‹ L'inutile richesseChapitre 2 sur 2 · LKS HATA IL LES UE LA VIE · texte numérisé non relu

LKS HATA IL LES UE LA VIE

— Tu n'avais rien do particulier à mo dire? demanda M"'''Môssler, avec un regard interrogateur.

— Non, ma mère, je n'étais venu que pour vous embrasser.

Elle lui tendait sa main fluette. Il la prit avec une grâce respectueuse et la baisa. Il s'approcha du vieil homme, embusqué dans son embrasure de fenêtre, et très poliment :

— Monsieur Eliphas, au plaisir de vous revoir... Il ouvrit la porte, et lestement s'éloigna. Derrière lui, M"'''Môssler dit à son confident :

— Après tout, il est très gentil, vous voyez : il ne m'a rien demandé...

— Sa sagesse m'étonne. Elle vous prépare quelque rude assaut pour un de ces matins...

— Ne nous inquiétons pas de ce qui arrivera, réjouissons-nous de ce qui n'est pas arrivé.

— Comme il vous plaira, madame. Vous savez que je serai toujours là pour écouter vos doléances et A'ous aider à sortir de vos ennuis.

M'""" Mossler ne répondit pas, elle pencha la tète en signe d'adhésion avec la sécurité d'une personne qui peut compter sur un dévouement inaltérable.

— Vous aviez dit que vous verriez ce Méridional. 11 doit être là. Voulez-vous que je le fasse entrer?

— Oui, j'ai le temps, avant le déjeuner.

M. Eliphas sortit et, au bout d'un instant, rcpa-

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rut, précédant un petit liomme bedonnant, vêtu d'habits crasseux, le visage pâle, les cheveux droits sur la tète, l'air important et satisfait. Il n'attendit pas qu'on lui adressât la parole et, avec un fort accent du Midi, il demanda :

— C'est devant M™^ Môssler que j'ai l'avantage de paraître?

— Oui, monsieur, répliqua M™^ Môssler, si c'est un avantage...

— Immense! cria Bouscarès. Voilà une semaine que je guette l'occasion de pénétrer... Que je puisse approcher cette personne éminente, pensais-je, et ma fortune est faite. Elle me comprendra.

— Expliquez- vous. De quoi s'agit-il ? demanda U'''' Môssler.

— D'une découverte destinée à bouleverser l'éclairage du monde... J'ai trouvé le moyen de distribuer l'électricité, sans canalisations, sans frais de constructions, par un procédé d'une simplicité enfantine. . . Il est inouï qu'on n'y ait pas pensé plus tôt, mais toutes les découvertes géniales sont dues au hasard.

M. Eliphas. que le bagout du Provençal agaçait visiblement, interrompit la tirade :

— Soyez sérieux, vous savez fort bien que votre découverte n'existe pas... Vous avez été poursuivi déjà pour usurpation de brevets...

— Qu'ente.nds-je? s'écria Bouscarès avec un geste

<l'horreur. Oui? Moi? Avec ce que j'ai dans le cerveau, usurper quoi que ce soit?... Mais c'est à perdre la raison! Ainsi toujours l'incrédulité ruinera mes projets les plus sublimes !... MaisM""^ Mossler est une femme d'un génie supérieur. Elle me comprendra!... Qu'est-ce que cent mille francs pour elle? Cent mille francs! Oui, avec ce misérable capital je me charge de bouleverser le monde savant ! . . .

M'"'^ Mossler dit :

■ — Si vous voulez m'intéresser, parlez-moi de votre femme et de vos enfants...

Le Méridional, en un instant, changea d'attitude et de physionomie. Il exprima le plus profond abattement :

— Ah! madame, voilà la plaie de ma vie! Voir souffrir ceux qu'on aime, c'est un supplice impossible à supporter quand on a du cœur... Oui, cette pauvre créature, qui a partagé mes luttes, mes espérancesetmes déceptions, abattue parle chagrin, incapable d'allaiter son petit dernier, voit ses forces décliner de jour en jour.. Je la perdrai, madame, j'aurai la douleur de me la voir ravir par une destinée implacable ! ... Et alors que deviendrai-je, sur la terre, quand mon ange gardien sera retourné au ciel?

Bouscarès se 1 aissa tomber sur un siège . On avait oublié de lui dire de s'asseoir. Il cacha son visage

ontro ses mains, il éclata en sanglots. M^^Môssler, voulant calmer ce terrible chagrin, dit :

— Et si je faisais étudier votre affaire...

L'homme se releva, vif, montra un visage souriant sur lequel n'apparaissait pas trace de larmes, et s'écria :

— Oh ! ma généreuse bienfaitrice ! . . . Vingt mille francs seulement pour commencer, et je suis sûr de réussir...

M. Eliphas calma cette effervescence d'un geste, et s'ad ressaut à M'^^Môssler :

— Toute la combinaison de ce gaillard-là repose sur cette première avance qu'il vous demande... Si vous vous y laissiez prendre, une fois les vingt mille francs donnés — pour vous c'est vingt mille francs, pour quelqu'un de moins riche ce serait cinquante louis — il n'aurait plus qu'à vous laisser courir après votre argent, c'est-à-dire arroser la découverte dont il vous montrerait la réussite toujours prochaine, jamais réalisée... C'est incroyable comme ce coup, si vulgaire, réussit encore souvent!

— Mais, monsieur, s'écria Bouscarès avec dignité, vous me prenez donc pour un escroc?...

— A peu près, mon ami, répondit tranquillement M. Eliphas.

L'homme se dégonfla comme un ballon crevé. Son front se pencha morne et désolé. Il soupira :

IS LRS HATA n. LES DE LA VIE.

— Non! je 110 roussirai point à surmonter la iiialvcillaiico... .l'y laisserai ma vie! Voilà vingt ans que je lutte ! Tant d'elTorts, tant de tentatives, tiiiil irargent risque, et tout cela perdu, inutile! Tous les métiers, je les ai faits! Oui, madame, j'ai été professeur de mathématiques dans un lycée de province, ingénieur en Espagne, comédien à Londres, journaliste à Paris, Ijanquier à New- York. J'ai commandé un navire corsaire, pendant laguerre du Cil ili... J'ai collé des affiches, distribué des prospectus et fait de la police... Jamais je n'ai pu me tirer d'alTaire!... Cette découverte, personne n'y croit... Elle existe pourtant! Et, ce soir, je vais encore rentrer chez moi, dans mon taudis lamentable, où je trouverai ma femme et mes enfants qui pleureront de misère sans que je puisse rien pour les consoler! x\h! Plutôt me jeter du haut d'un pont que de continuer cette affreuse existence!... Tout me manque, tout m'accable! Oui, je suis un coquin, comme dit monsieur, je le sais bien! Mais est-il sort plus navrant que le mien ? Avoir la bonne volonté de redevenir un homme estimable, de gagner proprement son pain, et ne pas pouvoir. . . Non ! ne pas pouvoir !

— Mon ami, dit M'"^ Môssler, ne vous désolez pas. A compter de ce jour, votre femme touchera deux cents francs par mois... Ce n'est pas l'aisance, mais c'est la garantie contre la faim...

— Oh I ma hionfaitrico ! hurla Bouscarès, en se jolant aux pieds de M"'^ Môssler. Comment jamais reconnaître?... Ma vie î Oui, voulez-vous ma vie?

— Employez-la à travailler courageusement et vous vous relèverez...

— Ah ! Si vous vouliez avoir confiance dans ma découverte !

— Incorrigible! s'écria M. Eliplias. Vous voyez, le voilà qui, même dans la joie où il est, revient à son boniment par la force de l'habitude. Allons, Bouscarès, en voilà assez...

— Non ! dit M™*^ Môssler, donnez-lui un billet de cinq cents francs, pour qu'il puisse payer ses dettes criardes et s'habiller décemment, afm de trouver un emploi.

— Madame, dit le Méridional, la main sur son cœur, dans l'attitude recueillie du matador quand il va tuer le taureau, mon sang est à vous...

11 prit le billet, salua profondément Eliphas et sortit.

— Eh bien, madame, voilà la moitié de votre clientèle. Tous les jours je reçois dix farceurs de ce genre. Savez-vous où il court, en ce moment, le Bouscarès?

— Annoncer la bonne nouvelle à sa famille.

— Non î Boire une absinthe au café, en racontant à ses collègues en l'art de tlibuster qu'il vient de vous carotter cinq cents francs. Demain, il y aura

rocrudesconec (le demandes. Ces gredins s'envoient les uns les autres. Ah ! vous gâtez le métier! M""* Mossler hocha mélancoliquement la tête :

— Combien ai-je payé, l'autre jour, ma loge à la représentation de retraite de ce vieil acteur?

— Mille francs.

— Et je me suis amusée cinq minutes. Eh bien ! Pourquoi ne donnerais-je pas cinq cents francs à celui-ci, qui m'a distraite pendant un quartd'heure?

— 11 reviendra.

— 11 ne me trouvera peut-être pas de si bonne composition.

— Ou le comte Valentin aura été moins aimable.

— Et pour toutes ces raisons, auxquelles il ne pourra rien, le pauvre diable sera mis à la porte. Voilà comment se décident la plupart des questions qui intéressent l'humanité.

— Sur cette observation philosophique, dit Eliphas, en riant, je vous demande la permission de prendre congé de vous.

— Viendrez-vous dîner avec moi, ce soir?

— Si vous êtes seule, certainement.

— Eh bien, je vous téléphonerai. Adieu.

M. Eliphas parti, M""' Mossler s'approcha d'un petit bureau et se mit à parapher des lettres toutes préparées par son Ministre de la Charité, posément, régulièrement, comme un chef d'État qui expédie la signature quotidienne. Elle n'avait pas toujours

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vécu surun trône d'or, la charitable femme. Ses commencements avaient été plus que modestes. Fille d'un pasteur protestant de Haguenau, elle avait épousé Gédéon Mossler qui s'occupait de placer les bières de Molslieim dans tous les cabarets de l'Alsace. Petit commerce qui ne présentait pas de risques, donnait peu de bénéfices et nécessitait une activité physique inlassable. Gédéon était un beau garçon blond, d'encolure un peu lourde, mais courageux et patient comme ces grands bœufs qu'on voit sur les routes de l'Est traînant d'un pas tranquille les longs chars encore pareils à ceux des invasions barbares. Dès qu'il fut marié, son ambition ne se contenta point des maigres gains que la vente des bières lui rapportait. 11 voulut fabriquer lui-même, et sans capitaux, fort de la bienveillance qu'on lui témoignait partout oii il montrait sa joviale figure, il fonda une brasserie. Mais il ne put résister à la concurrence que lui firent ses anciens patrons. Les crédits qu'il était obligé de consentir à ses acheteurs le mirent promptement au-dessous de ses affaires, et il dut vendre son établissement. Ses économies, la dot de sa femme, tout se trouva englouti dans ce premier désastre, qui n'était que le prélude de l'existence mouvementée qu'allait mener Mossler à la poursuite de la fortune.

Dégoûté du commerce de la bière, il se fit ferrailleur. Avec une carriole et un petit cheval, il

parcourut les villages de la frontière, allant jusqu'en Suisse acheter les débris de fonte, les plaques de cheminée cassées, les ustensiles hors d'usage. Kn trois ans, à ce métier, et en se donnant bien du mal, il arriva à économiser huit mille francs. Lui et sa femme, pendant ce temps-là, s'imposèrent des privations incroyables. L'ordre, la patience et le courage de ces braves gens offraient un exemple admirable. Le vieux pasteur de Haguenau disait : «Il est impossible que des êtres aussi méritants ne soient pas un jour récompensés de leurs peines. Ma fille et mon gendre sont des anges. Le ciel leur a{)partiendra. »

Mais le ciel ne suffisait pas à Môssler. 11 voulait posséder la terre. L'ambition de ce petit rouleur de routes était immense. S'il avait dit la centième partie de ce qu'il pensait, on l'aurait cru fou. 11 était convaincu qu'il mettrait, un beau jour, la main sur une occasion de fortune et qu'il deviendrait millionnaire. En attendant, il achetait de laferraille, emplissait son bas de laine, rendait sa femme heureuse, mais, lui, était secrètement rongé par une crainte : celle de n'avoir pas d'enfant. Il y avait cinq ans qu'il était marié, et sa femme ne lui donnait pas d'héritier. A qui laisserait-il sa fortune, la fameuse fortune qu'il devait faire? Sa femme le consolait en lui disant : aMais,Gédéon, c'est peut-être un grand bonheur que je sois libre de tenir ton

magasin, sans aucune autre préoccupation que de vendre ce que tu achètes. Nous avons encore le temps d'attendre. Tu es jeune et moi aussi. » Ils attendirent si bien qu'au bout de dix ans leur maison était encore vide.

Gédéon avait successivement fait le commerce des grains, des eaux-de-vie, de la laine, et maintenant il élait à la tête d'un capital de soixante mille francs. Le pasteur était mort. Rien ne retenait plus le jeune ménage en Alsace. Môssler et sa femme quittèrent Molsheim et vinrent se fixer à Reims. Là. Gédéon, qui avait pris l'habitude de vendre tout ce dont on pouvait trafiquer, fonda une maison d'exportation pour les vins de Champagne, et inonda le Rrésil, le Chili, les républiques sud-américaines de produits frelatés qui, sous de pompeuses étiquettes, contribuèrent à ruiner la santé des planteurs avides de vivre à la mode européenne. La guerre de 1870 mit par terre, mais rudement cette fois, l'édifice si laborieusement élevé par le pauvre Môssler. 11 dut faire honneur à ses engagements et ses correspondants étrangers s'empressèrent de manquer aux leurs. Le désastre national se doubla pour Gédéon d'une catastrophe personnelle qui l'eût conduit à la faillite si sa probité n'avait pas désarmé ses plus âpres créanciers. Mais il resta sans ressources, sans commerce , car à qui aurait-il pu envoyer ses vins champanisés ? Les

Allemands étaient en France, Reims était occupé et le « Schwob » maudit donnait de la souplesse aux échines françaises, à grands coups de crosse.

Mussler avait trente-six ans. Il s'engagea pour la durée de la guerre, fut pris à Sedan, mais ne resta pas quarante-huit heures au pouvoir de l'ennemi. Dans cette Lorraine, dont il connaissait tous les sentiers pour les avoir parcourus depuis son enfance, il n'était pas embarrassé de trouver une occasion de s'échapper. Le convoi, dont il faisait partie, n'était pas encore à Nancy, que déjà Gédéon avait gagné le large. Arrivé chez sa femme, encore furieux de la défaite, de la captivité, tout pâle des souffrances endurées dans « File de la faim », il réfléchit, vit la partie compromise, sentit combien il serait inutile dans les rangs de l'armée, et résolut de rendre de meilleurs services.

Paris assiégé, il se rendit à Tours et ofl'rit au gouvernement de la Défense de lui procurer du drap pour habiller la troupe, des souliers pour la chausser, des fusils pour l'armer. Il était si affirmatif, si entreprenant, au milieu du désarroi général, que les ingénieurs qui commandaient alors l'armée française eurent confiance en lui. Mossler passa des marchés, et partit pour l'Amérique. Il y fit des prodiges d'activité, embarqua des armes, des munitions, des vêtements. Si on l'eût un peu poussé, il eût fourni des généraux. Au moment de

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l'armistice, il négociait un nouvel emprunt en Angleterre, au nom du gouvernement français. La paix le rendit à ses occupations privées et, après avoir terminé toutes ses entreprises, il se trouva aussi pauvre qu'au moment où il les avait commencées. L'ingratitude des hommes, qui présidaient aux destinées de la France, se montra là dans tout son plein. Il n'y eut même pas un petit bout de ruban, pour récompenser ce brave garçon qui rentrait chez lui les mains vides après avoir brassé tant de millions. Toutes les récompenses furent réservées aux fripons.

C'est en battant le pavé de Paris pour trouver une occupation lucrative que Môssler rencontra son compatriote Eliphas Clément. Alsaciens tous deux, protestants tous deux, ils étaient faits pour s'entendre. Eliphas était caissier dans la maison de banque Pilet et Berger. Le hasard voulut que ses patrons cherchassent un homme résolu pour aller au cap de Bonne-Espérance et à Natal visiter des concessions minières qu'un spéculateur se proposait de mettre en actions. Môssler s'offrit, fut accepté et partit. Dans ce pays tout neuf, il se rendit compte promptement des gains immenses qu'il y avait à réaliser. Et ayant terminé sa mission pour la maison Pilet et Berger, il resta au Transvaal afin d'y travailler pour son propre compte.

Ce fut lui qui, avec un Anglais nommé Harri-

son, exploita le premier les champs de diamants. Les rares Européens qui s'établissaient dans ces pays perdus y fondaient des établissements agricoles, à l'imitation des Boërs. Quelques aventuriers se hasardaient à chercher des gisements d'or. Rarement ils reparaissaient. Les peuplades noires se chargeaient de les expédier. Les fatigues et les misères que Harrison et Môssler intrépidement bravèrent ne pourraient se décrire. 11 fallait être trempé comme ils l'étaient, et dévoré du désir de triompher, pour ne pas renoncer à l'entreprise. Avec trois Malgaches pour les suivre, sans cesse le revolver à la main ou la carabine à l'épaule, les deux Européens vécurent pendant dix-huit mois au désert, et rentrèrent à Natal avec un lot de diamants bruts qui fut vendu quatre cent dix-sept mille francs. Harrison, enflammé par ce résultat, voulut, avec sa part de bénéfices, monter une expédition importante. Il engagea cent hommes et chargea sur trente chariots tout un matériel de campement. Vainement Môssler essaya de lui persuader que l'etfort qu'il allait tenter était prématuré, qu'il valait mieux repartir encore une fois, tous les deux, avec leurs trois porteurs, afin de passer inaperçus, de ne pas inquiéter les peuplades sauvages et de ne pas tenter la rapacité des écumeurs du désert. L'Anglais, buté orgueilleusement à son projet, s'éloigna et ne reparut jamais.

Môsslor livré à lui-même regagna son ancien terrain d'exploration, travailla pendant un an et rentra heureusement à Pretoria avec une récolte de diamants beaucoup plus importante que la première. Riche de huit cent mille francs, Gédéon envoya cinq cent mille francs à la maison Pilet et Berger et écrivit à sa femme de venir le rejoindre. Il n'hésitait plus maintenant, il sentait la fortune prête à jaillir, à son appel, des entrailles de cette terre féconde en trésors. 11 voulait, avec les trois cent mille francs qu'il possédait, acquérir des terrains, être maître de son exploitation, de son outillage, retranché, défendu par des gens sûrs, et organiser des convois bien escortés, afin de n'avoir plus besoin de retourner à la côte pour trafiquer de ses marchandises.

Deux ans plus tard, sur le bord d'un affluent du Limpopo, à vingt-cinq lieues de Pretoria, Gédéon et sa femme habitaient Môsslerbourg, qui comptait déjà deux cents habitants, tousCafres aux gages de l'aventurier. Le domaine avait une étendue de vingt mille hectares, et Môssler avait abandonné la recherche des diamants pour se donner tout entier à l'exploitation des mines d'or. Il avait, en creusant pour établir les fondations de son baraquement principal, trouvé un filon d'or d'une abondance extraordinaire. Il avait suivi sa veine, fouillé à différentes places, et partout le précieux minerai s'était mon-

Irr. Los champs d'or s'étendaient tout autour de lui. Il eut un éblouissement en constatant ce résultat féerique. Mais il sut garder le silence, ne pas trahir sa joie, et, couché sur des milliards que le sol lui gardait hdèlement, il continua à travailler, du matin au soir, comme un pauvre homme.

Nulle concurrence, pendantdix ans. Il se fit expédier d'Europe, par les soins d'Eliphas, des broyeurs, des laveurs, des excavateurs, tout le matériel qui lui était nécessaire. En même temps il demanda à son ami de lui confier ses économies. « Je vous rendrai bon compte de votre argent, lui écrivait-il, ayez confiance en moi. » Eiiphas possédait quarante mille francs, il les donna sans demander d'explication, et ne parut pas étonné de ne point recevoir d'intérêts, pendant plusieurs années. Il pensait que Alôssler devait faire d'importantes affaires, puisqu'il lui expédiait tant d'outils. Mais il n'avait que des notions assez vagues sur le genre de travail auquel son compatriote se livrait.

Un matin, après de longs mois, il reçut avis de Gédéon qu'une somme de cinq cent mille francs, montant de ses parts de bénéfices, était déposée à son crédit à la banque Pilet et Berger. Et comme le bon Eliphas, stupéfait, avait écrit pour réclamer quelques éclaircissements, Môssler, par le retour du courrier, au bout de quelques semaines, avait brièvement répondu, en homme qui n'a pas le

temps do faire des phrases : « Les vingt mille livres st. sont le produit de votre commandite. Ne vous tourmentez pas, je garde toujours vos quarante mille francs : ils feront encore des petits. »

A Mosslerbourg, maintenant, il y avait deux mille âmes, et malheureusement bon nombre d'Européens, l'écume du vieux monde, si bien qu'il avait fallu organiser une milice pour se défendre contre les blancs, infiniment plus redoutables que les noirs. M. et M"'*^ Môssler n'habitaient plus la ville. Ils s'étaient avancés encore dans l'intérieur des terres; ils étaient possesseurs d'un territoire plus grand que trois départements français. Ils y étaient établis non seulement avec confort, mais avec luxe. La culture avait fait de cette contrée un véritable paradis. Maître d'une immense fortune, à cette époque, et 'd'une fortune qui ne pouvait que s'accroître avec une incalculable rapidité, Gédéon était resté l'homme simple qui jadis courait les routes d'Alsace, dans sa carriole, pour acheter de la ferraille. Il avait quarante-six ans, et, fatigué par la vie terrible qu'il avait menée au début de son exploitation, il était tout blanc. M""^ Môssler, elle, s'était conservée brune et mince, avec les apparences de la jeunesse; elle avait cependant trenteneuf ans, et ne s'était point ménagée aux côtés de son mari.

Ils n'avaient point d'enfant, mais Gédéon sem-

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Liait s'en consoler, pris qu'il était par les soucis multiples d'une exploitation colossale. Il avait vingt chantiers en pleine activité et les perfectionnements qu'il ai)portait, de jour en jour, à ses procédés d'extraction et de lavage, augmentaient le rendement du minerai. Les gains étaient impossibles à évaluer, lui seul savait ce que les banques de Pretoria, de iSatal et du Cap faisaient passer pour son compte en Europe. Du reste, la concurrence commençait sérieuse. Le pays était sillonné par les chercheurs d'or, et fréquemment des combats très sanglants s'engageaient entre les milices qui escortaient les convois et les coupeurs de routes qui essayaient de les 'enlever.

Ce fut à la suite d'une escarmouche sur la route de Pretoria qu'un soir fut rapporté, par des nègres Basutos, un jeune étranger, grièvement atteint d'un coup de feu à la jambe. Accueilli par M. et M""'Mossler, le blessé, quand il eut repris connaissance, déclara être Français et se nommer le comte Jacques de Chef de Goutras. Ruiné par une vie de dissipation, il s'était expatrié pour ne pas traîner kl misère à Paris, et, associé avec un Irlandais fort peu scrupuleux, il avait formé le projet de faire le commerce del'eau-de-vie. Il escortait ses marchandises quand le convoi avait été attaqué au passage df la rivière Jackson. L'Irlandais s'était bravement fait tuer sur ses tonneaux d'alcool. Mais les assail-

lants avaient été les plus forts, et le jeune comte avait été sauvé par quelques porteurs tîdèles. Maintenant il restait sans aucune ressource, sans espérances, et n'ayant plus qu'à se faire flibustier ou à se tirer un coup de revolver dans la tète.

Mossler lui expliqua, avec beaucoup de calme, que tout valait mieux que d'être mort, et qu'à travailler on gagnait plus qu'à piller. Il ofl"rit à son compatriote de l'employer dans son exploitation, et comme le comte de Chef de Coutras déclarait avec franchise qu'il n'avait jamais fait œuvre de ses dix doigts et que, hormis de bien tirer un coup de carabine et de monter intrépidement à cheval, il ne se croyait tipte à rien, Gédéon le chargea d'inspecter les établissements. Ce n'était pas une petite besogne, et, sur des routes peu praticables, le comte Jacques eut le loisir de prouver ses talents d'écuver. Il s'en allait à vingt ou trente lieues de distance, la carabine le long de la cuisse, le revolver dans les fontes, passer deux ou trois jours au milieu des campements de noirs groupés autour des claims, et cette existence aventureuse lui plaisait. Il disait à M""^ Mossler qui s'apitoyait sur les duretés de son sort : « Ne me plaignez pas. Il vaut mieux vivre comme je le fais, libre et au grand air, que de végéter sous-préfet dans un trou de province, ou d'épouser une cocotte retirée après fortune faite. »

Sa distraction était la chasse. Il y excellait. Ja-

'^■^ LES HAT Al 1.1,1: s I)i: LA VIE.

mais on no vil lirour plus sûr de son coup. Il mettait sa ballo où il voulait. Il tua tous les jaguars qui ravageaient les troupeaux de Môssier, et fit, pour le salon de l'iiabitation, avec les peaux des fauves, un tapis qui n'était pas ordinaire. Quand il fut plus en conliance avec ses hôtes, il raconta à M"**^ Môsslor sa vie intime. Il avait laissé en France un enfant né d'une liaison avec une femme divorcée et qui était morte. Le petit Valentin, reconnu par son père, quand celui-ci s'était expatrié, n'avait encore que six ans. C'était un beau garçon, dont il possépait le portrait et qui souriait dans sa grâce innocente. M""" Môssier se prit d'affection, à distance, pour ce pauvre abandonné; elle envoya de l'argent à la nourrice qui l'élevait.

Peut-être la jeunesse et le charme du comte Jacques ne furent-ils pas étrangers à cette tendresse de la femme vieillie sans enfant pour ce quasi-orphelin. A bien chercher dans le cœur austère de la protestante, qui sait si on n'eût pas découvert une tardive floraison d'amour en l'honneur de ce joli mauvais sujet qui animait si singulièrement la vie du désert? Nul ne put le soupçonner. M™*' Môssier, elle-même, ne s'en douta probablement jamais. Ses principes étaient trop solides pour qu'elle pût courir l'ombre d'un danger. La faveur qu'elle témoigna au comte Jacques revêtit les formes d'une affection maternelle. Mais elle

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s'attacha à lui au point qu'elle étonna Môsslcr par les inquiétudes qu'elle manifestait quand il tardait à revenir d'une expédition. Le brave Gédéon était trop sûr de sa femme pour prendre de l'ombrage. Il se complut, au contraire, à combler le favori de M""^ Môssler. Il lui fit, comme à Eliphas, une part dans ses bénéfices. Et, avec une joie profonde, au bout de la première année, le comte de Chef de Contras constata qu'avec un peu de courage et de patience, il reviendrait en France plus riche qu'il n'avait jamais été. Il n'eut pas ce bonheur. Une fièvre putride, qu'il gagna dans les marais de Buffelsdorn, l'abattit en quelques heures, et malgré les soins de j\P^ Mossler, malgré le secours de l'excellent médecin de l'exploitation, il s'éteignit en pleine force, en pleine jeunesse, en suppliant ses amis désespérés de ne pas abandonner le petit Valentin.

On eût dit que la mort du comte Jacques avait rendu odieux à jNP^ Môssler le séjour du Transvaal. Elle devint triste, maigrit, s'affaiblit, et pour rétablir sa santé il fallut qu'elle retournât en Europe. Môssler ne voulut pas la laisser partir seule ; il s'embarqua avec elle. Il l'installa à Paris dans le magnifique hôtel des Champs-Elysées, et fit alors, pour la première fois, avec MM. Piletet Berger, le compte de ce qu'il possédait de capitaux réalisés. A cette époque il était riche de soixante-quinze mil-

lions, placés on valeurs de premier ordre, tant on Angleterre qu'en France et qu'en Amérique. Et ses champs d'or en pleine activité produisaient tous les ans des bénéfices immenses. 11 était maître de ses mines, n'avait pas d'autre actionnaire que son ami Eliphas Clément, à qui ses quarante mille francs rapportaient chaque année environ cinq cents pour cent. Et encore était-ce parce que le sévère puritain ne voulait pas accepter davantage, trouvant déjà ce gain immoral.

C'est alors que Mosslor, approchant de la soixantaine et jugeant que son activité serait bientôt impuissante à diriger ses immenses affaires, résolut do mettre ses mines en actions. Bien conseillé par Frédéric Clément, qui dirigeait déjà presque seul la ban([ue Pilet et Berger, il fit l'émission de ses titres à une livre sur le marché de Londres. C'était une nouveauté. La fortune mise à la portée de toutes les bourses, même les moins garnies. Le succès fut foudroyant. Môssler, qui restait propriétaire de la moitié des titres, encaissa, pour l'autre moitié, la sonmie de cent vingt-cinq millions. L'ancien ferrailleur alsacien resta aussi calme, devant cette réalisation prodigieuse, qu'il l'était resté devant la ruine accomplie et la faillite imminente. 11 acheta des maisons, des terrains, subventionna des industries, employa ses capitaux de la façon la plus judicieuse et fonda les assises d'une indestructible

fortune. Puis, ayant amené à sa femme le petrt' Yalentin pour l'occuper, il retourna au Transvaal, tenant à honneur d'enrichir ses actionnaires comme il s'était enrichi lui-même.

Deux ans encore il travailla avec une ardeur admirahle.Et en ces vino:t-quatre mois, il donna à ses affaires un élan qui devait les laisser florissantes, pendant longtemps, rien que par la force acquise. 11 mit à la tète de tous les services des hommes dressés par lui, intéressés dans l'entreprise, et, las de vivre seul à son âge, il revint en France, en déclarant qu'il ne retournerait plus à Pretoria et dirigerait de loin les travaux de la compagnie. jMais il sembla que l'activité était la loi vitale de ce travailleur jusque-là inlassable, et que le jour où il demeurerait oisif, ses forces l'abandonneraient. Rentré à Paris, installé dans sa somptueuse maison, Môssler, qui n'avait jamais été malade, se sentit faible et souffrant. 11 consulta les meilleurs médecins, et tous furent d'accord pour déclarer qu'il n'était atteint d'aucune affection nettement déterminée, mais que tous ses organes étaient usés. La machine surchaufl'ée, qui avait fonctionné tant qu'il lui avait demandé des efforts, se détraquait dans le repos et se faisait rebelle à son maître.

Môssler avait un moral trop solide, il l'avait prouvé, pour se laisser abattre. Il lutta contre la

iiiorl cuiiiiiu' il avait lutté contre la vie. 11 ouvrit sa maison, et donna des fêtes qui sont restées cé- IMjres par leur splendeur. Il éblouit Paris de son luxe et l'étonna par sa bienfaisance. Il fit bùtir au Gros-Caillou un hôpital pour six cents malades, et le reiita assez richement pour qu'il n'eût jamais besoin de recourir à l'Assistance publique. Il acheta des objets d'art qui, sans son intervention, auraient émigré en Amérique et fit de son hôtel un musée. C'est à cette époque que M""' ^lôssler fut baptisée, par un chroniqueur parisien, la reine de l'or. Le nom fut relevé ironiquement par ses envieux et consacré respectueusement par ses obligés. Comme ils étaient les plus nombreux, grâce à sa charité inépuisable, cette appellation ne devint pas un titre à la haine, mais un brevet de générosité C'est au milieu de cette apothéose de sa vie que Gédéon se sentit frappé irréparablement. Avec une mélancolie stoïque,car ce protestant avait une âme de héros, il constata que les jours heureux avaient été ceux de la lutte et du travail. et que le rêve du repos joyeux et paisible était un leurre. Il avait cultivé son champ, semé une abondante moisson, il l'avait arrosée de ses sueurs, de ses larmes et de son sang, et quand elle était poussée superbe, qu'il n'y avait plus qu'à l'engranger et à en vivre, opulent et libre, la dure condition humaine faisait sentir le poids de son joug. La mort apparaissait. A peine

arrivé au but marqué, il fallait repartir, et, cette fois-là, pour toujours. Il se résigna, mit sa femme au courant de ses affaires, lui apprit à les conduire, plaça Eliphas auprès d'elle comme un gardien incorruptible, et, sûr que son œuvre ne péricliterait pas, un soir, sans secousses, sans souffrances,comme une lampe qui s'éteintsous le grand souffle de la tempête, il cessa de vivre. M'"*^ Môss- 1er fut inconsolable. Elle avait pour Gédéon une tendresse mêlée d'admiration; cette femme pratique démêlait sûrement dans son mari le génial aventurier qu'il avait été. Elle le pleura en silence, ferma sa maison, se retira à la campagne dans sa propriété de la Chapelle-Sauvigny et concentra "tout l'intérêt de sa vie sur l'enfant de celui qu'elle avait aimé, peut-être, en rêve.

Ce gentilhomme était âgé de quinze ans et faisait ses études au lycée Louis-le-Grand, par la volonté de Gédéon Môssler, qui, n'ayant reçu qu'une éducation très sommaire, estimait l'instruction le premier des biens. M'"^ Môssler le faisait sortir tous les dimanches et allait le voir régulièrement le jeudi. Elle ne le gâtait pas et lui tenait toujours des discours graves, qui paraissaient ennuyer prodigieusement le jeune Valentin. On eût difficilement pu trouver un plus joli garçon que le fils du comte de Chef de Contras. Grand et mince, blond comme son père, avec des yeux caressants, une bouche sensuelle aux dents blanches, il promettait d'être ce qu'il devint, un des hommes les plus séduisants de Paris. Son caractère, pour n'être pas encore formé complètement, s'annonçait résolu. Il ne supportait pas la plaisanterie. Un jour, le gros

Siméon Golschiiiidt, de la maison Golschmidt et Baiiër, un externe qui arrivait au lycée en voiture à deux chevaux, avec un valet de pied pour porter ses livres, voulant faire le loustic, demanda, à la sortie de la classe d'histoire où le professeur venait de commenter le règne d'Henri IV :

— Alors, la hataille de Goutras dont tu portes le nom, c'est un de tes aïeux qui l'a gagnée?

— Non, c'est le roi, dit tranquillement Valentin; mais comme mon aïeul avait pris la ville, le Béarnais lui dit : « Tu as la ville, garde-la, je te la donne. » De là mon nom.

— Bon pour Contras, dit Siméon, ça vient de la bataille; mais « Chef », est-ce que ça vient de la cuisine?

' Il y avait cercle autour des deux collégiens. Un rire bruyant accueillit la plaisanterie du riche et important externe. Valentin regarda son interlocuteur, qui, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, le nez en promontoire, se balançait, ravi de ce succès populaire. Le jeune comte devint pâle, pinça les lèvres, et, sans un mot, frappant avant de menacer, ce qui est la bonne manière, il appliqua sur la ligure de Siméon une giroflée à cinq feuilles si copieuse, qu'il n'en dut jamais pousser de pareille que dans le pays de Chanaan. L'héritier des Golschmidt et Bauër ramassa ses livres épars dans la poussière, se ramassa Jui-mème, et, sans deman-

40 LES RATAI LLF.S DE LA VÎE.

der son reste, disparut, léger comme un cerf. Mais la maison Golschmidt avait de l'influence et ne pouvait tolérer qu'on la giflât dans la personne de son descendant. Valentin, mandé chez le proviseur, subit une verte mercuriale et fut conduit incontinent aux arrêts pour le reste de la semaine. C'est là que M'"'' Môssler le trouva, en venant le voir, le jeudi, selon sa coutume. Enfermé dans une cellule de deux mètres carrés, dont la porte était percée d'un judas, comme dans les prisons, le jeune comte acceptait philosophiquement son sort. Sous la garde d'un ancien gendarme nommé le père Séguin, il copiait cent lignes à l'heure sur du papier réglé par le vieux Pandore. Cette besogne l'ennuyait follement, mais il l'accomplissait sans broncher, ayant en lui-même le contentement d'avoir agi comme il lui paraissait qu'il avait dû le faire. Le gendarme, devenu geôlier, passait de temps en temps sa tête aux cheveux gris coupés en brosse, et, roulant des yeux terribles, disait :

— Coutras, vous ne travaillez pas î Coutras, vous tailladez la table avec votre couteau!

Et Valentin, le nez penché mélancoliquement sur son papier, répondait :

— Père Séguin, fichez-moi la paixî Je suis aux arrêts, sous les toits, on ne peut pas m'envoyer plus haut que je ne suis, à moins de me mettre en bal-

Ion. Réglez vos copies et ne me montrez plus votre binette d'argousin.

— Goutras, vous n'avez pas de respect pour un vieux soldat, vous finirez de travers!

— Père Séguin, vous n'avez pas d'égards pour un prisonnier, vous finirez gendarme, comme vous avez commencé.

C'est au travers de ces colloques aigres-doux que M™® Môssler fit son entrée dans le local pénitentiaire au sol carrelé, au plafond mansardé, d'où la vue s'étendait sur le boulevard Saint-Michel d'un côté, et sur le Panthéon et la bibliothèque Sainte -Geneviève, de l'autre. Des hirondelles avaient posé leur nid sur les hautes cheminées, et dans l'air léger elles volaient en sifflant. Observatoire admirable, si on y eût été libre, et si les fenêtres n'eussent été si rudement grillées . En voyant entrer cette petite femme mince et simplement vêtue, le père Séguin la prit pour quelque gouvernante, et, d'un air moins que gracieux, il dit :

— Vous désirez?

— Voir Valentin de Coutras...

— Vous venez de la part de sa famille? Un joli garçon que vous avez là...

La reine de Tor regarda froidement l'ancien gendarme, lui tendit le permis signé par le proviseur, et, d'un ton qui n'admettait pas de réplique :

— Dépêchez-vous, je n'ai pas de temps à perdre.

La porte s'ouvrit instantanément, et Valentin, avec un cri joyeux, se jeta dans les bras de sa mère adoptive.

— Eh bien! mon enfant, qu'est-ce que tu as encore fait pour être si gravement puni?

— Rien. J'ai calotte un camarade qui se moquait du nom de mon père.

— Et c'est pour cela que tu es ici? Le proviseur m'a dit que tu étais en révolte perpétuelle contre tes maîtres...

— C'est ce sale Golschmidt qui a été se plaindre à son père... Et comme ils sont, dans le gouvernement, un tas de cette famille-là, le proviseur est à plat ventre.

M'^^'Môssler parla d'autre chose, mais sa physionomie était changée et ses paroles sortaient rares, comme si elle était intérieurement préoccupée et ne pensait pas à ce qu'elle disait. L'injustice, habituellement, l'irritait; mais quel froissement plus aigu elle éprouvait de voir Valentin puni presque ignominieusement pour un acte qu'elle jugeait légitime. Au bout d'un instant, elle se leva et, sans informer le jeune garçon de ce qu'elle projetait, elle le quitta. Elle retournait chez le proviseur. Dans son cabinet, celui-ci avec une mine trè$ refrognée, vit reparaître M"^'^ Môssler. Il s'en croyait débarrassé. Il s'adossa à la cheminée, désireux de terminer en deux temps.

— Comment donc se fait-il, monsieur, demanda la mère adoptive de Valentin, que vous maycz donné des raisons aussi erronées de la punition encourue par mon pupille? Je sais à quoi m'en tenir maintenant, et cet enfant n'avait pas tort...

Le proviseur, suffoqué, répliqua avec emphase :

— Entre les impartiales affirmations du maître ot les récits intéressés de l'élève, pourriez-vous, madame, hésiter un seul instant?

M'"*^ Mossler ne répondit pas, elle regarda d'un air dégoûté autour d elle :

— Ce sixième éta^e, oii vous l'avez lo^é , est bien chaud, c'est sous la toiture. C'est un endroit sale et puant... Je pense que vous allez l'en faire descendre...

— Mais, madame, une punition encourue, doit être subie...

M"'^ Mossler ne parut pas avoir entendu, elle examina, par la fenêtre ouverte sur les cours, les bâtiments noirs et lézardés du vieux lycée, et avec flegme :

— Ce collège est horrible ... Il doit être malsain . . . En temps d'épidémie, les enfants y mourraient comme des mouches... J'ai bien envie de Tacheter pour le faire démolir et en reconstruire un neuf...

A l'énoncé de cette proposition phénoménale, le proviseur resta abasourdi. Il balbutia :

— Mais, madame, un bâtiment de l'Etat... Le

Domaine ne vend jamais... On n'achète pas les propriétés du gouvernement...

Il trouva la force de ricaner. Elle dit d'un ton placide :

— Si je voulais seulement offrir deux millions ù l'État pour abattre ce nid à rats et le rebâtir proprement, l'aiTaire ne traînerait pas... Valentin de Chef de Coutras ne restera pas une heure de plus ici... Envoyez-le chercher, je vous prie, je l'attendrai dans ma voiture.

Elle adressa au proviseur un signe de tête sommaire, et, sans même regarder s'il la suivait, elle sortit du cabinet, laissant cet administrateur pétrifié.

Le lendemain, Valentin, installé avenue des Champs-Elysées, fut mis externe au lycée Condorcet et ne quitta plus M"'^ Môssler. L'influence qu'il prit sur elle à partir de ce jour fut immense. Il était charmant, avec une nuance d'inconstance qui tenait sa bienfaitrice sur un qui-vive perpétuel. Elle avait la sensation qu'il n'était jamais acquis complètement et qu'il y avait encore quelque chose à faire pour resserrer les liens qui l'attachaient à elle. 11 était comme un beau papillon qu'on tremble de voir s'envoler, qui montre ses ailes brillantes^ désireux perfidement de se faire apprécier davantage, et qui, à chaque seconde, s'enlève, tourne,, prend un parti, prêt à s'éloigner pour toujours, et

reste, en fin de compte, parce que le parterre est riche en fleurs suaves .et délicieuses.

Elle lui fit tous les sacrifices, le combla de ses faveurs, s'attacha d'autant plus à lui qu'elle le voyait léger et presque indifférent. Elle ne se demanda jamais si, pour n'être pas le plus reconnaissant, le plus tendre des hommes, il ne manquait pas de cœur. Elle le voyait élégant, spirituel, séduisant. Et surtout, au travers de sa triomphante personne , elle revoyait son père , le charmant Jacques, auquel elle n'avait jamais cessé de penser dans le secret de son cœur. Du reste, Valentin prouva, dès le principe, une malice instinctive. S'il avait demandé de l'argent à M"*^ Môssler, il eût pu la mettre en défiance. Les gens très riches sont, soupçonneux : ils s'imaginent qu'on veut toujours, abuser d'eux, et se tiennent sur leurs gardes. Grâce à cette surveillance de leurs intérêts, les millionnaires arrivent à payer moins cher que les gueux et sont beaucoup moins dupes qu'ils ne sont dupeurs.

Valentin montra pour l'argent une indifférence qui ravit M*"^ Môssler. Cette femme, qui avait passé toute sa vie au milieu des âpres chercheurs d'or, admira cet enfant qui paraissait n'avoir pas de besoins, subissait le luxe sans paraître l'apprécier et se révélait aussi simple que le moins fortuné de ses camarades. Elle vit dans ce dédain une preuve

de noblesse. Elle aima Valentin pour son mépris de ce qui avait été l'unique but des efforts de tous ceux qu'elle avait connus. Elle crut cet enfant supérieur,et lui sut gré du bonlieur qu'elle en éprouva. Quand il fut majeur, elle le fit appeler un matin dans le petit salon, d'où sortaient tant de libéralités distribuées par les soins de M. Eliphas, et, l'ayant fait asseoir près d'elle :

— Mon cher enfant, te voilà arrivé à l'àî^e dhomme. Quelques explications sont nécessaires entre nous pour préciser notre situation. Jusqu'ici tu as vécu près de moi, comme si tu étais mon fils. Cependant aucun lien ne nous attache l'un à l'autre, si ce n'est notre volonté. Tu pourrais demain me quitter, et je pourrais me séparer de toi. Nous n'aurions rien à réclamer l'un ou l'autre : toi pour le tort matériel que je te ferais, moi pour le tort moral que je subirais de ton fait. Tu n'ignores pas que ton père, en mourant, m'a recommandé de veiller sur toi, et tu as vu que je m'en suis acquittée de mon mieux.

Valentin prit la main de sa bienfaitrice, et, sans un mot, la baisa avec une tendre reconnaissance. M"'^" Môssler continua d'une voix qui tremblait un peu :

— Aujourd'hui tu vas entrer dans la vie, devenir responsable de tes actes, tu es maître de te conduire comme il te plaît, et c'est pourquoi j'ai une proposition à te faire.

— Je VOUS écoute, ma clicrc mère, dit-il d'une voix douce etsympathique, mais pourquoi ce préambule si grave. Si vous avez un désir, doutez-vous que je m'y rende?

— Même s'il s'agissait de quitter ton nom pour prendre le mien ?

Le visage de Valentin devint sombre. Il eut un geste de douloureuse surprise.

— Oui, reprit M'"^ Môssler, mon désir serait de t'adopter. Tu deviendrais mon fils, mais tu t'appellerais Môssler... Tu serais, du même coup, extrêmement riche, puisque tu deviendrais mon légitime héritier, et que même si je me brouillais avec toi, je ne pourrais plus t'enlever que la moitié de ma succession...

— De quoi me parlez-vous là ? dit le comte de Coutras. Sont-ce les raisons que vous jugez les meilleures pour me décider ?Me connaissez-vous si mal? Jecomprends, et j'apprécie, comme il faut, les affectueux motifs qui vous guident, mais me donner à choisir entre mon attachement au nom de mon père et le souci matériel de mon avenir, n'est-ce pas un peu dur, un peu bref? Je n'y étais pas préparé, et vraiment vous me troublez beaucoup. Cependant, il y a dans le trouble de mon esprit une nécessité qui se précise, c'est celle de continuer à porter le nom que j'ai reçu en naissant.

.M"'' Môssler rougit et ses yeux brillèrent. Elle dit

avec lenteur, comme pour se faire bien comprendre :

— Alors pas d'adoption ? Pas d'héritage assuré. Une situation prérju're. Voilà ce que lu veux?

— Madame, dit-il, — contrairement à son habitude qui était de dire : ma mère, — je ne pense pas que vous ayez songe à me conseiller un autre parti? Vous savez combien je trouve votre nom honorable, et combien dignement porté. Mais si j'abandonnais le mien, en ce moment, il me semble que je le renierais pour de l'argent. Et cela m'écœure.

Il fallait que l'épreuve à laquelle elle soumettait le jeune homme plût à M™*^ Môssler, car elle la prolongea au delà de ce qui convenait :

— Tu sais que tu n'as rien. Ton père est mort avec des délies.

— Je sais aussi que M. Môssler les a payées et je ne l'oublierai jamais.

— Tu aimes mieux t'appeler le comte de Chef de Contras et être pauvre, que te nommer Môssler et être le plus riche fils de famille de Paris.

Valentin sourit, et répondit doucement :

— Oui, madame, si ce n'est pas vous offenser, La reine de l'or devint plus grave encore et dit :

— Tu ne m'offenses pas, ta résolution même me fait plaisir, en ce qu'elle me prouve que tu mérites l'affection que je t'ai vouée et que tu es un brave garçon. Il n'aurait pas fallu proposer ce que tu

viens de refuser si cavalièrement à beaucoup de descendants de familles ducales. Entre les héritiers, on aurait eu l'embarras du choix. Ta conduite n'est donc pas d'une âme vulgaire, et tu n'en subiras pas de dommage. Ce que tu, ne me laisses pas accomplir par une adoption, je l'exécuterai au moyen d'un testament. Tu ne porteras pas mon nom, mais tu hériteras de moi, tout de même.

Valentin ne se défendit pas sottement, il dit avec une belle gaîté :

— Je ne puis vous empêcher de me combler. Vous en avez tellement pris l'habitude depuis que je suis auprès de vous, que ce serait un trop grand changement. Mais je ne saurais vous en aimer davantage. Et l'argent n'y fera rien.

Cette conversation eut sur l'avenir du comte de Chef de Coutras une influence décisive. Et plus tard, aux mauvais jours, ce fut le souvenir de ce chevaleresque désintéressem'ent qui contre-balança dans l'esprit de M""^ Môssler l'efl'et des plus désastreuses folies de Valentin.

Rien d'artificieux, du reste, dans la résolution du jeune comte. Son refus tint à des raisons d'orgueil qui lui firent paraître inadmissible de porter le nom d'un roturier, si riche fût-il. Il ne méprisait pas ]\jme Môssler, mais il eût trouvé désolant pour lui de n'être que son fils. Il acceptait ses libéralités, comme une sorte d'impôt prélevé sur sa tendresse.

50 LES HATAILLKS hE L\ VIE.

mais de là à s'appeler \ alenliii Moss]er,il y avait un monde. Sans se douter à (juid point il était habile en se conduisant avec un détachement si hautain, il agissait poussé à la fois par son instinct et par ses préjugés.

S'il était resté auprès de M"''' Môssler, il eût peutêtre continué à viATe raisonnablement, comme par le passé. Il n'avait, jusqu'à sa majorité, commis aucune extravagance. Mais il fallut faire son service militaire et, livré à lui-même, dans ce nouveau milieu, il céda aux mauvais conseils de l'ennui, de l'oisiveté. Et puis il eut trop d'argent à sa disposition. Il corrompit tout le régiment et bouleversa la garnison. Lorsque Valentin avait dû rejoindre le 30*^ chasseurs à Mantes, M. Eliphas avait fait entendre quelques sages conseils à M'"^Mossler.

— Ne donnez pas au comte de Contras plus d'argent qu'il n'est convenable d'en avoir dans la condition où il va se trouver. Ne perdez pas de vue qu'il sera simple cavalier dans un régiment dont les officiers peuvent et même doivent être médiocrement riches. S'il dépense trop, il mécontentera ses chefs. Les consignes pleuvront sur lui, vous ne le verrez jamais, et il sera la vache à lait des brigadiers qui se feront ses serviteurs. Si nous vivions sous l'ancien régime, vous achèteriez un régiment à ce brave garçon, et tout irait au mieux. Il paraderait à la Cour, pendant que son lieutenant-colonel

L INUTILE RICHESSE. ^t

commanderait la manœuvre, et le pouvoir de l'argent se manifesterait dans toute sa gloire. Mais il n'en est plus ainsi, nous jouissons de lois démocratiques qui obligent tous les jeunes Français à faire par le liane droit, pendant trois ans, qu'ils soient millionnaires, fils de princes, ou prolétaires et sans sou ni maille. C'est bien la plus grande absurdité qu'une Constitution ait jamais consacrée. Mais la loi est ainsi, nous n'y pouvons rien changer. Tachez donc que le jeune Valentin subisse doucement et simplement cette épreuve. (Juand il sera rentré dans la vie civile, vous le gâterez à votre gré.

lyjme Mossler acquiesça à tout ce que lui conseilla son vieil ami, mais elle n'agit qu'à sa tête, et le comte fut le plus riche soldat de sa classe. Contrairement aux pessimistes prévisions de M. Eliphas, cet excès d'argent n'eut pas, tout d'abord, de funestes conséquences pour Valentin. 11 eut le tact de ne froisser aucune des susceptibilités de ses chefs. S'il loua un appartement en ville et y eut des domestiques, des chevaux, et même assez souvent une très jolie actrice des Bouffes, Laurence Bertlîier, il trouva moyen de se conduire assez discrètement pour qu'il fût possible de fermer les yeux sur ses irrégularités. Il eut des permissions quand il en voulut, grâce au colonel, qui avait été un ami de son père. Il ne fit pas de corvée, grâce à ses sous-officiers qu'il gorgca de cadeaux. Mais

52 LES BATAILLES DE LA Vli:.

il s'ennuya à périr, et pour se distraire il joua.

Knlre jeunes soldats, appartenant à des familles riches, de dangereuses parties s'organisèrent. Toutes les journées et toutes les soirées qu'ils avaient libres, ils les passèrent chez Valentin, dans le luxe raffiné de son intérieur. Ils fumaient, buvaient et jouaient. Des sommes importantes furent perdues, et pour éviter les récriminations des parents, les graves embarras financiers, le comte de Goutras prêta à ceux qui étaient maltraités par le sort, rendant ainsi la dissipation plus facile à ses compagnons. Pour lui, la perte ou le gain ne paraissaient pas avoir d'importance. Il était toujours souriant, toujoursgai, toujours entrain; aimé de tous, comme le sont infailliblement ces êtres heureux qui acceptent la vie sans souci, et affrontent toutes les difficultés avec la certitude qu'elles se résoudront d'elles-mêmes. On le jugeait bon et cependant, en une circonstance, il fit preuve d'une insensibilité qui impressionna péniblement tous ceux qui l'entouraient.

Un brigadier de son peloton, nommé Blanpain, était à la veille de quitter le régiment. Il projetait de retourner au pays pour épouser une jeune fille qu'il aimait. Il racontait naïvement ses projets et Valentin riait de la simplicité des ambitions du brave garçon. Il se plaisait à le questionner, et à le troubler par ses réflexions :

— Blanpain, quand vous serez rentré chez vous, qu'est-ce que vous ferez?

— Eh hien ! Je succéderai à mon père, qui est menuisier...

— Et vous vous marierez ?

— Mais oui. Je ne pense qu'à ça... Voilà six ans. que je tire, pour en arriver là. . . J'ai touché ma prime de rengagement... Cet argent-là, c'est sacré, il me servira à me mettre en ménage...

Une idée féroce germa dans le cerveau du comte de Coutras. Il rêva de gagner à ce pauvre diable son petit pécule si rudement acquis et si précieusement conservé. Il emmena le jour même, chez lui, Blanpain et, après l'avoir fait boire, il le poussa à la table de baccara où ses camarades jouaient déjà avec ardeur, et lui dit :

— Brigadier, regardez ces messieurs, il y en a parmi eux qui sont entrés ici avec mille francs et qui s'en iront sans un sou. Avec un peu de chance, en quelques instants, ce qu'ils possèdent passera de leur poche dans celle d'un plus heureux. Voilà une belle occasion de décupler votre prime. . . Si vous retourniez au pays avec une grosse somme, ce serait autre chose que d'y arriver pour être menuisier. Vous pourriez être bourgeois et votre future serait bien contente.

