L'invasion de la mer;
— Silence... » dit vivement Sohar, en prêtant l'oreille comme s'il percevait un bruit de pas sur le sable.
Sans se relever, il rampa vers l'entrée du marabout abandonné où se tenait cette conversation. Le jour durait encore, mais le soleil ne tarderait pas à disparaître derrière les dunes qui bordent de ce côté le littoral de la Petite-Syrte. Au début de mars, les crépuscules ne sont pas longs sur le trente-quatrième degré de l'hémisphère septentrional. L'astre radieux ne s'y rapproche pas de l'horizon par une descente oblique : il semble qu'il tombe suivant la verticale comme un corps soumis aux lois de la pesanteur.
Sohar s'arrêta, puis fit quelques pas au delà du seuil calciné par l'ardeur des rayons solaires. Son regard parcourut en un instant la plaine environnante.
Vers le nord, les cimes verdoyantes d'une oasis, qui s'arrondissait à la distance d'un kilomètre et demi. Au sud, l'aire interminable des grèves jaunâtres frangées d'écume au ressac de la marée montante. A l'ouest, un amoncellement de dunes se profilant sur le ciel. A Test, un large espace de cette mer qui forme le golfe de Gabès et baigne le littoral tunisien en s'infléchissant vers les parages de la Tripolitaine.
La légère brise de l'ouest qui avait rafraîchi l'atmosphère pendant cette jovuMiée était tombée avec le soir. Aucun bruit no vint à l'oreille de Sohar. Il avait cru entendre marcher aux environs de ce cube de vieille maçonnerie blanche, abrité d'un antique palmier, et il reconnut son erreur. Personne, ni du côté des dunes ni
DJEMMA BESTA IMMOBILE A CETTE PLACE. (Page 3.)
L'OASIS DE GABES.
du côté de la grève. Il fit le tour du petit monument. Personne et aucunes traces de pas sur le sable, si ce n'est celles que sa mère et lui avaient laissées devant l'entrée du marabout.
A peine s'était-il écoulé une minute depuis la sortie de Sohar, lorsque Djemma parut sur le seuil, inquiète de ne pas voir revenir son fils. Celui-ci, qui tournait alors l'angle du marabout, la rassura d'un geste.
Djemma était une Africaine de race touareg ayant dépassé sa soixantième année, grande, forte, la taille droite, l'attitude énergique. De ses yeux bleus, comme ceux des femmes de même origine, s'écbappait un regard dont l'ardeur égalait la fierté. Blancbe de peau, elle apparaissait jaune sous la teinture d'ocre qui recouvrait son front et ses joues. Elle était vêtue d'étoffe sombre, un ample baïk de cette laine si a])ondamment fournie par les troupeaux des Hammâma qui vivent aux alentours des sebkha ou cbotts de la basse Tunisie. Un large capuchon recouvrait sa tête, dont l'épaisse chevelure commençait seulement à blanchir.
Djemma resta immobile à cette place jusqu'au moment où son fils vint la rejoindre. Il n'avait rien aperçu de suspect aux environs et le silence n'était troublé que par ce chant plaintif du bou-habibi, le moineau du Djerid, dont plusieurs couples voletaient du côté des dunes.
Djemma et Sohar rentrèrent dans le marabout pour attendre que la nuit leur permit de gagner Gabès sans éveiller l'attention.
L'entretien se continua en ces termes :
« Le navire a quitté la Goulette?..
— Oui, ma mère, et, ce matin, il avait doublé le cap Bon... C'est le croiseur Chanzy...
— Il arrivera cette nuit?..
— Cette nuit... à moins qu'il ne relâche à Sfax... Mais ibiest plus probable qu'il viendra mouiller devant Gabès, où ton fils, mon frère, lui sera livré...
— Hadjar!.. Hadjar!.. » murmura la vieille mère.
Et, toute frémissante alors de colère et de douleur :
« Mon fils... mon fils! s'ccria-t-elle, ces Roumis le tueront, et je ne le verrai plus... et il ne sera plus là pour entraîner les Touareg à la guerre sainte!.. Non... non! Allah ne le permettra pas. »
Puis, comme si cette crise eût épuisé ses forces, Djemma tomba agenouillée dans Tangle de l'étroite salle et demeura silencieuse.
Sohar était revenu se poster sur le seuil, accoudé au montant de la porte, aussi immobile que s'il eût été de pierre, comme une de ces statues qui ornent parfois l'entrée des marabouts. Aucun bruit inquiétant ne le tira de son immobilité. L'ombre des dunes s'allongeait peu à peu vers l'est, à mesure C|ue le soleil s'abaissait sur l'horizon opposé. A l]orient de la Petite-Syrte se levaient les premières constellations. La mince tranche du disque lunaire, au dé])ut de son premier quartier, venait de glisser derrière les extrêmes brumes du couchant. Une nuit tranquille se préparait, obscure aussi, car un rideau de légères vapeurs allait en cacher les étoiles.
Un peu après sept heures, Sohar retourna près de sa mère et lui dit :
« n est temps...
— Oui, répondit Djemma, et il est temps que Hadjar soit arraché des mains de ces Roumis... Il faut qu'il soit hors de la prison de Gabès avant le lever du soleil... Demain, il serait trop tard...
— Tout est prêt, mère, affirma Sohar... Nos compagnons nous attendent... Ceux de Gabès ont préparé l'évasion... Ceux du Djerid serviront d'escorte à Iladjar, et le jour n'aura pas reparu qu'ils seront loin dans le désert...
— Et moi avec eux, déclara Djemma, car je n'abandonnerai pas mon fils...
— Et moi avec vous, ajouta Sohar. Je n'abandonnerai ni mon frère ni ma mère! »
L'OASIS DE GABES.
Djemma l'attira près d'elle, le pressa dans ses bras. Puis, rajustant le capuchon de son haïk, elle franchit le seuil.
Sohar la précédait de quelques pas, alors que tous deux se dirigeaient vers Gabès. Au lieu de suivre la lisière du littoral, le long du relais d'herbes marines laissées par la dernière marée sur la grève, ils suivaient la base des dunes, espérant être moins aperçus pendant ce trajet d'un kilomètre et demi. Là où était l'oasis, la masse des arbres, presque confondue dans l'ombre croissante, ne se présentait plus que confusément au regard. Aucune lumière ne brillait à travers l'obscurité. Dans ces maisons arabes, dépourvues de fenêtres, le jour ne se prend que svu' les cours intérieures, et, lorsque la nuit est venue, aucune clarté ne s'échappe au dehors.
Cependant, un point lumineux ne tarda pas à apparaître au-dessus des contours vaguement entrevus de la ville. Le rayon, assez intense d'ailleurs, devait jaillir de la partie haute de Gabès, peut-être du minaret d'une mosquée, peut-être du château qui la dominait.
Sohar ne s'y trompa pas, et, montrant du doigt cette lueur :
« Le bordj... dit-il.
— Et c'est là, Sohar ?. .
— Là... qu'ils l'ont enfermé, ma mère ! »
La vieille femme s'était arrêtée. Il semblait que cette lumière eût établi une sorte de communication entre son fils et elle. Assurément, si ce n'était pas du cachot où il devait être emprisonné que partait cette lumière, c'était du moins du fort où Iladjar avait été conduit. Depuis que le redoutable chef était tombé entre les mains des soldats français, Djemma n'avait plus revu son liis, et elle ne le reverrait jamais, à moins que, cette nuit même, il n'échappât par la fuite au sort que lui réservait la justice militaire. Elle restait donc comme immobilisée à cette place, et il fallut que Sohar lui répétât par deux fois :
« Venez, ma mère, venez ! »
Le cheminement continua au pied des dunes qui s'arrondissaient en gagnant l'oasis de Gabès, l'ensemble de bourgades, de maisons, le plus considérable qui occupe la rive continentale de la Petite-Syrtc. Sohar se dirigeait vers le groupe que les soldats appellent Coquinville. C'est une agglomération de huttes de bois où réside toute une population de mercantis, ce qui lui a valu ce
i.'ouED GABÈS (Photographie du lieutenant Rebut).
nom assez justifié. La bourgade est située près de l'entrée de l'oued, ruisseau qui serpente capricieusement à travers l'oasis sous l'ombrage des palmiers. Là, s'élève le bordj, ou Fort-Neuf, d'où Hadjar ne sortirait que pour être transféré à la prison de Tunis.
C'était de ce bordj fjue ses compagnons, toutes précautions prises, tous préparatifs faits en vue d'une évasion, espéraient l'enlever cette nuit même. Réunis dans une des huttes de Coquinville, ils y attendaient Djemma et son lils. Mais une extrême
L'OASIS DE GABES.
prudence s'impo«ait, et mieux valait ne point être rencontré aux approches de la bourgade.
Et, d'ailleurs, avec quelle inquiétude leurs regards se portaient du coté de la mer ! Ce qu'ils craignaient, c'était l'arrivée, ce soir même, du croiseur, et le ti-ansfèremcnt du i)risonnier à l)ord de ce navire, avant que l'évasion eût pu s'accomplir. Ils cherchaient à voir si quelque feu blanc apparaissait dans le golfe de la Petite- Syrte, à entendre les hennissements de vapeur-, les gémissements stridents de sirène qui signalent un bâtiment venant au mouillage. Non, seuls les fanaux des bateaux de pèche se reflétaient dans les eaux tunisiennes, et aucun sifflement ne déchirait l'air.
Il n'était pas huit heures, lorsque Djemma et son tils atteignirent la rive de l'oued. Encore dix minutes et ils seraient au rendez-vous.
A l'instant où tous les deux allaient s'engager sur la rive droite, lui homme, tapi derrière les cactus de la berge, se dressa à demi et prononça ce nom :
« Sohar?..
— C'est toi, Ahmet?..
— Oui... et ta mère ?..
— Elle me suit.
— Et nous te suivons, dit Djemma.
— Quelles nouvelles?., demanda Sohar.
— Aucune... répondit Ahmet.
— Nos compagnons sont là?..
— Ils vous attendent.
— Personne n'a eu l'éveil au bordj ?..
— Personne.
— Hadjar est prêt ?..
— Oui.
— Et comment l'a-t-on vu ?..
— Par Harrig, mis en liberté ce matin, et qui se trouve maintenant avec les compagnons...
— Allons », dit la vieille femme.
Et tous trois remontèrent la rive de l'oued.
La direction qu'ils suivaient alors ne leur permettait plus d'apercevoir la soml)re masse du bordj à travers les épaisses frondaisons. Ce n'est vraiment qu'une vaste palmeraie, cette oasis de Gabès.
Ahmet ne pouvait s'égarer et marchait d'un pas sûr. Il y aurait tout d'abord lieu de traverser Djara qui occupe les deux rives de l'oued. C'est dans ce bourg, autrefois fortifié, qui fut successivement carthaginois, romain, byzantin, arabe, que se tient le principal marché de Gabès. A cette heure, la population ne serait pas rentrée, et peut-être Djemma, son fils auraient-ils quelque peine à passer sans éveiller l'attention. Il est vrai, les rues des oasis tunisiennes n'étaient pas encore éclairées à l'électricité ni- même au gaz, et, sauf à la hauteur de quelques cafés, elles seraient plongées dans une obscurité profonde.
Cependant, très prudent, très circonspect, Ahmet ne cessait de dire à Sohar qu'on ne saurait prendre trop de précautions. Il n'était pas impossible que la mère du prisonnier fût connue à Gabès, où sa présence aurait pu provoquer un redoublement de vigilance autour du fort. L'évasion ne présentait déjà que trop de difficultés, bien qu'elle eût été préparée de longue main, et il importait que les gardiens ne fussent point mis en éveil. Aussi Ahmet choisissait-il de préférence les chemins qui conduisaient aux environs du bordj .
Du reste, la partie centrale de l'oasis, pendant cette soirée, ne laissait pas d'être assez animée. C'était un (Umanche qui allait finir. Ce dernier jour de la semaine est généralement fêté dans toutes les villes (|ui possèdent garnison et surtout garnison française, en Afrique comme en Europe. Les soldats obtiennent des permissions, ils s'attablent dans les cafés, ils ne rentrent que tard à la caserne. Les indigènes s'associent à cette animation, principalement dans le quartier des mercantis très mêlés
Cliclii' Sulcr iTuni-l.
GAUÈS. — QUARTIEH EIltUPÉEX. — QUARTIKH INDIGÈNE.
d'Italiens et de Juifs. Le tumulte se prolonge jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Il se pouvait — cela vient d'être dit — que Djemma ne fût pas inconnue des autorités de Gabès. En effet, depuis la capture de son fils, elle s'était plus d'une fois risquée autour du bordj. Risque, assurément, et pour sa liberté et peut-être même pour sa vie. On n'ignorait pas l'influence qu'elle avait eue sur Hadjar, cette influence de la mère, si puissante chez la race touareg. Ne la savait-on pas capable, après l'avoir poussé à la révolte, de provoquer une nouvelle rébellion, soit pour délivrer le prisonnier, soit poiu" le venger, si le conseil de guerre l'envoyait à la mort?.. Oui! on devait le craindre, toutes les tribus se dresseraient à sa voix et la suivraient sur le chemin de la guerre sainte. En vain des recherches avaient-elles été entreprises pour s'emparer de sa personne. En vain les expéditions s'étaientelles multipliées à travers ce pays des sebkha et des chotts. Protégée par le dévouement public, Djemma avait échappé jusqu'ici à toutes les tentatives faites pour capturer la mère après le fils!..
Et, pourtant, voici qu'elle était venue au milieu de cette oasis, où tant de dangers la menaçaient. Elle avait voulu se joindre à ses compagnons que l'œuvre de l'évasion réunissait alors à Gabès. Si Hadjar arrivait à déjouer la s^:rveillance de ses gardiens, s'il pouvait franchir les murs du bordj, sa mère reprendrait avec lui la route du marabout, et, à un kilomètre de là, au plus épais d'un bois de palmiers, le fugitif trouverait les chevaux préparés pour sa fuite. Ce serait la liberté reconquise, et, qui sait, quelque nouvelle tentative de soulèvement contre la domination française.
Le cheminement s'était poursuivi dans ces conditions. Au milieu des groupes de Français et d'Arabes qui se rencontraient parfois, nul n'avait pu deviner la mère de Hadjar sous le haïk qui la recouvrait. Du reste, Ahmet s'ingéniait à les avertir, et tous
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trois se blottissaient en quelque coin obscur, derrière une hutte isolée, sous le couvert des arbres et ils reprenaient leur marche, ^3rès que les passants s'étaient éloignés.
Enfin, ils n'étaient plus qu'à trois ou quatre pas du lieu de rendez-vous, lorsqu'un Targui, qui semblait guetter leur passage, se précipita devant eux.
La rue ou plutôt le chemin qui obliquait vers le bordj était désert en ce moment, et, en le suivant pendant quelques minutes, il suffirait de remonter une étroite ruelle latérale pour gagner le gourbi où se rendaient Djemma et ses compagnons.
L'homme avait été droit à Ahmet ; puis, joignant le geste à la parole, il l'avait arrêté en disant :
« Ne va pas plus loin...
— ■ Qu'y a-t-il, Horeb?.. demanda Ahmet qui venait de reconnaître un des Touareg de sa tribu.
— Nos compagnons ne sont plus au gourbi. »
La vieille mère avait suspendu sa marche et, interrogeant Horeb d'une voix à la fois pleine d'inquiétude et de colère : « Est-ce que ces chiens de Roumis ont l'éveil ?. . demanda-t-elle.
— Non... Djemma, répondit Horeb, et les gardiens du bordj n'ont aucun soupçon...
— Alors pourquoi nos compagnons ne sont-ils plus au gourbi?., reprit Djemma.
— Parce que des soldats en permission sont venus y demander à boire, et nous n'avons pas voulu rester avec eux... Il y avait là le sous-officier de spahis Nicol, qui vous connaît, Djemma...
— Oui, murmura celle-ci... Il m'a vue là-bas... dans le douar... lorsque mon lils est tombé entre les mains de son capitaine... Ah ! ce capitaine, si jamais !.. »
Et ce fut comme un rugissement de fauve qui s'échappa de la poitrine de cette femme, la mère du prisonnier Iladjar ! « Où rejoindre nos compagnons?., demanda Ahmet.
— Venez », répondit Horeb.
Et, i)renaiU la lète, il se glissa à travers une petite palmeraie en direction du fort.
Ce bois, désert à cette heure, ne s'animait que les jours où se ' tenait le «rand marché de Gabès. Il y avait donc probabilité qu'on ne rencontrerait plus personne aux approches clubordj, dans lequel il serait d'ailleurs impossible de pénétrer. De ce cjue la garnison jouissait des permissions de ce dimanche, il n'aurait pas fallu conclure que le poste de service eût été abandonné.
Est-ce qu'une surveillance plus sévère ne s'imposait pas tant que le rebelle Hadjar serait prisonnier dans le fort, tant cfu'il n'aurait pas été transféré à bord du croiseur pour être livré, à la justice militaire?..
La petite troupe marchait donc sous le couvert des arbres et atteignit la lisière de la palmeraie.
En cet endroit s'aggloméraient une vingtaine de huttes, et ({uelques lumières fdtraient à travers leurs étroites ouvertures. Il n'y avait plus qu'une portée de fusil à franchir pour. atteindre le lieu du rendez-vous.
Mais à peine Horeb s'était-il engagé dans une tortueuse ruelle qu\ui bruit de pas et de voix le contraignit de s'arrêter. Une douzaine de soldats, des spahis, venaient de leur côté, chantant et criant, sous Finfluence de libations peut-être un peu trop prolongées dans les cabarets du voisinage.
Ahmet trouva prudent d'éviter leur rencontre et, pour leur livrer passage, se rejeta avec Djemma, Sohar et Horeb au fond d'un obscur enfoncement non loin de l'école franco-arabe.
Là se creusait un puits dont l'orifice était surmonté d'une armature de bois (|ui supportait le treuil auquel s'enroulait la chaine des seaux.
l']n un instant, tous se furent réfugiés derrière ce puits dont la margelle assez haute les cacherait entièrement.
Le groupe s'avançait, et voici c|u'il s'arrêta, et l'un de ces soldats de s'écrier :
L'OASIS DE GABES. 13
« Nom d'un diable! (|u"il lait suif!..
— Eh bien, bois!.. Voici un puits, lui répondil le maréchal des logis-chef Nicol.
— Quoi! de l'eau... niarchef?.. se récria le brigadier Pistache.
— Invoque Mahomet, peut-être changera-t-il cette eau en vin...
— Ah! si j'en étais sûr!..
— Tu te ferais mahométan ?..
— Non,marchef, non... cl (railleurs,puisque Allah défend le vin à ses fidèles, jamais il ne consentirait à faire ce miracle-là pour des mécréants...
— Bien raisonné. Pistache, déclara le sous-oflicier, qui ajouta : En route pour le poste! »
Mais, au moment où ses soldats allaient le suivre, il les arrêta.
Deux hommes remontaient la rue, et le sous-officier reconnut en eux un capita.ine et un lieutenant de son régiment.
« Halte!., commanda-t-il à ses hommes qui portèrent la main à leur chéchia.
« Eh ! fit le capitaine, c'est ce brave Nicol !..
— Le capitaine Hardigan?.. répondit le marchef, d'un ton qui dénotait une certaine surprise.
— Moi-même!..
— Et nous arrivons à Tinstant de Tunis, ajouta le lieutenant Yillette.
— En attendant de repartir pour une expédition dont tu seras, Nicol...
— A vos ordres, mon capitaine, répondit le sous-officier, et prêt à vous suivre partout où vous irez...
— Entendu... entendu!., dil le capitaine Hardigan. Et ton vieux frère, comment se porte-t-il?..
— Parfaitement... sur ses quatre jambes que j'ai soin de ne point laisser se rouiller...
— Bien, Nicol!.. Et aussi Coupe-à-cœur?.. Toujours l'ami du vieux frère?..
— Toujours, mon capitaine, et je ne m'étonnerais point qu'ils fussent jumeaux.
