‹ L'invasion de la mer;Chapitre 3 sur 3 · XII · texte numérisé non relu

XII

l'oasis de zenfig.

Dans son plan géométral, le chott Melrir, en y comprenant au nord les marécages de Farfaria, au sud d'autres dépressions de même nature comme le chott Merouan, affecte assez bien la forme d'un triangle rectangle. Du nord à l'est son hypoténuse dessine une ligne presque droite depuis la direction de Tahir- Nassou jusqu'au point au-dessous du trente-quatrième degré et de l'extrémité du second canal. Son grand côté, accidenté capricieusement, court le long dudit degré et prolongé comme à l'est par des chotts secondaires. A l'ouest, son petit côté monte vers la bourgade de Tahir-Nassou, en suivant à peu près une direction parallèle à la ligne du transsaharien, projeté en prolongement de la ligne Philippeville-Constantine-Batna-Biskra, dont le tracé devait être modifié pour éviter un embranchement la reliant à un port de la mer nouvelle, sur la rive opposée à l'arrivée du deuxième canal.

La largeur de cette grande dépression — moins étendue cependant que la surface du Djerid et du Fedjedj — mesure cinquante-cinq kilomètres entre le point terminus de la dernière section du canal et le port à établir sur la côte occidentale en un point à fixer définitivement entre le Signal de Chegga et Toued Itel, — le projet d'atteindre Meraïer, située plus au sud, semblant abandonné. Mais clic ne peut être inondée que sur six mille kilomètres carrés, soit six cent mille hectares, le restant de sa superficie ayant une cote supérieure au niveau de la Médi-

terranée. En réalité, la nouvelle mer occuperait huit mille kilomètres carrés dans le cadre des deux chotts, et cinq mille émergeraient après le complet remplissage du Rharsa et du Melrir.

Ces parties non inondées deviendraient donc des îles. Elles formeraient à l'intérieur du Melrir comme une sorte d'archipel comprenant deux grandes îles. La première, nommée l'Hînguiz, figurerait un rectangle coudé au milieu du chott qu'il diviserait en deux parties, l'autre occuperait l'extrême portion comprise entre les deux côtés de l'angle droit près de Strarie. Quant aux îlots, c'est principalement vers le sud-est qu'ils se rangeraient en lignes parallèles. Lorsque les navires se hasarderaient à travers les passes de cet archipel, ils devraient s'en rapporter sévèrement aux levés hydrographiques étahlis pour diminuer les risques de cette dangereuse navigation.

L'étendue des deux chotts que les eaux allaient recouvrir renfermait quelques oasis avec leurs dattiers et leurs champs. Il va de soi que ces propriétés avaient dû être rachetées à leurs détenteurs. Mais, ainsi que Favait estimé le capitaine Roudaire, l'indemnité n'avait pas dépassé cinq millions de francs, à la charge de la Compagnie Franco -étrangère qui comptait s'en dédommager sur les deux millions cinq cent mille hectares de terres et de forêts dont le gouvernement lui avait fait cession.

Entre les diverses oasis du Melrir, l'une des plus importantes occupait de trois à quatre kilomètres superficiels au milieu de riîinguiz dans sa partie exposée au nord. Ce seraient donc les eaux septentrionales du chott qui en haigneraient la lisière après l'inondation. Cette oasis était riche de ces palmiers dattiers de la meilleure espèce, dont les fruits exportés par les kafila sont recherchés sur les marchés du Djerid. Elle avait nom Zenfig, et ses rapports avec les principales bourgades : La Ilammâ, Nefta, Tozeur, Gabès, se réduisaient à la visite de rares caravanes pendant la saison des récoltes.

Sous les grands arbres de Zenfig s'abritait une population de

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trois à quatre cents indigènes d'origine touareg, une des tribus les plus inquiétantes du Sahara. Les maisons de la bourgade, au noni])re d'une centaine, meublaient toute cette partie de l'oasis qui allait devenir un littoral. Vers le centre et en dehors, latéralement, s'étendaient des champs cultivés, des pâturages qui assuraient Falimentation de cette tribu et de ses animaux domestiques. Un oued destiné à devenir un jjras de la mer nouvelle, accru de petits rios de l'île, suffisait aux besoins de la population.

Il a été dit que l'oasis de Zenfîg n'avait que de rares rapports avec les autres oasis de la province de Constantine. Seuls s'y ravitaillaient les Touareg nomades qui couraient le désert. Elle était redoutée et redoutable. Les caravanes évitaient, autant que possible, de passer à proximité. Mais que de fois des bandes, sorties de Zenfig, vinrent les attaquer dans les environs du Melrir !

A noter que les approches de l'oasis étaient des plus difficiles, des plus dangereuses. Le long de l'Hinguiz, le sol du choit ne présentait aucune solidité. Partout des sables mouvants où une kafila se fût enlizée tout entière. A travers ces surfaces constituées par le terrain pliocène, sables imprégnés de gypse et de sel, à peine quelques sentes praticables uniquement connues des habitants, et qu'il fallait suivre pour atteindre l'oasis, sous peine d'être englouti dans les fondrières. Il était évident que lllinguiz deviendrait aisément accostable lorsque les eaux recouvriraient cette croûte molle où le pied ne pouvait trouver un sûr appui. Mais c'est bien ce que les Touareg ne voulaient point permettre. Aussi là se trouvait le foyer le plus actif, le plus brûlant de l'opposition. De Zenfig partaient d'incessants appels à cette « guerre sainte » contre les étrangers.

Entre les diverses tri])us du Djerid, celle de Zenfig tenait le premier rang, et l'influence qu'elle exerçait sur la confédération ne laissait pas d'être grande. Elle pouvait l'étendre en pleine

sécurité, sans avoir à craindre d'être troublée dans sa retraite presque inaccessible. Mais cette situation prédominante s'évanouirait entièrement le jour où les eaux de la Petite-Syrte, inondant le chott à pleins bords, auraient fait de l'IIinguiz l'île centrale du Melrir.

C'était à l'oasis de Zenfig que la race touareg s'était conservée dans sa pureté originelle. Là, les coutumes, les mœurs n'avaient subi aucune altération. Des hommes d'un beau type, physionomie grave, attitude fière, marche lente, empreinte de dignité; tous portent l'anneau de serpentine verte qui donne à leur bras droit plus de vigueur, à les en croire. De tempérament très brave, ils ne craignent pas la mort. Ils revêtent encore le costume de leurs ancêtres, la gandoura en cotonnade du Soudan, la chemise blanche et bleue, le pantalon serré à la cheville, les sandales de cuir, la chéchia fixée sur la tête par un mouchoir roulé en turban auquel se rattache le voile qui descend jusqu'à la bouche et préserve les lèvres de la poussière.

Les femmes, d'un type superbe, yeux bleus, sourcils épais, cils longs, vont la face libre et ne la voilent jamais si ce n'est devant les étrangers, par respect. On ne les rencontre pas à plusieurs au foyer touareg qui, en opposition avec les préceptes du Coran, n'admet pas la polygamie, s'il admet le divorce.

Aussi, dans cette région du Melrir, les Touareg formaient comme une population à part. Elle ne se mêlait point aux autres tribus du Djerid. Si ses chefs entraînaient leurs fidèles au dehors, ce n'était jamais que pour quelque razzia fructueuse, une caravane à piller ou quelque représaille contre une oasis rivale. Et, en réalité, ces Touareg de Zenfig étaient de redoutables })irates dont les agressions s'exerçaient parfois à travers les jjlaincs de la basse Tunisie jusqu'aux approches de Gabès. Les autorités militaires organisaient des expéditions contre ces pillards. Mais ils avaient vite fait de se mettre à Tabri dans ces retraites lointaines du Melrir.

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Du reste, si le Targui est plutôt sobre, s'il ne se nourrit ni de poissons ni de gibier, s'il ne consomme que peu de viande, si les dattes, les ligues, les baies de la « Salvadora persica », la farine, le laitage, les œufs lui suffisent, il n'en a pas moins des esclaves à son service, des « imrhad », chargés des grosses besognes, car il n'a que dédain pour toute espèce de travail. Quant aux « ifguna », aux marabouts, aux vendeurs d'amulettes, leur influence est très sérieuse sur la race touareg, plus particulièrement en cette région du Melrir. C'étaient ces fanatiques qui prêchaient la révolte contre ce projet d'une mer saharienne. Le Targui est d'ailleurs superstitieux, il croit aux esprits, il redoute les revenants, à ce point qu'il ne pleure pas ses morts par crainte de les ressusciter, et, dans les familles, le nom du défunt s'éteint avec lui.

Telle était, en quelques traits, cette tribu de Zenfig à laquelle appartenait liadjar. Elle l'avait toujours reconnu pour son chef jusqu'au jour où il tomba entre les mains du capitaine Hardigan .

Là aussi était le berceau de sa famille, toute-puissante sur cette population spéciale de Zenfig, comme aussi sur les autres tribus du Melrir. Nombre d'oasis existaient à la surface du chott, sur divers points de l'Hinguiz et du vaste périmètre de la dépression.

A côté de Hadjar, sa mère Djcmma était en grande vénération parmi les tribus touareg. Chez les femmes de Zenfig, ce sentiment allait même jusqu'à l'adoration. Toutes partageaient cette haine que Djemma ressentait pour les étrangers. Elle les fanatisait comme son fils fanatisait les hommes, et l'on n'a pas oublié quelle influence Djemma avait sur Iladjar, — influence que possèdent toutes les femmes touareg. Elles sont, d'ailleurs, plus instruites que leurs maris et leurs frères. Elles savent écrire alors que le Targui sait lire à peine, et, dans les écoles, ce sont elles qui enseignent la langue et la grammaire. En ce qui con-

cernait l'entreprise du capitaine Roudaire, leur opposition n'avait jamais fléchi un seul jour.

