concrète et indfvise. Que servirait, dès lors, de défigurer, par une abstrnction injuste, cette mobilité progressive qui s'efforce, et de dénoncer en cette tension multiple l'inerte paresse d'une contemplation abandonnée? Au rêve pur et caricatural, qui s'abandonne enetTet et que nul vouloir ne détermine, s'oppose, bien au contraire, l'énergique élan personnel d'une conscience réellement immédiate et profonde. Etc'est

LA DURÉE ET LA VIE

abusivement et arbitrairement aussi que l'on enfermerait dans l'inutile jeu des souvenirs inorientés cette puissance d'adaptation personnelle, que seule peut réaliser et grossir l'action incessante et vraiment renouvelée de la mémoire actuelle et utile.

C'est dire que, tendue et agissante, accessible seulement par un effort vigoureux de réflexion, la mémoire vivante, qui coïncide avec la véritable conscience actuelle, nous révèle donc, dans la durée qui se fait, la tension de notre vouloir et de l'élan qui le traverse. Bien loin, dès lors, de se confondre avec l'inerte engourdissement de l'automatisme qui répète les mouvements et les représentations invariables du passé, ou bien avec la distension chimérique du rêve qui, paresseusement, écarte de ses projets l'inquiétude de l'action, la durée, qui se souvient et qui se ramasse en son vouloir énergique, s'attache, attentive, à la vie elle-même et, spirituelle en son effort de dilatation du passé, insère matériellement sur le plan des actes corporels la pointe de son action créatrice. Vaine serait donc la rupture que l'on alléguerait entre l'immédiate connaissance et les réalités de la pratique ; ce qui différencie le rêve absurde de la mémoire cohérente en laquelle consiste notre conscience réelle, c'est la déficience du rêve où le vouloir se dérobe et la plénitude de la mémoire vivante que le vouloir concentre. Malgré l'apparente cassure qui semblait distinguer de la conscience profonde, éprise inlassablement de son intérieure mélodie, l'action ajustée où l'on croyait

percevoir les routines sans brusquerie des évocations figées, c'est à la conscience profonde, ouvrière inlassable des ajustements souples et sinueux, qu'il appartient de modeler nos actes sur les sinuosités de la vie. Ce vouloir tenace, qui se réadapte sans cesse et qui récuse pour les situations variables les solutions acquises, l'intime connaissance d'une activité sagace nous le révèle sans trêve, car il n'est autre que le bon sens. Mais ce principe mouvant de l'action et des jugements droits, cette science onduleuse et intuitive de la pratique, rencontre sans cesse dans les idées stagnantes et les formules dormantes l'obstacle qui le détourne ou l'immobilise. Aussi bien rarement pouvons-nous échapper aux routines et aux chimères qui, les unes comme les autres, nous éparpillant en expressions spatiales, nous matérialisent également. Seule, une attention à la vie, agissant par l'espace mais dégagée de l'espace, douloureuse et vic-oureuse, nous ramassant en notre réelle durée et notre propre devenir, nous fait apparaître à nous-mêmes en notre plénitude et en notre tension, en notre puissance libre et créatrice, en notre originalité inventive et jaillissante, en notre passé novateur et notre caractère aux décisions rationnelles et imprévisibles. Et, si l'ellort ainsi ramassé dans la durée même, capable de réaliser en images et en actes multiples la causalité virtuelle de son intention simple, se tend avec plus de vigueur encore, l'intuition de notre durée et de notre vouloir libre nous révèle, en cette tension douloureuse, aussi différente

LA DURÉE ET LA VIE

que possible de la dispersion abandonnée du rêve et de la matière, l'immanente génialité du vouloir pur ^

Dérobée, en raison de sa richesse inventive, à l'active inertie de Tintelligence conceptuelle, où se révélerait mieux que dans la création artistique l'intérieure tension de la durée créatrice? Et n'est-ce point au profond de l'âme, sans contenu spécifique indispensable, que s'ordonne, équilibre rythmique de la durée qui s'écoule, l'orientation esthétique de la vie^? Détachée, sans doute, de la superficielle apparence qui, déterminée par nos besoins, déguise à nos sens utilitaires la réalité mouvante, l'âme de l'artiste, mouvante elle-même dans la direction où la vie se réalise, s'attache, comme délivrée des obstacles par une hypnose bienfaisante, à vivre dans les choses, par la suggestion colorée ou sonore, l'inspiration essentielle et changeante des rythmes intérieurs. Et c'est bien elle qui, déroulant son œuvre selon le rythme réel de la durée, déprise des symboles abréviatifs par où la réalité se formule en déterminations typiques, ramassant et grossissant,

1. Indt^pendamment des ouvrages et des études de M. Bergson cités constammenl dans le chapitre qui précède, nous avons utilisé ici, et nous utiliserons encore par la suite, un essai moins lu que les autres parce que d'accès moins facile et dont nous devons, pour notre part, la connaissance précise à l'obligeance de l'auteur : le discours prononcé par lui à la distribution des prix du Concours général, le 3o juillet iSgS, sur le bon sens et les études classiques.

