SAVOIR
5 exemplaires sur papier impérial du Japon (i à 3); 3 exemplaires sur papier de Chine (6 à 8). 5o exemplaires sur papier de Hollande (q à 58).
L'IJNUTILE RICHESSE
Dans le petit boudoir tendu de soies chinoises, qui est attenant à sa chambre à coucher, M™^ Môss- 1er, assise sur une chaise basse, écoutait attentivement le rapport qui lui était lu par M. Eliphas Clément sur les libéralités faites pendant le cours de la semaine écoulée. Vêtue d'une très simple robe de soie foncée, la reine de l'or, comme on l'appelait dans le monde parisien, était une femme de soixante ans, au teint pâle, aux yeux bruns, coiffée avec ses seuls cheveux blancs, qu'elle poudrait légèrement pour dissimuler quelques mèches encore noires. De ses mains, qui étaient petites et belles, elle jouait avec un couteau à papier, et aux chiffres importants énoncés par son « Ministre de la Charité », ainsi qu'elle se plaisait à nommer M. Eh'phas, elle baissait la tête avec une satisfac-
tion approbative. Lui, deLout devant elle, maigre, un peu voùlé, l'air doux et soulîrant, il conlinuait son compte rendu, d'une voix sourde et voilée, énumérant les sommes données aux sociétés charitables, aux institutions de prévoyance, aux solliciteurs de toutes sortes, ajoutant les renseignements cherchés et obtenus, comme si une police spéciale était chargée par lui du contrôle de la misère publique. Et, de temps en temps, une note, en marge de son dossier, mentionnait l'inanité des démarches faites, l'inexactitude des indications fournies par les demandeurs, constatation, bien souvent répétée, d'une illusoire infortune qui avait essayé de se faufiler parmi les clients sincères et méritants de la généreuse femme.
— On a été se renseigner à Montrouge sur les réelles nécessités de l'asile des Enfants moralement abandonnés. L'œuvre est intéressante et sa situation est précaire. J'ai fait remettre cinq mille francs.
— Pour un semestre, dit M"^^ Môssler. Vous recommencerez dans six mois.
Eliphas prit une note et continua :
— La femme de l'avenue d'An tin, qui demandait quinze cents francs pour payer une dette et laute desquels son honneur était perdu, a donné une fausse adresse. Elle ne demeure plus dans la maison C'est la concierge qui est chargée de lui
faire parvenir ses lettres. Elle vit aux Batignolles avec un coiffeur qui a probablement rédigé et apporté la demande. Rien à faire. L'ordre des Frères- Blancs a reçu son allocation mensuelle de mille francs...
— Est-ce assez? Vous savez, Eliphas, que tout ce qui touche à l'Afrique m'intéresse particulièrement... J'aime à lui rendre un peu de ce qu'elle nous a donné.
— C'est suffisant, madame. S'il v a lieu d'aua:menter, je vous le dirai en temps utile...
— Bien. Continuez.
— Le nommé Marins Bouscarès, qui sollicitait une commandite de cent mille francs pour lancer une affaire d'éclairage électrique, a déjà fait faillite à Nîmes et est criblé de dettes à Paris. C'est un chevalier d'industrie, lia pour excuse qu'il est chargé de famille.
— Des petits enfants?
— Oui, madame, cinq, et lanière est une brave femme qui n'est pas heureuse...
— Deux cents francs par mois à la mère. . . Quant au Bouscarès il faudra le raisonner. Vous le ferez venir...
— Il est tous les matins ici, à dix heures, et, sans se lasser, demande à vous voir.
— Je lui parlerai, quand nous aurons fini...
— Il vous fatiguera.
— Pas plus que je ne voudrai.
Eliphas n'insista pas, il connaissait la tranquille et douce fermeté de M'"*^ Mossler, il continua :
— Le journal le Cri de la Vérité, qui sollicitait une mensualité pour faire de la publicité aux allaires du Transvaal, est une feuille intermittente qui ne vit que de chantage. Rien à faire. A moins que Madame ne veuille aviser le Parquet.
— Non. 11 faut oublier ces malheureux. Ils ne valent pas la peine qu'on prenne des précautions contre leurs tentatives...
— Un exemple ne serait pourtant pas mauvais. Ils sont légion...
— 11 faut vivre. Et la vie est dure.