— Eh ! Vous l'avez dit vous-même, tout à l'heure : beaucoup s'en iront la poche vide . Je ne voudrais pas

être de C(Mix-là. Je n'ai que piui de chose, mais ce peu me suffit.. loue veiiv pas le risquer... D'ailleurs je n'ai jamais joué...

— Oui, c'est vrai, vous êtes un garçon rangé, vous, Blanpain... C'est dommage... Ceux qui n'ont jamais touché une carte gagnent toujours, la première fois.

Les perfides conseils de Valentin et le mauvais orgueil, qui trouble le fond de tout cœur d'homme, aidant, au bout d'une heure, le brigadier acclimaté et fortéchaulïe par le vin de Porto, se laissa entraîner à risquer dix francs qu'il avait sur lui. Pour son malheur il gagna. Enhardi il joua son gain, et au bout de cinq heures d'émotions dévorantes, il avait devant lui dix-sept mille francs raflés à tous les habitués du baccara. Valentin riait comme un fou, et demandait à Blanpain ce qu'il allait faire d'une si grosse somme. Celui-ci, devenu très grave, après une période d'extraordinaire exaltation, ne répondait pas et se mettait en devoir de rentrer au quartier.

A la suite de cette aventure, Blanpain, dont l'humeur était d'ordinaire douce et tranquille, se montra inquiet et violent, comme si cette laide récolte d'argent mal acquis eût brusquement changé son caractère. Il reparut, trois jours plus tard, chez le comte de Contras et, dans l'après-midi, débuta par gagner vingt mille francs. Il tint alors des propos

L INUTILE RICHESSE. on

insensés, qui mirent en joie tous les fils de famille qui se trouvaient là. Blanpain, riche de quarante mille francs, parla d'acheter une propriété dans son pays et d'y vivre comme un seigneur, en cultivant ses vignes et en élevant des chevaux. Il commençait à ne plus parler de sa promise, et n'était pas loin de penser qu'elle devenait un trop mince parti pour lui. Il retourna à la caserne pour dîner, régala ses collègues à la cantine, et les étonna par des discours extravagants débités avec une suffisance qui contrastait avec l'habituelle modestie du brigadier. Après le dîner, il revint chez le comte de Contras, où il se montra affreusement familier, ne voyant déjà plus de différence entre lui et les jeunes gens qu'il n'était pas cependant habitué à considérer comme ses égaux.

Valentin, que cette métamorphose amusait follement, poussa Blanpain à le tutoyer, et lui dit qu'il le présenterait à Paris dans la meilleure société. Il lui énumératous les plaisirs qu'il pourrait s'offrir pour son argent, et lui versa du punch avec une libéralité qui acheva de jeter le malheureux hors de lui-même. Jugeant qu'il n'était pas encore assez riche pour faire figure comme il se le proposait, le brigadier se remit au jeu, afin d'ajouter, dit-il avec une confiance stupide,une vingtaine de mille francs à son gain. A onze heures, il avait reperdu tout ce qu il avait gagné, et devait,

sur parole, l'argent de sa prime de rengagement. Dégrisé, terrassé, épouvanté par la perte, Blanpain se leva, les yeux hagards, et se mit à pleurer appuyé à la cheminée, pendant que Valentin, qui se proposait de faire cadeau le lendemain à son brigadier, de l'argent qu'il lui devait, se répandait en paroles ironiques.

— Blanpain, mon garçon, vous avez voulu aller trop loin, vous vous êtes cassé le nez en route. Il ne s'agit plus d'acheter une vignerie, Blanpain, et d'élever des poulains dans un herbage, ni même de s'établir menuisier, après avoir épousé sa promise. Il va falloir tirer encore quelques années pour avoir une prime nouvelle... Et, pendant ce temps-là, M'^*^ Clara ou Zoé, ou Louison... Comment se nomme-t-elle votre fiancée, Blanpain?

— Marie, sanglota le brigadier, la tête perdue. Oh ! Misérable que je suis !... Je n'ai plus qu'à me passer mon sabre au travers du corps...

— Pas ici, Blanpain... Ça ne se fait pas sur les tapis... Ah ! voilà ce que c'est que de vouloir aller trop vite!... Vous étiez riche, avant dîner... Maintenant vous êtes à plat... C'est la vie... Ces messieurs ont rattrapé leur argent, moi seul ne suis pas payé...

— Vous le serez demain matin, monsieur le comte... C'est le capitaine-trésorier qui a mon argent.

Valentin prit le brigadier par le menton, et le regarda dans le blanc des yeux :

— Garde-le, ton argent, fichuebête, je n'en veux pas.

— 11 est à vous, dit le brigadier avec une douloureuse obstination.

— 11 n'est pas à moi, puisque je te le donne. Je t'en fais cadeau, me comprends-tu?

— Oui, mais ça n'empêche pas que je l'ai perdu... Et tout ce que j ''avais gagné, avec.

— Ah ! ça, c'est vrai. Messieurs, il est gris comme un trompette, ce Blanpain... Va te coucher, mon ami, et ne te fais pas de bile, tu n'as plus rien de ton gain, mais tu n'as pas non plus de dettes.

Blanpain partit, morne, et ne rentra pas à la caserne. Le lendemain, on trouva son cadavre accroché à une culée du pont de Mantes. Honte de luimême, désespoir do son rêve d'ambition si vite dissipé, il n'avait plus voulu vivre et s'était jeté dans la rivière. Cette mystification, dénouée d'une façon aussi tragique, mit un terme aux parties quotidiennes des camarades de Valentin. Le colonel, informé des circonstances exactes de cette triste affaire, prit des mesures sévères vis-à-vis de ses soldats, et le temps que le comte de Coutras avait encore à faire, avant d'être libéré, s'écoula maussade. Il vit, avec plaisir, arriver l'heure de sa ren-

:iH LES BATAILLES DE LA VIE.

tréc chez M"*' Mosslor, et reprit gloricusemenl possession (le Paris.

Il avait vingt-quatre ans, un beau nom, une tournure de prince, et un charmant visage. Il donna promptement le ton, et fut un des quatre ou cinq jeunes gens qui conduisent la Société parisienne dans sa nullité frivole et bruyante. 11 se fit recevoir au Jockey et à la rue Royale. 11 joua au polo et tira aux pigeons, comme tout gentleman qui se respecte. Il contribua même à fonder le Vélodrag, cercle très sélect, oii les cyclistes mâles et femelles du grand monde fusionnèrent dans un pédalage galant et raffiné. 11 avait tout à fait oublié le régiment et Blanpain, car la légèreté de son caractère ne lui permettait pas de s'attarder longtemps aux mêmes choses, et la réflexion était pour lui presque une souffrance.

L'existence très retirée de M'"*' Môssler lui laissa une grande liberté. Depuis la mort de son mari, la reine de l'or n'avait pas ouvert ses salons, et n'allait plus dans le monde. Elle passait, peut-être, trois ou quatre soirées à l'Opéra, dans la saison. Encore, pour l'y décider, fallait-il que son entourage lui fit honte de ne pas connaître les nouveautés. Elle était restée très active d'esprit, quoiqu'un peu paresseuse de corps, et s'occupait avec une extrême assiduité de ses œuvres de bienfaisance. Levée dès huit heures, le matin, elle expédiait sa correspondance,

L INLTILK RICHESSE. o9

qui occupait deux secrétaires, et quand M. Eliphas arrivait, il trouvait déjà le terrain déblayé de toutes les broutilles qui ne méritaient pas d'attirer son attention. Souvent, Frédéric Clément accompagnait son père. C'était quand la maison Pilet et Berger, que le jeune homme dirigeait maintenant, avait des renseignements financiers importants à communiquer à M'"^Môssler, car la conservation d'une fortune immense comme la sienne exis^eait des soins et une surveillance incessantes.

Jamais Valentin n'entrait chez sa mère adoptive à l'heure des affaires. Il se réservaitpour le déjeuner et le dîner, oi^i il l'amusait par les récits qu'il faisait de ce qu'il avait vu et entendu pendant la soirée. Là, il était maître d'elle, personne ne pouvait contre-balancer son influence , et il ne manquait jamais d'obtenir tout ce qu'il désirait. Sans difficulté, M™^ Môssler avait ouvert un crédit au comte de Coutras, et il envoyait toucher de l'argent quand il en avait besoin, soit chez Pilet et Berger, soit à la Banque. Il savait très bien compter, et son faste était réglé avec beaucoup d'ordre. Le fils de ce dissipateur sembla tout d'abord devoir être très rangé. Et, tant qu'il n'eut pas de vices bien accentués, son budget n'offrit rien d'inquiétant.

Il dépensait quatre ou cinq cent mille francs par an. Mais eût-il pu faire autrement? Et M""^ Môssler l'eùt-elle désiré?Ily a, dans une certaine situation.

€0 LES BATAILI.es DE LA VIE.

certaines dépenses qui ne se peuvent éviter sans dommage pour celui qui en fait l'économie. Kt la façon de donner ou d'acheter d'un comte de Contras, adopté par uneM'"'^ Mossler, ne saurait être celle d'un fils de notaire ou d'agent de change, môme millionnaire. Valentin ne fut pas prodigue. L'argent nje lui coûtait rien, mais il le ménageait. Tant qu'il n'eut pas d'autres causes de prodigalité que sa liaison avec Andhrée de Taillebourg, son écuriede courses et son yacht, il se contint dans des limites très convenables.

Il commença à s'affoler quand il devint l'ami de ]\jme Bourdon. C'était la femme d'un remisier à la Bourse, petite bourgeoise élevée au couvent, de la manière la plus simple, et qui avait épousé un commis d'agent de change riche d'une vingtaine de mille francs de rentes. Cette petite blonde, à figure de vierge , qui étaitbien le diable le plus enragé qu'on pût imaginer, devenait, au bout de dix mois de mariage, la maîtresse de Labussière, le patron de son mari. En deux ans, elle avait mis l'agent de change sur la paille, sans que Bourdon se doutât de rien, et sans que son front pur et sesyeuxde madone eussent paru obscurcis par l'ombre d'une pensée perverse.

Après Labussière , qui avait intéressé Bourdon dans ses affaires et lui avait fait gagner beaucoup d'argent, la jeune femme avait hôtel, voiture et,

dans un coffre à bijoux, trois cent mille francs de diamants. Elle n'avait pas fait de tapage, son luxe n'attirait pas les regards, ses toilettes étaient d'un goût exquis. Son mari était toujours auprès d'elle, attentif et prévenant. On ne la remarquait que pour sa beauté qui était adorable. Plutôt petite, mais si bien faite qu'on Feût crue grande, elle retenait les yeux par une peau d'une blancheur lactée, des yeux d'un blende saphir, et des cheveux blonds, naturellement ondes, qui entouraient son front d'une couronne fauve . Jamais bouche pareille ne s'ouvrit pour montrer dents si tentantes. Le vieux Bernheimer disait : « On a vraiment envie de se faire croquer par elles. » Il est de fait que quand elle souriait, montrant des perles entre lesquelles apparaissait, joyau de cet écrin, une petite langue rose, les hommes devenaient fous.

Elle avait déjà, comme en se jouant, fait dépenser à ses amants des sommes immenses , lorsque Valentin de Coutras la rencontra à une gardenparty chez la comtesse Nufïo. Un peu las de se promener à travers la collection de Sélim et de se laisser montrer des bibelots de deux cent mille francs qui étaient révoltants d'inauthenticité, le jeune comte descendait au jardin, lorsqu'au dernier palier de l'escalier monumental qui, chez le richissime Portugais, fait concurrence à celai de l'Opéra, il se trouva face à face avec M'"^ Bourdon. Il la

connaissait, comme tout Paris, mais ne lui avait jamais adressé la parole. Lajeune femme montait, en causant avec la marquise de Plessy, son amie intime, car, phénomène inexplicable, cette femme, notoiremententretenue, étaitreçue partout, et recevait elle-même lameilleure société. Valentin se rangea en souriant, car comment ne pas sourire à une aussi jolie femme. Elle le regarda avecétonnement, comme si elle ne lavait jamais vu, et pourtant elle savait très bien qui il était. Elle s'interrompit brusquementde parler, parut saisie par une impression qu'ellenepouvaitsurmonter,restaune seconde immobile, et pendant cette seconde échangea avec Valentin des regards qui plus tard firent dire à la marquise de Plessy, racontant les détails de l'aventure : (( Si je n'avais pas été là, je crois qu'ils se sautaient au cou, séance tenante. »

Ils se dédommagèrent, dans la semaine qui suivit, et M"'*^ Bourdon, qui avait été si adorée, aima pour la première fois. Ce fut une passion enragée et qui troubla tellement les habitudes correctes et bien réglées de la jolie femme que son mari en fut tout désorienté. Elle ne déjeunait plus avec lui, elle rentrait quand le dîner était servi, et se montrait écrasée de fatigue, avec des paupières meurtries par le plaisir, et des lèvres détendues qui pouvaient à peine parler. Elle avait mis Saint-Guilhin à la porte, prétendant qu'il l'ennuyait, ce qui n'était

pas nouveau, car jamais Saint-Guilhin avait-il fait autre chose, auprès de quelque femme que ce fût !

Vainement Bourdon avait risque quelques remontrances, regretté surtout Texil de Saint-Guilhin, dont il était devenu l'ami, à force de jouer au bésigue avec lui. Tout avait été inutile. Les bonnes traditions de visites prévenantes aux douairières, de thés de cinq heures chez les maîtresses de maison qui reçoivent beaucoup, d'apparitions à l'Opéra dans les loges bien famées, tout avait été bouleversé. Maintenant, c'étaient des parties dans les petits théâtres, des soupers avant de rentrer, la noce des clubmen et des petites femmes lancées de travers. Toutes choses qui horripilaient Bourdon, homme de tenue, respectueux des dehors, et sachant toute l'importance qu'ils ont, pour la réputation, aux yeux de la galerie. Et toujours, où qu'on allât, le comte de Coutras qui arrivait, se carrait dans les loges, était *invité aux soupers, parlant à peine au mari, le traitant par-dessous jambe, sans égards, à dire le vrai, comme un homme qu'on paie. Quels changements pour Bourdon, après les amicales prévenances de Labussière, la familière camaraderie de Descharmais, et la politesse si délicate de Saint-Guilhin I II avait horreur de ce beau et jeune garçon, qui tombait au milieu de sa situation acquise au prix de tant de tact, de patience et

do savoir-vivre, et s'installait, véritable vainqueur, en pays conquis.

11 est vrai que c'était une conquête, mais chère, et sur laquelle on ne pouvait lever aucune autre contribution que celle du plaisir. Oh! celle-là, abondante, et renouvelée, et qui valait tout ce qu'elle coûtait! Et d'une façon si neuve, si imprévue! Jamais cette petite M"'^ Bourdon n'avait rien demandé à personne. Elle avait l'art de se faire offrir. Et quand elle avait accepté, c'était elle qui paraissait avoir accordé une faveur. Un gouffre d'ailleurs, oi^i les revenus s'engloutissaient, où les domaines fondaient, les maisons disparaissaient, on ne savait comment, et sans que jamais il fût comblé. Si Bourdon n'avait pas pris, dès le principe, l'habitude louable de mettre de côté deux cent mille francs, par an, pour les jours noirs qui pourraient venir, on se serait vainement demandé où passait tout l'argent qui se dépensait chez la jolie femme.

Cependant elle avait deux sangsues bien avérées : son couturier et son bijoutier. Valentin débuta par payer une note de trois cent soixante mill e francs chez Verlet. C'était la note de l'année, mais il y avait un collet en renard gris de trente mille francs et des jupons en soie, bordés de malines anciennes, à trois mille francs la pièce. Chez le bijoutier c'était à l'avenant et, dans les six premiers mois de leur tendresse, la jolie AP^ Bourdon, qui faisait

amitié avec dos marquises, coûta au comte do Coutras environ dix-huit cent mille francs. M'"^ Môss- 1er, avertie par Frédéric Clément, qui voyait l'argent .filer avec un entrain merveilleux, et par M. Eliphas, qui recueillait avec inquiétude les bruits du monde, ne se montra pas tourmentée. Elle dit :

— Il s'amuse, cet enfant. Je l'ai vue, cette petite Bourdon, l'année dernière à la vente des Saints- Anges. Elle tenait un comptoir avec M™^ de Jessac. Elle est bien jolie... Elle vendait ce qu'elle voulait, aux messieurs, et au prix qu'elle voulait.

— Elle continue, fit M. Eliphas.

— Si vous aviez quarante ans de moins, vous seriez moins sévère, repartit M™^Môssler en riant. N'avez-vous jamais, autrefois, connu de madame Bourdon?

— Ma foi, non.

— Vous le regrettez peut-être.

— Plus maintenant.

— Ah! Eliphas, je suis sûre que vous avez été un pécheur quand vous étiez jeune. A présent, vous vous montrez puritain. Mais oii est le mérite puisque vous ne pouvez plus faire autrement?

— Il n'y a aucun mérite, en effet. Et le comte Valentin a raison de ne se pas gêner, puisque vous l'absolvez. Votre fortune est à vous, il vous est permis d'en faire l'usage qui vous convient.

— Croyez-vous que je mh' ruinerai?

— C'est impossible! dit avec orgueil Eliphas. Il faudrait trois générations de comtes de Coutras, pour y arriver, et encore à la condition de jouer à la Bourse... Rien qu'à entretenir des madame Bourdon ce serait malaisé.

— Alors ne lésinons pas. Je vais vous dire, Eliphas... Je crois que les gens très riches, qui font des économies sont des criminels, et qu'ils donnent, dans une certaine mesure, raison aux socialistes qui demandent que tout capital revienne à la masse. Un avare, qui a cent mille francs de rentes, et qui en dépense vingt, fait tort à la société des quatre-vingt mille francs qu'il entasse. S'il répandait son superflu sur le commerce et sur les arts en achetant de belles choses, il contribuerait dans une large mesure à la fortune publique, il aiderait les orfèvres à ciseler de somptueuses argenteries, les bijoutiers à sertir des parures magnifiques, il ferait décorer sa maison par les peintres et les sculpteurs, et l'art ne se bornerait plus à des tableaux de chevalet, ou à des statuettes pour mettre sur des consoles. 11 y aurait moins de misère, plus de contentement, et on ne craindrait pas de se lancer dans des entreprises hasardeuses, sachant l'argent facile à trouver. Je ne blâme pas l'épargne : c'est la force d'un pays, mais la thésaurisation à outrance me fait l'elfet d'un frein qui

serre la machine sociale et arrête tout l'effort d'activité d'un pays. Aussi, pour mettre mes actes d'accord avec mes doctrines, je considère comme un devoir de dépenser le plus d'argent que je peux.

— Vous y réussissez admirablement, et le comte de Contras ne vous le cède en rien. Mais, même sur le pied où vous vous êtes mis l'un et l'autre, vous ne dévorez même pas vos revenus. . . Le Transvaal produit, à lui seul, plus que vous ne dépensez. . . Votre fortune acquise fait la boule de neige.

M™® Môssler devint triste. Elle posa son menton dans sa main et resta silencieuse. Au bout d'un instant, elle reprit :

— Quel malheur que Gédéon ne voie pas cette réalisation de son rêve! Il me le disait là-bas : « Ma femme, nous aurons un jour tellement d'argent, que les rois seront moins riches que nous... » Et quand je pense que cet homme n'a eu dans sa vie qu'une passion : le travail, et qu'il avait si peu de besoins que jamais il n'a mangé plus de deux plats à son dîner, quand nous avions le premier chef de Paris, un drôle, qui avouait se faire quarante mille francs par an, et qui disait que Môssler le déshonorait en paraissant mépriser sa cuisine ! . . .

— Mais vous-même, n'êtes-vous pas toute pareille ? Et que vous faudrait-il pour vivre très tranquille et très heureuse? Deux mille francs par mois, et un petit appartement de cinq pièces. . . Vous avez

le plus bel écrin, les plus belles dentelles de Paris, et vous ne quittez jamais votre robe de soie noire, on ne vous voit d'autre bijou que la petite broche que vous avez au cou.

— C'est le cadeau de fiançailles de Gédéon. Je l'ai portée toute ma vie, et je veux mourir avec. .. Quand il m'a donné cette broche nous n'étions que de pauvres gens. 11 l'avait achetée à Strasbourg, dans une de ses tournées... 11 me l'apportait triomphant... Dieu sait le plaisir qu'elle me fit ! Jamais mon père ne m'avait permis de mettre seulement des anneaux d'or à mes oreilles... Quand j'ai eu ce bijou, je passais mes journées à me regarder dans la glace... Oh ! le beau et heureux temps ! Nous n'étions pas blasés... Nous n'avions pas dormi sur le tas d'or !...

— Vous n'aviez pas donné votre nom à une ville . . .

— Voyez-vous, Eliphas, ce n'est pas tout que d'avoir un budget de bienfaisance, de doter des établissements charitables, de courir à la recherche de ce qui est digne d'intérêt et de pitié... Il faut songer à l'avenir de cette fortune..'

— Ah ! dit le vieux Clément. La dynastie !

— Oui. C'était la préoccupation constante de Môssler. Toute sa vie il a dit : A qui laisserons- nous ce que nous aurons gagné ?... Vous savez comme il était malheureux de n'avoir pas eu d'enfants... Nous ne nous connaissions pas de parents... Des cousins éloignés, peut-être, de véritables étrangers,

des paysans comme nous étions... Que feraient-ils d'une fortune pareille ?. . . On leur laissera à chacun trente mille francs de rente et ils seront bouleversés par la joie... Mais le reste?...

— Eh bien ! Et le comte de Coutras?

— Oui, Valentin, mais après lui?

— Eh bien! mariez-le.

M"''' Môssler regarda Eliphas avec gravité :

— J'y pense depuis quelque temps... Mais est-il assez sage ? Il n'a que vingt-cinq ans. Et vous voyez comme il est ardent au plaisir. Qui pourrait lutter avec cette jolie coquine qu'il aime, en ce moment, et qu'il remplacera peut-être demain par une autre tout aussi charmante?

— Il faut lui chercher une jeune, belle et aimable fille, bien née et pas riche, à laquelle on assurera une grande existence. . . Mais avant tout il faut qu'elle lui plaise.

— Le faubourg Saint-Germain en est plein de charmantes filles qui n'ont pas le sou et qui montent en graine... Toutes ces nobles familles se s*ont ruinées à vouloir soutenir leur train. . . Il faudra que je rouvre ma maison et que je reçoive pour faire défiler ici toutes les demoiselles à marier. Nous choisirons, Eliphas...

— Grand Dieu ! madame, j'ai eu assez de peine à bien marier mon fils, pour n'être pas enclin à m'occuper de marier les enfants des autres. Si vous

70 LES bataiijj:s de la vie.

me demandez mon un is, je vous le donnerai... Mais rien de plus et je me décharge d'avance de toute responsabilité...

A vrai dire les responsabilités ne s'offraient pas prochaines. Le comte de Coutras semblait peu disposé à se marier. 11 partageait son temps entre l'entresol de l'avenue d'Antin, où M'"'^ Bourdon venait à cinq heures, et le Petit Club, où il s'était mis à jouer par désœuvrement, et pour imiter ses amis. Il était fort mal entouré. Dès le retour du régiment, il s'était lié avec le jeune baron de Croix-Mesnil, cadet d'une illustre famille, qui a donné des maréchaux et des ministres à la France, et cette camaraderie avait eu pour effet immédiat de lancer Valentin dans la pire société. Hughes de Croix-Mesnil, sportsman passionné et joueur de profession, car le baccara lui fournissait les ressources nécessaires à son existence quotidienne, était l'hôte assidu des bars mal famés, des restaurants de nuit, des tripots les plus suspects. Il était l'inséparable de Ferdinand Prieur, le fils de cet entrepreneur de travaux publics qui, pour se prémunir contre les recours que l'on aurait pu exercer contre lui, à cause de ses tripotages dans l'affaire des chemins de fer du Centre, a fondé un journal , le Tirailleur, dans la caisse duquel il a versé au moins douze ou quinze cent mille francs, attachant à sa fortune tous les forbans de lettres qui écument le pavé de Paris, et faisant trembler le

gouvernement devant l'audace de ses attaques.

Hughes de Groix-Mesnil, Ferdinand Prieur et Valentin de Coutras formaient une trinité tapageuse et audacieuse qui rayonnait, dans la journée, aux courses, dans les vélodromes, chez Maxim's, et, à partir d'une heure du matin, au Petit Club, oii ils apportaient un élément d'animation qui troublait fâcheusement les habitudes des vieux membres. Pour Hughes de Croix-Mesnil, Valentin était arrivé comme un sauveur. Boscard usé dans trois ou quatre grandes maisons, éleveur de lapins redouté, joueur dont on surveillait les mains quand il taillait une banque, le jeune baron était à la veille de sombrer quand le comte de Coutras l'avait repêché.

Naturellement câlin et séduisant, il avait plu à Valentin. Celui-ci avait trouvé navrant qu'un garçon élégant, de bonne maison, bien doué comme l'était Croix-Mesnil, devînt une proie pour les écorni Heurs de bas étage, ou un instrument pour les philosophes aux aguets. 11 l'avait remis sur pied, et instantanément Hughes s'était retrouvé fier et florissant. Le tapeur humilié et inquiet avait repris l'aplomb du viveur dont la bourse est garnie. 11 avait même failli se battre avec Ferdinand Prieur qui, aux dernières heures de misère noire, avait montré à son camarade des jours brillants une indépendance de cœur vraiment nauséabonde. Hughes

avait déclaré que c'était bien fait, que cela lui apprendrait à fréquenter de la canaille. Il n'avait pas fallu moins que l'intervention du comte de Coutras pour apaiser laquerelle, et, le différend arrangé, les trois soigneurs s'étaient mis, de compagnie, à faire la fête.

Terrible fête, et qui avait bientôt dégénéré en orgie. 11 sembla que les sens émoussés de ces jeunes gens exigeassent des raffinements de dépravation exaspérés. La perversion un peu sadique, qui avait apparu déjà dans la cruelle épreuve à laquelle Valentin avait soumis le malheureux Blanpain, se manifesta de nouveau par des bizarreries galantes qui épouvantèrent M"'^ Bourdon, qui n'était point ennemie cependant d'une aimable excentricité. Un jour, en arrivant avenue d'Antin, elle trouva Valentin en compagnie de deux filles connues sous le sobriquet significatif des « Inséparables ». La jeune femme, très fantaisiste à deux, ne voulut pas l'être à quatre, et se sauva pour ne revenir plus.

Valentin ne chercha pas de maîtresse nouvelle, il se déclara extrêmement las des femmes. Ce fut la période la plus agitée et la plus terrible de son existence de viveur. Il se mit à boire des liqueurs américaines dans les bars, après minuit, il se présenta à son club dans des états tels que son exclusion eût été exigée s'il avait continué d'y venir. 11

no dépensait pas d'argent avec exagération. L'impossibilité de trouver la limite, oii il lui faudrait s'arrêter, l'avait découragé. Il ressemblait à un plongeur qui n'oserait pas descendre dans des eaux insondées, de peur de ne pas rencontrer le fond.

M™'^ Môssler, très indifférente quand il s'agissait des dépenses de son fils adoptif, se montra très préoccupée dès qu'il fut question de sa conduite et de sa moralité. La protestante se réveilla, et, pour la première fois, son mécontentement se manifesta sérieux. Elle était tenue au courant des faits et gestes de Valentin par M. Eliphas qui, pour son ministère des J)onnes œuvres, avait une véritable police à ses ordres. Sans malveillance aucune, au début, et uniquement par dévouement à M"''^ Môssler, le vieil homme se laissa interroger et dit la vérité. 11 était du reste incapable de mentir, et ne pouvait que se taire. Il ne le voulut pas et s'en repentit bien amèrement.

Le comte de Contras, en entrant un matin chez sa mère adoptive, suivant sa coutume, la trouva froide et gourmée. Il n'était pas habitué à ce. qu'elle lui fît mauvaise mine et, avec l'audace d'un enfant gâté, il s'en plaignit sans retard. M™^ Môssler parut n'avoir attendu qu'une occasion pour s'expliquer, et, sur-le-champ, énonça ses griefs.

— Je suis mécontente de toi, mon cher enfant. Tu as une façon de vivre qui me déplaît souverai-

nement, et je tiens à ce que tu le saches, parce que je crois que ton attachement pour moi t'aidera à le corriger.

— N'en doutez pas, dit Valentin d'un ton câlin. Mais que me reprochez-vous? Il faut que je sache en quoi je vous contrarie, afin de ne pas retomber dans mon erreur.

— Ohî tu me contraries de bien des manières. Mais surtout c'est par la composition de ton entourage. Tu ne fréquentes que des gens tarés...

— Qui a pu vous faire un tel rapport sur mon compte? Ai-je donc des ennemis auprès de vous?

— Tu n'as d'autre ennemi que toi-même. Croistu qu'il soit difficile d'être renseigné sur ce que tu fais?... 11 suffit d'ouvrir un journal... Et je n'ai pas besoin de l'acheter : on me l'envoie, tout crayonné de rouge au paragraphe qui te concerne... Tiens! Voici le Gil Blas d'hier... « L'autre soir, au bar de l'Opéra, MM. de Croix-Mesnil, Prieur et le beau Pépitard... » Le beau Pépitard, c'est toi, à ce qu'il parait. Savais-tu qu'on t'avait donné ce surnom?

— Oui, manière, c'est à cause des champs d'or...

— Eh bien î mon enfant, si tu avais une autre tenue, si tu ne te compromettais pas, chaque jour, dans des cabarets borgnes, on ne se permettrait pas de te traiter publiquement avec cette familiarité dégradante...

— Voyons, ma mère, n'exagérons rien. Il n'y a rien de dégradant à être appelé Pépitard par ses intimes. Je veux bien que les journalistes soient un peu enclins à me taper sur le ventre. Mais tout cela est bien anodin... On appelait le duc de Beaufort le Roi des Halles, et il ne craignait pas de se commettre avec ses sujets. . . G'.était tout de même un très grand seigneur. Quant aux cabarets borgnes dont vous me faites l'hôte assidu, si vous saviez quelle est la société qui passe par le bar de l'Opéra, vous seriez très étonnée.

— Je le crois.

— Mais c'est tout ce qu'il y a de plus qualifié à Paris...

— Oui, je sais qu'il y a une espèce de rage de déclassement, qui entraîne les hommes et les femmes les plus distingués à fréquenter des établissements où ne voudraient pas entrer leurs domestiques... C'est un genre. On passe la soirée dans des assommoirs du Boulevard extérieur, au milieu de la fumée des cigares, à entendre chanter des refrains orduriers ou révolutionnaires. Je sais que la société aristocratique, par son manque de tenue, a préparé elle-même sa déchéance. Elle n'attend pas qu'on la fasse passer de force sous le niveau, elle se précipite à plat ventre, dans le ruisseau. Elle s'en mordra les pouces, un jour, mais cela c'est son affaire, et, dans cette folie générale, je ne m'oc-

ciipo que de Ion cas particulier. Je te voudrais inoilleur que les autres, et je te vois pire. Tes pareils vont à la taverne par sottise, toi lu y vas par vice. Ils ne font qu'y perdre leur temps, toi tu y perds la raison...

— Ma mère...

— Cela m'est très pénible à te dire, mais, dans ton intérêt même, j'irai jusqu'au bout. Ton intempérance est une cause de scandale... Et ce sont les gens avec qui tu vis intimement qui t'ont entraîné à cette dégradation... Il me paraît donc nécessaire que tu rompes avec eux...

— On vous a prévenue contre eux et on vous a montée contre moi...

— Cet Ilughues de Groix-Mesnil et ce Ferdinand Prieur ne sont pas des compagnons tels que je t'en voudrais voir . . . L'un d'eux, au moins, vit complètement à tes crochets.

— J'ai eu le plaisir de pouvoir lui rendre service. Mais est-ce vous qui me le reprocherez, lorsque vous passez votre vie à chercher des pauvres à secourir ?

— Je tâche qu'ils soient dignes d'intérêt.

— Ah! ma mère, qu'y a-t-il de plus intéressant qu'un homme bien né, habitué au luxe, et qui est menacé de la misère?

— S'il est laborieux, il change d'existence et se tire d'affaire...

L INUTILE lUGHESSE. 77

— Il est bien difficile de s'y rosovidre et bien malaisé de l'exécuter.

— Ton père l'a fait, et c'est ce qui t'a valu mou affection. Car rien n'était plus touchant et plus honorable que le courage de ce jeune homme qui s'était exilé dans les solitudes de l'Afrique, et essayait par son travail de reconquérir tout ce qu'il avait perdu. Nous étions, Môssler et moi, d'une race laborieuse, bonnes bêtes de somme faites pour les dures besognes... Mais, lui, le comte Jacques, il était né pour l'oisiveté, beau cheval de parade, dressé pour la course ou pour la bataille... 11 peina pourtant, avec nous, sur le champ d'or, et il y mourut... Yoilà ce que je n'oublierai jamais, et qui me fait si indulgente envers toi... Mais il y a une limite à tout, et je ne souffrirai pas que tu la dépasses.

Valentin avait, parmi tant de défauts, une remarquable qualité : il savait se retourner et faire bonne figure à mauvais jeu. Tenir tête à M"'*^ Môss- 1er eût été trop grave imprudence, si sûr qu'il fût de son ascendant sur elle. Il sentit nettement qu'il fallait se replier, faire des concessions, au moins pour la forme, et, cette résolution prise, il l'exécuta avec une habile promptitude.

— Vous savez que je ne vous ai jamais désobéi. Je suis tout prêt à me conformer à vos désirs. Vous me voyez désolé de vous avoir chagrinée. C'est cela seulement qui compte pour moi.

— Si tu mo donnes salisfaction, tout sera oublié. Je no te demande (jue de te conduire laisonnablement. Et pour cela, il me paraît nécessaire que tu changes d'existence... Veux-tu me plaire?

— Oui, certes.

— Eh bien! marie-toi.

Valentin fit un haut-le-corps, et souriant :

— Eh! vous m'envoyez cela en pleine poitrine, sans prévenir. Voilà une grave résolution... Vous n'en aviez jamais parlé... Quoi, si vite? Je n'ai que vingt-six ans...

^ — Deux ans de plus que Môssler, quand il m'a épousée.

— ^lais, il n'avait pas une mère comme vous, qui lui facilitait une existence admirable...

— Ton existence sera tout aussi admirable, une fois marié, et beaucoup plus régulière.

— Mais me marier? Avec qui? Avez-vous donc une fiancée toute prête?

— Non. Je me mettrai en quête, dès que nous serons d'accord.

Valentin respira. Il entrevit un délai. Et un délai, pour lui, c'était l'avenir tout entier, car il saurait bien s'arranger pour sortir de l'impasse où ^\jmc ^lossler voulait l'enfermer.

— Vous y tenez? reprit-il. Soit. Je me marierai. Je ne comptais pas aliéner sitôt ma liberté. Mais

puisque ma soumission est une garantie pour vous, soyez satisfaite.

— Je le suis, et plus que je ne puis te dire, car non seulement je vois se réaliser un projet auquel j'ai pensé très souvent avec complaisance, mais encore j'ai la certitude d'assurer la dignité de ta vie. Sois tranquille. Je vais te choisir une jeune fille charmante. Je ne te la chercherai pas riche. Tu le seras pour deux, et même pour quatre. Mais je la veux accomplie, sous tous les rapports. Il faut que tu l'aimes, et qu'elle te fasse honneur... Rapporte-t'en à moi.

— C'est ce que j'ai l'habitude de faire et jusqu'à présent je m'en suis bien trouvé... Est-ce tout ce que vous avez à me demander, pendant que vous y êtes?

— Oui. C'est tout. Mais il reste entendu que tu vas renoncer à l'existence absurde que tu mènes, et rompre avec les deux chenapans qui t'ont entraîné.

— Je partirai, ce soir même, pour Nice. Voilà des garanties pour vous. Je ferai une petite croisière sur mon bateau, et je vous reviendrai purifié de toutes mes souillures. Est-ce cela que vous voulez?

— C'est cela même.

Comme il s'y était engagé, Valentin partit et laissa à Paris ses deux camarades. Ces messieurs, apprenant l'arrivée du comte à Nice, lui télégra-

phièrcnt pour le prévenir qu'ils allaient le rejoindre. Il leur répondit aussitôt : « Vous avez, mes chers garçons, de si mauvaises mœurs que vous avez réussi à me compromettre. Si je suis à Nice, c'est pour ne plus vous voir. Buvez désormais vos cocktails tout seuls. Si vous désirez vous infecter, en fumant des virginias, je vous en enverrai quelques paquets de San-Remo, en contrebande. Je puis encore faire cela pour vous, mais ce sera tout. Poignée de main. Goutras. »

La nature froide et changeante de Valentin, avec la pointe d'humour féroce qui donnait à ses actes une portée particulière, se manifesta sans réserve dans ce lâchage de ses deux copains. La veille, on ne se quittait pas, le lendemain, on ne devait plus se connaître. Et il n'y avait nulle affectation, nul effort dans cet abandon d'une habitude, sinon d'une amitié; pas même le petit serrement de cœur qui accompagne le départ de gens auprès desquels on vit depuis quelques semaines, pas même la mélancolie de la solitude. Le comte de Contras s'était aiguillé sur une voie nouvelle, il allait dans une direction différente, il ne se souciait pas de ceux qu'il laissait derrière lui. Ils ne lui étaient plus indispensables. Ils le gênaient même. Dès lors, le superbe égoïsme, qui formait le fond de son caractère, lui imposait de ne plus penser à eux.

Et il n'y pensait guère, en labourant de l'étrave

de son beau yacht Africa les flots bleus d'une mer admirable, entre la Rivièra de Nice et le golfe de la Napoule. La sensation nouvelle s'était emparée de lui, et il se demandait avec surprise comment il avait pu s'attarder dans les brumes et les boues de Paris, quand sur la côte de Provence le ciel était si pur, le soleil si chaud, et la terre si parée de verdure et de fleurs. Il était bien loin de songer à la promesse qu'il avait faite à M"^^ Môssler. Il l'avait oubliée aussi facilement que ses deux compagnons de fête. Il était tout à son bateau, à la mer et à l'espace.

Pendant ce temps, M'"^ Môssler ne s'endormait pas. Elle avait gardé de sa vie d'entreprises l'habitude de la décision. Elle allait toujours droit au but, et puis elle possédait en Eliphas un collaborateur sans pair. Ce fut lui qui découvrit M'^*' Henriette de Pierremont. Sévèrement élevée par une tante âgée et pauvre, la jeune fille n'avait eu d'autres distractions que l'étude. Elle était extrêmement intelligente, fort instruite et musicienne de premier ordre. Grande, blonde, d'une fière tournure, un peu grave, et cependant naïve attendre, Henriette n'avait rien de la péronnelle moderne, qui sévit dans les salons, avec son jargon masculin, ses allures évaporées et ses goûts outranciers, qui vont de la chanson de café-concert aux cour ses de bicyclettes, en passant par les cours de la

Sorbonno. Elle savait causer, travailler, tenir un salon. Elle était alliée aux meilleures familles, cl la médiocrité de sa situation, en même temps que la vieillesse de sa tutrice, la tenaient éloignée du monde. M. Clément dit à M'"^ Mossler :

— Jamais vous ne trouverez mieux que M"*^ Henriette pour votre Valentin. Elle est assez belle pour qu'il l'aime, et elle est assez sage pour le conduire. Si vous avez la chance qu'elle prenne de l'ascendant sur lui, voilà un homme tiré d'affaire. Il est intelligent et capable d'apprécier les rares perfections de cette charmante fille. Il aura en elle une compagne comme on en rencontre maintenant bien difficilement. Je n'aurais pas souhaité d'autre femme à mon fils, si je n'avais trouvé ma bru. Quand vous la connaîtrez vous en serez folle. Elle est musicienne si remarquable que Diémer lui demande de venir jouer à quatre mains avec lui. Et vous savez s'il est raffiné ! On prétend qu'elle chante d'une façon extraordinaire. Mais je ne Fai jamais entendue, car elle ne se manifeste qu'en très petit comité. Il n'y a certainement pas dix jeunes filles à Paris qui la vaillent pour la solidité des principes, la modestie de la tenue et la culture de l'esprit.

M"'^ Mossler avait écouté silencieusement son conseiller. Enfin elle prononça ces paroles qui prouvent quelle profonde connaissance elle avait du cœur humain :

— Pourvu qu'elle ne soit pas trop parfaite!

Les craintes que M""' Môssler ressentait parurent devoir être chimériques. Valentin rentré à Paris fut présenté à M"^ Henriette de Pierremont avec qui il s'accorda tout de suite. Encouragé à plaire par sa mère adoptive, le comte de Coutras se mit en frais d'amabilité et se montra charmant. Il se fit prendre en gré par la vieille tante et rendit la jeune fille amoureuse. Ce fut sans effort et tout naturellement qu'il se conduisit si parfaitement, pendant les deux mois qui précédèrent son mariage, que les gens les plus prévenus contre lui purent le croire métamorphosé.

Cette mobilité de figure et de manières, cette faculté de se dédoubler, en quelque sorte, et de vivre un personnage en opposition complète avec sa véritable nature, cette adaptation de toutes ses facultés au milieu dans lequel il se trouvait momentanément, qui faisaient de Valentin un comédien prodigieux, trompèrent tous les yeux et tous les esprits. Chacun se dit : 11 est rangé , le voilà devenu sérieux, ce sera un excellent mari. Lui-même le crut et sincèrement fit vœu de rendre très heureuse cette aimable Henriette, et le mariage s'accomplit sous les plus heureux auspices.

]\jme Môssler, au comble de la joie, donna vingt millions à son fils adoptif et l'hôtel de l'avenue de Friedland. Pendant six mois, le comte fut vrai-

ment épris de sa femme. Pour un viveur qui avait connu des madame Bourdon, l'amour d'Ilenrielle était une nouveauté piquante. Au bout d'une demiannée, et sa constance, qui n'était jamais longue, tout à fait épuisée, le mari retourna à ses occupations de garçon et à ses plaisirs, laissant la comtesse non pas à la solitude, mais à l'intimité calme et plaisante d'amis que son intelligence et son goût avaient su lui concilier. Lesrapportsentrelesépoux demeurèrent publiquement excellents, car si Valentin était léger et infidèle, il conservait soigneusement les apparences, et si Henriette eut du chagrin, elle sut le cacher avec fierté. M""^ Môssler ne vit rien tout d'abord, si ce n'est qu'il n'y avait pas d'enfant.

Frédéric Clément, de la maison Pilletet Berger, s'était marié^ un an avant le comte de Coutras, et avait épousé la fille de M. Vavasseur, directeur au Ministère des finances et chef du personnel. Céline Vavasseur, élevée sévèrement par son père, homme d'une haute capacité, mais à l'esprit méthodiste, avait eu une jeunesse sans plaisir. Le jour où le jeune Frédéric Clément lui fut présenté, elle se trouva disposée à le trouver aimable, beau, spirituel, puisqu'il allait la tirer du milieu triste où elle se morfondait depuis son enfance. Beau et spirituel, le fiancé ne l'était pas, mais aimable et bon autant qu'on pouvait le souhaiter. Un peu grave peut-être, mais sans parti pris contre la gaité des autres. L'habitude du travail, la pratique des affaires, considérées comme le fonds unique de la vie, l'avaient tenu forcément à l'écart des plaisirs

8G LES iiATAILLES DE LA VIE.

mondains, mais il ne s'y montrait point hostile. Au physique, c'était un grand garçon hlond, un peu chauve, au regard bleu d'une fermeté froide, qui jugeait un homme ou une affaire du premier coup et sans avoir à y revenir, naïf dans les questions de sentiment comme ceux qui n'ont pas vécu, mais terriblement pratique dans les questions d'intérêt. Il s'était fait une spécialité des avances au commerce et à l'industrie. Jamais il ne mettait le pied à la Bourse. La spéculation semblait ne pas exister pour lui. Il refusait systématiquement de s'occuper des émissions auxquelles souvent on l'avait prié d'ouvrir ses guichets. Depuis qu'il dirigeait la maison de la rue de la Victoire, on n'y avait fait que de l'escompte et de la banque. 11 avait, sur la moralité de certaines entreprises, des idées qui dataient de l'autre siècle et qui sentaient la philosophie genevoise. La rigueur de ses principes lui défendait de gagner plus qu'il ne jugeait honnête de le faire. Pour lui, les bénéfices de l'argent ne devaient pas être illimités. Et, dans une circonstance mémorable, il avait donné la mesure de ses scrupules en rendant à une maison de Saint- Denis une part du bénéfice qu'il avait obtenu sur la vente d'un stock de cuivre en lingots warranté et réalisé par lui faute de paiement dans les délais. Avec cela intraitable quand il était dans son droit et qu'on essayait de le duper.

Entre son père et lui, il existait une conformité de caractère, de tendances et de vues qui leur aurait permis de parler, l'un pour l'autre, sans se concerter, tellement ils étaient sûrs, d'avance, de ce qu'ils pouvaient penser, dans telle ou telle circonstance. Ces hommes un peu froids, très tendres, et fermes dans le devoir jusqu'à braver la mort, étaient les dignes descendants de ces huguenots qui bourrèrent à travers la France, avec Henri IV, comme des sangliers, et dont l'exil, reconnu nécessaire par Louis XIV, ajourna, pour un temps, la Révolution française.

Frédéric adorait sa jeune femme, dont les idées et les goûts étaient très ditTérents des siens. La charmante Céline Vavasseur, sortie du milieu momifiant où son père l'avait laissée pendant toute sa jeunesse, secoua avec une vive dextérité le joug des habitudes de vie médiocre auxquelles on l'avait façonnée. Très rapidement elle se rendit compte de la situation pécuniaire de son mari. Sous la modestie voulue de son train, elle sut discerner la riche solidité des fondations de la fortune déjà largement assise. Elle obtint, en peu de temps, des changements importants. Le luxe qu'elle désirait lui fut accordé. Et quandM. Eliphas lui fit remarquer, avec une affectueuse bonté, qu'elle entraînait Frédéric à des dépenses qu'il n'était pas loin d'appeler des gaspillages :

— Allons, mon cher père, dit-elle en riant, ne me reprochez pas d'être pour la Réforme!

Le vieil homme embrassa la jeune femme en hochant la tête, et se consola de l'argent dépensé en pensant que son fils était heureux. 11 Tétait. Non que sa femme eût pour lui une tendresse passionnée. Il n'avait rien en lui qui pût inspirer de tels sentiments. Mais elle l'aimait très fortement pour sa bonté et son affection. Elle le sentait bien son serviteur et, si sûre qu'elle fût de son ascendant, elle n'en abusait pas.

Les deux premières années de leur mariage s'écoulèrent dans un enchantement heureux. Ils eurent un fils dont la naissance enthousiasma M. Eliphas et causa quelques accès de jalousie à M"'^ Môssler. C'est à cette époque-là que l'idée de marier Valentin se développa impérieuse dans l'esprit de la reine de l'or. Elle comprit plus clairement combien vaine était sa fortune si nul héritier ne se trouvait là à qui elle pût la transmettre, avec la sécurité qu'après elle et après lui, tout n'irait pas à des inconnus, à des étrangers. Cet enfant de Frédéric, elle aurait payé bien cher pour qu'il fût à Valentin. Mais pouvait-elle changer la destinée, elle qui pouvait tant de choses en ce monde?

La jeune M"''^ Clément, dès que le comte de Contras fut marié, entratout naturellement dans l'intimité de sa femme. Henriette et Céline avaient

à peu près lo mcnic âge. Elles offraient dans leur personne et dans leur caractère les contrastes les plus complets. M™^ Clément était petite, brune, vive et gaie. La comtesse de Coutras était blonde, grande, un peu grave et très calme. Artistes, l'une et l'autre, mais dans des sens tout à fait opposés. La femme de Frédéric était assez avancée, et ne craignait pas un peu d'intransigeance. La femme de Valentin était résolument classique et opposait aux idées outrancières une résistance très raisonnée. Elle avait horreur des détracteurs systématiques, et elle se brouilla avec le célèbre critique musical Boismaraut, parce qu'il s'obstinait à lui dire du mal de Gounod qu'elle aimait.

Dans le salon très élégant, très mondain, très recherché de la comtesse de Coutras, M™^ Frédéric Clément apporta un élément de gaieté vivante qui modernisa ce que, sans cela, il eût pu avoir d'un peu trop guindé. Elle disait elle-même en riant : « Je mets un peu de capitonné dans tout ce Louis XIV ! » Elle fut l'enfant gâtée de la maison, et la sérieuse Henriette la traita comme une sœur gamine à qui on passe ses caprices. Elle en avait. Quand, vers cinq heures, elle arrivait chez son amie, le salon s'emplissait instantanément de tumulte, et l'animation succédait à la gravité. Elle possédait le privilège de dérider tout le monde par son entrain. Et les vieilles gens l'accueillaient avec un comptai-

sant sourire. Elle était turbulente et un peu fantasque, mais toutes ses fantaisies, toute son agitation étaient enveloppées d'un tel charme de candeur et d'honnêteté que personne ne songeait à médire d'elle.

Tout d'abord, elle s'était tenue sur une extrême réserve vis-à-vis du comte de Contras. Si voilés que fussent les propos échangés par son beaupère et son mari, sur le compte du beau Valentin, alors qu'il était encore garçon, elle avait compris qu'il ne jouissait pas de leur estime. De toutes les bribes de conversation entendues, elle avait formé une opinion au vrai sens de laquelle le fils adoptif de M™^ Mossler était une espèce de diable dont il fallait s'écarter avec soin.

La première fois qu'il lui apparut, elle ne le trouva pas effrayant. Elle revenait de son voyage de noce et dînait chez M""^ Mossler en grande cérémonie. Le comte de Coutras fit son entrée avec une aisance simple et élégante. Il baisa la main de sa mère, comme un fils très respectueux, et, présenté à la jeune femme, il s'arrangea, en trois phrases, pour lui dire du bien de tous ceux qu'elle aimait. Elle osa le regarder attentivement, rassurée par cette bonne grâce, et s'aperçut que le satanique personnage était un très joli garçon, à l'air doux et poli, qui tranchait par ses bonnes manières sur la masse des jeunes gens qu'elle avait l'habitude de voir.

Elle causa plusieurs fois avec lui, le trouva gai, sans prétention, avec une nuance d'insouciance et de détachement des choses matérielles qui lui donnait beaucoup de distinction. Pourelle,qui du matin au soir entendait parler affaires et chiffres. il y eut plaisir à rencontrer ce jeune homme qui paraissait avoir horreur de toute préoccupation sérieuse et qui ne parlait jamais que d'art, de littérature ou de sport. Les facultés d'assimilation de Valentin le servirent heureusement, en cette occurrence, car il ne lisait jamais, détestait les expositions et se faisait une opinion avec deux ou trois phrases de journal. En matière de sport c'était différent et il pouvait professer.

Voyant qu'elle s'intéressait aux secrets de l'entrainement, et questionné sur les courses, un jour il proposa à M""^ Frédéric de la conduire à la Marche sur son mail. Tout de suite elle se récria :

— Mais, vous n'y pensez pas! Que dirait mon mari?

— Votre mari ? Il viendra avec nous. C'est la réunion la plus élégante de la saison. Tous les drags partent de la place de la Concorde, on monte devant le cercle de la rue Royale. Tout ce qu'il y a de brillant et de chic à Paris est là. Je vous prendrai à côté de moi, c'est la place d'honneur...

Elle le regarda d'un air malicieux :

— Est-ce que M'"^ Bourdon sera sur la voiture?

— Non, dit-il sans se déconcerter, M""^ Bonrdon n'y sera pas, si vous y êtes. >^

Elle ne releva pas tout ce qu'il y avait d'impertinence enveloppée dans la réponse; elle afTectade n'avoir pas compris.

— Ah ! pauvre femme ! Je ne veux pas la priver d'un plaisir... Emmenez-la... On prétend que vous ne la rendez pas très heureuse...

— Qui vous renseigne donc si bien sur moi?

— Le cri public...

— Voilà un cri qui est bien faux ! 11 y a au moins trois semaines que je suis brouillé avec la dame...

— Bon ! Pourquoi ça ? Elle est pourtant bien jolie...

— Il n'y a pas qu'elle. . . Ainsi, c'est entendu, vous venez ?

— Pas du tout. Vous avez trop mauvaise réputation : on ne peut pas se montrer avec vous.

— Et si je me rangeais?

— Devenez un homme raisonnable... Et nous verrons... Tenez : mariez-vous!

— Gomment ! Vous aussi! Ma mère me tourmente déjà pour que je renonce à ma liberté. C'est donc une conspiration?...

— Pour ce que vous faites de votre liberté, vous avez bien raison d'y tenir ! •

— Vous parlez de choses que vous ne savez pas.

Voulez-vous que je vous donne l'emploi de mon temps?

— Ah ! mais non !

Elle lit un geste d'effroi et se sauva auprès de M'"^ Môssler. Il y avait ainsi, entre eux, des escarmouches où leur camaraderie s'accentuait par la liherté des propos. Un soir, chez M™"^ Môssler, Valentin s'approcha de la jeune femme, et lui dit :

— J'ai une nouvelle à vous apprendre : vous pourrez cette année assister à la réunion des guides et monter sur mon mail, je vais me marier.

Elle se mit à rire :

— J'espère que ce n'est pas uniquement pour me mener à la Marche que vous vous décidez ?

— Paspour cela uniquement. Non. Toutle monde me tourmente. J'ai des ennuis. La vie que je mène m'assomme. Et j'ai à cœur de faire plaisir à ma mère.

— Vous parlez très gentiment. J'ai toujours pensé que vous n'étiez pas si gangrené qu'on le disait.

— Avec beaucoup de soins, je me guérirai peutêtre.

— On s'y mettra. Vous pouvez compter sur de nombreuses sympathies.

— Oui. Je sais bien. Les banalités ne manqueront pas. . . On dira : Charmante union. . . Et après, si les choses tournent mal : 11 était certain que ça ne marcherait pas!... Mais moi, dans tout ça?...

— Oh ! VOUS, le beau martyr et bien intéressant! Si nous nous occupions de la jeune fille?. .. C'est elle qui risque ! Peut-on savoir qui c'est?

— C'est votre beau-père qui l'a dénichée.

— Excellente garantie.

— Comme moralité, peut-être, mais comme agrément?...

— 11 a beaucoup dégoût. C'est lui aussi qui m'a dénichée.

