‹ L'intuition bergsonienne [microform]Chapitre 34 sur 35 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

li. Cf. Bergson, Évolution créatrice ; et M. Blondel, V Action.

satîon intégrale de l'être l'élan indéfini d'un même vouloir, au lieu de prêter sa voile à la brise marine pour épier les soufïles du large, se fait lui-même et soufïle dans la voile et vague qui nous emporte, toujours mécontent de son œuvre lente, toujours désireux d'un monde inexploré, toujours ranimé dans les défaillances continuelles de sa force propre, et par l'inspiration du vent marin auquel, brise aérienne, il va se fondre, et par l'impulsion de l'océan auquel, vague fluide, il s'incorpore? Le pluralisme, paresseux et expectant, de James, brisant au profit des créations bornées et mesquines l'élan créateur universel, semble diminuer la valeur entraînante de l'idée pragmatiste et monnayer en tourbillons dormants sur place le devenir inquiet et d'éternelle mobilité avide du souffle de la vie. Et, si l'on a tort de lui reprocher un utilitarisme matériel que seules les formules esquissent, ce pragmatisme très humain n'a-t-il pas un goût trop sage pour les mondes fermés, une préférence trop pratique pour le surnaturel proche et instrumental, un sens trop terrestre et trop placide de la spiritualité*? Et, si

I. Ce jujjement sur le pr;ij;in;«tisrae de William James serait très injuste si nous prétentlions caracK^riser par là et Vœuvre de James et la tendance [>liilos<>phique de son tempérament. Et nous trouverions aisément la preuve, dans sa Volonté de croyance par exemple, que son praçmalisme no fut ni u paresseux » ni « expectant », comme nous étal)lirions facilement, par un recours h son Expérience religieuse, que sa doctrine fut une philosophie de la « spiritualité ». Et qu'il y ait, à travers son œuvre, comme une « âme » et une « inquiétude de vie », M. Bergson lui-même et M. Boutroux l'ont fait

l'empirisme radical qui achève ce pragmatisme* sacrifie les concepts à Tintuition réaliste, cette intuition immédiate et morcelée, toujours éparse en mille pulsations qui divisent le devenir, n'est-elle pas étrano-ère, en son obsession du sensible et de l'instant, à l'inquiétude harcelante qui crée la dialectique conceptuelle et prête à la profondeur de l'intériorité intuitive les ambitions mobiles et universelles de l'intelligence-?

Que, dès lors, on puisse ou non rejeter, sous couleur de subjectivisme, un pragmatisme du vrai, et, comme blasphématoire de la vérité, un pragmatisme du réel; une condamnation, juste ou injuste, de la philosophie de James n'impliquera jamais une condamnation, pour des motifs pareils, de la philosophie bergsonienne, qui est un pragmatisme de la spiritualité. Et combien injuste serait une accusation de subjectivisme, si on la formulait contre une doctrine, dont l'ambition est précisément de transcen-

voir

Mais il s'ajjissait ici, pour caractériser une forme encore inférieure, et peut-être irrationnelle, du pragmatisme, de relever ce qu'il y a de morcellemenl et comme d'avortemeut dans les formules de James, d'ambition bornée dans son humanisme, d'élroitesse dans son intuition, d'utilitarisme terrestre dans sa spiritualité. Et nous admettrons que ce jugement s'applique mieux à certains disciples de James qu'à James lui-même.

1. James assure bien que son pragmatisme est indépendant de son empirisme radical ; mais son empirisme est bien V achèvement de

son pragmatisme doctrinal.

2. C'est à ce pragmatisme morcelé, sensible, et dépourvu d'intuition ambitieuse, que s'appliqueraient avec justesse certaines critiques de M. Fouillée contre le pragmatisme.

der sans cesse ce qu'il y a de morcelé et de contradictoire dans les concepts subjectifs, pour orienter les esprits vers une intuition globale du réel par où les oppositions se réduisent et les concepts divergents se trouvent unifiés désormais! Et non moins injuste serait l'accusation d'abolir la réalité, si on la dressait contre une doctrine de l'intuition universelle, qui, sans doute, crée le réel en un sens par la dilatation d'une expérience immédiate, mais le crée en lui et non subjectivement, puisqu'elle abolit à mesure les interprétations, pittoresques mais suggestives, que donnait des réalités autres une intuition encore étroite et rivée encore à sa propre réalité. 11 est vrai que cette dialectique par laquelle rintuition s'élargit crée notre réalité elle-même en accroissant notre devenir j)crsonnel ; il est vrai aussi que, du point de vue mobile de cette intuition globale, la réalité s'accroît et s'enrichit toute entière, lancée qu'elle est vers un acte de transcendance elFicace. Mais que le réel ne puisse s'accroître, de peur que la vérité ne s'évanouisse, si c'est là une alFirmation d'intellectualisme stagnant pour qui le devenir n'est point réalisable, ce n'est point là, ainsi que nous l'avons montré, l'alfirmation de cet intellectualisme légitime qui est un rationalisme de l'action.

C'est donc, et de nouveau, à l'idée même de l'action efficace que notre enquête nous achemine. Et qu'il s'agisse d'une action spirituelle, la chose n'est point douteuse, puisque tout l'efTort des créations

successives est un travail pour libérer enfin la conscience, ou plutôt pour réaliser sans fin, dans un élan qui nous dépasse et qui nous hausse, le vouloir immanent de la çie éternelle.

ni

Mais ce rationalisme de l'action et ce pragmatisme de la spiritualité tiennent donc leur valeur de ce vouloir même et de cet élan qui traversent et enrichissent le devenir, et par lesquels la vérité se fait véritablement et la réalité se constitue réellement^ C'est dire que l'univers de l'intuition élargie, envisagé comme une durée agissante et une conscience qui s'accroît, développe efficacement la puissance spirituelle d'une évolution créatrice. Il est donc inévitable que nous en venions à présent à confronter le bergsonisme, qui est ainsi doctrine de l'évolution, avec l'évolutionisme doctrinal. Et nous ne saurions néo-liger la difTérence des formes sous lesquelles l'évolutionisme s'affirme, puisque nous rencontrons, d'une part, l'évolutionisme mécaniste de Spencer, et, d'autre part, l'évolutionisme psychologique de M. Fouillée^.

i. Dans le pragmatisme « inft'Tieur » que nous avons essayé de caractériser ci-dessus, la vérité se fait-elle véritablement, puisqu'elle n'est point l'œuvre rationnelle d'une intuition globale, et la réalité se constitue-t-elle réellement, puisqu'elle n'est point l'œuvre spiriiuelle d'une véritable exigence de création ?

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