Telle était la situation avant l'arrestation du chef touareg. Ces diverses tribus du Melrir, comme celle de Zenfig, allaient être ruinées par l'inondation des chotts. Elles ne pourraient pas continuer leur métier de pirates. Plus de kafila à traverser le Djerid entre Biskra et Gabès. Et, de plus, ne serait-il pas devenu facile de les atteindre jusque dans leurs repaires lorsque les navires pourraient s'en approcher, lorsqu'ils n'auraient plus pour les protéger ce sol mouvant où chevaux et cavaliers risquaient de s'engloutir à chaque pas !

On sait dans quelles conditions Hadjar avait été fait prisonnier, après une rencontre avec les spahis du capitaine Hardigan, comment il fut enfermé dans le fort de Gabès, et comment, avec l'aide de sa mère, de son frère, de quelques-uns de ses fidèles, Ahmet, Ilarrig, Horeb, il était parvenu à s'enfuir la veille du jour où un aviso allait le transporter à Tunis pour y être jugé par un conseil de guerre. Que l'on sache donc aussi que Hadjar, après son évasion, avait pu heureusement franchir la région des sebkha et des chotts et regagner l'oasis de Zenfig où Djemma n'avait pas tardé à le rejoindre.

Cependant, la nouvelle de l'arrestation de Hadjar, lorsqu'elle fut connue à Zenfig, y provoqua une extraordinaire émotion. Ce chef touareg, pour lequel ses partisans s'étaient dévoués jusqu'à la mort, entre les mains de ses impitoyables ennemis?.. Pouvait-on espérer qu'illeuréchai^perait?.. N'était-il pas condamné d'avance?..

Aussi avec quel enthousiasme on accueillit son retour ! Le fugitif fut porté en triomphe. De tous côtés, de joyeuses détonations éclatèrent; de toutes parts, battirent les « tabcl », qui sont les tamJjours, et résonnèrent les « rebaza », qui sont les violons des oi'cliestres touareg. A la faveur de cet inci'oyal)lc déhre, Hadjar n'aurait eu qu'un signe à faire pour jeter tous ses fidèles sur les bourgardes du Djerid!

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Mais Iladjar sut contenir les fougueuses liassions de ses Touareg, Devant la menace de la reprise des travaux, ce qui pressait le plus, c'était de garantir la sécurité des oasis de l'angle sud-ouest du chott. Il ne fallait pas permettre aux étrangers de transformer le Melrir en un vaste bassin navigable que les bâtiments parcourraient en tous sens. Donc, tout d'abord, bouleverser les travaux du canal.

Mais, en même temps, Hadjar apprit que l'expédition, sous les ordres du capitaine Ilardigan, ferait halte avant quarante-huit heures à l'extrémité du canal, où elle devait en rencontrer une autre venue de la province de Constantine au-devant d'elle.

De là cette attaque que Hadjar, en personne, dirigea contre la dernière section, et qui venait de disperser les premiers ouvriers de la Société. Plusieurs centaines de Touareg s'y étaient occupés. Puis, le canal à demi comblé, ils avaient repris la route de Zenfig.

Et, si Mézaki s'était trouvé là, c'est que son chef l'y avait laissé, et si cet homme avait déclaré que Hadjar n'était pas intervenu dans l'attaque du chantier, c'était pour tromper le capitaine, et, s'il avait affirmé que les ouvriers étaient alors réfugiés à Gizeb, c'était pour qu'une partie du détachement y fût envoyée, et, enfin, si actuellement l'ingénieur, le capitaine et quatre de leurs compagnons étaient prisonniers de Hadjar, c'est que, surpris par une trentaine de Touareg, apostés sous les ordres de Sohar aux environs de Goléah, ils avaient été dirigés vers l'oasis de Zenfig, avant d'avoir été rejoints par les spahis du lieutenant Villette.

En même temps que leurs six prisonniers, les Touareg s'étaient emparés des chevaux restés au campement, ceux de l'ingénieur, de l'officier, du brigadier et des deux spahis. M. François, qui jusqu'alors avait pris place dans l'un des chariots de l'expédition, depuis le départ de Gabès, n'était point monté. Mais, à deux cents pas du chantier, attendaient les chevaux et les méharis qui avaient amené la bande des Touareg.

Là, les prisonniers furent contraints de se mettre en selle sur leurs propres montures, tandis qu\m des chameaux était réserve à M. François qui dut se jucher tant bien que mal sur la bête. Puis toute la troupe disparut au milieu de cette nuit orageuse, sous un ciel en feu.

Il y a lieu de noter que le chien du maréchal des logis-chef Nicol était arrivé au moment de l'attaque, et, ne sachant pas qu'il devançait le détachement, Sohar le laissa suivre les prisonniers.

En prévision de ce coup de main organisé par Hadjar, les Touareg étaient munis de vivres pour quelques jours, et deux méharis, chargés de provisions, assuraient la nourriture de la bande jusqu'au retour.

Mais le voyage allait être fort pénible, car il comprenait une cinquantaine de kilomètres entre l'extrémité orientale du chott et l'oasis de Zenfig.

La première étape conduisit les prisonniers à l'endroit où Sohar avait fait halte avant d'attaquer le campement de Goléah. C'est là que les Touareg s'arrêtèrent, toutes précautions prises pour que le capitaine Ilardigan et ses compagnons ne pussent s'enfuir. Ils eurent à passer une nuit affreuse, car les rafales ne se calmèrent qu'aux approches du jour. Et, pour tout abri, les frondaisons d'un petit bois de palmiers. Blottis les uns contre les autres, tandis que les Touareg rôdaient autour d'eux, s'ils ne pouvaient s'échapper, du moins pouvaient-ils parler, et de quoi, si ce n'est de cette agression si inattendue dont ils étaient victimes. Qu'il y eût là la main de Iladjar, rien ne leur permettait de le penser. Mais l'esprit de révolte qui courait à travers les diverses tribus du Djerid, et plus particulièrement du Melrir, n'expliquait que trop les choses. Quelques chefs touareg avaient dû apprendre la prochaine arrivée d'un détachement de spahis au chantier... Des nomades leur auraient fait connaître qu'un ingénieur de la Compagnie venait inspecter les contours du Melrir,

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avant que les derniers coups de pioche eussent cventré le seuil de Gabcs...

Et, alors, le capitaine Ilardigan de se demander, sérieusement cette fois, s'il n'avait pas été trompé par cet indigène rencontré la veille à Goléah et, son impression, il ne la cacha point à ses compagnons.

« Vous devez avoir raison, mon capitaine, déclara le brigadier... Cet animal ne m'a jamais inspiré confiance...

— Mais alors, observa l'ingénieur, qu'est devenu le lieutenant ^'illette?.. Il n'aura trouvé ni Pointar ni aucun de ses ouvriers à l'oasis de Gizeb...

— En admettant qu'il soit allé jusque-là, reprit le capitaine. Si Mézaki est le traître que nous soupçonnons, il n'avait pas d'autre but que d'éloigner Villette et ses hommes et de leur fausser compagnie en route...

— Et qui sait s'il ne va pas rejoindre cette bande qui nous est tombée dessus?., s'écria l'un des deux spahis.

— Cela ne m'étonnerait point, avoua Pistache, et, quand j'y songe, combien il s'en est fallu de peu, — un quart d'heure à peine, — que notre lieutenant ne soit arrivé à temps pour foncer sur ces gueux d'Arbicos et nous délivrer!..

— En effet, ajouta M. François, le détachement ne poi'vait être loin, puisque nous avons entendu les aboiements du chien, presque à l'instant où les Touareg nous surprenaient.

— Ah! Coupe-à-cœur... Coupe-à-cœur!., répétait le brigadier Pistache, où est-il?.. Nous a-t-il suivis jusqu'ici?.. N'est-il pas l)lut6t retourné vers son maitre pour lui apprendre...

— Le voici... le voici... » dit en ce moment l'un des spahis. On imagine sans peine quel accueil fut fait à Coupe-à-cœur.

Combien de caresses on lui prodigua, et quels gros baisers Pistache appliqua sur sa bonne tète !

« Oui... Coupe-à-cœur, oui!., c'est nous!.. Et les autres!., et notre marchef Nicol... ton maitre... est-il arrivé? »

Coupe-à-cœur eût volontiers répondu par de significatifs aboiements. Mais le brigadier le fit taire. Les Touareg devaient penser, d'ailleurs, que le chien se trouvait avec le capitaine au campement de Goléah, et il était naturel qu'il eût voulu les suivre.

Et jusqu'où seraient-ils entraînés?.. En quelle partie du Djerid?.. Peut-être vers quelque oasis perdue du chott Melrir... peut-être jusque dans les profondeurs de Fimmense Sahara?..

Le matin venu, des aliments furent mis à la disposition des prisonniers, du gâteau agglutiné de couscoussou et de dattes, et, pour toute boisson, l'eau d'un oued qui baignait la lisière du petit

bois.

D'où ils étaient, la vue s'étendait sur le chott, dont les cristallisations salines scintillaient au soleil levant. Mais, vers l'est, le regard s'arrêtait brusquement à la barrière de dunes qui s'arrondissait de ce côté. Donc, impossibilité d'apercevoir l'oasis de Goléah.

C'est donc en vain que M. de Schaller, le capitaine Ilardigan, leurs compagnons, se retournèrent vers l'est, peut-être dans l'espoir d'apercevoir le lieutenant se dirigeant vers cette partie du chott.

« Car, enfin, répétait l'officier, il n'est pas douteux que Villette ne soit arrivé hier soir à Goléah... Et, ne nous y rencontrant plus, trouvant notre campement abandonné, comment admettre qu'il ne se soit pas immédiatement mis à notre recherche?..