— Ce serait drôle... un chien et un cheval!., riposta en riant rofficier... Sois tranquille, Nicol, nous ne les séparerons pas, quand on partira ! . .
— Pour sûr, ils en mourraient, mon capitaine. »
A ce moment, une détonation retentit du côté de la mer. « Qu'est-ce, cela?., demanda le lieutenant Villette.
— Probahlement le coup de canon du croiseur qui mouille dans le golfe...
— Et qui vient chercher ce coquin de Hadjar... ajouta le sousofficier. Une fameuse capture que vous avez faite là, mon capitaine...
— Tu peux dire que nous avons faite ensemble, reprit le capitaine Hardigan.
— Oui... et aussi le vieux frère... et aussi Coupe-à-cœur », déclara le marchef.
Puis les deux officiers reprirent leur route en remontant vers le bordj, tandis que le marchef Nicol et ses hommes redescendaient vers les bas quartiers de Gabès.
HADJAR
Les Touareg, de race berbère, habitaient l'Ixliam, pays compris entre le Touat, cette vaste oasis saharienne située à cinq cents l\;ilomètres au sud-est du Maroc, Tombouctou au midi, le Niger à l'ouest et le Fezzan à l'est. Mais, à l'époque où se passe cette histoire, ils avaient dû se déplacer vers les régions plus orientales du Sahara. Au commencement du xx"" siècle, leurs nombreuses tribus, les unes presque sédentaires, les autres absolument nomades, se rencontraient alors au milieu de ces plaines, plates et sablonneuses, désignées par le nom d' « outtâ « en langue arabe, au Soudan et jusque dans les contrées où le désert algérien confine au désert tunisien.
Or, depuis un certain nombre d'années, après l'abandon des travaux de la mer intérieure dans ce pays de l'Arad, qui s'étend à l'ouest de Gabès, et dont le capitaine Roudaire avait étudié la création, le résident général et le bey de Tunis avaient amené des Touareg à venir se cantonner dans les oasis autour des chotts. On avait conçu l'espoir que, grâce à leurs qualités guerrières, ils deviendraient peut-être comme les gendarmes du désert. Vain espoir, les Imohagh avaient continué à mériter leur sobriquet injurieux de « Touareg », c'est-à-dire « brigands de nuit », sous lequel ils avaient été craints et redoutés dans tout le Soudan, et, au surplus, si la création de la mer Saharienne venait à être reprise, il n'était pas douteux qu'ils ne se missent à la tête des tribus absolument hostiles à l'inondation des chotts.
D'ailleurs, si, ouvertement du moins, le Targui (singulier
de Touareg) faisait le métier de conducteur pour les caravanes, et même de protecteur, pillard par instinct, pirate par nature, sa réputation était trop fâcheusement établie pour ne pas inspirer toute défiance. Est-ce que, voilà bien des années déjà, le major Paing, alors qu'il parcourait ces dangereuses contrées du pays noir, ne risqua pas d'être massacré dans une attaque de ces redoutables indigènes? En 1881, pendant cette expédition partie de Ouargla sous les ordres du commandant Flatters, ce courageux officier et ses compagnons ne périrent-ils pas à Bir-el- Gharama? Les autorités militaires de l'Algérie et de la Tunisie devaient se tenir constamment sur la défensive et refouler sans relâche ces tribus qui formaient une population assez nombreuse.
Parmi les tribus touareg, celle des Ahaggar passait justement pour être l'une des plus guerrières. On en retrouvait les principaux chefs dans tous les soulèvements partiels qui rendent si difficile le maintien de l'influence française sur ces longues limites du désert. Le gouverneur de l'Algérie et le résident général de la Tunisie, toujours sur le qui-vive, avaient plus particulièrement à observer la région des chotts ou sebkha. Aussi comprendra-t-on l'importance d'un projet dont l'exécution touchait à son terme, l'invasion de la mer intérieure, qui fait l'objet de ce récit. Ce projet devait nuire singulièrement aux tribus touareg, les priver d'une grande partie de leurs bénéfices en réduisant le trajet des caravanes, et surtout rendre plus rares, en permettant de les réprimer plus facilement, ces agressions qui ajoutaient encore tant de noms à la nécrologie africaine.
C'est à cette tribu des Ahaggar qu'appartenait précisément la famille des Hadjar. Elle comptait parmi les plus influentes. Entreprenant, hardi, impitoyable, le fils de Djemma, avait toujours été signalé comme l'un des plus redoutables chefs de ces bandes dans toute la partie qui s'étend au sud des monts Aurès. Pendant ces dernières années, maintes attaques, soit contre des caravanes, soit contre des détachements isolés, furent conduites
HADJAR
GAFSA. — 1» LA KASBAu. — 2' LES TtwMiL. U'iiotograplues du D' Terscu.) (Page 23.)
par lui, et son renom grandit au milieu des tribus qui reiluaient peu à peu vers l'est du Sahara, mot qui s'applique à l'immense
plaine sans végétation de cette portion du continent africain. La rapidité de ses mouvements était déconcertante, et, bien que les autorités eussent donné mission aux chefs militaires de s'emparer à tout prix de sa personne, il avait toujours su dépister les expéditions lancées à sa poursuite. Alors qu'on le signalait aux approches d'une oasis, il apparaissait soudain dans le voisinage d'une autre. A la tête d'une bande de Touareg non moins farouches que leur chef, il battait tout le pays compris entre les chotts algériens et le golfe de la Petite-Syrte. Les kalila n'osaient plus s'engager à travers le désert ou du moins ne s'y risquaient que sous la protection d'une escorte nombreuse. Aussi le trafic si important qui s'effectuait jusque sur les marchés de la Tripohtaine souffrait-il beaucoup de cet état de choses.
Et, cependant, les postes militaires ne manquaient point, ni à Nefta, ni à Gafsa, ni à Tozeur, qui est le chef-lieu politique de cette région. Mais les expéditions organisées contre Hadjar et sa bande n'avaient jamais réussi, et l'aventureux guerrier était parvenu à leur échapper jusqu'au jour — quelques semaines avant — où il tomba entre les mains d'un détachement français.
Cette partie de l'Afrique septentrionale avait été le théâtre d'une de ces catastrophes ciui ne sont malheureusement pas rares sur le continent noir. On sait avec quelle passion, quel dévouement, quelle intrépidité les explorateurs, depuis tant d'années, les successeurs des Burton, des Speke, des Livingstone, des Stanley, se sont lancés à travers ce vaste champ de découvertes. On les compterait par centaines, et combien s'ajouteront encore à cette liste jusqu'au jour, très éloigné sans doute, où cette troisième partie de l'Ancien Monde aura livre ses derniers secrets ! Mais aussi combien de ces expéditions pleines de périls se sont terminées, en désastres !
Le. plus récent concernait celle d'un courageux Belge, qui s'était aventuré au milieu des régions les moins fréquentées et les moins connues du Touat.
IIADJAR. 19
Après avoir organisé une caravane à Constantine, Cari Steinx quitta cette ville en se dirigeant vers le sud. Caravane peu nombreuse, en vérité, un personnel d'une dizaine d'hommes en tout, des Arabes recrutés dans la région. Chevaux et méharis leur servaient de montures et aussi de bêtes de trait pour les deux chariots qui composaient le matériel de l'expédition.
En premier lieu, Cari Steinx avait gagné Ouargla par Biskra, Tougourt, Negoussia, où il lui fut facile de se ravitailler. En ces villes résidaient d'ailleurs des autorités françaises qui s'empressèrent de venir en aide à cet explorateur.
A Ouargla, il se trouvait pour ainsi dire au cœur du Sahara, sur cette latitude du trente-deuxième parallèle.
Jusqu'alors l'expédition n'avait pas été très éprouvée : des fatigues, et de sérieuses, oui, mais de sérieux dangers, non. Il est vrai, l'influence française se faisait sentir en ces contrées déjà lointaines. Les Touareg, ouvertement du moins, s'y montraient soumis, et les caravanes pouvaient, sans trop de risques, se prêter à tous les besoins du commerce intérieur.
Pendant son séjour à Ouargla, Cari Steinx eut à modifier la composition de son personnel. Quelques-uns des Arabes qui l'accompagnaient se refusèrent à continuer le voyage au delà. Il fallut régler leur compte, et cela ne se fit pas sans difficultés, réclamations insolentes, mauvaises chicanes. Mieux valait se débarrasser de ces gens-là qui montraient une évidente mauvaise volonté et qu'il eût été dangereux de conserver dans l'escorte.
D'autre part, le voyageur n'aurait pu se remettre en route sans avoir remplacé les manquants, et, dans ces conditions, on le conçoit, il n'avait pas le choix. Il crut cependant s'être tiré d'embarras en acceptant les services de plusieurs Touareg, qui s'offrireiit, moyennant fortes rémunérations, et s'engagèrent à le suivre jusqu'au terme de son expédition soit à la côte occidentale, soit à la côte orientale du continent africain.
Comment, tout en gardant certaines défiances contre les gens
de race touareg, Cari Steinx se fût-il douté qu'il introduisait des traîtres dans sa caravane, que celle-ci était guettée depuis son départ de Biskra par la bande de Hadjar, que ce redoutable chef n'attendait que l'occasion de l'attaquer?.. Et, maintenant, ses partisans mêlés au personnel, acceptés précisément comme guides à travers ces régions inconnues, allaient pouvoir entraîner l'explorateur là où l'attendait Hadjar...
GAFSA. — (Photographie du D-- Tersen.) (Page 23.)
C'est ce qui arriva. En quittant Ouargla, la caravane descendit vers le sud, franchit la ligne du Tropique, atteignit le pays des Ahaggar d'où, en obliquant au sud-est, elle comptait se diriger vers le lac Tchad. Mais, à dater du quinzième jour après son départ, on n'eut plus aucune nouvelle ni de Cari Steinx ni de ses compagnons. Que s'était-il passé?.. La kafila avait-elle pu gagner la région du Tchad, et suivait-elle les routes du retour par l'est ou par l'ouest?..
Or, l'expédition de Cari Steinx avait excité le plus vif intérêt
HADJAR
parmi les nombreuses Sociétés de Géographie qui s'occupaient plus spécialement des voyages à Tintérieur de l'Afrique. Jusqu'à Ouargla, elles avaient été tenues au courant de l'itinéraire. Pendant une centaine de kilomètres au delà, plusieurs nouvelles parvinrent encore, apportées par les nomades du désert et transmises aux autorités françaises. On pensait donc que, dans
GAFSA. — VUE GÉNÉRALE. (Photographie de M. Brichard.) (Page 23.)
quelques semaines, l'arrivée de Cari Steinx aux environs du lac Tchad se serait effectuée dans des circonstances favorables.
Or, non seulement dés semaines, mais des mois s'écoulèrent, et aucune information relative à l'audacieux explorateur belge ne put être recueillie. Des émissaires furent envoyés jusque dans l'extrême sud. Les postes français prêtèrent la main aux recherches qui s'étendirent au delà même en diverses directions. Ces tentatives ne donnèrent aucun résultat, et il y eut lieu de craindre que la caravane n'eût péri tout entière, soit dans une attaque des nomades du Touat, soit par la fatigue ou la maladie, au milieu des immenses solitudes sahariennes.
Le monde des géographes ne savait donc que supposer, et commençait à perdre l'espoir, non seulement de revoir Cari Steinx, mais aussi de recueillir quelque bruit le concernant, lorsque, trois mois plus tard, l'arrivée d'un Arabe à Ouargla vint éclaircir le mystère qui entourait cette malheureuse expédition.
Cet Arabe, qui appartenait précisément au personnel de la caravane, avait pu s'échapper. On sut par lui que les Touareg entrés au service de l'explorateur l'avaient trahi. Cari Steinx, égaré par eux, s'était vu attaquer par une bande de Touareg, qui opérait sous la conduite de ce chef de tribus, Hadjar, déjà célèbre par ces agressions dont plusieurs kafila avaient été victimes. Cari Steinx s'était courageusement défendu avec les fidèles de son escorte. Pendant quarante-huit heures, retranché dans une kouba abandonnée, il avait pu tenir tête aux assaillants. Mais l'infériorité numérique de sa petite troupe ne lui permit pas de résister davantage, et il tomba entre les mains des Touareg, qui le massacrèrent avec ses compagnons.
On comprend quelle émotion provoqua cette nouvelle. Il n'y eut qu'un cri : venger la mort du hardi explorateur, et la venger sur cet impitoyable chef touareg, dont le nom fut voué à l'exécration publique. Et, d'ailleurs, combien d'autres attentats contre les caravanes lui étaient attribués non sans raison! Aussi les autorités françaises décidèrent-elles d'organiser une expédition pour s'emparer de sa personne, le châtier de tant de crimes, anéantir en même temps la funeste influence qu'il exerçait sur les tribus. On ne l'ignorait pas, ces tribus gagnaient peu à peu vers l'est du continent africain ; leur habitat tendait à s'établir dans les régions méridionales de la Tunisie et de la Tripolitaine. Le considérable commerce qui se faisait à travers ces contrées risquerait d'être troublé, détruit même, si l'on ne réduisait pas les Touareg à un état absolu de soumission. Une expédition fut donc ordonnée et le gouverneur général de l'Algérie comme le résident général en Tunisie donnèrent des ordres pour qu'elle reçût appui dans les
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villes du pays des chotts et des sebkha où s'étaient établis des postes militaires. Ce fut un escadron de spahis, commandé par le capitaine Ilardigan, que le Ministre de la Guerre désigna pour cette difficile campagne dont on attendait de si importants résultats.
Un détachement d'une soixantaine d'hommes fut amené au port de Sfax par le Clianzy. Quelques jours après le débarquement, avec ses vivres, ses tentes à dos de chameaux, sous la conduite de guides arabes, il quitta le littoral et prit la direction de l'ouest. Il devait trouver à se ravitailler dans les villes et bourgades de l'intérieur, Tozeur, Gafsa et autres, et les oasis ne manquent point dans la région du Djerid.
Le capitaine avait sous ses ordres un capitaine en second, deux lieutenants et plusieurs sous-ofTiciers, parmi lesquels le maréchal des logis-chef Nicol.
Or, dès l'instant que le marchef faisait partie de l'expédition, c'est que son vieux frère Va-dTavant et le fidèle Coupe-à-cœur en étaient aussi.
L'expédition, réglant ses étapes avec une régularité C{ui devait assurer la réussite du voyage, traversa tout le Sahel tunisien. Après avoir dépassé Dar el Mehalla et El Quittar, elle vint prendre c{uarante-huit heures de repos à Gafsa, en pleine région de l'Henmara.
Gafsa est bâtie dans le coude principal que forme l'oued Bayœh. Cette ville en occupe une terrasse encadrée de collines auxquelles succède un formidable étage de montagnes à quelques kilomètres de là. Entre les diverses cités de la Tunisie méridionale, elle possède le plus grand nombre d'habitants, groupés dans une agglomération de maisons et de cabanes. La Kasbah qui la domine, et où veillaient autrefois des soldats tunisiens, est présentement confiée à la garde de soldats français et indigènes. Gafsa se vante aussi d'être un centre lettré et diverses écoles y fonctionnent au profit des langues arabe et française. En même temps, l'industrie y est fort prospère, tissage des
étoffes, fabrication des haïks de soie, couvertures et burnous dont la laine est fournie par les nombreux moutons des Ilammâmma. On y voit encore les Termil, bassins construits à l'époque romaine, et des sources thermales dont la température va de vingt-neuf à trente-deux degrés centigrades.
Dans cette ville, le capitaine Hardigan obtint des nouvelles plus précises concernant Hadjar : la bande de Touareg avait été signalée aux environs de Ferkane, à cent trente kilomètres dans l'ouest de Gafsa. La distance à parcourir était grande, mais des spahis ne comptent avec la fatigue pas plus qu'avec le danger.
Et, lorsque le détachement apprit ce que ses chefs attendaient de son énergie et de son endurance, il ne demanda qu'à se mettre en route. « D'ailleurs, ainsi que le déclara le marchefNicol, j'ai consulté le vieux frère qui est prêt à doubler les étapes s'il le faut !.. et Coupe-à-coeur, qui ne demande qu'à prendre les devants ! »
Le capitaine, bien réapprovisionné, partit avec ses hommes. Il fallut d'abord, au sud-ouest de la ville, traverser une forêt qui ne compte pas moins de cent mille palmiers et qui en abrite une seconde uniquement composée d'arbres fruitiers.
Une seule bourgade importante se rencontrait sur ce parcours entre Gafsa et la frontière algério-tunisienne. C'est Chebika où furent confirmées les informations relatives à la présence du chef touareg. Il opérait alors au très grand dommage des caravanes qui fréquentaient ces extrêmes régions de la province de Constantine, et son dossier, si chargé déjà, s'accroissait sans cesse de nouveaux attentats contre les propriétés et les personnes.
A quelques étapes de là, lorsque le commandant eut franchi la frontière, il fit extrême diligence pour atteindre la bourgade de Négrine, sur les rives de l'oued Sokhna.
La veille de son arrivée, les Touareg avaient été signalés à quelques kilomètres plus à l'ouest, précisément entre Négrine et Ferkane, sur les bords de l'oued Djerich qui coule vers les grands chotts de cette contrée.
l'un des lieutenaists se précipita Sun lui. (Page 58.)
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D'après les renseignements, Iladjar, que sa mère accompagnait, devait avoir une centaine d'hommes, mais, bien que le capitaine Ilardigan en eût près de moitié moins, ni ses spahis, ni lui, n'hésiteraient à l'attaquer. La proportion d'un contre deux n'est pas pour effrayer des troupes d'Afrique, et elles se sont souvent battues dans des conditions inférieures.
Ce fut bien ce qui arriva en cette occasion, lorsque le détachement eut atteint les environs de Ferkane. Hadjar avait été prévenu et, sans doute, il ne se souciait pas d'affronter la lutte. N'était-il pas préférable de laisser l'escadron s'engager plus avant dans ce pays difficile des grands chotts, de le harceler par d'incessantes agressions, de faire appel aux Touareg nomades qui parcourent ces régions et qui ne refuseraient point de rejoindre Iladjar, si connu de toutes les tribus touareg? D'autre part, du moment qu'il était tombé sur ses traces, le capitaine Hardigan ne les abandonnerait pas et poursuivrait aussi loin qu'il le faudrait.
En conséquence, Hadjar avait résolu de se dérober et, s'il parvenait à couper la retraite de l'escadron, après avoir recruté de nouveaux partisans, il parviendrait sans doute à anéantir la petite troupe envoyée contre lui. Et ce serait une nouvelle et plus déplorable catastrophe ajoutée à celle de Cari Steinx.
Cependant, le plan de Iladjar fut déjoué, alors que la bande cherchait à remonter le cours de l'oued Sokhna, afin de gagner dans le nord la hase du Djebel Cherchar. Un peloton, conduit par le maréchal des logis-chef Nicol, auquel Coupe-à-cœur avait donné l'éveil, se mit en travers de la route. La lutte s'engagea et le reste du détachement ne tarda pas à y prendre part. Coups de carabines et coups de fusils éclatèrent, auxquels se mêlèrent les détonations des revolvers. Il y eut des morts du côté des Touareg et des blessés du côté des spahis. Une moitié des Touareg, forçant l'obstacle, parvint à fuir, mais leur chef n'était pas avec eux.
En effet, à l'instant où Hadjar tentait de rejoindre ses compagnons de toute la vitesse de son cheval, le capitaine Ilardigan
s'était lancé sur lui de toute la vitesse du sien. En vain Hadjar essaya-t-il de le désarçonner d'un coup de pistolet, la balle ne l'avait point atteint. Mais, sa monture ayant fait un violent écart, Hadjar vida les étriers et tomba. Avant qu'il eût eu le temps de se relever, l'un des lieutenants se précipita sur lui, et, d'autres cavaliers accourant, il fut maintenu en dépit des terribles efforts qu'il fit pour se dégager.
C'est à ce moment que Djemma, qui s'était jetée en avant, fût arrivée jusqu'à son fils, si elle n'avait été retenue par le maréchal des logis-chef Nicol. Il est vrai, une demi-douzaine de Touareg purent la lui arracher et c'est en vain que le brave chien assaillit ceux qui entraînaient la vieille Targui au plus vite.