— Vous êtes trop indulgente pour les coquins, grogna Eliphas.
M'"^" Mossler sourit et dit d'une voix calme :
— C'est que je connais les honnêtes gens, qui ne sont, la plupart du temps, que des coquins qui ont réussi.
Eliphas rougit d'indignation :
— Auriez-vous donc pu ne pas être la* femme de bien que vous êtes?
— Savoir, Eliphas.
— Vous vous calomniez, par esprit de charité. C'est aller un peu loin.
— Mon cher ami, dit M"''" Mossler sans un mot plus haut que l'autre, si mon mari, lorsque nous
étions dans la misère, il y a quarante ans, n'avait pas eu ridée d'aller au Cap, pour y conquérir de haute lutte la fortune, qui sait ce que je serais devenue? Il ne faut pas se priser trop haut et penser qu'on a des vertus particulières. Un être humain ne doit être poinçonné honnête que quand il a supporté l'épreuve des souffrances et des tentations. Môssler était un homme d'un caractère droit et d'une rare bonté. Mais en Afrique, si vous croyez que pour défendre sa vie il a jamais hésité à tirer un coup de carabine ?... Il fallait combattre pour protéger son or et ses diamants contre les pirates du désert. Qui vous dit qu'en Europe, aux prises avec la nécessité, il n'aurait pas agi avec la même violence? Au Transvaal cela s'appelait être énergique. En France cela s'appellerait être criminel. Question de latitude, de milieu, de circonstances. Quand on a passé par la vie d'aventures que j'ai connue, on en garde de l'indulgence pour le reste de ses jours.
Eliphas courba la tête, arrondit le dos, comme sous une charge trop lourde, et, obstiné, répliqua:
— L'indulgence ne doit pas être de l'aveuglement.
Cette fois, une sorte d'émotion troubla la fine et calme physionomie de M'"^ Mossler. Son front rougit et ses yeux se détournèrent de son confident, comme si elle lui savait mauvais gré de l'observa-
c LES bataillf:s de la vie.
tion (lorni(*ro qu'il vonail de faire et qui certainement avait un sens mystérieux. Elle frappa d'un air rêveur la paume de sa main gauche avec le couteau à pa[)ier qu'elle maniait. Puis, emportée par une vive inquiétude qu'elle ne dissimulait plus :
— Est-ce que vous avez appris quelque nouvelle incartade de Valentin?
Le Ministre de la Charité se hérissa, et d'une voix tout à fait irritée :
— Est-ce que la dernière ne suffit pas? Quatre cent mille francs perdus en vingt-quatre heures au baccarat I Et avec des tricheurs avérés, dans un tripot de troisième ordre...
M'"*^ Mossler détendit ses sourcils, éclaircit son front, et avec toute sa placidité retrouvée :
— Il aurait été aussi bien volé dans un cercle plus relevé... Allons, Eliphas, ne parlons plus de cette misère : c'est payé, c'est oublié. Vous savez bien qu'ici, grâce à Dieu, les questions d'argent sont sans importance. Et puis ne dites pas de mal de mon fils adoplif, môme s'il le mérite. Vous me faites de la peine, car d'un vieil ami tel que vous je ne prends rien avec inditférence.
— Ayez le courage d'avouer la vérité. Vous êtes pour le comte d'une faiblesse qui vous a déjà causé bien des tristesses et qui causera bien des chagrins à d'autres qu'à vous. Mais vous sacrifieriez l'univers aux belles moustaches blondes et aux cares-
sants yeux noirs de ce jeune homme. La comtesse est cependant plus intéressante et meilleure, et...
— Vous n'allez pas dire que je la sacrifie, au moins? interrompit M™^ Môssler avec une soudaine vivacité.
— Non, certes, mais vous ne l'aimerez jamais assez pour le tort que vous lui avez fait en lui donnant son mari.