2. Cf. sur ce point, Brunschwieg, Introduction à la vie de l'esprit {La vie esthétique).

à travers l'œuvre déjà produite, sa propre richesse opérante, s'achemine, tendue en son rôve agissant par l'élan même qui l'inspire, vers l'imprévisible nouveauté où le passé global se métamorphose. C'est donc en elle, qui puise ainsi par delà les symboles à la source originelle des créations absolues, que se révèle, en sa pureté où nul mécanisme n'a mis son empreinte, la puissance autonome d'où jaillissent les actes libres. Et c'est en elle, libérée de toute répétition mécanisante, souple et sinueuse mais attentive et pleine de souvenir, que se révèle donc, parfaite, en sa conscience indéfectible et jamais inerte d'un passé qui vit toujours, l'attention elFicace à la vie progressive. C'est en elle enfin, si riche de virtuelles réalisations en l'unité de son élan simple, que se révèle, pareille à l'invention primitive des possibilités multiples d'existence chez le poète créateur, la multiplicité virtuelle indéfinie et du moi autonome et de la puissance originelle des jaillissements de création. Si donc la vie esthétique se réalisait pleinement; si tous les sens, s'attachant à leur propre ingénuité, convertissaient en intuition immédiate leurs indications symboliques ; si, pareille au romancier qui déchire le voile des déguisements verbaux, la vision intérieure de notre moi se modelait, attentive, sur le rythme personnel de notre mémoire ; si la science elle-môme, se déprenant des relativités que son point de vue extérieur et sa fonction cinématographique lui imposent, approfondissait en intuition immédiate et globale de la matière la

LA DURÉE ET LA VIE

vision symbolique et morcelée des concepts ; si le langage, au lieu de distinguer artificiellement les impressions mobiles et compénétrables qu'il immobilise, au lieu de se distraire de sa propre vie intérieure, se modelait intuitivemement sur la durée qu'il exprime et s'efforçait, comme elle, vers les flexibles inventions; si la vie sociale, à son tour, loin de se banaliser en expressions conceptuelles qui la figent et de se mécaniser par une sorte de déguisement, se réalisait intuitivement, étrangère tout ensemble à la routine et à la chimère, mémoire continue et tension novatrice qu'entraîne la génialité souple du bon sens vers les créations d'une justice concrète ; c'est alors qu'apparaîtrait, en sa profondeur, la révélation que Tart nous assure. En lui déclare sa puissance la trouble et diffuse intuition, par laquelle seule nous pénétrerions sympathiquement au principe inspirateur de la vie. En lui donc, et selon les rythmes de durée qu'il adopte, nous saisissons diversement l'intérieure diversité des êtres. Par lui se devine, en son relâchement de tension qui la rend comme frissonnante en nos raccourcis de qualité, l'immanente réalité de la matière, telle qu'elle se saisit elle-même, conscience neutralisée, dans les quasi-instantanés et les souvenirs de fait de la perception pure. Par lui se devine également, en son maximum de tension qui la condense en durée absolue, la réalité immanente de l'éternité spirituelle, telle sans doute qu'elle-même se crée sans relâche dans la plénitude présente et opérante de la Second. — Intuit. ^

mémoire pure. Ainsi, universalisée mais toujours individuelle, puisque c'est la réalité des êtres qu elle vivrait ainsi au-dedans d'elle-même, 1 intuition esthétique, en son achèvement, se transformerait en vision métaphysique, compréhensive de toute connaissance et de toute pratique, en intuition absolue du devenir'.

Et ce devenir absolu, objet d'une intuition mondiale ne serait donc plus seulement la mélodie intérieure de l'âme, la qualité pure qui se déroule, consciente de son opposition à l'immobilité purement spatiale des choses. Sans doute, une mémoire éprise d'elle-même et rivée à son unique progrès, contemplant les choses au dehors de soi et n'apercevant ainsi que le jeu des formules par où leurs nombres se définissent, se distinguera d'elles sans retour. Sans doute aussi, une conscience qu'emplit et pousse la vie du passé en elle, puisqu'elle saisit, par son acte et son discernement propre, sa personnelle puissance de création, articulée qu'elle est et comme

I C'est peut-être dans sa Notice sur Ravaisson que M. Bergson a exprimé de la façon la plus neUe cette métam.Mphose, par lui-même affirmée, de rinti'ntlon esthétique en intuition métaphys.que : ce loute ,a philosophie de M. Ravaisson, . dit-il, en traduisant par là semble-t-11, sa pensée personnelle, « dérive de cette ulée que 1 art est une métaphysique figurée, que la métaphysique est une réflexion sur l'art, et que c'est la même intuition, diversement utilisée, qui fait le philosophe profond et le grand artiste » (p. b»t)).

