C.liilio Soler (Tunis
si, au delà de Tozeur, il se lut dirigé vers le chott,lui reviendrait. C'était presque comme si Ncfta était à la veille de devenir ville riveraine de la nouvelle mer. Aussi les félicitations des habitants ne furent-elles pas épargnées à l'ingénieur de la Société française de la mer Saharienne.
Cependant, malgré les instances faites clans le but de retenir l'expédition, ne fût-ce que vingt-quatre heures, le départ fut maintenu pour le lendemain au lever du soleil. Le capitaine Hardigan était toujours inquiet, par suite des nouvelles qu'il recueillait de la surexcitation des indigènes aux environs du Melrir, auquel aboutissait le second canal, et il lui tardait d'avoir achevé cette partie de son voyage d'exploration.
Le soleil n'avait pas encore paru au-dessus de l'horizon, lorsque, les hommes rassemblés, les chevaux et les chariots prêts, le signal du départ fut donné. La douzaine de kilomètres que mesure le canal depuis Nefta jusqu'au coude était franchie dans la première étape, et la distance du coude au Rharsa dans la seconde.
Aucun incident pendant la route, et il était environ six heures du soir lorsque le capitaine Hardigan fit halte au fond de la crique où le canal complètement achevé débouchait sur le chott.
LE CHOTT RHARSA.
Le campement, cette nuit du 4 au 5 avril, fut établi au pied des dunes, d'un relief assez accusé, qui encadraient le fond de la crique. L'endroit ne présentait aucun abri. Les derniers arbres de cette région désolée avaient été dépassés par la petite troupe à trois ou quatre kilomètres de là, entre Nefta et le chott. C'était le désert sablonneux où s'ébauchaient à peine quelques traces de végétation, le Sahara dans toute son aridité.
Les tentes avaient été dressées. Les chariots, ravitaillés à Nefta, assuraient pour plusieurs jours la nourriture des hommes et des chevaux. D'ailleurs, en contournant le Rharsa, l'ingénieur s'arrêterait dans les oasis, assez nombreuses sur ses bords, où le fourrage frais se rencontrerait en abondance, et qu'on eût vainenement cherchées à l'intérieur du chott.
C'est ce que M. de Schaller expliquait au capitaine Hardigan et au lieutenant Villette, alors réunis sous la même tente, avant de prendre leur part du repas que se préparait à servir M. François. Un plan du Rharsa, déposé sur la table, permettait d'en reconnaître la configuration. Ce chott, dont la limite méridionale s'écarte peu du trente-quatrième parallèle, s'arrondit vers le nord à travers la région que bordent les montagnes d'Aurès, aux approches de la bourgade de Chebika. Sa plus grande longueur, mesurée précisément sur ce trente-quatrième degré de latitude, se chiffre par soixante kilomètres, mais sa superficie submersible ne couvre que treize cents kilomètres carrés, soit, comme le dit
lO'i L'INVASION DE LA MER.
Tingénieur, de trois à quatre mille fois retendue du Champ de Mars à Paris.
« Eh, fit observer le lieutenant Villette, ce qui est énorme pour un Champ de Mars, parait bien médiocre pour une mer...
— Sans doute, lieutenant, répondit M. de Schaller, mais, si vous y ajoutez la superficie du Melrir, soit six mille kilomètres carrés, cela donne sept cent vingt mille hectares à la mer Saharienne. Et, d'ailleurs, il est très possible, avec le temps, et sous l'action d'un travail neptunien, qu'elle finisse par embrasser les sebkha Djerid et Fedjedj...
— Je vois, mon cher ami, reprit le capitaine Hardigan, que vous comptez toujours sur cette éventualité. . . L'avenir la réservet-elle?..
— Qui peut lire dans l'avenir? répondit M. de Schaller. Notre planète, ce n'est pas douteux, a vu des choses plus extraordinaires, et je ne vous cache pas que cette idée, sans m'obséder, m'absorbe quelquefois. Vous avez sûrement entendu parler d'un continent disparu qui s'appelle Atlantide, eh bien! ce n'est pas une mer saharienne qui passe aujourd'hui dessus, c'est l'Océan Atlantique lui-même, et sous des latitudes parfaitement déterminées; et les exemples de ces sortes de cataclysmes ne manquent pas, dans des proportions moindres, il est vrai; voyez ce qui s'est passé dans l'Insulinde au xix'' siècle, lors de la terrible éruption du Krakatoa; aussi, pourquoi ce qui s'est produit hier ne saurait-il se reproduire demain?
— L'avenir, c'est la grande boite à surprises de l'humanité, répondit en riant le lieutenant Villette.
— • Juste, mon cher lieutenant, affirma l'ingénieur, et quand elle sera vide...
— Eh bien, le monde finira ;>, conclut le capitaine Hardigan.
Puis, posant son doigt sur le plan, là où aboutissait le premier canal, long de deux cent vingt-sept kilomètres :
LE CHOTT RHARSA. 105
« Est-ce qu'un port ne doit pas être créé à cet endroit?., demanda-t-il.
— Là même, sur les bords de cette crique, répondit M. de Schaller, et tout indique qu'il deviendra l'un des plus fréquentés de la mer Saharienne. Des plans sont étudiés, et, assurément, maisons et magasins, entrepôts et bordj seront construits pour l'époque où le Rharsa sera devenu navigable. Au surplus, à l'extrémité orientale du chott, la bourgade La Hammâ se transformait déjà en prévision de l'importance maritime et commerciale qu'elle comptait prendre lors du premier tracé et que lui assurera probablement, malgré le changement, sa position de port avancé de Gafsa. »
Devenir un port marchand au cœur même du Djerid, cette bourgade dont l'ingénieur montrait l'emplacement sur la carte à l'extrémité du Rharsa, c'était un rêve qui jadis eût paru irréalisable. Et, cependant, le génie de l'homme allait en faire une réalité. Elle n'aurait à regretter qu'une chose, c'était que le premier canal n'eût pu déboucher à sa jDorte. Mais on connaît les raisons pour lesquelles les ingénieurs avaient dû rejoindre le chott au fond de cette crique, qui portait actuellement le nom de crique Roudaire, en attendant que ce fût celui d'un nouveau port, sans doute le plus considérable de la mer Saharienne.
Le capitaine Ilardigan demanda alors à M. de Schaller si son intention était de conduire l'expédition à travers le Rharsa sur toute sa longueur.
« Non, répondit l'ingénieur, ce sont les bords du chott que je dois visiter; j'espère retrouver peut-être là un matériel précieux et qui pourra nous être utile, soit ici, soit ailleurs, puisqu'il est à pied d'œuvre, bien qu'il soit certainement inférieur au matériel actuel, mais, celui-ci, il faudra le faire venir.
— Est-ce que les caravanes ne traversaient pas le chott de préférence? interrogea le lieutenant Yillettc.
— Et le traversent encore, mon cher lieutenant, bien que ce soit
une route assez dangereuse sur un sol peu ferme; mais elle est plus courte et même moins difficile qu'un cheminement le long des rives encombrées de dunes. C'est pourtant celui que nous effectuerons dans la direction de l'ouest jusqu'au point où commence le second canal ; puis, au retour, après avoir relevé les limites du Melrir, nous pourrons côtoyer la limite septentrionale du Rharsa et regagnerons Gabès plus rapidement que nous n'en sommes venus. »
Tel était le plan adopté, et, après la reconnaissance des deux canaux, l'ingénieur aurait contourné tout le périmètre de la nouvelle mer.
Le lendemain, M. de Schaller et les deux officiers prirent la tête du détachement. Coupe-à-cœur gambadait en avant, faisant lever des bandes d'étourneaux qui s'enfuyaient avec un morne froufrou d'ailes. On suivait la base intérieure des hautes dunes qui formaient le cadre du chott. Ce n'était pas de ce côté que, d'après certaines appréhensions, la nappe liquide aurait pu s'étendre en dépassant les bords de la dépression. Ses rives élevées, à peu près semblables au bourrelet du seuil de Gabès, étaient de nature à ne point céder à la pression des eaux, et il y avait toute sécurité pour cette partie méridionale du Djerid.
Le campement avait été levé dès les premières heures du jour. La marche se reconstitua dans l'ordre habituel. Le parcours quotidien ne devait point être modifié et garderait sa moyenne de douze à quinze kilomètres en deux étapes.
Ce que M. de Schaller voulait surtout vérifier, c'était le littoral qui allait encaisser les eaux de la nouvelle mer, et s'il n'était pas à craindre que, franchissant son cadre, celle-ci n'envahît les régions voisines. Aussi la petite troupe suivait-elle la base des dunes sablonneuses qui se succédaient le long du chott, en direction de l'ouest. Il semblait bien, d'ailleurs, que l'homme n'avait pas eu à modifier l'œuvre de la nature à ce point de vue. Que le Rharsa autrefois eût été lac ou non, il était disposé pour l'être.
LE CIIOTT RIIARSA. 107
et les eaux du golfe de Gabès, que lui amènerait le premier canal, seraient strictement contenues dans les limites prévues.
Cependant, tout en faisant route, il était possible d'observer la dépression sur une vaste étendue. La surface de cette aride cuvette du Rharsa, sous les rayons du soleil, miroitait comme si elle eût été doublée d'une feuille d'argent, do cristal ou de camphre. Les yeux ne pouvaient en soutenir l'éclat et il fallait les préserver au moyen de verres fumés pour éviter les oj^htalmies si fréquentes sous l'ardeur de la lumière saharienne. Les officiers et leurs hommes s'en étaient munis à cette intention. Le marchef Nicol avait même fait acquisition de fortes besicles pour son cheval. Mais il ne paraissait pas que cela eût convenu à Va-dTavant de porter lunettes. C'était quelque peu ridicule, et Coupe-à-cœur, derrière cet appareil optique, ne reconnaissait plus la figure de son camarade. Aussi Va-d'1'avant ni aucun des chevaux n'étaient-ils pourvus de ces j^réservatifs, indispensables à leurs maîtres.
Du reste, le chott présentait bien l'aspect de ces lacs salins, qui se dessèchent l'été sous l'action des chaleurs tropicales. Mais une partie de la couche liquide, entraînée sous les sables, rejette les gaz qui la chargent, et le sol se hérisse de boursouflures qui le font ressembler à un champ semé de taupinières; quant au fond de ce chott, l'ingénieur fit remarquer aux deux officiers qu'il se composait de sable rouge quartzcux mélangé de sulfate et de carbonate de chaux. Cette couche se recouvrait d'efflorescences formées de sulfate de soude et de chlorure de sodium, véritable croûte de sel. D'ailleurs, le terrain pliocène où se rencontrent les chotts et les sebkha fournit par lui-même le gypse et le sel en abondance.
Il est bon de noter qu'à cette époque de l'année le Rharsa ne s'était pas vidé de toutes les eaux que les oueds y amènent l'hiver. En s'éloignant parfois des ghourd, c'est-à-dire des dunes
encaissantes, les chevaux s'arrêtaient sur le bord de bas-fonds emplis d'un lic|uide stagnant.
De loin le capitaine Hardigan aurait pu croire qu'un détachement de cavaliers arabes allait et venait encore à travers ces désertes bassures du chott; mais à l'approche de ses hommes toute la troupe s'enfuyait, non point au grand galop, mais à tired'aile.
Il n'y avait là cju'une bande de flamants bleus et roses, dont le plumage rappelait les couleurs d'un uniforme, et, si rapidement c{ue Coupe-à-cœur se mît à leur poursuite, il ne parvenait pas à rejoindre ces magnificjues représentants de la famille des échassiers.
En même temps, quelles myriades d'oiseaux il faisait lever de toutes parts, et quels cris traversaient l'espace à l'envolement des boa-habibis, ces assourdissants moineaux du Djerid !
Cependant, à suivre les contours du Rharsa, le détachement trouverait sans peine des lieux de campement qu'il n'eût pas rencontrés au centre de la dépression. C'est pour cette raison que ce chott était prescfue entièrement inondable, tandis que certaines parties du Melrir, ayant une cote positive, émergeraient encore après l'introduction des eaux méditerranéennes. On allait donc d'oasis en oasis plus ou moins habitées, destinées à devenir des « marsâ, » c'est-à-dire ports ou calangues de la nouvelle mer. On les désigne sous le nom de « toua » en langue berbère, et en ces oasis le sol reprend toute sa fertilité, les arbres, palmiers et autres reparaissent en grand nombre, les pâturages n'y manquent point, de telle sorte cjue Va-d'l'avant et ses camarades n'avaient point à se plaindre de la rareté des fourrages. Mais, ces oasis aussitôt dépassées, brusquement le sol reprenait son aridité naturelle. Aux « mourdj » herbeux succédait soudain le « reg » qui est un sol plat composé de gravier et de sable.
Toutefois, il y a lieu de l'observer, la reconnaissance de cette limite méridionale du Rharsa s'effectuait sans grandes fatigues.
LE CIIOTT RIIARSA. 109
Il est vrai, lorsque aucun nuage ne tempérait les ardeurs du soleil, la chaleur éprouvait fortement les hommes et les chevaux, au pied de ces dunes. Mais, enfin, des officiers algériens, des spahis ont déjà l'accoutumance de ces brûlants climats, et, en ce qui concerne M. de Schaller, c'était aussi un Africain bronzé par le soleil et les explorations, et c'est précisément ce qui l'avait désigné pour prendre la direction des travaux définitifs de la mer Saharienne.
Quant aux dangers, ils n'auraient pu provenir que d'un cheminement à travers les « hofra » du chott, qui sont les dépressions les plus accusées où le sol est mouvant et n'offre aucun appui solide; mais, sur le parcours que suivait l'expédition, ces enlizements étaient peu à craindre.
'( C'est qu'ils sont très sérieux ces dangers, répétait l'ingénieur, et, pendant le creusement du canal à travers les sebkha tunisiennes, on a eu maintes occasions de le constater.
— En effet, ajouta le capitaine Hardigan, c'est une des difficultés que prévoyait déjà M. Roudaire, pour le nivellement du Rharsa et du Melrir... Ne raconte-t-il pas qu'il enfonçait parfois jusqu'au genou dans le sable salé?..
— Et il n'a dit que la vérité, afïirma M. de Schaller. Ces basfonds sont parsemés de trous auxquels les Arabes donnent le nom d' « œils de mer », et dont les sondes ne peuvent atteindre le fond. Aussi des accidents sont-ils toujours à redouter. Lors d'une reconnaissance de M. Roudaire, un des cavaliers et son cheval s'engloutirent dans une de ces crevasses, et, même en ajustant vingt baguettes de leurs fusils les unes aux autres, ses camarades ne parvinrent pas à l'en retirer...