— S'il n'a pas été attaqué lui-même, lorsqu'il remontait vers l'oasis de Gizeb,.. fit observer l'ingénieur.

— Oui!., oui!., tout est possible, répondait Pistache, tout avec le Mézaki!.. Ah!., s'il tombe jamais entre mes mains, je souhaite qu'il me pousse ce jour-là des griffes pour lui déchi(|ueter sa peau de coquin!.. «

En ce moment, Sohar donna ordre de partir. Et le capitaine Ilardigan allant à lui :

« Que nous voulez-vous?.. » demanda-t-il.

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Sohar s'arrêtait à Zenfig. (Page 187.)

Sohar ne répondit pas.

« Où nous conduit-on?.. »

, Sohar se contenta de commaiider l3rutal(Mncnt : « A cheval. »

Il fallut obéir, et, ce qui lui fut particulièremenl; désagréable, M. François, ce matin-là, n'eut pas la possibilité de se faire la barbe.

A cet instant, le brigadier ne put retenir un cri crindignation :

« Le voici!., le voici!.. » répétait-il.

Et tous les regards se portèrent vers le personnage que Pistache désignait à ses compagnons.

C'était Mézaki. Après avoir conduit le détachement jusqu'à Gizeb, il avait disparu, et, pendant la nuit, il venait de rejoindre la bande de Sohar.

« Rien à dire à ce misérable! » ajouta le capitaine Hardigan, et, comme Mézaki le regardait effrontément, il lui tourna le dos.

Et, alors, M. François de s'exprimer ainsi :

« Décidément, ce Targui ne parait pas être une personne recommandable. . .

— J'te crois! » répliqua Pistache, qui, en employant cette vulgaire locution, tutoya pour la première fois M. François, ce dont cet homme si comme il faut voulut bien ne point se blesser.

A l'orage de la veille succédait un temps superbe. Pas un nuage au ciel, aucun souffle à la surface du chott. Aussi le cheminement fut-il très pénible. D'oasis, il ne s'en rencontrait aucune sur cette partie de la dépression, et la troupe ne retrouverait l'abri des arbres qu'à la pointe de l'Hinguiz.

Sohar pressait la marche. Il avait hâte d'avoir regagné Zenfig où l'attendait son frère. Du r<!ste, rien ne pouvait encore permettre aux prisonniers de penser qu'ils fussent tombés entre les mains de Hadjar. Ce que le capitaine Hardigan et M. de Schaller imaginaient avec quelque raison, c'est que cette dernière agression n'avait pas eu pour objet le pillage du campement de Goléah qui n'en valait pas la peine. Ce coup de main devait être plutôt une représaille des tribus du Melrir, et qui sait si le capitaine et ses compagnons n'allaient pas payer de leur liberté, de leur vie peut-être, ce projet d'une mer Saharienne!

Cette première journée comprit deux étapes, soit ensemble un parcours de vingt-cinq kilomètres. La chaleur avait été, sinon accablante, puisque le tem])s n'était pas à l'orage, mais d'une

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extraordinaire intensité. Celui qui souffrit le plus pendant la marche, ce fut assurément M. François, juché sur le dos d'un méhari. Peu habitué aux secousses de ce genre de monture, il était littéralement rompu, et il fallut l'attacher pour empêcher sa chute, tant la bête trottait durement.

La nuit se passa tranquillement, sauf que le silence fut troublé par les rauques rugissements des fauves qui rodaient à la surface du chott.

Pendant ces premières étapes, Sohar avait dû suivre certaines sentes qu'il connaissait bien pour ne pas s'enlizer dans les fondrières. ^Llis, le lendemain, le cheminement s'effectua sur le sol de rriinguiz, qui iDrésentait toute solidité.

Les marches de ce 15 avril se firent donc dans des conditions meilleures que la veille, et, vers le soir, Sohar s'arrêtait à l'oasis de Zenfig avec ses prisonniers.

Et quelles furent leur surprise à tous, leurs inquiétudes trop justifiées, lorsqu'ils se trouvèrent en présence de Hadjar!

EN CAPTIVITE.

L'habitation clans laquelle furent conduits les prisonniers de Sohar était l'ancien bordj de la bourgade. Depuis nombre d'années déjà il tombait en ruines. Ses murailles délabrées couronnaient un tertre de moyenne altitude sur la lisière septentrionale de l'oasis. Jadis, ce château, un simple fort, avait servi aux Touareg de Zenfig, lors des grandes luttes que les tribus soutinrent entre elles dans toute la région du Djerid. Mais, après la pacification, on ne s'était plus occupé ni de le réparer ni de l'entretenir en bon état.

Un « sour », ébréclié en maint endroit, servait d'enceinte à ce bordj qu'une « souma'ah », sorte de minaret décoiffé de son extrême pointe, surmontait encore et d'où la vue pouvait largement s'étendre en tous sens.

Cependant, si délabré qu'il fût, le bordj offrait encore quelques parties habitables au centre de la construction. Deux ou trois salles accédant sur une cour intérieure, sans meubles, sans tentures, séparées par d'épaisses parois, pouvaient abriter contre les rafales de la bonne et les froids de la mauvaise saison.

C'est là que Tingénieur, le capitaine Hardigan, le brigadier Pistache, M. François et les deux spahis furent conduits dès leur arrivée à Zenfig.

liadjar ne leur avait point adressé une seule parole, et Sohar, qui les amena au bordj sous l'escorte d'une douzaine de Touareg, ne répondit à. aucune de leurs questions.

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Il va sans dire que, lors de Tattaque du campement, le capitaine Hardigan et ses compagnons n'avaient pas eu la possibilité de se jeter sur leurs armes, sabres, revolvers, carabines. Ils furent d'ailleurs fouillés, dépouillés du peu d'argent qu'ils portaient sur eux, et il n'est pas jusqu'à M. François, légitimement indigné, auquel ces malappris n'eussent enlevé son rasoir.

Lorsque Sohar les eut laissés seuls, le capitaine et l'ingénieur prirent soin tout d'a])ord d'explorer le bordj.

« Quand on est enfermé dans une prison, observa M. de Schaller, la première chose à faire est de la visiter...

— Et la seconde de s'en échapper », ajouta le capitaine Hardigan.

Tous parcoururent donc la cour intérieure, au milieu de la- C|uelle se dressait le minaret. Il fallut bien le reconnaître, les murailles qui Fentouraient, hautes d'une vingtaine de pieds, sellaient infranchissables. On n'y découvrit aucune brèche comme il en existait au sour extérieur qui bordait le chemin de ronde. Une seule porte, ouvrant sur ce chemin, donnait accès dans la cour centrale. Elle avait été refermée par Sohar, et ses épais battants, garnis de bandes de fer, n'auraient pu être défoncés. Or, on ne pouvait sortir que par cette porte et encore était-il vraisemblable que les abords du bordj ne resteraient pas sans surveillance.

La nuit était venue, une nuit que les prisonniers passeraient dans une complète obscurité. Ils n'auraient pu se procurer aucune lumière. D'aliments quelconques, pas davantage. Pendant les premières heures, en vain attendirent-ils que des vivres fussent apportés, et aussi de l'eau, car la soif les dévorait. La porte ne s'ouvrit pas.

C'était à la clarté du court crépuscule que les prisonniers avaient visité la cour, et ils se réunirent ensuite dans une des chambres y attenant où des bottes d'alfa séché leur servaient de couchettes. C'est alors qu'ils s'abandonnèrent à de fort tristes

réflexions. Au cours des quelques propos qu'ils échangèrent, le brigadier fut amené à dire :

« Est-ce que ces gueux-là voudraient nous laisser mourir de faim? »

Non, ce n'était pas ce qu'il y avait à craindre. Avant la dernière étape, à dix kilomètres de Zenfig, la bande de Touareg avait fait halte, et les captifs avaient eu leur part des provisions chargées sur les méharis. Assurément, le soir venu, le capitaine Hardigan et ses compagnons auraient volontiers pris quelque nourriture. Mais la faim ne deviendrait intolérable que le lendemain, si, dès l'aube, on ne leur fournissait pas des vivres en quantité suffisante.

« Essayons de dormir, dit l'ingénieur...

— Et de rêver que nous sommes en face d'une table bien servie, ajouta le brigadier : des côtelettes, une oie farcie, une salade...

— N'achevez pas, brigadier, recommanda M. François, et comme on se contenterait d'une bonne soupe au lard ! »

Maintenant, quelles étaient les intentions de Hadjar à l'égard de ses prisonniers? Il avait certainement reconnu le capitaine Hardigan. Ne voudrait-il pas le punir, à présent qu'il le tenait? Ne le ferait-il pas mettre à mort et ses compagnons avec lui?..

« Je ne le pense pas, déclara M. de Schaller. Il n'est pas probable que notre vie soit menacée... Les Touareg, au contraire, ont intérêt à nous garder comme otages en prévision de l'avenir. Or, pour empêcher que les travaux du canal ne s'achèvent, il est à supposer que Iladjar et les Touareg renouvelleront leurs attaques contre le chantier du kilomètre 347, si les ouvriers de la Société y reviennent. Iladjar peut échouer dans une nouvelle tentative... Il peut retomber entre les mains des autorités et, cette fois, on le garderait si bien qu'il ne parviendrait pas à s'enfuir. Il est donc bon pour lui que nous soyons encore en son pouvoir... jusqu'au jour où Iladjar, menacé d'être repris à son

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tour, viendrait dire : « Ma vie et celle de mes compagnons pour celle de mes prisonniers », il serait assurément écouté... Et j'estime que ce jour est prochain, car le double coup d'audace de Hadjar doit être connu à riieure qu'il est, et bientôt il aura en face de lui troupes, maghzenetgoums envoyés à notre délivrance.