LA DURÉE ET LA VIE

découpée naturellement par cette puissance qui l'individualise, ne connaîtra rien dans les choses, que découpe son artifice et son besoin, si ce n'est leur découpement même et les mouvements relatifs de leur immuable substance. Mais qu'une science quasiintuitive s'attache à la réalité de la matière, elle apercevra, dans l'universelle interaction de ces choses apparentes, l'organisation presque spirituelle d'une continuité indivise. Et que, tendant par son eiFort de sympathie à renouveler en soi, par delà toutes les contractions qualitatives d'une mémoire encore utilitaire, les immédiates données de la perception pure, une conscience virginale se replace, non hors de soi mais en la dilatation de soi-même, dans l'intimité de ces choses qu'elle reniait, c'est comme l'éveil d'une mémoire instantanée qu'elle saisira dans cette indivision matérielle, et c'est une contingence qu'elle devinera dans cette ondulation nuancée et progressive de l'univers. Les états et les formes s'aboliront, en cette vision ingénue, pour laisser apparaître la réalité substantielle et changeante du devenir aux rythmes multiples ; et les mouvements eux-mêmes s'évanouiront à demi pour laisser transparaître les métamorphoses continues de l'univers vivant et spiritualisé. Par l'acte seul de l'intuition qui la saisit en son écoulement tendu, la durée personnelle de nos âmes a donc exorcisé, profondément, l'illusoire négation de la réalité matérielle ; c'est en soi, c'est au cœur même de la qualité qu'elle éprouve, que la conscience intérieure saisit

g2 L'INTUITION BERGSONIENNE

enfin le frissonnement objectif de l'être. Et, bien loin de s'opposer, dès lors, esprit et durée, à l'univers matériel qui ne dure pas, la durée spirituelle de l'immédiate expérience se rattache, par délaies morcellements des choses et des systèmes clos, à la réalité spirituelle de l'univers qui dure et progresse

en son tout.

Mais n'est-ce point, si nous voulons poursuivre le déroulement des révélations intérieures, qu'un même principe, objet d'une intuition diversement prochaine, se développe diversement, mais analogiquement, à travers les multiples durées compénétrables ? Et dans ces expériences dilVérentes, que son eflort de pénible dilatation lui assurait ainsi, la conscience, tordue sur elle-même en un vouloir douloureux, ou se laissant aller parfois à la nonchalance de son immanente spatialité, n'a-t-elle point reconnu toujours h foncière impulsion d'un même élan ? Que ce soit donc dans les raccourcis vraiment symboliques de l'action présente, ou bien dans les prolongements indéfinis d'une mémoire qui dévoile le passé, ccmcentrée dans le corps ou dilatée dans l'univers, l'intuition de nous-mêmes, en nous livrant le passé actuel et le passé qui se souvient, nous révèle l'orientation de la vie. Et ces mille virtualités que le caractère dessine, ces tendances fondues et divergentes que l'avenir distinguera, n'est-ce point encore dans cette épreuve intérieure que nous saisirons les richesses virtuelles et divergentes de l'élan vital ? Mais n'est-ce point aussi dans l'expérience intime

LA DURÉE ET LA VIE

du poète ou du romancier, dans la réalité surabondante de ses possibles incarnations, dans la ténacité de ses retours sur ce que négligea de lui l'œuvre formulée, dans la persistance même des analogies entre ces incarnations diverses distinctement produites, dans le sacrifice enfin de bien des réalisations par lui rêvées ou essayées, que l'on découvrira et l'unité originaire de cet élan vital, et la signification des ellorts par lesquels il incarne en des formes divergentes ses multiples possibilités, et le secret des analogies persistantes entre ces formes distinctes mais que détermine semblablcment sur des lignes d'évolution diverses l'unité d'une même impulsion vivante ; et le renoncement enfin, après l'avortement des ébauches non viables, aux mille formes rêvées par la vie qui s'élance ?

