CHAPITRE V
Puisque, pour interpréter le bergsonisme, nous nous sommes placés constamment au point de vue de l'intuition vivante, et que l'intelligence nous est apparue, dès lors, comme une sorte d'intuition solidifiée et sans mémoire de la durée qui se matérialise ; notre première démarche, en cette comparaison de la pensée bergsonienne avec les pensées dont elle diffère ou bien auxquelles on voudrait la réduire, doit-ètre, semble-t-il, de confronter avec une doctrine de l'intelligence cette philosophie de l'intuition. D'ailleurs, après la réduction que nous avons essayée des antithèses apparentes, nous ne saurions formuler entre le bergsonisme et l'intellectualisme une opposition radicale, qui serait comme une reprise des oppositions surmontées. Du reste, pour qu'une antinomie nouvelle et totale fiît vraiment formulable en
ces termes absolus, il faudrait qu'un intellectualisme radical nous fût donné, qui ne réservât point à l'inspiration intuitive un rôle essentiel. D'un intellectualisme aussi intransigeant nous ne trouvons guère l'affirmation, si ce n'est à titre d'idéal, en certaines indications méthodologiques de M. Durkheim. La philosophie de l'intelligence, que M. Fouillée oppose à ce qu'il nomme l'anti-intellectualisme bergsonien, nous paraît, — bien qu'elle insiste avec préférence sur le rôle de la pensée conceptuelle et que, protestant contre l'assimilation de l'intelligence à la matière, elle refuse presque à Tintuition le droit d'exister — une philosophie de l'intelligence vivante et mobile, plus proche des doctrines de l'intuition que d'un intellectualisme ingénu. Et, si nous voulions trouver dans une philosophie de l'esprit, comme celle de M. Brunschwicg, une réalisation décidée de l'intellectualisme irréprochable, nous y apercevrions bientôt, en ce mouvement dialectique par lequel le jugement détermine la série de ses modalités, une inspiration vivante encore, et que 1 on appellerait volontiers, bien qu'elle garde une expression formelle, une orientation intuitive.
N'est-ce point, peut-être, que l'on méconnaît souvent, lorsqu'on apprécie le bergsonisme, la fonction, nullement sacrifiée, qu'il assigne à l'intelligence ? On a l'air, selon une méthode caricaturale, d'attribuer à celle-ci, comme exclusive démarche, l'altération pétrifiante des réalités, qu'une intuition immédiate nous eût fait connaître aisément et inté-
118 L'LNTUITION BERGSONIENNE
gralement. Et l'on oublie que l'intuition bergsonienne, si elle est une conscience fluide de notre durée intérieure, est aussi une conscience dilatable de la durée universelle, et que, pour assurer l'intériorité de la première comme pour réaliser la transformation de l'une en l'autre, un elï'ort douloureux est nécessaire, et non moins nécessaire un travail d'intéo-ration. A ces méprises notre discussion des antithèses, que précisément de telles méprises engendrent, a déjà répondu : bien loin que la science s'oppose à la métaphysique, et par là même l'intelligence à l'intuition, science et métaphysique sont solidaires et s'orientent l'une et l'autre vers la pénétration du devenir, intelligence et intuition sont donc solidaires et travaillent l'une par l'autre à l'assouplissement des résistances et à l'avènement des
créations.
Mais c'est ici, croyons-nous, que, si pénétré qu'il soit d'inspiration intuitive, l'intellectualisme accusera la pensée bergsonienne de méconnaître le droit de l'intelligence et lu fonction de sauvegarde rationnelle qu'elle assume. Que, pour le bergsonisme, l'intelligence concoure, grâce à la mobilité de ses concepts, à l'indéfinie extension de la recherche intuitive, et qu'une dialectique intellectuelle soit mise de la sorte au service de la connaissance immédiate, il n'en reste pas moins que cette dialectique a pour but de dilater vraiment l'immédiate connaissance, et que l'extension de la recherche intuitive n'est pas une simple appropriation d'un être qui déjà serait, mais
un réel enrichissement, dans une durée réellement changeante, d'une réalité qui n'e*-^ point, puisque son être mobile et progressif, se définissant par une mémoire, s'actualise en un devenir. Et c'est la, sans doute, si vivant et si dialectiquement mobile que puisse être un intellectualisme, le signe qui le caractérise : l'être qui devient est réductible à l'être qui est ; d'où il résulte qu'un devenir réel n'est jamais réalisable, puisqu'il doit avoir dans l'être réalisé la raison d'être de ce qui est devenir ». Bref, l'intellectualisme, même assoupli, est une philosophie du prévisible et de la résistance', et l'avènement du
bercrsonisme est l'avènement d'une philosophie de
o l'imprévisible et de la création.