— Il est possible que vous ayez raison, répondit le capitaine Ilardigan. Mais ne point oublier que ce Hadjar est un homme vindicatif et cruel... Sa réputation est établie à cet égard. Raisonner comme nous raisonnerions, nous, ce n'est pas dans sa nature. Il a une vengeance personnelle à exercer...

— Et précisément contre vous, mon capitaine, fit observer le brigadier Pistache, puisque vous Faviez proprement pincé il y a quelques semaines.

— En effet, brigadier, et même je m'étonne que, m'ayant reconnu, sachant qui je suis, il ne se soit pas tout d'abord livré à quelque violence!.. Au surplus, nous verrons... Ce qui est certain, c'est que nous sommes entre ses mains, et que nous ignorons le sort de Villette et de Pointar, comme ils ignorent le nôtre.

« Cela dit, je ne suis point homme, mon cher de Schaller, à être le prix de la liberté de Iladjar, ni à être le trophée de sa vie de brigand.

« Coûte que coûte, il faut nous échapper, et, lorsque le moment propice me semblera venu, je ferai l'impossible pour sortir d'ici ; mais, pour moi, je veux être libre et non un prisonnier échangé quand je paraîtrai devant mes camarades et je veux aussi garder ma vie pour me retrouver, revolver ou sabre en main, face à face avec le brigand (|ui, par surprise, s'est emparé de nous. »

Si le capitaine Ilardigan et M. de Schaller méditaient des plans d'évasion, Pistache et M. François, quelque décidés qu'ils fussent à suivre leurs chefs, comptaient davantage sur le secours du dehors, et peut-être même sur Fintelligence de leur ami Coupeà-cœur.

Telle était," de fait, la situation, il fallait bien le reconnaitre.

On ne Fa point oublié, depuis leur départ. Coupe-à-cœur avait suivi les prisonniers jusqu'à Zenfig, sans que les Touareg eussent voulu le chasser. Mais, lorsque le capitaine Hardigan et ses compagnons furent conduits au bordj, on ne laissa point le fidèle animal les y rejoindre. Etait-ce intentionnellement?.. Il eût été difficile de se prononcer. Ce qui n'est pas douteux, c'est que tous regrettaient de ne point l'avoir avec eux. Et, pourtant, s'il eût été là, quel service aurait-il pu leur rendre, si intelligent et si dévoué qu'il fût?..

« On ne sait pas... on ne sait pas,., répétait le brigadier Pistache en causant avec M. François. Les chiens... ils ont des idées d'instinct que n'ont pas les hommes. En parlant à Coupe-àcœur de son maitre Nicol, de son ami Va-d'l'avant, peut-être que de lui-même il se lancerait à leur recherche? Il est vrai que, puisque nous ne pouvons sortir de cette maudite cour. Coupe-àcœur ne le pourrait pas non plus !.. N'importe, je voudrais l'avoir ici!.. Et pourvu que ces brutes ne lui fassent point de mal! »

M. François se contenta de hocher la tête sans répondre, en frottant son menton et ses joues, déjà rudes sous la poussée des premiers poils.

Les prisonniers, ayant vainement attendu qu'on leur apportât quelque nourriture, n'avaient plus qu'à prendre un peu de repos dont ils sentaient grand besoin. Après s'être étendus sur les bottes d'alfa, tous parvinrent à s'endormir plus ou moins tard, et ils se réveillèrent d'une assez mauvaise nuit dès la pointe du jour.

« De ce que nous n'avons pas soupe hier soir, objecta justement M. François, faut-il en conclure que nous ne déjeunerons pas ce matin?..

: — Ce serait fâcheux, je dirais même déplorable!.. » répliqua le brigadier Pistache qui bâillait à se décrocher les mâchoires, non pas de sommeil, cette fois, mais de faim.

EN CAPTIVITE.

Tous parcoururenl la cour intérieure. (Page 189.)

Les prisonniers ne tardèrent pas à être lixés sur celte très intéressante question. Une lieure après, Ahmed et une douzaine de Touarei;' pénétraient dans la cour et y déposaient du même gâteau que celui de la veille, de la viande froide, des dalles, de ([uoi suriirc à six personnes pour une journée. Quelques cruches contenaient une honnc quantité d'eau, puisée à Foued (|ui traversait Toasis de Zenfi'i',

Une fois encore, le capitaine Hardigan voulut connaître le sort que le chef touareg leur réservait, et il questionna Ahmed.

Celui-ci, pas plus que Sohar la veille, ne consentit à répondre. Il avait sans doute des ordres à ce sujet, et il quitta la cour sans avoir prononcé une seule parole. Trois jours s'écoulèrent et n'apportèrent aucun changement à la situation. Chercher à s'évader du bordj, c'était impossible, du moins en escaladant les hautes murailles, escalade impossible à effectuer faute d'échelle. Peut-être, ces murs franchis en profitant de l'obscurité, le capitaine Hardigan et ses compagnons auraient-ils pu s'enfuir à travers Foasis? Il ne semblait même pas que le bordj fût surveillé extérieurement, et, ni le jour ni la nuit, un ])ruit de pas ne résonnait sur le chemin de ronde. A quoi bon d'ailleurs, les murs opposaient un obstacle infranchissable et la porte de la cour n'aurait pu être forcée.

Du reste, dès le premier jour de leur incarcération, le brigadier Pistache avait pu reconnaître la disposition de l'oasis. A la suite de maints efforts, et non sans avoir risqué cent fois de se rompre le cou, il était parvenu, en montant l'escalier délabré, à atteindre l'extrémité du minaret, décoiffé de sa calotte supérieure.

De là, en regardant à travers les dernières embrasures, assuré de ne point être aperçu, il avait observé le large panorama qui se déroulait à ses veux.

f^ous lui, autour du bordj, s'étendait la bourgade entre les arbi-es de l'oasis de Zenfig. Au delà se prolongeait le territoire de rilinguiz sur une longueur de trois à quatre kilomètres à l'est et à 1 ouest. Face au nord se rangeaient les habitations en plus grand nombre, très blanches au milieu de la sombre verdure. A la place occupée par l'une d'elles, à l'ensemble des constructions que ses murs entouraient, au mouvement qui se produisait devant sa porte, au nombre d'étendards dont la brise déployait l'étamine au-dessus de son entrée, le brigadier se dit.

EN CAPTIVITE. 195

non sans raison, que cette habitation devait être la demeure de Hadjar, et il ne se trompait pas.

Dans l'après-midi du 20, ayant repris son poste d'observation à l'extrémité du minaret, le brigadier remarqua une grande animation dans la bourgade dont les maisons se vidaient peu à peu. Et même, à travers l'oasis, il semblait bien que nombre dindigènes arrivaient des divers points de l'Hinguiz. Et ce n'étaient point des caravanes de commerce, car aucun méhari, aucune bête de somme ne les accompagnait.

Qui sait si, à l'appel de Hadjar, une importante assemblée ne se réunissait pas ce jour-là à Zenfig?.. Et, défait, la place principale fut bientôt envahie par une foule nombreuse.

Voyant ce qui se passait, le brigadier se dit que son capitaine devait en être informé, et il l'appela.

Le capitaine Hardigan n'hésita pas à rejoindre Pistache dans l'étroit réduit du minaret, mais ce ne fut pas sans de pénibles efforts qu'il parvint à se hisser près de lui.

Pas d'erreur, pas de doute, une sorte de palabre comptant plusieurs centaines de Touareg était réuni en ce moment à Zenfig. Des cris, on les entendait, des gestes, on les voyait du haut de la « souma'ah », et cette effervescence ne prit fin cju'à l'arrivée d'un personnage, suivi d'un homme et d'une femme, qui sortirent de la maison indiquée par le brigadier comme devant être celle du chef touareg.

« C'est Hadjar,.. c'est lui! s'écria le capitaine Hardigan. Je le reconnais...

— Vous avez raison, mon capitaine, répondit Pistache, et je le reconnais aussi. »

C'était Hadjar, en effet, avec sa mère Djemma, son frère Sohar, et, dès leur entrée sur la place, ils furent acclamés. .

Puis le silence se fit. Hadjar, entouré de la foule, prit la parole et, pendant une heure, parfois interrompu par des clameurs enthousiastes, il harangua cette masse d'indigènes. Mais les dis-

196 lyINVASION DE LA MER.

cours qu'il prononça ne pouvaient être entendus du capitaine ni du brigadier. De nouveaux cris furent poussés, lorsque la réunion S'acheva, et, Hadjar ayant regagné son habitation, la bourgade retrouva sa tranquilHté habituelle.

Le capitaine Hardigan et Pistache redescendirent aussitôt dans la cour, et firent part à leurs compagnons de ce qu'ils avaient observé.

« Je pense, dit l'ingénieur, que cette réunion aura été faite pour protester contre l'inondation des chotts, et qu'elle sera suivie de quelque nouvelle agression, sans doute...

— Je le crois aussi, déclara le capitaine Hardigan. Cela pourrait indiquer que Pointar s'est réinstallé à la section de Goléah.

— A moins qu'il ne s'agisse de nous, dit le brigadier Pistache, et que tous ces coquins n'aient été réunis que pour assister au massacre des prisonniers !.. »

Un long silence suivit cette observation. Le capitaine et l'ingénieur avaient échangé un regard qui trahissait leurs secrètes pensées. Que le chef targui fût résolu à exercer des représailles, qu'il voulût donner l'exemple d'une exécution pu])lique, que diverses tribus de l'Hinguiz eussent été convoquées à Zenfig dans ce but, n'y avait-il pas lieu de le craindre?.. Et, d'autre part, comment conserver l'espoir qu'un secours quelconque pût arriver, soit de Biskra, soit de Goléah, puisque le lieutenant Villette devait ignorer à quel endroit les prisonniers avaient été conduits, et aussi entre les mains de quelle tribu ils étaient tombés?..