Mais, si rintuition de notre richesse intime nous donne accès dans les diversités solidaires et inégales d'une évolution divergente et sinueuse, comment ne nous ollVirait-elle pas aussi, en cette richesse de nos virtualités qu'un vouloir simple fusionne et inspire, l'intérieure unité et la fusion spirituelle de ces deux vies opposables en apparence, et celle que définit l'individuelle intériorité et celle que désigne la mutuelle extériorité des matérialisations sociales ? Le vigoureux efl'ort de la conscience, qui nous délivre de l'obsession de notre propre fantôme objectif, résolvant 'd nouveau dans la fluidité initiale les congélations qu'une banalisation verbale abstraitement déterminait en notre durée personnelle, nous a mis

fi4

sans doute en défiance à l'égard de cette déformation spatiale et symbolique et superficielle de notre vie intérieure, immédiate et profonde. Et qu'il s'agisse de la réelle nature de nos goûts, de nos sentiments, de notre élan intellectuel, de notre vouloir libre, il faut toujours, pour les atteindre en leur virginité, que ce même eflbrt, par delà les mots et les conventions, brisant la croûte et déchirant le voile, nous replonge en notre bouillonnement personnel d éruptions soudaines ou nous réintroduise au flot calme de notre écoulement rythmique. Mais l'existence sociale, que nous touchons ainsi à la surface de notre moi, n'est-elle point semblable à cet ell'euillement discontinu qui détermine les flottaisons mortes à la surface immobile des étangs ? Une vie sociale différente nous est révélée, réelle et profonde, par les gestes mêmes qui semblent avoir pour but vraiment hostile la réduction de notre originalité; et la raideur déformante ou grimaçante, qui nous défigure, est châtiée à la limite précise de notre vitalité souple par le rire malveillant qui nous assouplit. Certes, bornées dans l'espace par l'opacité des corps, les consciences individuelles sont l'une à l'autre matériellement étrangères. Mais l'artifice d'un art profond et riche n'est-il point, usant de cet obstacle corporel qui nous disjoint, de nous replacer par l'attitude dans le sentiment original qui l'engendra ? Et si l'art tragique ne réalise que les propres virtualités du poète, l'universalisation de l'œuvre atteste l'évocation spirituelle et immédiate,

LA DURÉE ET LA VIE

dans les âmes spatialement diverses, des virtualités sympathiques et analogues. Lesillogismes eux-mêmes de la logique sociale, subtilement perçus au profond de nous dans l'absurde révolte qui nie les distinctions conceptuelles par la vie sociale constituées, nous livrent les réelles compénétrations d'images que la réelle pensée sociale fluidement déroule. Et, dans l'actuelle conscience des situations singulières intuitivement aperçues, attitude qui pratiquement oriente vers une création nouvelle la plénitude de notre passé, nous reconnaissons encore cette attention sociale à la vie qui caractérise les démarches humaines. Et comment ne point voir dans la vie sociale, pourvu qu'ici encore l'on perce la croûte verbale et l'on déchire le tissu conventionnel, une fluidité spirituelle et progressive, si le bon sens, qui définit notre effort libérateur, nous oriente intérieurement, génial presque et hostile au verbalisme des idées qui flottent, principe de justesse intellectuelle et d'enthousiasme, dans le sens môme de la vie réelle et sinueuse et de la réelle et souple justice ?

Individuelle ou sociale, la vie humaine est la réussite d'un effort, si elle n'est point le terme d'une finalité. Et de cette réussite nous informe encore ici l'intuition de notre durée personnelle, puisque, instinctive vraiment en cela, elle nous révèle que, nous

créant nous-mêmes à titre de personnes et nous dépassant par cette création, c'est donc que, par cet effort qui est nôtre, notre destinée se réalise. Mais, si elle nous atteste notre triomphe, elle nous instruit sur cette victoire, nous montrant en elle une victoire sur la matière qui résiste à notre liberté. Et elle nous instruit par là môme sur la destinée de l'univers, nous permettant de saisir dans nos inventions libres la signification universelle de la vie.

Ce que notre conscience immédiate éprouve dans la mûre production de nos actes, c'en est le caractère imprévisible, et l'impossibilité pour une décision qui évolue d'être arrêtée par avance, fut-ce dans le projet que l'on en forme. Et ce qu'elle y éprouve aussi, c'est la maturation de notre acte et la présence en lui de tout notre passé et de notre caractère intégral; mais c'est encore, par l'acte que nous produisons, le grossissement de ce passé et l'enrichissement de ce caractère. Ce qu'elle y éprouve enfin, c'est l'efl'ort même qu'elle produit pour produire son acte, effort que provoque la résistance du corps inerte et qu achève en triomphe le mécanisme docile qu'elle détermine. Mais si, tordue sur ellemême pour suiprciulre le secret de sa propre tension, la conscience personnelle se sent comme effleurée par le souffle de la vie (|ui passe, n'est-ce point à sa propre expérience de son effort créateur qu'elle demandera le secret des incessantes créations de ce souffle vital ? Nulle finalité donc ne gouverne l'élan universel de la vie, si nul mécanisme n'explique cet