Ce n'est donc point par une abjuration prétendue et irréalisable des démarches intellectuelles que la pensée bergsonienne s'oppose à la pensée intellectualiste ; et l'on aurait tort aussi de la taxer d'inconséquence, parce qu'elle use constamment des démarches intellectuelles. L'intuition on elle vise n'est pas celle de l'être instinctif, enfermé dans sa forme étroite et ignorant de tous problèmes ; c'est l'intuition de l'être intelligent, curieux de tous problèmes, et qui librement circule à travers les concepts. Seule,
I Si vivante, en effel, e» si éprise d'accroissement que soit, par exemple, la doctrine des idées-forces, ce n'en est pas moins M Fouillée qui, en terme> équivalents, condamne le devenir réel et les nouveautés créatrices, au nom de la raison suffisante ; et c'est bien cette idolâtrie de Vidée qui, anémiant la force, fait de lu. un intellectualiste.
une longue camaraderie permet une sympathie profonde ; et seule, une connaissance conceptuelle prolongée détermine l'essor d'une intuition vraie. Aussi la connaissance dilatable, par laquelle notre conscience atteint les divers plans du devenir, est-elle lin mouvement et une dialectique : série d'intuitions que joint l'une à l'autre un effort intellectuel, sans cesse renouvelé, plutôt qu'intuition unique, sans cesse et d'elle-même élargie. Et que l'intelligence puisse « se résorber dans l'intuition », cela ne signifie point qu'elle s'y résorbe avant d'avoir fait, en faveur de l'intuition, son œuvre nécessaire ; mais cela signifie surtout qu'elle-même, prenant conscience de son rôle et de sa vie intérieure, ne regardant pas, en vertu d'une sorte de torpeur intellectualisée, les concepts et les mots comme des jetons immuables, se transforme, par l'élan qui l'inspire, en une véritable orientation intuitive, toujours prête à dépasser, par un usage nouveau et heureux de termes obscurs, les clartés reconnues. Et c'est donc moins l'emploi, et aussi le maniement, des concepts que le bergsonisme dénonce, que la raideur des concepts tout faits, sorte de grimace caricaturale d'une intelligence vivante et dont seule la souplesse peut assurer la grâce.
Comment, dès lors accuserait-on d'irrationalisme une telle doctrine? Sans doute, les actes successifs, par lesquels se dilate la conscience tendue, ne sont point tels que la connaissance élargie se trouvât d'abord impliquée dans la connaissance étroite, à soi-
même suffisante. Et quelle vie apparaîtrait dans cette dialectique, si les étapes diverses de l'inquiétude, par où s'élargit, avec notre connaissance, notre réalité conquise, s'engendraient l'une l'autre analytiquement ? Si notre intelligence, attelée à sa tâche, poursuit péniblement et comme sur place le labeur fixé qui lui incombe, le vouloir qui la traverse de son élan l'entraîne en des lieux nouveaux et vers des tâches nouvelles; et c'est donc en elle, en dépit du joug qui la retient, que frémit l'impatience du joug et l'appétit de la conquête. Mais si, tournant la tête vers k théâtre quitté des labeurs anciens, elle essaye ensuite de mesurer la route franchie et les progrès de son œuvre, c'est donc à l'œuvre dépassée qu'elle rattachera l'œuvre nouvelle, et c'est à la route parcourue qu'elle attribuera l'avance conquise par son effort. Une pensée intuitive et créatrice, loin d'être irrationnelle, est une raison qui s'accroît de tous les motifs qu'elle même produit; et, comme tout moment nouveau du devenir dépasse toute prévision, la simplicité même de ce qu'il apporte s'exprimera par l'indéfini des conditions qui ne suffisaient pas à l'engendrer ' . Ce n'est donc point la virtualité des raisons
I. Il y a analogie t^vidente entre cette interprétallon du rationalisme bergsonien et celle qu'en donne M. Pradiiies, dans son livre sur les Principes de toute philosophie de l'action. Il nous semble aussi que le rationalisme ainsi interprété rappelle les idées de M. Dunan sur la liberté et l'infini (M. Bergson indique lui-même l'analogie entre la pensée de M. Dunan et la sienne propre, dans Vlntroduction à son Éoolution créatrice, p. vu).
d'être qui se développe en devenir apparent ; c'est la puissance du devenir qui, impliquant une continuelle transcendance, crée réellement et continuellement, à mesure qu'elle se dépasse, ses propres raisons de devenir. Au rationalisme enfermé dans l'être la pensée bergsonienne, en sa dialectique vivante et intuitive, substitue donc un rationalisme dilaté dans un devenir toujours nouveau par une mémoire toujours plus riche.