Or, avant de descendre du minaret, le capitaine Hardigan et le brigadier avaient une dernière fois parcouru du regard toute la partie du Melrir qui s'étendait devant eux. Désert au nord comme au sud, déserte également la portion qui se prolongeait à l'est et à l'ouest des deux côtés de l'Hinguiz, qui deviendrait île après l'inondation du chott. Aucune caravane ne se montrait, à travers la vaste dépression. Quant au détachement du lieu-

EN CAPTIVITE. 197

tenant ^ illctte, en admettant que ses recherches Toussont amené vers Zenfîg, qu'auraient pu faire ses quelques hommes contre la bourgade?..

Il n'y avait donc plus qu'à attendre les événements et dans ([uelles appréhensions! D'un instant à l'autre, la porte du bordj n'allait-elle pas s'ouvrir pour donner passage à Hadjar et aux siens?..

Serait-il possible de leur résister, si le chef targui les faisait entraîner vers la place pour être mis à mort?.. Et, ce qui ne serait pas fait aujourd'hui, ne se ferait-il pas demain?..

La journée s'écoula, cependant, et sans apporter aucun changement à la situation. Les quelques provisions déposées le matin dans la cour leur suffirent, et, le soir venu, ils vinrent s'étendre sur la litière d'alfa, dans la chambre où ils avaient passé les nuits précédentes.

Mais ils y étaient depuis une demi-heure à peine, lorsqu'un bruit se fit entendre au dehors. Est-ce donc que quelque Targui remontait le chemin de ronde?.. Est-ce que la porte allait s'ouvrir?.. Est-ce que Hadjar envoyait chercher les prisonniers?..

Le brigadier s'était levé aussitôt, et, blotti contre la porte, il écoutait.

Ce n'était pas un bruit de pas qui arrivait à son oreille, mais plutôt une sorte de jappement sourd et plaintif. Un chien rôdait le long du sour extérieur.

« Coupe-à-cœur... c'est lui! c'est lui !.. » s'écria Pistache.

Et, se couchant au ras du seuil :

« Coupe-à-cœur... Coupe-à-cœur !.. répéta-t-il. C'est toi, mon bon chien?.. »

L'animal reconnut la voix du brigadier comme il eût reconnu celle de son maitre Nicol, et répondit par de nouveaux aboiements à demi contenus.

« Oui... c'est nous... Coupe-à-cœur... c'est nous!., répétait encore Pistache. Ah ! si tu pouvais retrouver le marchef, et son

vieux frère, ton ami Va-dTavant... Va-crravant... entends-tu, et les prévenir que nous sommes enfermés dans cette cassine!.. »

Le capitaine Hardigan et les autres s'étaient rapprochés de la porte. S'ils avaient pu se servir du chien pour communiquer avec leurs compagnons !.. Un billet attaché à son collier!.. Et qui sait si, rien que par son instinct, le fidèle animal n'aurait pas retrouvé le lieutenant?.. EtVillette, apprenant où étaient ses compagnons, aurait pris des mesures pour les délivrer!..

Dans tous les cas, il ne fallait pas que Coupe-à-cœur fût surpris dans le chemin de ronde à la porte du bordj. Aussi le brigadier lui répéta-t-il :

« Va... mon chien... va! »

Coupe-à-cœur le comprit, car il s'en alla, après avoir donné un dernier jappement d'adieu.

Le lendemain, comme la veille, des provisions furent apportées dès la première heure et il y eut lieu de penser que la situation des prisonniers ne serait pas encore modifiée ce jour-là.

Pendant la nuit suivante, le chienne revint pas; du moins, Pistache qui le guettait ne l'entendit point. Et il se demanda si le pauvre animal n'avait pas reçu quelque mauvais coup et si on ne devait plus le revoir...

Les deux journées qui suivirent ne se signalèrent par aucun incident, et l'on ne constata aucune nouvelle animation dans la bourgade.

Le 24, vers onze heures, le capitaine Hardigan, en observation au haut du minaret, remarqua un certain mouvement à Zenfig. Il se faisait comme un tumulte de chevaux, un bruit d'armes qui n'était pas habituel. En même temps, la population se porta en masse sur la place principale, vers laquelle se dirigeaient de nombreux cavaliers.

Etait-ce donc ce jour-là que le capitaine Hardigan et ses compagnons allaient y être amenés devant Hadjar?..

Non, cette fois encore, il n'en fut rien. Tout, au contraire,

EN CAPTIVITE. 199

annonçait un prochain départ du chef targui. A cheval, au milieu de la place, il passait en revue une centaine de Touareg, montés comme lui.

Une demi-heure après, Iladjar se mettait à la tête de cette troupe, et, au sortir de la bourgade, il se dirigeait vers l'est de l'Hinguiz.

Le capitaine redescendit aussitôt dans la cour et annonça ce départ à ses compagnons.

« C'est quelque expédition contre Goléah, où les travaux auront été repris, sans doute, dit l'ingénieur.

— Et qui sait si Iladjar ne va pas se rencontrer avec Villette et son détachement?., observa le capitaine.

— Oui... tout est possible, mais ça n'est pas sûr, répondit le brigadier. Ce qui est certain toutefois, c'est C{ue, puisque Hadjar et ses gueux ont quitté la bourgade, c'est le moment de fuir...

— ■ Comment?.. » demanda un des spahis.

Oui... comment?., comment profiter de l'occasion c|ui venait de se présenter?.. Les murs du bordj n'étaient-ils pas toujours infranchissables? La porte, solidement fermée à l'extérieur, pouvait-elle être forcée?.. D'autre part, de qui attendre un secours?..

Il vint pourtant, ce secours, et voici dans quelles conditions.

Pendant la nuit suivante, ainsi qu'il l'avait fait une première foi^^, le chien fit entendre de sourds aboiements, en même temps qu'il grattait le sol près de la porte.

Guidé par son instinct, ■ Coupe-à-cœur avait découvert une brèche sous cette partie du sour, un trou à demi comblé de terre qui communi({uait de l'extérieur à l'intérieur.

Et, tout à coup, le brigadier, qui ne s'y attendait guère, le vit apparaître dans la cour.

Oui ! Coupe-à-cœur était près de lui, sautant, a])oyant, et il eut quelque peine à contenir le brave animal.

Aussitôt, le capitaine Ilardigan, M. de Schaller, les autres de

se jeter hors de la chambre, et, le chien revenant au trou qu'il venait de franchir, ils le suivirent.

Là était l'orifice d'un étroit boyau, dont il suffirait d'enlever un peu de pierres et de terre pour qu'un homme pût s'y glisser.

« En voilà une chance! » s'écria Pistache,

Oui... bien inattendue et dont il fallait profiter cette nuit même, avant que Hadjar ne fût de retour à Zenfig.

Et, pourtant, traverser la bourgade puis l'oasis ne serait pas sans offrir de sérieuses difficultés!.. Comment les fugitifs se dirigeraient-ils au milieu de cette obscurité profonde?.. Ne risquaient-ils pas d'être rencontrés, même par la troupe de Hadjar ?. . Et les cinquante kilomètres qui les séparaient de Goléah, comment les franchiraient-ils, sans vivres, n'ayant pour se nourrir que les fruits ou les racines des oasis ?

Aucun d'eux ne voulut rien voir de ces dangers. Ils n'hésitèrent pas un instant à s'enfuir. Ils suivirent le chien vers ce trou, à travers lequel il disparut le j)remier :

« Passe, dit l'officier à Pistache.

— Après vous, mon capitaine », répondit le brigadier.

Il y eut certaines précautions à prendre, pour ne point provoquer un éboulementde la muraille. Les prisonniers y parvinrent, et, après une dizaine de minutes, atteignirent le chemin de ronde.

La nuit était très obscure, nuageuse, sans étoiles. Le capitaine Hardigan et ses compagnons n'auraient su en quelle direction aller si le chien n'eût été là pour les guider. Il n'eurent qu'à se fier à l'intelligent animal. Du reste, il ne se rencontrait personne aux approches (ki bordj, sur les pentes diKjuel ils se laissèrent glisser jusqu'à la lisière des premiers ar])res.

Il était alors onze heures du soir. Le silence régnait dans la bourgade, et des fenêtres des habitations, véritables embrasures, ne filtrait aucune lueur.

Les fugitifs marchant à pas sourds s'engagèrent à travers les

LE CHIEN LUI AVAIT SAUTÉ A LA GORGE. (Page 201.

L'iNVASION' UE LA MER

EN CAPTIVITE. 201

arbres, et, sur la limite de l'oasis, ils n'avaient rencontré personne.

Là, à ce moment, un homme, portant une lanterne allumée, parut devant eux.

Ils le reconnurent et il les reconnut.

C'était Mézaki, ({ui regagnait son liabitation de ce côté de la bourgade.

Mézaki n'eut pas même le temps de pousser un cri. Le chieh lui avait sauté à la gorge, et il tombait sans vie sur le sol.

« Bien... bien... Coupe-à-cœur », dit le brigadier.

Le capitaine et ses compagnons n'avaient plus à s'inquiéter de ce misérable qui gisait sans vie à cette place, et, d'un pas rapide, ils suivirent la lisière de l'Hinguiz en se dirigeant vers l'est du Melrir.