LA DURÉE ET LA VIE

élan par ses formules identiques. La vie se transcende continuellement elle-même par ses propres inventions ; et, si elle transcende ainsi les formes vivantes où elle s'établit, c'est par l'effort qu'elle produit pour dompter la matière inerte qui résiste à son élan et cherche à Temprisonner dans l'automatisme des formes qu'elle traverse. Et si l'intuition de la vie personnelle nous la montre, inquiète des habitudes qui Tenserrent, s'efforcer périlleusement vers des actes nouveaux et inconnus, elle nous révèle encore, par ce goût du péril, le secretde l'ascension dangereuse de la vie universelle, qui aurait pu se reposer inertement dans les formes simples d'abord réalisées. C'est donc que la vie, dans son ensemble, est un élan pour se dépasser soi-même, en domptant la matière et en se servant d'elle et de la nécessité qui la définit; les formes que cet élan constitue sont produites par la liberté, qui est immanente à cette poussée vitale, et déterminées par la résistance qu'à cette liberté vivante la matière oppose ^

I. Il esl possible de d/'ooiivrlr, comme l'a Fait M. Fouill('*e, une analojrie entre cet élan vital, qui aspire à se d«'*passer toujours, et la volonté de puissance nietzscliéenne, ou bien la vie intensive et extcnsive dont parle (iuyau. Mais ce que Nietzsche et Guyau n'ont pas tenté, c'est nivcisément de sortir de façon radicale du déterminisme

conceptuel, de montrer que la transcendance vitale est une création dans la durée, et de Faire saisir intuitivement à la conscience l'acte qui opère cette création transcendante. Et c'est aussi bien ce que M. Fouillée lui-même n'aurait pu essayer, en dépit de la volonté de conscience, puisqu'il rejetait l'intuition pour des raisons conceptuelles et que, se méprenant peut-être sur le véritable rati<»iij»lisme, il n'admettait point eu Fait ce qui est nouveau.

LA DURÉE ET LA VIE

Or, bien que nulle finalité ne préside à cette éclosion des formes toujours insuffisantes à l'inquiétude qui les anime et les traverse, cet élan vital inquiet est comme orienté vers une fin, et cette fin apparente c'est l'homme. Sur ce point encore, Tintuition immédiate de notre durée libre nous permet de saisir en sa vérité le progrès de la vie. Car, si l'élan intérieur de nos idées et l'évolution réelle de nos sentiments ne sauraient se résoudre dans les claires démarches de l'intelligence discursive et conceptuelle, si donc l'intime et réelle liberté de notre acte est non seulement décelée par l'intuition mais vraiment créée par elle, notre ed'orl n'assure sa réussite que par ces démarches claires de l'intelligence qui ne peuvent expliquer son existence et son énergie créatrice. Et, comme la résistance de la matière provoque l'eflort et que la résistance matérielle est domptée par l'intellio-ence modelée sur la matière, la connaissance intuitive de ce que nous sommes nous révèle donc à nous-mêmes comme une intelligence au service d'une intuition, et elle nous révèle aussi que, dans l'évolution de la vie, riiituition n'a pu aboutir que par l'otnce de riiitelligence.

C'est qu'aussi bien, dans la conscience que nous prenons du labeur intellectuel pratique et de la lourde tâche par nous clairement accomplie, si nous sentons peser sur nous la double résistance de l'instrument corporel et de la matière qu'il désarticule à nos fins conçues, nous sentons, inspiratrice de notre labeur et âme de notre vie, débordant et l'actuel

effort et l'intelligence solide et musclée qui le détermine, la fluidité profonde et sans limites où puise cet effort et dont se nourrit notre intellig-ence laborieuse. Et si, détournant vers la recherche pure et la connaissance de la vie cette môme intelligence dont la fonction radicalement pratique est d'agir sur la matière, nous désarticulons et fixons le changement afin de le connaître, nous sentons ici encore la vague qui nous meut obscurément et qui, âme de nos concepts, nous emporte sans rémission à travers la pure et trouble connaissance. Une dualité nous apparaît ainsi, dans l'acte môme de comprendre et de réaliser : comme l'inépuisable tension d'un effort qui nous baigne et nous entraîne, à chaque moment ralenti dans son œuvre progressive par l'effort sur place qui utilise et mesure cet élan dont il procède et se détache. N'est-ce point que cette triple expérience, démêlant en notre nature complexe de vivant achevé les virtualités diverses qui l'animent et féclairent et la fixent, découvre en notre vie, réussite de la vie, et l'intelligence qui brise les obstacles et l'instinct qui donne l'élan et la torpeur qui engourdit les formes conquises ? Confuse unité qui subsiste des tendances multiples et indivisées de l'unité vitale originaire, cette triple expérience de notre vie nous révèle intérieurement un triple effort par où, distinguant ses virtualités sans abolir leur mémoire de l'indivision primitive, la vie, ambition immense tendue vers la création indéfinie, s'élança vers une triple victoire sur la matière réluctante et,