— Vous me rassurez un petit peu.

— La connaissez-vous, celle qu'on vous destine? Vous a-t-on présenté à elle?

— Hier. C'est une personne très belle, imposante, sérieuse et qui paraît faite pour moi à peu près comme vous pour votre mari.

— Mais je vous certifie que je m'entends très bien avec Frédéric. Il fait tout ce que je veux...

— S'il faut que je fasse tout ce que voudra ma future femme, je crois que cela ne sera pas tous les jours d'une extrême jovialité.

— Serait-ce une indiscrétion de vous demander comment vous la nommez?

— Je crois bien que vous apprendriez ce secret en rentrant chez vous... J'aime autant vous le révéler moi-même. C'est M^^' Henriette de Pierremont.

— Vous êtes plus heureux que vous ne le méritez. Je l'ai rencontrée plusieurs fois dans des

L INUTILE rxICHESSE. 95

maisons amies... Elle est tout à fait charmante...

— Alors, à ma place vous l'épouseriez.

— Sans hésiter.

— Ohl Vous autres femmes, vous n'hésitez jamais à vous marier. L'état que vous quittez est, paraît-il, si ennuyeux que vous courez comme au feu à cette nouvelle condition qui vous émancipe. Mais nous, qui avons tous les avantages de la liberté, il faut que nous soyons bien amoureux, bien ruinés, bien malades, ou bien obéissants, pour changer d'existence. Un homme tout seul n'a à se préoccuper de rien. 11 se tire toujours d'affaire. Mais quand il a une femme, des enfants, quelle responsabilité et quel fardeau !

— M'"*^ Môssler vous aidera, dit Céline en riant. Ses moyens le lui permettent.

— Eh ! Par le temps qui court, peut-on être sûr de quelque chose? Chaque matin, les socialistes nous expliquent qu'avant peu ils s'empareront de tous les capitaux. . . L'autre jour, un de ces aimables réformateurs déclarait qu'à la prochaine révolution il faudrait commencer par s'emparer de la Banque de France... Alors que voulez- vous que pensent les gens qui ont la faiblesse de ne pouvoir vivre sans dépenser beaucoup d'argent? Moi, je vous assure que je ne vais pas au mariage comme à une fête... D'abord je ne suis pas convaincu que je serai un bon mari.

— Bah! Vous n'êtes pas plus mauvais que les autres, malgré votre tête légère. Et si vous aimez voire femme...

— Oh! mon Dieu! oui. Tout est là! Mais sapristi, M*^^ de Pierremont est bien déesse! C'est Junon!

— Elle s'humanisera. Ce sera à faire à vous.

— Vous voyez comme vous me conseillez imprudemment. Ma parole, toutes les femmes sont marieuses de naissance ! Vous n'hésitez pasàme pousser dans le gouffre... Prenez garde! Si je suis malheureux, il faudra que vous me consoliez.

— Et comment?

— En m aimant, autant que vous êtes capable d'aimer.

— Voilà qui ne m'engagerait pas à grand'chose. Vous n'avez pas idée comuie je suis peu passionnée. Et je crois que, contre votre Junon, vous viendriez demander secours à Minerve.

— Ah ! Vous aussi ! Alors je crois que je ferais mieux d'aller tout de suite au Transvaal...

M'"^' Mossler, intriguée par leur longue conversation, quitta un de ses hôtes, avec qui elle causait, et, venant à petits pas, dit à la jeune femme:

— Que vous raconte-t-il, ce grand écervelé?

— Qu'il veut partir pour les champs d'or, comme son père.

M'"^ Mossler devint grave et resta un instant si-

lenciouse, puis, d'une voix qui tremblait un peu, s'adressant à Valentin :

— As-tu donc si peu d'afTeclion pour ceux qui s'intéressent à toi, que tu songes à les quitter au moment même oij ils s'occupent d'assurer ton avenir ?

— Non, chère mère, mais j'ai à cœur de ne pas manquer aux engagements qu'ils prendront pour moi et cela me rend soucieux.

— Il ne faut pas se marier tristement, dit M'"*^ IMôssler. Mieux vaudrait rester garçon. Mais tu seras heureux si tu es sage. Vois Frédéric Clément...

— Ehî répliqua vivement Valentin, que ne m'avez-vous offert d'épouser sa femme !

— Voilà qui est vraiment un peu vif pour moi . dit M'"^ Frédéric, et je me sauve pour n'avoir pas à entendre davantage.

— Tâchez de devenir veuve, et tout s'arrangera au mieux. J'attendrai...

— Il est fou! dit Céline à M"^^ Mossler. Et elle partit.

Six semaines plus tard le comte de Coutras épousait M^**^ de Pierremont et ne paraissait pas faire un très grand effort. Sa fiancée, avec sa ferme raison, sa large intelligence, s'était imposée à lui très promptement, et il n'aurait pas juré qu'il n'en était pas épris, quand il sortit avec elle de Saint-

Philippc-du-Roiilo. Le voyage qu'ils firent en Espagne dura trois semaines. Valcntin s'y ennuya prodigieusement. Les splendeurs de Séville, de Cordoue et de Madrid le laissèrent très froid. Il rapporta de son déplacement l'impression que le peuple espagnol était triste, sale, faisait de la mauvaise cuisine, et possédait les chemins de fer les plus incommodes et les plus lents de l'Europe. 11 ne parla pas des femmes, quoiqu'il n'eût pas regardé que la comtesse, au delà des Pyrénées. Mais il eut le bon goût de ne pas donner son opinion.

Rentré à Paris, il poussa un soupir de satisfaction , s'installa dans son hôtel de l'avenue de Friedland, et parut parfaitement heureux. Il ne mit pas le pied au club, oublia le baccara et installa chez lui une salle d'escrime si belle et si confortable qu'il y reçut tous les matins, de dix heures à midi, l'élite des tireurs parisiens. Sa femme lui fit concurrence avec son salon, et réunit, en peu de temps, un petit cercle artistique et mondain, trié soigneusement, et dans lequel il fut enviable de pénétrer. Mais ce fut très difficile. Les habitués, nettement, manifestèrent l'intention de rester entre eux, et de ne pas se laisser envahir. La comtesse, qui n'aimait que l'intimité, se prêta à leur fantaisie. Et bientôt on ne nomma plus son salon que la Chapelle Friedland.

Le grand prêtre en était Vignot, l'illustre coni-

l'inutile richesse. 9a

positour qui s'était constitué l'adorateur de M"'*' de Coutras. Dauziat, le romancier, y disait des messes, que le gentil peintre Ferraud servait avec assiduité. Autour de ces trois hommes, se groupèrent peu à peu d'autres artistes, et même le célèbre comédien Baradan ne dédaigna pas d'y étaler sa gloire. Cela fit crier quelques pécores qui auraient donné un œil de leur meilleure amie pour être admises dans le sanctuaire. Aucun des intéressés n'y prêta attention, et les gens du monde, qui avaient leurs entrées dans la maison, continuèrent d'y venir avec une évidente satisfaction.

Valentin lui-même y parut. Il n'aimait pas beaucoup les gens de lettres, il haïssait les musiciens, mais il supportait assez bien les peintres. Il fut charmant pour tout le monde, et sembla attacher une grande importance aux dîners artistiques du samedi. Henriette, il est vrai, sut avec un tact parfait, ne pas tenter une restauration de l'Abbayeaux-Bois. Elle ne se donna pas des airs de muse inspiratrice, et ne prétendit à rien qu'à être l'hôtesse du talent. Elle reçut avec une simplicité gracieuse, mettant à l'aise ses artistes, afin d'en faire mieux jouir ses amis. Mais jamais elle ne parut les exhiber ni les servir à la curiosité mondaine. Dans son salon chacun faisait ce qu'il voulait. *Et lorsque Vignot, qui était un merveilleux conteur, racontait ses impressions de séminaire à

Rome, car il avait rcvc d'être prêtre, avant do com poser sa musique si passionnée, Ferraud dessinait sur un coin de table, pendant que Dauziat crayonnait des vers. C'était une sorte de Décaméron, où chacun s'employait au plaisir de tous. Mais à la condition d'être en confiance. Car si, de hasard, un étranger se fourvoyait dans la réunion et s'installait pour faire visite à la maîtresse de la maison, toutes les bonnes volontés étaient instantanément paralysées et l'inertie succédait au mouvement.

On le sut promptement, et les seuls initiés pénétrèrent. Ceux qui restèrent à la porte se vengèrent en colportant sur les tendances esthétiques de la comtesse des méchancetés inoffensives. Au bout d'un an, personne ne fit plus une seule observation et on ne parla du cénacle de M™*^ de Contras que pour regretter de n'y être pas admis. Frédéric Clément et sa jeune femme furent de la fondation. Le vieux Vignot entama un « flirt d'âme » avec la charmante Céline et profita de la circonstance pour étaler toutes ses séductions musicales. Il passa de Mozart à Wagner en effleurant ses propres partitions, entremêlant ses interprétations exquises de conférences étincelantes, dans lesquelles il emportait ses auditeurs sur les plus hauts sommets de l'art. Jamais personne ne parla avec autant d'abondance et de richesse du sublime Do?i Juan. Ferraud,* lui-même, qui ne se gênait pas pour qualifier ce

L INUTILE RICHESSE. iOI

chef-d'œuvre de musique d'épinette, en demeurait stupéfait. Et lorsque le grand musicien, agitant sa barbe blanche, les yeux inspirés, expliquait les symboles représentés par les différents personnages et formant, avec leurs diverses douleurs, tout le clavier de la passion humaine, Dauziat s'arrêtait de rêver et concevait des doutes sur la nouveauté des théories de Wagner. Valentin, lui, trouvait le vieux compositeur insupportable. Il le traitait communément de raseur, et méritait de violents reproches de la part de sa femme et de ^jmc Frédéric. Il y répondait en riant :

— Vous comprenez peut-être ce qu'il dit, ce qu'il joue ou chante, vous; moi, pas. Je crois qu'il faut avoir été pris tout petit pour que l'esprit se prête à cette gymnastique-là. Vous prétendez que les mélodies ou les symphonies ont un sens. Moi, je crois qu'elles ne sont qu'un bruit vain. Ce qui sauve les musiciens, c'est que très pBU de gens com}>i'ennent la langue qu'ils parient, et que ce peu de gens est d'accord avec eux, complices si vous voulez, pour affirmer qu'elle signifie quelque chose. Mais le jour où tout le monde comprendrait la langue musicale, adieu les musiciens ! On s'apercevrait qu'ils enfilent des notes au bout les unes des autres, et que c'est l'incohérence dans la platitude. Ma mère m'a quelquefois conduit, quand j'étais jeune, au Conservatoire avec elle. Pour faire diver-

lOi LKS I^ATAIIJ.ES DE LA VIE.

.^ioii à rciiiiiii ii(jij(jiii nraccahlail. je lisais le proji;ramnie et j'y voyais les explications que le composileiir donnait de sa musique. Seigneur Dieu! c'était encore plus incompréhensible une fois que c'était expliqué.

— Oui, continua gaîment M""^ Frédéric, le jeune poète, après une scène de jalousie, rentre chez lui et s'endort. 11 rêve qu'il est condamné à mort, qu'on le mène à l'échafaud, qu'on l'exécute, et il entend sa marche funèbre... Eh bien! mon cher comte, c'est un canevas qui n'est pas plus béte qu'un au Ire...

— Eh bien ! moi, voici ce que la musique me dit^ si je n'ai pas pris la précaution de lire l'argument : un bon bourgeois, après un dîner fm au restaurant, rentre chez lui un peu gris. Il allume avec sa bougie les rideaux de son lit et crie au feu. Les pompiers arrivent. Les pompes à vapeur font entendre leurs horribles trompettes et le tocsin sonne. Je vous atteste que la musique va aussi bien sur ce thème-là que sur l'autre. En voulez-vous un troisième? Un roi nègre, pendant que ses femmes dansent la bamboula...

— Ah I de grâce, Valentin, vous allez vous rendre haïssable!

— Je me tais. J'ai voulu seulement vous prouver que moi aussi j'ai une opinion, qui n'était pas le sommeil.

— Au fond, dit M'"^ Frédéric, on peut vous louer de penser par vous-même, quoique vous pensiez mal. Il y a tant de snobs qui se répandent en enthousiasme d'autant plus éperdument qu'ils comprennent moins ce qu'ils prétendent admirer! .l'aime mieux un débineur sincère qu'un fanatique de commande... Mais Vignot est un homme de génie.

— Eh bien, n'en parlons plus!

Tant que les escarmouches de Céline et de Valentin eurent pour champ de bataille la musique, la jeune femme s'y livra avec toute la franchise de sa nature. Elle ne ressentit pas la plus légère inquiétude. 11 y avait dans le ton et les manières du comte de Goutras une camaraderie qui excluait toute arrière-pensée de galanterie. La plupart du temps leurs joutes avaient Henriette pour spectatrice. Tout se passait le plus cordialement du monde, et d'ailleurs Valentin était très attentif auprès de sa femme, il se montrait aux petits soins et nul n'aurait été fondé à penser qu'il ne l'aimait pas tendrement.

Pendant près de deux ans, la situation resta saris appréciable changement. Le comte et la comtesse de Goutras vécurent comme la moyenne des gens de leur monde, un peu plus intelligemment peutêtre, à cause des goûts d'Henriette, un peu plus fastueusement, à cause de la générosité de M™^ Môss-

lOi LES BATAILLES DE LA VIE.

Icr. Mais les mômos cadres entourèrent les mêmes tableaux. C'était Deauville, pendant la grande semaine, avec le yacht à l'ancre pour aller faire des promenades en mer. Le château de Sauvigny au moment des chasses, et la saison d'hiver, à Paris, coupée par une petite apparition à Cannes, toujours avec YAfrica sur rade, aux ordres de son propriétaire.

Henriette paraissait satisfaite de son sort, Valentin était gai et souriant, mais ce n'était pas du bonheur solide et sûr. 11 n'y avait pas, entre le mari et la femme, un lien d'affection, une conformité de goûts, des raisons d'intérêt qui pussent les attacher indissolublement Tun à l'autre. Lune était trop supérieure par Lintelligence pour se faire longtemps illusion sur la valeur morale de son compagnon. L'autre était trop léger d'esprit, pour apprécier la noble gravité de sa compagne. Ils s'aimèrent parce qu'ils étaient tous deux jeunes, beaux et qu'ils se plaisaient. Mais cette tendresse ne devait pas excéder, pour l'homme, la durée d'un caprice, ni survivre, chez la femme, à sa première désillusion. Un enfant aurait pu modifier profondément la situation. Mais Valentin trompa sa femme trop vite, celle-ci s'en aperçut trop nettement. Et comme elle était fière, elle laissa à son mari une liberté dont il ne tarda pas à abuser.

Un soir que M™*^ Frédéric assistait, avec sou

mari, au Vaudeville, à la représentation d'une pièce nouvelle, vers la fin du second acte, dans une baignoire d'avant-scène occupée par une très jolie femme brune qui avait attiré tout d'abord son attention, elle vit entrer le comte de Coutras. La jeune femme se retourna nonchalamment, comme quelqu'un qui n'a pas de frais à faire avec un intime, tendit la main au nouveau venu, et après quelques mots échangés, se remit à écouter la pièce. Valentin s'était assis et lorgnait dans la salle. Il aperçut M. et M"'^ Clément, baissa vivement sa lorgnette et se rejeta au fond de la loge. M'"*^ Frédéric sentit le sang lui monter au visage, une impatience singulière l'agitait. Sans même attendre la fin de l'acte, elle se pencha vers son mari et lui dit :

— As-tu vu le comte?

— Parfaitement.

— Quelle est cette femme dans la loge de laquelle il est?

— C'est M"^ Adrienne Corail, du théâtre des Variétés.

— Une comédienne?

— Dans ses moments perdus.

M"'*^ Frédéric regarda son mari avec étonnement.

— Comment es-tu si bien informé?

— Mais, ma chère amie, pour être dans les affaires, on n'en connaît pas moins son Paris, et pour n'être pas un homme de plaisir, on sait cependant

lOG LES liATAlLLES DE LA VIL.

son monde. D'ailleurs, il suflil de se promener SUT les boulevards pour être renseigné sur M''^ Gorail. Elle est aux étalages des photographes, en pied, en buste, assise, couchée, habillée, nue, dans toutes les attitudes, en somme, de son existence habituelle.

— Et le comte se montre en public avec cette demoiselle?

— A ce qu'il paraît.

]yjmc Pré(j(;.ric resta un instant silencieuse, elle prit sa lorgnette, examina attentivement la grave Adrienne, puis elle dit :

— Elle est excessivement jolie.

— Ce n'est pas une raison.

— Alors, elle est sa maîtresse?

— On l'assure. Il le confirme.

— Pauvre Henriette!

— Oh! mon Dieu, M'^^ Corail, ou une autre^ c'était fatal.

— Pourquoi?

— Parce qu'on ne retient pas indéfiniment un homme tel que messire Valentin seulement par le charme de sa beauté, le prestige de son intelligence, ou la noblesse de ses sentiments. Il faut à son caprice l'assaisonnement de l'imprévu, le ragoût de la vulgarité, le piment du vice. Chez sa femme. le comte de Coutras est obligé à un certain décorum, il faut qu'il se tienne, qu'il se sur-

veille. Chez la petite Corail, il est à son aise et peut se débrider dans la noce canaille et bète. Les hommes sont sales, mon enfant, voilà tout.

— Mais toi, Frédéric, dit la jeune femme, tu n'es pas comme ça.

— On ne sait pas, ma chère amie, il ne faut qu'une occasion.

— Comment, monstre, tu me dis que tu serais capable d'abominations pareilles!

— Je ne dis pas que j'en serais capable. Je n'affirme pas que j'en serais incapable, ce qui est bien différent... Yois-tu, Céline, on n'est certain qu'un homme ne fera pas de sottises que le jour oii il est mort.

— Oh! si tu me cites du Schopenhauer.

— Je ne sais pas si ça en est, mais ça pourrait en être.

A quelques jours de là, vers trois heures, M'"^^ Frédéric, en passant avenue de Friedland, entra chez son amie. Elle la trouva dans son petit salon, les stores baissés, dans une demi-obscurité. La comtesse se leva en voyant entrer la jeune femme, et vivement jeta son mouchoir sur une petite table qui était à portée de sa main. Il sembla à Céline que ce mouvement avait pour but de cacher une photographie et une lettre, mais M'"'' de Contras ne lui laissa pas le temps de rien examiner et, allant vers elle, d'une voix altérée, elle lui dit :

— Quel heureux hasard vous amène?

— J'ai demandé si vous étiez chez vous, on m'a répondu oui, et je suis montée. Sortez-vous? Je vous emmène.

— Non, je suis un peu soutirante. Je resterai.

— Mais c'est vrai, vous avez la figure houle versée... Est-ce qu'il vous arrive quelque ennui?

— Uien, je vous assure.

Et en parlant ainsi, deux larmes coulèrent sur les joues dllenrietle,

— Ah çà! voyons, fit M"'*^ Frédéric afTectueusement, vous essayez de me tromper? N'avez-vous plus d'amitié pour moi, ou hien est-ce la confiance qui vous manque? C'est très mal de vous cacher de moi.

La fière jeune femme agita sa tète blonde avec impatience.

— Je suis une sotte de n'avoir pas su mieux me dominer. Les soucis que j'ai sont tout personnels, et je n'en dois fatiguer personne. J'avoue qu'ils sont un peu inattendus, et le coup qui m'a été porté est très cruel...

— Mais de quoi s'agit-il ?

M™^ de Coutras alla à la petite table, y prit la photographie et la lettre que recouvrait son mouchoir et, la tendant à M™'^ Frédéric :

— Tenez, ma chère, voyez et lisez.

Du premier coup d'œil, Céline reconnut le por-

trait do M"^ Corail. Elle ulait vôtiic d'une Ioti^mic tunique de laine à la grecque, très décolletée et fendue à partir de la hanche, ce qui permettait d'admirer une gorge dont la saillie audacieuse était encore accentuée par l'harmonieux mouvement des deux bras noués derrière la nuque, et une jambe d'une forme exquise terminée par un très joli pied. Au bas était écrit : « Adrienne Corail, des Variétés, rôle d'Hébé. »

Les deux jeunes femmes se regardèrent un instant en silence, puis Henriette eut un triste sourire et dit :

— Lisez la lettre maintenant. On n'a voulu me laisser aucune illusion.

C'était la lettre anonyme courante, lâche et hôte, dénonçant à la comtesse la liaison de son mari avec la charmante cabotine. OEuvre basse de quelque camarade jalouse d'un luxe qu'elle rêvait sans pouvoir l'obtenir, vengeance exaspérée de quelque amant de cœur mis à la porte sans façon pour ne pas porter ombrage au généreux Valentin, poison qui en tout cas n'avait pas manqué son elTet.

— Mais, chère amie, étes-vous bien sûre que cette lettre ignoble n'est pas un tissu de mensonges?

— Non. Elle concorde avec toutes mes remarques, et confirme tous mes soupçons. Déjà, depuis quelque temps, les manières de mon mari avaient

C'iiangé, son altitiido n'était plus la mémo. J'avais ou le pressentiment qu'entre lui et moi, un fait dont je ne me rendais pas compte s'était produit. Ce fait, c'était l'infidélité. Un instinct infaillible me l'a révélée avant qu'elle me fût dénoncée. Je pourrais dire, avec précision, à quelle époque elle doit remonter. Malgré sa déférence, sa gracieuseté, qui restaient les mêmes, Valentin m'a paru transformé ; ce n'était plus l'homme attentif, affectueux, c'était un étranger poli et serviable. J'ai eu froid au cœur, tout de suite. Mais je n'ai pas compris ce qui m'arrivait. Je le comprends maintenant.

— Qu'est-ce que vous allez faire? Aurez-vous une explication avec lui ?

— Jamais. Du moins, jamais de mon fait. 11 y a des mots que je rougirais de prononcer devant lui et que j'aurais horreur d'entendre. Je ne suis pas de caractère à me lamenter, j'aurais honte de me laisser emporter à la colère. J'aime mieux me taire et paraître ignorer. Peut-être ainsi sauvegarderai-je ma dignité. Ce sera quelque chose.

— EtH^^-^Môssler?

— C'est d'elle surtout que je veux me cacher. Elle serait plus atteinte que moi. Et c'est une femme parfaite que j'aime de tout mon cœur. Elle a voulu mon bonheur. Si elle ne l'a pas assuré, il n'y a pas de sa faute.

— Puis-je quelque chose pour vous?

— Rien, que me garder le secret.

i\Inic Frédéric tint parole à son amie et ne parla pas de sa découverte, même à son mari. Mais elle ne se crut pas tenue à la même discrétion vis-à-vis de Valentin. Un samedi soir qu'il paraissait supporter plus impatiemment que d'habitude une longue dissertation de Baradan sur les devoirs du comédien envers le public et envers lui-même, elle vint s'asseoir auprès du comte, et le regardant de ses yeux spirituels :

— Vous ne vous amusez pas, hein?

— Non, franchement. Ce brave Baradan, qui est l'homme le plus brillant que je connaisse, quand il interprète les idées des autres, est le raseur le plus assommant qu'on puisse rêver, quand il exprime les siennes. Il faut laisser le comédien à la scène et ne point l'amener au salon.

— S'il s'agissait d'une comédienne, vous seriez plus indulgent...

— Ma foi, je ne crois pas.

— Laissez donc î Si vous voyiez entrer, tout d'un coup, une très jolie fille, par exemple, M"*^ Corail. . .

Valentin se redressa et examinant la jeune femme :

— Pourquoi M^^^ Corail?

— Mais parce que c'est elle, je crois, que vous préférez.

— Et qu'est-ce qui vous fait croire cela?

— Votre assiduité auprès d'clle- Le comte répli(iua sochemont :

— Je ne suis pas assidu auprès d'elle.

— Alors c'est elle qui l'est auprès de vous. ^— Je ne la connais pas.

Ils se regardèrent un instant sans parler. Puis ]\jmo Frédéric dit d'un ton de reproche.

— C'est joli de mentir! Je vous ai vu dans l'avant-scène de cette demoiselle, l'autre soir, au Vaudeville. Si vous ne voulez pas qu'on sache qui vous fréquentez, cachez-vous mieux.

Valentin resta rêveur un instant, puis se penchant vers Céline :

— Puisque vous avez vu M"^ Adrienne, avez-vous remarqué comme elle vous ressemble ?

Le sang monta au visage de M""*" Frédéric, et, se levant, elle répliqua d'un air railleur :

— Mon cher monsieur, vous ne vous y connaissez pas. Je suis infiniment mieux qu'elle.

— Très juste ! dit tranquillement Coutras, mais, à défaut d'un original, c'est quelque chose qu'une bonne copie !

La jeune femme ne répondit pas. Elle tourna sur ses talons et s'éloigna. Ce soir-là, le cénacle n'était pas réuni pour une de ses séances ordinaires. Une attraction était promise qui avait rendu exacts tous les amis de M™^ de Coutras. Un nouveau venu devait être présenté qui méritait l'attention dont on

l'inutile UICIIESSE. 113

le favorisait par avance. Il s'agissait du célèbre explorateur du Bornou, le colonel Rédel, déjà illustre par ses services au Tonkin et au Dahomey. Partout oii un champ de bataille s'était otTert, Gustave Rédel y avait paru. Nommé chef de bataillon à trente-quatre ans, après son héroïque défense de Nam-Byhn, il était revenu lieutenant-colonel du pays de Behanzin. Son infatigable ardeur ne s'accommodant pas de la vie de garnison, il était parti en mission au Bornou, et, après des luttes acharnées avec les nègres, lancés contre lui par les intrigues anglaises, il avait contourné le lac Tchad, exploré le Baghirmi et rapporté des documents dune inestimable valeur.

C'était un homme de trente-neuf ans, de moyenne taille, brun, l'air froid, mais le visage illuminé par des yeux ardents, profonds, oii se devinait une âme de héros. M™^ Môssler l'amenait et le présentait. Rédel était le fils d'une de ses compagnes d'enfance, émigrée, comme elle, après l'annexion de l'Alsace, -et qu'elle avait, pendant longtemps, perdue de vue. Le hasard des spéculations au Transvaal les avait remises enrelations, et M"'^ Mossler avait pu rendre service à son ancienne amie. M"'*^ Rédel, très malade, vivait de ses rentes, à Versailles, dans un vieil hôtel, en faisant des économies pour son fils.

Dès son apparition dans le salon, il fut évident que tous les honneurs de la soirée seraient pour le

ili LES BATAILLES DE LA VIE.

colonel et que les étoiles ordinaires de M'"'' de Contras pâliraient momentanément auprès de cet astre. La tète martiale de Rédel, tannée parle vent des déserts, sa moustache d'un noir de jais coupant sa figure d'un trait hautain, et ses regards, surtout, pleins d'une énergie tranquille accaparèrent l'attention. M'"'^ Môssler le présenta avec la simplicité qu'exigeait sa valeur. 11 fut aimable sans affectation et parla à chacun des artistes présents en homme qui sait apprécier le mérite. Comme le dit Baradan, « il n'eut pas du tout l'air d'arriver des monts de la Lune ». La seule personne pour laquelle il manifesta de la froideur fut le maître de la maison. Etait-ce circonspection réfléchie, ou involontaire timidité, il ne sut que s'incliner devant le comte et murmurer quelques vagues paroles. Valentin lui-même, si léger, si facile à se dépenser en grâces qui n'avaient aucune importance par leur banalité même, resta compassé et raide en face du colonel. Baradan, à qui Rédel venait de faire les plus chauds compliments, et sincères on le sentait bien, se pencha vers Ferraud et murmura :

— Ça ne (^ biche » pas avec « le patron ».

— Non, répliqua le peintre. Il y en a un qui est trop en surface et l'autre trop en profondeur. Ça ne peut pas concorder... Mais regardez la belle tête de soldat... Je ferai son portrait, s'il veut.

— En uniforme, avec toutes ses décorations...

— Allons ! Bon ! En voilà une idée de fin d'acle ! Non, mon bon ami, sans galons et sans rubans^ en vareuse d'explorateur avec son casque de liège... Le teint culotté comme un vieux cuir de Cordoue, et le blanc de la coiffure : joli contraste, hein?

— Un succès sûr ! Comme l'année où vous m'avez fait en Ruy Blas.

Rédel s'était assis auprès de la comtesse et parlait de sa dernière expédition. Mais ce fut court. Il n'avait cédé qu'aux sollicitations de M"^*^Môssler, désireuse de le faire briller, il s'échappa vite par une transition habile et passa à un autre sujet. Il causa de musique avec Vignot, et très simplement émit des idées raffinées et poétiques qui ravirent le vieil artiste. D'un bond, sans qu'on l'en priât, Vignot se jeta sur un piano, se mit à jouer du Beethoven, comme lui seul savait traduire le grand maître. Puis la conversation reprit, entrecoupée de morceaux à l'état de commentaires, et tout naturellement le nouveau venu se trouva intronisé au milieu des fidèles de M™^ de Coutras, comme s'il était des leurs depuis la fondation du cénacle. Il se révéla bon musicien et, avec un papier passé dans les €ordes du piano, pour en amortir les vibrations, il joua quelques airs africains, d'une originalité très saisissante, et, dans les sonorité^ voilées de l'harmonie, il semblait que, sous les palmiers rougis par les feux du couchant, parmi les bananiers, sur

il6 LES BATAILLES DE LA VIE.

riierbe des Krâls, la troupe des guerriers, armés de leurs sagaies et de leurs boucliers de cuir, dansait en cadence, pour distraire le chef.

Rédel revint assidûment chez la comtesse. Ce sauvage qui fuyait le monde, et qui, tout d'abord, ne parlait que de son ennui d'être à Paris et de son désir de repartir, se montra dans les salons et accepta, au Ministère de la guerre, un poste qui devait le retenir pendant au moins deux ans. Il donna comme prétexte que sa mère était âgée, malade, qu'elle désirait le garder auprès d'elle, et qu'il n'aurait que trop de temps pour courir les déserts quand il serait seul au monde. On l'écouta sans discuter ses raisons, et chacun en crut ce qu'il voulut. Les gens qui se prétendent toujours bien informés déclarèrent que le ministre avait désiré garder Rédel à l'état-major général, parce qu'il voyait en lui un des grands chefs futurs de l'armée. Ceux qui ont l'air de ne jamais rien savoir se dirent entre eux que le colonel était devenu si passionnément amoureux de M'"^ de Coutras qu'il ne pouvait supporter l'idée de s'éloigner d'elle.

Henriette continua de vivre avec sa belle sérénité intellectuelle, dissimulant ses chagrins, si elle en avait, montrant bon visage à ses amis, gracieuse et indulgente pour sonmari, et paraissantavoir restauré, dans la société moderne si agitée et si fébrile, l'antique et délicieuse quiétude épicurienne. Quant

L INUTILE R ICIIESSE. 117

au comlo Valontin, il était retourné aux folies de sa vie de garçon, avec d'autant plus d'entrain qu'il s'en était abstenu plus longtemps, etqu'il avait fait des économies de sagesse.

Peut-être un incident qui avait, en un instant, dissipé, entre M'"^ Frédéric etlui, toute équivoque, n'avait-il pas été pour peu dans ce retour à la mauvaise vie. La petite guerre que se faisaient Céline et Valentin, depuis longtemps, avec assez de futilité apparente pour que la jeune femme eût le droit de la continuer sans paraître se compromettre à ses propres yeux, avait pris, dans les derniers mois, un caractère sourdement offensif qui avait donné fort à réfléchir à M™^ Frédéric. Elle ne s'était plus sentie en sûreté auprès de M. de Coutras. Le camarade qui flirtait en bon garçon avec elle, avait fait place à un galant hardi en paroles, et qui ne demandait qu'une occasion pour passer aux actes.

Elle avait fort nettement compris la modification des intentions de Valentin, et encore qu'elle pût se reprocher d'avoir joué avec le feu, un peu plus longtemps qu'il n'aurait fallu, elle s'était repliée prudemment et ne risquait plus rien. C'en était fini des causeries anciennes, des escarmouches courtoises et des discussions moqueuses à propos de tout et de rien. Elle tenait le comte à distance. Depuis le jour où il avait eu l'impertinence de lui déclarer qu'il n'était l'amant de M"'' Corail que parce que celle-

ci lui ressemblait, elle ne lui avait plus parlé que (levant tout le monde et à haute voix. Elle avait môme délibéré si elle ne romprait pas complètement avec lui. Mais il aurait fallu fournir des explicationsàsonmari,àsonbeau-pèrc,àM'"*^Môssler, infliger cet affront nouveau à la comtesse. Bien du scandale, du tumulte, des haines, peut-être des vengeances, pour un misérable propos qui ne pouvait avoir de conséquence. Elle avait reculé, se jugeant sage, mais elle battait froid à Valentin. Henriette l'avait remarqué et avait questionné son amie :

— Ce n'est rien, avait répondu M'"^ Frédéric, le comte m'acontrariée, je l'ai rabroué et il me boude. Cela passera.

Cela passa. Le comte ne bouda pas longtemps. Il redoubla même de démonstrations amicales visà-vis de la jeune femme. Il affecta de lui faire des confidences qu'elle ne demandait pas, mais qui l'amusaient, encore qu'elle fût sur la défensive et redoutât toujours une reprise d'hostilités. Jamais elle ne le laissait s'installer auprès d'elle, et ce n'était qu'au pied levé qu'ils avaient des entretiens ensemble. Cependant il avait attaqué un sujet qui intéressait fort M"'^ Frédéric et sur lequel, si elle avait osé, elle l'aurait poussé volontiers. Un soir que le colonel Rédel était dans le salon, fort occupé à causer avec la comtesse, Valentin s'était appro-

•ché de Céline et, d'un air maussade, lui avait souhaité le bonsoir, M™" Frédéric avait paru étonnée.

— Comment, vous vous en allez de chez vous, quand vous y avez du monde ?

— Remarquera-t-on seulement que je n'y suis pas? .

— La comtesse, au moins, s'en apercevra.

— Croyez-vous ? Ses yeux sont bien trop occupés ailleurs.

— Qu'est-ce que signifient vos paroles?

— IMais rien que ce que vous pouvez voir vousmême.

Du regard il montrait sa femme et le colonel.

— Oh ! que vous mériteriez bien que cela fût A'rai ! s'écria M™" Frédéric.

— Grand merci !

— Vous avez si bien fait tout ce qu'il fallait pour cela! Mais vous avez une femme trop honnête...

— Les femmes commencent toutes par être honnêtes.

— Excepté celles que vous connaissez et qui sont coquines de naissance.

— C'est pour cette pauvre Adrienne Corail, que vous dites cela? Vous avez bien tort, je ne la connais plus.

— Vous l'avez quittée?

— Le lendemain du jour où vous m'avez témoigné que mon goût pour elle vous déplaisait.

— Ah (;à ! vous êlcs fou ! Que m'importe que vous vous acoquiniez avec cette fille ou avec une de ses pareilles? C'est votre impertinence qui m*a déplu et qui me déplaît de nouveau. En vérité, votre valet de chambre doit être mieux élevé que vous...

— Allons ! Voilà que vous me bousculez encore. . . Je n'ai pas de chance avec vous. Quoi que je dise ou fasse*, je suis mal jugé.

— Vous ne dites ou ne faites que des inconvenances.

— Bonsoir, madame.

— Où allez-vous?

— Au cercle. Ce troubadour du désert m'agace.

— Vous allez vous offrir la forte culotte. Restez donc.

— Serez-vous gentille avec moi?

— Qu'est-ce que vous entendez par là?

— Oh ! Bien peu de chose : le droit de vous ouvrir mon cœur.

— Allez au cercle. Vous ouvrirez votre cœur au garçon de jeu.

— J'y vais.

A différentes reprises, il revint, avec elle, sur ce sujet très nouveau de l'irritation qu'il éprouvait de l'assiduité de Rédel auprès de la comtesse, et de la sympathie très accentuée que celle-ci témoignait au colonel.

L INUTILE lUCHESSE. 121

Céline un peu agacée lui dit :

— Laissez donc cela. Vous êtes ridicule avec vos préventions. Henriette et le^olonel sont de purs esprits. Ne vous occupez pas d'eux.

— Alors distrayez-moi.

— Je ne saurais pas.

— Je vous apprendrai.

Elle le quitta, fâchée encore, et ne lui parla pas de huit jours. La semaine suivante, comme on jouait Lohengrin, pour la première fois, à TOpéra, Frédéric Clément et sa femme furent invités à venir dans la loge de M'"*^ Môssler. Le banquier, ce soir-là, avait une liquidation importante à terminer; il demanda à son père, qui avait diné chez lui, de conduire Céline qu'il irait retrouver à onze heures. M. Eliphas, qui n'était point en tenue de soirée, monta jusqu'au premier étage avec sa bellefille, demanda à l'ouvreuse si M™^Môssler était là, et sur l'assurance que le comte et la comtesse de Coutras occupaient seuls la loge avec Vignot, il fit ouvrir la porte, dit bonsoir à la jeune femme et se sauva.

Valentin s'était levé, pour aller au-devant de ^jme Frédéric et l'aider à enlever sa pelisse dans le salon d'entrée, vaste et obscur. Sur le devant de la loge, la comtesse et Vignot causaient; l'orchestre à son poste n'attendait que les trois coups de l'avertisseur pour commencer. Le public était re-

cueilli et attenlir. On regardait peu dans la salle.

— C'est Lien de venir de bonne heure, dit Valenlin en masquait complètement la jeune femme.

— La représentation en vaut la peine, réponditelle, et en parlant elle laissait glisser son manteau qui découvrit ses fines épaules plus blanches dans une robe de velours noir. Elle fit face à la glace, et, du bout des doigts, redressa une plume de sa coifl'ure. Elle se retournait, quand elle vit, reflétée dans le miroir, la figure ardente du comte penchée vers elle. Elle demeura immobile, stupéfaite. Au même moment, dans le dos, au-dessous de la nuque, avec une soyeuse caresse de la moustache, elle sentit les lèvres de Valentin se poser. Elle ne poussa pas un cri, ses dents se serrèrent, elle prit son éventail sur la console, et d'un geste furieux, elle voulut en frapper l'audacieux au visage. Mais, aussi prompt qu'elle, il para de la main, et l'éventail avec un bruit sec se brisa. M'""^ de Coutras et Vignot s'étaient retournés, mais la jeune femme déjà s'avançait, les deux tronçons de son éventail entre les doigts.

— Que vous arrive-t-il donc, ma belle? demanda la comtesse avec un peu d'inquiétude.

— Votre maladroit de mari vient de marcher sur mon éventail.

— Vous me permettrez, j'espère, dit Valentin

avec aplomb, pour réparer ma sottise, de vous on envoyer un antre demain.

— Non, je no veux rien de vous...

— Alors, dit la comtesse, acceptez de moi celui-ci.

Et elle offrait à M'"'' Frédéric un magnifique éventail Louis XV, peint par Boucher, dont la valeur d'art était inestimable.

— Gardez, gardez, ma chère, fit la jeune femme avec un peu d'àpreté. Réparer ainsi les bévues du comte, ce serait l'inciter à en commettre de nouvelles.

M"'^ de Coutras regarda son amie, hocha mélancoliquement la tète et dit. soudain assombrie :

— Céline, il ne faut pas m'en vouloir, à moi, des fautes du comte.

M™^ Frédéric sourit, quoiqu'elle eût des larmes dans les yeux, et prenant la main qui lui était tendue :

— Vous avez raison, ma bonne Henriette. Donnez-moi votre éventail.

Aérien, profond, mystérieux, déroulantsesriches harmonies, l'orchestre préludait. Elles se turent. Derrière elles, Valentin, l'air ennuyé, s'appuya au dossier de son fauteuil et se prépara à dormir.

Jusqu'au jour où M'""" de Coutras lui était apparue, le colonel Rcdel n'avait vécu que pour son métier. Il était soldat dans l'àme, ne pensait qu'à l'armée, et ne connaissait pas de satisfaction supérieure à celle décommander devant l'ennemi. Engagé volontaire à seize ans, il avait fait toute la campagne de France, à l'armée de la Loire, et la bataille de Coulmiers lui avait valu ses premiers galons. A la retraite de Vendôme, il méritait la médaille militaire, et, au moment oii la paix était signée à Bordeaux, seul survivant de tous les officiers de sa compagnie, écliarpée au Mans, il était sous-lieutenant. A la prise delà barricade du Chàteau-d'Eau,plus maltraité par les communards que par les Prussiens, il avait la cuisse traversée par une balle. Sa conduite, dans toutes les affaires auxquelles il avait assisté, lui avait valu tant de ci-

tations que la Commission de revision des grades avait respecté l'épaulette de cet officier de dixsept ans.

Dès lors, point de champ de bataille sur lequel il n'ait paru. Il avait fait toutes les campagnes, et son ferme courage s était doublé de hautes facultés tactiques. Chef d'état-major du brave Négrier au Tonkin, il avait sauvé l'armée après la mise hors de combat du général à Lang-Son. Rentré en France, il avait demandé à servir en Algérie, et là, fatigué par l'inaction, il s'était empressé d'accepter une mission dans le centre de l'Afrique. IMaintenant, ce brave, si impatient de la vie oisive, vivait à Paris, et ce passionné de l'uniforme qu'on ne voyait jamais qu'en tenue, se montrait en costume civil, et même ne dédaignait pas l'élégance. Il avait suffi d'un regard de femme pour accomplir cette métamorphose, et faire tomber les griffes de ce lion. Il venait tous les samedis aux réceptions du cénacle, il se mêlait aux conversations esthétiques, il dessinait sur les albums des vues du lac Tchad, et écoutait avec recueillement les conférences de Baradan.

Mais il avait des compensations, aux cinq à sept de M'"'^ de Contras. Là il ne voyait pas le mari, « cet odieux pantin » à qui était liée la charmante femme qui avait pris une si grande autorité sur sa pensée. Il se trouvait souvent seul avec elle, et il pouvait

jouir pleinement do sa grâce et de sa beauté. C'était tout ce quil souhaitait. Dans cette àme loyale et tendre, une espérance mauvaise n'avait jamais pénétré. Il ne songeait pas qu'Henriette pourrait lui appartenir. Il ne faisait rien pour lui plaire. Il se contentait de l'admirer, de la plaindre et de l'adorer. Cela lui suffisait. 11 n'admettait pas que cette créature parfaite pût déchoir. Même pour se donner à lui, il n'eût pas voulu qu'elle cessât d'être pure. Son bonheur lui aurait causé trop de désespoir et son ravissement d'être aimé n'eût pas compensé sa déception d'avoir pu l'être.

li méprisait profondément Valentin, étant renseigné par ses amis sur l'existence déplorable que menait le jeune comte. Il maudissait la destinée qui avait attaché une telle femme à un tel homme. Et il en voulait sérieusement à M. EliphasetàM'"^ Môss- 1er, qu'il accusait d'avoir égoïstement sacrifié Henriette au désir de ranger Valentin . Il aimait sincèrement et fortement M'"^ Frédéric et s'était lié très intimement avec son mari. Jamais il ne leur parlait de la comtesse, ni à l'un ni à l'autre. Sa discrétion était si sûre qu'il fût mort dans les supplices, sans prononcer une parole qui pût compromettre celle qu'il adorait.

Son culte d'ailleurs était si respectueux que M""*^ Alossler ne l'avait point remarqué et qu'aucun des membres du cénacle n'en avait pris ombrage. Il

leur paraissait naturel qu'on aimât la comtesse, tous l'aimaient ainsi, depuis Vignot avec sa barbe blanche et ses yeux extatiques, jusqu'à Ferraud, précis et moderne dans sa correction mondaine. 11 avait fallu l'intuition perverse de Valentin pour démêler la passion dans l'assiduité du colonel, et aussi l'instinctive antipathie de cet inutile désœuvré pour ce laborieux productif. Sans se parler, ou le moins possible : ((bonjour, bonsoir», ils s'étaient pénétrés et se haïssaient mutuellement.

Jusqu'à l'arrivée de Rédel , Valentin avait eu pour sa femme beaucoup d'égards ; il la trompait, mais il était charmant pour elle. Il lui offrait les traditionnelles compensations que reçoivent de leurs maris volages les femmes délaissées. Brusquement il changea de manières. Il parut englober Henriette dans sa haine contre Rédel, comme s'il la rendait responsable des sentiments qu'elle inspirait à celui qu'il exécrait. Ce changement à l'égard d'Henriette coïncida justement avec la reprise de ses tentatives vis-à-vis de Céline, le caprice qui l'entraînait vers l'une accentuant d'autant plus la froideur qu'il manifestait à l'autre. Dans l'éloignement forcé de la vie à Paris, l'acuité de ces sentiments était à peine perceptible même pour les intéressés. On se voyait une heure, de temps en temps, puis c'était dans des salons, terrains neutres, au milieu d'amis qui faisaient tampon et empêchaient les froisse-

monts directs. Mais le printemps finit, l'été arriva. M""' Mussler partit pour sa propriété de la Chapelle- Sauvigny, en Seine-et-Marne, près delà forètdeSénart, au bord de la Seine, et l'ouverture des chasses approchant, elle y invita tous les amis de Valentin et d'Henriette. Là, en présence les uns des autres, leur hostilité devait prendre un dangereux développement.

Bâti par M™<^ de Pompadour, le château de la Chapelle-Sauvigny est une des plus luxueuses demeures des environs de Paris. Entouré d'un parc qui forme le centre d'un domaine de trois mille hectares, il élève au milieu des jardine verdoyants et lleuris, au bord des terrasses à perrons contournés, ses trois ailes en fer à cheval, aux corniches décorées de balustres, aux frontons de pierre sculptés.

Un lac, communiquant avec la Seine, est alimenté par des sources vives, et s'étend au bas de la pelouse principale. Des barques blanches permettent d'aborder dans une île, à la pointe de laquelle un temple à colonnades, qu'encadre la verdure, forme point de vue dans le paysage. Des cygnes nagent majestueusement au bord des rives de ce miroir enchanté, dans lequel se reflètent les cimes d'arbres centenaires.

M'"^Môssler a toujours aimé beaucoup cette grandiose habitation qu'entoure le silence des vastes espaces infréquentés. Si près de Paris qu'on y peut

aller en voiture, on se croirait au fond de la province la plus reculée. Jusqu'au mariage de son fils adoptif, la reine de l'or venait passer seulement quelques semaines dans cette solitude qui plaisait à la naturelle gravité de son esprit. Elle y recevait M. Eliphas, et quelquefois Valentin amenait un ou deux amis à l'époque de l'ouverture de lâchasse. Avecla jeune comtesse et son entourage, l'animation a bien vite succédé à la mélancolie. Les vastes appartements se sont peuplés, des jupes claires ont passé dans la verdure des bosquets autrefois déserts, et le rire de la jeunesse a fait concurrence au chant des oiseaux.

Le train de la maison, autrefois si simple et peu en harmonie avec la magnificence et la grandeur de ces lieux, est devenu, en un instant, brillant et tumultueux. Les écuries se sont remplies de chevaux servis par une troupe de palefreniers et de cochers. Les valets du comte de Coutras sont venus épouvanter de leur cynisme les candides serviteurs de M'"'' Môssler. Un chef s'est installé avec ses quatre aides dans les cuisines qui servirent jadis à festoyer M. de Choiseul quand il venait voir la favorite. Un fourgon à deux chevaux, tous les matins, va à Paris chercher les provisions nécessaires à l'alimentation des hôtes de M'"^ Môssler. Et c'est de quoi nourrir une armée de gourmets avec la chère la plus succulente. Heureuse d'avoir au-

leur d'elle ces hôtes joyeux, M""^ Môssler a mis le domaine à la disposition de Valentin. Cependant elle s'est réservé le choix de certaines invitations, c'est ainsi que Rédel, malgré la sourde hostilité du maître de la maison, est installé à la Ghapelle- Sauvigny, M"'^ Frédéric aussi est de cette série. Son mari part, tous les matins, pour aller diriger ses affaires, et revient le soir. Ferraud fait le portrait de M""'Môssler,etVignotcompose,souslescolonnades dutemple, au bord des eaux, la musique de son oratorio la Résurrection. Quant à Valentin, après le déjeuner, soit sur son mail, soit en phaéton, il se rend à Paris, d'où il ne revient pas toujours pour dîner. Le téléphone, vers les six heures, informe le maître d'hôtel du retour ou de l'absence du comte, et qu'il soit là, ou qu'il n'y soit pas, les heures s'écoulent paisibles et heureuses.

S'il était possible de descendre au fond des consciences, peut-être même faudrait-il constater qu'Henriette est plus tranquille quand son mari est loin d'elle. A coup sûr, ses hôtes constatent qu'il n'est pas rentré, avec une philosophie souriante qui prouve assez combien peu il a su gagner leurs sympathies. Cependant, quelquefois, il reste deux ou trois jours sans bouger de la Chapelle, et pour se distraire , il organise des parties auxquelles il convie les châtelains des environs. Alors ce sont des drags furibonds à travers les allées de la forêt, des ré-

gales sur la pièce d'eau, des comédies improvisées qu'il ne pousse pas jusqu'à la représentation, repris par sa vie de Paris, et interrompant les études, contremandant les projets, au gré de son humeur riante ou maussade. Les jours oii il reste à la campagne, il s'enferme pendant une heure avec M™'^ Mossler, et de cette conférence l'excellente femme s'échappe les traits tirés, pâle, comme si liée venait de subir une épreuve terrible. M. Eliphas ne desserre pas les dents de la journée, lançant des coups d'œil indignés au jeune comte, qui, lui, apaisé, ravi, ne songe plus qu'au plaisir, et ne tarde pas à repartir pour Paris.

Vers la fin de septembre, après un de ces conciliabules entre M'"*^ Mossler et Valentin, duquel les deux interlocuteurs étaient sortis, contrairement à l'habitude, la mère grave et ferme, le fils abattu et bouleversé, le comte, pris d'une sorte de réaction nerveuse, comme ayant besoin de s'étourdir, commanda les chevaux pour après le déjeuner et déclara qu'on irait en bande visiter les Camaldules de Saint-Frond, ruine très curieuse du xii<^ siècle, située entre Sénart et Brie-Comte-Robert. M"'*' Mossler s'excusa, M. Eliphas, qui semblait tout guilleret, prétexta sa correspondance qui le retenait dans la bibliothèque. Henriette demanda un landau pour Vignot et elle. Rédel, Ferraud, Dauziat et M™^ Frédéric montèrent à cheval avec le comte.

Céline avait jolie lourniire en amazone et le savait. Ferraud était un écuyer médiocre, mais passionné, Rédel n'était f)as facile de faire un pou d'exercice violent, et se promettait de suivre la voiture de M"''^ de Goutras. Valentin devait donc, s'il lui plaisait, se trouver facilement en tête à tète avec M'"*^ Frédéric. Il ne parut pas d'abord s'en soucier le moins du monde. Sur la route de la foret, il s'embarqua au trot, tenant la tète de la cavalcade, derrière la voiture de sa femme, plongé dans ses pensées et fort lugubre. Peu à peu, il ralentit son allure et resta en arrière. Ses compagnons ne voulurent pas, par convenance, avoir l'air de l'abandonner, et se mirent au pas, à l'exception de Rédel et de Ferraud qui tenaient les bas-côtés de la route à chaque portière du landau. Dauziat causait avec ^jmo Frédéric, et l'occupait assez pour qu'elle ne s'inquiétât pas du trouble très visible de Valentin.

Arrivés au moulin d'Argentray, la voiture eut à traverser une petite rivière à gué. L'eau ne venait pas au jarret des chevaux et le passage s'effectua très aisément. Mais, lorsque Dauziat était déjà aux trois quarts arrivé de l'autre côté, le cheval de ^jmc Frédéric fit des difficultés pour entrer dans le courant. Quelques pierres roulantes l'effrayèrent, et la jeune femme revint en arrière. Valentin, qui la suivait, cria à ses compagnons :

— Continuez votre chemin, ce n'est pas la peine

do risquer un bain de pieds à cause de ce siupide cheval. Il y a un petit ponceau à deux cents mètres d'ici. Nous vous rejoindrons dans cinq minutes à Ar^i'entray.

Et.piquant le long de la berge, il conduisitM"'^ Frédéric à un petit pont en dos d'âne qui franchissait la rivière dans une fraîche saulaie au bord de laquelle des bœufs ruminaient lourdement, couchés dans rherbeverte.il n'avait pas, pendant ce trajet, adressé une seule parole à sa compagne. Cependant son front soucieux, chargé de nuages, attestait la persistance de son ennui. Céline le suivit, inquiète de cette farouche humeur, en pressentant les causes, et prise d'une pitié dont elle ne pouvait pas se défendre pour cet homme qui, ayant tout pour être heureux, semblait déranger son bonheur à plaisir.

Elle avait bien des motifs de rancune contre lui, mais elle osait à peine s'avouer à elle-même qu'elle ne s'en souvenait plus, tant le charme de l'homme même avait, sur elle, de puissance presque insoupçonnée. Ils arrivèrent à Argentray, sans que Valentin parût se douter que M™^ Frédéric était auprès de lui. Il était sans galanterie, presque sans politesse. Ils rejoignirent la voiture, et, de nouveau, le comte resta à l'écart, roulant dans sa tête les pensées les plus sombres. Arrivés près de Saint-Frond, la chaleur devint telle, par cette journée de la fin de sep-

lembn% quo Vignot domandci à s'arrêter sous la tonnelle d'une petite auberge, à l'ombre des clématites, pour boire et se reposer. La comtesse fit déballer un panier de provisions que contenait Je coffre de la voiture, et pendant que la servante plongeait les bouteilles dans un seau d'eau du puits pour les rafraîchir, chacun s'empressa de mettre le couvert. Quand on fut restauré, abreuvé, et que Vignot, le cigare aux dents, commença à faire de l'esthétique musicale, en comparant les dégradations transparentes des nuages sur le ciel à des demi-tons et à des quarts de ton, Ferraud dit :

— Et les Camaldules ? On ne les visitera donc pas? J avais compté sur une merveille romane, et vous ne me montrez qu'un vide-bouteilles...

— Y tenez-vous? demanda Valentin, agacé par les théories du vieux compositeur.

— Ma foi, oui.

— Et vous, Dauziat?