Et c'est pourquoi un tel rationalisme, — qui est, nous semble-t-il, l'intellectualisme véritable, puisqu'il réalise l'intelligence dans la durée dont elle s'empare au lieu de l'abolir, — n'a de signification réelle et de vie intérieure que parce qu'il est un rationalisme de l'action. La dialectique par où s'élargit sans fin la connaissance n'est point l'effort spéculatifd'une intelligence tournée vers l'être immobile, et qui aspirerait seulement à s'égaler à la science immédiate, et immobile elle-même, à cet être immanente. S'il en était ainsi, la science serait achevée en soi ; et notre ell'ort inépuisable pour lui égaler notre science temporelle n'ajouterait rien à la vérité et à la réalité, car il ne serait qu'une sorte de caricature du repos éternel de l'intelligence béate. Bien au contraire, le principe de notre science progressive et de notre métaphysique agissante est l'inquiétude même qui harcèle la conscience et qui, l'empêchant de se fixer dans une intuition restreinte et pauvre, la force h créer des concepts qu'elle dépassera, à ménager des intuitions plus vastes et plus
riches qu'elle franchira, à poursuivre au delà de sa libération son exaltation spirituelle, à transcender sa propre plénitude et la condition humaine, non pour faire évanouir sa recherche dans le repos de la science, mais pour /yv/Z/s^/- inépuisablement, par une science intuitive croissante qui est une action et une joie, la puissance créatrice qui inspire son inquiétude de création.
Mais un rationalisme que l'action définit, et qui détermine la vérité et la réalité par l'acte même auquel l'une et l'autre doivent leur continuel enrichissement, ne doit-il pas être tenu pour un pragmatisme ? Dételle sorte que justifier la pensée bergsonienne de l'hostilité qu'on lui prête à l'égard de rintellifience, c'est en venir à la confronter avec une philosophie qui s'oppose à l'intellectualisme, la philosophie de l'action. Et qu'à nous s'impose une comparaison de ce genre, c'est bien ce que prouve l'insistance d'un parallélisme souvent formulé entre la doctrine de M. Bergson et la doctrine de William James. Mais c'est aussi bien ce que prouve l'analogie, à laquelle notre dernier chapitre a donné une expression rapide, entre la pensée de M. Bergson et la pensée de M. Maurice Blondel. D'où il suit que, l'un et l'autre de ces pragmatismes ayant une allure et une teneur et une inspiration fort diverses, il nous incomberait, si le bergsonisme est vraiment un
pragmatisme, de chercher auquel de ces deux-là il est vraiment apparenté. Mais d'où il suit encore que, tout pragmatisme se définissant par une théorie du vrai et du réel inconciliable avec celle d'un rationalisme intellectualiste, il nous appartiendrait, si le bergsonisme est bien un pragmatisme, de chercher à nouveau, de ce point de vue, si l'opposition conjurée plus haut n'est pas fondée et irrémédiable entre les thèses intellectualistes et les thèses bergsoniennes. D'où il suit enfin que l'idée même de l'action, à laquelle notre rationalisation du bergsonisme sincère nous a conduits, nous amènerait à présent à remettre en cause cette rationalisation du bergsonisme.
Qu'il y ait afiinité entre la doctrine de M. Bergson et celle de William James, cela est rendu manifeste par le témoignage de James lui-même, qui s'est acheminé sous l'influence des idées bergsoniennes à sa vision du devenir et à son affirmation de la pensée intuitive*. Et cela est rendu manifeste encore par le témoignage de M.Bergson, qui a confirmé l'exactitude de l'interprétation par James de ses propres idées", et qui a nettement légitimé la vision personnelle de James et d'une réalité qui se fait et d'une vérité qui
1. Cf. William James, Philosopha de l'expérience, Icrons V ef
2. Cf. Berjjson, Réponse à M. W.-B. Pitkin. à propos de l'arlicle de ce dernier : James aiul Bergson (Journal of philosophy . psychology and scientijîc methods, 7 juillet 1910).
devient'. Et l'affinité est plus foncière et plus apparente, si l'on sait voir combien ressemble le courant continu et jamais identique de la conscience, tel que James le décrit', au devenir temporel et continu et radicalement hétérogène des données immédiates^.
Qu'il y ait affinité, d'autre part, entre la philosophie bergsonienne du devenir et la philosophie de l'action de M. Maurice Blondel, cela n'est-il point sensible à qui, s'attachant dans Tune et l'autre doctrine au principe vivant de la dialectique agissante, à cette inquiétude de l'être qui l'emporte à travers les formes successives du devenir toujours dépassées par son effort insatisfait, sent naître solidairement, au cours de ces étapes de la spiritualisation, et les réalisations souples mais douloureuses d'une connaissance qui se transforme, et les vérifications énergiques, mais qu'inspire l'immanence constante d'un implicite vouloir, d'une réalité qui se constitue par sa propre transcendance * ?
Or, ne semble-t-il pas que, de ces deux pragmatismes, celui-là offre avec le bergsonisme des affinités plus profondes, qui, exaltant comme lui l'effort de la conscience, et développant à travers la réali-
I. Cf. Bergson, Vérité et réalité, introduction à la traduction française du Pragmatisme de W. James.
2.* Cf. William James, Principles of psychology, chap. ix (The stream of thought) et Bergson, Essai sur les données immédiates...