vaincue par deux fois dans cette conquête chimérique, réussit enfin, souple et insinuante et rusée, imitant l'inertie pour la vaincre et se matérialisant pour surmonter la matière, à créer la Tornie supérieure capable elle-même de création*.

C'est donc bien que notre vie, infidèle à la vie en apparence puisqu'elle progresse et triomphe par les solides clartés des mots et des concepts matériels, témoigne par son œuvre d'une fidélité scrupuleuse et supérieure à la vie, puisqu'elle découpe la matière et distingue les mots et figure les concepts par inspiration profonde, emportée qu'elle est vers des conquêtes vivantes par la fiuide poussée de l'élan vital immanent. Orientée vers la vie par l'intuition de son vouloir, notre vie, si elle prétend connaître sa destinée, n'a qu'à se replonger intuitivement dans le vouloir qui la traverse, et à saisir, dans la durée propre qu'elle réalise, Toricnlation et la destinée de la vie universelle-.

I. Si nous parlons seulement d'un triple et'foit et «l'un double m«''Com|)te, c'est que, des multiples directions tentées par la vie en son évolution diver^jente, trois seulement promirent de façon nette une réussite ot contiibuèrent visiblement à la conquête finale : celle qui se détermina en torpeur véjrétative, celle qui constitua rinstlnct sommeillant «les Arthropodes, celle enfin qui créa TintelHijence des Vertébrés et l'éveil créateur de l'Homme. Mais toutes les virtualités et toutes les tentatives subsistent dans la mémoire de la vie conquérante (CF. Évolutim créatrice, et plus encore Life and Coiiscious-

ness).

a. Sur cette orientation de la destinée et sur la morale du berg-

sonisme, cf. Wilbois, Devoir et Durée.

LA DURÉE ET LA VIE

Mais n'est-ce point en elle-même que, réfugiée loin des choses et de l'espace, fugitive qui redoute la brutalité des mots et des concepts, géniale solitaire qui s'échappe hors des sociales banalités, la vie personnelle et intérieure, toute qualitative et inventive, découvre, se cherchant elle-même, sa propre et personnelle orientation ? Mélodie originale au profond de la conscience, elle organise en nouveautés continuellement jaillissantes les étapes nuancées de notre mobile et calme devenir. Ainsi, paresseusement et comme amoureusement, se déroule, oublieuse des choses qui sont et mémoire immanente à la durée qui s'écoule sans jamais se perdre, la contemplation fondue et sans regret ni hâte de la vie intérieure. Mais combien trompeuses ces images d'une égoïste inertie, puisque, loin de ces langueurs où se complaisait, morbide, la réflexive tendresse d'un Narcisse amoureux de soi, nous emporte, en sa pure et curieuse contemplation de cela même qui devient, l'esthétique et flexible conscience, amoureuse éparse de toute durée î Et cette curiosité qui nous oriente n'est-elle point l'impatience de ce qui détruit notre rythme, opposant ainsi une raideur déconcertante à notre glissement régulier et sinueux vers les promesses de l'inépuisable et imprévisible futur ? Ce qui nous oriente selon les courbes dociles les oriente

LA DURÉE ET LA VIE

elles-mêmes, en la gratuite sympathie que leur grâce exprime, selon nos personnelles et gracieuses inflexions. Par là s'éveille en nous, dédaigneuse de notre puissance etdépassant le dégoût et la craintedes souffrances possibles, l'humble aspiration à descendre vers ceux qui souffrent, la pitié gracieuse qui veut courir le risque et partager la souffrance. Et cette inquiète sympathie et ce don de soi qui enveloppe un renoncement, comment n'y point voir la tension d'un effort, l'intuition d'un élan, le bannissement d'une torpeur? C'est donc que, toute concentrée au foyer même des éruptions qui couvent, laissant évoluer sans doute la vie mélodieuse et mûrir les actes, mais tendant la mélodie et intensifiant la maturation, l'inquiétude profonde de notre vie contient en elle, détachée des fins et seulement éprise d'une action dangereuse qui serait une création nouvelle et irrémissible, les éclatements brutaux et les explosions tragiques \ Mais, si l'éruption passionnelle demeure le plus souvent, comme avortée, dans le calme de la tension profonde, est-ce seulement parce que la vie sociale et pratique et bourgeoise nous banalise, nous mate et nous contraint à vivre extérieurement à nous-mêmes ? Ce serait méconnaître Taccord profond entre la vie sociale qui nous en-