« Je tenais la louve! s'écria le marchef, et la louve m'a filé entre les mains!.. Ici, Coupe-à-cœur, ici, répéta-t-il en rappelant l'animal. En tout cas, le louveteau est de bonne prise. »
Hadjar était pris et bien pris, et, si les Touareg ne parvenaient pas à le délivrer avant son arrivée à Gabès, le Djerid serait enfin purgé de l'un de ses plus redoutables malfaiteurs.
La bande l'eût tenté sans aucun doute et Djemma n'aurait pas laissé'son fils au pouvoir des Français, si le détachement ne se fût renforcé des soldats réquisitionnés dans les postes militaires de Tozeur et de Gafsa.
L'expédition avait alors rallié le littoral, et le prisonnier était enfermé dans le bordj de Gabès en attendant son transport à Tunis, où il serait déféré à la justice militaire.
Tels sont les événements qui s'étaient passés avant le début de cette histoire. Le capitaine Hardigan, après un court voyage à Tunis, venait de rentrer à Gabès ainsi qu'on l'a vu, et le soir même où le Chanzy mouillait dans le golfe de la Pctite-Syrte.
l'évasion.
Après le départ des deux officiers, du maréchal des logis-chef et des spahis, Iloreh se glissa le long de la margelle du puits, et vint en observer les approches.
Lorsque le bruit des pas se fut éteint, en haut comme en bas du sentier, le Targui fit signe à ses compagnons de le suivre.
Djemma, son fils et Ahmet le rejoignirent aussitôt en remontant une sinueuse ruelle, bordée de vieilles masures inhabitées, qui obliquait vers le bordj.
De ce côté, l'oasis était déserte et rien ne s'y répercutait du tumulte des quartiers plus populeux. Il faisait nuit noire sous l'épais dôme des nuages immobilisés en cette calme atmosphère. C'est à peine si les derniers souffles du large apportaient le murmure du ressac sur les plages du littoral.
Un quart d'heure suffit à Iloreb pour gagner le nouveau lieu de rendez-vous, la salle basse d'une sorte de café ou de cabaret tenu par un mercanti levantin. Ce mercanti était dans l'affaire et on pouvait compter sur sa fidélité, assurée par le paiement d'une forte somme, qui serait doublée après la réussite. Son intervention avait été utile en cette occurrence.
Parmi les Touareg réunis en ce cabaret, se trouvait Ilarrig. C'était un des plus fidèles et des plus audacieux partisans de Hadjar. Quelques jours avant, à propos d'une rixe dans les rues de Cabès, il s'était fait arrêter et enfermer à la prison du bordj. Pendant les heures passées dans la cour commune, il ne lui fut
pas difficile d'entrer en communication avec son chef. Quoi de plus naturel que deux hommes de même race fussent attirés l'un vers l'autre? On ignorait que ce Harrig appartint à la bande de Hadjar. Il avait pu s'échapper, lors de la lutte, et accompagner Djemma dans sa fuite. Puis, revenu à Gabès, conformément au plan convenu avec Sohar et Ahmet, il mit à profit son incarcération pour combiner l'évasion de Hadjar.
Toutefois, il importait qu'il fût libéré avant l'arrivée du croiseur qui devait emmener le chef touareg, et voici que ce navire, signalé à son passage au cap Bon, allait mouiller dans le golfe de Gabès. Donc nécessité que Harrig pût quitter le bordj à temps pour se concerter avec ses compagnons. Il fallait que l'évasion s'accomplît cette nuit, ou, le jour venu, il serait trop tard. Au lever du soleil, Hadjar aurait été transporté à bord du Chanzij, et il ne serait plus possible de l'arracher à l'autorité militaire.
C'est dans ces conditions que le mercanti intervint : il connaissait le gardien chef de la prison du bordj. A la suite de la rixe, la peine légère prononcée contre Harrig était achevée depuis la veille, mais Harrig, si impatiemment attendu, n'avait pas été mis en liberté. Avait-il donc encouru une aggravation pour un manquement quelconque au règlement de la prison, ce n'était guère supposable, il fallait savoir à quoi s'en tenir et surtout obtenir que les portes du bordj se fussent ouvertes devant Harrig avant la nuit.
Le mercanti résolut donc de se rendre près du gardien, lequel, pendant ses heures de loisir, venait volontiers s'attabler à son café. Il se mit en route dès le soir et prit le chemin du fort.
Cette démarche près du gardien ne fut pas nécessaire , démarche qui, plus tard, l'évasion accomplie, aurait pu sembler suspecte. Comme le mercanti approchait de la poterne, un homme le croisa sur le chemin.
C'était Harrig qui reconnut le Levantin. Tous deux, seuls alors sur le sentier qui descend du bordj, ils n'avaient à craindre
ni d'être vus, ni d'être entendus, ni même d'être épiés ou suivis. Harrig n'était point un prisonnier qui se sauve, mais un prisonnier auquel, sa peine finie, on a rendu la clef des champs. « Iladjar?.. demanda le mercanti tout d'abord.
— Il est prévenu, répondit Harrig.
— Pour cette nuit?..
— Pour cette nuit. Et Sohar... et Ahmet, et Horeb?..
— Ils ne tarderont pas à te rejoindre. »
Dix minutes plus tard, Harrig se rencontrait avec ses compagnons dans la salle basse du café, et, par surcroit de précaution, l'un d'eux se tint au dehors pour surveiller la route.
Ce fut une heure après seulement que la vieille Targui et son fils, conduits par Horeb, entrèrent dans le café, où Harrig les mit au courant de la situation.
Pendant les quelques jours de son incarcération, Harrig avait donc communiqué avec Iladjar. Cela ne pouvait sembler suspect que deux Touareg, enfermés dans la même prison, se fussent mis en rapport l'un avec l'autre. D'ailleurs, le chef touareg devait être prochainement emmené à Tunis, tandis que Harrig serait bientôt relâché.
La première question qui fut posée à ce dernier, lorsque Djemma et ses compagnons arrivèrent chez le mercanti, ce fut Sohar qui la formula en ces termes :
« Et mon frère?..
— Et mon fils?., ajouta la vieille femme.
— Hadjar est averti, répondit Harrig. Au moment où je sortais du bordj, nous avons entendu le coup de canon du Chanzij... Iladjar sait qu'il y sera embarqué demain matin, et, cette nuit même, il tentera de s'enfuir...
— S'il tardait de douze heures, dit Ahmet, il ne serait plus temps...
— Et s'il n'y réussissait pas? murmura Djemma, d'une voix sourde.
— Il réussira, n'hésita point à déclarer Ilarrig, avec notre aide...
— Et comment?.. » demanda Sohar.
Voici les explications qui furent alors données par Harrig.
La cellule dans laquelle Iladjar passait les nuits occupait un angle du fort, dans la partie de la courtine qui s'élevait du côté de la mer, et dont les eaux du golfe baignaient la base. A cette cellule attenait une étroite cour dont l'accès demeurait libre pour le prisonnier, entre de hautes murailles qui n'auraient pu être franchies.
Dans un coin de cette cour s'ouvrait un passage, sorte d'égout qui aboutissait à l'extérieur de la courtine. Une grille métallique fermait cet égout qui débouchait aune dizaine de pieds au-dessus du niveau de la mer.
Or, Iladjar avait constaté que la grille était en mauvais état et que la rouille rongeait ses barres oxydées par l'air salin. Il ne serait pas difTicile de la desceller pendant la nuit qui venait, et de ramper jusqu'à l'orifice extérieur.
Il est vrai, comment s'effectuerait alors l'évasion de Iladjar? En se jetant à la mer lui serait-il possible de gagner la grève la plus proche, après avoir contourné l'angle du bastion?.. Était-il d'âge et de force à se risquer au milieu des courants du golfe qui portaient au large?..
Le chef touareg n'avait pas encore quarante ans. C'était un homme de haute taille, la peau blanche, bronzée par le soleil de feu des zones africaines, maigre, fort, rompu à tous les exercices corporels, destiné à rester longtemps valide, étant donnée la sobriété qui distingue les indigènes de sa race, auxquels grains, ligues, dattes, laitages assurent certes une nourriture qui les fait robustes et endurants.
Ce n'était pas sans raison que Iladjar avait acquis une réelle influence sur ces Touareg nomades du Touat et du Sahara, rejetés maintenant vers les chotts de la basse Tunisie. Son au-
clace égalait son intelligence. Ces qualités, il les tenait de sa mère comme tous ces Touareg qui suivent le sang maternel. Parmi eux, en effet, la femme est l'égale de l'homme, si même
i;iKiic Soler (Tunis).
HABITATIO.VS ARABES A GA»li3.
elle ne l'emporte. C'est à ce poini ([u'un lils de péi'c esclave et de femme noble est noble d\)riginL', et le contraire n'existe pas. Toute rénergie de Djemma se retrouvait en ses fds, toujours restés près d'elle depuis vingl années do veuvage. Sous son
influence, Ilacljar avait acquis les cjualités d'un apôtre, dont il avait la belle figure à barbe noire, les yeux ardents, l'attitude résolue. Aussi, à sa voix, les tribus Fauraient-elles suivi à travers les immensités du Djerid s'il eût voulu les entraîner contre les étrangers et les pousser à la guerre sainte.
C'était donc un homme dans toute la vigueur de l'âge, mais il n'aurait pu mener à bien sa tentative d'évasion s'il n'eût été aidé du dehors. En effet, il ne sufiisait pas d'arriver à l'orifice de Fégout après en avoir forcé la grille. Hadjar connaissait le golfe; il savait qu'il s'y forme des courants de grande violence, bien que les marées y soient faibles, ainsi qu'il en est dans tout le bassin de la Méditerranée; il n'ignorait pas qu'aucun nageur ne peut leur résister, et c[u'il serait emporté au large sans avoir pu prendre pied sur une des grèves en amont ou en aval du fort.
Donc, il fallait c|u'il trouvât une embarcation à l'extrémité de ce passage dans l'angle de la courtine et du bastion.
Tels furent les renseignements que donna Harrig à ses compagnons.
Lorscfu'il eut achevé, le mercanti se contenta de dire :
« J'ai là-bas un canot à votre disposition...
— Et tu me conduiras?., demanda Sohar.
— Quand le moment sera venu...
— Tu auras rempli tes conditions... nous remplirons les nôtres, ajouta Ilarrig, et nous doublerons la somme qu'on fa promise, si nous réussissons...
— Vous réussirez », afïirma le mercanti, qui, en sa cjualité de Levantin, ne voyait dans tout cela qu'une affaire dont il espérait retirer de gros bénéfices.
Sohar s'était relevé et dit :
« A ({uelle heure lladjar nous attend-if.'*
— Entre onze heures et minuit, répondil Ilarrig.
— Le canot sera là bien avant, répliqua Soiiar, et, mon frère
embarqué, nous le conduirons au marabout, où les clievaux sont prêts...
— Et en cet endroit, observa le mercanti, vous ne risquerez point d'être vus, vous accosterez la grève qui sera déserte jusqu'au matin...
^ Mais le canot?., fit observer Horeb.
— Il suffira de le tirer sur le sable où je le retrouverai », répondit le mercanti.
Il ne restait plus qu'une question à résoudre.
« Qui de nous ira prendre Iladjar?.. demanda Ahmet.
— Moi, répondit Sohar.
— Et je t'accompagnerai, dit la vieille Targui.
— Non, ma mère, non, déclara Sohar. Il suffit que nous soyons deux pour conduire le bateau au bordj... En cas de rencontre, votre personne pourrait paraître suspecte... C'est au marabout qu'il faut aller... Iloreb et Ahmet s'y rendront avec vous... C'est Harrig et moi, avec le canot, qui ramènerons mon frère... »
Sohar avait raison, Djemma le comprit et dit seulement : « Quand nous séparons-nous?..
— A l'instant, répondit Sohar. Dans une demi-heure vous serez au marabout... Avant une demi-heure, nous serons au pied du fort avec le canot, dans l'angle du bastion où il ne risque pas d'être aperçu... Et, si mon frère ne paraissait pas à l'heure convenue... j'essaierais... oui! j'essaierais de pénétrer jusqu'à lui...
— Oui, mon fds, oui!., car, s'il n'a pas fui cette nuit, nous ne le reverrons jamais. . . jamais ! »
Le moment était venu. Horeb et Ahmet prirent les devants, en descendant l'étroite route qui se dirige vers le marché. Djemma les suivait, se dissimulant dans Tombre lors({ue quelque groupe les croisait. Le hasard aurait pu les mettre en présence du maréchal des logis-chef Nicol et il ne fallait pas qu'elle lut reconnue de lui.
Au delà des limites de l'oasis il n'y aurait pjus de danger et, à
suivre la base des dunes, on ne rencontrerait àmc qui vive jusqu'au marabout.
Un peu après, Soliar et Ilarrig sortirent du cabaret. Ils savaient en- quel endroit se trouvait le canot du mercanti et ils préféraient que celui-ci ne les accompagnât point : il aurait pu être aperçu de quelque passant attardé.
Il était environ neuf bcures. Sobar et son compagnon remontèrent vers le fort, dont ils longèrent l'enceinte dans la partie orientée vers le sud.
A l'intérieur comme à l'extérieur, le bordj paraissait tranquille et tout tumulte se fût fait entendre au milieu de cette atmosphère si calme que ne traversait pas le moindre souffle, si obscure aussi, car d'épais nuages immobiles et lourds couvraient le ciel d'un horizon à l'autre.
Ce fut seulement à leur arrivée sur la grève cjue Sohar et Ilarrig retrouvèrent quelque animation. Des pêcheurs passaient, les uns revenant avec le produit de leur pêche, les autres rejoignant leurs embarcations pour gagner le milieu du golfe. Çà et là des feux piquaient l'ombre et se croisaient en tous sens. A un demi-kilomètre la présence du croiseur Chanzy s'indiquait par ses puissants fanaux qui traçaient des traînées lumineuses à la surface de la mer.
Les deux Touareg prirent soin d'éviter les pêcheurs et se dirigèrent vers un môle en construction à l'extrémité du port.
Au pied du môle était amarrée l'embarcation du mercanti. Ainsi qu'il avait été convenu, Ilarrig, une heure avant, s'était bien assuré qu'elle se trouvait à cette place. Deux avirons s'allongeaient sous les bancs, et il n'y avait plus qu'à embarquer.
Au moment où Ilarrig allait retirer le grappin, Sohar lui saisit le bras. Deux hommes de la douane en surveillance sur cette partie de la grève s'avançaient de ce côté. Peut-être connaissaient-ils le propriétaire du canot et se fussent-ils étonnés à voir Sohar et son compagnon en prendre possession. Mieux va-
lait ne point éveiller de soupçons et laisser à cette tentative tout le mystère possible. Ces douaniers auraient sans doute demandé à Sohar ce qu'ils voulaient faire d'une embarcation qui ne leur appartenait pas, et, sans attirail de pèche, les deux Touareg n'auraient pu se donner pour des pêcheurs.
Ils remontèrent donc la grève et se blottirent au pied du môle sans avoir été aperçus.
Ils n'y restèrent pas moins d'une grande demi-heure et Ton se figure ce que devait être leur impatience en voyant les préposés s'attarder en cet endroit. Est-ce qu'ils y seraient de faction jusqu'au matin?.. Non, et ils s'éloignèrent enfin.
Alors Sohar s'avança sur le sable et, dès que les douaniers se furent perdus au milieu de Tobscurité, il appela son compagnon qui vint le rejoindre.
Le canot fut halé jusqu'à la grève. Harrig s'y embarqua; puis Sohar, déposant le grappin à l'avant, embarqua à son. tour.
Aussitôt les deux avirons furent ajustés dans les tolets et, manœuvres doucement, entraînèrent le canot qui doubla le musoir du môle et longea la base de la courtine baignée par les eaux du golfe.
En un quart d'heure, Harrig et Sohar tournaient l'angle du bastion et s'arrêtaient sous l'orifice de l'égout par lequel Hadjar allait tenter de s'enfuir...
Le chef touareg était seul alors dans la cellule où il devait passer cette dernière nuit. Une heure avant, le gardien l'avait quitté en fermant à gros verrous la porte de cette petite cour sur laquelle s'ouvrait ladite cellule. Hadjar attendait le moment d'agir avec cette extraordinaire patience de l'Arabe si fataliste, et d'ailleurs si maitre de lui-même en toutes circonstances. Il avait entendu le coup de canon tiré par le Chanzij ; il n'ignorait point Tarrivée du croiseur; il savait qu'il y serait embarqué le lendemain et ne reverrait jamais ces régions des sebkha et des chotts, ce pays du Djerid ! Mais, à sa résignation toute musulmane se joignait
l'espérance de réussir clans sa tentative. Qu'il parvint à s'échapper en traversant cet étroit passage, il en était assuré ; mais ses compagnons auraient-ils pu se procurer une embarcation et seraient-ils là, au pied de la muraille?..
Une heure s'écoula. De temps en temps, Hadjar sortait de la cellule, se plaçait à l'entrée de l'égout et prêtait l'oreille. Le bruit d'un canot frôlant la courtine fût distinctement parvenu jusqu'à lui. Mais il n'entendait rien et reprenait sa place où il gardait une immobilité absolue.
Parfois aussi il venait écouter près de la porte de la petite cour, épiant le pas d'un gardien, craignant qu'on ne voulût procéder à son embarquement dès la nuit même ; le silence le plus complet régnait dans l'enceinte du bordj, et, seul, le pas d'une sentinelle placée sur la plate-forme du bastion l'interrompait par instants.
Cependant minuit approchait, et il était convenu avec liarrig qu'une demi-heure avant, Hadjar aurait gagné l'extrémité du passage après en avoir dégagé la grille. Si, à ce moment, lembarcation se trouvait là, il y embarquerait aussitôt. Si elle n'était pas arrivée, il attendrait jusqu'aux premières lueurs de l'aube, et, qui sait? ne tenterait-il pas alors de s'enfuir à la nage, au risque d'être eiitrainé par les courants à travers le golfe de la Petite-Syrte? Ce serait la dernière, la seule chance qu'il aurait d'échapper à une condamnation capitale.
Hadjar sortit donc s'assurer que personne ne se dirigeait vers la cour, rajusta ses vêtements de manière à les serrer autour de son corps et se glissa dans le passage.
Ce boyau mesurait environ une trentaine de pieds en longueur, et sa largeur était tout juste pour qu'un homme de taille moyenne pût s'y introduire. Hadjar dut en frôler les parois contre lesquelles se déchirèrent quelques plis de son haïk; mais, en rampant, et au prix de multiples efforts, il atteignit la grille.
Cette grille, on le sait, était en fort mauvais état. Les barreaux
ne tenaient pas dans la pierre qui s'effritait sous la main. Il suffît de cinq ou six secousses pour la dégager, et puis, lorsque Iladjar l'eut retournée contre la paroi, le passage fut libre.
Le chef touareg n'avait qu'à ramper pendant deux mètres pour atteindre l'orifice extérieur, et ce fut là le plus pénible, car le boyau se rétrécissait jusqu'à son extrémité. Hadjar y parvint cependant et, là, n'eut pas même besoin d'attendre.
Presque aussitôt, ces mots étaient parvenus à son oreille :
« Nous sommes là, Hadjar... »
Iladjar fit un dernier effort et la partie antérieure de son corps sortit de l'orifice à la hauteur de dix pieds au-dessus des eaux.
Harrig et Sohar se dressèrent vers lui, et, au moment où ils allaient le tirer, un bruit de pas se fit entendre. Ils purent croire que ce bruit venait de la petite cour, qu'un gardien était envoyé près du prisonnier, qu'on voulait procéder à son départ immédiat... Le prisonnier disparu, l'éveil serait donné dans le bordj...
Heureusement, il n'en était rien. La sentinelle, en se promenant près du parapet du donjon, avait fait ce bruit. Peut-être son attention avait-elle été éveillée à l'approche du canot. Mais, de la place que le factionnaire occupait, il ne pouvait l'apercevoir, et, d'ailleurs, cette petite embarcation n'eût pas été visible au milieu de l'obscurité.