C'était après avoir mûrement réfléclii sur ce qu'il y avait à faire à la suite d'une évasion que le capitaine Hardigan avait pris cette direction de l'est. A l'opposé, sans doute, un peu au delà de la lisière occidentale du Melrir, se trouvait la piste fréquentée de Touggourt que suivait le tracé du Transsaharien, et d'où il aurait été facile de gagner Biskra avec sécurité en temps ordinaire. Mais cette partie du chott, il ne la connaissait pas, étant venu par Test de Goléah à Zenfig, et remonter l'Hinguiz vers l'ouest, c'était non seulement l'inconnu, mais le risque d'y rencontrer des gens postés par Hadjar pour surveiller les troupes pouvant arriver de Biskra par ce côté. D'ailleurs le parcours était à peu près égal entre Zenfig et le terminus du canal. Les ouvriers pouvaient être revenus en force au chantier. Et puis, à rallier Goléah, peut-être rejoindrait-on le détachement du lieutenant Villette qui devait plutôt effectuer ses recherches en cette portion du Djerifl... Enfin, de ce côté s'était élancé Coupe-àcœur à travers l'oasis, et, comme le pensait le brigadier, il avait « ses raisons pour cela! » et ne convenait-il pas de s'en rapporter à la sagacité de Coupe-à-cœur? Aussi avait-il dit :

« Mon capitaine, il n'y a qu'à le suivre! Il ne se trompera pas!.. Et d'ailleurs, il y voit la nuit comme le jour!.. Je vous l'afTirme, c'est un chien ({ui a des yeux de chat!..

— Suivons-le », avait répondu le capitaine Hardigan.

C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Au milieu de cette obs-

curité profonde, dans le dédale de l'oasis, les fugitifs auraient risqué d'errer autour de la bourgade sans s'en éloigner. Très heureusement, à se laisser guider par Coupe-à-cœur, ils atteignirent assez proniptement la lisière septentrionale de ITIinguiz et n'eurent qu'à en longer la rive.

Il était d'autant plus nécessaire de ne point s'en écarter, que, en dehors, le Melrir ne présentait qu'un sol dangereux, troué de fondrières desquelles il eût été impossible de se tirer. Les passes praticables qui circulaient entre elles n'étaient connues que des Touareg de Zenfig et des bourgades voisines, qui faisaient métier de guides, et, le plus souvent, n'offrant leurs services que pour piller les caravanes.

Les fugitifs marchaient d\in pas rapide, et n'avaient eu aucune mauvaise rencontre, lorsque, le jour se levant, ils firent halte dans un bois de palmiers. Étant donnée la difTiculté de s'aventurer en pleines ténèbres, ils ne devaient pas estimer à plus de sept ou huit kilomètres la distance parcourue pendant cette étape. Il en resterait donc une vingtaine pour atteindre la pointe extrême de l'Hinguiz, et, au delà, à peu près autant à travers le chott, jusqu'à l'oasis de Goléah.

En cet endroit, fatigué de cette marche de nuit, le capitaine Hardigan jugea à propos de se reposer une heure. Ce bois était désert, et les bourgades les plus rapprochées occupaient la limite méridionale de cette future ile centrale. Il serait donc facile de les éviter. Du reste, aussi loin que le regard pouvait s'étendre vers l'est, la troupe de Hadjar ne se laissait point aper- <îevoir. Partie de Zenfig depuis une quinzaine d'heures, elle devait être loin déjà.

Mais, si la fatigue obligeait les fugitifs à prendre un peu de repos, ce repos ne suffirait pas à les remettre, s'ils ne se procuraient quelque nourriture. Les provisions ayant été épuisées pendant les dernières heures passées au bordj, ils ne pouvaient compter que sur les fruits à cueillir en traversant les oasis de

l'Hinguiz, rien que des dattes, des baies et peut-être aussi certaines racines comestibles que connaissait bien Pistache. Le l)riquet et l'amadou ne manquaient ni aux uns ni aux autres, et, cuites sur un feu de bois sec, ces racines fourniraient une alimentation plus substantielle.

Oui... dans ces conditions, il y avait lieu d'espérer que le capitaine Hardigan et ses compagnons satisferaient leur faim, leur soif aussi, car plusieurs oueds sillonnaient l'Hinguiz. Peut-être même attraperaient-ils quelque gibier de poil ou de plume avec le concours de Coupe-à-cœur. Mais toute chance de ce genre s'évanouirait, lorsqu'ils feraient route à travers les plaines sablonneuses du chott, sur ces terrains salifères où ne poussaient que quelques touffes de driss, impropres à l'alimentation.

Après tout, puisque les prisonniers étaient venus en deux jours, sous la conduite de Sohar, de Goléah à Zenfig, les fugitifs mettraient-ils plus de temps de Zenfig à Goléah?.. Oui, assurément, et pour deux raisons : la première c'est qu'ils n'avaient pas de chevaux cette fois, la seconde, c'est que, ne connaissant pas les passes praticables, leur marche serait forcément retardée à chercher.

« Somme toute, observa le capitaine, il ne s'agit que d'une cin- ({uantaine de kilomètres. . . Ce soir, nous en aurons fait la moitié. . . Après une nuit de repos, on se remettra en route, et, même s'il faut le double de temps pour l'autre moitié, nous serons en vue des berges du canal dans la soirée d'après-demain. »

Après cette halte d'une heure, s'étant nourris uniquement de dattes, les fugitifs suivirent le long de la lisière, en se dissimulant de leur mieux. Le temps était couvert. A peine si quelques rayons de soleil filtraient entre les déchirures de nuages. Môme la pluie menaçait, mais par bonne chance elle ne tomba pas.

La première étape prit fin à midi. Aucune alerte ne s'était produite. On n'avait pas rencontré un seul indigène. Quant à la

bande de Hadjar, nul doute qu'elle ne lïii tléjà de trente ou quarante kilomètres dans l'est.

La halte dura une heure. Les dattes ne manquaient point, et le brigadier déterra des racines qu'on fit cuire sous la cendre. On s'en nourrit tant bien que mal, et Coupe-à-cœur dut s'en contenter.

Le soir, vingt-cinq kilomètres avaient été franchis depuis Zenfig, et le capitaine Ilardigan s'arrêtait à la pointe est de l'Hinguiz.

C'était sur la bordure de la dernière oasis. Au delà s'étendaient les vastes solitudes de la dépression, l'immense aire étincelante d'efflorescences salines, sur laquelle, faute de guide, le cheminement allait être non moins difïicile que dangereux. Mais enfin les prisonniers étaient loin de leur prison, et si Ahmet et autres s'étaient mis à les poursuivre, du moins n'avaient-ils pas retrouvé leurs traces.

Tous avaient grand besoin de repos. Quelque intérêt qu'ils eussent à gagner au plus tôt Goléah, ils durent passer la nuit en cet endroit. D'ailleurs, se hasarder au milieu de l'obscurité sur ces terrains mouvants au delà de l'IIinguiz aurait été trop imprudent. C'est à peine s'ils s'en tireraient en plein jour! N'ayant ])oint à craindre le froid à cette époque de l'année et sous cette latitude, ils se blottirent au pied d\m bouquet de palmiers.

Sans doute, il eût été sage que l'un d'eux surveillât les approches de ce campement. Le brigadier s'offrit môme pour rester de garde pendant les premières heures, quitte à être relevé par les deux spahis. Tandis que ses com])agnons tombaient dans un lourd sommeil, il se tint à son poste en compagnie de Coupe-à-cœur. Mais, à peine un quart d'heure écoulé, Pistache ne put résister à l'envie de dormir. Ce fut presque inconsciemment qu'il s'assit d'abord, puis s'étendit sur le sol, et ses yeux se fermèrent malgré lui.

Heureusement le fidèle Coupe-à-cœur faisait meilleure garde.

et ce fut heureux, car, un peu avant minuit, les sourds aboiements qui lui échappèrent réveillèrent les dormeurs.

« Alerte... alerte!.. » s'écria le brigadier, qui venait de se relever brusquement.

En un instant, le capitaine Hardigan se retrouva sur pied.

« Ecoutez, mon capitaine! » dit Pistache.

Un violent tumulte se produisait sur la gauche du bouquet d'arbres, un bruit de branches brisées, de buissons déchirés, à quelques centaines de pas de là.

« Est-ce donc que les Touareg de Zenfig nous poursuivent et seraient sur notre piste?.. »

Et pouvait-il être douteux que, l'évasion des prisonniers constatée, les Touareg ne fussent lancés à leur poursuite?..

Le capitaine Hardigan, après avoir prêté l'oreille, fut d'accord avec le brigadier pour dire :

« Non... ce ne sont pas des indigènes!.. Ils auraient essayé de nous surprendre!.. Ils ne feraient pas ce bruit!..

— Mais alors?., demanda l'ingénieur.

— Ce sont des animaux... des fauves, qui rôdent à travers l'oasis », déclara le brigadier.

En effet, le campement n'était point menacé par les Touareg, mais par un ou plusieurs lions, dont la présence n'en constituait pas moins un grand danger. S'ils se jetaient sur le campement, serait-il possible de leur résister, sans une arme pour se défendre?..

Le chien donnait les signes de la plus vive agitation. Le brigadier eut grand'peine à le contenir, à l'empêcher d'aboyer, et de se jeter vers l'endroit où les hurlements éclataient avec fureur.

Que se passait-il donc?.. Est-ce que ces fauves se battaient entre eux, se disputaient une proie avec cet acharnement?.. Est-ce qu'ils avaient découvert les fugitifs sous le bouquet d'arbres?.. Est-ce qu'ils allaient se précipiter sur eux?..

Il y eut là quelcjucs minutes de profonde anxiété. S'ils avaient été découverts, le capitaine Hardigan et ses compagnons seraient

vite rejoints! Mieux valait attcnrlre, attendre à cette place, et, tout d'abord, se hisser sur les arbres pour éviter une attaque.

Ce fut l'ordre que donna le capitaine, et il allait être exécuté, lorsque le chien, s'échappant des mains du brigadier, disparut vers la droite du campement.

« Ici... Coupe-à-cœur! ici... » cria Pistache.

Mais l'animal, ou ne l'entendit pas ou ne voulut pas l'entendre, et ne revint pas.