I. On reconn.'iît ici, en brèves «illusions, certaines interpr<^tations partielles de la morale inlicrente au bergsonismc, en |)articulier celle de M. Jean \V eber dans son étude sur Lne nouvelle tliéorie de l'acte et ses conséquences (^Hevue de métaphysique et de morale, sept. iSgii).

serre et le devoir qui nous inspire, car ce serait méconnaître, avec le rôle véritable du corps et de l'action spatiale qu'il détermine, le rôle que joue le bon sens dans la création de notre vie personnelle. Scandée selon le rythme que notre corps lui imprime, la matière, docile à notre intelligence finaliste, réalise en contingence extérieure et actuelle l'élan de notre instinct créateur ; nécessaire à lester et à fixer notre rêve, le corps, avec l'espace qu'il désarticule et réorganise selon ses besoins, est donc le terme d'action et de résistance qui oriente et qui tend notre durée. Mais la pratique sur le plan matériel est solidaire des concepts, du langage et de la vie sociale ; l'orientation féconde de notre durée créatrice ne saurait donc échapper, immoralement, à la vie sociale qui l'éclairé et qui l'assure. D'ailleurs, intuition rapide et exacte des souples démarches qui nous ajustent, en bannissant elles-mêmes et sans contrainte aucune toute raideur, à Tallure fluide de la vie sociale profonde, le bon sens exprime donc, au cœur de notre action rationnelle, l'orientation rationnelle, sociale et intérieure, de notre vouloir. Et c'est une révélation du sentiment qui nous découvre ainsi, dans l'enthousiasme ardent mais défiant qui embrase et anime le juste véritable, la sage évolution de notre destinée.

Est-ce donc, alors, que cette règle vivante et sage, qui, intérieurement, détermine notre vie, nous arrache à l'élan premier qui nous lançait dans la voie périlleuse et détruit les instincts dangereux et

LA DURÉE ET LA VIE

féconds de notre vouloir tragique ? Bien au contraire : si la vie sociale nous inspire, c'est que l'unité originaire du principe de la vie universelle nous englobe dans la vie sociale par les mille virtualités que l'impulsion primitive produit, toujours fidèle à sa propre diversité indivise, en toute vie personnelle. Et que, dès lors, cette évolution de la vie, acheminement progressif à l'humanité organique et solidaire, nous maintienne dans la voie périlleuse des créations, l'eflort seul de cette humanité en témoignerait, si, par l'invention des sports et du langage, usant des corps pour se libérer et de l'intelligence pour affermir l'intuition, elle s'est orientée à ses risques vers la vie spirituelle.

Et voici donc que s'éclaire par là, avec notre destinée propre, celle de l'univers. Car si l'univers est une durée, il est en cela vie et mémoire; et si, en nous, la mémoire vivante est vraiment une marche rythmique à la création, la vie, principe positif de l'univers réel, est, prise en son élan total, une aspiration à créer. Et, puisque la matière, inertie et identité, ne crée rien, la vie créatrice est un principe spirituel. La destinée de l'univers n'est donc autre que réclosion intégrale de l'esprit, la création sans limites. Mais, puisquen l'homme seul, ayant fui les impasses de la torpeur végétative et de l'instinct animal, cet élan spirituel, par les détours de l'intelligence, a pu aboutir, la puissance libératrice et l'impulsion à créer des actes personnels et nouveaux que nous éprouvons en nous, que sont-

elles sinon, actif décidément sans terme et vainqueur définitivement des résistances que l'armée des hommes culbute, l'élan spirituel et vital qui traverse l'univers ?

Et c'est bien en l'homme que cet élan à la spiritualité pleinement se réalise : car, si la matière n'a pu engourdir l'esprit dans sa torpeur et l'ensommeiller dans l'instinct, le passage victorieux par delà ces épreuves devait donner à la conscience, en son invention d'une forme nouvelle, une nouvelle vigueur; c'est pourquoi, vainqueur désormais invinciblement des obstacles à la création spirituelle, l'homme est devenu créateur même de la création incessante, étant devenu, par son propre effort, personne et créateur de sa personnalité. Et l'intuition, ici encore, en nous témoignant de notre inépuisable excellence, nous révèle la loi et l'orientation du monde : non que l'élan vital, par une finalité préconçue ou immanente, ait visé dans l'avènement de la forme humaine l'avènement de la personnalité créatrice; mais, lançant la vie vers une conquête, si la conquête pouvait aboutir et la vie se libérer, l'effort même qui obtenait ainsi et le triomphe et la libération devait obtenir par là une création sans terme, donc entièrement maîtresse d'elle-même et capable de se dépasser elle-même dangereusement et indéfiniment. Mais c'est pourquoi aussi l'intuition nous livre le secret de la vie et du monde, qui nous révèle notre immortalité : car ce n'est pas seulement l'armée des hommes qui, culbutant tous les obs-