— Moi aussi.

— Alors, je vous accompagne, dit M™^ Frédéric. La comtesse restera avec ces messieurs qui n'ont pas l'air disposés à bouger...

— Oh! non! s'écria Vignot. En ce moment, l'heure est bémolisée, restons dans l'extase.

Les intrépides se remirent en selle et, suivis par un valet de pied qui devait garder les chevaux, ils se dirisrèrent, sous la conduite du comte, vers une

petite colline couverte d'arbres, au sommet de laquelle étaient situées les ruines. En un quart d'heure ils y arrivèrent et hardiment gravirent un sentier abrupt qui les conduisit au pied d'une porte à soubassement massif, par laquelle on entrait dans le cloître. Des piliers sculptés, sur lesquels se dessinaient encore des visages de déesses, attestaient l'origine romaine du temple. Le christianisme, là comme en tant d'autres lieux sacrés, s'était superposé au paganisme. Les Dieux de l'Olympe avaient été chassés par le sauveur du monde et les débris de leurs autels avaient servi à élever son tabernacle.

Les cavaliers mirent pied à terre. Ferraud s'assit sur un chapiteau rongé par le lierre et se prépara à dessiner ; Dauziat prononça quelques paroles d'enthousiasme littéraire ; Valentin et Céline s'absorbèrent devant la vue merveilleuse qui s'étendait sur tout le pays environnant. Les sombres massifs de la forêt de Sénart ondulaient jusqu'à l'horizon borné par des collines violettes. La Seine, bordée de villages semés dans les larges plaines brunes, brillait comme un ruban d'argent. De la route voisine, le craquement des roues de charrettes invisibles et les tintantes sonnailles des chevaux montaient dans l'air tranquille. C'était une solitude animée, charmante et très mélancolique.

Au bout d'un instant de rêveuse contemplation,

Valcntin s't'carta et marcha de long en large, battant sa botte de son stick, sans faire la moindre attention à sa compagne. Il allait tète basse, les traits crispés. Il s'arrêta devant un talus, et s'assit sur l'herbe. Il était là, depuis quelques minutes, lorsque M'"*^ Frédéric vint près de lui. Il leva les yeux vers elle d'un air si triste, qu'elle lui dit :

— Qu'est-ce que vous avez donc? Voilà, depuis que je vous connais, la première fois que je vous vois aussi ennuyé.

Il ne répondit pas de son ton gouailleur ordinaire, mais très doucement :

— Oui, j'en ai une bonne dose aujourd'hui...

— Des affaires avec M'"^ Môssler?

— Très sérieuses.

— Elle ne fait pas ce que vous voulez?

— Pas précisément, non.

— C'est pour de l'argent?

— Oui, c'est pour de l'argent.

— Elle est très généreuse, cependant.

— On lui monte la tête contre moi.

— Qui ça?

— Votre beau-père.

11 y eut un silence. Il était visible que Valentin avait sur les lèvres un flot d'invectives contre M. Eliphas, et qu'il le retenait par égard pour Céline. Elle lui en sut gré.

— Qu'est-ce que vous avez encore pu faire, pour

ôtrc à court avec les ressources dont vous disposez?

— Eh! Des bêtises! Parbleu! Des ribambelles de bêtises. Je suis Tanimal le plus stupide des deux mondes, quand je m'y mets. Et voilà deux mois que je n'ai plus la tête à moi.

— Si vous vous en rendez compte, c'est déjà la preuve que vous devenez plus sage.

Il dit rudement :

— Ne le croyez pas... Je ne suis pas du tout en train de me corriger !

— Vous voulez donc affliger tous les vôtres?

— Que leur importe? Ils ne m'aiment pas!

— Etes-vous sûr que vous avez fait ce qu'il fallait pour être aimé?

— Vous savez bien que cela ne sert à rien. Avezvous jamais vu les gens être chéris pour leurs vertus? On les bafoue et on les méprise, les gens vertueux! Mieux vaut être un tigre qu'un agneau, en ce monde : au moins on vous craint.

— Triste avantage que de faire souffrir. Etesvous donc mauvais? Je vous avais jugé léger, mais je vous croyais bon.

— Sais-je ce que je suis? Si j'étais resté pauvre, si j'avais été élevé à la dure, comme j'aurais dû l'être, après avoir perdu mon père, il est probable que je serais devenu un brave et honnête garçon. L'armée m'aurait gardé, j'y aurais fait mon che-

min, car je ne crains pas le danger, je ne suis pas plus bête qu'un autre, et je porte un beau nom. J'aurais vécu pour avancer, pour avoir la croix et les étoiles. J'aurais été heureux. Au lieu de cela j'ai été choyé comme un prince, au milieu d'un luxe sans pareil, n'ayant qu'à former un souhait pour qu'il fût exaucé. J'ai promptement perdu la satisfaction de désirer avant d'obtenir, de rêver sans être sûr de la réalisation de mon rêve. Je me suis blasé, et les satisfactions, qui font le bonheur de la moyenne des hommes, n'ont plus eu aucun attrait pour moi. L'argent a perdu toute valeur. J'ai pris l'habitude de le jeter à poignées. Quand je n'en avais plus, j'en demandais, et le flot était inépuisable. Que ne peut-on pas obtenir, dans le siècle où nous vivons, en y mettant le prix? Tout est à vendre. Et il est impossible, quand on dispose de beaucoup d'argent, de conserver une illusion sur quoi que ce soit. On en arrive au mépris des autres et de soi-même, au dégoût de tout, au scepticisme le plus complet...

— Vous ne pouvez cependant, sans une afl'reuse ingratitude, ne pas reconnaître que M™^ Môssler a voulu votre bonheur.

Valentin éclata d'un rire nerveux :

— Elle a surtout voulu le sien... Ce qu'il lui fallait c'était un héritier... Assurer le sort do ses millions, avant tout...

— Eh î elle VOUS les a donnés !...

— Je ne les lui demandais pas ! Elle m'a donné des goûts absurdes, des besoins enragés... Et maintenant elle refuse d'y pourvoir et de les satisfaire !

^|mc Frédéric hocha la tète en souriant :

— Voilà donc le secret de ce mécontentement : on vous a coupé les vivres, pour la première fois... Qu'avez-vous donc pu faire pour mériter d'être mis en pénitence?

— On me reproche de mal vivre, de me détourner de ma femme... Gomme si je pouvais faire autrement, alors qu'elle s'écarte de moi... Car elle ne m'aime pas. Je ne suis pas de ceux qui sont faits pour lui plaire. Il faut être un bel esprit, ou avoir une àme profonde. Ce n'est pas mon genre. Savez-vous ce qui va arriver, si on me laisse le bec dans l'eau en face de mes créanciers, sans moyen de les payer? Je vendrai mes chevaux de courseS; et, avec l'argent, je partirai sur mon yacht pour faire le tour du monde, et je planterai là ma femme, M'"'^ Môssler, le père Eliphas, et tout le tremblement... Voulez-vous venir avez moi?

— Vous êtes fou !

— Je crois que oui. Mais ce n'est pas ma faute. J'étais né raisonnable.

— Redevenez-le.

— Trop tard !

— Avec un peu de bonne volonté...

i40 LES BATAH.LES DE LA VIE.

— Jo serais tout seul à en avoir.

Sa physionomie était changée. Il ne paraissait plus découragé et las, mais violent et exalté.

— Nul ne se soucie sérieusement de moi î On s'imagine m avoircomhlé en me donnant la richesse. Or la richesse n'est rien, je m'en rends compte et je la hais. Il y a des moments où je voudrais épuiser tous ces millions. . . Mais c'est impossihle : il en reviendrait à mesure, de là-has. C'est comme un réservoir qui s'emplit aussitôt qu'on le vide. Vous ne pouvez vous imaginer ce jaillissement d'or... Et, pour quelques malheureuses dettes M™^' Mossler fait des histoires... C'est M. Eliphas qui en est cause... Il me hait...

Il se leva :

— Venez, marchons un peu, voulez-vous? Nous visiterons les ruines que nous n'avons fait que traverser... Où sont Ferraud et Dauziat?

Il les appela d'une voix forte. D'en has, Ferraud répondit qu'il dessinait et que Dauziat l'avait quitté depuis un instant. Valentin et Céline s'engagèrent alors dans le cloître qui s'ouvrait sur ce qui avait été la chapelle. Un petit escalier, aux marches rompues, tournait dans une tour et montait aux cellules. Ils l'escaladèrent et se trouvèrent à huit mètres de hauteur, dans une petite loggia donnant sur le dortoir encore bien conservé, avec ses piliers massifs qui ne supportaient plus la voûte écroulée.

— Ce n'est peut-être pas prudent de rester là, dit M""^ Frédéric.

— Pourquoi? dit Valentin en riant. ;

— S'il se détachait quelque pierre de ces murs.

— Le lierre les retient. Voyez comme ces moines savaient choisir leurs résidences... Est-il un plus charmant site? La rivière à leurs pieds, pour le poisson, la forêt à leur portée, pour le gibier, et, tout autour, des villages qui leur payaient des redevances... Et quel calme; quelle paix... On vivrait là, n'est-ce pas?

— En renonçant aux biens de ce monde, fit-elle en riant.

— A tout, excepté à la femme que Ion aime.

— Oh ! quand il y en a tant, il n'y en a pas.

— Vous savez bien qu'il n'y en a qu'une...

Il s'était approché d'elle, et, au bord de la fenêtre en ruines, il la serrait contre lui. Elle voulut le repousser et dit :

— Allons, laissez-moi m'en aller. Soyez sage.

Mais il était devenu très pâle, et ses yeux luisaient. Elle eut peur, essaya de passer devant lui. 11 la saisit et l'enleva entre ses bras. Elle poussa un cri, que Valentin étouffa avec ses lèvres. 11 la sentit frémir et se renverser. Une large dalle, couverte de lichens et de graminées brûlés par le soleil, ancienne table tombée dans la poussière, les lit trébucher. La jeune femme tenta, une fois en-

coro, de se dégager, de lutter, d'appeler, mais sous ce ciel dévorant, dans la solitude de ce lieu paisible, près de ce beau garçon qu'elle avait tant fui, une sorte de folie s'empara d'elle, et, avec une ivresse qui criait d'amour autant que de haine, elle s'abandonna.

Quand elle osa rouvrir les yeux et se trouva entre les bras de Valentin, elle se dressa dans un effarement inexprimable. Ses dents serrées ne lui permirent pas de prononcer une parole, mais une expression de désespoir se peignit sur son visage. Elle fit un bond vers le vide, vers la mort. Il n'eut que le temps de la saisir et de la retenir avec force. Alors, exaspérée, impuissante, ne pouvant se tuer, elle voulut tuer son tyrannique complice, et prenant une pierre, de toute sa force, elle l'en frappa au visage. Le sang jaillit. Il ne fit pas un mouvement et attendit qu'elle redoublât. Mais cet effort avait épuisé les dernières énergies de Céline, elle chancela, et, adossée au mur, elle demeura immobile, stupéfaite de sa faute, anéantie par sa violence, regardant, presque sans comprendre ce qu'elle avait fait, Valentin qui essuyait son visage en lui souriant. Un bruit de pas dans les ruines les rappela à eux-mêmes. C'était Dauziat qui, par l'autre extrémité de la salle, arrivait avec des précautions nécessaires, car, à chaque instant, des pierres roulaient sous ses pieds.

l'inutile richesse. U3

— Eh î mon Dieu ! s'écria-t-il en approchant. Vous avez le front plein de sang, mon cher comte.

— Je suis tombé maladroitement, en gravissant cet escalier, dit Valentin. M"'^ Clément m'a cru mort et a failli s'évanouir. J'ai eu peur pour elle plus que pour moi.

— Descendons, vous trouverez de l'eau fraîche en bas. Mais vous devez souffrir beaucoup.

Valentin regarda M"*^ Frédéric et dit :

— Non.

Gomme en état de somnambulisme la jeune femme le suivit. Dauziat dans l'escalier branlant passa le premier et, pendant qu'elle tàtait du bout du pied les pierres descellées, M™^ Frédéric sentit Valentin qui, d'une main adroite, enlevait les brins de mousse attachés au drap de sa robe, effleurement léger qui la fit frissonner, précaution tendre qui lui serra le cœur. Ainsi, désormais, pour un instant de faiblesse, car il avait abuse d'elle, il l'avait violentée, elle n'avait pas consenti^ il aurait le droit de s'occuper d'elle, de la toucher, de prendre des airs de possesseur ? Mais ceh:. ne pouvait être, elle ne le voulait pas. Et, à cette pensée, une fureur telle bouleversait son cerveau, qu'elle se sentait capable d'un éclat, d'une insulte publique, d'une violence irréparable.

Elle marchait derrière Dauziat. tout en roulant dans sa tète ces projets afl'olés. Une voix, au fond

d'elle-même, se fit entendre qui disait : » Tu sais bien que ce qui est arrivé était inévitable. Il l'uimait, te poursuivait depuis longtemps, et toimême, lu ne le fuyais que juste ce qu'il fallait pour te mettre à l'abri d'un danger immédiat, et non pour couper court à toute tentative renouvelée. Tu as joué avec le feu. Tu as été coquette, et te voilà prise au piège. Si tu as des reprcrcbes à faire, c'est à toi-même. Les hommes, tu le savais bien, n'ont aucun scrupule et ne se laissent guider que par leur seul plaisir. Tu n'avais aucune générosité à attendre. De quoi te plains-tu? » Et malgré les rudes leçons, elle continuait à se plaindre, oh ! de toute son âme, de sa chairsoumise, de sa pudeur froissée, de son orgueil vaincu.

11 lui fallut dérider son front morne , imposer un air souriant à son visage : on arrivait à l'endroit où, sous la garde d'un valet de pied, les chevaux attendaient. Céline fut obligée de tremper son mouchoir dans le clair ruisseau , pour laver ellemême la blessure qu'elle avait faite. Et, sous le regard de Dauziat qui s'empressait, elle dut dissimuler sa honte, ravaler sa colère, et, douce, clémente, secourable, panser Valentin, quand elle aurait voulu l'assassiner et s'enfuir après.

— Allons! ce n'est qu'une estafilade sans gravité, et vous n'en mourrez pas encore cette fois, s'écria l'homme de lettres en riant. Avec

votre bandeau, vous avez un faux air de l'Amour. Valentin regarda Céline et dit :

— Oui, un très faux air.

Ils montèrent à cheval et regagnèrent Argentray, où, sous leur tonnelle, M"'^ de Coutras et ses compagnons devisaient paisiblement en attendant les excursionnistes. Ils accueillirent avec une tranquille commisération le récit du comte, dont l'accident, expliqué par lui-même, perdait véritablement de son intérêt. Et comme ils avaient une assez longue traite à faire pour rentrer à la Chapelle-Sauvigny, ils se mirent en route. Le soir, au moment du dîner, M"'^ Frédéric fit dire par son mari qu'elle avait une migraine folle, et resta dans son appartement.

— Voilà ce que c'est que de courir à cheval toute la journée par un soleil terrible, murmura M. Eliphas.

— C'est ma faute, dit la comtesse. Je lui ai proposé de revenir en voiture avec nous. Elle n'a point voulu, j'aurais dû la forcer.

— Il est probable que M™^ Clément aura eu peur, en voyant le comte tomber dans les ruines et se relever la figure couverte de sang, déclara Dauziat.

— Ah ! ma belle-fille était allée à ces Camaldules ?

— Mais moi aussi, et Ferraud. C'est moi qui ai trouvé M. de Coutras à demi assommé et M™^ Clément à moitié évanouie.

M. Eliphas lança un coup d'œil à Valentin qui demeurait impassible, et, devenu subitement taci; turne, ne prit plus aucune part à la conversation que Rédel soutint presque à lui seul. M'"'' Môssler avait parlé de la guerre et des entreprises de son mari lorsqu'il était le courtier de Gambetta. Le colonel alors avait décrit l'aspect de ces armées de province, affamées, grelottant par vingt degrés de froid sous de minces vareuses de drap, pendant que les Prussiens, vêtus comme des boyards, débordant de nourriture, se chaufTaient à l'incendie des villages. Puis, c'avait été la retraite de Vendôme, avec les combats d'arrière-garde, du corps d'armée de l'amiral Jauréguiberry, et le vieux marin, monté sur un petit cheval, trottinant au milieu de ses lignes de tirailleurs qui se retiraient, calme, intrépide, imposant à tous son inlassable fermeté. Et comme Frédéric Clément demandait, l'air soucieux, si l'on était mieux préparé maintenant, et si la résistance serait possible, le colonel s'animant :

— Oui, certes, nous sommes en mesure de nous défendre. Toutdépendra des premiers engagements. Si nous avons l'avantage au début , nous serons plus vite sur le Rhin que les Allemands ne seraient à Nancy. Si nous sommes battus tout d'abord. . . Oh alors, la lutte sera sans merci. L'âme française est mieux trempée que l'àme allemande, elle supportera un plusgrand poids de désastres. Elle Ta prouvé

en 1871 : jamais les Allemands n'auraient eu, dans la défaite, l'endurance d'un pareil effort. La guerre future sera tellement effroyable, si meurtrière, si féconde en ruines de toutes sortes, que je ne crois pas que nos ennemis la supportent longtemps. Et il faudra la supporter longtemps. Ce sera une guerre de durée, oii les avantages et les revers se succéderont. Or, les généraux allemands ont eu en 1871 bien de la peine à mener au combat des troupes victorieuses. Demandez-leur ce qu'ils pourraient obtenir de leurs soldats battus?

— Oui, dit Frédéric, le cœur ne manquera pas, c'est entendu, mais l'estomac? Mangera-t-on? L'intendance fera-t-elle son métier qui est de nourrir la troupe et non de la faire jeûner ?

— Bah! dit Rédel avec insouciance. Les soldais français se sont toujours battus le ventre creux, A Malplaquet, comme on venait de leur distribuer leur pain, au moment où l'action s'engageait, ils le jetaient pour courir plus vite au feu... Ce qui n'empêche pas que je trouverais indispensable, le cas échéant, de faire fusiller, devant le front des troupes, un ou deux de ces messieurs pour donner de l'exactitude aux autres.

— Ah! On ne fait jamais ces choses-là...

— Napoléon n'hésitait pas. Aussi il était bien servi.

— 11 y a, à coup sûr, quelque part, un homme

i48 LES BATAILLES DE LA VIE.

capable de jouer le même rôle, mais les circonstances manquent dans lesquelles il peut se produire. Pour une telle plante, il faut un terrain de culture. Jamais la démocratie ombrageuse et jalouse, qui est actuellement maîtresse du pouvoir, ne supporterait qu'un général se mît en évidence. Elle est encore épouvantée de Boulanger. Il faudrait donc une guerre, pour qu'un homme providentiel se manifestât et que, dans l'affolement oii la victoire jetterait le pays tout entier, il s'emparât de la direction des affaires. Encore n'est-il pas bien sûr que les représentants du peuple n'essaieraient pas de le renverser, ou de le supprimer. On trouve encore de ces champignons dont mourut Hoche...

— Si Hoche a été empoisonné ce fut par les Vendéens...

— On a dit que c'était par Bonaparte.

La conversation dérailla complètement et se perdit dans des anecdotes peu authentiques. On se leva de table, et ce fut pour Valentin un soulagement véritable de se trouver dans le fumoir, où il eut enfin le droit de s'allonger dans un fauteuil et de fermer les yeux en pensant à son aventure. Il avait éprouvé une vive déception en apprenant qu'il ne verrait pas Céline le soir même. Il se faisait d'avance une joie de la rencontrer dans le salon, de , s'asseoir auprès d'elle, et, en prononçant des paroles insignifiantes, de la regarder, de la respirer^

de lui exprimer des tendresses qu'elle serait seule à comprendre. L'absence de la jeune femme lui causait un trouble inexprimable. C'était une sensation de vide, comme s'il se trouvait étranger au milieu des convives, et un découragement profond, comme s'il pressentait que ce parti pris de l'éviter était la première manifestation d'une résistance qu'il ne saurait pas vaincre.

Toutes ses amours, jusque-là, avaient été faciles et il avait surtout connu des M™® Bourdon, qui ne se défendaient que pour capituler dans de meilleures conditions. Les refus le laissaient étonné. Et peutêtre, n'avait-il tant désiré Céline que parce qu'elle le tenait à distance. Mais fort de sa possession pourtant si précaire, il la voulait maintenant avec une ardeur singulière qu'il n'avaitjamais éprouvée, et séparé d'elle, il ne songeait plus qu'au moment oii il la reverrait et oii il pourrait lui parler, faire connaître ses désirs et ses espérances. La soirée fut courte. La grande course de la journée avait fatigué tous les habitants du château. Valentin se retira, prétextant ses contusions, et s'enferma dans sa chambre.

Le lendemain matin, descendu vers dix heures, il eut l'ennui d'apprendre que M"^*^ Frédéric était partie pour Paris avec son mari. Décidément elle le fuyait. lien conçutun mécontentement extrême. Cet enfant gâté, à qui tout avait souri, s'irrita de

Ici pudeur d'uue femme et ne la comprit pas. H lui fallait la satisfaction de son caprice, tout de suite et sans simagrées. Il ne lui entrait pas dans l'esprit qu'une femme, qui avait été possédée, songeât à se refuser désormais. Dans l'agitation d'esprit où cette constatation des velléités de M™'^ Frédéric le mettait, il n'était pas loin de la traiter de bégueule. Il se promettait de s'en expliquer avec elle, de la façon la plus nette, le soir même.

Mais il n'eut pas cette satisfaction. M"^ Frédéric resta à Paris avec son mari, qui était retenu par une très importante affaire, et ne revint à la Chapelle-Sauvigny que quatre jours plus tard. La fureur qui transporta Valentin, pendant qu'il attendait la jeune femme, ne fut appréciable pour aucun des hôtes de Sauvigny. Il montra un visage souriant, et comme M™*' Môssler s'étonnait qu'il restât si longtemps, sans aller faire un tour à Paris, il déclara avec un sourire agréable, que le calme des champs lui réussissait à merveille et qu'il se jugeait bien déraisonnable de n'en avoir pas mieux joui jusqu'à ce jour.

Enfin il eut la satisfaction de voir la voiture qui était allée chercher M. et M'"^ Clément entrer dans la cour du château, s'arrêter au bas du perron, et celle qu'il attendait depuis trop longtemps, descendre svelte et légère. D'une fenêtre du fumoir, il l'observait, sans qu'elle s'en doutât. Il constata

L INUTILE RICHESSE. liil

qu'elle n'était point changée, paraissait fort tranquille, surveillait le déballage de ses petits paquets avec un calme parfait. Il ne voulut pas aller audevant d'elle. 11 pensa que trop d'empressement serait mal interprété. Ils se verraient dans la soirée. Mais le temps, à son gré, passa lentement, et lui, qui arrivait toujours un des derniers au salon, il y devança tout le monde, et fit la conversation avec sa mère, ce qui la combla d'aise, car il n'était pas coutumier de ces faveurs.

Enfin, à sept heures, M""*^ Frédéric fit son entrée. Elle alla se faire embrasser par M™^ Môssler, donna la main à la comtesse, et traversant devant Valentin, lui tendit une main qu'il ne sentit pas frémir dans la sienne. Elle était aussi à l'aise que si jamais rien ne se fût passé entre eux. Elle le regarda de ses yeux purs, et il n'y trouva pas même le reflet de sa colère. Elle paraissait avoir oublié complètement, profondément. Il eut un accès de fureur. Il pensa : Songerait-elle à m'échapper? Croit-elle avoir afl'aire à un idiot, et s'imagine-t-elle que je me laisserai prendre à ses malices? Elle va voir si je me paye de cette monnaie. Je la ramènerai au point oii nous avons laissé Fentrietien. Et ça ne sera pas long! Puis il fit cette réflexion que peut-être cette dissimulation n'était qu'une tactique, et n'avait pour objet que d'abuser sur leurs sentiments' les gens qui étaient autour d'eux, et

io2 LES BATAILLES DE LA VIE.

que, seule avec lui, elle changerait d'aitilucle.

Il se calma et ajourna ses résolutions. Il se borna à observer Céline, qui n'avait jamais été plus jolie, ni plus séduisante. Une sorte de douceur alanguie semblait en elle implorer l'indulgente pitié. Elle paraissait dire : Comment pourrait-on être assez dur, assez brutal, pour tourmenter un pauvre être faible et doux? Qui aurait ce courage, je vous prends à témoin, vous tous qui êtes autour de moi? Et vous-même, Valentin, en concevez-vous la pensée? Elle arrêta, par deux fois, son regard sur lui, et il y crut lire de pressantes supplications. Il devint froid et soupçonneux. Il reprit toutes ses défiances. Il pensa qu'elle jouait une comédie destinée à l'apitoyer. Il ne comprit rien aux angoisses qui agitaient Céline, il ne devina pas quelle reconnaissance passionnée elle était capable de lui vouer, s'il la ménageait noblement, et s'il se prêtait à cet oubli de sa faute qu'elle souhaitait lui imposer. Pas un instant, il ne prit les intérêts delà jeune femme contre lui-même, il ne songea qu'à abuser de la situation affreuse où elle se trouvait.

Après le dîner, il manœuvra habilement et patiemment pour se rapprocher d'elle. Mais elle déjouait ses efforts et se déplaçait, avec une ardeur qui indiquait combien elle tenait à éviter un entretien avec lui. Mais il avait sur elle la supériorité de l'audace, et, par une marche inattendue, il réus-

sit à la bloquer dans un coin du salon, entre des plantes vertes, qui les masquaient, et une table chargée d'albums qui empêchait d'arriver jusqu'à eux. Là, il la tint prisonnière, mais absolument maîtresse d'elle-même, comme l'indiquait la fermeté de son attitude et la pâle fierté de son visage. Il ne se perdit pas en préambules et, attaquant, tout de suite, la question capitale :

— Céline, dit-il à demi-voix et comme s'il parlait de choses indifférentes, pourquoi êtes-vous restée quatre jours éloignée de moi?

Elle le toisa d'un air hautain :

— Ai-je des comptes à vous rendre de ce que je fais? Voilà une prétention qui est nouvelle et assez inattendue.

— Si vous ne m'aviez pas fui, je n'aurais pas à vous questionner. C'est votre attitude à mon égard qui me donne le droit de vous parler ainsi.

— Vous n'avez aucun droit, je ne vous ai pas fui, et l'attitude que je prends est celle qui convient?

— Est-ce donc en ennemi que vous voulez me traiter?

— En ennemi, oui, si d'aucune manière vous essayez de limiter ma liberté.

— Vous ne pourrez cependant pas faire que ce qui est n'ait jamais été.

— Je vous demande bien pardon, je le ferai.

1^-i LES l{ATAILLi:S DE L\ VIE.

A cette (loclaration si nette et qui pjciiail plus de force encore dite trôs bas et d'un air enjoué, Valentin frémit de colère, et les dents serrées il répliqua :

— Prenez garde... Vous êtes à moi, et rien ne pourra faire que vous ne soyez à moi. Je détruirai plutôt tout ce qui nous entoure.

Elle se leva, comme poussée par une force invincible, et le regardant avec un sourire intrépide :

— Commencez donc !

Et passant devant lui, impassible, elle se dirigea vers M"'*^ Mossler, auprès de laquelle elle s'assit. Et Valentin entendit ce fragment de dialogue entre les deux femmes.

— Que vous disait-il, ce grand fou? demandait M'"^ Mossler.

— Des sottises, répondit Céline.

— De sorte qu'il vous a mise en déroute?...

— Ma foi, non. Je ne le crains guère. Seulement il me fatiguait un peu.

La rage qui s'empara de Valentin, àcette bravade, fut si violente qu'il se dressa pour aller à Céline, prêt à la prendre dans ses bras, devant tout le monde, au risque de ce qui pourrait arriver. 11 fit quatre pas dans le salon, comme en délire, et le visage si bouleversé qu'il vit les yeux de la jeune femme s'agrandir d'épouvante et ses lèvres trembler. Cette constatation qu'elle avait peur, et qu'elle

L INUTILE RlCffESSE. 155

ne le méprisait pas autant qu'elle le voulait bien dire, calma soudainement l'exaspération de Valentin. II pensa : Elle a voulu payer d'audace, mais elle n'est pas si sûre d'elle qu'il ne puisse arriver une heure où je la tiendrai à ma discrétion. Dès lors, à quoi bon tout perdre en un instant? 11 devint souriant et, au lieu de s'élancer vers M™® Frédéric, prête à toutes les violences, comme son départ menaçant pouvait le faire craindre, il s'approcha et avec une aisance parfaite :

— On ne sait en vérité comment vous satisfaire ? Est-on sérieux, vous vous plaignez que l'on vous ennuie. Est-on gai, vous protestez qu'on abuse de votre indulgence. Le mieux, je crois, serait, pour vous plaire, de ne plus s'occuper de vous.

Elle leva sur lui des regards suppliants, comme pour lui dire : Soyez généreux, et, en effet, ne vous occupez plus de moi. Mais il continua :

— Seulement de quoi aurait-on l'air? D'un boudeur, d'un grognon, d'un être sans galanterie. Il faut donc se résigner à subir vos rebuffades, en se comportant comme on croit devoir le faire, sans tenir compte de vos caprices. Peut-être ainsi arrivera-t-on à vous désarmer.

Elle reprit son air de défi :

— Ce n'est pas probable !

Il dit légèrement :

— Bah ! J'en courrai la chance. Qu'est-ce qui peut

loO LES BATAILLES DE LA VIE.

m'arrivcr de pis que d'être traité comme je le suis par vous ?

M™*' Môssler les écoutait avec étonnement. 11 lui semblait, à leurs paroles légères, découvrir un sens profond. Elle les examina attentivement, et les vit en proie aune agitation que leur dialogue ne comportait point. Les phrases échangées, devant elle, avaient-elles donc un double sens? Céline et Valentin étaient-ils donc en état d'hostilité sérieuse? Et alors pourquoi? Le caractère et les habitudes de son fils adoptif n'offraient que trop d'explications, et trop graves, dès le premier examen, pour que M™^ Môssler, une fois sa défiance en éveil, se contentât des raisons que lui avaient fournies les deux antagonistes. Elle se promit d'observer leur façon d'être. Pour M™® Frédéric elle avait une affection sérieuse. De plus, la jeune femme était sous son toit, et, avec ses idées familiales, M™^ Môssler ne pouvait admettre qu'un hôte ne fût pas matériellement et moralement en sûreté à son foyer.

Elle chercha Frédéric Clément et le vit à une table de whist avec son père et Ferraud. Elle associa, par la pensée, ce grave jeune homme, à la calvitie précoce, aux yeux froids, presque laid, si l'intelligence n'eût pas suppléé à l'ingratitude de son visage, et cette fine, gracieuse et séduisante Céline. Quel lien assez fort pouvait attacher cette femme à ce mari, pour que l'amour ne sût pas le rompre?

l'inutile richesse. i57

Était-elle faite pour Frédéric, toujours occupé, toujours en quête d'une affaire, cette Parisienne créée uniquement pour le plaisir et la joie?

Par un retour de son esprit, M""^ Môssler attacha son attention sur Henriette et Valentin. La même dissemblance n'existait-elle pas entre eux? Et la femme réfléchie, passionnée pour l'art, curieuse de sensations intellectuelles, n'était-elle pas tout l'opposé de ce mari léger, tout aux impressions matérielles, amateur d'exercices violents et de plaisirs physiques? Y avait-il eu, dans ces deux ménages, un double malentendu déplorable? Et ces deux couples, aussi mal assortis que possible, promettaient-ils, pour l'avenir, des tempêtes et des naufrages ? Mais M"'^ Môssler ne demeura pas troublée longtemps. Sa conscience fournit à son esprit des arguments moraux qui la satisfirent et la rassurèrent. Contre toutes les tentations, n'existait-il pas une protection supérieure faite de l'amour du devoir et du respect de la foi jurée? M'"^ Môssler savait bien que si elle avait parlé de ces antiques superstitions bourgeoises, devant Valentin, et peutêtre aussi même devant les amis de sa belle-fille, elle leur aurait procuré un doux accès de gaîté. Mais elle reconnaissait encore l'influence des bons principes sur la conduite de la vie, et elle ne prenait pas au sérieux les exagérations du moderne scepticisme. Toutes ces vaillantises de conversa-

tion devaient disparaître, suivant elle, comme fumée, au jour des épreuves sérieuses, et elle était convaincue que tel, qui faisait l'esprit fort, se raccrocherait aux croyances reniées, lorsqu'il aurait besoin d'un appui contre le doute, ou d'un recours contre la douleur.

Elle n'était pas seule à penser ainsi, dans son entourage, et M. Eliphas était aussi ancré qu'elle dans ces idées arriérées. Il v tenait avec toute l'ardeur d'un esprit pur et d'une âme religieuse. Et misa même, par M"'*^ Môssler, de se prononcer sur un cas aussi sérieux que celui qu'elle envisageait, il n'eût pas énoncé une autre opinion qu'elle-même, et eût manifesté une égale confiance. Mais sa vieille amie était bien loin de songer à le consulter sur ce qui la préoccupait. Rien que l'idée de mettre M. Eliphas au courant des inquiétudes qu'elle éprouvait pour la tranquillité de Frédéric, la troublait sérieusement. L'hostilité, déjà si grande, de son Ministre delà Charité contre Valentinse serait accrue dans des proportions telles que toute intimité entre elle et son vieil ami fût devenue, du jour au lendemain, impossible. Or, qu'eût été la vie de M""® Môssler sans l'assidue présence de M. Eliphas ?

Cette femme, réfugiée dans ses habitudes heureuses, comme dans une forteresse, frémit à la pensée qu'elle pourrait être privée de la quotidienne distraction des visites du père de Frédéric.

Et si cet homme d'aftaires admirable cessait de lui prêter son concours, comment se tirerait-elle de l'administration de ses Œuvres multipliées et difficiles à gérer? Une brouille entre M. Eliphas et elle, à cause de Valentin, c'était la fm de tout. Elle ne remplacerait pas le bénévole dispensateur de ses dons par dix secrétaires qui la harcèleraient de leurs questions, de leurs demandes, et qui la voleraient, au détriment des pauvres. Elle ne put supporter l'elTroi que lui causa cette rapide vision des soucis et des peines que lui réserverait une imprudence de Valentin, et elle résolut de couper court à une intrigue commencée ou à un caprice naissant.

Le procédé le plus simple pour elle était d'appeler Valentin, le lendemain matin, de le confesser, et de le chapitrer d'importance. Elle le connaissait assez léger pour ne pas redouter une grande résistance à ses volontés. Elle savait d'avance qu'il lui en coûterait cher pour être obéie, mais qu'importait la somme à payer, pourvu que satisfaction fût obtenue. L'argent, depuis trop longtemps, ne représentait plus, pour M'"'^ Môssler, qu'un moyen d'assurer son autorité ou de faire dominer son influence. Et avec Valentin, jusqu'alors, ce moyen avait été irrésistible. Rassurée par cette conclusion de ses méditations, elle se leva, prit congé de ses hôtes, habitués à la voir se retirer de bonne

heure dans son appartement, et, comme Valentin lui souhaitait le bonsoir :

— Si tu as l'intention d'aller à Paris demain, lui dit-elle, entre chez moi avant de partir, j'ai besoin de te parler.

Gomme il y avait au moins quatre jours que M"''^ Môssler faisait grise mine à son fils adoptif, à cause de la terrible liquidation qu'il était venu lui demander d'opérer et à laquelle, pour la première fois, elle n'avait pas voulu consentir, Valentin entrevit dans cette conversation le commencement de sa rentrée en faveur, et, prompt à profiter d'un revirement, il répondit avec bonne grâce :

— Mais, chère mère, je ne veux pas du tout vous déranger de grand matin, j'attendrai vos ordres.

M™^ Môssler le regarda complaisamment, en un instant adoucie par sa gentillesse, et, hochant la tête, incrédule au fond devant ses manifestations câlines :

— Eh bien î c'est entendu, je t'enverrai chercher quand je serai prête à te recevoir. Dors bien, et tâche de m'arriver avec de sages résolutions.

Elle prit le bras de M. Eliphas et sortit du salon.

La chambre habitée par M™® Môssler, au château, était celle de M™^ de Pompadour. L'estrade à balustres dorés, sur laquelle se dressait le lit de la favorite, avait été supprimée du temps même du sénateur comte Berland, sousle premier Empire. La décoration, due au pinceau de Lancret, avait été respectée. C'étaient, dans d'étroits trumeaux, des bergerades exquises, qui ont été reproduites en tapisseries par les Gobelins. Sur la cheminée, une pendule et deux vases de marbre, sculptés par Gaffiéri et montés en bronze. Le mobilier, composé d'un bonheur-du-jour, de deux commodes en bois de violette, d'une table en bois sculpté et doré, et de fauteuils et chaises en tapisserie au petit point, avait été acheté par M'"^Môssler à la vente Berlin, et payé au poids de l'or. Le parquet était recouvert d'un tapis de la Savonnerie et les fenêtres

étaient ornées de rideaux en lampas amarante broché de gris argent d'un ton ravissant.

Vers dix heures, M'"'' Môssler, assise dans l'embrasure d'une fenêtre, regardait les hommes de service qui, embarqués sur l'étang dans deux bateaux, manœuvraient, sous la conduite d'un garde, une longue senne dont les flotteurs rasant la surface de l'eau frémissaient au choc des poissons qui gonflaient déjà ses mailles. Ferraud et Dauziat, dans l'herbe, malgré la rosée du matin, suivaient du bord l'opération et gesticulaient, criant aux pêcheurs des exhortations confuses. Sous le ciel lumineux moutonné de légers nuages, dans ce cadre de verdure déjà pâlissante, c'était un tableau mouvementé et pittoresque que M""® Môssler se serait longtemps oubliée à regarder, si la porte de sa chambre en s'ouvrant ne l'avait distraite de cette amusante occupation. Elle se leva et marcha audevant du comte deCoutras qui s'avançait, vêtu de clair, le visage reposé, l'œil caressant, et le sourire aux lèvres.

— Vous regardiez les pêcheurs, ma mère, dit-il, c'est vraiment extraordinaire, la quantité de brochets qu'il y a dans vos pièces d'eau. Ils en ont déjà sorti plus de vingt, depuis une heure, et encore ils rejettent tous les petits... Vous allez avoir de quoi envoyer du maigre à toutes vos œuvres pour vendredi...

t/iN UTILE RICHESSE. 1G3

— J'ai ordonne cette destruction parce que, vrais requins d'eau douce, les brochets m'ont dévoré les jolis pelils canards de Barbarie que tu m'avais donnés et que j'aimais tant à voir nager sous mes fenêtres.

— Ma mère, je vous en apporterai d'autres; un de mes amis, Saint-Giron, en aune espèce vraiment rare, on dirait qu'ils sont peints, tellement leurs couleurs sont variées et vives.

M"'^ Môssler donna, du revers de sa main fluette, une petite tape sur la joue de son fils adoptif , et, examinant la marque rouge qui lui balafrait le front :

— Tu aurais pu te défigurer, en tombant, ditelle. Et c'eût été malheureux, car, que te resterait-il, si tu n'avais plus ton beau physique?

Il se mit à rire :

— Mais il me resterait votre affection, je pense, car vous, qui êtes si bonne pour les malheureux, vous ne vous détourneriez pas de moi parce que je serais fâcheux à regarder.

— Oui, mais les autres femmes?...

— J'en serais quitte pour ne plus m'occuper d'elles.

M'"*' Môssler examina Valentin, et d'un ton qui n'était plus celui du badinage :

— Eh bien! Si tu commençais tout de suite? Le comte essaya de s'échapper dans une plaisanterie :

— Comme ça, sans prévenir, sans préparation? Les infortunées! Vous leur voulez donc du mal?

— C'est, au contraire, que je leur veux du bien. Ou pour mieux dire, je veux du bien à l'une d'elles.

Valentin changea d'attitude. Il pressentit un rude assaut, et s'asseyant auprès de M""^ Mossler :

— Ma mère, je ne vous comprends plus. C'était donc sérieux ce que vous me disiez? Je croyais que vous vous moquiez de moi.

— Non. Je ne me moque pas et c'est très sérieux...

— Mais alors, expliquez-vous mieux, je vous en prie, car je ne vois pas où vous voulez en venir.

— Seras-tu sincère?

— Avec vous, je le suis toujours.

— M'avoueras-tu la faute commise, ou môme l'intention de la commettre?

— Interrogez.

— Eh bien! J'ai cru remarquer que, depuis quelque temps, tes escarmouches habituelles avec ^{me Frédéric prenaient une forme nouvelle, plus vive de ta part, plus irritée de la sienne. Il m'a semblé que le jeu devenait mauvais parce que tu t'y échauffais trop et ta partenaire aussi : toi dans le sens de la galanterie, elle dans le sens de l'hostilité. J'en ai conclu que tu te rendais importun et j'ai pris le parti de t'avertir. Tu sais que j'aime beaucoup Céline et que je suis très attachée à sa

famille. Pour rien au monde, je ne voudrais qu'elle eût à supporter une contrariété, ou un ennui, chez moi. Je ne pense pas que tu sois épris d'elle. Vous vous connaissez depuis si longtemps, que tu n'aurais pas attendu à aujourd'hui pour la désirer. Vous avez toujours été camarades, et si tu t'animes, un peu plus que de raison, vis-à-vis d'elle, j'imagine que c'est par désœuvrement. Les hommes tels que toi, à la campagne, sont impossibles à occuper, tu ne t'intéresses à rien. Et à moins qu'on ne chasse, qu'on ne galope ou qu'on ne joue, il n'y a plus rien à espérer de ta présence. Je crois que c'est pour cela que tu agaces Céline, mais moi ces agaceries me tourmentent et je serais bien contente si tu y mettais un terme.

Valentin prit le temps de réfléchir, puis : — Vous m'avez demandé de vous répondre sincèrement, mais vous, ma mère, m'avez-vous interrogé sincèrement? M'avez-vous dit tout ce que vous deviez me dire? N'y a-t-il point d'omission ou de sous-entendus? Est-ce de votre propre mouvement que vous me posez ces questions? Ne vous a-t-on rien insinué? M™*^ Frédéric vous a-t-elle parlé ?

Il était fort inquiet, en prononçant ces paroles. Il ne les avait aventurées qu'avec d'infinies précautions, car elles allaient, suivant lui, éclairer la situation. Si Céline s'était plainte à M™"^ Môssler,

et il l'en jugeait capable, qu'avait-elle dit? Jusqu'où était-elle allée dans son aveu? Suivant qu'il serait découvert ou non, de ce côté, sa situation serait plus ou moins grave, il devrait être plus ou moins franc, plus ou moins pathétique. Car c'était une comédie à jouer, et à condition de connaître le rôle qu'il devait tenir, il savait comment s'y prendre pour être excellent. Il guettait, sur le visage expressif de M"''' Môssler, l'efTetque sa question allait produire. Sa mère adoptive ne manifesta aucun trouble et très nettement déclara :

— Personne ne s'est plaint: pas plus Céline que d'autres.

Valentin respira et décidé à nier :

— J'aurais été étonné du contraire. Mais il faut s'attendre à tout. Ainsi donc, c'est vous seule qui prenez l'alarme? Avouez que je pourrais me plaindre de tant de défiance? Parce que je flirte avec cette jeune femme, la seule qui soit un peu gaie dans la maison, aussitôt me voilà accusé des pires desseins. Vous avez vraiment par trop mauvaise opinion de moi, ma mère. Je sais bien que je ne suis pas un modèle de sagesse, et que je vous donne bien souvent l'occasion d'intervenir dans mes affaires. Mais s'il est juste que vous me punissiez pour les sottises que j'ai pu commettre, il est, à coup sûr, exagéré de prendre l'avance sur moi et de me condamner pour ce dont je suis innocent.

l'inutile richesse. 1G7

— Eh ! mon cher enfant, on ne prête qu'aux riches î répliqua M'"^ ^lôssler avec vivacité, et quand on voit le renard tourner autour d'une poule, on ne suppose pas que ce soit pour lui montrer le chemin de la basse-cour. Tu as tant fait de fredaines qu'une de plus n'est pas grand'chose pour toi... Et tu as si bon dos que je m'étonne de t'entendre réclamer quand on te charge un peu plus que tu ne veux l'être...

— Je ne conçois pas très bien ce que mon marivaudage avec M™^ Frédéric peut avoir de répréhensible.

— Simplement ceci, qu'il paraît lui déplaire.

— Preuve qu'il est bien innocent...

— Son mari finira par le remarquer, et s'en offensera.

— Pourquoi donc Frédéric Clément serait-il si rigoriste? Tous les jours, on voit un homme faire la cour à une femme, en présence du mari, sans que celui-ci s'en offense. N'avez-vous d'yeux, ma chère mère, que pour ce qui touche le ménage d'autrui,etne voyez-vous pas ce qui intéresse le mien?

M'"^ Môssler pinça les lèvres, ses yeux devinrent plus noirs sous ses sourcils froncés, et d'une voix qui tremblait elle répondit :

— Je ne m'occupe pas de ton ménage, parce que tout y va, en ce qui concerne ta femme, avec une régularité et une dignité que tu gagnerais beaucoup

à imiter. Il n'y aura jamais de surveillance à exercer de ce côté-là, on n'y pourra chercher que des exemples.

— Je voudrais bien savoir pourquoi, par exemple, ricana Valentin, pâlissant de colère contenue. Est-ce que vous croyez la vertu de M""^ Frédéric plus fragile que celle d'Henriette, ou bien avezvous dans la continence du colonel Rédel plus de confiance que dans la mienne? D'où vient donc que cet étranger jouit chez vous d'immunités que vous refusez à votre fils? Gela tient-il à l'uniforme? Ou bien le jugez-vous vieilli, avant l'âge, par ses campagnes?

— Cela tient, tout simplement, à ce que je le sais un parfait honnête homme.

— Eh bien! Vous me la baillez belle, par exemple, s'écria le comte en éclatant de rire. Qu'est-ce que l'honnêteté vient faire en cette matière? Vous vous imaginez que l'honnêteté a jamais empêché un homme de prendre la femme de son voisin?... Ah! vraiment ma mère, vous le faites exprès... C'est une querelle gratuite que vous me cherchez ! . . . Mais M. Eliphas, lui-même, qui est à vos yeux, je suppose, le parangon de toutes les vertus bibliques et théologales, serait pris d'une passion sénile pour une femme, que rien ne l'arrêterait, et qu'il se conduirait comme un simple satyre, ce qui deviendrait hideux! L'honnêteté! En voilà une garantie que

l'inutile richesse. iCAf

vous me donnez là ! Mais l'honnêteté est tout ce qu'il y a de plus relatif. Tel, qui ne dérobera pas vingt francs à son prochain, n'hésitera pas à le ruiner dans une affaire d'intérêts. On peut rapporter un portefeuille bourré de billets de banque trouvé sur la voie publique, et entraîner une mineure hors de sa famille. Honnête ! La bonne plaisanterie. Mais chacun est honnête, jusqu'au jour où il cesse de l'être ! Vous croyez que je me paye de ces motslà? Non pas ! Et si je suis dangereux pour M™^ Frédéric, je voudrais bien savoir pourquoi M. Rédel ne le serait pas pour ma femme? Est-ce parce qu'il est votre ami? La raison est parfaite pour vous. Pour moi elle est insuffisante. Et de deux choses l'une, ou vous ne me tourmenterez plus pour des billevesées, ou bien je vais prendre au sérieux les yeux blancs que ce militaire fait à la comtesse et vous ne serez pas longtemps avant de voir ce qui en résultera.

j\jmc Môssler n'avait jamais rencontré chez Valentin de résistance à ses désirs, ou à ses volontés. L'attitude qu'il prenait, tout à coup, était donc faite pour l'étonner. Mais, avec son esprit calme et lucide, elle ne devait pas tarder à réagir. Elle pensa : Si je le pousse trop brusquement, il est capable de me tenir tête et la situation deviendra tellement tendue qu'il y aura une rupture. Il faut l'éviter, dans l'intérêt de tout le monde. Valentin boudant

se réfugiera à Paris. Sa femme sera obligée d'aller l'y rejoindre. Toute notre villégiature se trouvera dérangée, et les commentaires sur l'événement ne manqueront pas. Il convient donc d'aplanir les difficultés, et, pour commencer, d'adoucir l'humeur irritée de ce déraisonnable garçon. S'il avait sa caisse mieux garnie, il ne verrait pas la vie en noir, et accepterait plus docilement mes remontrances. — Tu penses bien, dit-elle, que je ne prends pas au sérieux tes menaces. Si tu étais mis en demeure de les exécuter, tu serais, je crois, bien embarrassé ; car, tu as beau dire, il y a des gens qui inspirent quand même le respect et on y regarde à deux fois avant de les attaquer. Non pas qu'on ait peur d'eux. Je te sais capable d'affronter le diable. Mais on a la pudeur de ses actes, et il en est qu'on se décide difficilement à commettre, parce qu'on les sent injustes. Si tu n'étais pas si mal monté, en ce moment, tu en conviendrais avec moi. Mais tu es mécontent, parce que je t'ai tenu un peu de court, cette semaine, et tu fais peser sur d'autres l'irritation que tu as contre moi. Ce n'est pas très malin. Et si j'avais aussi mauvais caractère que toi, nous pourrions aller tous les deux à l'extrême, nous brouiller, et ce serait un beau résultat. Je ne t'ai pas appelé chez moi, ce matin, que pour te faire de la morale, j'avais aussi l'intention de l'offrir ce qu'il te faut pour liquider ta situation. J'ai voulu te laisser le

l'inutile richesse. iîl

pied on l'air, pendant quelqnes jours, pour te donner l'occasion de réfléchir sur ta conduite. Elle est tout à fait maladroite. Autrefois tu étais plus raisonnable, tu te contentais de me demander les sommes qui t'étaient nécessaires, en plus de ta pension. Maintenant tu contractes des emprunts et tu te laisses voler par des usuriers. Voilà ce qui me contrarie. Tu as actuellement un passif de trois millions six cent mille francs, d'après les comptes relevés par M. Eliphas. Je suis sûre que tu n'as pas reçu deux millions d'argent clair. Est-ce convenable ? Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse de te donner plus ou moins d'argent, tous les ans? Tu n'as qu'à m'en demander. Mais ne te laisse pas gruger comme un nigaud.

La figure de Valentin s'était peu à peu éclairée. Il dit d'un ton plus doux :

— Je vous remercie, ma mère. J'étais en effet très contrarié de ne pas pouvoir désintéresser les prêteurs qui m'avaient donné leurs fonds. J'avais pris des engagements et il m'était pénible d'y manquer. Plus ces gens-là étaient méprisables, plus il me semblait que je devais exagérer vis-à-vis d'eux la délicatesse. Ne pas me trouver en mesure, à l'heure dite, vis-à-vis de pareils filous, était pour moi le comble de l'humiliation.

— Ta pension n'est-elle pas assez forte ? Veux-tu que je la double?

m LES BATAILLES DE LA VIE.

— Je vous en serai reconnaissant.

— Voilà donc qui est convenu. Ah ! si tu me donnais satisfaction sur un point, si tu me présentais un matin un héritier de ton nom, comme je te le paierais cher ! Tu pourrais le mettre dans une balance, je mettrais, moi, surl'autre plateau autant de billets de mille francs qu'il en faudrait pour faire son poids! Et j'y ajouterais encore tout ce qu'on pourrait trouver de plus beau comme diamants pour la mère.

Valentin se mit à rire.

— Il ne fallait pas alors me choisir une femme qui n'est qu'un pur esprit, et qui ne sacrifie point à la matière. Ah ! si les enfants venaient dans le cerveau, comme il advint à Jupiter pour Minerve, vous auriez de l'espoir avec Henriette. Mais c'est une personne trop quintessenciée pour moi, je ne suis pas à la hauteur et il y a gros à parier que je n'y serai jamais.

— Il me semble, cependant, que tu pourrais bien t'occuper d'elle un peu plus que tu ne le fais. Elle est jeune, elle est charmante...

— Oui, ma mère, mais c'est un charme froid. M'^'^Môssler hocha la tête avec découragement :

— Alors, je vois bien que, dans la vie, il ne suffit pas de tout faire pour que les événements tournent d'une façon satisfaisante, encore faut-il compter avec l'imprévu qui dérange les meilleurs

projets. Je croyais, en liant cette raisonnable jeune fille à un fou tel que toi, améliorer les dispositions et te rendre plus sage. 11 en est tout autrement. Et ce sont les qualités que j'avais recherchées qui font obstacle à ce que je souhaitais. Si je t'avais choisi une femme aussi frivole que tu l'es toi-même, peut-être l'aurais-tu adorée. Je commence à croire qu'il ne faut pas être trop prudent. . . Mais je parlerai à Henriette. Peut-être, de son côté, est-elle plus sévère qu'il ne convient...

— Oh ! Je ne l'accuse pas, ma mère. Je n'ai rien à lui reprocher... Et je serais très fâché qu'elle pût penser que je me suis plaint d'elle. . .

— Sois tranquille, je ne lui dirai que ce que je devrai lui dire...

Valentin prit ces paroles pour un congé. Aussi bien, ayant détourné l'orage qui le menaçait au début et obtenu les avantages qu'il réclamait vainement, depuis une semaine, il n'avait plus qu'à s'en aller. Il s'approcha de M™^ Môssler, et lui prenant la main :

— Vous ne m'en voulez plus?

— Oublions les mauvaises choses, mais qu'il soit bien entendu que tu me donneras satisfaction -en ce qui concerne Céline.

Valentin ne répondit que par une inclination déférente. 11 baisa la main de sa mère adoptive et rapidement disparut. M""^ Môssler, sans perdre de

temps, songea à donner suite à son projet et sortant de chez elle se dirigea vers l'appartement de la comtesse. Assise près de la fenêtre, devant unetable, elle peignait, avecuneattcntion extrême, une miniature. C'était un portrait de Vignot, dont l'encadrement très ingénieux était formé d'une portée bleu de ciel sur laquelle se déroulaient des notes de musique. La tête de Père Eternel du vieux compositeur était d'une exactitude frappante. En voyant entrer M"'*^ Môssler, Henriette repoussa son ouvrage et se leva souriante. Elle était vêtue d'une robe d'intérieur de soie changeante ornée de point de Venise, ses beaux cheveux dorés, naturellement ondulés, mettaient en valeur son teint rose et ses yeux noirs. Elle était ainsi d'une beauté fièro, qui donnait un peu raison à son mari quand il parlait de son charme froid. Elle personnifiait une reine, ou une déesse, plutôt qu'une simple mortelle.