Comme si, en l'attaquant avec tant de persistante âpreté, Eliphas eût évoqué celui dont il parlait, un bruit de pas se fit entendre et, sans être annoncé, le comte Valentin de Chef de Coutras ouvrit la porte et entra chez M"''^ Môssler. C'était un beau garçon de vingt-huit ans, blond, le teint rose, les yeux doux, les cheveux partagés sur le côté gauche de la tète par une raie fine, de taille moyenne, mais admirablement pris et d'une harmonie de mouvements qui lui donnait une élégance supérieure. Il était vêtu d'un costume de bicycliste en laine blanche, un maillot de soie bleue moulait sa large poitrine et, sous le cou, sur un étroit empiècement blanc, étaient brodées ses armes : la main levant une épée sur une tête casquée, avec la devise : « Toujours de chef. » Il s'avança souriant et dégagé :
— Chère mère, pardonnez-moi si je vous dérange, mais je n'ai pas voulu passer dans les Champs-Elysées sans entrer vous dire bonjour.
Il baisait, ce disant, la main de M'"'' Musslor avec une grâce tendre dont elle était visiblement émue.
Il se tourna vers M. Eliphas qu'il salua d'un air déférent et ajouta :
— J'espère que M. Eliphas voudra bien m'excuser d'avoir troublé votre conférence avec lui; je connais trop son zèle pour penser que les malheureux souffriront du temps que je vous aurai fait perdre.
Ce fut dit avec une amabilité si bien mélangée d'impertinence, le ton était à la fois si railleur et si caressant, qu'il était impossible de savoir si le jeune comte avait voulu plaire ou désobliger. Mais M. Eliphas avait une opinion faite d'avance, et il ne paraissait pas homme à modifier ses jugements. Il se borna donc à s'incliner et s'écarta de trois pas pour laisser le champ libre au fils adoptif de M'"' Mossler.
— Oii vas-tu donc si matin? demanda celle-ci, en attirant Valentin sur un tabouret auprès d'elle.
— A la Porte-Maillot, d'où nous partons, une douzaine de membres de l'Omnium, pour aller déjeuner dans le bois de Meudon.
— Sur vos machines à deux roues?
— Oui, ma mère.
— Tu n'aimes donc plus le cheval?
— Pourquoi?
— Tu ne montes plus. Je ne t'entends parler que de promenades à bicyclette.
— C'est la mode. Ça passera, comme tout. Pour le moment c'est le sport favori. Ony va, j'y vais... C'est un bon exercice.
— Comme tout ce qui se fait en plein air... Mais tu ne me parles pas d'Henriette.
— Ma femme est bien... Du moins elle était bien, hier soir, en rentrant de l'Opéra, car je ne l'ai pas vue ce matin.
— Comment, tu es parti sans aller l'embrasser?
— Mais j'ai respecté son sommeil... Il était neuf heures, je ne la dérange pas sitôt.
M""^ Môssler hocha la tête :
— Je crois que tu ne la déranges ni tôt, ni tard, et je le regrette infiniment. Tu sais que je l'aime autant que toi.
— Et elle le mérite infiniment plus, interrompit le comte en riant.
— Oui, certes. Mais est-on jamais aimé à proportion de son mérite ?
La vieille femme demeura un instant songeuse, puis elle reprit comme poursuivant une pensée intime :
— Je la voudrais très heureuse. J'ai une grave responsabilité vis-à-vis d'elle. C'est moi qui l'ai choisie pour te la donner. Elle ne te connaissait
iO LES BATAILLES -DE LA VIE.
pas et lo serait certainemonl restée étrangère. Si tu as le désir de me contenter...
— En doutez-vous? demanda-t-il chaleureusement.
— Il y a des heures où j'en doute, répondit mélancoliquement M'"^ Môssler. Mais il dépend de toi que ces mauvaises impressions s'effacent et ne reparaissent jamais. Sois bon pour Henriette, sois tendre, aime-la comme elle doit l'être.
— Mais je lui suis très attaché, ma mère, protesta le jeune comte. S'est-elle donc plainte de moi?
— Non pas. D'ailleurs elle est bien trop fière et trop courageuse pour se plaindre, même à bon droit. C'est moi qui m'alarme toute seule, à tort, je l'espère... Cependant je ne comprends pas la vie comme tu la mènes, ni le mariage comme tu le pratiques... On ne vous voit presque jamais ensemble, ta femme et toi...
— Oh ! A l'Opéra, encore hier soir...
— Oui, au spectacle, dans le monde, aux courses, là oii on se divertit, où on s'agite, où on se dépense. Mais chez vous, dans votre intérieur, là où on est calme, reposé, sérieux...
Le comte fit la moue :
— Vous tenez beaucoup , ma mère , à ce qu'on soit sérieux?