Toutefois, il fut nécessaire d'agir avec prudence. Après quelques instants, Sohar et Harrig saisirent Hadjar par les épaules, le dégagèrent peu à peu, et il prit enfin place près d'eux.
D'un coup vigoureux, le canot fut repoussé au large. Il était préférable de ne longer ni les murs du bordj ni la grève ; micu valait remonter le golfe jusqu'à la hauteur du marabout. Il y eut lieu d'éviter, d'ailleurs, plusieurs barques qui sortaient du port ou y rentraient, car cette nuit calme favorisait les pêcheurs. En passant par le travers du Chanzy, Hadjar se redressa, et, les bras croisés, lança un long regard de haine... Puis, sans pro-
Il fut nécessaire d'agir avec prudence. (Page 3^.)
noiicer une parole, il se rassit à Tan'ière de rembarcation.
Une demi-heure après, le débarquement s'effectuait sur le sable ; puis, le canot tiré à sec, le chet touareg et ses deux compagnons se dirigeaient vers le marabout, qu'ils atteignirent sans avoir fait aucune mauvaise rencontre.
Djemma s'était avancée vers son lils, qu'elle pressa dans ses bras, et ne dit que ce mot : « Viens ! »
u Va! ï dit Djemma. (Page 42.)
Puis, tournant l'angle du marabout, elle rejoignit Ahmet et Iloreb.
Trois chevaux attendaient, prêts à s'élancer sous l'éperon de leurs cavaliers.
Hadjar se mit en selle ; Ilarrig et Horeb le firent après lui.
. « Viens », avait dit Djemma en revoyant son fils, et, cette fois
encore, elle ne prononça qu'un seul mot :
« Va », dit-elle, en tendant la main vers les sombres régions du Djerid.
Un moment après, Hadjar, Horeb et Harrig avaient disparu au milieu de l'obscurité.
Jusqu'au matin, la vieille Targui demeura avec Sohar dans le marabout. Elle avait voulu qu'Ahmet retournât à Gabès. L'évasion de son fils était-elle connue?.. La nouvelle se répandait-elle dans l'oasis ?.. Les autorités avaient-elles envové des détachements à la poursuite du fugitif?.. En quelle direction à travers le Djerid irait-on le chercher?.. Enfin allait-on recommencer contre le chef touareg et ses partisans la campagne qui avait déjà été entreprise, et avait amené sa capture?..
^'oilà ce que Djemma tenait tant à savoir avant de reprendre la route vers le pays des chotts. Mais Ahmet ne put rien apprendre, tandis qu'il rôdait aux approches de Gabès. Il s'avança même jusqu'en vue du bordj ; il repassa par la maison du mercanti, lequel sut alors que la tentative avait réussi et que, libre enfin, Hadjar courait à travers les solitudes du désert.
D'ailleurs, le mercanti n'avait pas encore entendu dire que cette nouvelle de l'évasion eût été ébruitée, et, assurément, il devait être un des premiers à l'apprendre.
Cependant, les premières lueurs de l'aube ne tarderaient pas à éclaicir l'horizon à l'est du golfe. Ahmet ne voulut pas s'attarder plus longtemps. Il importait que la vieille femme eût quitté le marabout avant le jour, car elle était connue et, à défaut de son fils, elle aurait été, de bonne prise.
Ahmet la rejoignit donc lorsque l'obscurité était profonde encore et, guidée par lui, elle reprit le chemin des dunes.
Le lendemain, un des canots du croiseur se rendit au port pour effectuer le transport du prisonnier à bord.
Lorsque le gardien eut ouvert la porte de la cellule occupée par Hadjar, il ne pul (jue signaler la disparition du chef touareg. Dans (juelles conditions l'évasion s'était-elle i)rodLiile, cela r.e
fut que trop facile à constater, après une recherche à travers cet égout dont la grille était démontée. Hadjar avait-il donc tenté de s'échapper à la nage et, dans ce cas, n'était-il pas probable qu'il eût été entrainé au large par les courants du golfe?.. Ou bien, une embarcation, amenée par des complices, Tavait-elle transporté sur quelque point du littoral?..
Cela ne put être établi.
C'est en vain, d'ailleurs, que des recherches furent faites aux environs de l'oasis. Aucune trace du fugitif ne put être relevée. Ni les plaines du Djerid, ni les eaux de la Petite-Syrte ne le rendirent vivant ou mort.
lY
Après avoir adressé ses sincères compliments à l'assistance qui avait répondu à son appel, après avoir remercié les officiers, les fonctionnaires français et tunisiens qui, avec les notables de Gabès, honoraient l'assemblée de leur présence, M. de Schal- 1er parla comme il suit :
« Il faut en convenir, Messieurs, grâce aux progrès de la science, toute confusion entre l'histoire et la légende tend à devenir de plus en plus impossible. L'une finit par faire justice de l'autre. Celle-ci appartient aux poètes, celle-là appartient aux savants et chacun d'eux possède une clientèle spéciale. Tout en reconnaissant les mérites de la légende, aujourd'hui je suis obligé de la reléguer dans le domaine de l'imagination et d'en revenir aux réalités prouvées par les observations scientifiques. »
La nouvelle salle du Casino de Gabès eût diflicilement réuni un public mieux disposé à suivre le conférencier dans ses démonstrations intéressantes. L'auditoire était acquis d'avance au projet dont il allait l'entretenir. Aussi ses paroles furent-elles, dès le début, accueillies par un murmure flatteur. Seuls quelquesuns des indigènes, mêlés à ce public, semblaient garder une réserve prudente. C'est que, en effet, le projet dont M. de Schaller se préparait à faire l'historique n'était point vu d'un bon œil depuis un demi-siècle par les tribus sédentaires ou nomades du Djerid.
« Nous le rcconnaitrons volontiers, reprit M. de Schaller, le,s anciens étaient gens crimagination et les historiens ont habilement servi leurs goûts en faisant histoire ce qui n'était que traditions. Ils s'inspiraient dans ces récits d'un souffle purement mythologique.
» N'oubliez pas, Messieurs, ce que racontent Hérodote, Pomponius Mêlas et Ptolémée. Le premier, dans son Histoire défi Peuples, ne parle-t-il pas d'un pays qui s'étend jusqu'au fleuve Triton, lequel se jette dans la baie de ce nom ?.. Ne raconte-t-il pas, comme un épisode du voyage des Argonautes, que le navire de Jason, poussé par la tempête sur les côtes lybiennes, fut rejeté à l'ouest jusqu'à cette baie du Triton, dont on n'apercevait pas la limite occidentale?.. Il faudrait donc conclure de ce récit que ladite baie communiquait alors avec la mer. C'est, d'ailleurs, ce que rapporte Scylax dans son Périple de la Méditerranée, relativement à ce lac considérable dont les côtes étaient habitées par différents peuples de la Lybie et qui devait occuper l'emplacement actuel des sebkha et des chotts, mais ne se raccordait plus ave€ la Petite-Syrte que par un étroit canal.
)) Après Hérodote, c'est Pomponius Mêlas, qui, presque au début de l'ère chrétienne, note encore l'existence de ce grand lac Triton, nommé aussi lac Pallas, dont la communication avec la Petite-Syrte, qui est le golfe de Gabès moderne, a disparu par suite de l'abaissement des eaux dû à leur évaporation.
» Enfm, d'après Ptolémée, le niveau continuant à se déprimer, les eaux se seraient définitivement fixées dans quatre dépressions, lacs Triton et Pallas, lacs de Lybie et des Tortues, qui sont les chotts algériens Melrir et Rharsa, les chotts tunisiens Djerid et Fedjedj, ces derniers souvent réunis sous le nom de sebkha Faraoun.
» Messieurs, il y a à prendre et à laisser, surtout à laisser, dans ces légendes de Tantiquité qui n'ont rien à voir avec la précision et la science contemporaines. Non, le vaisseau de Jason
n'a pas été rejeté à travers cette mer intérieure qui n'a jamais communiqué avec la Petite-Syrte, et il n'aurait pu franchir le seuil du littoral qu'à la condition d'être muni des puissantes ailes d'Icare, l'aventureux fils de Dédale! Les observations faites dès la fm du xix'' siècle démontrent péremptoirement qu'une mer saharienne couvrant toute la région des sebkha et des chotts n'a jamais pu exister, puisque sur certains points l'altitude d'une partie de ces dépressions dépasse parfois de quinze à vingt mètres le niveau du golfe de Gabès, principalement pour celles qui sont le plus rapprochées de la côte, et jamais cette mer, au moins pendant les temps historiques, n'aurait eu l'étendue de cent lieues que lui attribuaient des esprits par trop Imaginatifs.
» Toutefois, Messieurs, en la réduisant aux dimensions que permet la nature de ces terrains des chotts et des sebkha, il n'était pas impossible de réaliser ce projet d'une mer saharienne qui serait alimentée par les eaux du golfe de Gabès..
» Aussi, tel est le projet que formèrent quelques savants audacieux mais pratiques, dont, après maintes péripéties, l'exécution n'a pu être menée à bonne fm, et c'est son historique que je désire rappeler à vos souvenirs, ainsi que les tentatives vaines et les cruels déboires qui ont duré tant d'années. »
Un mouvement approbatif se fit entendre dans l'auditoire, et, comme le conférencier indiquait de la main une carte à grands points suspendue au mur au-dessus de l'estrade, tous les regards se portèrent de ce côté.
Cette carte comprenait la partie de la Tunisie et de l'Algérie méridionale, traversée par le trente-quatrième parallèle, et qui s'étend depuis le troisième degré de longitude est jusqu'au huitième. Là se dessinaient les grandes dépressions au sud-est de Biskra. C'était d'abord l'ensemble des chotts algériens, d'un niveau inférieur à celui des eaux méditerranéennes, compris sous les dénominations de Melrir, do Grand chott, de chott Asloudje et autres jusqu'à la frontière de la Tunisie. Depuis l'extrémité
du chott Melrir, était indiqué le canal qui les raccordait avec la Petite-Syrte.
Au nord, se développaient les plaines parcourues par différentes tribus; au sud, l'immense région des dunes. A leur position exacte figuraient les principales villes et bourgades de la contrée : Gabès, sur le bord de son golfe, La Ilammâ, au sud, Limagnes, Softim, Bou-Abdallah et Bechia, sur cette langue de terre qui se prolonge entre le Fedjedj et le Djerid; Seddada, Kri, Tozeur, Nefta, dans Tentre-deux du Djerid et du Ilharsa; Chebika au nord et Bir Klebia à l'ouest de ce dernier; enlin Zeribet-Aïn Naga, Tahir Rassou, Mraïer, Fagoussa, voisines du chemin de fer transsaharien projeté à l'ouest des chotts algériens.
L'auditoire pouvait donc embrasser sur la carte l'ensemble de ces dépressions, parmi lesquelles le Rharsa et le Melrir, presque entièrement inondables, devaient former la nouvelle mer africaine.
« Mais, reprit M. de Schaller, que la nature eût heureusement disposé les dépressions joour recevoir les eaux de la Petite- Syrte, cela ne pouvait être établi qu'après un travail sérieux de nivellement. Or, dès 1872, pendant une expédition à travers le désert saharien, M. le sénateur d'Oran, Pomel, et l'ingénieur des mines Rocard prétendirent que ce travail ne pourrait être exécuté, étant donnée la constitution des chotts. L'étude fut alors reprise dans des conditions plus sûres, en 1874, par le capitaine d'état-major Roudaire, auquel revient la première idée de cette extraordinaire création. »
Les applaudissements éclatèrent de toutes parts au nom de l'officier français, qui fut acclamé comme il l'avait été maintes fois déjà et comme il devra toujours l'être. A ce nom, d'ailleurs, il convenait d'associer les noms de M. de Frevcinet, Président du Conseil des ministres à cette époque, et de M. Ferdinand de Lesseps, qui, i)lus tard, avaient préconisé cette gigantesque entreprise.
« Messieurs, reprit le conférencier, c'est à cette date éloignée
qu'il faut porter la première reconnaissance scientifique de cette région, que bornent au nord les montagnes d'Aurès, à trente kilomètres dans le sud de Biskra. Ce fut, en effet, en 1874 que Taudacieux officier étudia ce projet de mer intérieure, auquel il devait consacrer tant d'efforts. Mais pouvait-il prévoir que nombre d'obstacles surgiraient, dont son énergie ne parviendrait peut-être pas à triompher ? Quoi qu'il en soit, notre devoir est de rendre à cet homme de courage et de science l'hommage qui lui est dû. »
Après les premières études faites par le promoteur de cette entreprise, le ministre de l'Instruction publique chargea officiellement le capitaine Roudaire de diverses missions scientifiques qui se rapportaient à la reconnaissance de la région. De très exactes observations géodésiques furent effectuées, qui eurent pour résultat de fixer le relief de cette partie du Djerid.
C'est alors que la légende dut s'effacer devant la réalité : cette région, que l'on disait avoir été une mer autrefois en communication avec la Petite-Syrte, ne s'était jamais trouvée dans ces conditions. En outre, cette dépression du sol, que l'on disait entièrement inondable depuis le seuil de Gabès jusqu'aux extrêmes chotts algériens, ne l'était que dans une portion relativement restreinte. Mais, de ce que la mer saharienne n'aurait pas les dimensions que la croyance populaire lui avait attribuées tout d'abord, il ne ressortait pas que le projet dût être abandonné.
« Dans le principe. Messieurs, dit M. de Schaller, on avait paru croire que cette mer nouvelle pourrait s'étendre sur quinze mille kilomètres carrés. Or, de ce chiffre il a fallu en retrancher cinq mille pour les sebkha tunisiennes, dont le niveau est supérieur à celui de la Méditerranée. En réalité, d'après les évaluations du capitaine Roudaire, c'est à huit mille kilomètres carrés que doit être réduite cette superficie inondable des chotts Rharsa et Melrir, dont l'altitude négative sera à vingt-sept mètres plus bas que la surface du golfe de Gabès. »
M. DE SCHALLER.
Et alors, en promenant sur la carte une baguette qu'il tenait à la main, en détaillant la vue panoramique qui raccompagnait, M. de Schallerput entraîner son auditoire à travers cette portion de l'ancienne Lybie.
Tout d'abord, dans la région des sebkha, à partir du littoral, les cotes supérieures au niveau de la mer, la plus basse étant de 15 m. 52, la plus haute de 31 m. 15, l'altitude maxinuun se
trouve près du seuil de Gabès. En se dirigeant vers l'ouest, on ne rencontre les premières grandes dépressions que dans la cuvette du chott Pdiarsa, à deux cent vingt-sept kilomètres de la mer, et sur une longueur de quarante kilomètres. Puis, le sol se relève pendant trente kilomètres, jusqu'au seuil d'Asloudje, pour redescendre ensuite pendant cinquante kilomètres jusqu'au chott Melrir, en grande partie inondable sur une étendue de cinquantecinq kilomètres. A ce point se croise le degré de longitude 3,40 avec le parallèle, et c'est par quatre cent-deux kilomètres qu'il faut chiffrer la distance entre ce point et le golfe de Gabès.
« Tel fut, Messieurs, reprit M. de Schaller, le travail géodésique accompli dans ces régions. Mais si huit mille kilomètres carrés, par suite de leur cote négative, étaient assurément dans les conditions pour recevoir les eaux du golfe, le percement d'un canal de deux cent vingt-sept kilomètres, étant donnée la nature du sol, ne dépasserait-il pas les forces humaines?.. » Après nombre de sondages, le capitaine Roudaire ne le pensa pas. Il ne s'agissait pas, ainsi qu'il a été dit à cette époque dans un remarquable article de M. Maxime Hélène, de creuser un canal à travers un désert sableux comme à Suez, ou dans des montagnes calcaires comme à Panama et à Corinthe. Ici le terrain est loin d'avoir cette solidité. Ce serait dans une croûte salifère que s'effectuerait le dél)laiement, et, grâce à un drainage, le sol serait suffisamment asséché pour les besoins de ce travail. Et, même sur le seuil qui sépare Gabès de la première sebkha, soit une étendue de vingt kilomètres, le pic ne devait rencontrer qu'un l)anc calcaire profond de trente mètres. Tout le reste du percement se ferait en terrain tendre.
Le conférencier résuma et rappela alors avec une grande précision les avantages qui, d'après Roudaire et ses continuateurs, devaient résulter de cette œuvre gigantesque. En premier Hou, le climat de l'Algérie et de la Tunisie serait amélioré d'une façon notable. Sous l'action des vents du sud, les nuages
LA MER Sx\IIARIEN|NE. 51
formés par les vapeurs de la nouvelle mer se résoudraient en pluies bienfaisantes sur toute la région au profit de son rendement agricole. De plus, ces dépressions des sebkha tunisiennes de Djerid et de Fedjedj, des chotts algériens de Rharsa et de Melrir, actuellement marécageuses, s'assainiraient sous la profonde couche des eaux permanentes. Après ces améliorations physiques, quels gains commerciaux ne recueillerait pas cette région transformée par la main de l'homme?.. Enfin M, Roudaire faisait à bon droit valoir ces dernières raisons : c'est que la région au sud de l'Aurès et de l'Atlas serait pourvue de voies nouvelles, où la sécurité des caravanes trouverait des conditions plus sérieuses, c'est que le commerce, grâce à une flottille marchande, se développerait dans toute cette contrée dont les dépressions interdisaient jusqu'ici l'accès, c'est que les troupes, mises à même de débarquer au sud de Biskra, assureraient la tranquillité en accroissant l'influence française en cette partie de l'Afrique.
« Et pourtant, reprit le conférencier, bien que ce projet d'une mer intérieure ait été étudié avec un soin scrupuleux, bien que la plus rigoureuse attention eût présidé aux opérations géodésiques, de nombreux contradicteurs voulurent nier les avantages que la région tirerait de ce grand travail. »
Et -M. de Schaller reprit un à un les arguments reproduits dans les articles de différents journaux à l'époque où avait commencé une guerre sans merci à l'œuvre du capitaine Roudaire.
Et d'abord, disait-on, telle était la longueur du canal qui conduirait les eaux du golfe de Gabès au chott Ptharsa, puis au chott Melrir, telle serait la contenance de la nouvelle mer, soit vingt-huit milliards de mètres cubes, que les dépressions ne pourraient être jamais remplies.
Puis, on a prétendu que, peu à peu, l'eau salée delà mer Saharienne s'inliltrerait à travers le sol des oasis voisines, et, remontant à la surface par un effet naturel de capillarité, détruirait les
vastes plantations de dattiers qui sont la richesse du pays. Puis, des critiques, sérieux cependant, ont assuré que les eaux de la mer n'arriveraient jamais aux dépressions, et c|u'elles s'évaporeraient quotidiennement à travers le canal. Or, en Egypte, sous les rayons ardents d'un soleil qui vatit bien celui du Sahara, le lac Menzaleth, que Ton disait devoir être irremplissable, s'est pourtant rempli, bien que la section du canal ne fût alors que de cent mètres.
Puis, l'on a argué de Timpossibilité, ou tout au moins des difficultés coûteuses c|u'éprouverait le percement du canal. Mais, vérification faite, il s'est trouvé C|ue le sol, depuis le seuil de Gabès jusqu'aux premières dépressions, était de nature si tendre que la sonde parfois s'y enfonçait toute seule par son propre poids.
Puis, les pronostics les plus fâcheux d'être mis en avant par les détracteurs de l'œuvre :
Les bords des chotts étant très plats, ils ne tarderaient pas à se transformer en marécages, autant de foyers pestilentiels, qui infecteraient encore la région. Les vents dominants, au lieu de souffler du sud ainsi c{ue le prétendaient les auteurs du projet, souffleraient plutôt du nord. Les pluies fournies par l'évaporation de la nouvelle mer, au lieu de retomber sur les campagnes de l'Algérie et de la Tunisie, iraient inutilement se perdre sur les immenses plaines sablonneuses du grand désert.
Ces critiques furent comme le point de départ d'une période néfaste, où se produisirent des événements bien faits pour évoquer l'idée de fatalité, dans ces contrées où le fatalisme règne en maitre, — événements qui sont restés gravés dans la mémoire de tous ceux qui ont alors vécu en Tunisie.