Segond. — Inluil. 5

LA DURÉE ET LA VIE

tacles, renversera peut-être même la résistance qu'oppose la mort à son élan; c'est la vie toute entière qui, à travers toute la matière qui lui résiste, s'élance vers la conquête de la vie sans fin; et, si l'humanité seule, esprit libéré et personnalité victorieuse, peut s'évader, immortelle, des reprises de la matière qui lue, inerte, les puissances de création, c'est en elle, reprise vivante de toutes les virtualités premières par la vie essaimées, que se réalise sans fin le triomphe, toujours accru, de la vie irrésistiblement créatrice*.

Et que hi vie soit délivrée en l'homme et TelFort spirituel vainqueur des résistances, un signe l'atteste, irréfutable, à l'intuition : ce signe est la joie, car c'est la joie qui accompagne et cjui exprime les enfantements. Et nVst-ce point la joie qui, gagnant et comme allégeant lune après l'autre toutes les régions de notre àme, oriente nos pensées et notre vouloir vers les perspectives et les triomphes d'un avenir créateur? Mais n'est-ce point une joie souveraine (jue cette pitié, dont l'efTort triomphe en

I. Il semble (ine, sur celle question de l'immortalilé personnelle, la pensée de M. IJeqjson se soit ou développée ou afFennie depuis l'époque où 11 puldialt son Érolution crcalricc. Nous en trouvons la preuve dans les dornières pa};es de sa conférence de Blrmlug^hani : Life and Consriousness, où il donne son assentiment aux vues de Sir Oliver Lodjje. .Nous la triMivons aussi dans une conlérence, non publiée em-ore mallicureusement el dont le sommaire seul nous est connu, Faite par lui sur V.Xmc rt le corps, sous les auspices de Foi et vie (CF. le compte rendu qu'en a donné Le Temps, dans son numéro du 5 mal 191a)-

nous de nos répugnances et de nos craintes, et qui aspire, créatrice enthousiaste de justice, à s'humilier et à soufTrir? Et n'est-ce point aussi la joie pure des créations sans entraves que goilte cette conscience maîtresse des rythmes, à laquelle s'offrent, dociles et prometteuses de sympathies, les courbes gracieuses des mouvements flexibles ? Et quelle joie chercherions-nous plus complète, si le déroulement tendu et mélodique de notre vie intérieure est une réalisation victorieuse et créatrice de l'élan même de notre vouloir que traverse et inspire l'élan créateur de la vie? Mais, puisque la joie est comme l'afTirmation triomphale de la vie intuitive et spirituelle, l'œuvre suprême de l'esprit, qui serait d'intensifier l'intuition et de l'assurer libéralement à tous, dilatable indéfiniment, par la di/riisiou d'une philosophie suggestive de la durée et de la mémoire, réaliserait donc la création suprême de la joie triomphale.

11 semble que cette enquête nouvelle à laquelle nous venons de soumettre le bergsonisme, non plus, comme d'abord nous l'avions tenté, d'un point de vue conceptuel et dialectique, mais d'un point de vue intuitif et intérieur, nous autorise, puisqu'elle nous a fait voir dans la doctrine un réel développement d'intuitions et qu'elle nous a montré aussi, dans l'unité d'un même élan, s'enchaîner et se fondre

les termes disparates ou contradictoires, à nier la réalité foncière, sinon la formule, des contradictions et des crises qui nous étaient d'abord apparues comme irréductibles.

Cependant, si la vie individuelle et la vie sociale, si la vie du corps et la vie de l'esprit, si l'intelligence et l'intuition, si la liberté et la nécessité, si enfin peut-être l'action et la connaissance, nous apparaissent à présent comme réconciliables dans l'intuition môme de la durée créatrice ; notre enquête nous a conduits à cette antithèse, non pas nouvelle, mais analytiquement dernière, entre la création qui définit l'élan spirituel et la résistance à la création qui définit désormais pour nous la matière et la quantité pure. Nous voici donc obligés, pour sonder cette opposition menaçante, de soumettre à un examen scrupuleux et nouveau cette idée de la création, et par suite celle de l'unité radicale du devenir.

Page 1