— Donc, prenons nos précautions, recommanda le capitaine Hardigan, on ne saurait être trop prudent. Mes hommes ont défense de s'écarter des dunes, à moins que nous n'ayons bien constaté l'état du sol... Et même j'ai toujours la crainte que ce diable de Coupe-à-cœur, ({ui court à tort, c'est le cas de le dire,
et à travers la sebkha, ne vienne à disparaître subitement. Nicol ne parvient pas à le retenir...
— Si pareil malheur arrivait à son chien, déclara le lieutenant Villette, quel chagrin il en éprouverait!..
— Et Va-d'l'avant, ajouta le capitaine, je suis sûr qu'il en mourrait de douleur !
— C'est du reste une bien singulière amitié qui existe entre ces deux braves animaux, observa l'ingénieur.
— Très singulière, dit le lieutenant Villette. Au moins, Oreste et Pylade, Nisus et Euryale, Damon et Pithias, Achille et Patrocle, Alexandre et Ephestion, Hercule et Pirithoiis étaient-ils de même race, tandis qu'un cheval et un chien...
— Et un liomme, pouvez-vous ajouter, lieutenant, conclut le capitaine Hardigan, car Nicol, Va-d'l'avant et Coupe-à-cœur forment un groupe d'amis inséparables, dans lequel Thomme entre pour un tiers et les bêtes pour deux ! »
Ce qu'avait dit l'ingénieur relativement aux dangers du sol mouvant des chotts n'était point exagéré. Et cependant les caravanes passaient de préférence par la contrée du Melrir, du Rharsa et du Fedjedj. Cette route abrégeait leur parcours, et les voyageurs y trouvaient un chemin plus facile en terrain plat. Mais elles ne le faisaient pas sans l'assistance de guides qui connaissaient parfaitement ces parties lacustres du Djerid et savaient éviter les^dangereuses fondrières.
Depuis son départ de Gabès, le détachement n'avait pas encore rencontré une de ces kafila qui transportent les marchandises, les produits du sol, ou produits manufacturés depuis Biskra jusqu'au littoral de la Petite-Syrte, et dont le passage est toujours impatiemment attendu à Nefta, à Gafsa, à Tozeur, à La Hammâ, dans toutes ces villes et bourgades de la basse Tunisie. Mais, pendant la journée du 9 avril, l'après-midi, il prit contact avec une caravane, voici en quelles circonstances.
Il était environ trois heures. Après sa première étape de la
LE CHOTT RIIARSA. 111
journée, le capitaine llarcligan et ses hommes s'étaient remis en marche sous un soleil hrûlant. Ils se dirigeaient vers l'extrême courhure que dessine le Rharsa, quelques kilomètres plus loin, à son extrémité occidentale. Le sol remontait sensihlement alors; le relief des dunes s'accusait plus fortement et ce n'est pas de ce côté que le cadre du chott pourrait jamais être forcé par les nouvelles eaux.
En s'élevant, on parcourait du regard un plus large secteur dans le sens du nord et de l'ouest. La dépression étincelait sous les rayons solaires. Chaque gravier de ce sol salin devenait un point lumineux. Sur la gauche, prenait naissance le second canal qui mettait en communication le Rharsa et le Melrir.
L'ingénieur, les deux officiers avaient mis pied à terre. L'escorte les suivait en tirant les chevaux par le bridon.
A un instant où tous s'étaient arrêtés sur un plateau de la dune, voici que le lieutenant Villette dit, en tendant la main :
« Il me semble bien apercevoir une troupe en mouvement dans le fond du chott...
— Une troupe... ou un troupeau, répondit le capitaine Hardigan.
— Il est difficile de se prononcer, étant donnée la distance », ajouta M. de Schaller.
Le certain, c'est que de co côté, à trois ou quatre kilomètres environ, un épais nuage de poussière se déroulait à la surface du Rharsa. Peut-être n'était-ce là qu'une bande de ruminants en marche vers le nord du Djerid.
Au surplus, le chien donnait des signes non équivoques, sinon d'inquiétude, du moins d'attention, et le marchef de lui crier :
« Allons, Coupe-à-cœur, du nez et des oreilles... Qu'est-ce qu'il y a là-bas?.. »
L'animal aboya violemment, les pattes raidies, la queue battante, et fut sur le point de s'élancer à travers le chott.
« Tout beau... tout beau ! » fit Nicol en le retenant près de lui.
Le mouvement qui se produisait au milieu de ce tour])illoii devenait plus fort à mesure que les volutes de poussière se rapprochaient. Mais il était difficile d'en déterminer la cause. Quelque vif que fût leur regard, ni M. de Schaller, ni les officiers, ni personne du détachement n'aurait pu affirmer si cette agitation provenait d'une caravane en marche ou d'un troupeau fuyant quelque danger à travers cette partie du chott.
Deux ou trois minutes plus tard, il n'existait aucune incertitude sur ce point. Des éclairs jaillissaient du nuage et des détonations éclataient, dont les fumées se mêlaient au tourbillon de poussière.
En même temps. Coupe-à-cœur, que son maître ne put arrêter, ■ lui échappa, aboyant avec fureur.
- « Des coups de feu ! s'écria le lieutenant Villette.
— Sans doute, quelque caravane qui se défend contre une attaque de fauves..., dit l'ingénieur.
— Ou plutôt contre des pillards, reprit le lieutenant, car les détonations semblent se répondre...
— En selle ! » commanda le capitaine Hardigan.
Un instant après les spahis, contournant le bord du Rharsa, se dirigeaient vers le théâtre de la lutte.
Peut-être y avait-il imprudence, ou tout au moins témérité, à engager les quelques hommes de l'escorte dans cette affaire dont on ne connaissait pas la cause. Probablement une bande de ces pillards duDjerid, qui pouvait être nombreuse. Mais le capitaine Hardigan et son détachement n'en étaient pas à regarder au danger. Si, comme il y avait lieu de le supposer, des Touareg ou autres nomades de la région attaquaient une kalila, il était de l'honneur d'un soldat de courir à son secours. Aussi, tous, enlevant leurs chevaux, précédés du chien que Nicol ne clierchait plus à rappeler, abandonnant la lisière des dunes, s'élancèrent-ils à travers le chott.
La distance, on l'a dit, ne paraissait pas mesurer plus de trois kilomètres, et les deux tiers furent franchis en dix minutes. Les
LES GENS DE LA CARAVANE TENTÈRENT UNE RÉSISTANCE... (Page 115.)
LE CIIOTT lUIARSA. 115
coups de feu continuaient à partir de droite et de gauche au milieu de volutes de fumée et de poussière. Toutefois, le tourl)illon commençait à se dissiper, sous le souffle d'une brise du sud-est, qui se levait.
Le capitaine Ilardigan put se rendre compte alors de la nature de cette lutte si violemment engagée.
C'était bien, comme on n'allait pas tarder à l'apprendre, une caravane dont le cheminement venait d'être interrompu en cette partie du chott. Cinq jours avant, elle quittait l'oasis de Zeribet, au nord du Melrir, se dirigeant vers Tozeur, d'où elle gagnerait Gabès. Une vingtaine d'Arabes en formaient le personnel conduisant une centaine de chameaux de toute taille.
■ Ils allaient ainsi, pressant les étapes, les bêtes devant avec leurs charges de dattes, en sacs... Eux, les chameliers, marchaient derrière, répétant le cri que Tun d'eux poussait d'une voix rauque pour exciter les animaux.
La caravane, dont le voyage s'était jusqu'alors effectué dans de bonnes conditions, venait d'atteindre l'extrémité ouest du Rharsa, qu'elle s'apprêtait à traverser dans toute sa longueur sous la conduite d'un guide très expérimenté. Par malheur, dès qu'elle se fut engagée sur les premières pentes du « reg », une soixantaine de cavaliers surgirent soudain de derrière les dunes.
C'était une bande de pillards qui devait avoir facilement raison du personnel de la kafda. Ils mettraient les chameliers en fuite, ils les massacreraient au besoin, ils s'empareraient des bêtes et de leur charge, ils les pousseraient vers quelque lointaine oasis du Djerid, et sans doute cette agression demeurerait impunie, comme tant d'autres, vu l'impossibilité d'en découvrir les auteurs.
Les gens de la caravane tentèrent une résistance qui ne pouvait réussir. Armés de fusils et de pistolets, ils firent usage de leurs armes. Les assaillants, plus nombreux, tirèrent alors, et la kafila, après dix minutes de lutte, finit par se disperser, les animaux, pris de peur, s'enfuyant en toutes directions.
lie, L'INVASION DE LA MER.
C'était un peu avant que les détonations avaient été entendues du capitaine Hardigan. Mais sa petite troupe fut aperçue, et les pillards, voyant ces cavaliers venir au secours de la kafila, s'arrêtèrent.
A ce moment, d'une voix forte, le capitaine Hardigan avait crié :
UiNE KAFILA DANS LE DJERiD. — (Photographie de M. Brichard.)
« En avant !.. »
Les carabines étaient en état. Du dos des spahis elles passèrent à leur main et à leur épaule, et tous fondirent comme une trombe sur les bandits.
Quant au convoi, il avait été laissé en arrière sous la garde des conducteurs, et on le rejoindrait après avoir dégagé la caravane.
Les pillards n'attendirent pas le choc. Ne se sentirent-ils pas la force ou plutôt le courage de tenir tète à ce peloton d'uniforme connu, (fui s'avançait si audacieuscment à leur rencontre?
LE CHOTT RIIAKSA
Obéirent-ils à une autre impulsion que celle de la peur? Toujours est-il qu'avant que le capitaine Hardigan et ses hommes fussent à portée, ils s'étaient enfuis dans la direction du nord-ouest.
Cependant l'ordre de faire feu fut donné, et quelques vingtaines de coups éclatèrent, qui atteignirent plusieurs des fugitifs, mais non assez grièvement pour les arrêter.
Touareg. — (Photographie du lieutenant Rouss.)
Toutefois, le marchef tint à constater avec fierté que Coupe-àcœur avait reçu le baptême du feu, car il l'avait vu secouer la tête de droite et de gauche, et conclut qu'une balle lui avait sifflé aux oreilles.
Le capitaine Hardigan ne jugea pas opportun de poursuivre les assaillants, emportés de toute la vitesse de leurs chevaux. D'ailleurs, ils n'avaient pas tardé à disparaître derrière le rideau d'un « tell », colline boisée qui se dressait à l'horizon. En ce pays qu'ils connaissaient bien, ils auraient aisément regagné quelque retraite, où il eût été difficile de les rejoindre. Ils ne revien-
draient pas, sans doute, et la caravane n'avait plus à craindre de les retrouver en se dirigeant vers l'est du Rharsa.
Mais le secours était arrivé à temps et, quelques minutes plus tard, les chameaux fussent tombés entre les mains de ces joirates du désert.
L'ingénieur, interrogeant alors le chef de la kafda, apprit comment les choses s'étaient passées, et dans quelles conditions ses chameliers et lui avaient été attaqués.
« Et, demanda le capitaine Hardigan, savez-vous à quelle^ tribu appartient cette bande?..
— Notre guide assure que ce sont des Touareg, répondit le chef.
— On prétendait, reprit l'ingénieur, que les Touareg avaient abandonné peu à peu les oasis de l'ouest pour gagner l'est du Djerid...
— Oh ! tant qu'il y aura des caravanes qui le traverseront, il ne manquera pas de pillards pour les attaquer... observa le lieutenant Villette.
— Eventualité qui ne sera plus à craindre après l'inondation des chotts », déclara M. de Schaller.
Et alors le capitaine Hardigan de demander au chef si l'on avait entendu parler dans le pays de l'évasion de Hadjar :
« Oui, capitaine, et voilà déjà quelques jours que ce bruit s'est répandu...
— On ne dit pas s'il a été signalé aux environs du Rharsa ovi du Melrir?..
— Non, capitaine.
— Et ce n'était pas lui qui commandait cette bande?..
— Je puis rafhrmer, répliqua le guide, car je le connais, et je l'aurais reconnu... Que ces pillards soient de ceux qu'il commandait autrefois, c'est bien possible, et, sans votre arrivée, capitaine, nous étions volés, massacrés jusqu'au dernier peut-être!..
— Mais, reprit l'ingénieur, vous allez pouvoir sans danger continuer votre route ?. .
LE CHOTT RIIARSA. 119
— Je le pense, répondit le chef. Ces coquins auront regagné quelque bourgade de l'ouest, et dans trois ou quatre jours nous serons à Tozeur. »
Le chef rassembla alors tout son monde. Les chameaux qui s'étaient dispersés revenaient déjà à leur rang; la caravane se reconstitua, n'ayant pas perdu un seul homme, avec quelques blessés et encore peu grièvement, qui pouvaient continuer la route. Puis, après avoir une dernière fois remercié le capitaine Hardigan et ses compagnons, le chef donna le signal du départ. Toute la kafila se remit en marche.
En quelques minutes, hommes et bêtes eurent disparu au tournant d'un « tarf », pointe sablonneuse qui s'allongeait sur le chott, et les cris du chef de la kafila, pressant les chameliers, se perdaient, peu à peu, dans l'cloignement.
Lorsque l'ingénieur et les deux officiers se trouvèrent réunis, après cette algarade qui pouvait être grosse de conséquences, ils se communiquèrent leurs impressions, sinon leurs soucis qu'un incident venait de faire naitre, et ce fut M. de Schaller qui prit le premier la parole : ,
« A'oicidonc que Hadjar a reparu dans le pays !.. ditf ingénieur.
— On devait s'y attendre, répondit le capitaine, et il est à désirer qu'on ait achevé d'inonder les chotts le plus tôt possible ! C'est le seul moyen d'en finir avec ces malfaiteurs du Djerid!..
— Par malheur, fit observer le lieutenant Villette, quelques années se passeront avant que les eaux du golfe aient rempli le Rharsa et le Melrir...
— Qui sait?.. » prononça M. de Schaller.
Pendant la nuit suivante, le campement ne fut point troublé par les Touareg qui ne reparurent pas aux environs.
Dans l'après-midi du Icndemahi, 10 avril, le détachement fit halte à l'endroit où commençait le second canal qui réunissait les deux chotts
Le second canal, reliant le Rharsa et le Melrir auchott Djerid, avait une longueur environ trois fois moindre que celle du premier. D'autre part, tandis que le relief du sol entre Gabès et le Rharsa présentait des cotes depuis quarante-six jusqu'à quinze mètres, il ne dépassait pas dix mètres entre les deux derniers chotts, au seuil d'Asloudje.
Il importe de noter aussi que, outre le Rharsa et le Melrir, il existait des dépressions longues de quelques kilomètres, dont la principale était le chott d'El Asloudje, et qui avaient été utilisées pour la percée du canal.