— Gomment ! chère mère, déjà en mouvement?

— Oh I Vous n'êtes pas la première dont je m'occupe ce matin, ma belle Henriette, et votre mari vient d'avoir avec moi une longue conférence...

La comtesse ne sourcilla pas. Elle parut décidée à se désintéresser de ce qui touchait Valentin. Et la réserve de son attitude fut si accentuée, que M™^ Môssler en resta interdite. La vieille femme

L INUTILE RICIIKSSE. 175

tourna dans la chambre, et avisant sur la table la miniature :

— Ahl c'est votre cher Vignot!... Gomme il est ressemblant!... Est-ce un cadeau que vous voulez lui faire?

— Non, chère mère. Je fais ce portrait pour moi, afin de conserver un souvenir très précis de cet admirable ami.

— X'avez-vous que cette miniature en train? Henriette ouvrit son tiroir, et y prenant une

feuille d ivoire :

— Jai celle-ci, du colonel Rédel... Mais elle n'est qu'ébauchée.

M™^ Môssler regarda sa belle-fille, et, de sa voix calme, avec toute son assurance retrouvée :

— Est-ce aussi un souvenir que vous voulez garder?

— Non, ma mère, dit la comtesse, sans que son beau regard se troublât, ce petit portrait ne doit pas rester entre mes mains. Il est destiné à la mère du colonel.

M""^ Môssler se donna le plaisir de savourer cette noble tranquillité, puis, très doucement :

— Henriette, peut-être eût-il mieux valu ne pas entreprendre cet ouvrage. Vignot est un vieillard, c'est un homme illustre, c'est votre ami ancien, il y a toutes les raisons du monde à donner, pour expliquer le goût que vous avez eu de faire cette mi-

niature. Pour Gustave Rédel, il en est tout autrement.

— Quoi, ma mère, vous me blâmez pour une chose si simple et si naturelle?...

— Je ne vous blâme pas, Henriette, interrompit ^|me Môssler. D'abord parce que ce serait à tort, et ensuite parce que mon affection pour vous m'en empêcherait, même si c'était à bon droit. Mais je puis vous soumettre une observation, sans vous blâmer, et je vous exprime, avec toutes les atténuations possibles, la crainte qu'une trop apparente intimité avec Rédel puisse vous attirer des critiques.

La comtesse secoua sa tête blonde, et eut un sourire hautain :

— Vous savez avec quelle déférence j'accepte tout ce qui vient de vous, ma chère mère, dit-elle d'un ton un peu plus élevé. Si vous jugez que j'ai tort, je m'inclinerai sans discussion. Mais si c'est quelque autre qui trouve à redire à ma conduite, je dédaignerai son opinion, et continuerai à agir comme il me plaît. Ne pas contrarier ceux qu'on vénère et qu'on chérit me semble une règle absolue, mais, par contre, tenir pour nul le jugement des autres.

— Ma mignonne, l'indépendance est une belle chose, mais elle ne doit pas être étendue plus loin qu'il ne convient. Vous ne seriez pas seule à sup-

l'inutile richesse. nr

porter les ennuis d'un blâme. Indépendamment de moi, avec qui vous acceptez très gentiment une communauté de sentiments, il y a votre mari... Henriette fronça les sourcils, et, cette fois, vraiment émue en dépit de sa force de caractère :

— Olî ! Il n'est pas sensible aux choses qui me touchent, il ne l'a que trop prouvé. Et je le crois fort indifférent à ce que je puis faire de bien ou de mal.

— Voilà une bien grande amertume, mon enfant, et qui trahit un profond mécontentement...

— Trop justifié...

— Avez-vous donc de si sérieux griefs?

— Votre étonnement vient de ce que je ne me suis jamais plainte. Je respectais votre quiétude, et je veux continuer. Du reste^ à quoi serviraient des récriminations? La situation n'en serait pas améliorée. A tous égards, il vaut donc mieux me taire.

^jme ]\iQggiep pencha sa tête blanche, et réfléchit pendant un instant. Du parc montait le cri des bateliers occupés à haler leurs filets. Et l'activité joyeuse du dehors faisait mieux ressortir le silence morne de la chambre, accentuait le contraste entre la vie libre et insoucieuse de ces pauvres gens, et l'existence asservie et morose de ces riches.

— Je sais, reprit 1\P^ Môssler, que Valentin n'a pas été un modèle de sagesse, et que vous pouvez

lui adresser des reproches sur sa légèreté, mais je ne m'attendais pas à vous trouver si ulcérée.

— C'est que vous me croyiez moins instruite de ce qu'il a fait. 11 ne m'a malheureusement pas laissé le loisir d'ignorer sa conduite, car il s'est affiché avec un si complet oubli, je ne dirai pas seulement de ce qu'il me devait, mais de ce qu'il se devait à lui-même, que je l'ai rencontré avec des filles, en plein jour, dans les endroits les plus fréquentés de Paris. Qu'il me trompât, je n'avais plus à en douter. A différentes époques, et par diverses personnes, des lettres m'avaient été écrites pour me prévenir. Je m'étais bornée à fermer à mon mari la porte de ma chambre, étant trop fière pour me plaindre de ces infidélités, et trop dégoûtée pour accepter le partage avec les créatures, au profit de qui elles m'étaient faites. J'ai donc repris ma liberté, et quoique je sois décidée à n'en pas user, je résisterai à toute tentative qui aurait pour but de la restreindre. Je me suis entourée d'une petite troupe d'amis dévoués, qui me font oublier par les satisfactions de l'esprit, mes déceptions de cœur. M. Rédel est des meilleurs, des plus estimés, et vous ne me direz pas qu'il soit des moins estimables. Il me plaît de le recevoir, de le traiter avec égards. C'est vous qui me l'avez présenté, je ne vois donc pas ce qu'on pourrait critiquer dans nos rapports, et je vous préviens, très affectueuse-

ment que je ne tolérerai pas qu'on y trouve à reprendre.

— Ma chère Henriette, personne ne songe à vou-s contraindre et Valentin ne m'a parle de vous que pour faire votre éloge. C'est moi qui me préoccupe de cet éloignement que vous venez de caractériser, avec votre netteté d'esprit habituelle, et je serais bien heureuse de contribuer à le faire cesser. Certes, les torts, qu'a eus Valentin vis-à-vis de vous, sont sérieux, mais ils ne me paraissent pas, à moi vieille femme, jugeant froidement les choses, de ceux qui ne se peuvent pardonner. Plus vous avancerez dans la vie, mon enfant, plus vous comprendrez combien il est nécessaire d'user d'indulgence envers les hommes en général, et les maris en particulier. Il est des femmes qui vous diront que ces infidélités, que vous reprochez à Valentin, ont été un bien grand soulagement pour elles en les affranchissant d'un devoir qui leur était insupportable. En ce qui vous concerne, il m'apparaît que les arts vous semblent une consolation appréciable, et je ne jurerais pas que ces compensations de l'esprit, dont vous me parliez à l'instant, ne vous aient peut-être conduite à négliger un peu ce que les entraînements du cœur pouvaient faire souhaiter à votre mari. Oh ! Je sais qu'il est très coupable ! Mais êtes-vous tout à fait innocente? Les joies qu'il est allé chercher ailleurs, ôtes-vous bien sûre, ma

belle, (le n'y être pas restée trop indifférente? Il est bon que l'esprit prédomine sur la matière, mais il ne faut pas se faire trop éthérée, ou alors le mari, qui ne s'enlève pas en plein ciel, vous cherche sur la terre, ne vous trouve pas, et va ailleurs. Encore une fois, je ne vous juge pas, ma chérie, je ne raisonne que sur ce que vous m'avez confié vousmême. 11 me semble résulter de ces confidences qu'il y a un malentendu entre vous et votre mari, et je vous demande, avec instance, de faire tout ce qu'il faudra pour le faire cesser.

Ce fut au tour d'Henriette de rester songeuse. Elle ne pouvait méconnaître les bonnes intentions de M"'^ Môssler, elle répugnait à lui découvrir sa pensée tout entière sur le compte de Valentin. Promettre de modifier son attitude lui paraissait une faiblesse, s'y refuser lui semblait un mauvais procédé. Sa loyale nature ne se résigna pourtant pas à une tromperie, elle voulut être franche jusqu'au bout :

— Ma mère, si je comprends bien ce que vous venez de me dire, vous désirez que je renoue avec mon mari des liens qu'il a seul rompus. Est-ce donc avec son assentiment que vous m'adressez cette demande?

— Dites-moi seulement que vous êtes disposée à un raccommodement, et je m'engage à lui faire faire toutes les concessions...

— Alîî vous ne me répondez pas nettement, s'écria la comtesse, et pour que vous preniez un tel biais, il faut que mon mari ne vous ait donné aucune assurance... Ce n'est pas lui qui désire cette réconciliation, c'est vous. Alors je suis fixée sur ce que je puis en attendre. Il vous obéira, pour se ménager vos bonnes grâces, mais l'empressement qu'il montrera ne sera pas sincère, et, avant que quinze jours soient écoulés, il sera retourné à ses habitudes et à ses plaisirs. Et moi, je n'aurai recueilli de ma bonne volonté et de mon indulgence qu'une humiliation de plus.

M'"*' Môssler ne répondit pas tout de suite, mais ses lèvres frémissantes retenaient avec peine l'argument suprême qui, pour elle, devait tenir lieu de tout autre raisonnement. Enfin, elle ne put résister et, les yeux brillants d'un désir passionné :

— Eh! qu'importe tout cela, dit- elle, si ce rapprochement vous vaut la maternité. Réfléchissez donc, Henriette, un enfant! Un enfant, qui serait ù nous, qui emplirait notre vie, qui nous tiendrait lieu de tout le reste ! Il ne nous trahirait pas, celuilà, nous rélèverions à notre guise, et puis, même s'il devait aussi être ingrat plus tard, il nous donnerait du bonheur, au moins pendant toute son enfance. Henriette, chère petite, vous savez si je vous aime, vous êtes ma vraie fille. Eh bien! Je sens que vous me seriez cent fois plus chère si je

ij

i82 LES BATAILLES DE LA VIE.

VOUS voyais dans les bras un beau chérubin blanc et rose... Oh! pcnscz-y ! c'est hi seule vraie joie qui existe, pour une femme, en ce monde. Tout autre bonheur est vain, mais la maternité! Je l'ai tant souhaitée pour moi, que celle des autres m'est encore précieuse et que, pour un enfant étranger, je me sens des trésors de tendresse!

A cet ardent aveu de ses espérances secrètes, à cette explosion d'égoïsme, sublime à force d'être sincère, la comtesse frémit. Une rougeur monta à son front, et d'une voix, dont elle essayait en vain d'affaiblir la vibration indignée :

— Ma mère , dit-elle , vous disposez de moi , comme des poulinières de votre domaine. Un rejeton n'importe comment, presque n'importe avec qui, pourvu qu'on l'aitiEn conscience, je ne comprends pas la maternité comme vous. Je la veux entourée des attentions, des respects et des dévouements du père. Mais avoir un fils, d'un homme que je méprise, qui aura quitté une maîtresse pour me prendre, et qui me quittera pour une autre maîtresse^ j'en rougirais comme de la plus dégradante des humiliations. Et que serait-il, cet enfant, conçu entre deux caprices galants, au sortir d'une fête, non dans le recueillement attendri de l'amour, mais dans la préoccupation vénale des intérêts? Un cœur léger, une tête vide, plus tard un viveur comme son père? Le ciel me préserve de lui donner

la vie, j'aime mieux rester stérile, solitaire, abandonnée, que d'avoir, un jour, à pleurer d'avoir fait souche d'un malheureux de plus!

— Oh! dit M'"^ Môssler avec douleur, vous me refusez ce qui était le suprême espoir de ma vie.

— Eh! si vous voulez absolument un enfant, s'écria Henriette, emportée par la colère, ordonnez au comte de Goutras d'en adopter un. 11 vous rendra ainsi ce que vous lui avez donné. Mais ne persistez pas à faire de moi la victime de vos combinaisons successorales. Je vaux mieux que le rôle que vous prétendez m'imposer, et je ne suis pas entrée, dans votre maison, uniquement pour la reproduction !

M™*^Mossler pâlit, des larmes brillèrent dans ses yeux, et s'avançant vers la jeune femme :

— Vous ai-je donc blessée si gravement, Henriette, que vous me répondiez avec tant de violence? Je n'en avais pas l'intention et je vous prie de me le pardonner.

A ces paroles, où elle retrouvait l'habituelle bonté de M™^ Môssler, la comtesse sentit se dissiper tout son ressentiment et, se jetant dans les bras de la généreuse femme :

— Non! Ne vous excusez pas. C'est moi qui suis une folle de m'être laissée aller à cet emportement. Mais c'est que, de tous les sujets, celui que vous

avez aborde était pour moi le plus pénible. Je sais bien qu'en me refusant à vous donner satisfaction, je trompe vos espérances, je n'acquitte pas ma dette envers vous, car vous m'avez prise, moi, fille pauvre et sans avenir, pour que je sois une épouse féconde, vous m'avez payée en richesse, en luxe, en élégance, et je ne tiens pas mes engagements. Mais jugez combien il serait affreux pour moi de subir de telles humiliations. Dispensezmoi de m'exécuter, je vous en supplie. Laissezmoi vivre dans ma libre fierté, et je vous serai une fille aimante et dévouée. Vous ne pouvez pourtant pas exiger de moi toutes les concessions, et de mon mari, aucune. Je n'ai pas mérité d'être mise si bas que de servir à ses fantaisies passagères. Et plutôt que de m'y prêter, j'aimerais mieux m'éloigner d'ici et vivre dans la médiocrité, pourvu que je sois indépendante et respectée.

Ce qu'elle demandait était si juste, elle le demandait si noblement, elle était, en parlant ainsi, tellement belle de sa pudeur révoltée, que M"'*^ Môssler sentit sa cause perdue. Au fond d'elle-même une voix s'éleva qui disait : Cette femme a raison, tu l'as achetée pour ton fils, et c'est lui qui l'a dédaignée. Elle ne lui doit plus rien. Renonce à tes calculs, abandonne tes projets, mais ne l'en rends pas responsable ; c'est l'autre, le féroce viveur, au cœur glacé, à la tête vide, qui est cause de ta décep-

lion et de tes rancœurs. Et, profondément triste, M'"'^ Môssler, se courbant, résignée, sous le poids de ce nouveau chagrin, dit à sa belle-fille :

— Vous avez raison, Henriette, et c'est moi qui suis une égoïste. Jamais vous n'entendrez plus de moi des paroles semblables. Vivez heureuse, chère enfant, puisque la liberté vous tient lieu de bonheur.

M"'^ de Coutras tendit son front à la vieille femme , avec une ardente effusion elle dit :

— Merci.

Et de son pas silencieux et léger, M™^ Môssler sortit.

A la même heure, sur la terrasse du château, en plein air, à l'abri des indiscrets, que l'on pouvait voir venir de loin, Valentin avait enfin réussi à rejoindre Céline. Elle était descendue, avec son mari, pour assister à la péripétie finale de la pêche, et pendant que Frédéric s'avançait au bord de l'étang, afin de mieux voir dans la senne, ramenée sur le gazon de la berge, les poissons d'argent se débattre entre les mailles ruisselantes, elle s'était assise, préoccupée et triste, auprès de la balustrade de pierre. Un chaud rayon de soleil adoucissait l'air, et la jeune femme restait là dans cette tiédeur, à regarder distraitement le spectacle qui s'offrait à ses yeux. Un pas léger sur le gravier de la terrasse lui fit tourner la tète. Elle poussa une exclamation,

devint pâle : Valentin était derrière elle. Elle eut un mouvement pour s'éloigner. Il la prit familièrement par le bras et la força en souriant à rester assise. En même temps il lui dit :

— Faites attention de ne pas trop vous agiter, on nous voit de tous côtés. Je vous préviens, du reste, que si vous essayez de m'échapper je vous retiens de force, au risque de ce qui pourra en résulter. Vous me traitez en ennemi, ne vous étonnez pas si j'agis en ennemi.

Elle resta atterrée devant lui, le souffle court, les yeux vacillants, incapable de prendre une résolution, tremblante comme l'oiseau que fascine un épervier.

— Il est de toute nécessité que nous ayons cinq minutes d'entretien. En tête à tête vous serez peut-être moins hardie que devant témoins. En tous cas j'aurai le loisir de m'expliquer nettement avec vous.

Elle dit d'une voix étouffée :

— Prétendez-vous me contraindre à écouter ce que je ne veux pas entendre?

— Mieux, madame : je prétends vous contraindre à me répondre.

— Quand je vous aurai répondu, serai-je libre de m'éloigner de vous?

— Parfaitement.

— Questionnez donc vite, alors.

L INUTILE RICHESSE. i87

Valcntin (Mil un sourire railleur :

— On ne peut vous accuser d'hypocrisie et vous ^e dissimulez pas vos impressions. Après une telle déclaration, je devrais n'avoir plus rien à vous demander, si j'étais bien sûr que vous ne vous abusez pas vous-même.

La jeune femme rougit de colère, ses lèvres se crispèrent et, avec une force d'indignation qui la mettait hors d'elle-même :

— Oh ! non ! Je suis bien sincère et bien consciente, et bien assurée, quand je dis que je vous méprise et que je vous exècre. Vous êtes le plus misérable, le plus vil et le plus insolent des hommes. Et si je pouvais risquer ma vie contre la vôtre, ce serait avec une affreuse joie que j'essaierais de vous tuer.

Il la regarda avec tranquillité :

— Oui, vous me haïssez comme vous le dites, et c'est le cri de votre âme que je viens d'entendre, ^ïais j'ai entendu, l'autre jour, le cri de votre chair, et celui-là n'était pas un cri de haine. Vous vous êtes ressaisie, depuis, et maintenant vous êtes toute à l'indignation de m'avoir appartenu. Mais quand vous étiez à moi, quand je vous tenais dans mes bras, je vous ai sentie frémir, et ce n'était pas d'horreur. Mon amour vous indignait, mais vous le subissiez. Je jurerais que vous auriez regretté de ne pas le subir. Ivresse fugitive, qui vous a livrée sans

défense, impression d'une minute, suivie de longues heures de regrets et d'indignation, mais que rien ne peut faire que vous n'ayez pas éprouvée, et que vous n'êtes pas sûre de ne plus éprouver jamais.

— Non! non! Tout plutôt que cela!

— Qu'en savez-vous? Vous ne vous connaissez pas vous-même. Il y a en vous deux femmes très distinctes : l'une vertueuse jusqu'au rigorisme et repoussant l'idée seule de la faute comme une souillure, très attachée à son devoir et résolue à n'y point manquer. C'est auprès de cette femme-là que je suis, et l'accueil que je reçois ne devrait pas m'encourager à l'adorer. L'autre est ardente, passionnée, à la merci de ses sens qui l'affolent. C'est auprès de celle-là que j'étais l'autre jour. Et je l'ai vue si belle de fureur et de désir, que pour la retrouver ainsi, fût-ce une seule minute encore, je suis prêt à supporter toutes les rebuffades, toutes les injures, tous les mépris. Je ne garde pas rancune à la femme vertueuse des efforts qu'elle fait pour me disputer la femme passionnée. Bien au contraire, sa résistance m'intéresse, son courage m'anime, et plus je la vois lutter pour m'échapper, plus je suis désireux de la reconquérir. Car, à présent, je sais ce qu'elle donne, et un tel instant d'ivresse partagée vaut toute une vie.

Tète haute, tant elle craignait qu'une attitude

L INUTILE RICHESSE. 18î>

accablée ne la trahît aux yeux de ceux qui pouvaient la voir, Céline pleurait silencieusement, et les larmes coulaient goutte à goutte sur son pâle visage, traçaient un sillon brillant au coin de ses lèvres , et tombaient lourdes sur le mouchoir qu'elle serrait dans sa main. Valentin attendait un mot de protestation, un cri, une injure, une prière. Mais elle se taisait, obstinément, comme si elle tenait ce qu'il venait de lui dire, pour nul et non avenu. Il perdit patience , et la touchant légèrement du doigt à l'épaule, il lui demanda :

— Voyons, Céline, qu'avez-vous à me répondre? Elle continua de se taire, pleurant toujours, la

poitrine soulevée par des sanglots, mais ne voulant pas s'abaisser jusqu'à paraître soupçonner qu'un homme était là qui venait de l'outrager. Exaspéré, il dit :

— Ne me poussez pas à bout ! Vous abusez de moi. Sachez que je vous veux et que je vous aurai. Répondez-moi, fût-ce pour me dire non.

Elle ne tourna pas même la tête de son côté et,, lentement, toujours muette et pleurant, elle passa, devant lui, et s'éloigna, le laissant écrasé par ce dédain, vaincu par ce silence.

A la suite de ces incidents il apparut très clairement que la villégiature de M. etM'"'^ de Contras à la Chapelle-Sauvigny ne serait pas de longue durée. M. et M™^ Frédéric Clément rentrèrent à Paris et le comte cessa complètement de venir à la campagne. Il s'installa chez lui en garçon, avec son seul valet de chambre, prenant ses repas au Club, et se bornant à demander tous les matins des nouvelles par le téléphone. Henriette et jNÏ™^ Môssler, demeurées seules, gardèrent encore Rédel, Vignot, et Ferraud pendant une semaine, puis elles se trouvèrent en tête à tête. Ce n'était pas pour leur déplaire, car elles savaient parfaitement s'occuper, et ne connaissaient pas l'ennui. Mais M™^ Môssler était inquiète de ce que faisait Valentin, et vers la fin d'octobre elle proposa à sa belle-fille de rentrer à Paris. La comtesse n'avait aucune raison de

désirer prolonger son séjour. Ce n'était ni par genre, ni par économie qu'elle allait à la campagne. L'argument que Paris, au mois d'octobre, était désert, n'avait aucune valeur pour son esprit. Elle rentra avenue de Friedland, ramenant toute sa maison, ce qui mit fm à la délicieuse indépendance de Valentin.

Depuis un mois, celui-ci avait complètement oublié qu'il avait une femme. Mais il n'avait pas oublié les femmes des autres. En matière sentimentale, ce gentilhomme essentiellement positif pratiquait le système des semblables par les semblables. Toujours il s'était soigné d'une déception amoureuse par une nouvelle amoureuse aventure. Il s'en était très bien trouvé. Et jusqu'à ce jour il avait vécu avec la conviction qu'une femme vaut une femme, et qu'à tout bien considérer, avec un peu d'imagination, on arrivait très aisément, dans la huitaine, à oublier une infidèle, auprès d'une belle de meilleure volonté.

Cette homéopathie de l'amour avait été énergiquement pratiquée par lui, dès son retour à Paris, et, pour se guérir de Céline, il s'était mis en tète de s'intoxiquer d'une charmante Péruvienne, M'"*^ Sémaraës, qui payait sa bienvenue dans le monde parisien, par quelques faveurs accordées d'une façon réfléchie. Valentin était de ceux qui pouvaient être utiles à l'aimable étrangère, il fut

€lonc accueilli avec distinction. Il était impossible de voir une plus jolie brune que Rosita Sémaraës. Valenlin crut, pendant vingt-quatre heures, qu'il s'était donné, non pas une fièvre légère, mais un bel et bon délire. Puis brusquement il prit la Péruvienne en grippe, et se déclara à lui-même qu'il était impossible de s'occuper plus longtemps i\" cette brillante et stupide perruche.

Il avait justement, ce jour-là, rencontré M"'^ Frédéric qui passait en voiture dans les Champs-Elysées, et il était allé dîner au Club, triste comme il n<' se rappelait pas l'avoir jamais été depuis sa naissance. 11 ne desserra pas les dents, pendant le repas, et la verve de Fleurichamp, un boursier d'une gaité intarissable, ne put lui arracher un sourire. Il fuma un cigare, enfoui dans un des larges fauteuils du salon, et, comme la partie ne devait commencer qu'à onze heures, il alla flâner aux Bouffes oii on jouait une opérette très amusante, agrémentée de petites femmes très déshabillées. Il trouva la pièce insipide, la musique nulle et les gentilles comédiennes absolument dégoûtantes. A minuit, il reparut au Club, se mit en banque, sans dire bonsoir à personne, quoiqu'il fût entouré d'amis, enleva quatre-vingt mille francs, en vingt-cinq minutes, aux pontes pétrifiés, et ayant jeté les cartes avec colère, se leva, ramassa ses jetons dans son chapeau et fit, sans plus parler, un hideux charlemagne.

Le lendemain il se réveilla la tête martelée par une migraine folle, et, peu habitué à souffrir, resta assis près de sa fenêtre, navré et languissant. Son valet de chambre James, qui avait toute sa confiance et qui le servait d'une façon agréable, s'étant hasardé à demander, tout bas, si M. le comte se sentait souffrant et ne déjeunait pas, Valentin s'offrit le soulagement de le charger d'injures, et do le menacer des traitements les plus violents s'il ne lui laissait pas la paix. Le serviteur disparut, et un quart d'heure plus tard le comte le sonna avec fureur pour lui demander s'il devenait fou de ne pas lui apporter de quoi s'habiller pour sortir. James impassible offrit à son maître sept costumes de suite, sans pouvoir en faire agréer un. Enfin le huitième obtint les suffrages du comte et, vers une heure, Valentin, l'estomac vide, les jambes molles, le cerveau brouillé, descendit les Champs-Elysées à pied. Il s'arrêta chez Maxim 's, se fit servir un blanc de poulet et une tasse de thé, trouva tout excellent et, ranimé par ce frugal repas, se dirigea inconsciemment vers la maison de M"'^ Frédéric.

Il s'aperçut qu'il était arrivé, avant de s'être rendu compte de la direction dans laquelle il marchait. Il entra et demanda si Madame était chez elle et recevait. Le domestique s'éloigna. Valentin s'attendait à trouver la porte fermée pour lui.

A sa grande surprise, on Fintrocluisitau salon. Un demi-jour reposé y régnait. Valentin fut saisi par cette tranquillité et cette pénombre. 11 lui sembla qu'elles constituaient bien le milieu qui convenait à la délicate et charmante Céline. Il fut pénétré d'une sorte de respect attendri qu'il n'avait jamais éprouvé pour aucune femme. Au même moment, il entendit de frais éclats de rire, et des voix enfantines, puis la porte s'ouvrit, et M""^ Frédéric parut, accompagnée de son petit garçon et de sa petite fille.

Ils venaient tous les trois, en un groupe d'innocence et d'honnêteté qui paraissait indissoluble. Comment séparer cette mère de ces enfants? Qui serait assez fort pour la prendre au milieu d'eux? Là, sur ce terrain familial, avec ces bébés au doux visage, à la blonde chevelure, pour alliés, elle devait être invincible. Cette pensée traversa le cerveau de Valentin comme un éclair. Il sentit que si elle l'avait accueilli c'était pour se montrer à lui dans toute sa force, et faire comprendre qu'elle préférerait à toute passion, si ardente qu'elle fût, la tendresse de ses enfants. Elle le lui exprima si clairement, par son sourire triomphant, pendant qu'elle s'avançait vers lui, qu'il pâlit de douleur. Très calme, elle lui tendit la main, ce qu'elle n'avait plus fait depuis le fatal jour, et lui montrant un siège :

— J'allais sortir, dit-elle, mais je n'ai pas voulu perdre une si bonne occasion d'avoir des nouvelles d'Henriette et de M'"^ Môssler. Vous les avez laissées en bonne santé?

— Elles m'ont dit, elles-mêmes, ce matin, par le téléphone, que tout était bien à la Chapelle- Sauvigny. Aussi bien, veux-je dire, que peut être une maison où vous n'êtes plus.

Elle sourit avec mélancolie :

— Oh ! je n'étais plus un hôte bien gai... Et ces chers petits me rappelaient à Paris. Ils étaient revenus de chez leur grand-père et s'ennuyaient sans moi.

La petite fille, une blondine de trois ans, s'était pelotonnée contre sa mère, et, ses yeux bleus fixés sur Valentin, elle le regardait avec une extrême attention. Il lui tendit la main et de sa voix qu'il savait faire si caressante quand il y avait intérêt :

— Voulez-vous venir m'embrasser, ma mignonne?

La petite fille fit un mouvement pour y aller, mais une pression presque invisible des mains de sa mère la retint docile. En même temps Céline répondit :

— Elle est très farouche... Et elle ne se laisse volontiers caresser que par sa maman et son papa... N'est-ce pas, Ninette?

L'enfant passa les bras autour du cou de sa mère,

et, ses idées changées par cette affirmation qui lui plaisait, elle regarda Valentin de sa place avec un air de défi moqueur.

— Je vois qu'elle est très obéissante, dit le comte, non sans amertume. Et elle vous aime tendrement, comme vous méritez d'être aimée...

Céline ne parut pas avoir remarqué le double sens de la phrase, mais elle y répondit cependant :

— Aussi est-elle attentive à ne pas me faire de peine. Car on ne peut mieux prouver son affection qu'en évitant tout chagrin à ceux qu'on aime...

Valentin poussa un soupir. D'une voix étouffée, il dit :

— C'est ici, dans ce cadre dévie intime, qu'il faut vous voir pour vous bien apprécier. Ceux qui ne connaissent de vous que l'élégance et la grâce, que vous montrez dans votre existence mondaine, ne savent pas tout ce qu'il y a de vrai charme en vous. . .

Elle rougit à ces paroles qui ne déguisaient plus les sentiments de Valentin, et, pour les entendre, se sentit mal à l'aise devant ses enfants. Elle interrompit le comte :

— Mais, j'y pense, mon mari doit être encore ici, il regretterait certainement de ne pas vous voir.

Elle toucha de la main l'épaule de son fils :

— Daniel, va voir si ton père est chez lui, et préviens-le qu'il y a au salon quelqu'un qu'il sera bien aise de rencontrer.

L'enfant partil on courant. Il y eut un silence, puis le comte dit, presque à voix basse, comme à lui-même :

— L'obstacle n'était-il donc pas suffisant? En fallait-il un autre?

Elle ne parut pas avoir entendu. Evidemment^ elle était décidée à ne point relever ce qu'il y aurait d'inquiétant, ou de scabreux, dans les propos de M. de Coutras. Il fit un geste de dépit et ajouta :

— Mais qu'importe ! Quand on est décidé à tout surmonter!

C'était le renouvellement de la déclaration de guerre. Elle y répondit par un regard de colère. Quoi! Chez elle, il osait menacer encore! Lorsqu'elle avait pris soin de lui montrer tout ce qui pouvait l'éclairer sur la folie de sa tentative, il y persistait ! Elle se pencha vers sa fille, et plongeant ses lèvres dans l'or pâle de la petite tête :

— Qu'est-ce qu'on fait aux enfants désobéissants^ Ninette?

— On les met en pénitence.

— Et s'ils recommencent?

— On les prive de dessert.

— Et si cela ne suffit pas?

— Alors on les met en pension, comme tu as dit, une fois, à Daniel, et ils ne voient plus leur petite mère.

— Oui, reprit Céline, c'est bien cela : obéir, on quitter la maison.

Elle avait regardé fièrement Valentin en formulant cet arrêt. Et il nepouvaitse méprendre sur ses intentions, c'était à lui qu'elle l'adressait. Il avait là une directe riposte à son défi. Le loisir lui manqua pour répondre. Frédéric Clément entrait avec son fils. Le comte se leva pour aller au-devant du banquier. 11 tint surtout à marquer qu'il prenait congé, car la présence du mari lui parut insupportable.

— Je m'excuse de vous avoir distrait de vos affaires, pour un court instant, mais je n'ai pas voulu partir sans vous serrer la main.

— Etes-vous si pressé?

— Vous savez qu'il n'y a pas de gens plus occupés que les oisifs...

Tout en parlant il examinait Frédéric. 11 pensa : Il est impossible qu'elle aime ce revèche et terne puritain. Comment pourrait-elle se plaire avec ce comptable, uniquement préoccupé de ses liquidations? Une heure viendra oii je la ressaisirai, malgré sa résistance, et elle sera définitivement conquise. Ainsi toute l'impression favorable de la mise en scène disposée par M"'^ Frédéric s'efTaçait, et de cette rencontre Valentin n'emportait que des résolutions plus hardies. Céline en eut le soupçon. Sa physionomie s'assombrit, et ses traits délicats se gonflèrent d'une sorte de souffrance. Elle poussa

un soupir, et prenant sa fille comme pour la soustraire au contact du comte, du bout des doigts, elle fit un geste d'adieu :

— Maintenant que mon mari est là pour vous reconduire, je vous laisse, car c'est l'heure de la promenade de mes enfants.

Valentin s'inclina sans répondre et suivit des yeux la charmante silhouette de Céline qui s'éloignait, réglant son pas sur celui de la fillette. La porte s'ouvrit et, dans la demi-obscurité de la pièce voisine, la jeune mère disparut.

— Est-ce que vous allez àlaChapelle-Sauvigny, ce soir ? demanda Frédéric, pour parler, car il était toujours embarrassé vis-à-vis du comte avec lequel il n'avait pas une idée commune.

— Ma foi non, répondit Valentin. Les soirées sont vraiment interminables à la campagne. Quand on a fait une douzaine de parties de piquet ou de whistavecM™^Môssler, on s'aperçoit, avec angoisse, qu'il n'est encore que dix heures. Ces dames se couchent, et on reste tout seul en compagnie d'un cigare. Il y a de quoi blanchir.

— Et puis le cercle vous retient?

— Oh ! non. Je m'y assomme, et, en dehors des repas, je ne le fréquente guère.

Frédéric eut un froid sourire.

— On dit pourtant que vous y taillez des banques extraordinaires. . .

— Bah! vieilles liistoires !... C'est fini!

— Tant mieux ! Car ces vieilles histoires afîectaient vos véritahles amis. Un homme, de votre nom et de votre valeur, a mieux à faire qu'à remuer des cartes pour gagner ou perdre des sommes qui ne peuvent ni l'enrichir ni l'appauvrir.

Valentin avait froncé le sourcil. Il fit un effort et détendit ses traits contractés :

— Ah ! vous avez bien raison ! Et désormais je ne veux plus vivre que pour les satisfactions intellectuelles et morales... Les jouissances de l'esprit et du cœur. . . Voilà mon lot. . . J'irai aux mardis des Français, et je ne m'occuperai plus que d'une femme...

— La vôtre...

— Si ça se peut. Allons, au revoir, mon cher. Annoncez toutes ces bonnes résolutions à M. Eliphas... S'il y croit, cela lui fera plaisir...

— Et pourquoi n'y croirait-il pas ?

— Ah I II est bien sceptique en ce qui me concerne...

— Il ne demande qu'à changer d'avis.

— Adieu ! adieu î dit Valentin en s'éloignant. La vertueuse atmosphère de votre maison agit sur moi. Je sens que je m'améliore à vue d'œil... Un peu plus, ce serait trop !

Il partit d'un éclat de rire et, ouvrant la porte, il descendit lentement l'escalier. En lui-même, il

se disait : Toi, mon garçon, avec tes airs de pasteur faisant un prêche, tu m'agaces au delà du possible. Ta femme me dédommagera.

11 redevint assidu aux samedis de la comtesse, qui rouvrit son salon à ses amis, dès son arrivée à Paris. 11 y rencontrait M'"'' Frédéric qui ne pouvait cesser brusquement de venir chez Henriette. Il ne lui parlait que juste ce qu'il fallait pour n'être pas impoli. M"'"^ Môssler, qui suivait de l'œil Valentin, se laissa prendre à ces apparences, crut de bonne foi que le caprice du comte était passé, et s'en montra satisfaite. Simplement fidèle à son système des diversions, le comte essayait de tromper son ennui en s'occupant ailleurs.

Il avait rencontré, en se promenant, au coin du boulevard et de la rue Lepeletier, une petite fille d'une beauté saisissante, qui s'en allait trottant sur des bottines usées, un carton de modiste au bras. Il l'avait suivie, par curiosité, car c'était une enfant, seize ans à peine et la plus adorable figure de madone qui ait jamais inspiré un peintre. L'ouvrière l'avait conduit rue Ramey, à ^lontmartre, devant une sale maison à six étages, décrépite et lépreuse, le long de la façade de laquelle des tuyaux de descente dégorgeaient les eaux fétides des plombs de chaque cuisine. La petite, avec un leste tortillement de jupe, s'engouffra sous la porte bâtarde, se perdit dans l'allée obscure, et Valen-

tin, le nez en l'air, les pieds dans la boue, chercha vainement à quel étage la ravissante fille pouvait loger.

Il ne s'attarda pas à observer. Il avait à sa disposition des moyens d'investigation d'une sûreté infaillible, il prit, sur une carte à lui, le nom de la rue, le numéro de la maison, et sa canne sous le bras regagna le centre de Paris. Le soir, au cercle, avant que la partie fût entamée, comme dans un petit groupe d'amis on causait femmes, le gros Bachelet, pour qui le plaisir ne commençait qu'audessus de cinquante louis, s'étant laissé entraîner à traiter avec chaleur la question si importante des dessous raffinés et luxueux, tout à coup Valentin, qui avait écouté la conversation d'une oreille distraite, interrompit son camarade et dit :

— En somme toute votre argumentation consiste à déclarer supérieure une poire blette, enveloppée dans de la dentelle, à une poire à point entourée de simple papier. Eh bien ! vous avez tort, le fruit vaut par lui seul, on ne mange pas la garniture. Tenez, j'ai rencontré aujourd'hui un petit trotîin de modiste, qui avait pour quatre sous de vêtements sur le corps, aux pieds des croquenots à faire pleurer, et une toque de chien savant sur la tête. La drôlesse était ravissante. Vous pouvez mettre toutes les Berthe de Fontenoy et toutes les

L liNUTlLE RICHESSE. 203

Andlirée de Taillcboiirg à côté, vous verrez ce qu'elles deviendront.

— Oh ! oh ! notre noble ami donne dans l'amour canaille ?

— Je ne donne dans rien du tout. Je vous traduis une sensation que j'ai éprouvée : à savoir que la beauté est belle par elle-même et sans aide, et que vos recherches d'élégance lui sont inutiles, pour ne pas dire nuisibles.

— La fille d'auberge alors ?

— N'exagérons rien.

— Tenez, Valentin, savez-vous de quoi vous me faites l'effet, avec votre enthousiasme pour les petits mollets crottés qui passent rue du Quatre-Septembre et rue de la Paix, vers les six heures du soir? D'un blasé qui cherche des impressions inédites... Vous nousparliez de poires blettes, à l'instant, méfiez-vous des poires vertes.

— Très dangereuse, cette dégustation-là. Son résultat le plus ordinaire est le chantage, s'en méfier comme du feu !

— Eh! Messieurs, oii diable allez-vous? Pourquoi ne me parlez-vous pas de la police correctionnelle?

— Parce que, dans votre situation, on n'y va pas, on paie, voilà tout. Et c'est fini.

— A moins qu'on ne tombe sur une famille de braves gens, qui ne badinent pas avec les mœurs, et qui vous cassent les reins aux gigolos, pour leur

apprendre à ne pas s'oublier aiiprùs des jeunes personnes.

— Oh ! Tout de suite l'affaire du général, n'estce pas? Et l'assassinat dans la cave de la petite maison de Ghàtillon? Vous en avez une imagination !

— Mais, mon cher, quoi ? Vous allez nier le danger des amours de contrebande? Vous n'ignorez pas cependant qu'à sortir des chemins battus, il y a des risques terribles à courir. Vous voyez les journaux remplis de ces accidents, qui paraissent inexplicables. On trouve, un matin, dans la Seine, le corps d'un homme élégant, jeune, qui a les mains ligottées et qui a reçu une balle dans la tète. On apprend que c'est M. X... ou Z... Mais qui l'a jeté par-dessus les ponts, après lui avoir cassé sa jolie figure? Bernique I Tenez, vous avez là Forcinier, qui a été avocat général, demandez-lui si on découvre seulement les auteurs d'un quart des crimes commis? 11 vous répondra : Non. Pour être pincé, il faut agir tout à fait maladroitement ou rencontrer un concours de circonstances exceptionnellement fâcheuses. La police est si insuffisante...

— Sans compter qu'elle ne s'occupe que des anarchistes...

— Oh î bien mal, alors !

— Vous n'ignorQz pas que le gouvernement pa-

l'inutile richesse. 20o

ralyse son action, et qu'elle a l'ordre de ne rien compromettre...

— Belle nouveauté I II en a toujours été ainsi. Encore, sous la monarchie, existait-il souvent deux et trois polices, qui se contrecarraient l'une l'autre, et passaient leur temps à essayer de se prendre réciproquement en faute... Pendant ce temps-là, les forçats évadés devenaient généraux dans la Garde Royale.

La conversation, tout à fait déraillée, se poursuivit dans des lieux communs auxquels Valentin ne prêta qu'une vague attention. Mais de ce débat sur la question des raffinements extérieurs et sur la qualité des sensations, surnagea dans son esprit cette idée que la petite fille de la rue Ramey ne serait peut-être point l'ordinaire et banale conquête, qu'il y aurait avec elle de l'imprévu, et il se promit de lui détacher la plus habile des courtières en galanterie.

Cependant, à l'heure où avec le plus beau cynisme Valentin poursuivait sa carrière de plaisir, la comtesse de Coutras, dans sa fière probité, revenait d'elle-même sur les observations que lui avait faites M'"'^ Môssler et se demandait si elle n'agissait pas mal en recevant familièrement le colonel Rédel. Elle avait maintenant des doutes. Sa sécurité d'esprit était troublée. Jamais, avant qu'on ne lui montrât les inconvénients de l'intimité avec

rumi nouveau, elle n'avait pensé que quelqu'un put y trouver à reprendre. Avertie, elle était moins sûre de rinnocence complète de ses relations avec Rédel. Si réservé que soit un homme, il est difficile qu'une femme ne pénètre pas les sentiments qu'elle lui a inspirés. L'amour se traduit de tant de façons différentes, et chacune si claire, que l'extrême respect est aussi expressif que la hardiesse la plus passionnée.

L'adoration muette de Rédel se faisait aussi bien comprendre qu'une verbeuse tendresse. Henriette le voyait donc parfaitement amoureux, mais elle n'en prenait pas souci. Tous ses habitués du samedi étaient amoureux d'elle, ou l'avaient été. Pour aucun d'eux, cela n'avait tiré à conséquence. La comtesse les avait soignés avec des tasses de thé, de bonnes paroles. Et une solide amitié, peu à peu, avait succédé aux ardeurs inutiles. Tous ils partageaient le même sort, ne récriminaient pas et vivaient en bonne intelligence. Pour Rédel il n'en allait pas de même. Jamais il n'avait rien demandé. Il se contentait de vivre dans le rayonnement de la femme qu'il aimait. 11 lui suffisait de la voir, de l'entendre. On ne pouvait pas lui offrir de compensations ; on n'avait pas l'occasion de lui rien refuser.

Depuis que M'"^ Môssler avait appuyé sur ce côté délicat de la situation, Henriette y apportait une

grande attention, et, pour une femme aussi intelligente qu'elle, étudier une question c'était vouloir la résoudre. Mais là commençaitla difficulté. Quelle résolution prendre, et comment la motiver? Il n'était pas douteux que l'intimité de Rédel avec M"® de Coutras ne fùtde nature à faire jaser. En ce qui la concernait, Henriette s'en souciait fort peu. Elle l'avait dit à M™^ Môssler, dans toute la sincérité de son âme. Elle ne jugeait pas le colonel dangereux. Elle se sentait sûre d'elle. Pour un peu elle eût ajouté : et de lui. Mais elle n'était pas seule. 11 y avait le monde, ses amis, son mari.

Déjà il était évident que Valentin, dans un intérêt quelconque, avait fait des confidences à M™^ Môssler. Un autre jour, et dans un autre but, il pouvait intervenir plus directement, et alors il devenait impossible de savoir quelle forme prendrait le débat. Il en résulterait beaucoup d'ennuis, pour elle et pour M™^ Môssler, peut-être un danger sérieux pour Rédel, à coup sûr une amertume profonde. Il valait mieux couper court, pendant qu'il en était temps encore. Henriette se promit de profiter de la première occasion qui lui seraitofTerte par Rédel d'ouvrir la question et la traiter à fond. Pour son ferme et clair esprit, toute affaire nette devenait simple. Elle ne redoutait, en aucune façon, la discussion, si épineuse qu'elle fût, assurée d'en sortir dignement et équitablement, puisqu'elle ne

voulait rien que d'honoraLle et de bon. Son seul souci était de faire de la peine à Rédel. Sa peine, à elle, ne comptait pas. Elle eût consenti à soufl'rir le double, pour que le loyal et chevaleresque soldai ne souiïrît pas.

Les réunions du samedi suivaient leur cours. Les habitués s'étaient rejoints avec plaisir, et il était bien rare qu'un ou deux autres soirs, par semaine, ils ne se rencontrassent pas dans des maisons amies, soit chez les Clément, soit chez ^{me Môssler. Ils avaient encore les expositions, les ventes, les représentations artistiques, oii ils trouvaient l'occasion de se grouper autour de leur chère comtesse. Ce cénacle était bien connu à Paris, et on en parlait dans les journaux, à la rubrique mondaine, avec une grande courtoisie, d'ailleurs, car tous les hommes que ^I™*^ de Coutras avait su retenir auprès d'elle étaient intéressants et sympathiques.

Pourtant, un matin, dans une feuille très répandue, au milieu de dix nouvelles, ces quelques lignes, d'apparence inoffensive, mais perfides en réalité, se glissèrent :

« Un salon en deuil. — On annonce que le colonel Rédel vient d'être désigné pour le poste important de chef d'état-major du corps d'occupation au Tonkin. Nul choix meilleur ne pouvait être fait. Mais que de regrets le départ du brillant of-

ficicr va causer clans le grand monde parisien ! »

Le soir même, à six heures, Rédel se présentait chez la comtesse qui étoit habituellement visible pour ses intimes à la fin de la journée. Introduit dans la serre-atelier où M"'^ de Coutras se tenait de préférence, il trouva sa belle amie toute seule. Elle lisait, au coin de la haute cheminée de pierre sculptée, dans le retable de laquelle était encadré le portrait du comte de Coutras, mestre de camp, par Philippe de Champaigne. Le large vitrail ouvrantsurl'avenuedeFriedlandétaitvoiléd'unstore rouge. Le tapis étouffaitle bruit des pas. Les tapisseries, qui déroulaient sur les murs leurs scènes de chasse, les boiseries de vieux chêne poli, le plafond peint d'après Bérain, absorbaient la lumière des lampes, donnant à la vaste pièce une intimité recueillie. Henriette, en voyant entrer le colonel eut un sourire, elle lui tendit sa main qu'il baisa, et montrant un fauteuil :

— Asseyez-vous là. . . Vous êtes bien mystérieux, vraiment, et j'ai une querelle à vous faire. Comment, je vous vois presque tous les jours, et c'est par les journaux que j'apprends les nouvelles les plus importantes pour vous?

Rédel rougit comme un enfant pris en faute. Il regarda la comtesse avec embarras, puis d'une voix un peu étoulfée :

— Ah ! c'est à cette stupidc indiscrétion que vous faites allusion...

— Sans doute. Est-ce que l'information du journal n'est pas exacte?

— Elle est exacte et elle ne l'est pas.

— Comment cela?

— En ce que le poste m'a été offert, en effet, mais sans que je l'aie accepté.

La comtesse leva la tête et regardant fixement Rédel :

— Pourquoi?

— ■ J'ai déjà fait campagne au Tonkin, lorsqu'on s'y battait. Aujourd'hui, c'est une vérité gouvernementale que la pacification est accomplie. Il n'y a donc rien à faire dans la colonie. Qu'on s'y batte, ou qu'on ne s'y batte pas, il est entendu d'avance qu'il n'y aura pas de faits de guerre, partant pas de services à rendre et d'actions d'éclat à accomplir. Le Tonkin devient, dans ces conditions, une garnison comme une autre, plus éloignée, plus malsaine et plus ennuyeuse qu'une autre, voilà tout. Et je n'ai pas voulu partir.

Henriette continua de fixer son regard sur le colonel qui baissait les yeux. Elle dit :

— C'est votre seule et vraie raison?

Rédel ne savait pas tromper, il répondit cependant oui, mais ce « oui» eut bien du mal à sortir.

— On m'a parlé d'un colonel Rédel, reprit la

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comtesse, qui ne se plaisait qu'aux aventures lointaines, qui respirait mal dans les villes, et ne se sentait vraiment heureux que dans les vastes espaces. Ce colonel-là est bien changé.

La voix de Rédel trembla, mais répondit :

— Il a vieilli. La civilisation l'a repris. Il trouve maintenant de la douceur à l'existence qu'il dédaignait autrefois. Il a contracté des amitiés qu'il lui serait pénible de rompre. Enfin, il a sa mère, qui est vieille, qu'il peut perdre d'un jour à l'autre, et qu'il ne veut pas laisser partir sans, de ses mains, lui fermer les yeux.

La comtesse se tut, sa belle tête penchée sur la poitrine, elle s'absorba dans une sérieuse méditation. Au bout d'un instant elle poussa un soupir et dit :

— Mon cher ami, vous allez me mettre dans un grand embarras, mais que répondre aux arguments que vous venez de me fournir? Je ne le pourrais qu'avec des raisons tirées démon égoïsme, et c'est à quoi je ne saurais me résoudre. Ah! Pourtant si vous étiez parti, tout était arrangé.

Le colonel fit un brusque mouvement :

— Ma présence, dit-il, vous cause-t-elle donc quelque ennui?

■ — Mon cher Rédel, il y a des esprits méchants qui voient du mal à tout, qui sont disposés à incriminer les actions les plus innocentes, et des esprits

faibles qui sont toujours prêts à les croire. De l'alliance de celte méchanceté et de cette faiblesse naît la calomnie, qui ne ménage ni les hommes loyaux, ni les femmes honnêtes...

La figure martiale de Rédel prit une expression terrible, et, avec un calme qui était plus menaçant que la colère :

— La calomnie on l'écrase. Il suffit de regarder les méchants en face pour les faire reculer. Et si quelqu'un se permettait...

La comtesse leva la main, et interrompant le colonel :

— Làl Vous voilà parti en guerre! Le paladin n'est pas si retraité que vous vouliez bien le dire, il n'y a qu'un instant. 11 suffit de lui montrer les moulins à vent, pour qu'il se précipite la lance en avant. Ehl qui voulez-vous donc pourfendre? Ma belle-mère, qui m'a fait, tout récemment, des observations sur votre assiduité auprès de moi?... Mon mari, qui, un jour de guigne au cercle, aura épanché sa mauvaise humeur en critiques sur notre bonne amitié?... Le monde, — c'est-à-dire chacun et personne, — qui ne peut voir un homme, auprès d'une femme, trois fois de suite, sans penser qu'entre elle et lui il pourrait bien exister quelque malhonnête intrigue?... Non, mon cher colonel, on ne combat pas si facilement les êtres vagues, inconsistants, anonymes, qui composent ce

qu'on nomme l'opinion. Pris à part, ils ne sont rien ; en bloc, ils forment une masse invincible. 11 faut compter avec eux, ne pas leur tenir tête et, surtout, ne point afficher le dédain de leurs arrêts, car c'est cela qu'ils pardonnent le moins.

Rédel resta silencieux. Il faisait un visible effort, pour reprendre possession de lui-même. Mais les frémissements de ses muscles convulsaient son visage comme une eau agitée par un vent violent. Deux larmes jaillirent de ses yeux, séchées aussitôt par la chaleur de ses joues. Peut-être n'auraitil pas pu parler, tant son émotion était grande. Assurément il ne l'osait pas, dans la crainte de se trahir. Il offrit, en quelques secondes, à Henriette désolée le spectacle d'une véritable agonie morale. La jeune femme vit cet homme, dont elle se savait aimée, souffrir tout ce qu'on peut endurer à la pensée de perdre le bonheur rêvé.

Elle fut effrayée, en pénétrant brusquement dans cette âme qui ne s'était jamais ouverte et dont elle pouvait, en ce moment, sonder les profondeurs. Elle ressentit une douleur insoupçonnée, une compassion inattendue. La femme, qui n'avaitjamais aimé, frémit en elle au feu d'une passion sincère. Elle cessa de voir Rédel avec les mêmes yeux. Il lui sembla, tout à coup, qu'il était un autre homme, qu'il se révélait à elle avec un autre visage, une allure différente, des sentiments nouveaux. Et

après être restée, depuis quelques mois, si souvent seule avec lui, sans plus d'inquiétude que s'il était son frère, elle se sentit troublée et émue. Toute sa liberté d'esprit l'abandonna. Elle eût été bien incapable, maintenant, de disserter sur l'opinion, et d'analyser le monde. Elle avait plus envie de demander pardon à Rédel de l'avoir affligé que de lui expliquer pourquoi il fallait qu'il subît son affliction. Elle le regarda avec une douceur qu'elle n'avait jamais eue, dans les yeux, pour personne et il fallait qu'elle fût ainsi bien plus jolie, ou bien moins imposante, car le colonel retrouva aussitôt la parole et dit assez intelligiblement :

— Madame, vous n'aurez jamais de serviteur plus fidèle que moi. Je donnerais, croyez-le bien, ma vie sans hésitation pour vous éviter un ennui. Vous me blâmez d'avoir refusé de partir. C'est bien; je vais solliciter un poste qui m'éloignera pour longtemps. Je sacrifierai toutes mes joies à votre repos. Heureux encore d'avoir pu vous ofl'rir cette preuve de dévouement.