Les projets du commandant Roudaire avaient séduit l'imagination des uns et sollicité la passion spéculatrice des autres. M. de Lesseps, un des premiers, avait pris Taffaire à cœur jusqu'au moment où il en fut détourné par le percement do l'isthme de Panama.
Tout cela, si peu que ce fût relativement, ne s'était pas passé sans agir sur les imaginations des indigènes de ces contrées, nomades ou sédentaires, qui voyaient tout le Sud-Algérien au pouvoir des Roumis, et la fin de leur sécurité, de leur fortune hasardeuse et de leur indépendance. L'invasion de la mer dans leurs solitudes, c'en était fait d'une domination archiséculairc. Aussi une agitation sourde se manifestait-elle, parmi les tribus, sous l'empire de l'appréhension d'une atteinte à leurs privilèges, du moins à ceux qu'elles s'octroyaient.
Sur ces entrefaites, le capitaine Roudaire, affaibli, succombait à la déception plutôt qu'à la maladie. Et l'œuvre rêvée par lui dormit longtemps, lorsque, quelques années après le rachat de Panama par les Américains, en 1904, des ingénieurs et des capitalistes étrangers reprirent ses projets et fondèrent une société qui, sous le nom de Compagnie Franco-étrangère, s'organisa pour commencer les travaux et les mener rapidement à bonne fin, pour le bien de la Tunisie et, par contre-coup, de la prospérité algérienne.
D'autant plus que l'idée de pénétration vers le Sahara s'étant imposée à nombre d'esprits, le mouvement dans ce sens, qui se produisait à l'Ouest- Algérien, dans l'Oranie, s'était accentué au fur et à mesure de l'oubli où tombait le projet délaissé de Roudaire. Déjà, le chemin de fer de l'État dépassait Beni-Ounif, dans l'oasis de Figuig, et se transformait en tête du Transsaharien.
« Je n'ai pas à entrer, ici, continua M. de Schaller, dans des considérations rétrospectives sur les opérations de cette Compagnie, sur l'énergie qu'elle déploya, et sur les travaux considérables cju'elle entreprit, avec plus de hardiesse que de réflexion. Elle opérait, comme vous le savez, sur un territoire très vaste et le succès ne faisant pas, pour elle, l'omlire d'un doute, la Compagnie se préoccupa de tout, entre autres choses du service forestier auquel elle avait donné pour mission de fixer les dunes, au nord des chotts, en exécutant par des moyens iden-
tiques à ceux qui, en France, clans les Landes, avaient été employés pour protéger les côtes, contre le double envahissement de la mer et des sables. C'est-à-dire qu'avant la réalisation de ses projets il lui semblait nécessaire, indispensable même, de mettre les villes existantes ou à fonder, ainsi que les oasis, à l'abri des surprises d'une mer futvu'e qui ne serait certainement pas un lac tranquille, et dont il était prudent de se défier d'avance.
» En même temps, tout un système de travaux hydrauliques s'imposait pour l'aménagement des eaux potables des oued et des rhiss. Ne fallait-il pas éviter de blesser les indigènes et dans leurs habitudes et dans leurs intérêts ? Le succès était à ce prix. Ne fallait-il pas aussi, non pas creuser, mais installer des ports dont le cabotage, vite organisé, tirerait immédiatement profit ?
» Pour ces opérations entamées de tous côtés à la fois, des agglomérations de travailleurs, des villes provisoires s'étaient subitement élevées là où régnait, la veille pour ainsi dire, la solitude à peu près complète. Les nomades, quoique révoltés moralement, étaient contenus par le nombre même des ouvriers. Les ingénieurs se prodiguaient sans réserve et leur science infatigable imposait à cette masse d'hommes qui étaient sous leurs ordres, et qui avaient en eux une confiance illimitée. A ce moment-là le Sud-Tunisien commençait à devenir une véritable ruche humaine, insouciante de l'avenir, et où les spéculateurs de toutes sortes, mercantis, trafiquants, etc., se mettaient en peine d'exploiter les premiers pionniers qui, ne pouvant vivre du pays, étaient obligés de s'en remettre, du soin de leur subsistance, à des fournisseurs venus on ne sait d'où, mais qui se rencontrent toujours partout où se produit cette affluence.
» Et, planant au-dessus de tout cela, de ces nécessités matérielles irréfragables, l'idée d'un danger ambiant, mais invisible; le sentiment d'une menace indélinie, quelque chose de comparable à la vague angoisse qui précède tous les cataclysmes atmosphériques, et (|ui troublait une grande foule, entourée en
somme par la vaste solitude; une solitude où se devinait quelque chose, on ne savait pas quoi, mais, à coup sûr, quelque chose cle mystérieux, dans ces alentours pour ainsi dire sans limites, où ne se voyait pas un être vivant, homme ou bête, et où tout semblait se dérober aux regards aussi bien qu'à l'ouïe des travailleurs.
» Messieurs, Féchec arriva, par suite d'imprévoyance et de faux calculs, et la Compagnie Franco-étrangère fut obligée de déposer son bilan. Depuis lors, les choses sont restées en l'état, et c'est de la reprise possible de cette œuvre interrompue que je me suis proposé de vous entretenir. La Compagnie avait voulu tout mener de front, travaux d'ordres les plus divers, spéculations de tous genres, et beaucoup d'entre vous se souviennent encore du triste jour où elle fut obligée de suspendre ses payements sans avoir pu achever son trop vaste programme. Les cartes que je vous indiquais tout à l'heure vous montrent les travaux amorcés par la Compagnie Franco-étrangère.
» Mais ces travaux inachevés existent; le climat africain, essentiellement conservateur, ne les a certainement pas entamés, ou plutôt gravement avariés, et rien do plus légitime, pour une société nouvelle, notre Société de la Mer saharienne, que de les utiliser pour le bien et le succès de notre entreprise, suivant une indemnité à débattre, d'après l'état dans lequel nous les aurons trouvés. Seulement il est indispensable de les connaître de visu, de savoir le parti qu'on en pourra tirer. Aussi, c'est pour cela que je me propose de les inspecter sérieusement, d'abord seul, puis, plus tard, en compagnie de savants ingénieurs, et toujours sous la protection d'une escorte suflisante pour assurer la sécurité des postes et chantiers établis récemment 011 à établir, comme la nôtre pendant la durée d'un trajet que, soyez-en sûrs, nous abrégerons autant que possible.
)) Ce n'est pas que mes appréhensions soient graves, du côté des indigènes, malgré la complication due au cantonnement de quelques partis de Touareg sur les territoires du sud, événe-
ment qui aura peut-être son bon côté. — Les Bédouins du désert n'ont-ils pas été de bons collaborateurs lors du percement de l'isthme de Suez? — Pour le moment ils semblent donc tranquilles, mais gardent l'œil ouvert, et il ne faudrait pas trop se fier à leur apparente inertie. Avec un soldat brave et expérimenté comme le capitaine Hardigan, sûr des hommes qu'il commande, et très au courant des mœurs et coutumes des bizarres habitants - de ces contrées, croyez-moi, nous n'aurons rien à craindre. Au retour nous vous communiquerons des observations absolument précises, et nous établirons, avec une stricte exactitude, le devis de l'achèvement de l'entreprise. Delà sorte vous pourrez vous associer à la gloire et, j'ose le dire, au bénéfice d'une entreprise grandiose, aussi heureuse que patriotique, condamnée dans ses débuts, mais que, grâce à vous, nous réaliserons, pour l'honneur et la prospérité de la patrie qui nous aidera et qui, comme déjà dans le Sud-Oranais, saura faire, des tribus encore hostiles, les gardiens les plus fidèles et les plus sûrs de notre incomparable conquête sur la nature.
» Messieurs, vous savez qui je suis, et vous savez aussi quelles forces j'apporte à cette grande œuvre, forces financières et forces intellectuelles dont l'union étroite a raison de tous les obstacles. Nous réussirons, groupés autour de la Société nouvelle, je vous le garantis, là où ont échoué nos devanciers, moins bien armés que nous, et c'est ce que j'ai tenu à vous dire avant mon départ pour le sud. Avec une entière confiance dans le succès et une constante énergie, dont vous ne doutez pas, le reste ira de soi et c'est ainsi que, cent ans après que le drapeau français fut planté sur la kasbah d'Alger, nous verrons notre flottille française évoluer sur la mer Saharienne et ravitailler nos postes du désert. »
Après le retour de l'expédition projetée, ainsi que l'avait annoncé M. de Schaller à la réunion du casino, les travaux seraient repris avec ordre et énergie et les eaux du golfe seraient enfin introduites à travers le nouveau canal par le percement du seuil de Gabès. Mais, auparavant, il était indispensable de vérifier sur place tout ce qui restait des anciens travaux et, pour cela, il avait paru bon de parcourir toute cette partie du Djerid, de suivre le tracé du premier canal jusqu'à son débouché dans le chott Rharsa, le tracé du second jusqu'à son débouché du chott Pdiarsa dans le chott Melrir à travers les chotts de moindre importance qui les séparent, puis de faire le tour de ce dernier après jonction avec une colonne de travailleurs embauchés à Biskra, et de fixer l'emplacement des divers ports de la rner Saharienne.
Pour la mise en valeur des deux millions cinq cent mille hectares de terres concédés par l'État à la Compagnie Franco-étrangère et pour le rachat éventuel des travaux effectués par cette Compagnie, ainsi que de ce qui restait à pied d'œuvre du matériel important, une puissante société s'était créée sous la direction d'un Conseil d'administration dont le siège était à Paris. Le public semblait faire bon accueil aux actions et obligations émises par la nouvelle société. La Bourse les tenait à un cours élevé que justifiaient les succès financiers obtenus dans de
grandes affaires et dans des travaux publics des plus utiles par ceux qui étaient à sa tête.
L'avenir de cette œuvre, l'une des plus considérables du milieu du vingtième siècle, paraissait donc être assuré sous tous les rapports.
L'ingénieur en cbef de la nouvelle société était précisément ce conférencier qui venait de faire l'historique des premiers travaux exécutés avant lui. L'expédition, projetée pour une reconnaissance de l'état actuel de ces travaux, devait être conduite par lui.
M. de Schaller, âgé de quarante ans, était un homme de moyenne taille, tête forte ou plutôt tête carrée pour employer l'expression vulgaire, les cheveux coupés en brosse, les moustaches jaune roux, la bouche pincée à lèvres minces, les yeux vifs, le regard d'une extrême fixité. Ses épaules larges, ses membres robustes, sa poitrine arrondie où les poumons fonctionnaient à l'aise comme une machine à haute pression dans une vaste salle bien aérée, indiquaient une constitution des plus solides. Au moral, cet ingénieur n'était pas moins bien « établi » qu'au physique. Sorti en bon rang de Centrale, ses premiers travaux avaient appelé l'attention sur lui, et ce fut d'un pas rapide ({u'il suivit le chemin de la fortune. Jamais, d'ailleurs, mentalité ne fut plus positive que la sienne. Esprit réfléchi, méthodique, mathématique, si l'on veut bien admettre cette épithète, il ne se laissait prendre à aucune illusion; bonnes chances et mauvaises chances d'une situation ou d'une affaire, il calculait tout avec une précision « poussée jusqu'à la dixième décimale », disait-on de lui. Il chiffrait tout, il enfermait tout dans des équations, et si jamais le sens Imaginatif fut refusé à un être humain, c'est bien àl'hommechiffre, à l'hommc-algèbrequi était chargé de mener à bon terme les si importants travaux de la mer Saharienne.
Au surplus, du moment ({ue .M. de Schaller, après avoir froidement et minutieusement étudié le projet du capitaine Roudaire,;
l'avait déclaré exécutable, c'est qu1l Tétait, et il n'était pas douteux que, sous sa direction, il n'y aurait aucun mécompte soit dans sa partie matérielle, soit dans sa partie financière. « Puisque Sclialler en est, répétaient volontiers ceux qui connaissaient l'ingénieur, l'affaire ne peut qu'être bonne ! » et tout permettait d'assurer qu'ils ne se trompaient pas.
M. de Schaller avait voulu suivre le périmètre de la future mer, constater que rien n'arrêterait le passage des eaux à travers le i)remier canal jusqu'au Rharsa, et le second jusqu'au Melrir, vérifier Tétat des berges et des rivages qui contiendraient cette masse liquide de vingt-huit milliards de tonnes.
Comme le cadre de ses futurs collaborateurs devait comprendre aussi bien des éléments provenant de l'ancienne Compagnie que des ingénieurs ou entrepreneurs nouveaux dont l)lusieurs et des plus importants ne pouvaient se trouver dès cette époque à Gabès, l'ingénieur en chef, pour éviter tout conflit ultérieur d'attributions, avait pris le parti de n'emmener avec lui aucun membre du personnel encore incomplet de la Société. Mais un domestique, un valet de chambre, ou plutôt un « brosseur », car il eût justifié cette qualification, s'il n'avait été civil, ou mieux encore celle d' « ordonnance », l'accompagnait. Ponctuel, méthodique, pour ainsi dire « militarisé », quoiqu'il n'eût jamais servi, M. François était bien l'homme qui convenait à son maitre. Doué d'une bonne santé, il supportait sans se plaindre les plus grandes fatigues et elles ne lui avaient pas été épargnées depuis dix ans qu'il servait l'ingénieur. Il parlait peu, mais, s'il économisait les paroles, c'était au profit des pensées. Un homme réfléchi s'il en fut et que M. de Schaller estimait, comme un parfait instrument de précision. Il était sobre, il était discret, il était propre, il n'aurait pas laissé passer vingt-quatre heures sans s'être rasé, ne portant ni favoris, ni moustaches, et jamais, même dans les circonstances les plus difficiles, il n'avait négligé cette opération quotidienne.
Il va de soi que l'expédition, organisée par l'ingénieur en chef de la Société française de la mer Saharienne, ne s'accomplirait pas sans que des précautions eussent été prises. A s'aventurer seuls, son domestique et lui, à travers le Djerid, M. de Schaller eût montré une réelle imprudence. On le sait, les communications n'étaient plus très sûres, même pour les caravanes, dans cette contrée que parcouraient incessamment les nomades, et cela malgré les anciens établissements de la Compagnie mal ou point gardés, en somme très disséminés, et les quelques postes de sûreté qui avaient été établis autrefois ayant été retirés depuis de longues années. Comment eût-on oublié les agressions de Hadjar et de sa bande, et, précisément, ce redoutable chef, après avoir été capturé et incarcéré, venait de s'enfuir avant que la juste condamnation qui Fattendaiteneût débarrassé le pays. Qu'il voulût reprendre le cours de ses brigandages, cela n'était que trop à prévoir.
D'ailleurs, les circonstances devaient le favoriser actuellement. Il s'en fallait de beaucoup que les Arabes du sud de l'Algérie et de la Tunisie et encore plus les sédentaires ou les nomades du Djerid eussent accepté sans protestation la mise à exécution du projet du capitaine Roudaire. Elle entraînait l'anéantissement de plusieurs oasis du Rharsa et du Melrir. Que les propriétaires eussent été indemnisés, soit, mais, en somme, d'une manière peu avantageuse à leur gré. Assurément, certains intérêts avaient été lésés, et ces propriétaires ressentaient une haine profonde à la pensée que leurs fertiles touals allaient bientôt disparaître sous les eaux venues de la Petite-Syrte. Et, maintenant, parmi les peuplades que ce nouvel état de choses devait gêner dans leurs habitudes, il fallait compter de plus les Touareg toujours disposés à reprendre leur vie d'aventures, de détrousseurs de caravanes; que deviendraient-ils, lorsque les routes manqueraient entre les scbkha et les chotts, alors que le commerce ne s'effectuerait plus par ces kçifila qui depuis un temps
immémorial parcouraient le désert vers Biskra, Touggourt ou Gabès? Ce serait une flottille de goélettes, de chébels, de tartanes, de bricks et de trois-màts, voiliers et vapeurs, et aussi toute une baharia ou marine indigène, qui transporterait les marcbandises dans le sud des montagnes de l'Aurès. Et comment les Touareg songeraient-ils à les attaquer? Ce .serait la ruine à bref délai des tribus vivant de pirateries et de pillages.
On comprendra donc qu'une sourde fermentation régnât parmi cette population spéciale... Ses imans l'excitaient à la révolte. Plusieurs fois, les ouvriers arabes employés au percement du canal furent assaillis par des bandes surexcitées, et il fallut les protéger en appelant les troupes algériennes.
« De quel droit, prêchaient les marabouts, ces étrangers veulent-ils changer en mer nos oasis et nos plaines?.. Ce que la nature a fait, pourquoi prétendent-ils le défaire?.. La Méditerranée n'est-elle pas assez vaste, pour qu'ils tentent d'y ajouter l'étendue de nos chotts!.. Que les Roumi y naviguent tant qu'ils voudront, si tel est leur bon plaisir, nous, nous sommes des gens de terre et le Djerid est destiné au parcours des kafila et non des navires!.. Il faut avoir anéanti ces étrangers avant qu'ils aient noyé le pays qui nous appartient, le pays de nos ancêtres, par l'invasion de la mer!.. »
Cette agitation toujours, croissante avait eu sa part dans la ruine de la Compagnie Franco-étrangère; puis, avec le temps, elle avait semblé s'apaiser à la suite de l'abandon des travaux; mais l'invasion du désert par la mer était restée comme une hantise dans l'esprit des populations du Djerid. Soigneusement entretenue par les Touareg depuis leur cantonnement au sud de l'Arad, comme par les Iladjis ou pèlerins revenus de La Mecc|ue et qui attribuaient volontiers au percement du canal de Suez la perte de Tindépendance de leurs coreligionnaires d'Egypte, elle continuait à être pour tous une préoccupation qui ne s'accordait guère avec le fatalisme musulman. Ces installations abandonnées
avec leur matériel fantastique d'énormes dragues aux leviers extraordinaires ayant l'apparence de bras monstrueux, d'excavateurs que l'on a, à juste raison, comparés à de gigantesques pieuvres terrestres, jouaient un rôle fabuleux dans les récits des improvisateurs du pays, dont la race a toujours été si friande depuis les contes des Mille et une Nuits, et les autres productions des innombrables conteurs arabes, persans ou turcs.
Ces récits maintenaient dans l'esprit des indigènes l'obsession de l'invasion de la mer en ravivant les souvenirs des anciens.
Or, on ne s'étonnera pas que plus d'une fois, avant son arrestation, Hadjar se fût mêlé avec ses partisans à diverses agressions à l'époque où nous sommes parvenus.
Cette expédition de l'ingénieur allait donc s'effectuer sous la protection d'une escorte de spahis. Elle serait sous les ordres du capitaine Hardigan et du lieutenant Villette, et il eût été dilïicile de faire un meilleur choix que celui de ces deux officiers, qui, connaissant le Sud et ayant mené à bonne fin la dure campagne contre Hadjar et sa bande, devaient étudier les mesures de sécurité à prendre pour l'avenir.
Le capitaine Hardigan était dans toute la force de l'âge — trente-deux ans à peine — , intelligent, audacieux, mais d'une audace qui n'excluait point la prudence, très accoutumé aux rigueurs de ce climat africain, et d'une endurance dont il avait donné d'incontestables preuves pendant ses diverses campagnes. C'était l'officier dans la i)lus complète acception du terme, militaire d'âme, ne voyant d'autre métier en ce monde que celui de soldat. D'ailleurs, célibataire, et môme sans proches parents, il n'avait que son régiment pour famille, ses camarades pour frères. On faisait plus que l'estimer au régiment, on l'aimait, et quant à ses hommes, autant par affection (|uc })ar reconnaissance, ils se fussent dévoués pour lui jusqu'au sacrifice. Il pouvait tout attendre d'eux, car il pouvait tout leur demander.
En ce ({ui concei-ne le lieutenant Mliette, il sullira de dire que,
brave comme son capitaine, énergi({iie et résolu comme lui, et comme lui infatigable et excellent cavalier, il avait déjà fait ses preuves en de précédentes expéditions. C'était un olFicier très sûr, appartenant à une riche famille d'industriels, et devant qui s'ouvrait un bel avenir. Sorti de l'École de Saumur dans les premiers, il ne tarderait pas cà obtenir le grade supérieur.