En ce moment, ce tumulte, ces hurlements semblèrent s'éloigner. Peu à peu, ils diminuèrent, et finirent par cesser. Et les seuls bruits encore perceptibles ne furent que les aboiements de Coupe-à-cœur qui ne tarda pas à reparaître.

« Partis... ces fauves sont assurément partis! dit le capitaine Hardigan... Ils n'avaient point vent de notre présence!.. Nous n'avons plus rien à craindre...

— Mais qu'a donc Coupe-à-cœur?., s'écria Pistache qui, en caressant le chien, sentait ses mains humides de sang. Est-ce qu'il est blessé?.. Est-ce qu'il a reçu là-bas quelque coup de griffe?.. »

Non... Coupe-à-cœur ne se plaignait pas... Il gambadait, il sautait, il allait vers la droite et revenait aussitôt. On eût dit qu'il cherchait à entraîner le brigadier de ce côté, et, comme celui-ci se disposait à le suivre :

« Non... restez. Pistache, ordonna le capitaine... Attendons la pointe du jour, et nous verrons ce qu'il faudra faire... »

Le brigadier ol)éit. Chacun reprit la ])lace qu'il avait quittée aux premiers hurlements des fauves, et aussi son sommeil si brusf[aement interrompu.

Ce sommeil ne fut pas troublé, et, quand les fugitifs se réveillèrent, le soleil commençait à déborder Thorizon à l'orient du Melrir.

Mais voici que Coupe-à-cœur s'élança sous bois, et, quand il revint, cette fois, il fut constaté que son poil portait des tracesdun sang frais.

« Décidément, dit l'ingénieur, il y a là quelque bête blessée ou morte... Un de ces lions qui se sont battus entre eux...

— Dommage que ça ne soit pas bon à manger, car on en mangerait! dit un des spahis.

— Allons voir », répondit le capitaine Ilardigan.

Tous suivirent le chien qui les guidait en aboyant, et, à une centaine de pas, ils trouvèrent un animal qui nageait dans son sang.

Ce n'était point un lion, mais une antilope de grande taille, que les fauves avaient étranglée, pour laquelle ils s'étaient battus sans doute, et qu'ils avaient al)andonnée, tant la fureur les excitait les uns contre les autres.

« Ah! fameux cela... fameux! » s'écria le brigadier. Voilà un gibier que nous n'aurions jamais pris!.. Il arrive à propos, et nous aurons une réserve de viande pour tout notre voyage ! »

C'était là, vraiment, une heureuse chance! Les fugitifs n'en seraient plus réduits aux racines et aux dattes. Les spahis et Pistache se mirent aussitôt à la besogne, et détachèrent les meilleurs morceaux de l'antilope dont ils donnèrent sa part à Coupe-à-cœur. Cela faisait quelques kilos de bonne chair qu'ils rapportèrent au campement. On alluma du feu, on plaça quelques tranches sur les charbons ardents, et, si tous se régalèrent de succulentes grillades, il n'y a pas lieu d'y insister.

En vérité, chacun avait repris de nouvelles forces après ce déjeuner inattendu où la viande remplaçait les fruits. Et, dès qu'il fut terminé à la satisfaction générale :

« En route, dit le capitaine Ilardigan. Il ne faut pas s'attarder. . . une poursuite des Touareg de Zenfig est toujours à redouter. »

En effet, et, avant de quitter leur campement, les fugitifs observèrent-ils avec grande attention toute cette lisière de l'IIinguiz (jui se prolongeait vers la bourgade. Elle était déserte, et, sur toute l'étendue du choti, à l'est comme à l'ouest, ne se montrait aucune créature vivante. Et, non seulement les fauves et les ruminants ne s'aventuraient jamais sur ces régions tlésolées,

Ce n'était point un lion, mais une antilope... (Page 208.)

mais les oiseaux eux-mêmes ne les traversaient point à tired'aile. Et pour({uoi l'eussent-ils fait? puisque les diverses oasis de FHinguiz leur procuraient des ressources que n'aurait pasfournies l'aride surface du chott?

D'ailleurs, à cette observation que lit le capitaine liardigan :

« Ils on deviendront les hôtes habituels, répondit l'ingénieur :

oiseaux de mer, du moins, goélands, mouettes, frégates, alcyons,

lorsque le Melrir sera changé en un vaste lac, et, sous les eaux, se glisseront les poissons et les cétacés méditerranéens ! Et je crois déjà voir, à toute voile ou à toute vapeur, les flottilles de guerre et de commerce sillonner la nouvelle mer !

— En attendant que le chott soit rempli, monsieur l'ingénieur, déclara le brigadier Pistache, m'est avis qu'il faut profiter de ce C{u'il ne l'est pas encore pour regagner le canal. A espérer qu'un bâtiment vienne nous prendre où nous sommes, il y aurait de C|Uoi perdre patience...

— Sans doute, répondit M. de Schaller, mais je persiste à penser que la complète inondation du Rharsa et du Melrir s'effectuera en moins de temps qu'on ne l'a supposé...

— A ne pas durer plus d'un an, répliqua en riant le capitaine, ce serait trop pour nous ! Et, dès que nos préparatifs seront terminés, je donnerai le signal du départ.

— Allons, monsieur François, dit alors le brigadier, il va falloir jouer des jambes, et puissiez-vous faire bientôt une halte dans une bourgade qui possédera une boutique de barbier, car nous finirions par avoir une barbe de sapeur!..

— De sapeur ! » murmura M. François, qui ne se reconnaissait déjà plus lorsque les eaux d'un oued lui reflétaient son visage.

Les préparatifs ne pouvaient être ni longs ni compliqués dans les conditions où se trouvaient alors les fugitifs. Cependant, ce qui les retarda un peu ce matin-là, ce fut la nécessité d'assurerleur nourriture pour les deux jours de marche jusqu'à Goléah. Ils n'avaient à leur disposition que les morceaux de Tantilope dont une partie seulement était consommée. Or, pendant cette traversée du Meli-ir, où le ])ois ferait défaut, comment allumer du feu?.. Ici, (kl moins, le combustible ne manquait pas, et les l)ranches, roinj)ucs par les violentes rafales du Djerid, jonchaient le sol.

Le brigadier et les rlcux spahi,s procédèrent donc à cette besogne. En une demi-heure, des tranches de cette excellente

viande eurent grille sur les charbons. Puis, lorsqu'elles furent refroidies, Pistache les réunit en six parts égales et chacun prit la sienne, qu'il enveloppa de feuilles fraîches.

Il était sept heures du matin, à en juger par la position du soleil au-dessus de l'horizon, ((ui se levait au milieu de brumes rougeàtres annonçant une chaude journée. Cette fois, durant leurs étapes, le capitaine et ses compagnons n'auraient plus l'abri des arbres de l'IIenguiz contre les ardeurs des rayons solaires.

A cette regrettable circonstance il s'en joignait une autre, d<Mit le danger était des plus sérieux. Tant que les fugitifs avaient suivi la lisière ombreuse, le risque d'être aperçus, et, dès lors, d'être poursuivis, était en grande partie diminué. Mais, lorsqu'ils franchiraient à découvert les longues nebka du chott, qui sait si leur passage ne serait pas signalé?.. Et, si quelque bande do Touareg croisait leur route, où se réfugier pour éviter leur rencontre?.. Et puis, si, ce jour-là ou le lendemain, Hadjar et sa troupe revenaient vers Zenfig?..

Qu'on ajoute à ces périls les difficultés de la marche sur ces terrains mouvants du Melrir, dont ni l'ingénieur ni le capitaine ne connaissaient les passes, et l'on se rendra compte des dangers ({ue présentait ce parcours de vingt-cinq kilomètres entre la pointe de l'Hinguiz et le chantier de Goléah !

Le capitaine Hardigan et M. de Schaller n'étaient pas sans y avoir réfléchi, et ils y songeaient encore. Mais ces redoutables éventualités, il fallait à tout prix s'y exposer. En somme, tous étaient énergiques, vigoureux, capables de grands efforts.

« En route !.. dit le capitaine.

— Oui... en route... bonne troupe ! » répondit le brigadier Pistache ({ui, non sans raison, crut devoir modifier ainsi la vieille locution populaire.

Il était un peu plus de sept heures lorsque le capitaine Hardigan et ses compagnons quittèrent la pointe. La nature particulière du sol commandait de n'avancer qu'avec grande précaution. Les efflorescences de sa surface ne permettaient pas de reconnaître s'il offrait une résistance suffisante et si, à chaque pas, on ne risquait pas de s'enlizer dans une fondrière.

L'ingénieur, d après les sondages du capitaine Roudaire et ceux qu'il avait faits lui-même, savait à quoi s'en tenir sur la composition de ces terrains dont la couche forme le fond des sebkha et des chotts. A la partie supérieure s'étend une croûte salifère, sujette à de certaines oscillations très sensibles. Audessous, les sables se mélangent de marnes, parfois fluides, où l'eau entre pour les deux tiers, ce qui leur enlève toute consistance. Parfois les sondes ne rencontrent la roche qu'à de grandes profondeurs. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si hommes et chevaux disparaissaient dans ces couches semi-liquides, comme si le sol se dérobait sous eux, et sans qu'il fût possible de leur porter secours.

Il eût été à souhaiter que, au sortir de l'IIinguiz, les fugitifs retrouvassent les empreintes du passage de Hadjar et de sa troupe de Touareg à travers cette partie du chott. Des traces do pas sur la croûte blanche n'auraient pas encore eu le temps de s'effacer, puisque ni le vent ni la pluie n'avaient balayé l'est du Melrir depuis quelques jours. Dans ce cas, il n'y aurait eu qu'à

M. François s'enliza jusqu'à mi-corps. (Page 217.)

les suivre pour ne point s'écarter des passes bien connues des indigènes jusqu'à l'oasis de Goléah, vers laquelle vraisemblablement se dirigeait le chef targui. Mais ce fut en vain que M. de Schaller rechercha ces vestiges, et il fallut en conclure que la bande n'avait pas longé jusqu'à son extrême pointe les bords de l'Hinguiz.