A cette déclaration si franche , dans la pensée de la jeune femme s'évoquèrent la duplicité et l'é.goïsme de Valentin. Elle put faire une redoutable comparaison entre ces deux hommes, et brusquement le sentiment de la disproportion, entre l'arrêt qu'elle signifiait à Rédel , et les causes qui l'avaient motivé, la saisit, et il lui parut à la fois absurde et mons-

l'IiNUTILE richesse. 215

trueux d'être si dure pour qui l'avait si peu mérité. Sa raison s'émut, aussi son cœur. Elle pensa que si Rédel partait elle n'aurait plus dans son entourage que des indifférents ou des ennemis. Une étrange et très tendre partialité se manifesta en elle pour le généreux soldat. Elle était trop clairvoyante, pour ne pas se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Et cette subite modification de ses sentiments lui fit juger Téloignement de Rédel plus nécessaire que jamais. Cependant elle ne voulut pas laisser saigner la plaie qu'elle venait de faire,ets'efforçaaussitôtde la panser délicatement : — Vous m'avez mal comprise, dit-elle, ou plutôt vous êtes allé au delà de ma pensée. Il n'est pas question de vous exiler. Il ne s'agit même pas de cesser de venir ici. Aller à l'extrême, ce serait encore donner matière aux bavardages. Voulez- vous qu'on dise : « Le colonel Rédel ne va plus chez M'"^ de Contras ? Ils sont donc brouillés ? Pourquoi ? » Non ! Il faut être, auprès de moi, comme tous mes autres amis, ne vous distinguer d'eux par aucune exagération de sentiment, être raisonnable et sage. Moyennant ces concessions au qu'en-dira-t-on, nul n'aura plus rien à reprendre dans nos rapports et lorsque votre ministre, dans un temps déterminé, vous offrira quelque poste avantageux, vous l'accepterez, et tout sera dit. D'ici là, rien ne sera changé.

— Si, reprit Rédel avec tristesse, tout sera changé. Garentre nous, maintenant, le voile est déchiré, et je ne pourrai plus vivre, sous vos yeux, dans le mystère de mes sentiments. 11 m'était si doux de ne penser qu'à vous, sans vous en rien dire, de tout rapporter à vous qui étiez l'unique intérêt de mon existence. L'anonymat de ma tendresse pour vous rassurait ma timidité. Je pensais: Jamais je ne lui avouerai que je l'aime, mais je l'aimerai à loisir, obscurément, et nul ne m'empêchera de l'aimer. 11 paraît que ce bonheur-là même ne m'était pas permis, puisque les autres me l'interdisent, et brutalement le violentent en le révélant. Je vous remercie, madame, d'avoir eu le courage de vous mettre au-dessus de leurs critiques ou de leurs reproches, en m'offrant de rester, mais à présent je ne le pourrais plus. Venir chez vous, sous leurs regards hostiles, me sentir épié méchamment, serait un supplice intolérable pour moi et vous ne voudriez pas me l'imposer.

Henriette resta silencieuse, songeant à cette rapide modification de la situation qui l'amenait, elle , à retenir Rédel, et lui à refuser de rester. Elle eut une vive palpitation de cœur, en se voyant si respectée, par celui qui l'aimait, qu'en lui avouant sa tendresse il ne paraissait pas soupçonner qu'elle pût le payer de retour, tant il la jugeait incapable d'une faute. Intelligence d'élite, dominant la ma-

tière non sans un peu de mépris, elle éprouva de la joie à rencontrer une pure intelligence digne de la sienne. Elle se sentit heureuse, comme elle ne se rappelait pas l'avoir été jamais. Et cependant tout la séparait de Rédel, et elle ne l'appréciait pleinement qu'au moment de le perdre. Elle fut d'avis qu'il avait raison de s'éloigner. Tout le lui commandait : sa fierté, sa sincérité. Car, dans la promiscuité des relations quotidiennes, son amour devenait une banale habitude, tandis que, grandi par l'éloignement, il prenait une valeur rare.

— Soit, partez donc, reprit M'^'^ de Coutras, mais jusque-là ne m'abandonnez pas. J'aurai trop à vous regretter pour vouloir que vous devanciez l'instant qui nous séparera.

Rédel pâlit à ces paroles. Il en savoura toute la douceur, puis avec une profonde mélancolie :

— Vous êtes bonne. Au lieu de me punir de vous avoir dit ce que j'aurais dû vous cacher, vous essayez de me consoler de ma peine. Vous avez raison, car elle est grande. Jusqu'à ce jour, j'avais vécu uniquement pour mon métier, sans incertitude, voyant clairement le but vers lequel je marchais. Maintenant, tout n'est que trouble dans ma pensée. J'hésite et je tergiverse. La notion de mes devoirs même s'est affaiblie. Je sens que je suis devenu capable de concessions qu'autrefois, pour

rien au monde, je n'aurais faites. C'est fini de mol. Aussi, j'ai le cœur navré de tristesse. -

— Vous êtes dans une heure d'abandon, reprit ; Henriette, mais cela ne durera pas. Vous retrou- j verez la fermeté de votre esprit et tout votre courage. Les hommes tels que vous ne se laissent pas aller longtemps au découragement. La volonté, qui est leur qualité maîtresse, vient à leur secours au moment où ils ont besoin d'elle. Et ils surmontent tous les obstacles. Je me suis souvent reproché, depuis que je vous vois dans mon entourage, d'avoir contribué à vous retenir dans l'inaction. Vous n'êtes pas fait pour nos petites intrigues mondaines, vous valez mieux que ceux avec lesquels vous auriez à lutter. Et c'est vraiment regrettabled'annihiler des facultés comme les vôtres, qui peuvent être employées à de belles entreprises. Ne vous désolez pas pour un trouble passager. Ce qui vous est arrivé là n'est point chose nouvelle. Et vous connaissez le mythe d'Hercule filant auprès d'Omphale. Je ne vous ai point prêté de quenouille, mon cher colonel, rendez-moi cette justice. J'ai pour vous une sincère amitié qui ne se démentira jamais. Et si vous avez, de votre côté, un peu forcé la dose de la sympathie permise, avouez que je ne vous y ai point incité par de la coquetterie. Je ne vous en veux pas, parce qu'un hommage, même excessif, venant de vous, a son prix aux

yeux d'une femme qui sait faire la part de l'émotion. Tendez-moi donc la main, regardez-moi bien en face, et dites-moi que vous me pardonnez la petite blessure que j'ai été obligée de vous faire. Rédel releva son front, il donna à la comtesse une main qui tremblait un peu trop pour celle d'un soldat, et, sans presque oser la regarder, ayant balbutié quelques vagues paroles, il opéra une retraite, qui ne ressemblait guère à celles qu'à sa gloire il avait su faire devant l'ennemi.

M. Eliphas sortait un soir vers six heures d'une maison de la rue du Quatre-Septcmbre, où il venait de visiter lui-même une famille de pauvres honteux que M""^ Môssler lui avait tout spécialement recommandée, lorsque, dans un coupé de cercle, arrêté au coin de la rue Louis-le-Grand, il vit monter vivement une ouvrière ravissante qui marchait devant lui. Machinalement, il regarda dans la voiture et, avec stupéfaction, assis au fond et serrant la main de la jeune fille, il reconnut le comte de Coutras. Au même moment le cocher toucha son cheval et le coupé s'éloigna dans la direction de la Bourse.

Rencontrer Valentin en bonne fortune n'était pas pour M. Eliphas une cause d'étonnement extraordinaire. Mais le surprendre avec cette petite, de condition si infime, c'était une nouveauté. Jus-

L IxNUTILE RICHESSE. 221

que-là on no lui avait connu que des maîtresses d'un certain ordre. La satiété le poussait sans doute à descendre. Et, après les dentelles et les parfums délicats, il en venait au calicot et au musc frelaté. M. Eliphas, tout en marchant, se disait ces choses avec une soucieuse commisération pour sa vieille amie. Il y avait déjà longtemps qu'il prévoyait que M. de Goutras, non content de se livrer à toutes les extravagances, finirait par commettre des fautes qui entraîneraient de graves conséquences. Mais, comme il se reconnaissait impuissant à le corriger, il était bien décidé à ne point causer à M'"^ Môssler le chagrin de la tenir au courant des sottises de Valentin. Une fois pour toutes, il avait renoncé à s'occuper du comte, excepté en ce qui pouvait toucher à M. et à M™^ Frédéric.

Depuis plusieurs mois, il était fort agacé par les allures du comte vis-à-vis de Céline. Il les avait d'abord trouvées inconvenantes, puis compromettantes, et s'il n'avait pas craint de tourmenter son fils, il l'aurait engagé à restreindre son intimité avec M. de Coutras. Mais il avait une grande confiance dans l'honnêteté de sa belle-fille. Et il voyait et entendait, dans le meilleur monde, journellement, de si étonnantes choses, que le manège de Valentin pouvait passer pour innocent. Ce qui aggravait la situation, c'était l'immoralité notoire du personnage. De prime abord, M. Eliphas se sentait porte

à juj^er mauvaises toutes les intentions que celuici pouvait avoir, et, en le regardant badiner, il pensait : Voilà un jeu qui finira mal. Il était donc vigilant, par nature, par expérience, et avait toujours un œil à ce qui se passait autour de Céline. Pour le moment, il aurait pu se relâcher de sa surveillance, puisqu'il savait M. de Goutras occupé ailleurs, mais ce n'était pas, à son avis, une raison suffisante, et pour un dilettante tel que le fils de M""^ Môssler, les oppositions, les contrastes, même les plus accentués, ne devaient être qu'un stimulant de plus.

Cependant le hasard fournit au Ministre de la Charité des preuves nouvelles que Valentin s'attardait avec sa petite ouvrière. Un des rabatteurs, employés par lui à découvrir les infortunes cachées, qu'il avait un délicat plaisir à soulager, lui raconta, en lui rendant compte de ses recherches, qu'il s'était trouvé nez à nez avec le comte de Contras, à la porte du numéro 26 de la rue Ramey, sur le trottoir de laquelle il attendait, en piétinant dans une boue infecte. Pris de curiosité l'homme s'était arrêté sous l'échafaudage d'une façade en réparation. Au bout d'un instant une ravissante fille, en cheveux, un tablier noir d'ouvrière à la taille, était sortie dans la rue, et avec beaucoup de précautions avait rejoint le comte. Mais à peine elle commençait à lui parler, d'un café brusquement

un homme s'était élancé, et, avec des injures affreuses, avait giflé la jolie fille qui, rouge et pleurant, s'était sauvée dans la maison, pendant qu'une violente altercation s'engageait entre le gifleur et M. de Goutras. L'aff'aire n'avait du reste pas duré dix secondes : d'un magistral coup de poing, le comte avait fait rouler son adversaire à plat ventre dans le ruisseau. L'homme s'était relevé, assez penaud, et avait accompagné la retraite de M. de Goutras de menaces de mort.

M. Eliphas ordonna à son employé de garder sur cet incident un silence absolu, et conserva soigneuscxuent, sur une page de son carnet, le numéro de la maison et le nom de la rue. Habitude d'administrateur qui classe chaque renseignement et ne laisse rien tomber. Ayant dîné chez M™® Môss- 1er avec ses enfants, dans la soirée, il eut l'intéressant spectacle de l'entrée du comte de Goutras accompagnant sa femme, et tranquille, souriant, sans préoccupations.

Pour la première fois de sa vie, le sage Eliphas se demanda s'il n'y avait pas, dans les péripéties multiples et si diverses de ces carrières de viveurs, un intérêt violent. Il compara l'existence si droite, si calme de son fils, à l'orageuse et dévorante destinée du comte, et il pensa que l'aventureux mondain vivait plus que le bourgeois paisible. Mais de vivre beaucoup, ou de vivre bien lequel était le

22i LES BATAILLES DE LA VIE.

plus enviable? Là il n'eut pas d'hésitation et ses principes, qui n'avaient jamais varié, lui fournirent immédiatement une réponse.

Pourtant il se découvrit, pendant une heure, une bienveillance inusitée pourValentin. Il pensa que peut-être celui-ci n'était pas absolument responsable de ses fautes, il fit la part de l'hérédité, des habitudes, de l'éducation, du tempérament, et fut tenté de considérer le jeune comte comme un de ces félins instinctivement féroces que la nature crée pour la destruction des espèces inofîensives. Mais là il cessa d'être d'accord avec lui-même. Sa raison lui souffla que Valentin avait tout pour être honnête et bon et que, s'il ne résistait pas à ces tentations mauvaises, c'était parce que le vice lui paraissant plus attrayant que la vertu, il restait sourd aux conseils de sa conscience.

Un déplacement que Valentin opéra, d'un bout du salon à l'autre, pour se rapprocher de M""^ Frédéric, acheva de convaincre M. Eliphas. En voyant l'homme, qui se battait le matin sur un des trottoirs de la rue Ramey, penché le soir sur un canapé pour parler de plus près à Céline, le vieux puritain sentit s'évanouir toute son indulgence. Et il ne songea plus qu'à surveiller de son mieux ce galant dont il connaissait la dangereuse activité. Mais que pouvait la sagacité de M. Eliphas contre la rouerie de Valentin? C'était une lutte vraiment

trop inéo^ale. M""^ Môssler, qui encore mioux que son vieil ami savait ce qu'on devait redouter de son fils adoptif, avait tourné du côté de M""*^ Clément ses regards perspicaces, avec une inquiétude mal dissimulée. Elle se sentait maintenant toujours mal à l'aise, quand elle voyait le comte s'approcher de la jeune femme. Il lui semblait qu'il y eût comme un outrage à tout ce qui était respectable en elle et autour d'elle, dans cette poursuite tenace, continuée sous ses yeux, après ses avis et malgré ses prières.

Elle fut distraite de sa surveillance par le colonel Rédel qui venait d'arriver et qui s'était assis auprès d'elle. Elle le vit sombre et préoccupé. Et emportée parla sincère affection qu'elle avait pour lui, elle le questionna tout de suite :

— Qu'est-ce qui vous arrive, cher ami? dit-elle. Vous n'avez pas votre physionomie habituelle? Eprouvez-vous quelque contrariété?

— Mieux, un vrai chagrin. Je vais quitter Paris et n'y reviendrai plus.

— Et pourquoi donc?

A peine lancée, M™^Môssler regretta sa question. Mais il était trop tard et l'explication, qu'elle entraînait après elle, lui fut douloureusement donnée par Rédel.

— Il parait, fit-il avec un sourire contraint, que vous m'avez jugé compromettant. Je ne m'y atten-

dais guère. Mais la vie réserve de ces surprises. Un homme tel que moi pouvait cependant ne pas être rangé parmi les galantins. Du moins je l'espérais. Je me faisais illusion. Je suis considéré comme dangereux, et il faut que je m'éloigne. Je m'éloignerai donc, mais j'avoue que cela me semble très dur.

]\|mc Môssler, en constatant qu'Henriette, à la réflexion, avait suivi ses conseils, ne se sentit plus aussi sûre de son bon droit. Elle associa dans sa pensée le loyal Rédel et l'ondoyant Valcntin. Etait-il juste de favoriser l'un et de desservir l'autre? Le comte avait-il besoin qu'on le protégeât? Et n'y avait-il pas vraiment un peu d'ironie à défendre ce séducteur de profession, contre ce timide et naïf rival? Rédel comprenait bien le ridicule de l'opposition qui lui était faite. Il l'indiquait très clairement dans sa protestation à M™^ Môssler, et celle-ci en était déjà à regretter d'avoir troublé les tranquilles joies de l'amoureux de la comtesse. Elle dit :

— Il ne faut pas exagérer, ni rien pousser au tragique... Pourquoi partir?

— Ah î ça, c'est moi qui le veux. Au moins mes ennuis profiteront à ma carrière. Je ne me vois pas très bien battant le pavé de Paris, uniquement par goût pour la vie civile. A compter du moment où il ne me sera plus permis de venir chez vous,

OU chez ^I'"^ de Goutras, librement et familièrement comme par le passé, je m'ennuierai à mourir, et il faudra que je m'en aille.

Certes, il n'usait pas de précaution pour déguiser sa pensée. Il allait droit au but sans ménagement, et la pureté de ses sentiments n'en apparaissait que plus évidente. Il reprit :

— Dans un monde où tout est permis, oii tout se supporte, s'excuse et s'approuve, même les actes les plus condamnables, on n'aura eu de sévérité que pour un pauvre diable de soldat qui aimait respectueusement une femme d'une vertu parfaite. Quand j'étais gamin on m'a fait apprendre une fable intitulée : Les animaux malades de la peste, ei({\\ï résume admirablement mon histoire. Je suis le malheureux baudet sur qui tous les farceurs et les débauchés crient haro I Et il faut qu'on me sacrifie pour que la petite fête puisse se poursuivre sans obstacle. Sacrifions-nous donc. Mais qu'un des joyeux gaillards, qui vont continuer à s'amuser à mes dépens, ne me donne pas prétexte à me fâcher, avant mon départ, car je lui ferais voir clairement que ce ne sont pas toujours les mêmes qu'on étrille.

— Mais, mon cher Rédel, dit M™^ Môssler avec un commencement d'inquiétude, vous ne prétendez pas cependant me prouver qu'aimer la femme de son prochain soit un acte méritoire.

Vous parliez, tout à l'heure, des facilités et des indulgences de la société, avecbeaucoup d'amertume. Si vous les critiquez pour les autres, ne les réclamez pas pour vous.

Rédcl s'inclina et avec tout son calme retrouvé :

— Vous avez parfaitement raison, madame, et mes récriminations étaient sans objet. J'avaiscommencé par vous dire que je pars, c'est donc qu'il est juste qu'on me fasse partir. Gomme vous le voyez, je ne me révolte même plus, j'obéis passivement.

— Mon cher enfant, reprit M™*' Môssler, j'aime encore moins ce que vous me dites à présent que ce que vous me disiez, il n'y a qu'un instant. Je comprends très bien votre ennui et je le partage, car je vous aime beaucoup et je serai très privée de ne plus vous voir. Je suis vieille, qui sait si vous me retrouverez à votre retour? Je ne voudrais donc pas que nous nous quittions sous une pénible impression. Il faut que nous conservions, îun de l'autre, un bon souvenir. Revenez ici oii vous serez toujours bien accueilli. Je veux causer avec vous à loisir. Vous êtes un homme de cœur; quand je vous aurai montré le fond de ma pensée, vous me comprendrez et vous me pardonnerez.

— Oh ! je n'ai rien à vous pardonner, madame, vous avez toujours été parfaitement bienveillante pour moi. Et, si je souffre quelque dommage, ce

n'est pas de vous qu'il me vient. Croyez que j'ai pour vous la plus respectueuse affection, et que je la conserverai toujours.

Sur ces paroles, dites avec une réelle émotion, le colonel salua M'"'^ Môssler, ne voulant pas lui donner le temps de répliquer, et, traversant le salon, il alla rejoindre M. Eliphas qui causait avec son fils, tout en observant Valentin. Celui-ci, penché vers M'"^ Frédéric, au milieu de vingt personnes, avait trouvé moyen de s'isoler avec elle et de la forcer à l'entendre. Mais ce n'était pas sans résistance de la part de la jeune femme, et le sourire dont elle masquait son impatience s'accordait mal avec la pâleur de ses joues et l'inquiétude de son regard.

— Je vais partir le mois prochain pour Nice, disait le comte, et de là je m'embarquerai sur mon bateau pour aller en Egypte. Vous devriez venir avec votre mari. Il a des intérêts à Alexandrie, très importants, prétend-il. Nous l'y laisserons, et nous remonterons le Nil jusqu'à la seconde cataracte. Ma femme sera très contente de vous avoir aA'ec elle.

— La comtesse n'ira pas en Egypte. Elle m'a assuré qu'elle ne quitterait pas Paris de l'hiver.

— Raison de plus pour que vous acceptiez ma proposition. Cela décidera Henriette.

— On croirait que vous tenez à l'emmener.

— Assurément, si sa présence me vaut la vôtre.

— Renoncez à cet espoir.

— Alors voilà mon voyage fini. Je ne l'entreprenais que pour vous. J'aurais été si heureux de vous avoir près de moi, intimement, pendant quelques semaines... Sous ce ciel nouveau, dans ce cadre imprévu, peut-être vos idées auraientelles changé, et m'auriez-vous traité avec plus d'indulgence.

— Ce n'est pas probable. En tout cas, c'eût été aller bien loin pour vous en assurer...

— Je ne demande qu'à tenter l'expérience de plus près.

j^jme Frédéric baissa la tète avec lassitude :

— Tenez, comte, soyez généreux, épargnez-moi ces continuelles reprises d'un sujet qui m'est très pénible. .. Vous voyez qu'il n'y a rien à attendre de vos tentatives... Ayez la délicatesse de ne pas vous acharner. Vous me tourmentez, vous me torturez. . , Ayez pitié de moi...

Elle avait les larmes aux yeux en prononçant ces paroles.

Il n'en fut pas ému, et, féroce dans son sensuel égoïsme, il dit :

— Pourquoi luttez-vous?... Ce n'est pas moi qui vous tourmente, c'est vous-même qui vous torturez.

— N'ai-je donc pas le droit de vous repousser?...

Prenez garde de me forcer à prendre un parti extrême...

Il ricana :

— Que ferez-vous ?

— Je préviendrai mon mari.

D'un ironique regard Valentin lui montra Frédéric qui, sa haute taille voûtée, écoutait d'un air attentif ce que lui disait son père. Céline sentit si bien l'inanité du secours qu'elle pouvait attendre de ce brave homme d'apparence inoffensive, elle mesura si complètement l'inégalité qui existait entre le mari tout à ses affaires, et l'amoureux tout à ses caprices, qu'un soupir découragé s'échappa de ses lèvres. Mais, de ce qu'elle ne se jugeait pas défendue, elle ne conclut pas qu'elle n'avait plus qu'à s'abandonner. Elle jeta, du côté du groupe dans lequel était son mari, un coup d'oeil de détresse; Frédéric, tout à M. Eliphas, ne surprit pas Fappel désespéré de sa femme.

— Vous voyez comme il vous comprend ! dit railleusement Valentin. Vous êtes bien naïve de vous garder pour un homme qui fait si peu de cas de vous.

— Je me garderai pour moi-même.

— Que de bien perdu !

Elle fit un mouvement comme pour se lever, ne voyant que ce moyen de rompre l'entretien et vaguement chercha autour d'elle quelqu'un qui

l'aidât à quitter sa place. Ses yeux rencontrèrent •ceux de Rédel, adossé à la porte, et écoutant, distrait, le père et le fils qui continuaient à discuter leur question d'affaire. Sans doute ces yeux étaient bien éloquents, car sans hésiter le colonel s'avança vers la jeune femme, et s'inclinant devant elle :

— Vous m'appelez, madame?

— Oui, colonel. J'étouffe ici...

— Que ne le disiez-vous, fit Valentin, nous serions fort bien pour causer dans le jardin d'hiver. Ma mère y a fait placer quelques nouveaux marbres qui valent la peine d'être regardés...

— Eh bien ! M. Rédel me les montrera.

Le comte eut un sourire, puis comme s'il disait la chose la plus naturelle :

— Attendez alors, je vais appeler ma femme. Vous savez quelle est sa compétence artistique. Elle dissertera avec le colonel, vous les écouterez avec moi...

Rédel eut un petit frémissement, une flamme s'alluma dans ses yeux, il ouvrit la bouche pour répondre, mais Céline, plus prompte que lui, déclara :

— Décidément, je préfère me retirer. Colonel, rendez-moi le service de m'envoyer mon mari...

Rédel hésita un instant. Son regard s'était fixé sur Valentin avec une expression singulièrement menaçante. Il mordit ses lèvres, comme pourrete-

nir des paroles qui voulaient s'échapper. Valentin avec une insolente curiosité l'examinait, semblant attendre qu'il se décidât à parler, et si redoutable que M"'® Frédéric trembla qu'une collision immédiate se produisît entre ces deux hommes dont, en une seconde, la haine latente venait de se révéler.

— Allez, reprit-elle, et elle poussa de sa main suppliante le colonel qui ne pouvait se résoudre à s'éloigner.

— Eh bien! Vous avez sagement fait de le renvoyer, dit le comte à M™^ Frédéric. Il commence à me porter sur les nerfs, votre Rédel ; qu'il s'occupe de ma femme, passe, je n'y vois pas d'inconvénients, mais qu'il s'interpose entre vous et moi, cela je ne le supporterai pas.

— Qu'auriez-vous donc fait? demanda Céline avec émotion.

Il répondit durement :

— De l'avancemxent pour un chef d'escadrons.

— Vous n'êtes pas si méchant que vous voulez le paraître...

— Plus ! Beaucoup plus, quand il s'agit de vous, ajouta-t-il à voix basse. Rien ne me coûtera, je l'ai déjà affirmé, je l'ai même prouvé, pour vous obtenir...

Il s'inclina devant elle, avec une affectation de respect et, se retournant, il ajouta tout haut :

— Bonsoir, madame, voilà votre mari.

Elle partit, accompagnée par Frédéric et M. Eliphas qu'ils mirent chez lui. Une tristesse profonde s'était emparée d'elle. Cette ténacité du comte, peu habituelle chez un homme si léger, la troublait gravement, elle commençait à avoir très peur. Jusque-là, elle avait pensé qu'elle demeurerait maîtresse d'elle-même, que nul ne pourrait la contraindre et que, défendue par sa volonté, par l'affection des siens, elle serait, chez elle, inexpugnable. Maintenant elle commençait à en douter. Elle voyait ses alliés naturels peu clairvoyants, mal armés pour la protéger. Avec une émotion douloureuse elle se rappelait l'attitude si menaçante de Valentin en présence de Rédel, et elle se répétait : Il serait capable de tuer un homme qui le gênerait. Se pourrait-il que, par ma faute, Frédéric courût un sérieux danger? Elle frémit à la pensée des embarras terribles dans lesquels elle serait jetée, si, entre son mari et elle, les imprudences ou les violences du comtenécessitaientjamais une explication. Que dire? Comment faire comprendre la poursuite furieuse dont elle était l'objet et prouver qu'elle ne l'avait pas encouragée?

Son beau-père, si formaliste, si rigoureux, en dépit de l'affection sans bornes qu'il lui avait vouée, l'effrayait surtout. Même pour les légèretés, il était sans indulgence; il le lui avait bien prouvé, en maintes occasions, par ses critiques. Que serait-ce

s'il s'agissait défaits sérieux, compromettants, entraînant des responsabilités personnelles auxquelles son fils pouvait être exposé? Et tout cela, à cause de cet exécrable Valentin! Exécrable? A cette phase de son aventure, elle jugea nécessaire de s'interroger elle-même, jusqu'au fond de l'âme, et de préciser, dût-elle en rougir à ses propres yeux, l'état de son cœur. Avait-elle, ne fût-ce qu'un instant, aimé Valentin. Il le lui avait orgueilleusement affirmé. Elle s'en était défendue avec rage. Elle n'était pas bien sûre d'avoir dit vrai. Une obscurité singulière enveloppait sa pensée, et ses sentiments étaient si troubles qu'elle ne parvenait pas à en dégager la signification exacte. Oh ! en ce moment, certes, elle le haïssait, mais était-il certain qu'il ne lui avait pas plu, pendant une heure, assez pour l'entraîner aux imprudences quiavaient eu un si fatal résultat?

Elle évoqua l'image de Valentin dans sa pensée. Elle le vit élégant, câlin, et gracieux avec ses yeux bleus, ses moustaches blondes, sa jolie tournure, sa voix caressante, si désirable qu'il était hors de doute qu'elle l'eût désiré, victime de sa chair qui avait échappé pour un instant au joug de son esprit, et qui l'avait misérablement trahie dans un élan de volupté. Elle eut honte d'elle, il lui sembla que, dans cette poussée instinctive qui l'avait livrée aux étreintes d'un mâle, elle était descendue au niveau

de la bête. En môme temps, elle se demanda avec angoisse si la poursuite acharnée que Valentin lui faisait subir n'était pasjustifiée, dans une certaine mesure, par son premier bonheur. Là, elle retrouva toute sa colère, toute son aversion, et plus jelle fut convaincue que son amant d'une minute était excusable de vouloir la posséder encore, plus elle se sentit résolue à se refuser, même au risque des plus grands périls. Fait singulier, et illogique au dernier point, elle en voulut plus mortellement h Valentin d'être dans son droit en la désirant. Il lui parut que l'outrage qu'il lui infligeait n'en était que plus atroce, et elle fit peser sur lui seul la responsabilité de leur faute commune.

Ses hésitations cessèrent, ses doutes disparurent, elle décida de résister à Valentin quoi qu'il pût en résulter. Au fond d'elle-même, elle le voua au malheur et à la mort. Mais il ne suffisait pas d'avoir éclairé sa pensée, il fallait arrêter un plan de conduite, pour se soustraire aux atteintes de ce poursuivant dangereux. 11 fallait surtout que ce plan sauvegardât la sécurité morale de Céline, et aussi la sécurité matérielle des siens. Elle y appliqua toutes les forces de son intelligence. D'abord il lui apparut clairement que seule elle demeurerait impuissante à se défendre. Un allié lui devenait donc nécessaire. Mais lequel? Qui pouvait lui inspirer une confiance assez grande pour

devenir larbitre de sa difficile situation? Son mari et son beau-père, d'abord, devaient être écartés. Elle devait tout craindre de leur curiosité et ne rien attendre de leur habileté. Ils compliqueraient l'intrigue, sans concourir à la dénouer. M™^ Môssler? C'était bien hasardeux. Dans l'ignorance oii Céline se trouvait de la démarche déjà faite parM"^ Môssler auprès de Valentin, comment ne se serait-elle pas défiée de l'aveugle tendresse qui rendait la mère esclave du fils?

Et pourtant, dans son désarroi, elle n'était pas éloignée de recourir à elle . 11 était possible qu'entre un devoir à remplir et une affection à ménager, M™*^ Môssler n'hésitât pas. Comme M. Eliphas, elle était puritaine, et si la rigidité de ses principes, tant de fois fléchie par les douceurs de Valentin , l'emportait enfin sur son indulgence, peut-être le salut était là. Mais les chances de succès restaient bien faibles, l'infiuence du comte se présentait redoutable, et, devant la difficile révélation des tentatives dont elle était victime, Céline reculait.

C'est alors que l'idée hardie de s'adresser à M^^de Coutras s'offrit à son esprit. Elle connaissait la ferme raison de la jeune femme, elle avait été la confidente de ses désillusions. Elle la savait loyale, généreuse et bonne. A la prendre comme auxiliaire, il n'y avait que des avantages et aucun danger. Entre elle et Valentin, rien ne subsistait plus

que le lien social. Appelée au secours par Céline, elle n'hésiterait pas à lui donner le plus ferme appui. Restait à déterminer la mesura dans laquelle ilconvenaitde se confier à elle. Qui forçait M'"* Frédéric à tout dire ? Les poursuites de Valentin étaient assez publiques pour que la comtesse n'eût pas be- ' soin de preuves. Et elles suffisaient par leur persistance à expliquer son intervention.

Dans sa chambre, très tard, pendant que tout ,\ dormait autour d'elle d'un paisible sommeil, elle ' resta à méditer sur cette grave détermination. Mais plus elle en discutait l'opportunité, plus elle acquérait la certitude qu'elle était nécessaire. Elle se mit au lit, comme le matin blanchissait sa fenêtre et, très résolue à exécuter le plan qu'elle avait conçu, elle trouva un peu de calme.

Le lendemain, vers cinq heures, elle se dirigea vers l'avenue de Friedland. Toujours avant le dîner Henriette était visible pour ses amis. Céline se croyait donc sûre de la trouver chez elle. Sa déconvenue fut vive, quand le valet de pied du vestibule lui apprit que madame la comtesse avait dû sortir, vers quatre heures, et n'avait pas laissé d'ordres pour la réception. Comme M""^ Frédéric demeurait un instant indécise, le maître d'hôtel parut qui déclara que madame la comtesse allait rentrer très promptement, ayant donné un rendez-vous pour six heures et que madame, s'il lui convenait, pou-

vait attendre. Céline acquiesça, et, conduite par le domestique, pénétra dans le petit salon voisin de ratelieroù M'"*' de Goutras recevait ses intimes dans la journée.

Il y faisait sombre, et la senteur amère des orchidées, envoyées des serres de Sauvigny, alourdissait l'air. Préoccupée, Céline s'assit et resta, pendant un quart d'heure, oppressée par cette atmosphère, engourdie par la demi -obscurité. Un léger bruit de tenture froissée la rappela à ellemême, et, croyant à l'arrivée de celle qu'elle attendait, déjà elle se retournait avec un sourire, mais elle demeura saisie en voyant paraître Yalentin. 11 s'avançait la main tendue, l'air pacifique, et, en un instantjM™'' Frédéric se remit, retrouva son sangfroid. Que pouvait-elle craindre, dans cet hôtel plein de domestiques, à deux pas de l'appartement de la comtesse, quand il suffirait d'un appel, d'un cri pour amener quelqu'un auprès d'elle? Vraiment sa sécurité n'était-elle pas aussi complète que dans sa propre maison? Elle le pensa, se l'affirma, et hardie, comme toujours, au lieu de se mettre sur la défensive, de ruser, elle se prépara à tenir tête à son redoutable adversaire. Pour le moment il se montrait bon enfant, et, si tigre il était, il faisait patte de velours, rentrait ses griffes.

— Comment, c'est vous qui êtes ici toute seule? dit-il. Et on ne m'a pas averti. Si le hasard ne

m'avait pas conduit, je ne vous aurais pas vue...

— Grand malheur ! . . .

— Immense î...

— Par quel prodige vous trouve-t-on cliez vous?

— Pressentiment de votre venue.

— Ne dites donc pas de bêtises. Savez-vous si votre femme va bientôt rentrer?

— Je suis le dernier qui pourrait vous l'apprendre. Sais-je ce qu'elle fait?

— C'est que vous ne le voulez pas.

— Assurément.

— Vous serez donc toujours un déplorable mari ?

— Tant que je pourrai être un excellent amant.

Céline prit un air sérieux. La conversation tournait d'une façon qui ne lui plaisait pas, et elle sentait que c'était par sa faute. Valentin était un homme avec lequel il ne fallait pas badiner, et, depuis son arrivée, malgré tant de raisons de se défier, elle jouait avec lui. Elle dit :

— Votre femme ne rentre pas, je vais m'en aller.

— Vous l'attendiez, c'est donc moi qui vous dérange ?

— Oui.

— Alors, je vous laisse la place.

— Je vous en remercie.

— Vraiment, vous êtes atroce avec moi.

l'inutile richesse. 24f

— Ne faites-vous pas tout ce qu'il faut pour m'y exciter?

— Allons, adieu, alors.

— x\dieu.

La mine contrite, avec une souple et prudente lenteur, il s'approcha d'elle, lui tendit la main. Comme elle y plaçait la sienne, pleine de froideur, d'un geste hardi et soudain, il saisit la jeune femme parla taille, Tenlevadc terre, et sur sa bouche, avant qu'un cri pût s'en échapper, il appuya furieusement les lèvres. Dans un brusque renversement de tout son corps, Céline essaya d'échapper à l'étreinte. Elle la fit resserrer plus étroitement. Incapable de crier, commençant à perdre latête, paralysée par une inexplicable langueur, elle cessa de résister. Déjà l'ombre du salon lui paraissait plus épaisse, le siJence plus profond. Elle se sentit emportée par Valentin. Elle fitunderniereffort, qui l'arracha des bras qui l'enveloppaient, et d'un élan elle fut à la porte de l'atelier d'Henriette. Elle s'y appuya ainsi qu'à un rempart, et réunissant toutes ses forces, elle poussa un cri désespéré.

Au même moment, elle sentit la porte qui cédait, et, comme elle s'élançait pour fuir, elle se trouva face à face avec le colonel Rédel. Celui-ci, très calme, d'un coupd'œil vit le comte pâle de fureur, cl Céline tremblante d'efTroi. Il s'avança entre eux, et décidé à ne rien comprendre que ce qu'on vou-

(Irait lui expliquer, il salua, sans émotion aucune, Valentin et la jeune femme et dit :

— Il m'avait semblé entendre appeler... Je m'étais trompé...

Mais M""^ Frédéric, incapable de se modérer, désignant le comte d'un geste :

— Non, vous aviez bien entendu, monsieur m'avait contrainte à appeler...

Valentin sourit railleusement :

— Seconde fois, depuis hier ! Il paraît alors qu'avec vous, M. Rédel a la spécialité des interventions.

Pris à partie, au moment où il s'efforçait de se désintéresser de l'affaire, le colonel fronça le sourcil. Il était trop sage et trop brave pour aller audevant d'une querelle, mais il avait bien des motifs d'animosité contre Valentin. Ilrépliquasèchement :

— Peut-être cela tient-il à ce qu'avec madame, vous avez la spécialité des importunités.

Le comte devint soudainement très sérieux, et regardant le colonel d'un aii* de reproche :

— Ahl monsieur, je m'applique à bien prendre les choses et voilà que vous y mettez de l'aigreur... Avouez que vous intervertissez les rôles... J'aurais pu m'étonner de vous voir sortir d'une pièce qui fait partie de l'appartement intime de la comtesse. . . Je me borne à plaisanter doucement, et vous cherchez à m'offenser.

Rédel pâlit de colore , en voyant Valentin changer habilement le terrain de la discussion, et lui créer des torts là où il avait si bon droit.

— C'est moi qui vous offense, s'écria-t-il, moi?

— Oui, monsieur, reprit Valentin avec un ton sarcastique fait pour jeter le colonel hors de lui, vous apparaissez, comme un diable qui sort d'une boîte à surprise, et vous affectez de croire qu'on a besoin de vous ici. Tout cela est très désobligeant, et si je n'étais si conciliant, je pourrais m'en étonner fort et vous en demander compte.

Avant que Rédel eût le temps de répondre, Céline s'était avancée entre lui et le comte.

— Pas un mot de plus, dit-elle. Je ne supporterai pas d'altercation, entre vous et monsieur, à cause de moi. Mais ce qu'il ne doit pas entendre de votre bouche, il l'entendra de la mienne. Celui qui est assez lâche pour faire violence à une femme ne mérite pas d'être châtié par un homme. Celui qui ment bassement, pour donner le change sur ses honteuses actions, ne vaut pas qu'on relève ses paroles. Monsieur le comte de Coutras, vous êtes un misérable, et s'il ne vous suffit pas que je vous le dise en présence de monsieur, vous pouvez appeler vos gens, je le répéterai devant eux.

Cette violente apostrophe ne troubla pas Valentin, il garda son sang-froid et, saluant gracieusement celle qui le traitait avec tant de dureté :

— Paroles de femme ne blessent pas, dit-il avec légèreté. Pour leur donner une valeur, il faut l'approbation de quelqu'un qui en puisse être rendu responsable. Vous avez, tout à l'heure, madame, coupé fort mal à propos la parole à M. Rcdel : il s'apprêtait à me dire son sentiment sur la question qui nous divise. J'avoue que j'aurais été bien curieux de le connaître. Et s'il était temps encore. . .

— Il est temps encore, dit froidement Rédel.

— Je vous adjure de ne point répondre, cria Céline.

— Madame, il ne s'agit pas de vous, interrompit le colonel, vous voyez bien que c'est moi qui suis directement mis en cause. Vous ne me croyez pas, je pense, de caractère à reculer devant monsieur. Et, puisqu'il lui est agréable de savoir mon opinion sur sa conduite, je me fais un plaisir de lui déclarer qu'elle est en tous points conforme à la vôtre.

Valentin ne fit pas un geste, il ne changea point de physionomie. Il dit d'un ton attristé :

— Ahl colonel, vous ne pourrez pas nier, cette fois, que vos intentions sont vraiment hostiles, et que c'est, sans provocation aucune de ma part, chez moi, et devant madame, que vous m'offensez.

— Je songe d'autant moins à le nier, que vous paraissez plus passionnément y tenir.

— Fort bien! colonel, fit le comte, ceci désor-

mais ne me regarde plus, et deux de mes amis s'en «expliqueront avec deux des vôtres.

Et, s'inclinant devant Céline :

— Agréez, madame, mes compliments sincères, dit-il d'un air railleur, il est avantageux d'être de Tos amis.

Il fit à Rédel un signe de tête hautain, et, sans ajouter une parole, ayant tiré de sa mauvaise situation tout ce qu'il en pouvait attendre, il sortit. A peine seule avec Rédel, M"'^ Frédéric cessa de se contraindre, et, hors d'elle-même, saisissant avec emportement les mains de son défenseur :

— Etes-vous fou d'avoir répondu aux insolences de ce misérable? Vous ne voyez donc pas qu'il veut se défaire de vous? C'est le plus dangereux adversaire qu'on puisse affronter. Sous aucun prétexte je ne permettrai une rencontre entre vous et lui. 11 vous tuerait!

— C'est mon affaire de l'empêcher.

— Et si vous n'y réussissez pas ? A cause de moi, mon Dieu ! courir un tel danger, à cause de moi, qui ne vous suis rien, et qui vous ai compromis comme une folle !

Elle se tordait les mains en parlant ainsi, et ses joues pâlies s'inondaient de larmes.

— Rassurez-vous, dit Rédel doucement, non, vous ne m'avez pas compromis et j'ai été, de moimême, au-devant de la provocation. Vous le haïs-

sez, n'est-ce pas, cet homme qui sort d'ici et qui vient d'être si brutalement audacieux vis-à-vis de vous?...

Elle cria avec fureur :

— Oh ! Oui, je le hais !

— Eh bien! Pas plus que moi.

— Oui, vous aimez Henriette, vous, dit Céline ne mettant plus aucun ménagement à s'expliquer. Et vous devez haïr son mari. Mais cette alFaire, entre

r vous et lui, vous sépare irrémédiablement d'elle. Gomment pourrez- vous la revoir, si vous survivez?

— Quoi qu'il arrive je ne la reverrai plus, dit tristement Rédel. Elle m'a ordonné de partir. Mon silencieux amour la compromettait, parait-il, et il faut que je sois privé du bonheur de sa présence.

Céline le regarda jusqu'au fond de l'àme, et devinant soudain les mystérieuses résolutions de cet amant désespéré :

— Oh ! vous voulez essayer de la débarrasser du comte!... Mais là encore vous vous heurtez à l'impossible... Entre elle et vous, la mort du mari met un obstacle insurmontable... Vous risquez votre vie pour rien.

— Pour quoi donc comptez-vous sa tranquillité et son bonheur? répondit Rédel gravement. Elle est liée à un homme indigne, qui lui rend la vie douloureuse et misérable. N'aurai-je rien fait pour elle, si je lui donne la liberté?

— Taisez-vous, malheureux, dit M"'^ Frédéric. Comment oser avouer de telles pensées, ici même, dans cette maison? Si on nous entendait ! Non, ce que vous m'avouez là est irréalisable, et, en tous cas, il suffit que j'en sois informée pour m'y opposer de toutes mes forces.

— ■ Et comment ferez- vous?

— Vous le verrez bien.

— Soyez franche jusqu'au bout, et dites-le-moi.

— Eh bien ! je préviendrai Henriette.

A ces mots le visage de Rédel se couvrit d'une pâleur mortelle, et, la voix tremblante :

— Voulez- vous donc que j'aie l'air d'un lâche qui cherche à éviter le danger? Faire intervenir ^1'"^ de Coutras?Si vous donniez suite à ce projet, autant vaudrait me tuer sur-le-champ, car je. ne survivrais pas à une telle humiliation.

— Calmez-vous, dit Céline effrayée. Je ne dirai rien, puisque vous me le défendez, mais vous tiendrez compte de mon angoisse et vous me promettrez de ne pas vous opposer à un arrangement.

— Je vous le promets...

— Oh ! je vois bien que vous jugez toute conciliation impossible...

— En effet. Comment se produirait-elle, si M. de Coutras ne la désire pas plus que moi?

— On le contraindra à la désirer.

— Qui fera ce miracle?

VtS LES BATAILLES DE LA VIE.

— Madame Mosslcr... Mon mari, qui il faudra... RédollaregardafixcmentjCt parlant avec lenteur*

— Prenez garde de vous compromettre inutilement. Vous n'empêcherez rien, soyez-en sûre, et vous pouvez faire à vous et aux autres un tort irréparable. Ne vous butez pas à cette idée que vous avez servi de prétexte à l'explosion qui s'est produite. Elle était inévitable. M. de Goutrasne cherchait qu'une occasion, et moi aussi. Il me hait et je le hais. Les hommes ne se trompent pas à ces sentiments-là. Il n'est pas jaloux de moi : il n'aime pas sa femme. Mais, dès le premierjour, nous nous sommes déplu, et il a été évident que nous aurions maille à partir ensemble. Désintéressez-vous donc de l'affaire, en ce qui vous concerne, faites des vœux pour moi, si ma cause vous est sympathique, mais n'essayez pas d'arrêter la marche des événements. Ils sont conduits par une force plus puissante que nous.

Le roulement d'une voiture sur le pavé de la cour interrompit le colonel. Le coupé de M"'*' de Coutras rentrait. De la fenêtre ils la virent descendre, élégante et souple. La tête levée, elle les aperçut qui la regardaient, et de la main elle leur fitun signe amical. Puis l'escalier vivement monté, dès la porte, s'avançant le visage rosé par la fraîcheur de l'air, ses beaux yeux bleus riants, elle dit :

— Vous m'avez attendue, chers amis. Je vous

on remercie. J'étais allée voir mon pauvre Vignot, qui est souffrant et me Ta fait dire un peu tard. Ma visite Fa distrait et il m'a retenue. Vous m'excusez, n'est-ce pas ?

— Nous avons pris patience, madame et moi, en causant ensemble, dit Rédel. Mais nous nous doutions bien que, si vous vous étiez attardée, c'était pour une bonne action.

Elle menaça le colonel de son doigt levé :

— Flatteur !

Elle enleva son manteau, et poussant la porte par laquelle était entré Rédel :

— Venez dans mon atelier, je vous montrerai votre portrait qui est achevé.

Le colonel sourit, et avec une pointe de mélancolie :

— Vous avez bien fait, madame, de vous dépêcher de le fmir. i

Cette allusion fit passer à M"'*^ Frédéric un frisson dans le dos. En même temps elle compara la tranquille et fière énergie de Rédel à sa lâche et coupable inertie. Quoi I Elle allait, connaissant le danger qu'il affrontait, le laisser exposé aux implacables revanches de Valentin. Il avait beau dire qu'elle n'était pour rien dans le conflit. Elle sentait bien que sa furieuse réponse avait exaspéré le comte, et que c'était surtout parce que Rédel s'était placé entre elle et M. de Goutras que celui-ci le

2o0 LES BATAILLES DE LA VIÇ).

menaçait si dangereusement. C'était une façon de lui montrer avec quelle ténacité il la poursuivrait, quels risques elle ferait courir à ceux qui prétendraient la protéger. Et pour briser la résistance de la femme qu'il convoitait, il s'apprêtait à tuer un homme.

Céline ressentit un vertige d'épouvante. Il lui sembla qu'elle était poursuivie par une sorte de monstre implacable qui n'aurait de cesse que quand il l'aurait reprise comme une'proie. Elle se révolta contre (5ette tyrannie, contre ce danger. Elle fit un mouvement pour s'élancer vers Henriette afin de lui tout confier, mais elle vit la jeune femme assise auprès de sa table, si calme, montrant à Rédel souriant, et si calme aussi, la miniature entourée de son cadre doré, qu'il lui parut qu'elle ne trouverait jamais les mots qu'elle devrait dire et qui troubleraient cette sérénité. Et pourtant il fallait agir. Chaque heure passée aggraverait le danger;

Son agitation devint si vive qu'il lui fut impossible de rester plus longtemps enfermée, immobile, en face de cet homme impassible et de cette femme inconsciente. Elle se leva et, en quelques mots, prit congé de son amie, pendant que Rédel, qui paraissait heureux, d'un geste silencieux, lui rappelait sa promesse. Elle hocha la tète, comme pour secouer une pensée obsédante, et, serrant la main d'Henriette, sortit du salon. Elle s'arrêta un instant

l'inutile richesse. 25t

au haut do l'escalier, et, dans le désarroi de son esprit, songea à demander si le comte était chez lui. Mais elle repoussa aussitôt cette idée avec horreur. Elle sortit, renvoya sa voiture, et marcha devant elle, roulant dans sa tête enfiévrée des projets contradictoires. Et toujours elle revenait à la certitude que c'était à Henriette qu'il fallait s'adresser, et non à M'"'^ Môssler, encore moins à M. Eliphas. Qua-nt à recourir à son mari, elle eût préféré la mort. Tout en se torturant ainsi, elle avait descendu le faubourg Saint -Honoré. Brusquement elle se trouva en face d'un bureau de poste. Elle entra, demanda un télégramme fermé, et debout devant un des hauts pupitres, avec la plume aux becs tordus, trempée dans l'encrier boueux qui sert aux gens d'affaires, elle écrivit : « Une altercation a eu lieu, aujourd'hui, entre votre mari et le colonel Rédel. Une rencontre paraît inévitable, si vous ne vous interposez. Une amie vous en prévient. Agissez résolument et promptement. » Point de signature. Elle prit à peine le soin de déguiser son écriture. Et collant la dépêche, elle la passa au travers du guichet à un employé. Puis elle sortit. Dans la rue elle se sentit calmée, rafraîchie. Elle pensa : J'avais promis au colonel de ne rien dire, mais point de ne pas écrire. Et puis que m'importe! H fallait avertir Henriette et dégager Rédel. Main^ tenant nous verrons bien ce qu'il en résultera.

Dans son petit salon, à Theure accoutumée^ M™*^ Môssler était occupée, avec M. Eliphas, à distribuer ses aumônes journalières, lorsqu'un domestique entra, et sur un plateau d'argent remit au Ministre de la Charité un papier sale où quelques lignes au crayon étaient tracées. M. Eliphas^ avec l'insouciance de l'habitude, prit ce chiffon et lut ce qui était écrit dessus. Puis il le froissa et le jeta dans la cheminée.

— Qu'est-ce que c'est? interrogea M"'^ Môssler^ Une demande de secours?

— Non, madame, une demande d'audience.

— Si solennelle?

— Plus : menaçante. Avec des allures de chantage.

— De qui?

— De l'homme que vous avez secouru, contre mon gré, il y a quelques mois.

l'inutile richesse. 2d3

— Lequel? Dans la masse, on s'y perd.

— Un nommé Marins Bouscarès.

— Je crois me souvenir : une espèce de Méridional, qui avait fait des découvertes géniales et qui devait réaliser une fortune sous huit jours, si on l'aidait.

— Un drôle fieffé ! On l'a aidé, il n'a rien réalisé du tout, mais il vous annonce qu'il connaît un secret qui intéresse l'honneur de votre famille.

]\j[me Môssler serra les lèvres et fronça le sourcil. Quand on lui parlait de l'honneur de sa famille, instinctivement elle pensait à Valentin, et ressentait un petit pincement au cœur. C'était le point noir de son horizon. Elle craignait toujours une mauvaise nouvelle. Elle dit à son vieux confident :

— Que convient-il de faire?

— Mettre l'homme à la porte. Si on l'écoute, on ne pourra plus s'en débarrasser. Vous voyez ce que cela vous a valu de l'avoir reçu une fois.

— Mais s'il sait réellement quelque chose d'important...

— 11 le gardera pour lui.

— Et s'il ne le garde pas ?

— Vous lui enverrez le commissaire de police. Ces coquins-là ont toujours assez de peccadilles sur la conscience pour que, vis-à-vis d'eux, l'intervention d'un magistrat soit décisive.

— Soit, mais par précaution gardez son adresse.

— Il ne Ta pas mise sur son papier.

M'"^ Môssler avait bien envie de prier M. Eliphas de la faire demander, mais elle craignit de trahir trop clairement ses inquiétudes, et elle se tut. Cependant si M. Eliphas n'avait pas trouvé l'adresse de Bouscarès au bas de son billet, il n'était pas embarrassé pour savoir oii dénicher le Méridional. 11 possédait chez lui desarchives très en ordre, où tous les professionnels de la mendicité avaient leur casier, comme les bandits à la préfecture de police. Il ne pratiquait pas encore l'anthropométrie, mais il n'aurait pas fallu le pousser beaucoup pour qu'il s'y décidât. Il avait l'amour du vrai pauvre, et la haine du faux nécessiteux. Un flair merveilleux, fait de sa grande habitude, lui permettait de découvrir les farceurs, qui viennent, avec des larmes dans les yeux, implorer la charité pour leur jeune femme mourante, qui les attend chez le liquoriste du coin prête à trinquer, avec une bonne absinthe, à la santé du jobard qui fait les frais de la consommation. Il reconnaissait ses clients sous les fausses barbes, sous les faux noms, et prenait un plaisir de dilettante à les démasquer. Mais il eût donné sa chemise à un malheureux authentique et vendu sa montre pour soulager une misère intéressante.

Eli s'en allant déjeuner chez lui, après a voir quitté M'"*^ Môssler, il ruminait la confidence de ce Bouscarès, et, plus soucieux qu'il n'avait voulu le mon-

L INUTILE RICHESSE. 2o3

trer à sa vieille amie, il projetait de se renseigner très soigneusement sur les relations qui piaivaientexisterentre le comte de Coutras et le pauvre hère. Peut-être n'était-ce qu'une menace dans le vide qui était lancée à la femme riche. C'est un moyen classique, qui réussit auprès des gens timorés ou sujets à cautinii. Lo^ g.^nsdu métier l'ai^pellent le e coup de sonde » . ^i la personne sundée manifeste une inquiétude quelconque, aussitôt il devient évident que les has-tVinds de sa conscience recèlent un endroit mystérieux qu'il faut fouiller. C'estpourquoi. en homme d'expérience. M. Eliphas avait conseillé la tactique déconcertante qui consiste à ne pas bouger et à se taire.

Mais de là à ne pas s'infurmer. il y avait un monde. Et, tout en cheminant, le vieux manteau bleu se disait : « Toi. mon gaillard, tu vas nous raconter ce à quoi tu fais allusion, dans ta correspondance. )> Enfermé dans son cabinet. M. Eliphas ouvrit un cartonnier à la lettre B et chercha un dossier Bouscarès. Il le trouva sans diftirulté et le feuilleta, cherchant la liche d'adresse. Elle était en ordre et portait ces mentiuns successives : rue des Envierges, 17: passage Raoul. 2: rue Popincourt. 103; rue Aumaire. 9: rue Ramey. 26...