Le lieutenant Villette devait môme être rappelé en France, quand cette expédition à travers le Djerid fut décidée. Lorsqu'il apprit qu'elle se ferait sous les ordres de liardigan, il vint trouver cet officier, et lui dit :
« Mon capitaine, cela m'irait joliment d'être des vôtres...
— Et cela m'irait joliment que vous en fussiez, lui répondit le capitaine sur le même ton, celui de la bonne et franche camaraderie,
— Mon retour en France pourra tout aussi bien s'effectuer dans deux mois...
— Tout aussi bien, mon cher Villette, et même mieux, puisque vous rapporterez là-bas les plus frais renseignements sur la mer Saharienne !
— En effet, mon capitaine, et nous aurons vu pour la dernière fois ces chotts algériens avant qu'ils ne disparaissent sous les eaux...
— Disparilion ([ui, vraisemblablement, durera autant que durera la vieille Afrique, répondit liardigan, c'est-à-dire autant que noire monde sublunaire.
— Il y a lieu de le croire, mon capitaine! Eh bien, c'est convenu... et j'aurai le plaisir de faire avec vous cette petite campagne... une simple promenade, sans doute...
— Une simple pi-omenade, comme vous dites, mon cher Villette, surtout depuis ((ue nous avons pu débarrasser le pays de cet enragé Iladjai'...
— C'est, une cai)(ure qui vous a fait honneur, mon capitaine.
— Et à v'ous également, Villette! »
Il va de soi que les propos entre le capitaine Hardigan et le lieutenant Villette s'étaient échangés avant que le chef touareg fût parvenu à s'échapper du bordj de Gabès. Mais, depuis sa fuite, il y aurait lieu de craindre de nouvelles agressions, et, même, rien ne lui serait plus facile que de provoquer un soulèvement de celles de ces tribus dont cette mer intérieure devait modifier les conditions d'existence.
L'expédition aurait donc à surveiller son cheminement à travers le Djerid, et le capitaine Hardigan y donnerait tous ses soins.
Que le maréchal des logis-chef Nicol ne dût pas faire partie de l'escorte, c'est ce qui eût paru surprenant. Où allait le capitaine Hardigan, allait de toute nécessité le marchef. Il avait été de l'affaire qui avait amené la capture de Hadjar, il serait de l'expédition qui mettrait peut-être encore son capitaine aux prises avec les bandes touareg.
Le sous-officier, à l'âge de trente-cinq ans, avait déjà fait plusieurs congés, et toujours au même régiment de spahis. Les doubles galons de maréchal des logis-chef avaient contenté son ambition. Il ne prétendait rien au delà que de vivre de sa retraite bien gagnée par de bons services, mais le plus tard possible : soldat d'une extraordinaire endurance, débrouillard s'il en fut, Nicol ne connaissait cme la discipline. C'était pour lui la grande loi de l'existence, et il eût voulu qu'elle s'appliquât au civil comme au militaire. Toutefois, s'il admettait que l'homme fût uniquement créé pour servir sous les drapeaux, il lui semblait aussi qu'il aurait été incomplet, s'il n'eût trouvé son complément naturel dans le cheval.
Il avait coutume de dire :
« Va-d'l'avant et moi, nous ne faisons qu'un... Je suis sa tête et il est mes jambes... et, vous l'avouerez, des jambes de cheval, c'est autrement taillé pour la marche que des jambes d'homme!.. Et, encore, si nous en avions quatre, mais nous n'en avons que deux, alors qu'il nous en faudrait une demi-douzaine!.. »
LE CAPITAINE HARDIGAN.
On le voit, lemarchefen était à envier les myriapodes. Mais enfin, tels quels, son cheval et lui étaient bien faits Tùn pour Tautre.
Nicol, avecune taille au-dessus de la moyenne, les épaules larges, la poitrine bien effacée, avait su rester maigre, et, plutôt que d'engraisser, eût consenti à tous les sacrifices. Il se fût considéré comme la plus malheureuse des créatures s'il eût prévu le plus
léger symptôme d'embonpoint. D'ailleurs, à serrer la boucle cle son flottard bleu et à forcer les boutons de son dolman dans les boutonnières, il saurait bien contenir tout envahissement d'obésité, s'il se produisait jamais dans une aussi sèche complexion. C'était un roux, ce Nicol, un roux ardent, les cheveux taillés en brosse, la barbiche drue, la moustache épaisse, les yeux gris roulant sans cesse sous leur orbite, le regard d'une étonnante portée, à distinguer comme l'hirondelle une mouche à cinquante pas, ce qui provoquait la profonde admiration du brigadier Pistache.
Un type gai, celui-là, toujours content et qui le serait à soixante ans comme il l'était à vingt-cinq, ne se plaignant jamais d'avoir faim, même quand l'ordinaire tardait de quelques heures, ni d'avoir soif, même quand les sources se faisaient rares à travers ces interminables plaines brûlées du soleil saharien. C'était un de ces bons méridionaux de la Provence, qui n'engendrait point la mélancolie, et pour lequel le marchef Nicol « avait un faible ». Aussi les voyait-on ensemble le plus souvent, et l'un emboîterait le pas à l'autre pendant tout le cours de l'expédition.
Quand il aura été dit que le détachement comprenait un certain nombre de spahis, que deux chariots trainés par des mules transportaient les objets de campement et les vivres de la petite troupe, on connaîtra l'escorte de l'ingénieur de Schaller.
Mais, s'il n'y a point à parler d'une façon particulière des chevaux que montaient les officiers et leurs hommes, il doit être fait mention spéciale de celui du marchef Nicol, et aussi du chien qui ne le quittait pas plus que son ombre.
Que le cheval ait reçu de son maître le nom significatif de Va-d'l'avant, cela s'explique de soi-même. Et, cette qualification, l'animal la justifiait, toujours sur le point de s'emballer, clicrchant sans cesse à devancer les autres, et il fallait être aussi bon cavalier que Nicol pour le maintenir dans le rang. Du reste, on le sait, rhomme et la bête s'entendaient admirablement.
Mais s'il est admissible qu'un cheval s'appelle Va-dTavant, comment un chien a-t-il jamais pu s'appeler Coupe-à-cœur?.. Est-ce que ce chien avait les talents d'un Munito ou autres célébrités de la race canine?.. Est-ce qu'il paraissait dans les cirques forains?.. Est-ce qu'il jouait aux cartes en puljlic?..
Non, le compagnon de Nicol et de Va-d'l'avant ne possédait aucun de ces talents de société. Ce n'était qu'un brave et fidèle animal, qui faisait honneur au régiment, également aimé, choyé, caressé des chefs et des soldats. Mais son véritaljle maître c'était le marchef, comme son plus intime ami, c'était Vad'l'avant.
Or, Nicol avait une extraordinaire passion pour le jeu de rams, c'était à vrai dire sa seule et unique passion, sa seule pendant les loisirs de garnison ; il lui semblait diffixjile qu'il existât quelque chose de plus attrayant à l'usage des simples mortels; il y était d'ailleurs d'une belle force, et ses nombreuses victoires lui avaient valu le surnom de « Maréchal Rams », surnom dont il était plutôt fier.
Eh bien, deux ans avant, Nicol avait fait un coup heureux entre tous, un coup de la dernière heure, dont il aimait à se souvenir. Attablé dans un café de Tunis, avec deux de ses camarades, devant le tapis sur lequel s'étalait le jeu de trente-deux cartes, après une assez longue séance, à la grande satisfaction de ses amis, sa chance et sa maestria habituelles avaient complètement tourné. Chacun des trois adversaires avait gagné trois parties, il était grand temps de rentrer au quartier, et une dernière partie devait décider de la victoire fiaale. Le maréchal Rams sentait qu'elle allait lui échapper : il était dans un jour de déveine. Chacun des joueurs n'avait plus qu'une carte en main : ses deux adversaires abattirent, l'un la dame de cœur, l'autre le roi de cœur, leur suprême espoir. Ils pouvaient supposer que Tas de cœur ou le dernier atout étaient demeurés parmi les onze cartes du talon.
« Coupe à cœur! » s'écria Nicol d'une voix retentissante, et en frappant la table d'un tel coup de poing que sa carte d'atout vola jusqu'au milieu de la salle.
Qui alla la ramasser délicatement, qui la rapporta entre ses dents, ce fut le chien, lequel, jusqu'à ce jour mémorable, s'était appelé Misto.
« Merci, merci, mon camarade, s'écria le marchef, aussi lier de sa double victoire que s'il avait enlevé deux drapeaux à l'ennemi. Coupe-à-cœur, entends-tu? J'ai coupé à cœur !.. »
Le chien laissa échapper un long aboiement de satisfaction.
« Oui... Coupe-à-cœur, répétait Nicol, et ce n'est plus Misto, que tu t'appelleras maintenant... ce sera Coupe-à-cœur!.. Ça te va-t-il?.. »
Sans doute ce nouveau nom lui allait, à ce digne animal, car, après force gambades, il sauta sur les genoux de son maitre, qui faillit être renversé du coup.
Et Misto eut vite oublié son ancien nom pour ce nouveau nom de Coupe-à-cœur, si honorablement connu depuis lors au régiment.
On ne mettra jDas en doute que ce projet d'une nouvelle expédition n'eût été accueilli avec une extrême satisfaction par le maréchal des logis-chef Nicol et par le brigadier Pistache. Mais, à les en croire, il ne causerait pas une joie moindre à Va-d'l'avant et à Coupe-à-cœur.
La veille du départ, le marchef, en présence du brigadier, eut, avec les deux inséparables, une conversation qui ne devait laisser aucune hésitation à cet égard.
« Eh bien, mon vieux Va-d'l'avant, dit Nicol en tapotant de la main le cou du cheval, nous allons donc nous remettre en campagne?.. »
Il est probable que 'Va-d'l'avant comprit ce que lui disait son maître, car il poussa un joyeux hennissement.
Il Oui, le bon chien, oui... tu en sera.s aussi! » (Page 69.
A ce hennissement, Coupe-à-cœur répondit par une série de petits aboiements de plaisir auxquels il n'eût pas été permis de se méprendre!
« Oui, le ])on chien, oui... tu en seras aussi! ajouta le marchef tandis que Coupe-à-cœur gambadait comme s'il eût voulu sauter sur le dos de Va-d'l'avant. Et, de fait, cela lui arrivait bien quelquefois de se mettre en selle et il semblait bien que le cheval
ne fût pas moins content de porter le chien que le chien d'être porté par lui !
« C'est demain que nous quitterons Gabès, continua le maréchal des logis-chef, demain que nous prendrons la route des chotts !.. j'espère que vous serez prêts tous les deux et que vous ne resterez pas en arrière des autres !.. »
Nouveaux hennissements et nouveaux aboiements pour répondre à la recommandation.
« A propos, reprit Nicol, vous savez que ce grand diable de Hadjar a décampé sans tambour ni trompette... ce satané Targui que nous avions pris ensemble !.. »
Si Va-d'l'avant et Coupe-à-cœur ne le savaient pas, ils l'apprirent alors !.. Ah ! ce gueux de Targui s'était sauvé !..
« Eh bien, mes camarades, déclara le marchef, il est bien possible que nous le rencontrions là-bas, ce Hadjar, et il faudra le repincer au demi-cercle. »
Coupe-à-cœur était prêt à s'élancer au dehors et Va-d'l'avant n'attendait que d'être enfourché par son maître pour le suivre.
« A demain... à demain !.. » répéta le maréchal des logis-chef en se retirant.
Et assurément, au temps où les bêtes parlaient et disaient sans doute moins de bêtises que les hommes, Va-d'l'avant et Coupe-à-cœur auraient répondu :
« A demain... marchef... à demain ! »
Yl
DE GABES A TOZEUR.
Le 17 mars, dès cinq heures du matin, l'expédition quittait Gabès, alors que le soleil, se levant sur l'horizon de la Petite- Syrte, faisait étinceler les longues plaines sablonneuses de la région des chotts.
Le temps était beau, une légère brise du nord traversait l'espace en chassant quelques nuages qui se dissipaient avant d'atteindre l'horizon opposé.
Du reste, la période hivernale prenait déjà fin. C'est avec une remarquable régularité que les saisons se succèdent sous le climat de l'Afrique orientale. La période des pluies, 1' «ech-chta», n'occupe guère que les mois de janvier et de février. L'été, avec ses températures excessives, va de mai à octobre sous la prédominance des vents qui varient du nord-est au nord-ouest. M. de Schaller et ses compagnons partaient donc à une époque favorable. La campagne de reconnaissance serait assurément terminée avant les terribles chaleurs qui rendent si pénible le cheminement à travers les outtà sahariennes.
Il a été dit que Gabès ne possédait pas de port. L'ancienne crique de Tnoupe, presque ensablée, n'était abordable qu'aux navires d'un faible tirant d'eau. C'est le golfe, formant demicercle entre le groupe des Kerkenath et les iles des Lotophages, qui a reçu l'appellation de Petite-Syrte, et cette Petite- Syrte est aussi justement redoutée des navigateurs que la Grande, si féconde en sinistres maritimes.
C'est à l'embouchure de TOued-Melah, où se préparaient les aménagements pour le nouveau port, que le canal devait prendre naissance. Du seuil de Gabès, large de vingt kilomètres et dont vingt-deux millions de mètres cubes de matières, terre et sable, avaient été enlevés, il ne restait plus qaun fort bourrelet qui retenait les eaux du golfe. Ce bourrelet, quelques jours pouvaient suffire à le dégager, mais, il va de soi, cette opération ne s'accomplirait qu'au dernier moment et lorsque tous les travaux de défense, de percement et d'approfondissement dans les chotts seraient entièrement terminés. De plus, il y avait à prévoir l'établissement d'un pont pour le passage vers cet endroit du prolongement sur Gabès et la frontière tripolitaine de la ligne du chemin de fer de Kairouan à Feriana et Gafsa.
Le seuil de Gabès, première et plus courte section du premier canal, avait occasionné une grosse fatigue et une forte dépense, car, en de certains endroits, ce seuil présentait une tumescence de cent mètres, sauf deux brèches hautes de cinquante à soixante, et les sables s'y mélangeaient de masses rocheuses d'une extraction difficile.
A partir de l'embouchure de l'Oued-Melah, le canal se dirigeait vers les plaines du Djerid, et c'est en suivant tantôt la berge du Nord, tantôt la berge du Sud, que le détachement commença ses premières étapes. Du kilomètre 20 partait la deuxième section cfui suivait autant que possible la berge septentrionale pour diminuer les difficultés et les dangers inhérents à la nature même du terrain des chotts.
L'ingénieur de Schaller et le capitaine Ilardigan marchaient en tête, quelques spahis les escortaient. Après eux venait, sous les ordres du maréchal des logis-chef Nicol, le convoi qui transportait les vivres et le matériel de campement. Puis un peloton, que commandait le lieutenant Villette, formait l'arrière-
garde.
Cette expédition, n'ayant pour objet que de reconnaître le
l'ingénieur et le capitaine marchaient en tête. (Page 72.)
DE GABES A TOZEUR. 73
tracé du canal sur tout son parcours, de vérifier où en étaient les choses jusqu'au chott Rharsa, d'abord, puis jusqu'au chott Melrir, ne devait cheminer qu'à petites journées. S'il est vrai que les caravanes, allant d'oasis en oasis, contournant au sud les montagnes et les plateaux de l'Algérie et de la Tunisie, enlèvent jusqu'à quatre cents kilomètres en dix ou douze jours, Tingénieur entendait bien ne point en faire plus d'une douzaine par vingtquatre heures, car il avait à tenir compte du mauvais état dans lequel se trouvaient les pistes et les anciennes routes le long des travaux.
a Nous n'allons pas faire des découvertes, disait M. de Schaller, mais plus exactement nous rendre compte de l'état présent des travaux que nous ont laissés nos devanciers...
— C'est parfaitement entendu, mon cher ami, lui répondit le capitaine Hardigan, et, d'ailleurs, depuis longtemps il n'y a plus rien à découvrir dans cette partie du Djerid. Mais, en ce qui me concerne, je ne suis pas fâché de la visiter une dernière fois avant qu'elle ne se soit transformée ! Gagnera-t-elle au change?..
— Assurément, capitaine, et s'il vous plait d'y revenir...
— Dans une quinzaine d'années...
— Non, je suis convaincu que bientôt vous retrouverez l'animation de la vie commerciale là où ne se rencontrent encore que les solitudes du désert...
— Ce qui avait son charme, mon cher compagnon...
— Oui... si toutefois l'abandon et le vide peuvent charmer...
— Un esprit comme le vôtre, non sans doute, répondit le capitaine Hardigan, mais qui sait si les vieux et fidèles admirateurs de la nature n'auront pas lieu de regretter ces transformations que le genre humain lui impose !..
— Eh bien, mon cher Hardigan, ne vous plaignez pas trop, car si tout le Sahara eût été encore d'un niveau inférieur à celui de la Méditerranée, soyez sûr que nous l'aurions transformé en Océan
depuis le golfe de Gabès jusqu'au littoral de l'Atlantique ! comme cela a dû exister en certaines périodes géologiques.
— Décidément, déclara en souriant l'officier, les ingénieurs modernes ne respectent plus rien ! Si on les laissait faire, ils combleraient les mers avec les montagnes et notre globe ne serait qu'une boule lisse et polie comme un œuf d'autruche, convenablement disposée pour l'établissement de chemins de fer ! »
Et l'on peut tenir pour certain que, pendant les quelques semaines de leur voyage à travers le Djerid, l'ingénieur et l'officier ne verraient point les choses sous le même angle; mais ils n'en seraient pas moins bons amis.
La traversée de l'oasis de Gabès se fit au milieu d'un pays charmant. C'est là que se rencontrent les spécimens des diverses flores africaines entre les sables maritimes et les dunes du désert. Les botanistes y ont recueilli cinq cent soixante-trois espèces de plantes. Ils n'ont pas à se plaindre, les habitants de cette oasis fortunée, et la nature ne leur a point épargné ses faveurs. Si les bananiers, les mûriers, la canne à sucre sont rares, du moins trouve-t-on en abondance figuiers, amandiers, orangers qui se multiplient sous les hauts éventails d'innombrables dattiers, sans parler des coteaux riches en vignobles, et des champs d'orge qui se développent à perte de vue. D'ailleurs, le Djerid, le pays des dattes, compte plus d'un million de ces arbres, dont il existe cent cinquante variétés, et leur fruit, entre autres la « datte-lumière », à chair transparente, est de qualité supérieure.
Au delà des extrêmes limites de cette oasis, en remontant le cours de l'Oued-Melah, la caravane s'engagea dans l'aride partie du seuil à travers laquelle s'allongeait le nouveau canal. C'est là que les travaux avaient exigé le concours de milliers de bras. Mais, malgré bien des complications, les travailleurs, en (in de compte, n'avaient point manqué, et, à un prix peu élevé, la Compagnie Franco-étrangère avait pu embaucher des Arabes
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autant qu'il avait été nécessaire. Seules, les tribus Touareg et quelques autres nomades qui fréquentaient les abords des sebkha, avaient refusé de prendre part au percement du canal.
Tout en cheminant, M. de Schaller prenait des notes. Il resterait quelques rectifications à faire aux talus des berges et au lit même du canal pour retrouver la pente calculée de manière à obtenir un débit sufTisant, « tant, ainsi que l'avait établi M. Roudaire, pour remplir les bassins, que pour les maintenir à un niveau constant, en restituant Teau c|ui s'évaporerait chaque jour ».
« Mais, dans le principe, demanda le capitaine Hardigan, quelle devait être la largeur du canal ?..
— Seulement de vingt-cinq à trente mètres en moyenne, répondit M. de Schaller, et il devait être établi de manière que l'élargissement pût se faire de lui-même par le courant des eaux. Cependant, bien que ce fût un plus grand travail, et, par suite, une dépense plus considérable, on avait cru nécessaire de porter la largeur à quatre-vingts mètres, telle que vous la voyez aujourd'hui.