Le creusement du second canal avait donc demandé moins de temps que celui du premier, et présenté moins de difficultés également. Aussi ne fut-il entrepris que plus tard. Les travaux définitifs pouvant être repris, avec la province de Constantine comme base d'opération et de ravitaillement, il avait été convenu, avant le départ de Gabès, que M. de Schaller trouverait sur le Melrir, à la fin du deuxième canal, sous la conduite d'un agent très compétent des Ponts et Chaussées, un chantier occupé par des hommes qui, après le trajet en chemin de fer jusqu'à Biskra et en caravane le long de la Farfaria, se mettraient en communication avec lui sitôt installés en cet endroit.
Les travaux une fois reconnus, M. de Schaller n'aurait plus qu'à suivre les contours du chott pour revenir à son point de départ, et son inspection serait terminée.
Deux hommes blotlis derrière d'épaisses touffes de driss... (Page 123.)
Lorsque le détachement atteignit la fin du Rharsa, l'ingénieuifut très surpris de ne trouver en cet endroit aucun des ouvriers, aral)es ou autres, envoyés de Biskra par la Société.
Qu'avait-il pu se passer? Cela ne laissait pas d'être un peu in(juiétant, surtout à la suite de l'attaque de la caravane et de la réapparition de liadjar.
Y avait-il eu changement de programme, sans que l'ingénieur
pût être prévenu à temps, ou changement de direction décidé à la dernière heure?
M. de Schaller demeurait songeur, lorsque le capitaine Hardigan l'interrogea :
« Est-ce que les travaux de cette section n'étaient point achevés?
— Mais si, répondit M. de Schaller, et, d'après les rapports connus, le creusement des seuils entre les parties inondables a dû être poussé, avec la pente nécessaire, jusqu'au Melrir dont l'ensemble est au-dessous du niveau de la mer...
— Pourquoi vous étonner C{ue des ouvriers ne soient pas là?..
— Parce que le conducteur des travaux devait avoir envoyé, depuis quelques jours déjà, plusieurs de ses hommes au-devant de moi, et que, en réfléchissant, je ne vois aucune raison pour qu'ils aient été retardés à Biskra ou au Melrir.
— Alors, comment expliquez-vous cette absence?..
— Je ne me l'explique pas, avoua l'ingénieur, à moins que quelque incident ne les ait maintenus au chantier principal qui se trouve à l'autre extrémité du canal...
— Eh bien, nous serons fixés bientôt, fit le capitaine Hardigan.
— N'importe, vous me voyez ennuyé et, en même temps, très préoccupé de ne point rencontrer ici les gens dont j'avais besoin et dont l'absence contrarie mes projets.
— Tandis qu'on prépare le campement, proposa le capitaine Hardigan, voulez-vous aller un peu plus loin ?..
— Volontiers », répondit M. de Schaller.
Le maréchal des logis-chef fut appelé. Il reçut ordre d'organiser la halte pour la nuit près d'un massif de palmiers à l'orée du canal. L'herbe verdissait à l'abri des arbres. Un petit ruisseau courait à leur pied. Ni Teau, ni le pâturage ne manquaient, et, quant aux provisions fraîches, elles seraient aisément renou^■elées à une oasis des bords de l'Asloudje.
Nicol exécuta immédiatement les ordres de son capitaine, et
les spahis prirent les mesures habituelles aux campements organisés clans ces conditions.
M. de Schaller et les deux officiers, profitant de la dernière heure du jour, suivirent la berge du nord, qu'ils comptaient longer pendant un kilomètre.
Cette excursion permit à l'ingénieur de reconnaitre que la tranchée était entièrement terminée sur ce point et l'ensemble des travaux en aussi bon état qu'il s'y attendait. Le fond des tranchées entre les chotts offrait un passage facile aux eaux qu'y déverserait le Rharsa, lorsqu'il aurait reçu celles du golfe, et la pente était conforme aux plans des ingénieurs.
M. de Schaller et ses compagnons ne prolongèrent pas leur promenade au delà d'un kilomètre. D'ailleurs, aussi loin que put porter le regard en direction d'El Asloudje, cette portion du canal était déserte. C'est pourquoi, voulant être rentrés avant la nuit, l'ingénieur, le capitaine Ilardigan et le lieutenant Villette reprirent le chemin du campement.
Là, une tente était montée. M. François les y servit avec sa correction habituelle. On prit les précautions pour la garde de nuit, et il n'y avait plus qu'à chercher dans un bon sommeil des forces pour les étapes du lendemain.
Cependant, si, au cours de leur excursion, M. de Schaller et les deux officiers n'avaient aperçu personne, si cette partie du second canal leur avait paru déserte, elle ne l'était pas. Que l'équipe ne fût plus là, à ce sujet aucun doute, et l'ingénieur n'y avait point relevé trace d'une main-d'œuvre récente.
Or, les officiers et lui avaient été vus par deux hommes blottis derrière d'épaisses touffes de driss dans une brèche des dunes.
Assurément, si Coupe-à-cœur eût été là, il eût dépisté ces deux hommes. Ceux-ci avaient eu grand soin de ne point se montrer. Ils observèrent à moins de cinquante pas le passage de ces trois étrangers qui longeaient la berge. Ils les revirent
\n L INVASION DE LA MER.
alors qu'ils revenaient sur leurs pas. Ce fut seulement dès les premières ombres du crépuscule qu'ils se hasardèrent à se rapprocher du campement.
Sans doute, à leur approche, Coupe-à-cœur donna bien quelques signes d'éveil et grogna sourdement. Mais le maréchal des logis-chef le calma, après avoir jeté un coup d'œil au dehors, et le chien vint se recoucher près de son maitre.
Tout d'abord, ces indigènes s'étaient arrêtés sur la lisière du petit bois. A huit heures, il faisait déjà sombre, car le crépuscule est de courte durée sous cette latitude. Nvd doute qu'ils n'eussent tous deux l'intention d'observer de plus près ce détachement en halte à l'entrée du second canal. Qu'était-il venu faire, et qui le commandait?..
Que ces cavaliers appartinssent à un régiment de spahis, ils le savaient, ayant aperçu les deux officiers pendant leur excursion en compagnie de l'ingénieur. Mais combien d'hommes comptait ce détachement, quel matériel escortait-il vers le Melrir? c'était là précisément ce qu'ils voulaient reconnaître.
Les deux indigènes franchirent donc la lisière, rampèrent entre les herbes, gagnèrent d'un arbre à l'autre. Au milieu de l'obscurité, ils purent apercevoir les tentes dressées à l'entrée du bois et les chevaux couchés sur le pâturage.
C'est à ce moment que les grognements du chien les mirent en éveil, et ils retournèrent vers les dunes, sans que leur présence eût été soupçonnée au campement.
Alors, n'ayant plus la crainte d'être entendus, ils échangèrent ces demandes et ces réponses :
« Ainsi... c'est bien lui... ce capitaine Ilardigan?..
— Oui !.. celui-là même qui avait fait prisonnier Hadjar...
— Et aussi l'olficier qui était sous ses ordres ?..
— Son lieutenant... Je les ai reconnus...
— Comme ils t'auraient reconnu, sans doute...
— Mais toi... ils ne t'ont jamais rencontré?..
— Jamais.
— Bien!., peut-être... sera-t-il possible... II se présente là une occasion... dont il faut proiiter... qui ne se retrouverait pas...
— Et si ce capitaine et ce lieutenant tombent entre les mains de Hadjar...
— Ils ne s'échapperont pas, eux. . . comme Hadjar s'est échappé du bordj . . .
— Ils étaient trois seulement quand nous les avons aperçus, reprit l'un des indigènes...
— Oui... mais ceux qui sont campés là-bas... ne sont pas bien nombreux, répondit l'autre.
— Quel était ce troisième?.. Ce n'est pas un officier.
— Non... quelque ingénieur de leur compagnie maudite!.. Il sera venu là avec son escorte pour visiter encore les travaux du canal... avant qu'il ne soit rempli par les 'eaux... Ils se dirigent vers le Melrir... et lorsqu'ils seront arrivés au chott... lorsqu'ils verront...
— Qu'ils ne peuvent plus Finonder, s'écria le plus violent de ces deux hommes, et qu'elle ne se fera pas, leur mer Saharienne, ils s'arrêteront... ils n'iront pas plus loin... et alors quelque centaine des fidèles Touareg ..
— Mais comment... les prévenir... pour qu'ils viennent à temps?
— L'oasis de Zenfig n'est qu'à une vingtaine de lieues... et si -le détachement s'arrête au Melrir... et si l'on peut l'y retenir
quelques jours...
— Ce n'est pas impossible... surtout maintenant qu'ils n'auront pas de raison d'aller plus loin...
— Et s'ils attendent là que les eaux du golfe se répandent à travers le chott, ils pourront creuser leur tombe en cet endroit, car ils seront tous morts" avant qu'elles n'y arrivent!.. Viens, Ilarrig... viens!
— Oui... je te suis, Sohar! »
Ces hommes étaient les deux Touareg qui avaient pris part à l'évasion de Iladjar : Harrig, qui avait combiné l'affaire avec le mercanti de Gabès; Sohar, le propre frère du chef touareg. Ils quittèrent alors la place et disparurent rapidement dans la direction du Melrir.
Le lendemain, une heure après le lever du soleil, le capitaine Hardigan donna le signal du départ. Les chevaux harnachés, les hommes se mirent en selle, et la petite troupe suivit dans l'ordre accoutumé la berge nord du canal.
M. François, rasé de frais et de près, occupait sa place habituelle à l'avant du convoi, et, comme le brigadier Pistache, à cheval, se tenait près de lui, tous deux causaient volontiers de choses et autres.
« Eh bien, cela va-t-il, monsieur François? demandait Pistache de ce ton de bonne humeur qui lui était habituel.
— A merveille, répondit le digne domestique de M. de Schaller...
— Cette excursion ne vous cause pas trop d'ennuis ni de fatigues?..
— Non, brigadier... ce n'est qu'une promenade à travers un pays curieux...
— Ce chott sera bien changé, après l'inondation...
— Bien changé, en effet », répondit M. François d'une voix mesurée et doctorale.
Car ce n'était pas cet homme minutieux et méthodique qui eût mangé ses mots.
Il les goûtait et les suçait au contraire comme fait un gourmet d'une fine pastille.
« Et quand je pense, reprit Pistache, que là où nos chevaux marchent, nageront des poissons, navigueront des bateaux...
— Oui... brigadier, des poissons de toutes sortes, et des marsouins, et des dauphins, et des requins...
— Et des baleines... ajouta Pistache.
— Non... je ne le crois pas, brigadier; sans doute, il n'y aurait pas assez d'eau pour elles...
— Oh ! monsieur François, d'après ce que nous disait notre marchef, vingt mètres de profondeur au Rharsa et vingt-cinq au Melrir !..
— Pas partout, brigadier, et il faut de l'eau à ces géants du monde sous-marin pour qu'ils puissent prendre leurs ébats et souffler à leur aise !..
— Ça souffle fort, monsieur François?..
— A remplir les souffleries d'un haut fourneau ou les orgues de toutes les cathédrales de France ! »
Et si monsieur François fut satisfait de sa réponse si péremptoire, qui ne laissa pas d'étonner un peu ce brave Pistache, on Tadmettra sans peine.
■Puis il reprit, décrivant avec la main... le périmètre de la nouvelle mer :
« Et je vois déjà cette mer intérieure sillonnée de steamers ou de voiliers se livrant au grand et au petit cabotage, allant de port en port, et savez-vous quel serait mon plus vif désir, brigadier?..
— Exprimez-le, monsieur François...
— Ce serait d'être à bord du premier bâtiment qui cinglera à travers les eaux nouvelles de ces anciens chotts algériens!.. Et je compte un peu que M. l'ingénieur aura pris passage sur ce navire, et que je ferai avec lui le tour de cette mer, créée de nos propres mains. »
En vérité, le digne M. François n'était pas éloigné de croire qu'il était quelque })('u le collaborateur de son maitre, dans cette création future de la mer Saharienne.
En somme — et c'est sur ce vœu que le ])rigadier Pistache acheva cette intéressante conversation, — puisque l'expédition avait si bien commencé, il était permis d'espérer qu'elle finirait de même.
En se maintenant à l'allure habituelle, — deux étapes par jovir, chacune de sept à huit kilomètres, — M. de Schaller comptait atteindre sous peu l'extrémité du second canal. Dès que le détachement serait arrivé au bord du Melrir, la décision serait prise de le contourner soit par la rive du nord, soit par la rive du sud. Peu importait, au surplus, puisque le projet de l'ingénieur comprenait une reconnaissance de tout son périmètre.
La première partie du canal put être franchie dans cette étape. La section partait du Rharsa pour aboutir à la petite dépression connue sous le nom d'El Asloudje entre des dunes hautes de sept à dix mètres.
Mais, avant d'atteindre le Melrir, il y avait à traverser ou à longer une certaine quantité de petits chotts qui s'échelonnaient en tous sens et fournissaient une ligne presque continue de dépressions moins profondes, entre des berges peu élevées, et que l'arrivée des eaux de la Méditerranée devait nécessairement submerger. De là, d'une tranchée à une autre, la nécessité d'un balisage, propre à indiquer leur route dans ces chotts aux bateaux de toutes sortes qui ne tarderaient pas à se montrer sur cette mer nouvelle créée par la science et la volonté des hommes . N'en avait-on pas fait autant, lors du percement du canal de Suez, dans la traversée des lacs amers, où la direction des navires ne serait pas possible sans ces indications précises?
Là encore, tout était bien avancé, Faction de puissantes machines avait creusé des tranchées profondes, jusqu'au Melrir. Que ne pourrait-on tenter demain, si la nécessité s'en faisait sentir, avec les machines actuelles, dragues gigantesques, perforateurs auxquels rien ne peut résister, transporteurs à déblais roulant sur des voies ferrées improvisées, enfin tout ce matériel formidalile dont ne pouvaient se douter le commandant Roudaire et ses successeurs, et que les inventeurs et constructeurs avaient imaginés et construits, au cours des années qui s'étaient écoulées entre le commencement d'exécution du projet Roudaire,
LA hégion était déserte. (Page 132.)
celui plus avancé de la Compagnie Franco-étrangère, abandonné par celle-ci, comme on sait, et la reprise de l'affaire par la Société française de la mer Saharienne, sous la direction de M. de Schaller.
Tout ce qui avait été fait jusqu'alors était demeuré en assez bon état, selon les prévisions de l'ingénieur, qui les avait si éloquemment exposées, dans sa conférence de Gabès, en parlant des qualités essentielles de conservation de ce climat africain qui semble respecter jusqu'aux ruines ensevelies sous les sables, et exhumées il n'y a pas si longtemps. Mais, autour de ces travaux de canalisation presque, sinon tout à fait achevés, la solitude complète ! Où régnait naguère le mouvement d'une foule d'ouvriers, rien que le morne silence des espaces dépeuplés, où ne se rencontrait aucun être humain, et où seuls les travaux abandonnés attestaient que l'activité, la persévérance et l'énergie humaines avaient passé par là et donné momentanément à ces régions solitaires une apparence de vie.