Le Ministre de la Charité ferma le dossier. Une lueur soudaine venait d'éclairer les ténébreuses menées de Bouscarès. N'était-ce pas rue Ramey que

le comte avait été rencontré en conciliabule avec cette petite que son père, son frère, ou son amant, avait si vertement giflée ?Et c'était rue Ramey qu'habitait Bouscarcs. Le chantage se dessinait avec une précision absolue et « l'honneur de la famille » devait être menacé par le drôle qui interrompait les rendez-vous de M. de Coutras. Qu'y avait-il de sérieux, dans une pareille menace, et qu'y avait-il surtout au fond de cette affaire? C'était ce qu'il importait de savoir. Que M"'^ Mossler reçût Bouscarès, c'était dangereux. Que M. Eliphas passât chez le Méridional, c'était sans importance. Si souvent il y était allé lui-même, ou y avait envoyé ses affidés, pour payer la pension faite à la femme, qu'une visite de plus ne pouvait être compromettante.

Il se mit donc en route, vers les deux heures et, son parapluie sous le bras, l'air d'un petit employé de ministère, avec sa grosse redingote et son chapeau mal brossé, il escaladale flanc de la butte Montmartre et arriva à la maison qu'habitait Bouscarès. Au quatrième étage, sur un étroit carré, deux portes s'ouvraient. Sur l'une cette indication écrite à la craie : « Chabassu, courtier en pierres fines, de neuf à onze et de trois à six, tirer fortement la sonnette» ; sur l'autre, une carte de visite clouée portant gravés ces mots : « Bouscarès (Marins), ingénieur. »

M. Eliphas heurta avec le manche de son parapluie le bois de la porte de Marins Bouscarès, un

bruit de savates traînées se fit entendre, et, au milieu d'un nuage de fumée de tabac, ce fut l'ingénieur lui-même qui apparut. En reconnaissant M. Eliplias , il retira sa pipe de sa bouche , et sa figure morne et ennuyée prit une expression de joyeuse obséquiosité. Use courba et dit :

— Oh ! monsieur, donnez-vous donc la peine d'entrer... Je n'attendais pas sitôt votre visite...

— Vous l'attendiez donc ? répliqua d'un air rogue M. Eliphas, en pénétrant dans une salle à manger-cuisine d'une repoussante saleté.

— Je pensais bien que ma communication intéresserait ma chère bienfaitrice.

— M'"'^ Môssler n'a pas eu connaissance devoirs lettre, c'est moi qui l'ai ouverte, comme toutesles autres...

— Mais asseyez-vous donc, mon digne monsieur^ fit Bouscarès en avançant à M. Eliphas une chaisedépaillée.

— Inutile. Je ne reste qu'un instant. Je viens seulement vous prévenir que vous jouez un jeu à vous faire supprimer votre secours mensuel... Si c'est cela que vous voulez, vous n'avez qu'à le dire...

— Moil protesta le ^léridional, moi qui n'agis que dans l'intérêt de ma bienfaitrice... Moi, que le hasard a rendu maître d'un secret qui, sans mon intervention...

2o8 LES BATAILLES DE LA VIE.

— Ne plaidez pas! interrompit M. Eliphas rudement. Je sais de quoi il s'agit. Me croyez-vous si mal renseigné?... Suis-je homme à m'intimider devant vos hâbleries?...

— Eh ! monsieur, il ne s'agit pas de moi... Je ne suis qu'un intermédiaire dévoué...

— Dévoué. A qui?

— Mais à ma généreuse protectrice, dont j'estime qu'en la circonstance j'ai sauvegardé la tranquillité; avec un zèle qui mérite l'approbation...

— Ne plaidez pas! répéta M. Eliphas. Allons au fait...

— Le fait, le voici : Mon voisin, l'honorable M. Chabassu, a une fille ravissante et mineure de quinze ans...

Sur ces derniers mots, Bouscarès fit une pause et lança à M. Eliphas un regard significatif. Celui-ci ne sourcilla pas. Pour l'émouvoir, il fallait des preuves. Il savait ce que valent les paroles.

— Mineure de quinze ans, appuya l'ingénieur.

— J'entends bien, dit froidement M. Eliphas.

— Chabassu a en sa possession la preuve que M. le comte de Coutras a suborné la petite. M. le comte a envoyé, en l'absence de Chabassu, une des entremetteuses les plus connues de Paris à la jeune Mathilde, et cette femme a eu l'imprudence de laisser, chez mon voisin, une carte de M. le comte de Coutras, sur laquelle celui-ci avait écrit de sa main

l'iMTILE richesse. 2o9

l'adresse de Tenfant et son signalement... Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer tout ce que cette connivence du fils de M"'*^ Môssler avec la femme Blanchart. pour détourner une mineure, pourrait avoir de compromettant... Ce serait, il faut le reconnaître, une sale affaire. ^lais ce n'est pas tant cela qui est à craindre... Les risques sont plus sérieux.

M. Eliphas, qui s'attendait à une révélation de ce genre, avait écouté impassiJ3le. Cependant, la conclusion imprévue de Texposé de Bouscarès lui causa un étonnement qu'il ne put réprimer. Il demanda :

— Ehî quels risques plus sérieux M. de Goutras pourrait-il courir?

— Le plus sérieux de tous, monsieur, celui de la vie.

— Vous badinez, mon ami, dit M. Eliphas.

— Point. Et vous allez vous en rendre compte en un instant. La petite Mathilde, fille sage jusqu'alors, est aimée diin sien parent, jeune et vigoureux gaillard de vingt-cinq ans, dérocheur de son état. La passion de ce garçon pour cette fille est vraiment enragée. Il est vrai que l'enfant est un miracle de beauté... C'est de quoi bouleverser un saint... Vous-même, monsieur, vous ne la verriez pas sans être troublé... On la suit dans la rue, et il n'est pas de jour où des vieux messieurs ne

montent jusqu'ici et ne dégringolent l'escalier plus vite qu'ils ne l'ont monté, car le père Chabassu ne plaisante pas. C'est l'honneur môme, ce vieux-là! Or, il a décidé depuis l'année dernière de donner sa fille pour femme à Ravet. C'est Ravet, Emile que se nomme l'amoureux de la petite. Il sentait bien qu'il serait difficile de garder à Montmartre, passé seize ans, une Vénus comme saMathilde, et il était pressé de la marier. Mais voilà-t-il pas que l'autre jour, en rentrant de son magasin, ma mâtine laisse tomber devant son père une petite boîte de maroquin, dont Chabassu s'empare, et dans laquelle il trouve une paire de boutons en brillants qui valaient bien six mille francs. . . On ne lui en remontre pas au vieux, c'est sa partie... Il interroge sa fille à coups de poing... Elle hurle, mais n'avoue pas... Alors le père fait semblant de s'apaiser, et ne parle plus de rien. Seulement, il enferme sa fille, prévient Ravet et les voilà qui guettent. Deux jours ne s'étaient pas écoulés, que M. le comte de Coutras se faisait pincer, causant avec la petite devant la maison. Mon Ravet, qui était embusqué chez le liquoriste, tombait sur sa belle et sur le galant, mais là, il faut être juste, il trouvait son maître et rentrait avec un œil au beurre noir, comme on n'en a pas souvent vu rue Ramey, oii il y a pourtant des amateurs de chausson... Depuis ce temps-là, c'est dans l'appartement à coté une vie infernale. On

L INUTILE RICHESSE. 26f

s'y bat, depuis le matin jusqu'au soir. La petite veut se sauver avec le comte, qui trouve moyen de la voir on ne sait où ni comment. Ravet a juré qu'il tuerait M. de Coutras, et Gliabassu parle de déposer une plainte au parquet... Moi, j'ai calmé, jusqu'ici, les ardeurs excessives... J'ai obtenu de Mathilde qu'elle se tienne tranquille, j'ai adjuré Ravet de ne pas jouer du couteau, et j'ai obtenu du père Chabassu qu'il temporise... Voilà oii nous ea sommes. Si vous ne trouvez pas, cher et honoré monsieur, que j'ai utilement servi les intérêts de ma bienfaitrice, c'est à décourager d'empêcher lescatastrophes.

Bouscarès s'était arrêté, non pour reprendre haleine, il aurait parlé, pendant une heure, d'abondance,mais il était pressé de savoir ce que M. Eliphas penserait de sa diplomatie. Il se posa donc en point d'interrogation devant le vieil homme et souriant attendit. M. Eliphas baissa les yeux, et montra à Bouscarès un visage détendu, sur lequel ne se manifestait aucune impression. D'une voix indifférente il dit :

— Eh bien I A quoi tout ce verbiage tend-il?

— Comment, ce v^erbiage?...

— Oui, ce feuilleton de journal de concierge... Vous ne pensez pas que je sois ému par vos trémolos ?. . . Je connais cette antienne. . . On me l'a chantée souvent... Je ne coupe ni dans la fille pure.,

ni dans l'amant jaloux, ni dans le père justicier... Tout ça, est usé, mon brave... On n'y croirait pas, même en province...

— Comment, on n'y croirait pas î Voulez-vous voir l'enfant? Voulez-vous voir le père?.. Voulezvous que je vous montre Ravet?

— Et son petit couteau?

— Ah ! Honoré monsieur, vous êtes trop sceptique, c'est grand dommage pour M'""^ Môssler... Il arrivera un malheur ! . . .

M. Eliphas releva le front et fixant son regard sur Bouscarès, il dit sèchement :

— Combien, pour éviter le malheur?

Le Méridional changea d'attitude. Il devint soucieux et froid.

— Moi, vous comprenez, je ne sais pas ce qu'il faudrait offrir...

— On n'offre rien. On est seulement curieux de connaître les exigences qui pourraient se produire.

Bouscarès ne répondit pas à la question de M. Eliphas, ce qui est Y a-b-c du marchandage. Il parla d'autre chose.

— Le seul moyen d'empêcher un dénouement tragique c'est de faire filer Ravet avec la petite... Ils se marieront à l'étranger, s'ils y tiennent... Mais l'important est de s'en débarrasser... Je vous atteste que Ravet est capable d'un mauvais coup.

L INUTJLE RICHESSE. 203

Il est blessé dans son amour et à la fois dans sa vanité... Il a été si bien assommé par M. le comte!... Lui, Ravet, la Terreur du boulevard Ornano!...

— Je croyais qu'il était ouvrier... C'est donc un rôdeur de nuit?

— Mais jamais de la vie ! Seulement on est jeune, n'est-ce pas, on s'amuse, on danse, on se dispute, on se bat, et, comme on est fort et adroit, on trouve des admirateurs qui vous courtisent.

— Et des admiratrices qui vous entretiennent... La jeune Mathilde est donc rebelle à ces pratiques?. . .

— La pauvre enfant, est-ce qu'elle sait? C'est une innocente...

— Qui cause volontiers avec des M"^*^ Blanchart...

— Quant au père, c'est un homme terrible ! Il a déjà essayé de tuer sa femme, il y a dix ans, dans un accès de jalousie. On la lui a arrachée des mains ,

— Ah çà ! mais, ces gens-là, c'est le bagne !

— Je ne vous les donne pas pour des hermines. Ils n'en sont que plus redoutables. Voyez-vous, honoré monsieur, avec une somme une fois payée on s'en débarrassera, je crois, à jamais. Ici, ils sont dans la misère. Si on leur facilitait le passage en Amérique, avec le moyen de monter un magasin de bijouterie à New-York, par exemple, la petite tiendrait la boutique. Quelle attraction pour le

chaland ! Ils seraient reconnaissants et on n'aurait plus rien à craindre d'eux.

— Vous l'ont-ils dit?

— Dieu non ! Je prends tout sous mon bonnet. Mais je connais le cœur humain. L'habitude du malheur donne de l'expérience ! Moi, à leur place, je n'hésiterais pas... Je laisserais même la petite quinze jours à Paris toute seule, par-dessus le marché...

— Gomme épingles !

Bouscarès éclata d'un gros rire :

— Bah ! Maintenant que le mal est fait ! Il redevint subitement grave et dit :

— Seulement il faudrait donner deux cent mille francs!

Le mot lâché, il regarda M. Eliphas. Celui-ci était impassible.

— Qu'est-ce que cela, pour ma généreuse bienfaitrice? reprit avec chaleur le Méridional. Laissera-t-elle son fils adoptif courir de si grands dangers quand^ pour une misère, une véritable misère ! elle peut faire, de ses pires ennemis, des obligés reconnaissants?

— Combien auriez-vous sur les deux cent mille francs? demanda brusquement M. Eliphas.

— Moi, honoré monsieur, rien du tout! Je n'agis que par dévouement pour M""^ Môssler et pour lui éviter les plus grands chagrins.

l'inutile richesse. 26o

— Eh bien ! Bouscarès, rassurez-vous alors. M"''' jNIosslcr ne saura même pas que M. de Coutras est menacé. Et comme, en sortant d'ici, je vais aller à la préfecture de police, vous pouvez calmer vos alarmes : il n'arrivera rien de fâcheux au comte. Je n'en dirais pas autant de vos amis s'ils persistent dans leur projet. Je me ferai un plaisir de contribuer à leur expatriation, mais pas par les moyens que vous conseillez.

A cette déclaration Bouscarès resta d'abord comme anéanti, puis il reprit courage et cria :

— Monsieur Eliphas, vous avez tort!... Vous allez jeter ces gens-là hors des gonds... La police! Ah bien! Envoilà une idée! Mais nous devrions nous mettre tous d'accord pour la renvoyer... Tout le monde peutperdreàcequ'ellesemêle de l'affaire... C'est très sale ! Rendez-vous-en donc compte ! Ah l pas de police ! Une fois qu'elle aura fourré le nez dans le pot aux roses, nous serons tous gentils !

— Nous verrons bien !

— - Vous jouez la vie de M. de Coutras !

— Je le préviendrai. Il ne reverra plus cette petite drôlesse.

— Ah I Ils sauront bien le rattraper tout de même l

— Tant pis pour eux !

— Voyons, monsieur Eliphas, offrez une somme, au moins, cria Bouscarès au désespoir. On transigera peut-être...

— Vous me prenez pour un nigaud ! Bonsoir. II touchait le bouton de la porte. Bouscarès dit

alors :

— Monsieur Eliphas, si vous haïssiezM. de Contras et si vous vouliez vous débarrasser de lui, vous n'agiriez pas autrement.

L'accent était si sincère que le vieillard tressaillit. Ces paroles répondaient si singulièrement à sa sourde animosité qu'il s'arrêta un instant. Il entrevit, sous le chantage, un danger sérieux, réel. Et décidé à ne pas capituler, il se promit de prendre des mesures de précaution. Il sortit sur le carré, et comme il commençait à descendre l'escalier, Bouscarès penché sur la rampe lui cria encore :

— Vous le regretterez. Mais il ne sera plus temps !.. Voulez-vous que je vous laisse jusqu'à ce soir pour réfléchir?...

— Non î dit M. Eliphas, de l'étage au-dessous.

— Voulez-vous jusqu'à demain?

— Non!

— Vous me trouverez chez moi, si vous vous ravisez, je ne sortirai pas.

M. Eliphas ne répondit plus, il était devant la loge du concierge. Il entendit seulement, en haut de l'escalier, Bouscarès qui jurait à faire crouler la maison.

A la même heure, comme Valentin arrivait avenue de Friedland, après avoir déjeuné en compa-

gnie des amis qu'il avait chargés de s'aboucher avec les témoins du colonel Rédel, le valet de pied de service à l'antichambre lui dit que M™^ la comtesse le priait d'entrer chez elle avant de repartir. Une telle demande était si peu dans les habitudes de M""^ de Coutras que Valentin, intrigué, sans même passer chez lui, se dirigea vers l'appartement de sa femme. Elle était assise dans cet atelier, sa pièce de prédilection, où elle se sentait vraiment libre de vivre comme il lui convenait. Elle tenait un livre à la main, mais elle ne lisait pas. Ses regards, par la baie vitrée, erraient mélancoliques sur les cimes noires des arbres de l'avenue et, dans le ciel gris, suivaient un vol de corbeaux qui passait avec de lents et puissants coups d'aile. Sa femme de chambre entra pour la prévenir que le comte attendait ses ordres. Aussitôt levée elle se dirigea elle-même vers la porte et l'ouvrit à son mari. Il parut calme et souriant, comme toujours, se glissa jusqu'à la cheminée devant laquelle il se posa, chauffant ses jambes, et demanda :

— Vous avez désiré me parler, ma chère. Qu'y a-t-il donc?

Elle ne se donna pas la peine d'entrer dans des explications. Elle prit dans le tiroir de sa table un papier bleu, et le tendant à Valentin elle dit :

— Il y a ceci.

C'était le télégramme de M"'*^ Frédéric. Il le lut

sans broncher, le retourna pour voir l'adresse, le roula légèrement entre ses doigts, puis regardant sa femme :

— Avis anonyme... Quelle valeur ça a-t-il?

— Celle que vous lui donnerez, en déclarant si ce qu'il dit est vrai ou faux.

— Avant de vous répondre, laissez-moi vous poser une question. Soupçonnez- vous de qui peut vous venir cette communication à effet?

— Ce n'est pas un soupçon que j'ai, c'est une certitude. La dépêche n'est point signée, mais l'écriture en est si peu déguisée qu'il est impossible de se méprendre sur la personne qui l'a envoyée.

— Et, selon vous, c'est?

— M""^ Frédéric Clément.

Il sourit et très doucement :

— Je le pensais aussi.

Henriette agita avec impatience sa belle tête un peu pâle, et reprenant sa question :

— Ce qu'elle dit est-il vrai ou faux?

Il répliqua avec une sécheresse tranchante :

— C'est vrai.

— Vous avez eu une altercation avec le colonel Rédel?

— Oui.

— Où cela?

— Ici. Hier, en votre absence.

l'inutile richesse. 26D

— Devant M™<^ Frédéric, alors?

— Devant elle.

— A cause d'elle, peut-être?

— Non. Prétexte. 11 ne s'agissait en réalité que de vous.

Elle regarda son mari, avec une tranquillité puissante, et s'asseyant :

— Vous allez, je vous prie, me donner quelques explications à ce sujet, car votre intervention, en ce qui me concerne, est si inattendue et si peu justifiée que je ne serais pas fâchée de savoir à quelle circonstance je la dois.

— Je vais me faire un plaisir de vous contenter.

Il s'assit lui-même, avec une aisance déconcertante, et tendant à la comtesse le télégramme qu'il avait gardé à la main :

— Tenez, reprenez votre bleu. C'est une preuve qui pourra vous être utile, qui sait? En tous cas il ne m'appartient pas. Pour en revenir au colonel Rédel, je ne vous étonnerai point, je crois, en vous disant que ses assiduités auprès de vous avaient été remarquées par moi. Non pas que j'aie trouvé à y reprendre. Je suis trop jaloux de ma liberté, pour vouloir restreindre celle des autres. Je jugeais très naturel qu'un galant homme, tel que M. Rédel, s'occupât de la femme accomplie que vous êtes. Il se plaisait auprès de vous. Quoi de plus louable? Il s'y trouvait en bonne société, car votre entourage

est un véritable Décaméron, où toutes les élites concourent à votre divertissement. Je n'y voyais, moi, que des avantages : il vous tenait compagnie, ce qui vous rendait indulgente pour mes absences. Enfin il remplissait, à la satisfaction générale, sa fonction mondaine, et je ne pensais pas à m'en plaindre, lorsque, tout près de nous, on songea à me reprocher, à moi, ce que je souffrais si bien des autres, et il parut criant de me voir flirter avec une de vos amies, quand moi je vous regardais, avec tant de placidité, tenir votre Cour d'amour. J'en fus étonné, mécontent, je trouvai cela injuste. J'en fis l'observation à la personne qui intervenait. Pourquoi ne pas la nommer? Vous la connaissez aussi bien que moi, c'est ma mère. Elle n'accueillit pas mes raisons, m'exprima les craintes les plus vives, déclara que je vous ofl'ensais, bref, m'intima l'ordre d'avoir à cesser mes divertissements, sous peine des plus graves complications. Moi je suis un fils aussi obéissant que je suis un époux débonnaire. Je donnai à ma mère toutes les assurances les plus chaleureuses, sur quoi elle me déclara qu'elle ne tolérerait pas qu'on me fit à moi ce qu'elle m'interdisait de faire aux autres. Voilà, en ce qui me touche personnellement, l'exposé de la situation. Il est probable que ma mère aura fait, à qui de droit, les représentations qu'elle avait annoncées, et il y a lieu de croire qu'elles auront été

accueillies, de ce côté-là, avec moins de résignation que du mien, puisque, sans provocation de ma part, le colonel Rédel m'a fait une offense si grave que j'ai dû en poursuivre la réparation.

Henriette avait écouté^ sans un mot, sans un geste. On eût cru qu'il ne s'agissait pas d'elle.

— Et M'"*^ Frédéric, en quoi est-elle mêlée à cela ? dit-elle.

— M™® Frédéric était présente quand le colonel Rédel m'a offensé... Elle a donc connu la querelle. C'est pourquoi elle a pu vous en informer.

— Dans quel but?

— Probablement pour empêcher l'affaire d'avoir ses suites régulières.

— Dans l'intérêt de qui?

— Ah ! ma chère, vous m'en demandez plus que je n'en sais.

— Ou plutôt plus que vous n'en voulez dire.

— Pourquoi?

— Parce que la vérité ne serait pas à votre honneur.

— La vérité î . . . Comment ! M'accusez- vous donc de la dissimuler?

— Oui.

Ils se regardèrent. Ils étaient face à face. Et, pour la première fois, ils s'abordaient résolument, ouvrant leur cœur, et ne dissimulant pas leur pensée. Valentinne reconnut plus la grave et sage

Henriette, dans cette femme au front hardi, aux yeux irrités, aux lèvres frémissantes. Il la sentit de force à se défendre, même contre lui, adversaire si dangereux par sa duplicité. Elle l'observait, depuis le commencement de leur entretien, sondant toutes ses phrases, pesant tous ses mots^ sûre qu'il mentait, révoltée de son hypocrite douceur, et prête à le forcer à se montrer tel qu'il était réellement : cynique et dépravé. Elle reprit :

— Je ne sais rien de ce qui s'est passé, je n'ai reçu les confidences de personne, mais, d'avance, je suis sûre que si le colonel Rédel est sorti vis-àvis de vous, chez vous, de la réserve et de la modération qui lui sont habituelles, c'est que vous l'y avez contraint par vos actes ou vos paroles.

— Grand merci de la bonne opinion que vous avez de moi ! Très touché de voir qu'entre votre mari et un étranger, vous n'hésitez pas à prendre parti contre le mari !

— Je connais l'un et l'autre. Je sais, des deux, quel est celui qui doit avoir raison.

— C'est moi qui suis l'offensé, vous dis-je, et cette qualité ne sera pas contestée par mon adversaire. Est-ce une preuve que le bon droit est de mon côté?

— C'est une preuve que vous avez eu l'habileté de pousser à bout un homme loyal et franc, afin de

VOUS réserver tous vos avantages en choisissant l'arme qui vous convient le mieux.

Valentin sourit :

— 11 vaut mieux tuer le diable que le diable ne nous tue !

— Vous ne tuerez personne.

— Vraiment? Et qui m'en empêchera?

— Moi.

— Vous ? Et comment ?

— Si vous ne prenez pas, à l'instant, l'engagement de terminer cette affaire à l'amiable, je vais, en vous quittant, trouver votre mère pour lui tout raconter.

Valentin resta un instant silencieux, puis jetant sur Henriette un insolent regard :

— Vous l'aimez donc bien ce Rédel?

Le visage de la jeune femme rougit, ses yeux s'enflammèrent, et bravant son mari de la voix et du geste :

— J'ai pour lui une estime profonde et une affection sincère. Il est tout ce que j'aurais voulu que vous fussiez : fier et désintéressé. Et je vous réponds que je ne laisserai pas la vie d'un homme tel que lui, entre les mains d'un homme tel que vous !

Valentin agita la tète, et d'un ton léger :

— Vous avez bien raison, car elle y serait, pardieu! fort aventurée. Mais rassurez-vous, je ne tiens

pas du tout à tuer ce héros. Qu'un semblant de satisfaction me soit accordé et je vous prouverai ma condescendance, en me prêtant à l'arrangement que vous souhaitez. Je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus conciliant, vous l'avouerez?

Henriette regarda son mari d'un air soupçonneux :

— Tout dépend de ce que vous entendez par un semblant de satisfaction. \. Précisez votre pensée.

— Je vais vous étonner par ma modération. Je ne demanderai rien au colonel Rédel... C'est un soldat, et je lecrois fort chatouilleux... Je le laisse donc de côté. . . Mais il y a eu un témoin de la scène. M'"^ Frédéric était présente. Et je tiens fort à son opinion... 11 faut qu'elle m'atteste qu'elle ne me jugera point mal si je ne donne pas suite à cette affaire... Je désire la voir. Priez-la de venir ici, laissez-nous causer, et si elle me donne de bonnes raisons pour abandonner mes griefs, tout sera terminé.

— Pourquoi n'allez- vous pas chez elle?

— Oh 1 J'aurais l'air de courir au-devant d'un arrangement ! Non. Il faut que je me fasse au moins prier, pour la forme.

— Et si elle ne veut pas se prêter à cette combinaison?

La figure de Valentin exprima une résolution implacable :

— Alors, n'attendez plus rien de moi. Il arrivera ce que vous voulez éviter.

Henriette pencha la tête sur sa poitrine, et demeura silencieuse un instant, puis d'une voix entrecoupée, elle dit :

— Je lis dans votre esprit. Je comprends ce que vous voulez me contraindre à faire, et j'en rougis pour vous . En menaçant de mort un innocent, vous exigez que j 'use de mon influence pour vous amener , ici, une femme dont vous voulez faire votre maîtresse et qui vous fuit. Voilà ce que vous voulez, n'est-ce pas? Et pourquoi faut-il qu'elle vienne ici? Pour que vous lui proposiez un marché, comme celui que vous me proposez à moi-même. La vie de cet homme, qui l'a probablement défendue quand vous l'outragiez, en échange de sa bonne volonté. Oh ! monsieur, quelle corruption est la vôtre ! Et combien je rougis de votre lâcheté !

Des larmes de honte et de rage coulèrent de ses yeux. Elle resta bouleversée devant Valentin qui la regardait en ricanant, aussi calme devant sa douleur qu'il l'avait été devant sa colère.

— 11 faut savoir ce que vous voulez, dit-il. Ne pensez pas que je renonce à me venger d'un homme qui m'a humilié et que je déteste, si vous ne m'offrez pas la compensation que je demande.

— Puis-je contraindre cette malheureuse à vous obéir? Elle est libre, elle.

— C'est à faire à vous. Dites-lui ce qu'il faudra lui dire pour qu'elle vienne.

— Elle vous hait donc bien, que vous voulez la contraindre?

— C'est par sa résistance même qu'elle me plaît.

A ces mots atroces, la fière Henriette perdit courage. Elle se vit perdue, à la merci d'un monstre qui serait inexorable, et, faible pour la première fois «de sa vie, tordant ses bras, avec désespoir :

— Non! Je ne vous obéirai pas, cria-t-elle avec <les sanglots, non! Je ne serai pas votre complice pour une telle infamie! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais pas cela!

Il eut un geste de mécontentement lassé :

— Eh ! Que puis-je vous demander? Vous faites bien des simagrées, pour une chose sans importance . Qui vous prouve que j 'aie de si noirs proj ets ? Prenez que je me suis amusé de vos sottes frayeurs, de votre ridicule rigorisme, et que je désire seulement m'entendre avec M"'^ Frédéric, afin d'arriver à une solution acceptable pour mon adversaire et pour moi. Ne croyez donc jamais que ce que vous avez intérêt à croire. Et, pourle surplus, fiez-vous à votre amie. Elle saura bien se tirer d'embarras. C'est une personne fantasque, mais <lélurée, et elle n'en est pas à sa première rencontre avec moi.

— Si c'était vrai, vous seriez bien méprisable de le dire...

— Je pense bien que vous ne le crierez pas sur les toits... Je l'ai eue à Sauvigny cet été, presque sous vos yeux... Est-ce une fleur de pureté? Allezvous tant la défendre, maintenant?

— Oh ! mon Dieu! gémit la jeune femme, c'est moi que je défends, ce sont mes dernières pudeurs, mes suprêmes illusions! Qu'ai-je fait pour être mise à de si dures épreuves? Pourquoi êtes- vous si égoïste, si cruel? Ne pouvez-vous être comme les autres hommes qui, au moins, sont indiff"érents et inofl"ensifs? Tout ce que vous faites est monstrueux! Prenez garde, ily aune justice supérieure, qui frappe au moment où on s'y attend le moins... Ne forcez pas ceux que vous torturez à lui adresser leurs prières...

— Ah î Nous voilà dans les légendes et les superstitions, maintenant, dit Valentin en marchant d'un air d'ennui dans l'atelier. Vous allez me jouer Don Juan : « Repens-toi... » C'est bien inutile, allez. Je suis décidé à ne rien change^^' à mes résolutions. Et toutes vos déclamations me fatiguent, en pure perte. Donc résumons-nous : vous voulez que je vous sacrifie un homme. Moi, je veux que vous me sacrifiiez une femme. Échange. Voilà l'opération, dépouillée de tous ses artifices oratoires.

Cette fois Henriette, sous l'outrage, se retrouva

elle-même. Elle bondit, se dressa furieuse et superbe devant le comte et, le bras levé à hauteur du visage, comme pour le souffleter :

— C'est trop d'infamie! Je refuse. Il arrivera ce qui devra arriver !

— A votre aise.

Elle lui montra la porte d'un geste :

— Maintenant, je suis ici chez moi, sortez ! Il s'inclina avec une grâce tranquille :

— C'est à quoi je me préparais. Adieu, ma chère, vous faites une sottise, et vous vous en repentirez.

11 ouvrit la porte et disparut. Restée seule, la comtesse s'assit près de la cheminée, et la tête entre ses mains, réfléchit douloureusement. La situation était nette, mais elle était terrifiante. La franchise avec laquelle Valentin avait parlé prouvait bien qu'il était décidé à ne reculer devant rien. Mais di-sait-il vrai, quand il déclarait avoir déjà possédé Céline? Car si la faute était commise, pourquoi la jeune femme se refusait-elle? Tout le mal ne venait-il pas de cette résistance inexplicable et stupide? Là, M™^ de Coutras, dans le silence de l'atelier solitaire, ne put retenir un gémissement. La corruption et la bassesse, dans lesquelles on la forçait à se traîner, la gagnaient-elles donc aussi, pour qu'elle en vînt à reprocher à la malheureuse Céline de ne pas être retombée dans son péché?

Pourquoi la jeune femme ne voulait plus succomber et se refusait? Mais parce que ses yeux s'étaient ouverts et qu'elle se repentait. En fallait-il plus? Et c'était de ce retour au bien qu'elle lui faisait un crime !

Le souvenir des épreuves que Valentin lui avait fait subir, et qui l'avaient peu à peu détachée de lui, s'évoqua dans sa pensée. Elle se remémora les tristesses, les révoltes, les dégoûts, en présence des tromperies, des mensonges, des abandons. Pourquoi la maîtresse aurait-elle été moins sensible et plus ménagée que l'épouse? Et la résistance de M'"^ Frédéric n'était-elle pas faite des mêmes rancœurs que son éloignement à elle? Henriette jugea Céline plus malheureuse encore qu'elle, car sa douleur n'était même pas régulière et avouable. Mais ce n'était pas suffisant de se plaindre. Il fallait agir, et, battue du côté de Valentin, chercher un autre terrain de lutte plus solide et plus favorable. Avant tout il fallait savoir ce qui s'était passé, pour pouvoir apprécier exactement la portée des efforts à faire.

Le comte avait parlé vaguement d'offenses, sans préciser par quoi il avait été offensé. Et d'abord ne mentait-il pas? L'insulte ne venait-elle pas de lui? Alors toutes les démarches à tenter changeaient d'orientation, et c'était à Rédel qu'il convenait de s'adresser. Henriette résolut de se renseigner au-

près du seul témoin de l'incident et, sonnant vivement, elle demanda sa voiture. Après une scène si tumultueuse, M™*^ Frédéric devait être enfermée chez elle. La comtesse ne se trompait pas. M""^ Frédéric était à la maison, mais souffrante et ayant défendu sa porte. Une telle consigne ne pouvait pas arrêter M""^ de Coutras, et, insistant, elle demandait qu'on prévînt M™'' Clément qu'elle désirait la voir, lorsque M. Eliphas, qui descendait de chez sa belle-fiUe, arriva juste à point dans l'antichambre pour lever toutes les difficultés :

— Je quitte à l'instant Céline, dit le vieillard à M'"^ de Coutras, elle n'est vraiment pas bien, mais elle sera contente de vous voir, j'en suis sûr... Si elle avait prévu votre visite, elle aurait donné ordre de vous laisser entrer. Elle me parlait justement devons, tout à l'heure, et s'inquiétait de savoir si je vous verrais aujourd'hui...

Sans plus de pourparlers, la comtesse monta donc et, pénétrant en même temps que le domestique chargé de l'annoncer, surprit la jeune femme dans l'accablement moral où elle s'immobilisait depuis la veille. Un coup d'œil suffit aux deux amies pour se deviner et se comprendre. Et lespremières paroles prononcées éclairèrent la situation :

— Céline, c'est vous qui m'avez envoyé, hier soir, ce télégramme?

— Oui, c'est moi.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé au lieu de m 'écrire?

— Parce que je n'ai pas pu. Le colonel Rédel étnit présent.

— Que s'est-il donc passé, entre lui et le comte? ^jme Frédéric pâlit et resta silencieuse. L'instant

critique, pour elle, était arrivé. Il fallait dire la vérité. Et quelle vérité! La plus outrageante, à la fois pour celle à qui elle allait l'avouer, et pour ellemême.

— Ah! parlez sans réticences, s'écria M™^ de Coutras avec animation, vous n'avez plus rien à cacher, mon mari m'a tout dit...

A cette révélation soudaine, Céline poussa un faible cri et, se couvrant le visage de ses mains, elle resta renversée sur le dossier de son fauteuil, n'osant plus lever les yeux sur Henriette, pleurant sans bruit, à grosses larmes qui coulaient entre ses doigts tremblants. Devant ce désespoir et ce silence, la comtesse, émue de compassion et dévorée d'impatience, resta un instant songeuse, puis ne pouvant maîtriser son désir de connaître enfin les faits, elle saisit M'"'^ Frédéric par le bras, lui démasqua la figure, et, la regardant avec autorité :

— Il ne s'agit pas de pleurer, il faut s'expliquer d'abord, et agir ensuite. Ne croyez pas que j'aie pour vous l'apparence même d'un sentiment hos-

lilc. Pauvre enfant, vous êtes une victime comme moi, et je ne puis que vous plaindre. Mais le tort qu'on nous a fait à toutes deux est irréparable, tandis que le mal, que Ton veut faire à un autre, innocent lui aussi, peut encore être empêché. Etesvous un enfant ou une femme? Avez-vous du courage ou ne savez-vous que gémir? Voulez-vous vous unir à moi pour empêcher le comte de tuer le colonel Rédel ? Voilà ce que je suis venue vous demander.

A ces énergiques déclarations Céline parut se ranimer. Elle leva sur Henriette ses beaux yeux encore voilés de larmes.

— Ordonnez, je vous obéirai.

— Pourquoi le colonel et M. de Coutras se sontils querellés ?

— Parce que le colonel m'a défendue contre le comte.

— Oh ! je l'avais bien deviné ! Oui, sa colère contre Rédel n'est qu'apparente. C'est une comédie encore, mais qui peut tourner au drame. A la faveur de ce duel il veut vous contraindre...

— A quoi ?

— A lui promettre ce que vous lui refusez.

— Qui peut vous le faire croire?

— 11 me l'a avoué ! Il a osé me l'avouer, en me demandant d'être l'entremetteuse de ce dégoûtant marché, voilà quel homme il est! Et sa puissance

de coiTiiption est telle qu'un instant j'ai songé à vous le proposer. Oui! Je suis descendue jusqu'à une pensée aussi basse ! Oh ! Je vous en demande pardon, Céline, et vous n'avez plus à rougir devant moi, car cette compromission m'a faite aussi coupable que vous avez pu l'être.

— Ne vous accusez pas, Henriette, et ne me jugez pas plus sévèrementque jenele mérite. Jamais je ne lui ai cédé, entendez-vous, et, s'il l'a dit, il a menti. Il ne s'est imposé que par la violence, au moyen d'un guet-apens, comme un voleur, et mon horreur pour lui est telle que j'aimerais mieux mourir que de le laisser m'approcher. Oh ! je lui ai crié avec rage mon dégoût et ma haine , et c'est parce que Rédel, qui venait de m'arracher à lui, a confirmé et aggravé toutes mes paroles, qu'il a résolu de le tuer.

Henriette eut un geste de découragement :

— Ah! quelle fatalité l'a mêlé à tout cela?...

— La fatalité n'y est pour rien, et si le comte a profité de la présence de Rédel pour faire peser sur lui la responsabilité de l'insulte, Rédel, de son côté, a profité de l'occasion pour s'attaquer à votre mari... Vous m'entendez bien : à votre mari... Ce n'est pas contre un homme qui m'offensait qu'il s'est engagé si ardemment, c'est contre M. de Contras, dont vous portez le nom, dont vous êtes la femme. Voilà la vérité.

La comtesse s'assit, sombre et soucieuse, puis, au bout de quelques secondes, elle dit :

— Oui. C'est bien la vérité. Et Valentin, avec son cynisme audacieux, me l'a laissé entrevoir. « Vous voulez que je vous abandonne un homme, livrezmoi une femme. » Tels furent les termes du marché proposé. Il a cru que j'aimais Rédel, autant qu'il vous désire. Et il m'a offert d'unir nos deux passions pour un double adultère. Le misérable !

Céline hasarda un coup d'œil vers son amie, et redevenue astucieuse et curieuse, à mesure qu'elle reprenait possession d'elle-même, elle murmura :

— N'aimez-vous donc pas Rédel, qui vous aime tant?

Henriette redressa son front fier, et foudroyant la jeune femme d'un regard enflammé :

— Si je ne l'aimais pas, n'aurait-on pas tout fait pour me pousser à l'aimer? Serais-je ici, si je ne l'aimais pas? Oui, je l'aime, comme il mérite d'être aimé, etje saurai bien défendre sa vie. Mais, voyons, vous devez être informée de ce qui se passe. Vous entendez parler votre mari, ses amis, les vôtres... Moi, je n'ai vu personne, depuis hier, et tout le monde se cache de moi. . . Expliquez, racontez. Que savez-vous?

— Je sais que mon mari a eu un entretien, dès hier soir, avec le colonel, et qu'il est sorti ce matin, dès la première heure. . . Interrogé par moi, il a ré-

pondu évasivement qu'il s'agissait d'une affaire importante pour notre ami...

— Il lui sert de témoin. C'est évident! s'écria Henriette. Si Rédel l'a choisi, c'est poi:r rendre toute explication impossible et empêcher l'alTaire de s'arranger... Et s'il se bat avec Valentin, il est mort!

— Croyez-vous le comte si sûr de l'emporter?

— Oh ! vous connaissez pourtant bien son sangfroid terrible et sa force imprévue... Il est brave, car il est de bon sang. Et tout ce qu'une fermeté froide, des muscles inlassables, et une habileté consommée peuvent donner de supériorité dans une rencontre, il l'aura contre le loyal, le simple, le confiant Rédel, qui viendra sur le terrain sans préparation, presque désarmé... S'il se bat, c'est un homme mort.

Presque à voix basse, comme si elle se le confiait à elle seule, Céline murmura :

— Et s'il tuait l'autre, cependant.

— Oh ! vous ne voyez qu'une chose, vous, s'écria Henriette, c'est que le hasard peut vous débarrasser de votre persécuteur ! Mais, je ne veux pas courir cette chance. Il faut empêcher ce duel. Il le faut, m'entendez-vous?

— Et comment y réussir?

— C'est votre affaire! Vous êtes cause de tout... Trouvez un moyen d'arranger les choses!

— - Môme au prix de mu sécurité, de mon repos? demanda vivement Céline.

— Valent-ils ce qu'ils vont coûter?

— Ah ! Vous êtes par trop dure ! gémit la jeune femme. Il n'y a qu'un criminel en tout ceci, c'est votre mari !

— Eh bien ! Venez donc avec moi le dénoncer.

— A qui?

— A M™*^ Môssler. Entre nous tous, c'est elle qui décidera.

— Il faudra donc ne lui rien cacher?

— Ne prenez conseil que de votre conscience.

— Soit! dit Céline avec résolution. Je vous accompagne.

Elle prit à la hâte son chapeau, son manteau, et suivit M™® de Coutras.

M. Eliphas était dans son cabinet de travail, en train de dépouiller une volumineuse correspondance, lorsque son domestique vint l'avertir qu'une jeune personne, qui ne voulait point dire son nom, insistait pour le voir. Quotidiennement, le Ministre de la Charité était l'objet de semblables sollicitations, et toujours il s'y montrait accessible. Il n'y avait pas d'homme plus facile à aborder, parce qu'il excellait dans l'art de se débarrasser des importuns et des imposteurs. Les plus hostiles, les plus tenaces professionnels de la mendicité perdaient leurs peines avec lui. Il était à l'épreuve et, par conséquent, ne se mettait jamais à l'abri. Il dit à son valet de chambre, vieux renard qui avait un coup d'œil d'agent de la sûreté :

— Déjà vue ici, cette personne ?

— Non, monsieur. Une nouvelle. C'est jeune,

ça n'a pas seize ans. Et jolie comme un cœur. M. Eliphas fronça le sourcil, un vague pressensentiment l'agita et précipita les mouvements de son sang. Il demanda :

— Où l'avez-vous fait entrer?

— Je l'ai laissée dans l'antichambre, monsieur. Avec ces fiUes-là, on ne sait jamais. C'est peutêtre une voleuse.

— Conduisez-la dans le petit parloir.

Le valet de chambre sorti, M. Eliphas passa dans la pièce voisine de son cabinet, chambre très simplement meublée, aux murs nus, où rien ne donnait aux visiteurs l'idée de compter sur la libéralité d'un riche bienfaiteur. Aussitôt une porte s'ouvrit et une enfant brune, miraculeusement belle, vêtue d'une robe misérable, et coiffée avec ses seuls cheveux, s'avança vers M. Eliphas. Elle fit une petite révérence sèche, et regardant le vieillard avec des yeux hardis :

— Est-ce vous, monsieur, qui êtes ^ï. Eliphas?

— Oui, mon enfant.

— Eh bien, moi, monsieur, je suis Mathilde Chabassu. Vous devez vous douter de ce qui m'amène?

— Je n'en ai pas la plus légère idée, mais prenez une chaise, et expliquez-vous.

Il s'était placé le dos à la fenêtre, de façon à voir, dans son plein, le visage de la visiteuse. Mais la précaution fut promptement démontrée inutile, la

jeune Mathilde était sans détours, et il n'y avait point à ruser avec elle.

— Monsieur, commença- t-el le, je me suis sauvée, tout à l'heure, de chez papa, avec l'aide de M. Bouscarès, pourvenirvous avertir, moi-même, de ce qui se passe. Depuis trois jours, j'étais enfermée dans un petit grenier et, pour toute nourriture, on ne me donnait que des croûtes assaisonnées avec des gitles. J'en ai assez de ce régime-là. li faut que ça finisse. . . Tenez, regardez un peu comme je suis arrangée.

Elle dégrafa sa robe, montra un cou d'une perfection de forme exquise tout marbré d'ecchymoses violettes, et des bras ronds, frais, nacrés, cerclés de traces de doigts brutaux.

— Vous voyez que je ne m'amuse pas!

— Rajustez-vous, mon enfant, dit froidement M. Eliphas. Je conviens que les rapports que vous avez avec votre famille sont pénibles, mais qu'y puis-je?

— Comment, ce que vous y pouvez ! dit effrontément le troltin. M. Bouscarès prétend que vous y pouvez tout !

Cette réponse, où l'intervention de Bouscarès se manifestait d'une façon si audacieuse, rendit M. Eliphas plus réservé encore que de coutume.

— Oui, monsieur, il prétend que, si vous le voulez, papa me traitera comme une reine et que

Ravet ne passera plus son temps à m'espionner...

— Pardon, interrompit ^I. Eliphas, qu'est-ce que Ravet?

La petite fille regarda tranquillement le vieil homme et dit :

— Ravet, c'est mon amant.

— Quel âge avez-vous, mon enfant? demanda M. Eli plias, apitoyé par ce vice ingénu.

La jeune Matliilde se mit de trois quarts, sortit de sa bouche parfaite un petit bout de langue rose et, avec un geste de gamin, elle répondit :

— Vous êtes bien curieux I Qu'est-ce que ça peut vous faire?

— Votre dépravation, si précoce, m'étonne, voilà tout. Et je cherche à me l'expliquer.

— Comme c'est malin à comprendre! Si je n'avais pas Ravet, je gérais sciée partons les hommes du quartier... C'est lui qui me fait respecter. Car il est fort. Seulement il est très jaloux et, dans ce moment-ci, il me cause des ennuis, rapport à Valentin...

— Il y a donc aussi Valentin?

— Faites donc l'innocent ! Comme si vous ne le saviez pas?... Vous le connaissez aussi bien que moi, et M. Rouscarès prétend même que vous êtes de la famille... Ah ! Je l'aime bien, mon petit Valentin, et c'est pour qu'il ne lui arrive pas malheur que je viens vous trouver. Il paraît que vous n'a-

voz pas 'cru M. Bouscarès quand il vous a prévenu : vous avez eu tort. C'est un bien bon homme et si distingué!... Il a de très grandes capacités, à ce qu'on assure autour de moi. Et s'il avait un peu d'argent il gagnerait des mille et des cents...

— Et c'est lui qui vous envoie? interrogea ^1. Eliphas, toujours défiant.

— Dame! Qui voulez-vous que ça soit? Je ne vous connaissais pas, moi. C'est M. Bouscarès qui m'a donné votre adresse et qui m'a ouvert la porte du grenier aux taloches... Va, explique toi-même la situation à M. Eliphas, m'a-t-il dit... S'il ne te croit pas, il n'y a plus de ressource, et tu sais bien que Ravet se jettera en traître sur M. de Coutras... Il le fera, monsieur, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu. Si c'est ce que vous voulez, bon! Alors continuez à vous croiser les bras et à vous chautîer les pieds... Mais alors moi je vais aller prévenir sa femme, pour qu'elle l'empêche de sortir... Car si les affaires ne s'arrangent pas, et s'il montre son nez, dans Montmartre, c'est un homme mort !

— Vous l'aimez donc, que vous voulez le défendre?

— Si je l'aime ? Tiens ! C'te question? Bien sûr que je l'aime. 11 est assez joli garçon pour ça ! Et généreux ! Et crâne ! Il ne reculerait pas devant dix Ravet. . . C'est bien ça qui me fait peur. . . L'autre l'attendra avec sa coterie... Et on lui sonnera la

tète sur le trottoir ! Monsieur, si vous pouvez arranger les affaires, arrangez-les...

— Et si je les arrange, qu'est-ce que vous ferez?

— J'irai, ce soir, rejoindre mon petit Valentin, où il sait bien...

— Et si je ne les arrange pas ?

— Alors je me trotte ! Parce que rentrer à la maison, après un chou-blanc, je n'ai pas les os assez solides pour m'offrir ça !

— Et oii irez-vous ?

— Chez M™® Blanchart. Une brave dame qui prend des pensionnaires... 11 y a du rude tabac turc, chez elle !

— Gomment connaissez-vous cette femme-là?

^ — Tiens ! C'est elle qui a loué l'appartement où nous nous voyons avec Valentin.

— Et où est-il situé cet appartement?

Un pli de défiance creusa le front mat de la jolie fille.

— Si je vous le dis, vous ne me ferez pas de misères ?. .. Non ! vous ne m'en ferez pas. M. Bouscarès m'a annoncé que je pouvais avoir confiance en vous... Il prétend que vous êtes un saint homme... Eh bien! l'appartement est rue de Steinkerqueije n'ai qu'à traverser la place Saint-Pierre, et j'y suis... C'est un endroit tranquille et écarté, mais c'est bien dangereux pour Valentin d'y venir, si Ravet bat le pavé du quartier... Allons, voyons,

arrangez ça. Il paraît que nous partirons pour être riches à rétranger... Moi j'aime le mouvement... Ça m'irait de voyager!...

— Vous quitteriez donc Valentin ?

— Oh ! Je sais bien que je ne suis pas avec lui pour la vie... Ça me fera quelque chose de ne plus le voir, mais si c'est pour lui être utile...

La physionomie de Mathilde exprima une vive émotion et ses beaux yeux devinrent humides. Elle dit d'un petit air décidé :

— Monsieur, il faut savoir se dévouer pour ceux que l'on aime... Et je vous réponds que Ravet ne toucherait pas Valentin devant moi !...

M. Eliphas, curieux, demanda :

— Qu'est-ce que vous feriez ?

— Oh ! je lui sauterais à la figure !

Le vieillard resta songeur. Il sentait bien, malgré ses préventions et sa défiance, que la petite Ghabassu ne mentait pas. Il eut le sentiment très net du réel danger qui menaçait le comte de Coutras, et soucieux avant tout d'éviter à M""^ Môssler de nouveaux chagrins et de plus vives inquiétudes, il se décida à intervenir dans les basses intrigues qui lui étaient révélées.

— Allons, mon enfant, dit-il, je vais liquider la situation, en tâchant de sauvegarder et nos intérêts et la morale. Promettez-moi, au moins, de vous conduire mieux à l'avenir.

— Oh ! monsieur, si on n'avait affaire qu'à de braves gens comme vous, on ne ferait pas de sottises. Mais quand les hommes sont, tout le temps, après vous, comment voulez-vous qu'on résiste ?

M. Eliphas hocha la tête, regardant avec pitié cette ravissante enfant, fleur parisienne à peine éclose et déjà flétrie. La petite Mathilde reprit :

— Je vais rentrer chez moi annoncer que vous consentez... Mais, vous savez, ne leur faites pas faux bond, car, après une déception, ils seraient terribles !

— Dites à Bouscarès qu'avant six heures je serai rue Ramey.

— Sans faute ! Parce qu'alors je ne décommande pas Valentin...

— Il devait donc venir vous retrouver ce soir?...

— Oui, et papa a pincé sa lettre chez la concierge... Aussi, vous comprenez, si j'avais trouvé ici visage de bois, j'envoyais un mot chez lui pour qu'il ne se dérange pas... 11 aurait trop risqué ! Mais, puisque tout s'arrange, on peut bien se dire adieu gentiment !

— Bon ! bon ! Je ne veux pas savoir tout ça, dit M. Eliphas, rentrez chez vous, et que M. Bouscarès m'attende.

— Merci, monsieur, dit la petite flUe.

Elle hésita un instant. Enfin, d'un élan gracieux, elle sauta au cou de M. Eliphas et, avant qu'il pût

se dégager, elle l'embrassa sur les deux joues. Puis, riant d'un air innocent, elle partit. Derrière elle, M. Eliplias sortit, pour se rendre chez M'"*^ Môssler. Il ne se croyait plus en droit de lui cacher la vérité, si douloureuse qu'elle fût à apprendre, et il était décidé à provoquer des mesures de sérieuse répression contre M. de Goutras. « Il est impossible que cela continue ainsi, pensait-il, en suivant son chemin. Ce scélérat d'homme-là va déshonorer sa mère adoptive, et tous ceux qui lui touchent de près ou de loin. Par ce qu'il a déjà fait, on peut juger de ce dont il est capable dans l'avenir. Pour se procurer des sensations, il ne reculera pas devant les monstruosités et, le jour où il tombera sous le coup de la loi, il n'y aura pas d'argent ni d'influence qui puissent le dégager. Mais comment le brider ? On s'y cassera les bras ! Un jeune homme, on lui coupe les vivres et on le force à s'engager. Un homme marié, qui a une situation sociale, des relations, par quel moyen s'en débarrasser? On ne peut pas creuser une mine, sous ses pas, pour l'anéantir II y a bien Ravet!... Si on laissait agir ce chenapan, il y aurait assurément du sang répandu... Mais quel scandale! Ce serait se jeter à l'eau, comme Gribouille, pour éviter d'être éclaboussé. Quelle fatale erreur a commise cette pauvre amie, le jour oii elle s'est engouée de ce Valentin! Elle n'avait pas d'héritier? La belle afl'aire, et

comme elle avait lieu de se désoler! Ceux qui ont des enfants ne cessent pas de s'en plaindre. Et ceux qui n'en ont pas se plaignent de n'en pas avoir ! Contradiction, illogisme, folie! »

Tout en ruminant, le brave homme était arrivé dans l'avenue des Champs-Elysées. Il tourna près du rond-point et, sonnant à la petite porte, il entra dans la cour. Le concierge se tenait sur le seuil de sa loge, il salua M. Eliphas d'un bonjour affectueux.

— M™^ Môssler n'est pas sortie ? demanda le Ministre de la Charité.

— Oh ! non, monsieur, madame a eu du monde, depuis le déjeuner. . . M'"^ la comtesse de Goutras et M'"^ Clément sont arrivées les premières, et M. le comte Valentin vient d'entrer... Je crois bien que madame a fait appeler monsieur le comte par le téléphone...

— Ah ! dit M. Eliphas. Eh bien ! Je vais au bureau.

Il longea la façade des communs, monta un escalier de service, et, au premier, pénétra dans les bureaux oii se gérait la fortune de M'"^ Mossler. Véritable administration, dont M. Eliphas avait organisé tous les services, et sur laquelle il exerçait encore un contrôle très actif. Presque toujours, quand il venait chez M"'^ Môssler, il traversait le secrétariat, au lieu de passer par le grand escalier.

Sa simplicité s'accommodait de co chemin modeste. Delà, il gagnait le cabinet qui lui était réservé, auprès du petit salon de sa vieille amie, et dans lequel, tous les matins, il dépouillait le volumineux courrier de la mendicité.

Ce jour-là, sachant que le comte de Coutras était chez sa mère, il ne se pressait pas et flâna un instant dans les bureaux, puis ouvrant la porte de communication qui donnait dans son cabinet, il entra dans l'appartement particulier de M™^ Moss- 1er. Un tapis assourdissait le bruit de ses pas, la porte se referma silencieusement, et M. Eliphas, posant son chapeau sur un meuble, se préparait à s'asseoir et à attendre patiemment, quand un son de voix venant de la pièce voisine frappa son oreille. Dans le petit salon voisin, qu'une portière seule séparait du cabinet, M™® Môssler et son fils parlaient avec animation, et les premiers mots, qui frappèrent l'oreille de M. Eliphas, l'intéressèrent si violemment qu'il écouta avec une extrême attention.