— Cela, sans doute, mon cher ami, en vue d'abréger le temps que les chotts Rharsa et Melrir mettront à s'inonder...
— Assurément, et, je vous le répète, nous comptons sur la rapidité du courant pour rejeter les sables latéralement, ce qui laissera passer une plus grande quantité des eaux du golfe.
— Mais enfin, au délmt, reprit le capitaine Hardigan, on ne parlait pas moins de dix années pour donner à la mer Saharienne son niveau normal ?..
— Je le sais... je le sais... répliqua M. de Schaller, et l'on prétendait même que Teau s'évaporerait pendant son passage à travers le canal, et qu'il n'en arriverait pas une goutte au chott Rharsa! Aussi, à mon avis, eût-il beaucoup mieux valu s'en tenir cà la largeur primitivement fixée et donner plus de tirant d'eau au canal, du moins en sa première partie. C'eût été infini-
ment plus pratique et moins dispendieux ; mais vous savez que ce n'est pas la seule erreur de calcul de nos devanciers. D'ailleurs, des études faites sur des bases plus précises ont permis
Cliché Soler (Tunis).
LE MENZEL A GABES.
de réfuter ces assertions, et ce n'est certainement pas dix ans que nécessitera le remplissage des dépressions algériennes. Avant cinq ans, les navires de commerce parcourront la nouvelle mer depuis le golfe de Gabès jusqu'au port le plus éloigné du Melrir. »
DE GABES A TOZEUR,
Les deux étapes de cette première journée se firent dans de bonnes conditions; la caravane s'était arrêtée toutes les fois que Fingénieur avait eu à examiner l'état de la tranchée du canal. Ce
Cliclié Soler ^ Tunis).
UN COIN CE l'oasis, GAUES.
fut à environ quinze kilomètres de Gabès que, vers cinq heures du
soir, le capitaine Ilardigan donna le signal de halte pour la nuit.
Le campement fut aussitôt organisé sur la rive nord du canal à
l'ombre d'un petit bois de dattiers. Les cavaliers mirent pied 'à
terre et conduisirent les chevaux dans une prairie qui leur fournirait de riierbe en abondance. Un ruisseau serpentait à travers le bois, et Ton s'assura que son eau était fraîche et limpide.
Les tentes, c{ui ne seraient crailleurs occupées cj[ue pendant les heures de sommeil, furent rapidement dressées. Quant au repas, on le prit sous le couvert des arbres. L'ingénieur, les deux officiers, servis par François, firent honneur aux provisions apportées de Gabès. Rien c^u'en viandes et légumes conservés, la nourriture de la caravane était garantie pour plusieurs semaines, et dans les bourgades, les villages de la basse Tunisie et de la basse Algérie, au voisinage des chotts, il serait toujours facile de se ravitailler.
Inutile de dire cjue le maréchal des logis-chef et ses hommes, débrouillards comme ils Tétaient, avaient établi en un clin d'œil leurs tentes, après avoir remisé à l'entrée du bois les deux chariots qui complétaient le convoi. D'ailleurs, avant de penser à lui-même, Nicol — plaisanterie qu'il aimait à faire et dont Pistache riait invariablement — avait voulu « panser » Va-d'l'avant. Le digne cheval paraissait satisfait de cette première journée à travers le Djerid, et il répondit à son maître par de longs hennissements auxquels se mêlèrent les jappements de Coupe-àcœur.
Il va sans dire que le capitaine llardigan avait pris toutes les mesures pour la surveillance du campement. Du reste, le silence de la nuit ne fut troublé que par certains hurlements bien connus des nomades de la région. Mais les fauves se tinrent à distance, et la caravane ne reçut aucune fâcheuse visite jusqu'au lever du soleil.
Dès cinq lieures, tout le monde fut sur pied, et, à cinq heures dix, M. François s'était déjà rasé de frais devant un morceau de glace pendu au piquet de la tente. Les chevaux furent rassemblés, les chariots chargés, et la petite troupe se remit en marche dans le même ordre que la veille.
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On suivait les berges du canal, tantôt l'une, tantôt Fautre, déjà moins élevées que dans la partie du seuil de Gabès plus rapprochée du golfe. Uniquement formées de terre très meuble ou de sable peu consistant, nul doute qu'elles ne résisteraient pas à la poussée des eaux si le courant acquérait de la force. Ainsi que cela avait pu être prévu par les ingénieurs et redouté par les indigènes, le canal s'élargirait de lui-même, ce qui abrégerait le temps nécessaire à la complète inondation des deux chotts. Mais, en somme, le lit du canal paraissait solide, ce cfue put constater M. de Schaller. C'était plutôt dans la traversée de la grande sebkha tunisienne c{ue les couches molles avaient rendu le creusement plus rapide que dans les terrains riverains de la Petite-Syrte.
Le pays présentait toujours le même caractère de solitude et de stérilité qu'au sortir de l'oasis de Gabès. Parfois quelques forêts de dattiers, et des plaines hérissées de ces touffes d'alfas qui sont la véritable richesse du pays.
Depuis le départ, l'expédition s'était dirigée vers l'ouest pour atteindre, en longeant le canal, la dépression désignée sous le nom de Fedjedj, de manière à gagner la bourgade La Hammâ. Cette bourgade, il ne faut pas la confondre avec une autre du même nom située à l'extrémité orientale du Rharsa, et que l'expédition visiterait après la complète traversée du Fedjedj et du Djerid.
C'est au sud du canal, à La llammà, c{ue le capitaine Hardigan vint prendre ses logements pour la nuit, après les deux étapes régulières de la journée du 18 mars.
Les diverses bourgades de cette région occupent toutes des positions identiques au milieu de petites oasis. De même que les villages, elles sont entourées de murs de terre, qui leur permettraient de résister aux agressions des nomades et même à l'attaque des grands fauves africains.
Il n'y avait là que quelques centaines d'habitants indigènes,
auxquels étaient parfois mêlés plusieurs colons français. Un petit parti de soldats indigènes occupait le bordj, simple maisonnette qui dominait le milieu de la bourgade. Les spahis, auxquels cette population fit bon accueil, se répartirent dans les maisons arabes, tandis que l'ingénieur et les officiers recevaient l'hospitalité chez un compatriote.
Lorsque le capitaine Hardigan s'enquit de ce qu'il pouvait savoir du chef targui évadé de la prison de Gabès, le colon répondit qu'il n'en avait i^oint entendu parler. Nulle part, aux environs de La Hammâ, ne fut signalée la présence de Iladjar. Tout portait à croire, d'ailleurs, que le fugitif avait regagné la contrée des chotts algériens en contournant le Fedjedj et trouvé refuge parmi les tribus touareg du Sud. Toutefois, un habitant de La Hammà, qui revenait de Tozeur, avait entendu dire que Djemma s'était montrée dans les environs, mais quelle direction elle avait prise ensuite, on Tignorait. Du reste, il convient de le rappeler, après l'évasion de Hadjar, après son débarquement sur le rivage de la Petite-Syrte, dès qu'il eut revu un instant sa mère, près du maraljout, où l'attendaient des chevaux tout prêts, ses compagnons et lui s'étaient enfuis par une route que Djemma n'avait pas suivie après eux.
Le 19, au matin, sous un ciel un peu couvert qui promettait une journée moins chaude, le capitaine Hardigan donna le signal du départ. Une trentaine de kilomètres avaient été franchis entre Gabès et La Ilammà; il n'en restait que la moitié jusqu'au Fedjedj. Ce serait l'affaire d'une journée de marche, et, le soir, la petite troupe camperait sur un point rapproché du chott.
Pour la dernière étape qui l'avait conduit à La Hammâ, l'ingénieur avait dû s'éloigner quelque peu du canal, et, pendant la première partie de cette journée, il le rejoignit à son entrée dans le chott. C'était donc sur un parcours de cent quatre-vingt-cinq kilomètres à travers cette longue dépression du Fedjedj, cotée entre quinze et vingt-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer,
LES SPAHIS SE RÉPARTIRENT DANS LES MAISONS ARABES. iPa<je 80.'
DE GABÈS A TOZEUR. 83
que le creusement s'était effectué sans offrir de difficultés trop grandes.
Pendant les journées qui suivirent, le détachement put longer les berges du canal sur un sol qui ne présentait pas toute la fermeté désirable.
C'est au milieu de ces dépressions que les sondes s'engloutissent parfois d'elles-mêmes jusqu'à disparaître, et ce qui arrivait à un outil pouvait arriver à un homme. Cette sebkha tunisienne est la plus étendue de toutes. Au delà de la pointe de Bou- Abdallah, le Fedjedj et le Djerid — qu'il ne faut pas confondre avec la partie du désert désignée sous ce nom — ne forment qu'une seule dépression jusqu'à leur extrémité occidentale. C'est, d'ailleurs, à travers le Fedjedj, à partir du village de Mtocia, au-dessus de La Hammâ, que le canal avait été établi, et qu'il y eut lieu d'en suivre le tracé, dirigé presque en ligne droite jusqu'au kilomètre 153 à partir duquel il s'infléchissait vers le Sud, parallèlement à la côte, entre Tozeur et Nefta.
Rien de curieux à observer comme ces bassins lacustres, connus sous le nom de sebkha et de chotts. Et, à propos de ceux géographiquement dénommés Djerid et Fedjedj, qui n'ont point conservé d'eau, même en leur partie centrale, voici ce que M. de Schaller, tout en chevauchant, dit au capitaine Hardigan et au lieutenant Villette, qui les avait rejoints comme cela lui arrivait souvent.
« Nous ne voyons rien de la nappe liquide, par cette raison qu'une croûte saline la recouvre. Mais elle n'est séparée de la surface que par cette croûte, véritable curiosité géologique et vous remarquerez que le pas de nos chevaux résonne comme s'ils marchaient sur le dos d'une voûte...
— En effet, répondit le lieutenant, et c'est à se demander si le sol ne va pas leur manquer tout à coup...
— Il y a des précautions à prendre, ajouta le capitaine Hardigan, et je ne cesse de le répéter à nos hommes... N'a-t-on pas vu
quelquefois, dans les parties les plus basses de ces dépressions, Peau monter soudain jusqu'au poitrail des chevaux?..
— Cela est arrivé déjà, précisément pendant la reconnaissance de cette sebkha par le capitaine Roudaire, et ne cite-t-on pas des exemples de caravanes subitement enlizées, alors qu'elles se rendaient aux diverses bourgades de cette contrée?..
— Une contrée qui, si elle n'est ni mer ni lac, n'est pourtant pas terre dans le vrai sens de ce mot!., observa le lieutenant Villette.
— Ce qui n'existe pas dans ce Djerid se rencontre dans le Rharsa et dans le Melrir, reprit M. de Schaller; outre les eaux cachées, ces chotts contiennent des eaux superficielles dans les bassins à une cote inférieure au niveau de la mer...
— Eh bien, mon cher monsieur, dit le capitaine Hardigan, il est vraiment fâcheux que ce chott ne soit pas dans ces conditions!.. Il aurait sufTi d'un canal d'une trentaine de kilomètres pour y déverser les eaux du golfe de Gabès, et, depuis quelques années déjà, on naviguerait sur la mer Saharienne !
— C'est très regrettable, en effet, affirma M. de Schaller, et non seulement parce que la durée et l'importance des travaux eussent été diminuées dans une proportion considérable, mais peut-être aussi parce que l'étendue de la nouvelle mer se fût pour ainsi dire doublée. Au lieu de sept mille deux cents kilomètres carrés, soit sept cent vingt mille hectares, elle en eût recouvert environ un million cinq cents mille ! En examinant la carte de cette contrée, on voit ({ue le Eedjedj et le Djerid ont une surface supérieure à celle du Rharsa et du Melrir, et ce dernier surtout ne sera pas entièrement inondé.
— Après tout, dit le lieutenant Villette, puisque nous ne foulons du pied qu'un terrain instable, ne pourra-t-il arriver que, dans un avenir plus ou moins éloigné, le sol ne se déprime encore, surtout lorsqu'il aura été plus longtemps pénétré par les eaux du canal?.. Qui sait si toute la partie méridionale de l'Algérie et
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de la Tunisie, par suite d'une modification lente ou brusque du sol, ne deviendra pas le bassin d'un océan... si la Méditerranée ne l'envahira pas de l'est à l'ouest ?..
— Voilà bien notre ami Villette qui s'emballe, répliqua le capitaine Hardigan, et qui se laisse impressionner par tous les fantômes qui hantent l'imagination des Arabes dans leurs récits. Il veut rivaliser de vitesse avec le brave Va-d'1'avant, de notre non moins brave Nicol!..
— Ma foi, mon capitaine, répliqua le jeune officier en riant, je pense que tout peut arriver...
— Et quelle est là-dessus votre opinion, mon cher de Schaller?..
— Je n'aime à m'appuyer que sur des faits bien établis, sur des observations précises, conclut l'ingénieur. Mais, en vérité, plus j'ai étudié le sol de cette région, plus je le trouve dans des conditions anormales, et il y a à se demander quels changements pourront se produire avec le temps et grâce à des éventualités qu'on ne saurait prévoir! Mais, en attendant, contentons-nous, tout en réservant l'avenir, de pouvoir réaliser ce magnifique projet de la mer Saharienne. »
Après nombre d'étapes à Limagnes, à Seftimi, à Bou- Abdallah, bourgades situées sur la langue de terre qui se prolonge entre le Fedjedj et le Djerid, l'expédition acheva l'exploration du premier canal jusqu'à Tozeur, où elle s'arrêta dans la soirée du 30 mars.
YII
TOZEUR ET NEFTA.
« Ici, disait ce soir-là le marchef Nicol au brigadier Pistache et à M. François, nous sommes dans le pays des dattes par excellence, en véritable « Batterie », comme l'appelle mon capitaine, et comme le nommeraient mes camarades Va-d'l'avant et Coupe-à-cœur, s'ils avaient reçu le don de la parole...
— Bon, répondit Pistache, les dattes sont partout les dattes, et qu'on les cueille à Gabès ou à Tozeur, pourvu qu'elles proviennent d'un dattier... N'est-il pas vrai, monsieur François?.. »
On disait toujours « monsieur François » quand on s'adressait à ce personnage. Son maître lui-même ne s'exprimait pas autrement, et M. François y tenait dans sa dignité naturelle.
« Je ne saurais me prononcer, répondit-il d'une voix grave, en passant la main sur son menton qu'il raserait le lendemain dès la première heure. J'avoue ne point avoir un goût prononcé pour ce fruit, bon pour des Arabes et non pour les Normands dont je suis...
— Eh bien, vrai, vous êtes difTicile, monsieur François, s'écria le marchef, bon pour des Arabes! Vous voulez dire trop bon pour eux, car ils sont incapables de l'apprécier comme il le mérite!.. Des dattes! mais poires, pommes, raisins, oranges, je donnerais pour elles tous les fruits de France!..
— Eh! ils ne sont pourtant point à dédaigner... déclara Pistache, en glissant sa langue entre ses lèvres.
— Pour parler ainsi, reprit Nicol, il faut n'avoir jamais goûté
TOZEUR ET NEFTA. 87
aux dattes du Djcrid. Tenez, je vous ferai manger demain une « deglat-en-nour », cueillie à môme l'arbre, ferme et transparente, et qui, en vieillissant, forme une délicieuse pâte sucrée... Vous m'en direz des nouvelles! C'est tout simplement un fruit de Paradis... et c'est probablement non avec une pomme, mais avec une datte, que fut tenté notre gourmand de premier père.
— Ce serait bien possible! ajouta le brigadier qui s'inclinait volontiers devant l'autorité du marchef.
— Et ne croyez pas, monsieur François, reprit celui-ci, que je sois le seul à avoir cette opinion sur les dattes du Djerid, et plus particulièrement sur celles de l'oasis de Tozeur!.. Demandez au capitaine Hardigan, au lieutenant Villette, qui s'y connaissent!.. Interrogez même Ya-d'l'avant et Coupe-à-cœur...
— Comment, dit M. François, dont le visage s'imprégnait de surprise, comment votre chien et votre cheval?..
— Ils en raffolent, monsieur François, et, trois kilomètres avant d'arriver, les naseaux de l'un et le nez de l'autre humaient déjà la senteur des dattiers. Oui, dès demain, ils se régaleront de compagnie...
— Bon, monsieur le marchef, répondit M. François, et, si vous le voulez bien, le brigadier et moi nous serons enchantés de faire honneur à quelques douzaines de ces estimables produits du Djerid ! »
Certainement le maréchal des logis-chef n'exagérait pas. Dans tout ce pays, et particulièrement aux environs de Tozeur, les dattes sont de qualité supérieure, et, dans l'oasis, on compte plus de deux cent mille palmiers, produisant plus de huit millions de kilos de dattes. C'est la grande richesse de la région; c'est ce qui attire de nombreuses caravanes, lesquelles, après avoir apporté des laines, de la gomme, de l'orge et du blé, remportent des milliers de sacs du précieux fruit.
On comprendra, dès lors, que les populations de ces oasis aient éprouvé de réelles craintes à propos de cette création d'une
mer intérieure. En effet, à les en croire, par suite de riiumidité que provoquerait l'inondation des chotts, les dattes perdraient leurs excellentes qualités. C'est grâce à la sécheresse de l'air du Djerid qu'elles occupent le premier rang parmi ces fruits, dont les tribus font leur principale nourriture, et qui peuvent se conserver indéfiniment pour ainsi dire. Le climat changé, elles ne seraient pas plus estimées que celles qui se recueillent dans le voisinage du golfe de Gabès ou de la Méditerranée.
Ces appréhensions étaient-elles justifiées ? Les avis, on le sait, se partageaient à cet égard. Mais, le certain, c'est que les indigènes de la basse Algérie et de la basse Tunisie protestaient et s'indignaient contre l'exécution de la mer Saharienne, à la pensée des irréparables dommages que devait causer le projet Roudaire.
Aussi, dès cette époque et pour protéger la région contre l'envahissement progressif des sables, on avait organisé un embryon de service forestier qui s'était assez bien développé par la suite, comme le prouvaient des plantations multipliées de sapins et d'eucalyptus et des opérations de clayonnage, analogues à celles du département des Landes. Mais, si les moyens de s'opposer aux progrès de l'envahissement sont connus et mis en pratique, il est nécessaire que la lutte laborieuse soit ininterrompue, sans quoi les sables ne sont pas longs à franchir les obstacles et à reprendre leur œuvre de destruction. et d'engloutissement.
Les voyageurs se trouvaient alors au cœur même du Djerid tunisien, dont les principales villes et bourgades sont Gafsa, Tameghza, Mèdas, Chebika, Nefzaoua et Tozeur, — à laquelle il faut rattacher les grandes oasis de Nefta, d'Oudianc et de La Hammâ, et qui constituait comme un centre où l'expédition pouvait se rendre compte de l'état des travaux de la Compagnie Francoétrangère, si brusquement interrompus par des difïicultés financières bientôt infranchissables.
Tozeur compte environ dix mille habitants. Près de mille hectares de terre y sont mis en culture. L'industrie s'y borne à la
TOZEUR. — LE BARRAGE
(D'après cliché Soler, à Tunis)
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fabrication des burnous, des couvertures et des tapis. Mais, ainsi qu'il a été indiqué, les caravanes y affluent et les fruits du palmier-dattier en sont exportés par millions de kilogrammes. Peut-être s'étonnera-t-on que l'instruction soit relativement très en honneur dans cette lointaine bourgade du Djerid. Il n'en est pas moins vrai que les enfants, au nombre de près de six cents, fréquentent dix-huit écoles et onze zaouias. Quant aux ordres religieux, ils sont nombreux dans l'oasis.
Mais si Tozeur n'était pas faite pour exciter la curiosité de M. de Schaller, au point de vue purement forestier et à celui de ses belles oasis, celle-ci était bien plus vivement sollicitée par le canal dont le chenal passait à quelques kilomètres en se dirigeant vers Nefta. En revanche, c'était la première fois que le capitaine Hardigan et le lieutenant Villette visitaient cette ville. La journée qu'ils y passèrent eût satisfait les plus curieux touristes. Rien de charmant comme certaines places, certaines rues bordées de maisons où les briques de couleurs se disposent en dessins d'une originalité surprenante. C'est là ce qui doit attirer le regard des artistes, plutôt que les vestiges de l'occupation romaine qui sont peu importants à Tozeur.