C'était donc une inspection dans la solitude que M. de Schaller accomplissait, avant de mener à bonne fin de nouveaux et, il avait tout lieu de le croire, définitifs projets. Cependant cette solitude, à ce moment même, était plus inquiétante, et l'ingénieur éprouvait une véritable déconvenue en ne voyant venir à sa rencontre aucun des hommes de l'équipe de Biskra, ainsi qu'il avait été convenu.
La déception était cruelle; mais, en y réfléchissant, M. de Schaller se disait qu'on ne se rend pas de Biskra au Rharsa comme de Paris à Saint-Cloud et que, dans une route aussi longue, un incident quelconque avait pu se produire, dérangeant les prévisions des calculs et modifiant les horaires. Et encore non, ce n'était pas possible, puisque l'agent lui avait télégraphié à Gabès, de Biskra, que tout s'était bien passé jusqu'à cette dernière ville et conformément aux instructions fournies à Paris même. C'était donc dans le trajet, peut-être dans la région mare-
rS-} LIWASION DE LA MER.
ca^^euse souvent inondée et mal connue de la Farfaria, entre Biskra et la région du Melrir où il allait bientôt arriver, que quelque chose d'inattendu avait dû arrêter en route ceux qu'il y croyait trouver. Une fois lancé dans le champ des hypothèses, on n'en sort pas. L'une succède à l'autre avec une continuité obsédante, et elles travaillaient, en ce moment, Timagination de M. de Schaller, sans lui fournir la moindre explication à peu près plausible ou même vraisemblable. Insensiblement, sa surprise et sa déconvenue se changeaient en réelle inquiétude, et la fin de l'étape arriva sans modifier sa physionomie morose. Aussi le capitaine Hardigan jugea-t-il prudent d'éclairer la route.
Par son ordre, le maréchal des logis-chef dut se porter, avec quelques cavaliers, à un ou deux kilomètres de chaque côté du canal, tandis que le reste du détachement continuait sa marche.
La région était déserte ou, plus exactement, il semblait qu'elle eût été récemment désertée. A la fin de la seconde étape, le détachement fit halte pour la nuit, à l'extrémité du petit chott. L'endroit était absolument dénudé ; aucune oasis à proximité. Jusqu'ici, jamais les campements n'avaient été établis dans des conditions aussi insulTisantes. Pas d'arbres, pas de pâturages. Rien que ce reg où le sable se mêle au gravier, sans aucune pointe de verdure à l'affleurement du sol. Mais le convoi portait assez de fourrage pour assurer la nourriture des montures. D'ailleurs, sur les bords du Melrir, la petite troupe, allant d'oasis en oasis, trouverait aisément à se ravitailler.
Heureusement, à défaut d'oueds, plusieurs « ras » ou sources coulaient, aux{{uelles hommes et bêtes purent se désaltérer; on aurait cru qu'ils allaient les épuiser, tant avait été dévorante la chaleur de cette journée.
La nuit lut tranquille, très claire aussi, une nuit de pleine lune, sous un ciel fonrmillant d'étoiles; comme toujours, les a])proches avaient été surveillées. D'ailleurs, en terrain découvert, ni Sohar, ni Ilarrig n'auraient pu rôder autour du campement sans être
aperçus. Ils ne s'y fussent point exposés, et il entrait dans leur projet, sans cloute, que l'ingénieur, le capitaine Ilardigan et ses spahis fussent engagés plus avant dans la partie algérienne des chotts.
Le lendemain, dès la première heure, le campement fut levé. M. de Schaller avait grande hâte d'atteindre l'extrémité du canal. Là était ouverte la tranchée qui amènerait les eaux du golfe de Gabès au chott Melrir.
Mais, toujours pas de trace de l'équipe partie de Biskra, et dont l'absence restait un mystère. Que lui était-il advenu? M. de Schaller se perdait en suppositions. Arrivé au lieu de la rencontre strictement fixé, il n'y trouvait aucun de ceux qu'il attendait, et dont l'absence lui paraissait grosse de menaces.
« Il s'est évidemment passé quelque chose de grave ! ne cessait-il de répéter.
— Je le crains, avouait à son tour le capitaine Ilardigan. Tâchons d'arriver au Melrir avant la nuit. »
La halte de midi fut courte. On ne détela point les chariots, on ne débrida pas les chevaux, — le temps seulement de prendre quelque nourriture. On aurait tout loisir de se reposer après cette dernière étape.
Bref, le. détachement fit telle diligence, sans avoir jamais rencontré personne sur sa route, que, vers quatre heures du soir, apparurent les hauteurs qui encadrent le chott de ce côté. Sur la droite, au kilomètre 347, se trouvait le dernier chantier de la Compagnie à la fin des travaux, puis à partir de ce point il n'y avait plus que la traversée du chott Melrir et de son entrée, le chott Sellem, pour retrouver les cotes élevées.
Ainsi que Fobserva le lieutenant Villette, pas une fumée ne s'élevait â l'horizon, et aucun bruit ne se faisait entendre.
Les chevaux furent vigoureusement poussés, et, comme le chien prenait les devants, Nicol ne put empêcher son cheval de se lancer sur les traces de Coupe-à-cœur.
D'ailleurs, tous prirent le galop, et ce fut au milieu d'un nuage de poussière que les spahis firent halte au débouché du canal. Là, pas plus qu'au Rharsa, aucune trace de l'arrivée de l'équipe qui devait venir de Biskra, et quelles furent la surprise, la stupéfaction de l'ingénieur et de ses compagnons, en voyant le chantier bouleversé, la tranchée comblée en partie, tout passage fermé par un barrage de sable, et, par conséquent, l'impossibilité matérielle, pour les eaux, de se déverser dans les profondeurs du Melrir, sans une réorganisation complète des travaux sur ce point!
Il avait été question d'appeler Roudaire-Ville le point où aboutissait le second canal sur le Melrir. Puis, comme le canal, en somme, avait pour terminus réel le bord occidental du chott Melrir, on avait pensé à remplacer son nom de ce côté par celui du Président de la Compagnie Franco-étrangère, et à réserver celui de Roudaire pour le port à établir du côté de Mraïer ou de Sétil, en connection avec le Transsaharien ou une ligne ferrée s'y rattachant. Enhn, comme son nom avait été donné à la crique du Rharsa, l'habitude s'était conservée d'appeler ce point le kilomètre 347.
De cette tranchée de la dernière section, il ne restait plus vestige. Les sables y étaient amoncelés dans toute sa largeur et sur une étendue de plus de cent mètres. Que le creusement n'eût pas été entièrement terminé en cet endroit, c'était admissible. Mais, à cette époque, — et M. de Schaller ne l'ignorait point, — c'est tout au plus si un liourrelct de médiocre épaisseur aurait dû barrer l'extrémité du canal, et quelques jours auraient suiïi pour l'éventrer. Evidemment des troupes de nomades endoctrinées, fanatisées, avaient passé par là et avaient ravagé et détruit, en une journée peut-être, ce que le temps avait si bien épargné.
Immobile sur un étroit plateau qui dominait le canal à sa jonction avec le chott, muet, les deux ofTiciers près de lui, tandis que le détachement stationnait au pied de la dune, Fingé-
nieur, ne pouvant en croire ses yeux, contemplait mélancoliquement tout ce désastre.
« Il ne manque pas de nomades dans le pays qui ont pu faire le coup... dit le capitaine Hardigan, que ce soient des tribus soulevées par leurs chefs, des Touareg ou autres venus des oasis du Melrir! Ces détrousseurs de caravanes, enragés contre la mer Saharienne, se sont certainement portés en masse contre le chantier du kilomètre 347... Il aurait fallu que la contrée fût jour et nuit surveillée par les Maghzen, pour empêcher les agressions des nomades. »
Ces Maghzen, dont parlait le capitaine Hardigan, forment un complément de l'armée régulière d'Afrique. Ce sont des spahis et des zambas chargés de la police intérieure et des répressions sommaires. On les choisit paruii les hommes intelligents et de bonne volonté, qui, pour une raison quelconque, ne tiennent pas à rester dans leur tribu. Le burnous bleu est leur signe distinctif. tandis que les cheiks ont le burnous brun et que le burnous rouge appartient à l'uniforme des spahis et est aussi l'insigne d'investiture des grands chefs. On trouve des escouades de Maghzen dans les bourgades importantes du Djerid. Mais c'est tout un régiment qui aurait dû être organisé pour se transporter d'une section à l'autre pendant la durée des travaux-, en prévision d'un soulèvement possible des indigènes, dont on connaissait les sentiments hostiles. Lorsque la nouvelle mer serait en exploitation, lorsque des navires sillonneraient les chotts inondés, ces hostilités seraient moins à craindre. Mais, jusque-là, il importait que le pays fût soumis à une surveillance rigoureuse. Les attaques dont ce terminus du canal venait d'être Fol^jet pourraient se produire ailleurs, si l'autorité militaire n'y apportait bon ordre.
En ce moment, l'ingénieur et les deux officiers tenaient conseil, (^ue devaient-ils faire? En premier lieu, se mettre à la recherche des hommes composant l'équipe venue du Nord. Comment s'y prendre? De quel côté diriger les recherches? C'était, cependant,
AT KTL()^[^:T1{E 347. 137
(l'une importance capitale; il l'ailait, disait M. de Schaller, les retrouver d'abord, si possible, et sans retard, car, dans ces circonstances, leural)sence au rendez-vous devenait de plus en plus inquiétante, et après on verrait. En ramenant ces hommes, ouvriers et contre-maîtres, les dégâts seraient réparables en temps opportun, du moins il le croyait.
« A la condition de les protéger, dit le capitaine Ilardigan, et ce n'est pas avec mes quelques spahis que je pourrais accomplir cette besogne : veiller sur eux, en admettant qu'on les retrouve, et les préserver contre de grosses bandes de pillards !..
— Aussi, mon capitaine, dit le lieutenant Villette, nous faut-il absolument du renfort, et Faller quérir au plus près...
— Et le plus près, ce serait Biskra », déclara le capitaine Hardigan.
En effet, cette ville est située dans le nord-ouest du Melrir, à l'entrée du grand désert et de la plaine du Ziban. Elle appartient à la province de Constantine depuis 1845, époque à laquelle les Algériens l'occupèrent. Longtemps le point le plus avancé dans le Sahara que possédât la France, elle comptait quelques milliers d'habitants et un bureau militaire. Sa garnison pourrait donc fournir, provisoirement du moins, un contingent qui, joint aux quelques spahis du capitaine Hardigan, serait à même de protéger efficacement les ouvriers, si Ton parvenait à les ramener au chantier.
Donc, en faisant diligence, quelques jours suffiraient pour gagner Biskra, beaucoup plus rapprochée que Tozeur etâ égale distance de Nefta. Mais ces deux localités n'auraient pu fournir les mêmes renforts que Biskra et, d'ailleurs, en prenant ce parti, on avait la chance de rencontrer Pointar.
« Eh, fit observer Fingénieur, à quoi servirait de défendre les travaux si les bras manquent pour les rétablir?.. Ce qu'il importerait, c'est de savoir dans quelles conditions les ouvriers ont été dispersés et où ils se sont réfugiés en fuyant Goléah...
— Sans doute, ajouta le lieutenant Yillette, mais ici... personne pour nous renseigner!.. Peut-être, en battant la campagne, retrouverions-nous quelques indigènes qui pourraient, s'ils le voulaient, nous fournir des renseignements...
— En tout cas, reprit le capitaine Hardigan, il ne s'agit plus de continuer la reconnaissance du Melrir, il faut décider si nous irons à Biskra ou si nous retournerons à Gabès. »
M. de Schaller se montrait fort perplexe. Une éventualité se présentait qui n'avait pu être prévue; et, ce qui s'imposait et dans le délai le plus court, c'était la réfection du canal, et les mesures à prendre pour le mettre à l'abri de toute nouvelle attaque. Mais, comment songer à cela, avant de se mettre à la recherche du personnel ouvrier, dont l'absence l'avait si vivement ému dès son arrivée au deuxième canal !
Quant à la raison qui avait poussé les indigènes de cette région à bouleverser les travaux, nul doute que ce ne fût le mécontentement provoqué par la prochaine inondation des chotts algériens. Et qui sait s'il n'en résulterait pas un soulèvement général des tribus du Djerid, et si la sécurité serait jamais assurée sur ce parcours de quatre cents kilomètres entre le fond du Melrir et le seuil de Gabès?..
« Dans tous les cas, dit alors le capitaine Hardigan, et quelque parti que nous prenions, campons en cet endroit, et demain on se remettra en route. »
Il n'y avait rien de mieux à faire. Après une étape assez fatigante sous un ciel de feu, la halte s'imposait jusqu'au matin. Ordre fut donc donné de dresser les tentes, de disposer le convoi, de laisser liberté aux chevaux à travers le pâturage de l'oasis, en se gardant comme d'habitude. Il ne semlilait pas, d'ailleurs, que le détachement fût menacé de quelque danger. L'attaque du chantier devait remonter à }jlusieurs jours. En somme, l'oasis de Goléah et ses environs ])araissaient al)sohuuent déserts.
Tandis que l'ingénieur et les deux ofliciers s'entretenaient à ce
AU KILOMÈTRE 3'i7. 139
sujet, ainsi que cela vient d'être dit, le maréchal des logischef et deux spahis s'étaient dirigés vers l'intérieur de l'oasis. Coupe-à-cœur accompagnait son maître. Il allait, furetant du nez sous les herbes, et son attention ne semblait pas éveillée, lorsque, soudain, il s'arrêta, redressa la tête, dans l'attitude d'un chien qui tombe en arrêt.
Était-ce quelque gibier courant à travers le bois et que Coupe-àcœur avait senti?. . Quelque fauve, lion ou panthère, prêt àbondir ?. .
Le maréchal des logis-chef ne s'y trompa pas. A la façon d'aboyer de l'intelligent animal, il comprenait ce que celui-ci voulait dire.
« Il y a quelques rôdeurs par là, déclara-t-il, et si l'on pouvait en pincer un!.. »
Coupe-à-cœur allait s'élancer, mais son maître le retint. Si un indigène venait de ce côté, il ne fallait pas le mettre en fuite. Il avait dû, d'ailleurs, entendre les aboiements du chien, et peut-être ne cherchait-il pas à se cacher...
Nicol ne tarda point à être fixé sur ce point. Un homme, un Arabe s'avançait entre les arbres, observant à droite, à gauche, sans s'inquiéter d'être vu ou non. Et, dès qu'il aperçut les trois hommes, il alla vers eux d'un pas tranquille.