— En somme, disait M™® Môssler, cette querelle n'a aucune cause sérieuse, avouable, et il faut que l'affaire s'arrange... Je ne veux pas qu'elle ait de suites...

— Gela est facile à déclarer, répliqua Valentin, dont l'accent, d'ordinaire caressant, sonna aigre et rageur, mais beaucoup moins facile à exécuter...

Ce n'est pas moi, l'oirensé, qu'il faut exhorter à la conciliation, c'est M. Rédel...

— C'est toi, qui as eu les premiers torts, reprit vivement M'"^ Môssler... Je le sais...

— Qui vous l'a dit .^

Une menace d'embarras se manifesta dans le ton de M"^^ Môssler.

— Avais-je besoin qu'on me le dît? Ne sais-tu pas que je suis, depuis longtemps, informée de tes mauvaises dispositions à l'égard de Rédel... Cela date de Sauvigny.. . J'ai toujours trouvé fort mal de ta part cette hostilité envers un homme que j'aime et dont la mère est mon amie...

— Eh î je ne connais pas sa mère ! La mère de cet homme de quarante ans n'a rien à voir dans notre affaire. C'est à M. Rédel seul que j'en ai... Et, parce qu'il a une mère, ce n'est pas suffisant pour que je n'obtienne pas raison de l'injure qu'il m'a faite !

— Quelle injure, enfin?

— 11 m'a insulté, dans les termes les plus violents... Mordieu î qu'est-ce qu'il vous faut? Il y a, dans ce qu'il m'a dit, de quoi tuer dix hommes ! Et vous voulez que je recule? Je ne le peux pas?

— Tu ne le veux, surtout, pas.

— Assurément que je ne le veux pas ! Qu'est-ce que mes témoins penseraient?

— ïu préfères leur opinion à la mienne?

— La vôtre n'est pas éclairée. Vous ne savez pas de quoi il s'agit. Et puis, est-ce que les femmes entendent rien aux affaires d'honneur ?

La voix de M™^ Môssler se fit sévère :

— Es-tu bien sûr que, dans ton cas, il s'agisse d'honneur?

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Gela signifie que l'honneur, pour toi, devrait consister à réparer le mal que tu as déjà fait, au lieu de risquer de l'aggraver. Cela signifie que, dans ton différend avec Rédel, c'est toi qui as eu tous les torts. Gela signifie que je t'ai appelé ici, non pas pour te demander comme une faveur de te prêter à un accommodement, mais pour te le commander, parce que c'est ma volonté.

Valentin se mit à rire :

— Eh bien ! voilà qui est plaisant, par exemple. Vous me commandez de reculer devant ce monsieur, qui fait la cour à ma femme, qui est peutêtre son amant...

— Tu mens 1 Et tu sais que tu mens ! La voix de Valentin trembla de colère :

— Vous me traitez bien sévèrement, il me semble, ma mère. Mon respect pour vous est grand, mais vous le mettez à une rude épreuve.

— Si tu avais du respect pour moi, tu me l'aurais prouvé par tes actes. Que valent tes paroles? Je ne suis plus dupe de leur hypocrite douceur. Je

t'ai bien aime, mais tu as tout fait pour me détourner de toi. Prends garde, tu m'as trompée Lien des fois, mais tu ne me tromperas pas aujourd'hui. Tu prétends que je suis mal informée, et je connais tous les dessous de cette misérable affaire, on m'en a montré tous les secrets ressorts, et c'est parce que je n'ai aucun doute, sur le rôle que tu joues, que je suis résolue à t'empêcher de le jouer...

— Eh bien! Ecoutez, je ne suis pas curieux, mais je ne serais pas fâché de savoir comment vous vous y prendrez.

— Tu vas le savoir. Je te donne ma parole, et tu sais que je n'y ai jamais manqué, que, si tu passes outre à ma défense, je ne te revois de ma vie.

Yalentin frappa du pied avec force et ricanant :

— Ne pas me revoir ! Alors souhaitez que Rédel me tue, ce sera plus simple.

— Ce serait plus simple et plus juste ! Mais ce n'est pas cela qui arriverait. Ce sont toujours les scélérats, tels que toi, qui tuent les braves gens, tels que lui. Et c'est pour cela que je ne veux pas de duel entre vous. Non seulement je t'interdis de te battre, mais encore je t'impose de disparaître pendant un an...

— Et où irais-je ? A la Trappe ?

— Non, sur ton yacht, très loin, entre la mer

et le ciel, pour réfléchir, l'amender, et surtout laisser respirer les victimes que tu tortures ici : ta femme et... l'autre...

— L'autre?

— Oui, la malheureuse que tu poursuis de tes indignes obsessions, que tu m'avais promis de laisser en repos, et que tu t'obstines à persécuter.

Valentin répliqua rageusement :

— Persécuter?... Qu'en savez-vous?

— Elle me la dit, elle-même, ici, il n'y a qu'un instant... Elle est venue, avectafemme, m'avertir, avouer et supplier...

A ces mots, un nuage passa devant les yeux de M. Eliphas. Ce combat de paroles avait pris un développement si rapide et si violent que le vieillard était resté debout, au milieu du cabinet, sans faire un mouvement, écoutant avec indignation, puis avec stupeur, les explications échangées entre Valentin et M"'^ Môssler. Maintenant, pâle, les yeux troublés, les mains tremblantes, il n'entendait plus, il restait sous le coup de cette dernière phrase : « Elle est venue, avec ta femme, m'avertir, avouer, supplier. .. » Et les paroles du concierge, à son arrivée, tournoyaient dans son esprit, absorbant toute sa pensée : « M™^ la comtesse de Goutras et M'"^ Clément sont arrivées les premières. . . » Donc « l'autre » la victime de Valentin, c'était sa belle-fille, c'était Céline. Et lui, ce misérable, cet infâme qu'il mé-

prisait, qu'il exécrait, il était là, qui tenait tète à M"'"^ Môssler, à sa bienfaitrice, qui s'entêtait dans son féroce projet, et qui ricanait, au lieu de murmurer humblement des excuses. jM. Eliphas passa ses mains glacées sur son front qui brûlait e1 poussa un gémissement. Au même instant il entendit Valentin qui, dans la pièce voisine, criait avec furie :

— Je l'aime. Je la veux. Rien ne m'empêchera de l'avoir !

Le vieillard alors se redressa avec une énergie soudaine. Il s'avança d'un pas pesant, leva la portière, et montrant, à ^I'"'- Môssler et au comte épouvantés, son visage blême :

— Et moi, je vous atteste, dit-il, que vous ne l'aurez pas!

— Eliphas! s'écria M"'^ Môssler, vous étiez là?

— Oui, madame, oui, j'étais là...

— Vous écoutez donc aux portes, maintenant? dit Valentin en essayant de gouailler.

M. Eliphas fit, vers le comte, un mouvement si violent que M""^ ?>iôssler s'élança entre eux. Mais le vieil homme s'était déjà repris. Il eut un froid sourire.

— Oui, monsieur le comte, j'écoute aux portes, pour apprendre vos infamies et vous empêcher de les commettre.

Il tendit vers M. de Contras un bras menaçant, et le regardant avec une sombre énergie :

— Vous ne vous battrez pas avec le colonel Rédel, c'est moi qui vous le déclare, et vous disparaîtrez.

— Pour longtemps? ricana le comte.

— Pour toujours !

Valentin sentit un frisson courir sur sa peau. Mais il était brave. Il voulut conserver une fière attitude.

— Ma mère, vous devez être tranquille, maintenant. Voilà M. Eliphas qui va vous débarrasser de moi. Au revoir, ma mère. Monsieur, je vous salue.

M. Eliphas répondit ce seul mot :

— Adieu.

— Valentin, tu reviendras, s'écria M"^® Môss- 1er. Je ne renonce pas à te convaincre, à t'apaiser...

— A quoi bon? Puisque M. Eliphas vous répond de moi, dit le comte avec rudesse. Remettez-vousen à son autorité !

Il fit un geste d'ironique déférence et, riant d'un mauvais rire, il sortit.

M. Eliphas etM^^Môssler restèrent seuls, et pendant une minute se regardèrent sans parler. Le vieillard s'était laissé tomber dans un fauteuil, et le front bas, les bras pendants, il paraissait accablé.

Enfin la m'-^? de Valonlin alla prendre la main (le son ami oi dévoué, et demanda :

— Vous avez entendu lout ce qu'il m'a dit?

— Tout.

— Ne croyez pas que Céline...

— Pas un mot d'explication! interrompit M. Eliphas. Je sais qu'elle est venue, elle-même, demander secours contre ce misérable... Alors c'est qu'elle l'abhorre et veut lui échapper. Je ne puis donc avoir pour elle que de la pitié et de la miséricorde... C'est une honnête femme, une bonne mère, et je la vengerai.

— Comment?

— N'avez-vous pas entendu ce que j'ai dit?M. de Coutras ne se battra pas, et il disparaîtra.

M'"^ Môssler pâlit :

— Eliphas, ce qu'il m'a refusé à moi, vous l'accordera-t-il, à vous?

M. Eliphas se dressa. Il n'était plus ni accablé, ni morne, mais imposant et terrible. Il regarda M™^ Môssler avec des yeux dont elle ne reconnaissait plus l'expression. Et d'une voix qui vibra jusqu'au cœur de sa vieille amie :

— A l'heure présente sa volonté ne lui appartient plus. Il est dans une main plus puissante que la vôtre et que la mienne. Quand je suis entré ici, le hasard m'avait fait l'arbitre de son sort. Je pouvais, à mon gré, le sauver ou le perdre. Sa bassesse, son

ingratitude, sa cruauté m'ontimposé ma décision. Et je l'ai condamné.

— Vous? s'écriaM"'<^Môssler terrifiée. Vous, Eliphas, le plus doux, le plus généreux, le plus indulgent des hommes? Vous, Tami de toute ma vie?

— Oui, moi.

— Et si je vous demande de l'épargner?

— Je vous le refuserai, pour vous éviter de plus grandes douleurs, de plus lourds remords.

— Mais je puis le prévenir, le mettre en garde, le défendre...

— 0 bonté, duperie éternelle ! Vous connaissez l'étendue des fautes commises par cet infâme, et, malgré tout, vous tremblez pour lui. Tout à l'heure, il vous menaçait, vous étiez indignée, vous cherchiez un moyen de le punir, et maintenant que le châtiment est sur sa tôte, vous rêvez de le protéger. Vous n'ignorez pas que, s'il est épargné, ce sera pour le malheur des autres et le sien. Pourtant, dans votre fièvre de dévouement, vous oubliez tout pour ne voir que le coup qui va l'atteindre. Mais je serai plus ferme que vous. Je suis un honnête homme, vous le savez, je n'ai jamais fait tort à personne, je donnerais ma fortune pour soulager des malheureux et ma vie pour sauver des innocents. Eh bien ! C'est sans une hésitation qu'en face de ma conscience je prends le parti de supprimer ce monstre.

— Mais vous parlez comme si vous disposiez (l'une puissance secrète, comme si un ordre, donné par vous, suffisait pour décider de la mort et de la vie d'un homme...

— Je dispose, pour une heure, d'une pareille puissance. Quand je suis entré chez vous, il me suffisait de prononcer quelques paroles pour que M. de Coutras fût sauvé. 11 s'est perdu lui-même. Ces paroles, je ne les prononcerai pas.

Le visage tourmenté de M"'*' Môssler se détendit. Il lui sembla qu'elle commençait à voir clair dans ce mystère :

— Serait-ce l'affaire, dont ce Bouscarès parlait, dans sa lettre, de ce matin? Y avait-il, vraiment, un danger à courir pour l'honneur, peut-être pour la vie? Deviné-je? Répondez-moi? Informez-moi? Vous le devez. Ce secret m'appartient! Allez-vous en abuser contre moi-même?

Elle s'emportait. Il la regarda froidement et avec une rage tranquille :

— • Vous ne saurez rien !

— Ah! C'est bien cela! Oh! mais je trouverai cet homme... Je le ferai parler. Je déjouerai vos projets.

— Vous n'en aurez pas le temps!

Elle eut un geste superbe :

— Pour la vie de mon fils, je paîrai ce qu'il faudra!

— Où? A qui? Non ! Votre richesse même sera impuissante! Votre irrésistible levier d'or ne vous servira de rien.

— Mais qui donc frappera Valentin ? cria M'"^ ^lôssler bouleversée par racharnée résistance d'Eliphas. Qui donc? Sera-ce vous?

— Non, madame, ni moi, ni mon fils, ni personne que vous connaissiez, à qui il ait fait du mal. Un inconnu, un pauvre être, aussi démoralisé que lui, mais plus excusable, car il est moins heureux, exécutera l'arrêt prononcé. Il ignore ce qui se passe, il ne me verra pas, je ne lui dirai rien. Agent obscur de la fatalité, il tuera, parce qu'il doit tuer. Nous pourrons être, vous sincèrement affligée, moi libre de tout remords. C'est le destin qui se sera chargé de nos affaires.

— Mais vous pouvez encore faire grâce. Vous le disiez tout à l'heure. Eliphas, je vous en supplie, épargnez Valentin. N'oubliez pas que vous l'avez vu grandir sous vos yeux, que vous lavez caressé tout enfant, que Môssler l'aimait, et que moi je n'ai que lui! Pardonnez. Il se corrigera. Je lui dirai ce que vous aurez fait pour lui... Il vous sera reconnaissant. Et nous le ramènerons au bien. Oh ! son repentir, ce sera une belle offrande à présenter à Dieu ! Eliphas, Dieu seul a le droit de frapper. De quel droit vous substituez-vous à lui?

— Moi ! Je me borne à ne pas détourner sa colère.

S'il lui plaît de sauver votre fils, il le peut, qu'il le fasse, et je m'inclinerai devant sa volonté.

— Mais moi ! cria M'"^ Môssler, en se tordant les mains. J'aurai connu le danger, sans pouvoir rien pour le défendre!

— Tenez, je joue franc jeu avec vous; je vous offre une dernière chance. Tachez de garder votre fils auprès de vous jusqu'au matin. Si vous y réussissez, Rédel sera probablement mort, demain soir, Céline sera poussée à quelque redoutable expédient, qui mettra en péril le bonheur de mon fils, la comtesse de Goutras traînera une misérable existence, vous-même vous risquerez d'être salie par des hontes que vous ne prévoyez pas, mais ce beau, séduisant et précieux jeune homme continuera de vivre. Tous ces malheurs, au prix de sa vie, ce ne sera rien, n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez? Eh bien ! Osez donc en prendre la responsabilité !

— Eliphas,vous me torturez. Mais son père, en mourant, me l'a confié... Son père ! Oh ! son père!

— Sonpère, madame, est mort parce qu'il avoulu rester honnête homme. Il renierait le fils qui traîne son nom dans les ruisseaux...

— Eliphas, ne m'abandonnez pas ! Vous êtes mon seul ami, mon seul conseiller... Que dois-je faire ou ne pas faire?

— Madame, je vous l'ai dit, gardez votre fils à

côté de vous... Si vous réussissez à le retenir, c'est que la Providence a décidé que l'honnêteté serait vaincue, et le vice triomphant.

— Ah ! Je ne puis, sans intervenir, le laisser exposé aux dangers qu'il court... Je vais essayer de le sauver dos autres et de lui-même...

— Essayez.

Dans son emportement de fièvre, M""^ Môssler sonna, et un domestique parut; elle dit :

— Ma voiture, à l'instant.

— Le coupé de Madame est tout attelé dans la cour.

— Adieu donc, madame, dit le vieillard avec tristesse, car nous ne nous reverrons plus : par ma volonté, si vous réussissez, car je ne vous le pardonnerai pas, et, si vous échouez, par la vôtre, car je vous ferai horreur.

Il s'inclina et sortit. Derrière lui, M""^ Môssler descendit impétueusement l'escalier, et se jetant dans sa voiture, cria au valet de pied :

— Avenue de Friedland, et très vite.

Dans son fumoir, Valentin, enfermé avec ses anciens inséparables, Croix-Mesnil et Prieur, discutait les conditions de son duel.

— Le pistolet, à vingt-cinq pas, feu à volonté, disait Prieur, tu vas nous abattre cet artilleur comme un pigeon sur la boîte.

— J'y tâcherai.

— As-tu tiré depuis quelque temps ? La main n'est pas perdue?

— Tous les jours, depuis un mois, je tire vingt balles... Je n'ai jamais été en meilleure forme.

— C'est donc pour cela que tu n'as pas pris epee .'

— Mon cher, dit Croix-Mesnil, Valentin a eu raison. Quand on veut un duel sérieux, il faut prendre le pistolet. Là, il n'y a pas à tourner, on ne s'en tire pas avec des piqûres dans les doigts...

— Qu'est-ce qu'on fait, jusqu'à l'heure de se coucher, ce soir? demanda Prieur, on ne se quitte pas?

— On ira dîner ensemble. Puis après, adieu, les frères. On est attendu par une petite camarade.

— Quoi ! fit Croix-Mesnil, la veille d'une affaire? Sois prudent! Ça fait trembler le bras, et ça émousse le coup d'œil.

— Bah 1 bah 1 si vous saviez ce que c'est que la jeune Mathilde Ghabassu, vous comprendriez qu'on risque un peu pour elle... C'est la plus admirable fleur de trottoirqu'on puisse rencontrer... La beauté idéale de la Joconde, et le vice cocasse d'un voyou des faubourgs. Vous jugez du mélange! C'est nouveau, pervers, captivant... Enfin j'y cours, comme au feu !

— On ne discute jamais les entraînements, vieil ami. Les sensations sont trop rares pour les dédaigner. S'en va-t-on?

l'inutile richesse. 3H

— On s'en va.

Au moment même, la porte cochère de l'hôtel s'ouvrit et la voiture de M'"^ Môssler entra au grand trot. Valentin s'était approché de la fenêtre. Il s'écria :

— Allons ! bon I C'est ma mère ! Elle vient encore me raser! Mes garçons, gagnons le petit escalier. Nous sortirons par les écuries...

Il sonna et à son valet de chambre qui paraissait :

— Je m'en vais, James, vous direz, si on me demande, qu'il y a une heure que je suis parti.

Et il s'en alla. Dans le vestibule, M™^ Môssler demandait qu'on avertît Valentin qu'elle désirait le voir, et James, le valet de chambre anglais, avec un flegme nuancé d'ironie, répondait que M. le comte était sorti, il y avait à peu près une heure. Comme M™^ Môssler questionnait : oii est-il allé, oii pourrait-on le trouver? le domestique impassible expliqua que son maître n'avait donné aucun ordre, aucun renseignement, et qu'il ignorait ses projets pour la soirée.

Alors M""^ Môssler eut la notion effrayante et très nette de l'irréparable. Elle sentit peser sur elle, sur Valentin, cette fatalité que M. Eliphas avait fait intervenir, et, en même temps, elle se jugea impuissante à la pénétrer, à la combattre, à lui arracher sa victime. Elle se vit "en face de l'in-

connu, ob:.iir cl menaçant. Accablée, sans une parole de plus, sans un nouvel effort pour savoir, comprenant que rien ne prévaudrait contre l'arrêt mystérieux et terrible de la destinée, elle descendit les marches du seigneurial perron, remonta en voiture, et rentra chez elle.

Pendant ce temps-là, M. Eliphas s'acheminait vers Montmartre. C'était un homme méthodique et exact, qui faisait les choses comme elles devaient être faites. Il avait promis à la jeune Mathilde qu'il irait porter sa réponse à M. Bouscarès, avant six heures, et à cinq heures trois quarts il arrivait rue Ramey, à pied, son parapluie sous le bras. Il n'avait pas l'air d'un justicier et sa physionomie était paisible. Il gravit l'escalier puant et gras, dont les murs salpêtres suaient de longues gouttes d'eau. Parvenu au carré du cinquième, il sonna chez Bouscarès, et, soit qu'il fût essoufflé par son ascension, soit qu'il éprouvât une violente émotion intérieure, il toussa avec effort. Une traînerie de savates se fit entendre à l'intérieur de l'appartement, la porte d'entrée s'ouvrit et l'ingénieur parut.

— Ah! M. Eliphas! C'est vous! Je vous attendais! La petite m'avait prévenu...

— Est-elle dans la maison? demanda le vieil homme, en entrant dans la salle à manger.

— Partie ! Envolée, la colombe, après avoir dépo-

se son rameau d'olivier dans la maison paternelle ! dit le Méridional avec une grosse gaîté. Elle est allée chez une amie... Son père, bon prince, ne lui en a pas demandé davantage. Quant à Ravet, il a tempêté en pure perte... Qu'est-ce qu'il veut de plus, cet animal-là? On lui montera un établissement de bijouterie à New-York, dès l'arrivée. Va-t-il pas, par là-dessus, faire des scènes à la petite? Il épouse, n'est-ce pas, comme on dit dans les annonces matrimoniales, après légère faute! Croit-il que, pour deux cent mille francs, on va lui donner une femme toute neuve?

Bouscarès éclata de rire, enchanté de sa faconde. Mais , voyant M . Eliphas qui restait devant lui muet et grave, il devint tout à coup anxieux et troublé :

— Qu'est-ce que vous avez, mon bon monsieur Eliphas ?demanda-t-il , on dirait que les affaires ne marchent pas à votre idée. Est-ce qu'il y a un accroc?

— Il y en a un.

— Un sérieux?

— Très sérieuxl

— Tonnerre de bon sang ! La combinaison seraitelle ratée?

— Elle Test.

Bouscarès devint pâle et s'assit, les jambes comme cassées. Puis jetant un regard effrayé sur le vieil homme :

— Monsieur Eliphas, attention, pas de bêtises 1

Vous ne connaissez pas les gens d a côté. S'ils sont obligés de déchanter, nous jouons notre peau, vous et moi, rien que pour le leur apprendre.

— Monsieur Bouscarès, dit froidementle Ministre de la Charité, pour moi,je ne crains rien, ni personne.

— Et pour le jeune comte? interrogea le Méridional, êtes-vous aussi rassuré?

— Le comte est à l'abii.

Bouscarès bondit et cria avec fureur :

— A l'abri? Il a rendez-vous, à onze heures, ce soir, avec l'enfant !

— Il se fera accompagner.

Bouscarès regarda M. Eliphas avec une sérieuse attention :

— Ah çà ! Quel jeu jouons-nous? Si je ne vous connaissais pas, mon cher et honoré monsieur, je me demanderais si vous n'avez pas résolu d'exaspérer la haine de ceux qui menacent M. de Contras.. . Voyons, réfléchissez. . . Il n'est plus temps de plaisanter... Ceux d'à côté attendent leur argent...

— Vous pouvez leur dire d'en faire leur deuil ! Ils ont voulu nous faire chanter I Eh bien, comme vous le disiez si justement, il n'y a qu'un instant : qu'ils déchantent !

— Une fois, deux fois, trois fois, c'est résolu? demanda Bouscarès, d'une voix où la colère commençait à gronder.

— C'est résolu.

Le Méridional changea d'attitude. Sa mielleuse bonhomie disparut, et avec une insolente rudesse il dit :

— Vieille ficelle, c'est vous qui avez empêché M"''' Môssler de casquer ? Qu'est-ce que ça peut vous faire qu'elle nous arrose de cet argent? Est-ce dans votre poche qu'elle le prend? En voilà un filou! Déblayez-moi le plancher I Je vous en collerai, moi , des scrupules, et de la vertu ! Allons, ouste ! Il n'y a plus rien à fricoter pour vous ici ! Votre jeune homme aura de nos nouvelles !

M. Eliphas agita la tête, comme pour secouer toutes les injurieuses apostrophes qui pleuvaient sur lui. Sans répliquer, il gagna la porte et sortit. Dans l'escalier, il fut poursuivi par les injures de Bouscarès. Il lui sembla même, au bout d'un instant, que deux autres voix très fortes et très violentes se mêlaient à celle du Méridional et il pensa que c'étaient MM. Chabassu et Ravet qui exhalaient leur mécontentement.

Le colonel Rédel, assis devant une petite table dans son cabinet, achevait d'écrire une lettre. Il était neuf heures, il venait de rentrer du cercle militaire où il avait dîné avec son camarade d'école, le commandant Vallières, qui lui servait de témoin avec Frédéric Clément, lorsqu'un coup de timbre troubla le silence de l'appartement. Rédel était seul. Il avait renvoyé son ordonnance. Il se leva, traversa le salon, et alla ouvrir lui-même. Sur le palier faiblement éclairé par un bec de gaz tremblotant, une femme attendait vêtue d'un am pie manteau, voilée, méconnaissable pour tout autre que pour lui. A sa vue, il poussa un cri, et tendant ses mains :

— Vous, madame, ici? dit-il, partagé entre l'inquiétude et la joie.

Elle ne lui répondit pas, elle entra et, marchant

vers la pièce éclairée, à travers le vestibule et le salon obscurs, elle arriva dans le cabinet de Rédel, et là, d'un geste tranquille enlevant son manteau, puis son voile, montra le noble et triste visage de M™*" de Coutras. Rédel l'avait suivie et, bouleversé par l'émotion, restait devant elle, la dévorant des yeux, doutant de sa présence, fou de ce bonheur inespéré. Elle lui tendit la main, et parlant d'une voix grave :

— Je n'ai pas voulu que ce combat eût lieu, sans que nous i ous soyons revus. Et, comme vous ne pouviez revenir chez moi, je n'ai pas hésité à venir chez vous.

— Mais ne craignez-vous pas d'avoir été épiée, reconnue?... Si à cause de moi vous couriez quelque risque, j'en serais désespéré.

Ce souci de sa sécurité, de son repos à elle, dominant chez lui toute autre préoccupation, toucha Henriette si profondément, que des larmes lui montèrent aux yeux.

— Ne songeons pas à moi, dit-elle. D'ailleurs, qui donc s'occupe de ce que je fais? Ne suis-je pas la femme la plus délaissée? C'est de vous qu'il s'agit, cher et loyal ami, de vous, qui risquez si follement votre vie, et que je veux défendre contre les autres, contre lui-même.

— Oh ! Je vous en prie, s'écria Rédel, ne nous occupons pas de cette misérable affaire, ne trou-

Lions pas l'heure présentées! précieuse pour moi, par des débals vains, laissez-moi oublier tout ce qui n'est pas le bonheur de votre présence. Que me parlez-vous de ma vie ?Maisje l'aurais donnée, cent fois, pour la joie que j'éprouve en ce moment.

— Voyons, ami, il faut être raisonnable pour vous, puisque vous êtes si résolu à persister dans votre déraison. Je suis venue pour faire une tentative suprême, afin d'empêcher cette rencontre...

— Et comment serait-ce possible? interrogea Rédel devenu soudain très grave.

— Il suffira que vous vous y prêtiez pour que cela soit très facile.

— Si vous saviez ce qui nous divise, le comte et moi, vous ne m'adresseriez pas une pareille demande.

— Je sais tout ce qui s'est passé...

— Qui donc vous l'a dit?

— Mon mari d'abord, et ensuite M"''- Frédéric.

— Quoi I II a eu cette infamie ? Elle a eu cette imprudence?...

— Lui, il a été infâme, tout naturellement. Et elle, elle a été imprudente...

— A cause de moi ! De moi seul, j'en suis sûr...

— Oui. Désespérée de vous savoir en danger, son unique souci a été de vous défendre, et, dans l'alternative de se compromettre ou de vous abandonner, elle n'a pas hésité et s'est compromise...

— Brave cœur! Mais à qui a-t-elle parlé?

— A M'"*^ Môssler.

— Ainsi la pauvre femme connaît la misérable conduite de son fils !

— Elle la connaît.

— Et qu'a-t-elle fait?

— Elle a appelé le comte chez elle, l'a prié, raisonné, menacé, sans rien obtenir. Alors elle m'a envoyé un mot, pour me prévenir de son échec, en me suppliant de guetter Valentin, et, s'il rentre, de l'empêcher de repartir ce soir... Il n'est pas venu dîner... Il était dix heures, quand je suis sortie... Il ne rentrera que tard, comme d'habitude. Je n'ai donc plus à m'occuper de lui, et d'ailleurs, — c'est affreux, ce que je vais vous avouer, — je ne pensa qu'à vous.

— Vous voyez bien que je ne puis que persister dans ma résolution, puisqu'il y persiste luimême.

— Et s'il vous tue?

Il répondit doucement :

— C'est mon métier de braver la mort. Je vous assure que je n'en ai pas peur. Elle me connaît bien, nous sommes de vieux camarades. Et, pour un soldat qui a passé au travers de la mitraille, tant de fois, et sans sourciller, qu'est-ce que se laisser tirer dessus, même par le plus adroit des adversaires? Il ne me tuera pas si aisément, soyez-

en sûre. Vous n'avez pas idée comme un homme se manque bien.

Elle resta anéantie devant lui, oppressée par une certitude de désastre. Lui, pour l'arrachera sa sombre préoccupation, continua de parler, lui racontant des histoires, comme à un enfant.

— Tenez, je me rappelle qu'au siège de Tuyen- Quan, alors que nous étions entourés, avec le commandant Dominé, par des milliers de Chinois, tous les matins, un grand diable de Tartare venait nous insulter, en avant de nos lignes, à cinquante pas des postes avancés. Il y avait défense de faire feu inutilement, car on commençait à manquer de munitions. Le drôle s'enhardissait et redoublait ses fanfaronnades. Le jour où le canon de Giovanninelli nous annonça l'arrivée des nôtres et la délivrance, notre insulteur redoublant de rage vint, la figure grimaçante, avec des cris stridents, agiter devant nous un pavillon jaune brodé d'une tète de tigre. La patience manqua à nos tirailleurs, et une volée de balles fut envoyée au Chinois. Il ne tomba pas et redoubla ses cris, dansant, hurlant comme un aliéné. Une nouvelle décharge le manqua encore. Il continua ses injures et ses contorsions. Alors on ordonna de cesser le feu, et, tranquille, notre homme se retira. Il avait essuyé plus de cinquante coups de fusil presque à bout portant et n'avait pas reçu une égratignure. Vous voyez qu'on

L^NUTILE RICHESSE. 321

no place pas toujours une balle où l'on veut. 11 était tranquille et souriait, en racontant son anecdote à la comtesse, et elle se le rappelait dans son salon, au milieu de ses amis, aussi calme, faisant quelque récit de bataille. Elle eut le cœur serré d'une angoisse inexprimable. 11 lui sembla que c'était pour la dernière fois qu'elle entendait sa voix, si chaude, si vibrante, et qu'elle ne le reverrait plus jamais. Elle dit timidement :

— Si ce duel n'avait pas lieu, ce serait bien plus sûr.

— Sans doute, mais comment l'empêcherait-on d'avoir lieu? C'est moi qui me suis donné tous les torts, en apparence, et j'aimerais mieux subir mille morts que de faire à M. de Coutras des excuses que je ne lui dois pas. Vous voyez bien que vos calculs sont vains, vos tentatives inutiles, et que les choses doivent suivre leur cours.

Elle le comprenait si bien, la sage Henriette;, que sa tête s'inclina sur sa poitrine, et qu'elle se mit à pleurer, silencieusement, ne trouvant plus rien à dire, mais souffrant, et soulageant sa douleur par ses larmes. Lui, s'était assis à ses pieds, presque à genoux, et très ému il essayait de la calmer, de la consoler :

— Je vous en prie, soyez plus brave, vous me désolez par votre émotion, et vous me torturez par votre chagrin. Vous n'êtes coupable de rien, vous

n'avez aucune responsabilité dans ce qui arrive.

Elle hocha la tète tristement, comme pour dire qu'elle savait, au contraire, qu'elle avait une part très grande, quoique cachée, dans ce qui arrivait. Il la comprit et, baissant la voix, il reprit :

— En tout cas, on ne le saura jamais. Nul ne se doutera que c'est la colère de vous voir si odieusement traitée, par un homme indigne de vous, qui m'a animé contre M. de Coutras. Oui, si je ne vous avais pas religieusement aimée, je n'aurais pas tant exécré votre mari. Mais j'ai été si heureux en vous vouant toute l'adoration dont mon cœur était capable, que je ne regretterais rien, s'il me fallait mourir. J'aurai eu du bonheur, jusqu'à mon dernier moment, puisque vous êtes là, près de moi, si dévouée, si affectueuse, et plus que je n'en avais espéré, dans mes ambitions les plus grandes. Cessez donc de pleurer. Vous m'avez donné toute la joie que je pouvais attendre de vous. Et laissez-moi vous dire toute ma pensée. Puisque je suis condamné, quoi qu'il arrive, à ne vous revoir jamais, peut-être vaudrait-il mieux pour moi disparaître, brusquement, d'un seul coup, regretté et pleuré par vous, que de m'en aller traîner, au loin, une existence sans prix, puisqu'elle ne s'écoulerait plus sous vos yeux. Voilà sur quoi je médite, depuis ce matin, avec une infinie tristesse, et je croi-s que c'est ce qui serait pour moi la fin la meilleure.

Elle lui jeta des regards désolés :

— Vous seriez à ce point malheureux d'être séparé de moi? Oui ! si je juge de votre douleur par la mienne... Ah ! en venant ici je me flattais d'obtenir de vous toutes les concessions, et, en vous écoutant, je comprends qu'elles sont impossibles à un homme de votre caractère. J'en suis désespérée, et cependant je ne voudrais pas que vous fussiez autrement. Non ! si vous n'étiez pas tel que je vous trouve, que je vous admire, et que je vous redoute, je n'aurais pas pour vous...

Elle s'arrêta, oppressée, éplorée. 11 lui prit la main et timidement implora :

— Vous pouvez le dire, maintenant, n'est-ce pas?

— Oh! Je n'ai plus ni retenue, ni fierté... Oui, je n'aurais pas, pour vous, tout l'amour que vous avez mérité, et que j'aurai l'amer regret de n'avoir pas pu vous donner ! ,

Il pencha son front jusqu'à toucher la main blanche d'Henriette, et, courbé devant elle, comme devant Dieu :

— Soyez bénie pour le ravissement suprême que vous me donnez. Oh! j'aurai donc eu cette douceur inespérée de vous entendre me parler comme vous venez de le faire ! Mon cœur est si plein de reconnaissance et de tendresse qu'il ne s'y trouve plus place pour la colère et pour la haine.

Oui, VOUS m'avez purifié de tous mes mauvais sentiments. Je suis maintenant à vous, à vous seule. Rien ne peut plus me toucher qui ne sera pas vous. Je me sens élevé, par votre choix, au-dessus des autres hommes. Et, quoi qu'il advienne de moi, vous pourrez conserver la certitude que vous m'avez comblé des délices les plus rares et les plus pures.

Comme elle voulait parler, le supplier encore, il lui ferma la bouche d'un geste caressant :

— Oh ! Ne prononcez plus une parole. Tout affaiblirait à présent ma jouissance divine. Je suis dans le ciel, ne me ramenez pas sur la terre. Je vous aime, comme jamais femme n'a été aimée, et je suis heureux... Partez, quittez-moi, rentrez chez vous. Priez pour moi, c'est tout ce que je vous demande.

— Oh! mon ami, gémit-elle, je prierai de toute mon âme. Je prierai, comme je vous aime.

Elle était debout, devant lui, vêtue pour partir, si pâle, si torturée, ses grands yeux purs, brillants de larmes, et si belle qu'il ne pouvait, à tîette minute suprême, détacher d'elle ses regards. Elle lui tendit la main, il sentit cette main qui frémissait dans la sienne. Les yeux candides d'Henriette se troublèrent et un feu sombre s'y alluma. Ses lèvres tremblèrent, et avec un sanglot elle s'abattit sur la poitrine de Rédel, les bras serrés

autour de ses épaules, éperdue, folle, livrée, toute à lui. Il la détacha doucement, lui sourit avec tendresse, prit la tête charmante de la jeune femme entre ses mains, et, sur les beaux yeux qui le pleuraient si douloureusement, mettant un baiser :

— Au seuil de la mort, je ne veux rien de vous que votre âme, Henriette. Et, si nous ne nous revoyons pas, alors, au fond de votre pensée, en ne retrouvant, de notre tendresse, que des souvenirs immaculés, vous comprendrez combien vous avez été aimée.

11 caressa des lèvres ses cheveux blonds, son front altier, il savoura l'exquise sensation de la tenir dans ses bras, et de ne pas l'y garder. Puis, respectueusement, fraternellement, il la reconduisit, et la laissa partir.

En quittant ses amis, vers dix heures, rue Saint- Honoré, après la causerie agrémentée de liqueurs et de cigares qui suivit le dîner, Valentin sauta dans un fiacre et se fit conduire place d'Anvers. Là, il mit pied à terre, et, traversant le boulevard Rochechouart, il s'engagea dans la rue de Steinkerque, qu'il remonta, traversant la rue d'Orsel. Il se trouvait au coin de la place Saint-Pierre, dans une obscurité qu'un pâle rayon de lune, iiltrant entre deux nuages, dissipait pendant de courts instants. Autour de lui, la solitude et le silence. La masse de la butte, surmontée des lourdes constructions

(lu Sacré-Cœur, se dressait vague et noire. Pas un passant, aucun agent. C'était le désert.

Dans la poche de son pardessus, le comte tàta la crosse du revolver qu'il emportait, chaque fois qu'il venait dans ce quartier perdu. 11 n'avait pas peur, mais il prenait ses précautions. 11 regarda sa montre : il était onze heures et, dans la nuit, une horloge lointaine sonna, confirmant le renseignement. 11 marcha sur le trottoir, avec impatience. Mathilde était en retard. Il redescendit vers la rue d'Orsel, et, parvenu au coin, à la lueur confuse du gaz trouble, il aperçut par la rue de Steinkerque la petite qui arrivait d'un train rapide. Elle se jeta à son bras, essoufflée, disant :

— Je t'ai fait attendre : on m'a suivie, j'ai eu peur...

En pleine rue, il l'embrassa :

— J'espère que te voilà rassurée, maintenant que tu es près de moi.

— Oui, mais je serai plus tranquille quand nous serons chez nous... Pourquoi n'es-tu pas monté, tout bonnement, au lieu de poser dehors?

— Pour cette raison qu'on t'a suivie, comme tu viens de me le dire, et que tu n'as pas été fâchée de me trouver là...

— Dépêchons-nous. 11 y a de mauvais gars dehors, ce soir...

Ils se dirigèrent vers la place, au bras l'un de

l'autre clans les ténèbres de la rue, et ils étaient presque arrivés, lorsqu'un pas précipité se fit entendre derrière eux. Yalentin sentit la main de la petite qui se crispait sur la sienne. Elle ne parla point, elle pressa sa marche. Mais celui qui les suivait gagnait sur eux. Yalentin traversa la rue. Il traversa de même. Sous un candélabre le comte s'arrêta brusquement et fit face. L'homme lancé vint jusqu'à lui, en titubant. Il était vêtu d'une blouse de camelot, coiffé d'une casquette et chaussé de gros souliers. Avec l'accent rogommeux d'un ivrogne, il brailla :

— Tiens î mam'zelle Bouche-en-Cœur et son gigolo! T'es trop gironde pour ce muffle-là!

11 tendit la main pour saisir Mathilde. D'un coup sec du bras et de la jambe, Yalentin envoya le pochard donner rudement de la nuque contre le mur. L'homme se redressa d'un bond, et sans aucune apparence d'ivresse, maintenant :

— Attends un peu, je vas t'estourbir... Ohé! les aminches !

A ce cri, trois hommes, dont un était habillé en femme, parurent au coin de la place. Mathilde s'écria d'une voix étouffée :

— Prends garde à toi, Yalentin! C'est Ravet!... On nous a trompés !.. .

Le comte n'eut pas le temps de demander une explication à la petite, l'homme habillé en femme

fondait sur lui, le couteau au poing. Il y eut une courte mêlée, des grognements, une sèche détonation de revolver, un corps qui s'abattit sur le trottoir, puis un cri déchirant. Le faux ivrogne cria :

— Ravet est sur le nez, le gigolo a son compte. . . V'ià les sergots... Emportons la môme...

Mathilde, muette d'horreur, fut saisie par des bras vigoureux qui l'arrachèrent d'auprès de Valentin, toujours debout, mais adossé à la muraille. Une galopade enragée dispersa la troupe dans les ténèbres de la butte, et sur le lieu du combat il ne resta que Ravet, étendu la face contre la pierre, et le comte, immobile, les yeux ouverts et fixes, le revolver encore dans la main.

Le lendemain, à sept heures du matin, comme Frédéric Clément achevait de s'habiller pour se rendre chez Rédel, M. Eliphas entra dans le cabinet de toilette de son fils. Le banquier, étonné de cette visite matinale, demanda à son père ce qui l'amenait. Alors le vieil homme déclara qu'il avait appris, tard dans la soirée, chezM^^Môssler, qu'une rencontre devait avoir lieu entre le colonel et M. de Coutras, et qu'il se proposait d'aller jusque sur le terrain, pour connaître plus tôt le résultat. Frédéric n'avait pas l'habitude de résister aux volontés de son père, cependant il ne put se retenir de lui faire remarquer que ce serait une incorrection et

que les témoins de M. de Contras pourraient s'en plaindre.

— Ils n'auront pas lieu de le faire, déclara M. Eliphas.

Et comme Frédéric, à cette affirmation, levait les yeux sur son père avec étonnement :

— Sois tranquille, expliqua le vieillard, je ne me montrerai pas : je resterai dans la voiture. iMais je tiens à être présent, pour pouvoir aller, sans perdre un instant, apprendre à M"''^Môssler ce qui se sera passé.

— Est-ce elle qui vous l'a demandé?

— Non. Mais elle ne sera pas fâchée que je le fasse...

Ils partirent. Il était huit heures, quand ils entrèrent chez le colonel. En compagnie de son camarade d'école, le commandant Vallières, Rédel attendait, très calme, et avec un air de résolution dont Frédéric, qui tremblait, fut très impressionné. S'il avait entendu le colonel, l'instant d'avant, déclarer à son ami qu'il était décidé à ne pas tirer sur M. de Goutras et à subir son feu, quelle n'eût pas été son émotion! RédeL se proposant, s'il survivait, de ne pas rompre avec M"'*^ Môssler, afin de pouvoir, au moins de loin en loin, revoir Henriette, avait arrêté le projet de risquer sa vie pour la satisfaction de son amour. L'arrivée de M. Eliphas fit diversion.

— Eh quoi ! Vous, Thommc de la morale et de la charité, dit en riant Rédel, vous allez sanctionner, par votre présence, ces pratiques sanguinaires? Y avez- vous songé ?

— Je les condamne, croyez-le Lien, déclara M. Eliphas. ^lais j'ai pensé que mon intervention vous porterait bonheur.

La réponse de son père était si singulière, que Frédéric, pour la seconde fois, le regarda avec étonnement. Il eut le soupçon que M. Eliphas ne croyait pas à la rencontre. Et cependant, comment n'y pas croire? Les témoins étaient réunis, les armes étaient prêtes, les voitures attendaient? Pourtant, le calme du vieil ami de M™^ Mossler, cette espèce d'assurance prophétique qu'il avait à deux reprises manifestée, n'étaient-ils pas les irrécusables indices d'une certitude secrète que Rédel ne courait aucun danger.

— Allons ! Il est temps ! dit le commandant Vallières. D'ici à Gennevilliers, nous avons pour près d'une heure de trajet.

— Partons, fit Rédel.

Et sans jeter un regard autour de lui, sur ce logis, sur ces objets familiers qu'il pouvait ne plus revoir, avec la ferme indifférence d'un soldat, il sortit. En bas, ils montèrent tous dans le landau commandé par Vallières. Le coupé de Frédéric suivit. Le docteur Dujardin, médecin en chef du

Val-de-Grâce, devait aller directement sur le terrain. A peine la voiture en marche, Rédel se mit à causer. Jamais — ses amis le déclarèrent depuis — le colonel ne fut plus libre d'esprit, plus brillant, plus en train. Il sembla se mettre en frais de coquetterie avec le danger, vouloir le narguer et bien prouver que, pour un homme de sa trempe, l'oppression de la crainte n'existait pas. Et Frédéric, peu à peu, se ranimait et reprenait de l'assurance. Il en était à sa première affaire, et, son cotémoinle lui avait dit la veille, il faisait un fichu début. Cet homme de finance, modéré par état, ce puritain, pacifique par principe, était lancé, depuis vingtquatre heures, dans les péripéties d'une aventure redoutable, et il en conservait une sorte d'effarement.

Mais, à entendre causer Rédel de tout excepté de ce qui les mettait en mouvement, il commençait à retrouver un peu de confiance. Il se dit à lui-même : « Si nous n'étions pas tous vêtus de noir, si je ne sentais pas, sous la banquette, la boîte de pistolets, je pourrais croire que nous allons à la chasse, ou déjeuner à la campagne. » La voiture, sortie des fortifications, roulait maintenant sur la grande route, entre deux rangés d'arbres et de chaque côté s'étendaient les champs mornes baignés d'une lumière grise . De rares voitures de maraîchers se dirigeaient vers Asnières. Pas un travailleur dans les terres.

Une solitude complète. Sur la gauche une large butte de terre couverte d'un gazon jaune, débris de la redoute de Gennevilliers, élevée en 1870 pour défendre la boucle de la Seine, et qui se ravinait, taupinière mélancolique, à la gelée et à la pluie.

Ce paysage voilé de tristesse parut à Frédéric le cadre bien préparé d'un événement tragique. 11 fut repris de ses terreurs, il se figura ce landau, dans lequel il roulait cahoté sur le pavé de la grande route, revenant au pas, lugubre, funèbre, avec un mort étendu sur les coussins ensanglantés. Il leva avec angoisse les yeux sur Rédel qui continuait à causer plein de tranquillité. Au même moment la voiture s'arrêta brusquement.

— Qu'y a-t-il? demanda M. Eliphas. Sommesnous donc arrivés?

— Eh î Ce sont les témoins de notre adversaire, fit le commandant Vallières penché à la portière. Ces messieurs viennent à nous...

Rédel sauta vivement sur la route, M. Eliphas, Frédéric et le commandant l'imitèrent. MM. Prieur et de Croix-Mesnil, laissant leur coupé arrêté, s'avançaient, l'air contraint et solennel. Leur attitude parut si anormale au commandant qu'il s'écria, se donnant à peine le temps de saluer :

— Etes-vous seuls, messieurs? Où donc estM.de Coutras ?

— Nous sommes seuls, dit d'un ton désolé M. Prieur, et M. de Coutras ne viendra pas !

— Parce que?... interrogea Rédel d'une voix menaçante.

— Parce qu'il est mort^ dit Groix-Mesnil.

— Mort?

Sur la route poudreuse, dans ce paysage d'hiver, sous ce ciel bas et triste, les amis de Rédel se regardèrent avec stupeur. Seul M. Eliplias ne sourcilla pas. M. Prieur ajouta :

— On l'a rapporté chez lui, ce matin, avec un coup de couteau entre les deux épaules.

A ces paroles Frédéric eut un éblouissement, ses oreilles tintèrent. Il eut la certitude que son père était informé du crime, et le soupçon qu'il ne l'avait pas empêché. Il le prit par le bras, l'entraîna sur le bas-côté de la route, et la voix tremblante :

— Vous saviez que M. de Coutras serait tué, cette nuit ?

M. Eliphas leva sa tète de saint homme vers le ciel et avec fermeté :

— Oui, mon ami, je le savais.

— Et vous avez laissé commettre ce crime?

— J'ai fait tout ce qu'il dépendait de moi pour' sauver ce malheureux de lui-même. Mais je ne suis qu'un homme et je n'ai pu le contraindre à rentrer dans le devoir. Alors j'ai jugé dans ma con-

science le mal qu'il avait déjà fait, celui qu'il allait faire encore, et je l'ai laissé mourir.

Frédéric eut-il à cette heure tragique un rayon de clairvoyance? Sa confiance imperturbable en sa femme se trouva-t-elle ébranlée? Il pâlit, regarda son père avec des yeux pleins d'angoisse et lui serrant le bras : •

— A quoi faites-vous allusion? Pourquoi avezvous été implacable ? Qui donc était menacé ?

— Un brave homme dans sa vie, répondit M. Eliphas, et une honnête femme dans son honneur.

Frédéric baissa la tête, et ne demanda plus rien. Au même moment, Rédel et le commandant Vallières se séparaient des témoins de M. de Coutras et venaient à la rencontre de leurs amis :

— Voilà un pauvre diable qui est mort comme il avait vécu, dit le colonel avec une dédaigneuse compassion.

— Oui, ajouta M. Eliphas, dans la boue.

— Cette prpmenade au grand air m'a aiguisé l'appétit. Je déjeunerai avec plaisir, fit le commandant Vallières. Rentrons à Paris.

M'"^ Môssler et son Ministre de la Charité ne se sont jamais revus. Comme l'avait prévu M. Eliphas, la mort de Valentin devait rompre pour toujours les liens de leur ancienne amitié. Inconsolable, et pourtant résignée, car elle avait discerné, dans cette

l'inutile richesse. 33:i

lin tragique, rinéluctablc arrêt de la fatalité, M'"<^ Môssler resta enfermée chez elle, se consacrant, plus passionnément encore que par le passé, au soulagement des misères imméritées. Elle ne recevait que M'"'^ de Goutras, et quelquefois le colonel Rédel. La Cliapelle-Savigny les garda, toutes deux, pendant l'été et jusqu'à la fm de l'automne. Puis, la neige ayant étendu son blanc tapis sur les gazons, et poudré les arbres du parc, elles rentrèrent à Paris.

Henriette ne voulut pas se réinstaller avenue de Friedland et vint habiter avec M""' Môssler. Elle lui fut une fille dévouée, tendre, et si parfaitement bonne que la vieille femme, un soir qu'elles étaient au coin du feu, songeuses et mélancoliques, rompit le silence et dit :

— Ma chère Henriette, je vous vois avec regrets mener une triste existence auprès d'une vieille femme telle que moi. Vous n'avez pas eu, jusqu'ici; beaucoup de bonheur, et vous en méritiez cependant plus qu'aucune femme en ce monde. Je suis responsable des déceptions si profondes et des amertumes si cruelles que vous avez éprouvées. Et je voudrais réparer, autant que possible, le mal que je vous ai fait, bien involontairement...

La jeune femme leva.ses belles mains, avec supplication, et interrompant M™^ Môssler :

— De grâce, ne vous accusez pas : je sais com-

bien vous êtes excellente, et à quel point vos intentions ont été trahies. Nous avons souffert des mèmesmauxetpleuré des mêmes douleurs. Ne vous reprochez donc rien, car vous êtes innocente et c'est la vie seule qui est responsable de nos peines.

— Je vous remercie de me parler ainsi, dit jyjme Môssler. Votre généreux cœur se manifeste, une fois de plus, dans cette absolution que vous me donnez et que je ne mérite pas entièrement, car j'ai commis une grande faute : j'ai voulu substituer la puissance de l'argent aux forces intellectuelles et morales. J'ai cru que la richesse suppléerait à tout, et j'ai acquis la conviction humiliante de son inutilité. Que dis-je? Elle a été plus qu'inutile : elle a été funeste. Placée dans de mauvaises mains, elle n'a servi qu'à des œuvres de corruption et elle n'a fait que des victimes.

La vieille femme demeura un instant pensive, puis, comme revenant du lointain de ses souvenirs, elle ajouta d'une voix lente :

— Môssler, un jour, me disait : « Ma femme, j'ai peur de nous voir si riches. Est-ce bien utile ? Passé un certain chiffre, lafortune devient de la fantaisie, et je crains qu'il soit plus aisé à l'homme d'en user pour le mal que pour le bien. Laissons tout cela, et retournons planter nos choux. Avec cent mille francs de rentes, nous aurons plus qu'il ne nous faut. Le surplus sera une cause d'embarras et, qui

sait? peut-être une source de regrets. » Il n'avait pas tort !

Il y eut un silence. M""*^ Môssler essuya une larme qui coulait sur sa joue et reprit :

— De tous les regrets que j'éprouve, un des plus cuisants est celui de vous avoir vue manquer votre vie, mon enfant, et d'y avoir contribué. Mais heureusement vous êtes assez jeune pour la recommencer. Celui à qui vous étiez visiblement destinée vous aime toujours et n'attend qu'un mot de vous pour vous offrir son nom. Je crois bien que, par déférence pour moi, ce mot vous hésitez à le prononcer. Je l'ai donc prononcé pour vous, ma chère fille, c'est la revanche que je vous dois et que, du fond du cœur, je suis heureuse de vous donner.

— Quoi, ma mère, balbutia Henriette vous voulez...

— Que vous épousiez Rédel, oui, ma fille, je le veux, parce que c'est assurer votre bonheur et le sien. Je l'ai fait prier de venir, ce soir, me parler.

Au même moment, dans le silence grave de l'hôtel, le timbre d'annonce résonna.

— Tenez, fit M"''' Môssler, le voici...

La porte s'ouvrit et le colonel s'avança vers les deux femmes. Il baisa la main de M""*^ Môssler, s'inclina devant M"'^ de Coutras et s'informa de leur santé à toutes deux.

— Moi, je sens que je m'en vais, mon cher ami,

dit avec un air d'insouciance la reine de l'or. A l'âge que j'ai et pour ce que je fais sur la terre, ce n'est pas une nouvelle dont il faille se bouleverser, mais voilà une jeune femme qui n'a que vingt ans, et à qui l'avenir doit réserver de justes compensations. J'ai à cœur de les lui offrir moimême, et je voudrais, sansplus attendre, ladonnerà un brave et honnête homme qui l'aime comme elle mérite d'être aimée. Je ne crois pas me tromper, Rédel, en pensant que cet homme-là, c'est vous.

Le colonel était devenu très pâle. Il tourna vers Henriette des yeux qui interrogeaient. Elle inclina gravement sa tête blonde, puis s'étant levée, elle vint s'agenouiller auprès de M"'^ Môssler, et serrant dans ses bras la vieille femme tremblante d'émotion elle murmura, d'une voix qui lui montait du cœur :

— Merci, ma mère.

Paris. — Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saiûts-Pères. — 33281.

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