Dès le lendemain, à la première heure, sous-olïiciers et soldats avaient permission du capitaine Hardigan de vaquer à leur fantaisie à travers l'oasis, pourvu que tout le monde fût présent aux deux appels de midi et du soir. On ne devait pas plus d'ailleurs s'aventurer au dehors que ne le faisait le poste militaire établi dans la bourgade sous les ordres d'un officier supérieur commandant la place. Plus que jamais il y avait à tenir compte de cette surexcitation que la reprise des travaux et la prochaine inondation des chotts provoqueraient parmi les tribus sédentaires ou nomades du Djerid.
Il va de soi que le maréchal des logis-chef Nicol et le brigadier Pistache se promenaient ensemble dès l'aube. Si Va-d'l'avant n'avait pas quitté l'écurie où le fourrage lui montait jusqu'à mi-
jambes, du moins Coupe-à-cœur gambadait-il à leur côté, et, assurément, ses impressions de chien, curieux et fureteur, il les rapporterait à son grand ami Va-d'l'avant.
Cliclic Soler (Tunis).
MAISON ARAliE, TOZEUR.
C'est précisément sur le marché de Tozeur que l'ingénieur, les officiers, les soldais, eurent Toccasion de se rencontrer le plus souvent pendant cette journée. Là afflue, principalement, la population devant le Dar-el-Bey. Ce souk prend Taspect d'un campement, lorsque sont dressées les tentes sous lesquelles
s'abritent les vendeurs, tendues soit d'une natte, soit d'une légère étoffe que supportent des branches de palmier. Au-devant s'étalent les marchandises, qui ont été apportées à dos de chameaux, d'oasis en oasis.
Le marchef et le brigadier eurent là une occasion, qui se présentait fréquemment, pour tout dire, d'absorber quelques verres de vin de palmier, cette boisson indigène connue sous le nom do « lagmi ». Elle provient du palmier : ou l'on coupe la tête de l'arbre pour l'obtenir, décapitation dont il meurt inévitablement, ou l'on se contente de pratiquer des incisions qui ne laissent pas .'s'échapper la sève en telle quantité que la mort s'ensuive.
« Pistache, recommanda le marchef à son subordonné, tu sais qu'il ne faut pas abuser des bonnes choses!., et ce lagmi est traître en diable...
— Oh, marchef, moins que le vin de dattes ! répondit le brigadier, qui possédait, à ce sujet, des notions très exactes.
— Moins, sans doute, j'en conviens, reprit Nicol, mais il faut s'en défier, car il s'attaque aux jambes aussi bien qu'à la tête !
— Soyez tranquille, marchef, et, tenez, voici des Arabes qui donneraient un bien mauvais exemple à nos hommes ! »
En effet, deux ou trois indigènes, pris de boisson, titubant de droite et de gauche, passaient sur le souk, dans un état d'ébriété peu convenable, surtout pour des Arabes, ce qui provoqua cette juste réflexion du brigadier :
« Je croyais que leur Mahomet avait interdit à tous ses fidèles de s'enivrer...
— Oui, Pistache, répondit le marchef, avec tous les vins quels qu'ils soient, sauf ce lagmi!.. Il parait que le Coran fait une exception pour ce produit du Djerid...
— Et je vois que les Arabes en profitent !.. » répliqua le brigadier.
Il paraît que le lagmi ne figure pas sur la liste des boissons fermentées défendues aux fils du Prophète.
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Si le palmier. est, par excellence, rar])re de la région, le sol de l'oasis est d'une fertilité merveilleuse, et les jardins s'embellissent ou s'enrichissent des produits végétaux les plus variés. L'oued Berkouk promène ses eaux vivifiantes à travers la campagne environnante, soit par son lit principal, soit par les multiples petits courants qui en dérivent. Et n'y a-t-il pas de quoi provoquer l'admiration, avoir un haut palmier abriter un olivier de taille moyenne, qui abrite un figuier, qui abrite un grenadier, sous lequel serpente la vigne, dont les sarments se glissent entre les rangs de blé, de légumes et de plantes potagères?...
Pendant la soirée que M. de Schaller, le capitaine Hardigan et le lieutenant Villette passèrent dans la grande salle de la kasbah, après l'invitation du commandant de la place, la conversation roula tout naturellement sur Tétat actuel des travaux, sur la prochaine inauguration du canal, sur les avantages qui résulteraient pour la région de cette inondation des deux chotts tunisiens. Et, à ce propos, le commandant de dire :
« Il n'est que trop vrai, les indigènes se refusent à reconnaître que le Djerid doive bénéficier dans une mesure considérable de la mer Saharienne. J'ai eu occasion de causer avec des chefs arabes. Eh bien, à peu d'exceptions, ils se montrent hostiles au projet, et je n'ai pu leur faire entendre raison ! Ce quils craignent, c'est un changement de climat, dont les produits des oasis et principalement les palmeraies, auraient à souffrir. Cependant, tout démontre le contraire... les savants les plus autorisés n'ont aucun doute à cet égard; ce sera la richesse que le canal apportera à cette contrée avec les eaux de la mer. Mais ces indigènes s'entêtent et ne veulent point se rendre ! »
Le capitaine Hardigan demanda alors :
« Est-ce que cette opposition ne vient pas plutôt des nomades que des sédentaires?..
— Assurément, répondit le commandant, car la vie de ces nomades ne pourra plus être ce qu'elle a été jus(iu'ici... Entre
tous, les Touareg se distinguent par leur violence, et cela se conçoit. Le nombre et l'importance des caravanes vont diminuer... Plus de kafila à conduire sur les routes du Djerid, ou à piller ainsi que cela se fait encore ! Tout le commerce s'effectuera par les bâtiments delà mer nouvelle, et, à moins que les Touareg ne changent leur métier de voleurs contre celui de pirates ! . . Mais,, dans ces conditions, on les aurait vite réduits à l'impuissance. Il n'est donc pas étonnant qu'à toute occasion ils s'efforcent d'endoctriner les tribus sédentaires, en leur faisant envisager un avenir de ruine par l'abandon du genre de vie de leurs ancêtres. On ne se heurte pas seulement alors à l'hostilité, mais à une sorte de fanatisme irraisonné. Tout cela, à l'état presc|ue latent encore, grâce au fatalisme musulman, peut, dans un temps indéterminé, au premier jour, éclater sous forme d'une violente effervescence. Evidemment, ces gens-là ne saisissent pas plus les conséquences d'une mer saharienne qu'ils n'en comprennent les moyens d'adduction. Ils n'y voient qu'une œuvre de sorcierspouvant amener un épouvantable cataclysme. »
Le commandant n'apprenait là rien de nouveau à ses invités. Le capitaine Hardigan n'ignorait pas que l'expédition rencontrerait mauvais accueil parmi les tribus du Djerid. Mais la question était de savoir si la surexcitation des esprits était telle que l'on dût redouter quelque prochain soulèvement parmi les habitants de la région du Pdiarsa et du Melrir.
« Tout ce que je puis répondre à ce sujet, déclara le commandant, c'est que les Touareg et autres nomades, à part quelques agressions isolées, n'ont pas jusqu'ici sérieusement menacé le canal. D'après ce que nous pouvons savoir, beaucoup d'entre eux attrilniaient ces travaux à l'inspiration de Cheytân, le diable musulman, et se disaient qu'une puissance supérieure à la sienne viendrait y mettre bon ordre. Et puis, comment connaître les. idées précises de ces gens si dissimulés? Peut-être attendent-ils pour tenter des pillages plus fructueux ou quelque coup de force
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que les travaux soient repris et que les ouvriers embauchés par la Société nouvelle soient revenus!..
— Et quel coup de force?., demanda M. de Schaller.
— Ne pourraient-ils donc, monsieur l'Ingénieur, se réunir à plusieurs milliers et essayer d'obstruer le canal sur une partie de son parcours , de rejeter dans son lit le sable des berges , d'empêcher sur un seul point, à force de bras, le passage des eaux du golfe?.. »
Et M. de Schaller de répondre :
« Ils auraient plus de peine à le combler que nos prédécesseurs n'en ont eu à le creuser, et, en fin de compte, ils n'y réussiraient pas sur une bien grande largeur...
— Ce n'est pas toujours le temps qui leur manquerait! fit observer le commandant. Ne dit-on pas qu'une dizaine d'années seront nécessaires pour le remplissage des chotts?..
— Non, commandant, non, affirma" l'ingénieur. J'ai déjà exprimé mon opinion à cet égard, et elle ne repose pas sur des données fausses, mais sur des calculs exacts. Avec l'aide d'un grand travail de main d'homme, et surtout le concours de puissantes machines, comme celles que nous possédons aujourd'hui, ce n'est pas dix ans, ce n'est même pas cinq ans qu'exigera l'inondation du Rharsa et du Melrir... Les eaux sauront à la fois ■élargir et approfondir le lit qui leur fut ouvert. Qui sait même si Tozeur, bien que distant du chott de quelques kilomètres, ne «era pas port de mer un jour et relié avec La Hammâ sur le Rharsa? Et c'est ce qui explique même la nécessité de certains travaux de défense auxquels j'ai dû songer, comme aux avantprojets de ports, au nord comme au sud, qui sont un fies buts importants de ce voyage. »
Etant donné l'esprit méthodique et sérieux de M. de Schaller, il y avait lieu de croire qu'il ne s'abandonnait pas à de chimériques espérances.
Le capitaine Ilardigan posa alors quelques questions relatives
au chef touareg qui s'était évadé du ])ordj de Gabès. Sa présence avait-elle été signalée aux environs de l'oasis?.. Avait-on des nouvelles de la tribu à laquelle il appartenait?.. Les indigènes du Djerid savaient-ils actuellement que Hadjar eût recouvré sa liberté?.. N'y avait-il pas lieu de se demander s'il ne chercherait pas à soulever des Arabes contre le projet de la mer Saharienne?..
« Sur ces questions, répondit roffîcier qui commandait la place, je ne puis vous renseigner avec quelque certitude ; que la nouvelle de l'évasion de Hadjar ait été connue dans l'oasis, nul doute, et elle y a fait autant de bruit que sa capture, à laquelle vous avez pris part, capitaine. Mais si l'on ne m'a pas rapporté que ce chef ait été vu aux environs de Tozeur, du moins ai-je appris que toute une bande de Touareg se dirigeait vers la partie du canal qui réunit le chott Pdiarsa au chott Melrir.
— A'ous avez des raisons de croire à l'exactitude de cette nouvelle? demanda le capitaine Ilardigan.
— Oui, capitaine, parce que je la tiens d'un de ces individus qui sont restés dans le pays où ils avaient travaillé et qui se disent ou se croient des surveillants ou des gardes des travaux, et espèrent ainsi, sans doute, se créer quelques titres à la bienveillance de l'administration.
— Travaux en somme achevés, ajouta M. de Schaller, mais dont la surveillance devrait être très active. Si les Touareg tentent quelque agression contre le canal, c'est sur ce point plus particulièrement qu'ils porteront leurs efforts.
— Et pourquoi?., interrogea le commandant.
— Parce que l'inondation du Piharsa les surexcite moins que l'inondation du Melrir. Ce premier chott ne renferme aucune oasis de quelque valeur, tandis qu'il n'en eât pas ainsi du second, où des oasis très importantes doivent disparaître sous les eaux de la nouvelle mer. Il faut donc s'attendre à des attaques, précisément contre le second canal, qui met en éommunication les
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deux chotts. Aussi est-il nécessaire de prendre des mesures militaires en prévision d'agressions possibles.
— Quoi qu'il en soit, fit alors le lieutenant Villette, notre petite troupe aura à se tenir sur le qui-vive, après avoir parcouru le Rharsa...
— Et elle n'y manquera pas, déclara le capitaine Hardigan. Nous avons une première fois pris ce Hadjar, nous saurons bien le capturer une seconde, et le mieux garder qu'on ne Ta fait à Gabès, en attendant qu'un Conseil de Guerre en ait à tout jamais débarrassé le pays.
— C'est à souhaiter, et le plus tôt possible, a,jouta le commandant, car ce Hadjar a une grande influence sur les tribus nomades et il pourrait soulever tout le Djerid. En tout cas, un des avantages de la mer nouvelle sera de faire disparaître du Melrir quelques-uns de ces repaires de malfaiteurs !.. »
Mais non tous, car, dans ce vaste chott, d'après les nivellements du capitaine Roudaire, se rencontraient diverses zones, telles l'Hinguiz et sa principale bourgade de Zenfig, que les eaux ne devaient pas recouvrir.
La distance qui sépare Tozeur de Nefta est de vingt-cinq kilomètres environ et l'ingénieur comptait employer deux journées à la franchir, en campant la nuit prochaine sur une des rives du canal. Dans cette section, dont le tracé n'était pas conforme à celui de Roudaire, et amenait la transformation de la région de Tozeur et de Nefta, à la grande satisfaction de leurs habitants, en une sorte de presqu'île entre le Djerid et le Rharsa, le travail était enti.èrement terminé et, là encore, tout était en bon état.
La petite troupe quitta Tozeur dès le matin du l*'" avril par un temps incertain qui, sous des latitudes moins élevées, eût provoqué d'abondantes averses. Mais, en cette portion de la Tunisie, de telles pluies n'étaient point à craindre, et les nuages, très élevés, tempéreraient certainement l'ardeur du soleil.
On suivit d'abord les berges de l'oued Berkouk, en traversant
plusieurs bras sur des ponts dont les débris de monuments antiques avaient fourni les matériaux.
D'interminables plaines, d'un jaune grisâtre, s'étendaient vers l'ouest, où l'on eût vainement cherché abri contre les rayons solaires heureusement très adoucis. Pendant les deux étapes de cette première journée, on ne rencontra, au milieu de ce terrain sablonneux, que cette maigre graminée à longues feuilles nommée « driss » par les indigènes, et dont les chameaux se montrent très friands, ce qui est de grande ressource pour les kafila du Djerid.
Aucun incident n'interrompit la marche entre le lever et le coucher du soleil, et la tranquillité du campement ne fut point troublée jusqu'au jour. Quelques bandes d'Arabes se montrèrent à grande distance de la rive nord du canal, remontant vers les montagnes de l'Aurès. Mais elles n'inquiétèrent pas le capitaine Hardigan, qui ne chercha pas à se mettre en communication avec elles.
Le lendemain, 2 avril, la marche sur Nefta fut reprise dans les mêmes conditions que la veille, temps couvert, chaleur supportable. Toutefois, aux approches de l'oasis, le pays se transformait peu à peu, et le sol devenait moins stérile. La plaine verdoyait avec les nombreuses tiges d'alfa, entre lesquelles sinuaient de petits oueds. Les armoises réapparaissaient aussi, et des haies de nopals se dessinaient sur les plateaux, où certaines nappes de fleurs bleu pâle, statices et liserons, charmaient le regard. Puis les bouquets d'arbres se succédèrent sur le bord des cours d'eau, oliviers et figuiers, et enfin des forêts d'acacias à gomme se massèrent à l'horizon.
La faune de cette contrée ne comptait guère que des antilopes qui s'enfuyaient par bandes avec une telle vitesse, qu'elles disparaissaient en quelques instants. Va-d'l'avant lui-même, quoi qu'en pens.-it son maître, n'aurait pu les forcer à la course. Quant à Coupc-à-cœur, il se contentait d'aboyer rageusement lorsque
AUX APPROCHES DE l'OASIS LE PAYS SE TRANSFORMAIT. ( Paffe 98.
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quelques singes-magots, assez nombreux dans la région des chotts, gambadaient entre les arbres. On apercevait aussi des bulîles et des mouflons à manchettes qu'il eût été inutile de poursuivre, puisque le ravitaillement devait se faire à Nefta.
Les fauves les plus communs en cette partie du Djerid sont les lions, dont les attaques sont très à redouter. Mais, depuis les travaux du canal, ils avaient été peu à peu refoulés vers la frontière algérienne, et aussi dans les régions voisines du Melrir.
Toutefois, si une attaque de fauves n'était pas à craindre, ce ne fut pas sans peine qu'hommes et bêtes eurent à se préserver contre les scorpions et les serpents à sifflet — najas des naturalistes, — qui pullulaient aux approches du Rharsa. Du reste, l'abondance des reptiles est telle que certaines régions ne sont point habitables, et, entre autres, le Djerid Teldja, qui a dû être abandonné des Arabes. Au cam' ''^p' 'u soir, près d'un bois de tamarins, M. de Schaller et sef. %" ' ons ne purent reposer sans avoir pris les plus minut: "n - ations. Et l'on admettra
que le maréchal des logis-cheT Nicol n.e dormit que d'un œil, tandis que Va-d'l'avant dormait des deux yeux. Il est vrai. Coupe-àcœur veillait, lui, et eût signalé tout rampement suspect, qui eût menacé le cheval ou son maître.
Bref, il ne se produisit aucun accident p 'ant cette nuit, et les tentes furent levées dès l'aube. La direciion, suivie par le capitaine Ilardigan, était toujours celle du sud-ouest, dont le canal ne s'écartait pas depuis Tozeur. Au kilomètre 207, il remontait vers le nord, et, à partir de ce coude, ce serait sur le méridien que cheminerait la petite troupe, en quittant Nefta, où elle arriva ce jour même dans l'après-midi.
Peut-être la longueur du canal eût-elle été réduite d'une quinzaine de kilomètres, s'il eût été possible de rejoindre le Rharsa sur un point de sa limite orientale dans la direction de Tozeur. Mais les difficultés d'exécution eussent été grandes. Avant d'atteindre le chott de ce côté, il aurait fallu creuser un sol excessi-
vement dur où la roche dominait. C'eût été pour le moins plus long et plus coûteux qu'en certaines parties du seuil de Gabès, et une cote de trente à trente-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer aurait imposé un travail considérable. C'est pour cette raison qu'après une étude approfondie de cette région les ingénieurs de la Compagnie franco-orientale avaient renoncé au premier tracé pour en adopter un nouveau partant du kilomètre 207 à l'ouest de Nefta. De ce point il prenait la direction du nord. Cette troisième et dernière section du premier canal avait été menée à bonne fin sur une très grande largeur, en profitant de nombreuses dépressions et atteignait le Rharsa au fond d'une sorte de crique qui se trouvait à une des cotes les plus basses de ce chott, presque au milieu de sa bordure méridionale.
L'intention de M. de Scha'ler, d'accord avec le capitaine Hardigan, n'était point de s'arrêter à Nefta jusqu'au surlendemain. Il leur suffirait d'y avoir passé les dernières heures de l'après-midi et la nuit prochaine pour reposer et ravitailler le détachement. D'ailleurs, hommes et chevaux n'avaient pu être fatigués pendant ce parcours de cent quatre-vingt-dix kilomètres à vol d'oiseau, effectué depuis le départ de Gabès, entre le 17 mars et le 3 avril. Il leur serait même facile d'enlever dans la journée du lendemain la distance qui les séparait encore du chott Rharsa où l'ingénieur tenait à arriver à la date précise qu'il avait fixée.
L'oasis de Nefta, au point de vue du pays, de la nature du sol, des productions végétales, ne diffère pas sensiblement de l'oasis de Tozeur. Même amoncellement d'habitations au milieu des arbres, même disposition de la kasbah, même occupation militaire. Mais l'oasis est moins peuplée, et ne comptait pas alors plus de huit mille habitants.
Français et indigènes firent très bon accueil à la petite troupe du capitaine Ilardigan et s'empressèrent de la loger du mieux possible. A cela il y avait quelques raisons d'intérêt personnel.
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et on ne saurait s'en étonner grâce au nouveau tracé. Le commerce de Nel'ta allait largement bénéficier de ce passage du canal à proximité de l'oasis. Tout le trafic qu'elle aurait perdu,
PO.NT SUR L'OUF.D A NEriA.