C'était un indigène, âgé de trente à trente-cinq ans, vêtu comme ces ouvriers de la basse Algérie, embauchés ici ou là, au hasard des travaux, ou au temps des moissons, et Nicol se dit que de cette rencontre son capitaine pourrait peut-être tirer profit. Il était bien décidé à lui amener cet indigène de gré ou de force, lorsque celui-ci, le devançant, demanda :
« Il y a des Français par ici?..
— Oui... un détachement de spahis, répondit le maréchal des logis-chef.
— Conduisez-moi au commandant ! » se contenta de dire l'Arabe. Nicol, précédé de Coupe-à-cœur, qui poussait quelques sourds
grognements, revint donc sur la lisière de l'oasis. Les deux
l'.O LINVASION DE LA MER.
spahis marchaient derrière. Mais Tindigène ne manifestait aucune intention de s'enfuir.
Dès qu'il eut franchi le dernier rang d'arhres, il fut aperçu du lieutenant Villette, qui s'écria :
« Enfin... quelqu'un!..
— Tiens ! dit le capitaine, ce chanceux de Nicol a fait une honne rencontre...
— En effet, ajouta M. de Schaller, et peut-être cet homme pourra-t-il nous apprendre?.. «
Un instant après, l'Arabe était en présence de l'ingénieur, et les spahis se formaient en groupe autour de leurs officiers.
Nicol raconta alors dans quelles conditions il avait trouvé cet homme. . . L'Arabe errait à travers le bois et, dès qu'il avait aperçu le marchef et ses compagnons, il était venu à eux. Cependant, Nicol crut devoir ajouter que le nouveau venu lui paraissait suspect et qu'il croyait devoir faire part à ses chefs de son impression. Le capitaine procéda immédiatement à l'interrogatoire du survenant volontaire :
« Qui es-tu?.. » lui demanda-t-il en français.
Et l'indigène de répondre assez correctement dans la même langue :
« Un originaire de Tozeur.
— Tu te nommes?..
— Mézaki.
— D'où venais-tu?..
— De Là-bas, d'El Zeribet. »
Ce nom était celui d'une oasis algérienne située à quarantecinq kilomètres du chott, sur un oued du même nom. « Et que venais-tu faire?..
— Voir ce (|ui se passait par ici.
— Pourrjuoi? Etais-tu donc un ouvrier delà Société?., demanda vivement M. de Schaller.
— Oui, autrefois, et depuis de longues années, je gardais les
« Et Pointar, est-il avec eux?.. » (Page 144.)
travaux par ici. Aussi le chef Pointar m'a-t-il pris avec lui dès son arrivée. »
Ainsi s'appelait, en elTet, le conducteur des Ponts et Chaussées attaché à la Société qui avait amené l'équipe attendue de Biskra, et dont l'absence inquiétait si vivement l'ingénieur. Enfin, il allait en avoir des nouvelles !
Puis, cet indigène d'ajouter :
« Et je vous connais bien, monsieur l'Ingénieur, car je vous ai vu plus d'une fois, lorsque vous veniez dans la région. »
Il n'y avait pas à mettre en doute ce que disait Mézaki, il était un de ces nombreux Arabes que la Compagnie avait employés autrefois au creusement du canal entre le Rharsa et le Melrir et C{ue les agents de la nouvelle Société de la mer Saharienne s'efforçaient Goigncuscment de recruter. C'était un homme vigoureux, ayant cette physionomie calme, qui est propre à tous ceux de sa race; mais un regard vif, un regard de feu sortait de son œil noir.
« Eh bien... où sont tes camarades qui devaient s'installer au chantier?., demanda M. do Schaller.
— Là-bas... du côté de Zéribet, répondit l'indigène, entendant son bras vers le nord. Il y en a une centaine à l'oasis de Gizeb...
— Et pourquoi sont-ils partis?.. Est-ce que leur campement a été attaqué?..
— Oui... par une bande de Berbères... »
Ces indigènes, berbères ou d'origine berbère, occupent le pays de richam, région comprise entre le Touat au nord, Tombouctou au sud, le Niger à l'ouest, le Fezzan à l'est. Leurs tribus sont nombreuses, Arzchers, Ahaggars, Mahingas,Thagimas, presque toujours en lutte avec les Arabes, et principalement les Chaambas algériens, leurs plus grands ennemis.
Mézaki raconta alors ce qui s'était pîxssé, au chantier, une huitaine de jours avant.
Plusieurs centaines de nomades, soulevés par leurs chefs, s'étaient jetés sur les travailleurs au moment de leur arrivée au chantier. De leur métier, conducteurs de caravanes, ils ne pourraient plus l'exercer, lorsque la marine marchande ferait tout le tralic intérieur de l'Algérie et de la Tunisie par la mer Saharienne. De là, accord de ces diverses tribus, devant la reprise des travaux, pour détruire le canal (|ui devait amener les eaux de la Petitc-Syrte. L'équipe de Pointar n'était pas en
force pour résister à une attaque inattendue. Presque aussitôt dispersés, les ouvriers ne i)urent éviter d'être massacrés qu'en gagnant le nord du Djerid. Revenir vers le Rharsa, puis vers les oasis de Nefta ou de Tozeur leur avait paru dangereux, les assaillants pouvant leur en couper la route, et c'était du côté de Zéribet qu'ils avaient cherché refuge. Après leur départ, les pillards et leurs complices avaient détruit le chantier, incendié l'oasis, bouleversé les travaux avec l'aide des nomades, joints à eux pour cette œuvre de destruction. Et, une fois que la tranchée eut été comblée, lorsqu'il ne resta plus rien du talus, lorsque le débouché du canal sur le Melrir eut été entièrement obstrué, les nomades disparurent aussi soudainement qu'ils étaient venus. Assurément, si le second canal, entre le Rharsa et le Melrir n'était pas ^ardé par des forces suffisantes, il serait exposé à des agressions de ce genre.
« Oui... dit l'ingénieur, lorsque l'Arabe eut achevé son récit, il importe que l'autorité militaire prenne des mesures pour protéger les chantiers à la reprise des travaux... Après, la mer Saharienne saura se défendre toute seule ! » Le capitaine Hardigan posa alors diverses questions à Mézaki : (^ De combien d'hommes était composée cette bande de malandrins?..
— De quatre à cinq cents environ, répondit l'Arabe.
— Et sait-on de quel côté ils se sont retirés?
— Vers le sud, affirma Mézaki.
— Et l'on ne dit pas que les Touareg aient pris part à cette affaire?..
— Non... des Berbères seulement.
— Le chef Hadjar n'a pas reparu dans le pays?..
— Et comiuent l'aurait-il pu, répondit Mézaki, puisque voilà trois mois qu'il a été fait prisonnier et qu'il est enfermé dans le bordj de Gabès. >>
Ainsi cet indigène ne savait rien de l'évasion de Hadjar, et ce ne-
serait pas par lui que Ton pourrait apjjrenclre si le fugitif avait été revu dans la région. Mais ce qu'il devait être en mesure de dire, c'était ce qui concernait les ouvriers de Pointar, et, à la question que l'ingénieur lui posa à ce sujet, Mézaki répondit :
« Je le répète, ils se sont enfuis dans le nord, du côté de Zeribet...
— Et Pointar, est-il avec eux?., demanda M. de Schaller.
— ■ Il ne les a point quittés, répondit l'indigène, et les contremaitres y sont aussi.
— Où, en ce moment ?
— A l'oasis de Gizeb...
— Éloimiée?..
— D'une vingtaine de kilomètres du Melrir...
— Et tu pourrais aller les prévenir que nous sommes arrivés au chantier de Goléah avec quelques sj^ahis ?.. demanda le capitaine Hardigan.
— Je le peux, si vous le voulez, répondit Mézaki, mais, si je vais seul, peut-être le chef Pointar hésitera-t-il...
— Nous allons délibérer, » conclut le capitaine, après avoir fait donner quelque nourriture à l'indigène, qui paraissait avoir grand besoin de manger et de se reposer.
L'ingénieur et les deux officiers conférèrent à l'écart.
Il ne leur parut point qu'il y eût à suspecter la véracité de cet Arabe qui connaissait évidemment Pointar et avait aussi reconnu M. de Schaller. Nul doute qu'il ne fût un des ouvriers embauchés sur la section.
Or, dans les circonstances actuelles, ce qu'il y avait de plus urgent, c'était, on l'a dit, de retrouver Pointar et de réunir les deux expéditions. En outre, le commandant militaire de Biskra, prévenu, serait prié d'envoyer du renfort et on pourrait peutêtre remettre les équipes au travail.
« Je le répète, disait l'ingénieur, après l'inondation des chotts, il n'y aura plus rien à craindre. Mais, avant tout, il faut rétablir latran-
Al' KILOMETRE 3i7. 145
chéc du canal, et, pour cela, ramener les ouvriers disparus. » * En résumé, voici à quel parti s'arrêtèrent l'ingénieur et le capitaine llardigan, en tenant compte des circonstances.
Il ny avait plus rien à craindre de la bande des Berbères, au dire même de Mézaki, laquelle s'était retirée vers le sud-ouest du Melrir. On ne courait donc plus aucun risque au kilomètre 3i7 et le mieux serait d'y installer un campement en attendant le retour des ouvriers. Le lieutenant Villette, le maréchal des logis-chef Nicol et tous les hommes disponibles accompagneraient Mézaki jusqu'à Toasis de Gizeb où le chef Pointar et son équipe se trouvaient actuellement, disait-il. En cette partie de la région, traversée par les caravanes, exposée par là même aux agressions des pillards, ce n'était que prudence. En partant le lendemain dès la pointe du jour, le lieutenant comptait atteindre l'oasis dans la matinée et, en repartant dans l'après-midi, regagner avant la nuit le chantier. Probablement Pointar y reviendrait avec l'ofTicier qui mettrait un cheval à sa disposition. Quant aux ouvriers, ils suivraient par étapes et seraient dans quaranteluiit heures rassemblés sur la section, s'ils j^ouvaient partir le lendemain, et le travail reprendrait aussitôt.
Le voyage d'exploration autour du Melrir était donc momentanément suspendu.
Telles furent les dispositions arrêtées d'un commun accord entre L'ingénieur et le capitaine Hardigan. Mézaki n'y fit aucune objection, approuvant fort Tenvoi du lieutenant Villette et des cavaliers à l'oasis de Gizeb. Il assurait que les ouvriers n'hésiteraient pas à revenir au chantier dès qu'ils connaîtraient la présence de l'ingénieur et du capitaine. On verrait, d'ailleurs, s'il ne conviendrait pas d'y appeler un fort détacliement de Maghzen de Biskra, qui garderait le chantier jusqu'au jour où les premières eaux du golfe de Gabès inonderaient le Melrir.
A sept heures du matin, le lieutenant Villette et ses hommes quittaient le campement. La journée s'annonçait lourde et chaude, avec menace d'orage, un de ces violents météores qui assaillent souvent les plaines du Djerid. Mais il n'y avait pas de temps à perdre, et M. de Schaller, avec raison, tenait à retrouver Pointar et son personnel.
Il va sans dire que le marchef montait Va-d'l'avant, et que Vad'I'avant était accompagné de Coupe-à-cœur.
Au départ, les spahis avaient chargé sur leurs chevaux des vivres pour la journée, et, d'ailleurs, sans pousser jusqu'à Zeribet, à l'oasis de Gizeb la nourriture eût été assurée.
En attendant le retour du lieutenant Villette, l'ingénieur et le capitaine Ilardigan commenceraient à organiser le campement avec le concours du brigadier Pistache, de M. François, des quatre spahis ne faisant pas partie de l'escorte du lieutenant Villette et des conducteurs de chariots. Les pâturages de l'oasis étaient abondamment pourvus d'herbe et arrosés par un petit oued qui se déversait dans le chott.
L'excursion du lieutenant Villette ne devait durer qu'une douzaine d'heures. En olïct, la distance comprise entre le kilomètre 347 et Gizeb ne dépassait pas vingt kilomètres. Sans trop presser les chevaux, cette distance pourrait être franchie dans la matinée. Puis, après une halte de deux heures, l'après-micH suflirait à ramener le détachement avec Pointar, le chercki chantier.
Un clieval avait été donné à Mézaki, et l'on vit qu'il était bon cavalier, comme le sont tous les Arabes. Il trottait en tête, près du lieutenant et du maréchal des logis-chef, en direction du nordest qu'il prit dès que l'oasis eut été laissée en arrière.
Une longue plaine semée çà et là de maigres bouquets d'arbres, et que sillonnait le ruisseau, s'étendait à perte de vue. C'était bien r« outtâ » algérienne dans toute son aridité. A peine quelques touffes jaunâtres de drif émergeaient de ce sol surchauffé, où les grains de sable brillaient comme des gemmes sous les rayons du soleil.
Cette portion du Djerid était entièrement déserte. Aucune caravane ne la traversait alors pour gagner quelque importante ville saharienne, Ouargla ou Touggourt sur la limite du désert. Nulle barde de ruminants ne venait se plonger dans les eaux de l'oued. Ce que faisait précisément Coupe-à-cœur, sur lequel Va-d'l'avant jetait des regards d'envie lorsqu'il le voyait bondir tout ruisselant de gouttelettes.
C'était la rive gauche de ce cours d'eau que remontait la petite troupe. Et, à une question posée par l'ofTicier, Mézaki avait répondu :
« Oui... nous suivrons l'oued jusqu'à l'oasis de Gizeb, qu'il traverse dans toute sa longueur...
— Est-ce que cette oasis est habitée ?..
— Non, répondit Tindigène. Aussi, en quittant la bourgade de Zeribet, avons-nous dû emporter des vivres, puisqu'il ne restait plus rien au chantier de Goléah...
— Ainsi, dit le lieutenant Villette, l'intention de Pointar, votre clief, était bien de revenir sur la section au rendez-vous donné par Tingénieur...
— Sans doute, déclara Mézaki, et j'étais venu m'assurer si les Berbères l'avaient ou non abandonnée...
— Tu es certain, alors, que nous retrouverons l'équipe à Gizeb...
— Oui... là où je l'ai laissée, et où il est convenu que Pointar doit m'attendre... En pressant nos chevaux, nous serons arrivés dans deux heures. »
Hâter la marche n'était guère possible par cette accablante chaleur et le maréchal des logis-chef en fit l'observation. Du reste, même à une allure modérée, l'oasis serait atteinte pour midi, et, après un repos de quelques heures, le lieutenant aurait regagné Goléah avant la nuit.
Il est vrai, à mesure que montait le soleil, à travers les buées chaudes de l'horizon, la chaleur devenait de plus en plus intense et les poumons ne respiraient qu'un air embrasé.