— De temps en temps, une fois par hasard, c'est assez utile.
— Quand on est vieux. Pas quand on est jeune.
— Mon enfant, les jeunesses dissipées préparent de tristes vieillesses.
Valentin se leva, la figure rembrunie, et, d'un ton sec , qui contrastait singulièrement avec la flatteuse douceur de ses précédentes paroles :
— Oh! ma mère, vous me prêchez, quand je viens vous voir tout heureux et tout souriant. Voulez-vous donc me renvoyer mécontent et maussade?... En vérité, je n'ai pas de chance et je vois bien que l'on vous monte contre moi.
11 jetait, en prononçant ces mots, un regard furieux sur M. Eliphas. Celui-ci ne sourcilla pas, semblant accepter le reproche qui lui était implicitement adressé. Mais M'"" Môssler n'était pas femme à laisser accuser son ami sans le défendre. Elle dit d'une voix grave :
— Non, mon enfant, mon affection pour toi est si grande que nul autre, sache-le bien, ne peut te nuire auprès de moi que toi-même. Tu t'en charges malheureusement trop souvent...
Le comte était revenu s'asseoir auprès de sa mère adoptive, et l'œil caressant, la lèvre souriante, enjôleur, comme il savait l'être quand il voulait effacer un grief ancien, ou calmer un mécontentement nouveau, il parla de sa voix la plus douce :
— Comment ne m'étudierais-je pas à vous complaire ? N'êtes-vous pas tout pour moi? Depuis que
j'ai perdu mon père, n'avez-vous pas dirigé ma vie, et ne suis-je pas votre créature? Vous savez bien que je vous aime et que je vous vénère? Aussi jugez combien les reproches que vous m'adressez me paraissent douloureux. Ils me tombent sur le cœur lourdement, et, quand vous m'avez grondé, ainsi que ce matin, quoique je ne le mérite pas, je suis triste et découragé pour jusqu'au lendemain où une parole tendre de vous me console et me ranime. Allons, ne me montrez pas votre figure d'Afrique...Montrez-moi votre visage de Paris... Ce n'est pas la madame Môssler terrible et résolue , qui règne sur des sauvages au milieu des tigres, que je suis venu voir, c'est la madame Mossler charitable et bienveillante qui habile avenue des Champs- Elysées, entre cour et jardin, le plus bel hôtel de Paris. Allons, faites cette figure -là, aimable et charmante... La voilà, c'est bien, je suis content.
Et, en vérité, elle souriait à présent, et ses yeux étaient humides. Il venait de la retourner, en un instant, parle prestige de son parler câlin et de sa radieuse jeunesse. Elle le regardait avec une complaisante satisfaction, et lui, se sentant rentré en faveur, s'abandonnait au plaisir d'avoir triomphé une fois de plus. Il se fit bon prince et, désireux d'effacer l'effet qu'auraient pu produire sur M. Eliphas ses récriminations irritées, il se tourna vers le vieillard et, très aimablement :
— Il y a quelques jours que je n'ai vu votre fils, monsieur Eliphas. Il se porte bien? Ses affaires sont toujours prospères? Et sa jeune femme est toujours charmante?
Il n'o])tint pas de ce côté les résultats qu'il cherchait. Le Ministre de la Charité demeura glacé et, du bout des lèvres, répondit :
— Je vous suis infiniment reconnaissant, monsieur le comte, de l'intérêt que vous prenez à ma famille. Mon fils est un garçon intelligent et travailleur qui dirige habilement sa maison de banque, et ma belle-fille est une honnête femme qui aime son mari.
— Elle a bien raison, déclara Valentin, avec un geste d'insouciance, elle n'a même que cela à faire.
La figure de M. Eliphas se contracta, il ébaucha un geste comme s'il allait entamer une vigoureuse réplique, mais ses yeux se portèrent sur M"'^ Môss- 1er, et brusquement il s'arrêta, ses lèvres laissèrent échapper un petit sifflement qui pouvait s'interpréter comme le comble de la satisfaction ou comme le comble du dédain. Et s'approchant de la croisée, il parut s'absorber dans la contemplation passionnée du pavage de la cour.
— Adieu, ma chère mère, dit le comte, je vois que je vous dérange... Et du reste je suis déjà en retard, mes compagnons de promenade doivent s'impatienter à m'attendre...