« De par tous les diables, mon lieutenant, répétait le marchef, je ne crois pas avoir jamais eu si chaud depuis que je suis africain!.. C'est du feu qu'on respire et l'eau qu'on avalerait se mettrait à vous bouillir dans l'estomac!.. Et encore, si, comme Coupe-à-cœur, on pouvait se soulager en tirant la langue !.. Le voyez-vous avec sa loque rouge qui lui pend jusqu'au poitrail...
— Faites-en autant, maréchal des logis, répondit en souriant le lieutenant Villette, faites-le, bien que ce ne soit pas d'ordonnance ! . .
— Ouf!., je n'en aurais que plus chaud, répliqua Nicol. Mieux vaudrait fermer la bouche et s'interdire de respirer!.. Mais le moyen ! . .
— Certainement, observa le lieutenant, cette journée ne finira pas sans que l'orage ait éclaté...
— Je le pense », répondit Mézaki, lequel, en qualité d'indigène, souffrait moins de ces températures excessives si fréquentes au désert.
Et il ajouta :
« Peut-être serons-nous auparavant àGizeb... Là..", on trouvera l'abri de l'oasis et nous pourrons laisser passer l'o-
rage...
C'est à souhaiter, reprit le lieutenant. A peine si les
gros nuages commencent à déborder dans le nord, et jusqu'ici le vent ne se fait point sentir.
— Eh, mon lieutenant, s'écria le maréchal des logis-chef, ces orages d'Afrique, ça n'a guère besoin de vent, et ça marche tout seul comme les paquebots de Marseille à Tunis !.. à croire qu'ils ont une machine dans le ventre ! »
Quelle que fût l'ardeur de la température et quelque fatigue qu'il dût en résulter, le lieutenant Mllette pressait la marche. II avait hâte d'avoir achevé cette étape — une étape de vingt kilomètres, sans arrêt à travers cette plaine sans abri. Il espérait devancer l'orage, qui aurait tuui le temps de se déchaîner pendant la halte de Gizeb. Ses spahis s'y reposeraient, ils se referaient avec les provisions emportées dans leur sac-musette. Puis, la grande chaleur méridienne passée, ils se remettraient en route vers quatre heures de l'après-midi, et, avant le crépuscule, ils seraient de retour au campement.
Cependant, les chevaux souffrirent tellement durant cette étape que leurs cavaliers ne purent les maintenir à l'allure du trot. L'air devenait irrespirable sous l'influence de cet orage menaçant. Ces nuages, qui auraient pu voiler le soleil, épais et lourds, ne montaient qu'avec une extrême lenteur, et le lieutenant aurait certainement atteint l'oasis bien avant qu'ils eussent envahi le ciel jusqu'au zénith. Là-bas, derrière l'horizon, ils n'échangeaient pas encore leurs décharges électriques et l'oreille n'entendait point les roulements lointains du tonnerre...
On allait, on allait toujours, et la plaine, brûlée de soleil, restait déserte, comme elle paraissait être sans fm.
« Eh ! l'Arbico, répétait le maréchal des logis-chef, en interpellant le guide, mais on ne l'aperçoit pas ta satanée oasis?.. Bien sûr, elle est là-haut, au milieu de ces nuages, et nous ne la verrons qu'au moment où ils crèveront sur nous...
— Tu ne t'es pas trompé de direction?., demanda le lieutenant Villette à Mézaki.
— Non, répondit Tincligène, et l'on ne peut se tromper, puisqu'il n'y a qu'à remonter l'oued jusqu'à Gizeb...
— Nous devrions maintenant l'avoir en vue, puisque rien ne gêne le regard... observa l'officier.
— Voici », se contenta de répondre Mézaki, en tendant la main vers l'horizon.
En effet, qvielques massifs se dessinaient alors à la distance d'une lieue. C'étaient les premiers arbres de l'oasis et en un temps de galop la petite troupe en aurait atteint la lisière. Mais demander aux chevaux ce dernier effort, c'était impossible, et Va-d'l'avant lui-môme eût mérité d'être appelé « Va-d'l'arrière », quelle que fût son endurance, tant il se traînait lourdement sur le sol.
Aussi était-il près de onze heures lorsque le lieutenant dépassa la lisière de l'oasis.
Ce qui pouvait paraître assez étonnant, c'est que la petite troupe n'eût pas été aperçue, et de loin, sur cette plaine, par le chef de chantier et ses compagnons, lesquels, au dire de Mézaki, devaient l'attendre à Gizeb. Et, comme le lieutenant en faisait la remarque :
« Est-ce qu'ils ne seraient plus là? répondit l'Arabe, qui feignit tout au moins la surprise.
— Et pourquoi n'y seraient-ils plus ?.. demanda l'officier.
— C'est ce que je ne m'explique pas, déclara Mézaki. Ils y étaient encore hier... Peut-être, après tout, par crainte de l'orage^ auront-ils cherché refuge au milieu de l'oasis!.. Mais je saurai bien les y retrouver...
— En attendant, mon lieutenant, dit le maréchal des logis-chef, je crois qu'il sera bon de laisser souffler nos hommes...
— Halte ! » commanda l'officier.
A cent pas de là s'ouvrait une sorte de clairière entourée do hauts palmiers où les clievaux pourraient se refaire. Il n'y avait point à craindre qu'ils voulussent en sortir et, quant à l'eau, elle
leur serait abondamment fournie par Toued qui la limitait sur Tun de ses côtés. De là, il se dirigeait vers le nord-est et contournait l'oasis en direction de Zeribet.
Après s'être occupés de leurs montures, les cavaliers s'occupèrent d'eux-mêmes et prirent leur part du seul repas qu'ils dussent faire à Gizeb.
Entre temps, Mézaki,- remontant la rive droite de l'oued, s'était éloigné de quelques centaines de pas en compagnie du maréchal des logis-chef, que devançait Coupe-à-cœur. A en croire l'Arabe, l'équipe de Pointar devait s'être établie dans le voisinage, en attendant son retour.
« Et c'est bien ici que tu as quitté tes camarades ?..
— Ici, répondit Mézaki. Nous étions à Gizeb depuis quelques jours et, à moins qu'ils n'aient été forcés de regagner Zeribet?..
— Mille diables ! déclara Nicol, s'il fallait nous trimbaler jusque-là !..
— Non, je l'espère, répondit Mézaki, et le chef Pointar ne peut être loin...
— En tout cas, dit le marchef, revenons au campement... Le lieutenant serait inquiet si notre absence se prolongeait... et allons manger... Après, on parcourra l'oasis et, si l'équipe y est encore, on saura bien mettre la main dessus... »
Puis, s'adressant à son chien :
« Tu ne sens rien. Coupe-à-cœur?.. »
L'animal se redressa à la voix de son maître qui répétait :
« Cherche... cherche... »
Le chien se contenta de gambader, et rien n'indiquait qu'il fût tombé sur une piste quelconque. Puis, sa gueule s'ouvrit en un . long bâillement sur la signification duquel le marchef ne pouvait se tromper.
« Oui... compris, dit-il, tu meurs de faim, et tu mangerais volontiers un morceau... et moi aussi... J'ai l'estomac dans les talons et je finirais par marcher dessus !.. C'est égal, je m'étonne,
si Pointar et ses hommes ont campé par ici, que Coupe-à-cœur n'en ait pas retrouvé quelque trace ?.. »
L'Arabe et lui, redescendant la berge de l'oued, revinrent sur leurs pas. Lorsque le lieutenant Villette fut mis au courant, il ne parut pas moins surpris que ne l'avait été Nicol.
« Mais enfin, demanda-t-il à Mézaki, tu es sûr de ne point avoir fait erreur ?..
— Non... puisque j'ai suivi, pour venir de ce que vous appelez le kilomètre 347, la même route que j'avais prise pour y aller...
— Et c'est bien ici l'oasis de Gizeb ?..
— Oui... Gizeb, affirma l'Arabe, et, en longeant l'oued qui des cend vers le Melrir, je ne pouvais me tromper...
— • Alors... où seraient Pointar et son équipe ?..
— Dans une autre partie des bois, car je ne comprendrais pas qu'ils fussent retournés à Zeribet...
— Dans une heure, conclut le lieutenant Villette, nous parcourrons l'oasis... »
Mézaki alla tirer de sa musette les vivres qu'il avait apportés, puis, s'étant assis à l'écart sur le bord de l'oued, il se mit à
manger.
Le lieutenant et le maréchal des logis-chef, tous deux accotés au pied d'un dattier, prirent leur repas en commun, tandis que le chien guettait les morceaux que lui jetait son maitre.
« C'est pourtant singulier, répétait Nicol, que nous n'ayons encore aperçu personne, ni relevé aucun vestige de campement...
— Et Coupe-à-cœur n'a rien senti?., demanda l'officier.
— Rien...
— Dites-moi, Nicol, reprit le lieutenant en regardant du côté de l'Arabe, est-ce qu'il y aurait quelque raison de suspecter ce Mézaki ?..
— Ma foi... mon lieutenant, on ne sait d'où il vient ni (pii il est ([ue par lui... Au premier abord, je me suis défié de lui, et je n'ai pas caché ma pensée. Mais... jusqu'ici... je n'ai pas remarqué
qu'il y eût lieu de se défier... Et, d'ailleurs, (|uel intérêt aurait-il eu à nous tromper ?.. Et pourquoi nous eût-il amenés à Gizeb... si le chef Pointar et ses hommes n'y ont jamais mis le pied?.. Je sais bien... avec ces diables d'Arbicos... on n'est jamais sûr... Enfin... c'est de lui-même qu'il est venu dès notre arrivée à Goléah. Ce n'est pas douteux qu'il a reconnu l'ingénieur pour l'avoir déjà vu... Tout donne à croire qu'il était un des Arabes embauchés par la Compagnie !.. »
Le lieutenant Villette laissait parler Nicol, dont l'argumentation paraissait plausible en somme... Et cependant, d'avoir trouvé déserte cette oasis de Gizeb, alors que, d'après l'Arabe, de nombreux ouvriers y étaient réunis... cela devait sembler au moins singulier. Si, hier encore, Pointar y était avec une partie de son personnel, en attendant Mézaki, comment n'avait-il pas guetté son retour ?. . Comment n'était-il pas venu au-devant de ce petit groupe de spaliis, qu'il aurait dû apercevoir de loin?.. Et, s'il s'était retiré au plus profond des bois, est-ce donc qu'il y avait été contraint et pour quelle raison?.. Pouvaiton admettre qu'il eût remonté jusqu'à Zeribet ?.. Et, en ce cas, le lieutenant devrait-il pousser sa reconnaissance jusque-là?.. Non, assurément, et, Tabsence de Pointar et de son équipe constatée, il n'aurait qu'à rejoindre au plus vite l'ingénieur et le capitaine Ilardigan. Ainsi, pas d'hésitation; quel que fût le résultat de son expédition à Gizeb, le soir même, il serait de retour au campement...
Il était une heure et demie, lorsque le lieutenant Villette, restauré et reposé, se releva. Après avoir observé l'état du ciel que les nuages envahissaient plus largement, il dit à l'Arabe :
« Je vais visiter l'oasis avant de repartir... tu nous guideras...
— A vos ordres, répondit Mézaki, prêt à se mettre en route.
— Chef, ajouta l'officier, prenez deux de nos hommes et vous nous accompagnerez... Les autres attendront ici... »
« Entendu, mon lieutenant », répliqua Nicol qui fit signe à deux spahis de venir.
En ce qui concerne Coupe-à-cœur, il allait de soi qu'il suivrait son maitre, sans qu'il fût nécessaire de lui en donner l'ordre.
Mézaki, qui précédait rofficier et ses compagnons, prit direction vers le nord. C'était s'éloigner de l'oued, mais, en revenant, on en descendrait la rive gauche, de telle sorte que l'oasis aurait été visitée dans toute son étendue. Elle ne couvrait pas d'ailleurs plus de vingt-cinq à trente hectares et, jamais habitée par des indigènes sédentaires, n'était que lieu de halte pour les caravanes, qui se rendaient de Biskra au littoral.
Le lieutenant et son guide marchèrent en cette direction pendant une demi-heure. La ramure des arbres n'était pas tellement épaisse qu'elle empêchât d'apercevoir le ciel où roulaient lourdement de grosses volutes de vapeur qui atteignaient maintenant le zénith. Déjà même, à l'horizon, se propageaient de sourdes rumeurs d'orage, et quelques éclairs sillonnaient les lointaines zones du nord.
Arrivé de ce côté, à l'extrême limite de l'oasis, le lieutenant s'arrêta. Devant lui s'étendait la plaine jaunât?e silencieuse et déserte. Si l'équipe avait quitté Gizeb où, d'après son aiiirmation, Mézaki l'avait laissée la veille, elle devait être loin déjà, que Pointar eût pris le chemin de Zeribet ou celui de Nefta. Mais il fahait s'assurer qu'elle n'était pas campée en quelque autre partie de l'oasis, ce qui paraissait assez improbable, et les recherches continuèrent en revenant vers l'oued.
Pendant une licure encore, l'officier et ses hommes s'engagèrent entre les arbres, sans rencontrer trace clc campement. L'Aral)e semblait être très surpris. Et, aux regards interrogateurs qui s'adressaient à lui, il répondait invarial)lement :
cf Ils étaient là... hier encore... le chef et les autres... C'est Pointar qui m'a envoyé à Goléah... 11 faut (pfils soient i)artis depuis ce matin...
l'officier et ses hommes s'engagèrent sous les arbres. (Page 154.)
— Pour aller... où?., à ton idée?., demanda le lieutenant Mllette.
— Peut-être au chantier...
— Mais nous les aurions rencontres en venant, j'imagine...
— Non... s'ils n'ont pas descendu le long de l'oued...
— Et pourquoi auraient-ils pris un autre chemin que nous ?..)> Mézaki ne put repondre.
Il était près de quatre lieures lorsque l'oflicier fut de retour au lieu de liai te. Les recherches avaient été infructueu^ses. Le chien ne s'était lancé sur aucune piste. Il paraissait bien que Toasis n'eût pas été fréquentée depuis longtemps, pas plus par l'équipe que par le personnel d'une kafila.
Et, alors, le maréchal des logis-chef, ne résistant point à une pensée qui l'obsédait, s'approchant de Mézaki, et le regardant bien en face :
« Eli! r Arbico... dit-il, est-ce que tu nous aurais mis dedans?..»
Mézaki, sans baisser les yeux devant ceux du marchef, eut un mouvement d'épaules tellement dédaigneux que Nicol l'aurait saisi à la gorge si le lieutenant Villette ne l'avait retenu.
« Silence, Nicol, dit-il. Nous allons retourner à Goléah, et Mézaki nous suivra...
— Entre deux de nos hommes alors...
— Je suis prêt », répondit froidement l'Arabe dont le regard, un instant enflammé par la colère, reprit son calme habituel.
Les chevaux refaits dans le pâturage, abreuvés aux eaux de Toued, étaient en mesure de franchir la distance qui séparait Gizeb du Melrir. La petite troupe serait certainement de retour avant la nuit.
Sa montre marquait quatre heures quarante lorsque le lieutenant donna le signal du départ. Le marchef se plaça près de lui, et l'Arabe prit rang entre deux spahis qui ne le perdraient pas de vue. Il convient de l'observer, les compagnons de Nicol partageaient maintenant ses soupçons à l'égard de Mézaki, et, si
rofficier n'en voulait rien laisser voir, nul cloute qu'il n'éprouvât la même défiance. Aussi avait-il hâte d'avoir rejoint l'ingénieur et le capitaine Hardigan. On déciderait alors ce qu'il conviendrait de faire, puisque l'écfuipe ne pouvait dès le lendemain être remise au chantier.
Les chevaux allaient rapidement. On les sentait surexcités par Forage qui ne tarderait pas à se déchaîner. La tension électrique était extrême, et maintenant les nuages s'étendaient d'un horizon à l'autre^. Des éclairs les déchiraient, s'entre-croisant à travers l'espace, et la foudre grondait avec ces éclats terribles, particuliers aux plaines du désert, où elle ne trouve aucun écho pour les répercuter. Du reste, pas le plus léger souffle de vent, ni une seule goutte de pluie. On étouffait au milieu de cette atmosphère brûlante, et les poumons ne respiraient qu'un air de feu.
Cependant, le lieutenant Villette et ses compagnons, au prix de grandes fatigues, effectueraient leur retour, sans trop de retard, si l'état atmosphérique n'empirait pas. Ce qu'ils devaient surtout craindre, c'était que l'orage ne tournât à la tempête. Le vent d'abord, la pluie ensuite, pouvaient survenir, et où chercheraient-ils refuge au milieu de cette plaine aride, qui n'offrait pas un arbre?
Il importait donc d'avoir rallié le kilomètre 347 dans le plus bref délai. Mais les chevaux étaient incapables de répondre aux appels de leurs cavaliers. En vain l'essayaient-ils! Par instant, ils s'arrêtaient comme si leurs pieds eussent été entravés, et leurs flancs saignaient sous l'éperon. D'ailleurs, les hommes eux-mêmes ne tardèrent pas à se sentir impuissants, hors d'état de franchir les derniers kilomètres dvi parcours. Va-d'-l'avant, si vigoureux, cependant, était épuisé, et, à chaque pas, son maitre pouvait craindre qu'il ne s'abattît sur le sable surchauffé du sol!
Toutefois, avec les encouragements, avec les excitations du lieutenant, vers six heures du soir, les trois quarts de la route
avaient été dépassés. Si le soleil, très abaissé sur Thorizon de l'ouest, n'eût pas été voilé d'une épaisse couche de nuages, on eût aperçu à une lieue de là les scintillantes efflorescences du chott Melrir. A sa pointe, s'arrondissaient vaguement les massifs de l'oasis, et, en admettant qu'il fallût encore une heure pour l'atteindre, la nuit ne serait pas complètement close, lorsque la petite troupe en franchirait les premiers arbres.
« Allons, mes amis, courage, répétait l'officier. Un dernier effort! »
Mais, si endurants que fussent ses hommes, il voyait venir le moment où le désordre se mettrait dans sa petite troupe. Déjà, plusieurs cavaliers demeuraient en arrière, et, pour ne point les abandonner, force était de les attendre.
II était vraiment à souhaiter que l'orage se manifestât autrement que par un échange d'éclairs et de roulements de foudre. Mieux aurait valu que le vent rendit l'air plus respirable et que ces énormes masses de vapeurs se résolussent en pluie ! C'était l'air qui manquait, et les poumons ne fonctionnaient plus que très difficilement au milieu de cette asphyxiante atmosphère.
Le vent s'éleva enfin, mais avec toute la violence que devait déterminer l'extrême tension électrique de l'espace. Ces courants d'une extraordinaire intensité furent doubles, et des tourbillons se formèrent à leur point de rencontre. Un bruit assourdissant se joignit aux éclats du tonnerre, des sifflements d'une incroyable acuité. Comme la pluie n'alourdissait pas les poussières du sol, il se forma une immense toupie qui, tournant sur sa pointe avec une invraisemblable vitesse, sous l'influence du fluide électrique, déterminait un appel d'air auquel il serait impossible de résister. On entendait crier les oiseaux entraînés dans ce tourbillon dont les plus puissants ne parvenaient pas à s'arracher.
Les' chevaux se trouvaient sur le chemin de cette trombe. Saisis par elle, ils furent séparés les uns des autres, et plusieurs
hommes ne tardèrent pas à être désarçonnés. On ne se voyait plus, on ne s'entendait plus, on ne s'appartenait plus. Le tourbillon enveloppait tout, en se dirigeant vers les plaines méridionales du Djerid.
La route que le lieutenant Villette suivait dans ces conditions, il ne pouvait s'en rendre compte. Que ses hommes et lui eussent été poussés vers le chott, c'était vraisemblable, mais en s'éloignant du campement. Heureusement une pluie torrentielle survint. La trombe, sous les coups des rafales, s'anéantit, au milieu d'une obscurité déjà profonde.
La petite troupe était alors dispersée. Il fallut la rallier non sans peine. D'ailleurs, à la lueur des éclairs, le lieutenant avait reconnu que l'oasis ne se trouvait pas à plus d'un kilomètre un peu dans le sud-est.
Enfin, après des appels réitérés dans les courtes accalmies, hommes et chevaux étaient rassemblés, lorsque soudain le maréchal des logis-chef de s'écrier :
« Où est donc l'Arbico?.. »
Les deux spahis chargés de surveiller Mézaki ne purent répondre. Ce qu'il était devenu, ils ne le savaient, ayant été séparés violemment l'un de l'autre au moment où la trombe les entraînait dans ses tourbillons.
« Le gueux!., il a filé!., répétait le maréchal des logis-chef. Il a filé, et son cheval... ou plutôt notre cheval avec lui... Il nous a trompés, l'Arbico, il nous a trompés!.. i>
L'officier, réfléchissant, se taisait.
Presque aussitôt éclatèrent des aboiements furieux, et, avant que Nicol songeât à le retenir, le chien s'élançait et disparaissait en bondissant vers le chott.
« Ici... Coupe-à-cœur... ici!.. » criait le marchcf, très inquiet.
Mais, soit qu'il ne l'eût pas entendu, soit qu'il n'eût pas voulu l'entendre, le chien disparut au milieu de l'obscurité.
Après tout, peut-être Coupe-à-coeur s'était-il jeté sur les traces
de Mézaki, et cet effort, Nicol n'aurait pu le demander à son cheval, rompu de fatigue comme les autres.
C'est alors que le lieutenant Villette se demanda si un malheur n'était pas arrive, si, pendant qu'il remontait vers Gizeh, quelque danger ne menaçait pas l'ingénieur, le capitaine Hardigan, et les hommes restés à Goléah. L'inexplicahle disparition de l'Arabe rendait plausibles toutes les hypothèses, et le détachement n'avait- 11 pas eu affaire à un traitre, ainsi que le répétait Nicol?..
« Au campement, commanda le lieutenant Villette, et aussi vite que possible! »
En ce moment, l'orage faisait encore rage, bien que le vent fût à peu près calmé, comme on l'a vu plus haut; mais la pluie, de plus en plus violente, creusait de larges et nombreuses fondrières à la surface du sol. Il faisait pour ainsi dire nuit noire, bien que le soleil eût à peine disparu derrière l'horizon. Se diriger vers l'oasis devenait difficile et aucun feu n'indiquait la position du campement.
Et, cependant, c'était là une précaution que l'ingénieur n'eût point négligée pour assurer le retour du lieutenant. Le combustible ne manquait pas... Le bois mort abondait dans l'oasis... Malgré le vent, malgré la pluie, on aurait pu entretenir un foyer dont l'éclat eût été visible à moyenne distance, et la petite troupe ne devait plus être qu'à un demi-kilomètre.
Aussi de quelles craintes était assiégé le lieutenant Villette, craintes que partageait le maréchal des logis-chef et dont il dit un mot à l'officier.
« Marchons, répondit celui-ci, et Dieu veuille que nous n'arrivions pas trop tard !.. »
Or, précisément, la direction suivie n'avait pas été exactement la bonne, et c'est sur la gauche de l'oasis que la ijetite troupe atteignit le chott. 11 fut nécessaire de revenir vers l'est en longeant sa rive septentrionale, et, il n'était pas moins de huit heures et demie, lorsque l'on fit halte à Textrémité du Melrir.
Personne n'avait encore paru, et, cependant, les spahis venaient de signaler leur retour par des cris répétés.
A quelques minutes de là, le lieutenant atteignit la clairière où devaient se trouver les chariots, se dresser les tentes...
Personne encore, ni M. de Schaller, ni le capitaine, ni le brigadier, ni aucun des hommes laissés avec eux.
On appela, on tira des coups de fusil... Pas une réponse ne se fit entendre. Plusieurs branches résineuses furent allumées et jetèrent leur éclat blafard à travers lés massifs...
De tentes, il n'y en avait pas, et, quant aux chariots, il fallut reconnaître qu'ils avaient été pillés et mis hors d'usage. Mules qui les traînaient, chevaux du capitaine Hardigan et de ses compagnons, tout avait disparu.
Ainsi le campement avait été attaqué, et, à n'en pas douter, Mézaki n'était intervenu que pour favoriser cette nouvelle attaque au même endroit, en entraînant le lieutenant Villette et ses spahis dans la direction de Gizeb...
Il va de soi que l'Arabe n'avait pas rejoint. Quant à Coupe-àcœur, le maréchal des logis-chef l'appela vainement, et toutes les heures de la nuit s'écoulèrent sans qu'il eût reparu au campement de Goléah.
Après le départ du lieutenant Villette pour l'oasis de Gizeb, l'ingénieur avait commencé à prendre ses dispositions pour un séjour qui pouvait se prolonger.
En effet, personne n'avait songé à suspecter Mézaki, personne ne doutait que, le soir même, Pointar et lui seraient de retour à la section avec un certain nombre d'ouvriers ramenés par le lieutenant Villette.
On ne l'a point oublié, il ne restait au kilomètre 347, en comptant M. de Schaller et le capitaine Hardigan, que dix hommes, le brigadier Pistache, M. François, quatre spahis et les deux conducteurs de chariots. Tous s'occupèrent aussitôt de préparer un campement à la lisière de l'oasis, dans le voisinage du chantier. Là furent conduits les chariots; puis, le matériel déchargé, on dressa les tentes comme d'habitude. Quant aux chevaux, les conducteurs et les spahis leur choisirent un pâturage, où ils devaient trouver une abondante nourriture. En ce qui concerne le détachement, il avait des vivres pour plusieurs jours encore. D'autre part, il était probable que Pointar, ses contremaîtres et ses ouvriers, ne reviendraient pas sans rapporter tout ce dont ils avaient besoin, et que la bourgade de Zeribct avait pu aisément leur fournir.
D'ailleurs, on comptait bien avoir assistance aux bourgades les plus rapprochées, Nefta, Tozeur, La Hâmma. Plus tard, les
indigènes, on le répète, ne pourraient rien contre cette grande œuvre des continuateurs de Roudaire.
Comme il importait que, dès le premier jour, le ravitaillement du chantier du kilomètre 347 fût assuré, l'ingénieur et le capitaine Hardigan furent d'accord pour envoyer des messagers à Nefta ou Tozeur. Ils firent choix des deux conducteurs de chariots, qui connaissaient parfaitement la route pour l'avoir souvent parcourue avec le personnel des caravanes. C'étaient deux Tunisiens auxquels on pouvait accorder toute confiance. En partant, le lendemain, dès l'aube, ces hommes montant leurs propres bêtes atteindraient assez, rapidement la bourgade qui pourrait faire parvenir quelques jours plus tard des vivres au Melrir. Ils seraient porteurs de deux lettres, une de l'ingénieur pour un des employés supérieurs de la Compagnie, une autre du capitaine Hardigan pour le commandant militaire de Tozeur.
Après le repas du matin, pris sous leur tente, à l'abri des premiers arbres de l'oasis, M. de Schaller dit au capitaine :
« Maintenant, mon cher Hardigan, laissons Pistache, M. François et nos hommes procéder aux dernières installations... Je voudrais me rendre un compte plus exact des réparations à faire sur cette dernière section du canal... »
Il la parcourut sur toute son étendue afin d'évaluer la quantité des déblais qui avaient été rejetés à l'intérieur.
Et, à ce propos, il dit à son compagnon :
« Assurément, ces indigènes étaient en grand nombre, et je m'explique que Pointar et son personnel n'aient pu leur résister...
— Mais, cependant, il ne suffit pas que ces Arabes, Touareg ou autres, soient venus en force ; les ouvriers une fois chassés, comment ont-ils pu bouleverser les travaux à ce point, rejeter tant de matériaux dans le lit du canal?.. Cela a dû exiger un temps assez long, au contraire de ce que nous a affirmé Mézaki.
— Je ne puis l'expliquer que de cette façon, répliqua M. de
Schallcr. Il n'y avait pas à creuser, mais à combler et à ébouler les berges dans le lit du canal. Comme il n'y avait là que des sables, avec du matériel que Pointar et ses hommes ont dû abandonner dans leur fuite précipitée, et peut-être aussi avec celui d'autrefois, la besogne a été beaucoup plus simple que je ne l'aurais cru.
— Dans ce cas, expliqua le capitaine Hardigan, quelque quarante-huit heures auront suffi...
— Je le pense, répondit l'ingénieur, et j'estime que les réparations pourraient s'effectuer en cfuinze jours au plus...
— C'est heureux, observa le capitaine, mais il est une mesure qui s'impose : c'est de protéger le canal jusqu'à la complète inondation des deux chotts, dans cette section du grand chott au Melrir comme dans toutes les autres. Ce qui s'est passé ici pourrait se reproduire ailleurs. Il est certain que les populations du Djerid, et plus particulièrement les nomades, ont la tête montée, que les chefs de tribus les excitent contre cette création d'une mer intérieure, et des agressions de leur part sont toujours à redouter... Aussi, les autorités militaires devront-elles être prévenues. Avec les garnisons de Biskra, de Nefta, de Tozeur, de Gabès, il ne sera pas difficile d'établir une surveillance effective, et de mettre les travaux à l'abri d'un nouveau coup de main. »
C'était, en somme, ce qu'il y avait de plus urgent, et il importait que le Gouverneur général de l'Algérie et le Résident général en Tunisie fussent mis sans retard au courant de la situation. Ils auraient à sauvegarder les divers intérêts engagés dans cette grande affaire.
Il est certain toutefois — ainsi le répéta l'ingénieur — que la mer Saharienne, lorsqu'elle serait en exploitation, se défendrait seule. Mais, ne point oublier qu'au début de l'entreprise on estimait que l'inondation des dépressions Rharsa et Melrir ne demanderait pas moins d'une période de dix années. Puis, après une étude plus approfondie des terrains, cette période fut réduite
de moitié. Toutefois, la surveillance ne serait à maintenir que sur les diverses stations des deux canaux, et non sur la partie inondable des chotts. Il est vrai, les deux cent vingt-sept kilomètres du premier, les quatre-vingts du second, c'était là une longue ligne à garder pendant longtemps.
Et, pour répondre à la remarque que lui fit à ce sujet le capitaine Hardigan, l'ingénieur ne put que lui répéter ce qu'il avait dit déjà relativement à l'inondation des chotts :
« J'ai toujours l'idée que ce sol du Djerid, dans la partie comprise entre le littoral et le Rharsa et le Melrir, nous réserve des surprises. Ce n'est, en réalité, qu'une croûte salifère, et j'ai moi-même constaté qu'elle subissait certaines oscillations d'une amplitude assez considérable... Il est donc admissible que le canal s'élargira et se creusera au passage des eaux, et c'est sur cette éventualité que Roudaire comptait, non sans raison, pour compléter les travaux. La nature collaborerait avec le génie humain que je n'en serais aucunement étonné !.. Quant aux dépressions, ce sont les lits desséchés d'anciens lacs et, soit brusquement, soit graduellement, ils s'approfondiront sous l'action des eaux au delà de la cote actuellement prévue. Ma conviction est donc que l'inondation complète prendra moins de temps qu'on ne le suppose. Je le répète, le Djerid n'est point à l'abri de certaines commotions sismiques et ces mouvements ne peuvent que le modifier dans un sens favorable à notre entreprise!.. Enfin, mon cher capitaine, nous verrons... nous verrons!.. Moi, je ne suis pas de ceux qui se défient de l'avenir, mais de ceux qui comptent sur lui !.. Et que diriez-vous si, avant deux ans, avant un an, toute une flottille marchande sillonnait la surface du Rharsa et du Melrir remplis à pleins bords ?..
— J'accepte vos hypothèses, mon cher ami, répondit le capitaine Hardigan. Mais, que ce soit dans deux ans ou dans un an qu'elles se réalisent, il n'en faudra pas moins protéger par des forces suffisantes les travaux et les travailleurs...
« j'estime que les réparations pourraient s'effectuer en quinze jours. »
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— Entendu, conclut M. de Schaller, et je partage votre avis, Hardigan, il importe que la surveillance du canal, sur toute son étendue, s'établisse sans aucun retard. »
La mesure s'imposait, en effet, et, dès le lendemain, après la rentrée des ouvriers au chantier, le capitaine Hardigan se mettrait en rapport avec le commandant militaire de Biskra, auquel il enverrait un exprès. En attendant, la présence de ses quelques spahis suffirait peut-être à défendre la section, et, dans ces conditions, une nouvelle attaque des indigènes n'était sans doute pas à craindre.
Leur inspection terminée, l'ingénieur et le capitaine revinrent au campement, dont l'organisation se poursuivait, et il n'y avait plus qu'à attendre le lieutenant, qui serait certainement de retour avant le soir.
Une question des plus importantes dans les circonstances où se trouvait actuellement l'expédition était celle du ravitaillement. Jusqu'alors elle avait la nourriture assurée soit par les réserves des deux chariots, soit par les vivres achetés dans les bourgades et villages de cette partie du Djerid. Ne manquaient les approvisionnements ni pour les hommes ni pour les chevaux.
Or, au chantier rétabli du kilomètre 347, il y aurait à se pourvoir d'une façon plus régulière pour un séjour de plusieurs semaines. Aussi, en même temps qu'il aviserait les autorités militaires des garnisons voisines, le capitaine Hardigan demanderait que des vivres lui fussent fournis pendant toute la durée de son séjour à l'oasis.
On s'en souvient, dès le lever du soleil, ce jour-là, 13 avril, de lourdes vapeurs s'entassaient à l'horizon. Tout annonçait que la matinée comme l'après-midi seraient étouffants. Nul doute quMl ne se préparât dans le nord un orage d'une extrême intensité.
Et, en réponse aux observations que faisait le brigadier Pistache à ce sujet :
« Je ne serais pas surpris, déclara M. François, que cette
journée fût orageuse, et, depuis ce matin, je m'attends à une prochaine lutte des éléments en cette partie du désert.
— Et pourquoi?., demanda Pistache.
— Voici, brigadier. Tandis que je me rasais à la première heure, tous mes poils se hérissaient, et devenaient si durs qu'il m'a fallu repasser deux ou trois fois mon rasoir. De chaque pointe, on eût dit qu'il se dégageait une petite étincelle...
— Cela est curieux », répondit le brigadier, sans mettre un instant en doute l'assertion d'un homme tel que Monsieur François.
Que le système pileux de ce digne homme jouît de propriétés électriques, comme la fourrure d'un chat, peut-être n'en était-il rien. Mais Pistache l'admettait volontiers.
« Et alors... ce matin?., reprit-il en regardant la figure rasée de près de son compagnon.
— Ce matin, c'était à ne pas le croire !.. Mes joues, mon menton se parsemaient d'aigrettes lumineuses...
— J'aurais voulu voir cela ! » répondit Pistache.
Au surplus, même sans se rapporter aux observations météorologiques de M. François, il était certain qu'un orage montait du nord-est, et l'atmosphère se saturait peu à peu d'électricité.
La chaleur devenait accablante. Aussi, après le repas de midi, l'ingénieur et le capitaine s'accordèrent-ils une sieste prolongée. Bien qu'ils fussent abrités sous leur tente et que cette tente eût été dressée sous les premiers arbres de l'oasis, une chaleur torride y pénétrait, et aucun souffle ne se propageait à travers l'espace.
Cet état de choses ne laissait pas d'inquiéter M. de Schaller et le capitaine. A cette heure, l'orage n'avait pas encore éclaté sur le chott Selem. Mais il n'y avait pas à douter que ses violences ne s'exerçassent alors dans le nord-est et précisément au-dessus de l'oasis de Gizeb. Les éclairs commençaient à sillonner le ciel de ce côté, si les roulements de la foudre ne se faisaient pas
« Cela est curieux », répondit le brigadier. (Page 168.)
encore entendre. En admettant que, pour une raison ou pour une autre, le départ du lieutenant n'eût pu s'effectuer avant l'orage, tout donnait à penser qu'il en attendrait la fin sous Tabrikles arbres, dût-il même ne rentrer que le lendemain au campement. « Et il est probable que nous ne le reverrons pas ce soir, fit observer le capitaine Ilardigan. Si Mllette fût parti cet aprèsmidi vers deux beures, il serait maintenant en vue de l'oasis...
— Quitte à être retardé d'un jour, répondit M. de Schaller, notre lieutenant aura eu raison de ne point s'aventurer avec un ciel si menaçant ! Ce qu'il y aurait de plus fâcheux, ce serait que ses hommes et lui eussent été surpris sur la plaine, où ils ne trouveraient aucun abri...
— C'est mon avis », conclut le capitaine Hardigan. L'après-midi s'avançait, et rien n'annonçait l'approche de la
petite troupe, pas même les aboiements de Coupe-à-cœur, qui l'aurait précédée. Maintenant, à moins d'une lieue, les éclairs illuminaient l'espace sans discontinuer. La lourde masse des nuages, ayant dépassé le zénith, se rabattait lentement vers le Melrir. Avant une demi-heure, l'orage serait sur le campement, et se dirigerait ensuite vers le chott.
Cependant, l'ingénieur, le capitaine Hardigan, le brigadier et deux des spahis s'étaient portés sur la lisière de l'oasis. Devant leurs yeux s'étendait la vaste plaine dont, çà et là, les efflorescences réverbéraient la lueur des éclairs.
En vain leurs regards interrogeaient l'horizon. Aucun groupe de cavaliers n'apparaissait de ce côté.
« Il est certain, dit le capitaine, que le détachement ne s'est point mis en route, et il ne faut pas l'attendre avant demain...
— Je le pense, mon capitaine, répondit Pistache. Même après l'orage, la nuit venue, au milieu de l'obscurité, se diriger sur Goléah serait bien difficile...
— Villette est un officier expérimenté, et on peut compter sur sa prudence... Retournons au campement, car la pluie ne tardera pas à tomber. »
A peine tous quatre avaient-ils fait une dizaine de pas, que le brigadier s'arrêtait :
« Ecoutez, mon capitaine... » dit-il.
Tous s'étaient retournés.
« Il me semble entendre des aboiements... Est-ce que le chien du marchef?.. »
Ils prêtèrent rorcillc. Non! aucun aboiement pendant les courtes accalmies. Pistache s'était assurément trompé.
Le capitaine Ilardigan et ses compagnons reprirent donc le chemin du campement et, après avoir traversé l'oasis dont les arbres se courbaient sous la violence du vent, ils regagnèrent leurs tentes.
Quelques minutes de plus, ils eussent été assaillis par les rafales qui faisaient rage au milieu d'une pluie torrentielle.
Il était six heures alors. Le capitaine prit ses dispositions pour cette nuit qui s'annonçait comme l'une des plus mauvaises depuis que l'expédition avait quitté Gabès.
Sans doute, il y avait lieu de penser que le retard du lieutenant Villette était dû à la survenue de ce formidable orage qui le retiendrait à l'oasis de Gizeb jusqu'au lendemain.
Néanmoins, le capitaine et M. de Schaller ne laissaient pas de ressentir certaines appréhensions. Que Mézaki se fût donné pour un des ouvriers de Pointar, ne l'étant pas, et qu'il eût préparé quelque criminelle machination contre l'expédition envoyée au Melrir, ils ne pouvaient pas même le soupçonner. Mais comment auraient-ils oublié ce qu'était l'état des esprits chez les populations nomades ou sédentaires du Djerid, l'excitation qui régnait parmi les diverses tribus contre cette création de la mer Saharienne?.. Est-ce qu'une attaque récente n'avait pas été dirigée contre le chantier de Goléah, attaque qui se renouvellerait probablement si les travaux de la section étaient repris?.. Sans doute, Mézaki affirmait que les agresseurs, après avoir dispersé les ouvriers, s'étaient retirés vers le sud du chott. Mais d'autres partis couraient peut-être la plaine et, s'ils le rencontraient, le détachement du lieutenant Villette serait écrasé sous le nombre !..
Cependant, à y bien réfléchir, ces craintes devaient être exagérées. Mais l'ingénieur et le capitaine y revenaient sans cesse. Et comment eussent-ils pu prévoir que, si quelque danger menaçait, ce n'était pas le lieutenant Villette et ses hommes sur la
route de Crizeb, mais M. de Schaller et ses compagnons dans l'oasis?
Vers six heures et demie, l'orage battait son plein. Plusieurs arbres furent frappés de la foudre et il s'en fallut de peu que la tente de l'ingénieur ne fût atteinte par le fluide électrique. La pluie tombait à torrents, et, sous la pénétration des mille rios qui s'écoulaient vers le chott, le sol de l'oasis se changeait en une sorte d'outtâ marécageuse. En même temps, le vent se déchaînait avec une effroyable impétuosité. Les branches se brisaient comme verre et nombre de palmiers, rompus aux racines, s'en allaient en dérive.
Il n'eût plus été possible de mettre le pied dehors. Très heureusement, les chevaux avaient été abrités à temps sous un énorme bouquet d'arbres capables de résister à l'ouragan, et, malgré l'effroi que leur causait l'orage, ils purent être maintenus.
Il n'en fut pas ainsi des mules laissées sur la clairière. Épouvantées par les éclats de la foudre, et malgré les efforts de leurs conducteurs, elles s'échappèrent à travers l'oasis.
Un des spahis vint prévenir le capitaine Hardigan qui s'écria :
(f II faut à tout prix les reprendre...
— Les deux conducteurs se sont mis à leur poursuite, répondit le brigadier.
— Que deux de nos hommes se joignent à eux, ordonna l'officier. Si les mules parviennent à sortir de l'oasis, elles seront perdues... On ne pourra les rattraper en plaine !.. »
Malgré les rafales qui s'abattaient sur le campement, deux des quatre spahis s'élancèrent dans la direction de la clairière, guidés par les cris des conducteurs <|ui se faisaient parfois entendre.
Du reste, si l'intensité des éclairs et des éclats de la foudre ne diminua pas, il en fut autrement des rafales qui s'apaisèrent soudain, moins de vent et moins de pluie. Mais l'obscurité était
Api'ès avoir rainpé... (l'âge 174.)
profonde, et l'on ne pouvait se voir qu'à la lueur des fulgurations électriques.
L'ingénieur et le capitaine Ilardigan sortirent de la tente, suivis de M. François, du brigadier et des deux spahis restés avec eux au campement.
Il va de soi, étant donnée l'heure avancée déjà, la violence de l'orage qui durerait sans doute une partie de la nuit, qu'il ne fal-
lait aucunement compter sur le retour du lieutenant Villette. Ses hommes et lui ne se remettraient en route que le lendemain, alors que le cheminement à travers le Djerid serait praticable.
Quelles furent donc la surprise et aussi la satisfaction du capitaine et de ses compagnons, lorsqu'ils entendirent des aboiements dans la direction du nord.
Cette fois, pas d'erreur, un chien accourait vers l'oasis, et même s'en rapprochait rapidement.
« Coupe-à-cœur!., lui!., s'écria le brigadier. Je reconnais sa voix...
— C'est donc que Villette n'est pas loin! », répondit le capitaine Hardigan.
En effet, si le fidèle animal précédait le détachement, ce ne devait être que de quelques centaines de pas,
A ce moment, sans que rien eût annoncé leur apparition, une trentaine d'indigènes, après avoir rampé le long de la lisière, bondirent sur le campement. Le capitaine, l'ingénieur, le brigadier, M. François, les deux spahis furent entourés avant d'avoir pu se reconnaître, saisis avant d'avoir pu se mettre en défense... Et, d'ailleurs, qu'auraient-ils pu, vu leur petit nombre, contre cette bande qui venait de les surprendre?..
En un instant, tout fut pillé, et les chevaux furent entraînés vers le Melrir.
Les prisonniers, séparés les uns des autres, dans l'impossibilité de communiquer, étaient poussés à la surface du chott, suivis du chien qui s'était lancé sur leurs traces. Et ils étaient déjà loin lorsque le lieutenant Villette arrivait au campement, où il ne trouvait plus trace des hommes qu'il avait quittés le matin, et des chevaux sans doute échappés pendant l'ouragan.