Pendant le cheminement, le capitaine et l'ingénieur se tenaient

en tête, précédés du chien qui courait en éclaireur. Avant de s'engager dans telle ou telle direction, ils essayaient de déterminer la composition du sol, examen que la longue nappe salifère rendait assez difficile. La marche ne s'effectuait qu'avec lenteur. Aussi cette première étape, lorsqu'elle eut pris fin vers onze heures, ne comprenait-elle qu'un parcours de quatre à cinq kilomètres. Il fallut alors faire halte, autant pour se reposer que pour manger. Il n'y avait en vue ni une oasis, ni un bois, ni même un bouquet d'arbres. Seule, une légère tumescence sablonneuse rompait l'uniformité de la plaine à quelque cent pas.

« Nous n'avons pas le choix », dit le capitaine Hardigan.

Tous se dirigèrent vers cette petite dune et s'assirent du côté que ne frappaient point les rayons du soleil. Chacun tira de sa poche un morceau de viande. Mais ce fut en vain que le brigadier chercha un « ras » pour y puiser un peu d'eau potable. Aucun oued ne traversait cette portion du Melrir, et la soif ne put être apaisée qu'avec les quelques dattes cueillies au dernier campement.

Vers midi et demi la marche fut reprise, et se continua non sans grosse fatigue ni grandes difficultés. Autant que cela se pouvait, le capitaine Hardigan essayait de maintenir sa direction vers l'est en se 'basant sur la position du soleil. Mais, presque à chaque instant, le sable se dérobait sous les pieds. La dépres'sion ne comportait alors qu'une cote assez faible, et, assurément, lorsqu'il serait inondé, ce serait entre l'IIinguiz et l'orée du canal que le chott mesurerait sa plus grande profondeur, soit environ une trentaine de mètres au-dessous du niveau de la mer.

C'est ce que fit observer l'ingénieur, et il ajouta :

« Je ne m'étonne donc pas que le sol, de ce côté, soit plus mouvant qu'ailleurs. Pendant la saison des jjluies, ces fonds doivent recevoir toutes les eaux courantes du Melrir, et ils ne peuvent jamais se raffermir.

— Il est fâcheux que nous ne puissions les éviter, observa le

capitaine; quant à remonter au nord ou redescendre au sud, sans être assurés de trouver luic meilleure route, ce serait du temps perdu, et nous n'avons pas un jour à perdre. Notre direction nous mène, en somme, au point le plus rapproche que nous puissions atteindre, et mieux vaut ne pas la modilior...

— ■ Ce n'est pas douteux, déclara ^L de Schaller, et il ne l'est pas non plus que liadjar et sa bande, s'ils se rendaient au kilomètre 347, n'ont pas suivi cette route. »

En effet, on ne retrouvait aucune trace de leur passage.

Quelle pénible marche et combien lente ! et quelle difficulté de se maintenir sur les passes. Coupe-à-cœur, toujours en avant, revenait de lui-même lorsqu'il sentait fléchir la croûte blanche. Il fallait alors s'arrêter, tàter le terrain, se rejeter soit à droite soit à gauche, parfois d'une cinquantaine de mètres, et le cheminement s'allongeait de multiples détours. Dans ces conditions, cette seconde étape ne fit pas gagner plus d'une lieue et demie. Le soir venu, ils s'arrêtèrent, à bout de forces, et, d'ailleurs, n'en eussent-ils pas eu Timpérieux besoin, comment auraient-ils pu s'aventurer dans une marche nocturne.

Il était cinq heures du soir. Le capitaine Hardigan avait bien compris que ses compagnons seraient incapables d'aller plus loin. Et, cependant, l'endroit était peu proj^iice à un campement de nuit. Rien que la plaine plate. Pas même un ressaut de sol pour s'y accoter. Aucun ras où il eût été possible de recueillir un peu d'eau potable... Pas même une touffe de driss en ces basfonds, ces « hofrah » où s'accumulaient les cristallisations salines. Quelques oiseaux traversaient rapidement cette région désolée pour regagner les oasis les plus rai)prochées, à plusieurs lieues de là sans doute, et que les fugitifs n'aiuMient su atteindre !..

A cet instant, le brigadier, s'approchant de l'oflicier, lui dit:

« Mon capitaine, sauf votre respect, il me send)le qu'il y aurait mieux à faire que de camper à cette place, dont les chiens touareg ne voudraient pas !

— Et quoi donc, brigadier?..

— Regardez... à moins que je ne me trompe!.. Est-ce que ce n'est pas comme une espèce de dune qui s'arrondit là-bas, avec quelques arbres dessus ?. . «

Et, de sa main tendue vers le nord-est. Pistache montrait un point du chott, distant de trois kilomètres au plus.

Tous les yeux suivirent cette direction. Le brigadier ne se trompait pas. Il y avait là, par chance, une de ces petites collines boisées, un « tell », au-dessus duquel se profilaient trois ou quatre arbres biens rares dans cette région. Si le capitaine Hardigan et ses compagnons parvenaient à l'atteindre, peut-être pourraient-ils passer la nuit dans des conditions moins mauvaises?

« C'est là qu'il faut aller... à tout prix, déclara l'officier.

— D'autant plus, ajouta M. de Schaller, que nous ne nous écarterons pas sensiblement de notre route...

— Et puis, dit le brigadier, qui sait si de ce côté le fond du chott ne sera pas meilleur pour nos pauvres pattes !..

— Allons, mes amis, un dernier effort ! » ordonna le capitaine Hardigan.

Et tous le suivirent.

Mais, au delà de ce tell, si, comme venait de le dire Pistache, le fond remontait, si, le lendemain, les fugitifs devaient rencontrer un terrain plus consistant, il n'en fut pas ainsi pendant la dernière heure de cette étape.

« Je n'arriverai jamais ! répétait M. François.

— Si... en prenant mon bras!.. » répondit l'obligeant brigadier. C'est à peine si deux kilomètres avaient été franchis, lorsque

le soleil fut au moment de disparaître. La lune, au début de son premier quartier, le suivait de près et allait se cacher derrière l'horizon. Au crépuscule déjà court sous cette basse latitude succéderait une obscurité profonde. Il importait donc de mettre à profit les derniers instants du jour pour gagner le tell.

Le capitaine Hardigan, M. de Schaller, le brigadier, M. Fran-

çois, les deux spahis marchaient en file à pas comptés. Le sol devenait de plus en plus mauvais. La croûte cédait sous le pied, les sables fléchissaient en dessous, laissant monter l'eau qui les pénétrait. Par instants même, on enfonçait jusqu'au genou dans la couche fluide, et il n'était pas facile de s'en retirer. Il arriva même que M. François, s'étant trop écarté de la passe, s'enliza jusqu'à mi-corps, et son engloutissement eût été complet dans un de ces trous, ces « œils de mer » dont il a été déjà parlé, s'il n'eût étendu les bras.

« A moi... à moi!., cria-t-il en se débattant de son mieux.

— Tenez l^on... tenez bon!.. » cria à son tour Pistache.

Et, comme il se trouvait en avant, le brigadier s'arrêta et revint sur ses pas pour le secourir. Tous firent halte en même temps que lui. Mais il avait été devancé par Coupe-à-cœur qui, en quelques bonds, eut rejoint le malheureux M. François dont la tête et les bras émergeaient seuls, et qui se cramponna fortement au cou du robuste animal.

Enfin le digne homme sortit de cette fondrière tout humide, tout englué de marne.

Et, bien que ce ne fût pas l'instant de plaisanter, Pistache de lui dire :

« Il n'y avait rien à craindre, monsieur François, et, si Coupeà-cœur ne m'eût prévenu, je vous aurais tiré de là, rien qu'en vous empoignant par votre Imrlje ! »

Ce que fut le cheminement ou, terme plus exact, le glissement pendant une heure encore à la surface de cette outtâ, on ne saurait s'en rendre compte. Les fugitifs ne pouvaient plus avancer sans risquer de s'enlizer jusqu'à mi-corps. Ils rampaient svu" le sable, les uns près des autres, afin de se soutenir mutuellement en cas de besoin. En cette partie de la dépression, le fond continuait à s'abaisser. C'était comme une vaste cuvette où devaient s'accumuler les eaux des ras qu'alimentait le réseau hydrographique du chott.

^18 L'INVASION DE LA iMER.

Plus qu'une seule- chance de salut : atteindre le tell signalé par le brigadier Pistache. Là, sans doute, réapparaîtrait le sol résistant, jusqu'au groupe d'arlires en couronnant l'arête, et, dans ces conditions, toute sécurité serait assurée pour la nuit.

Mais, au milieu de Tobscurité, il devenait très difficile de se diriger. A peine était-il possible d'apercevoir ce tell. On ne savait plus s'il fallait prendre sur la droite ou sur la gauche.

A présent, le capitaine Hardigan et ses compagnons allaient au hasard, et seul le hasard pouvait les maintenir en bon chemin.

Enfm Coupe-à-cœur, en réalité leur véritable guide, lit entendre des aboiements précipités... Il semblait bien que le chien dût être d'une centaine de pas sur la gauche, et sur quelque hauteur.

« La butte est là... dit le brigadier.

— Oui... ajouta M. de Schaller, et nous nous en étions écartés, »

Que le chien eût trouvé le tell, et qu'il eût grimpé jusqu'aux arbres, cela ne paraissait plus douteux, et ses aboiement réjDétés invitaient certainement à le rejoindre.

C'est ce qui fut fait, mais au prix de quels efforts, et aussi de quels dangers! Dès lors le sol remontait graduellement, en même temps qu'il redevenait plus solide. A sa surface se sentaient maintenant quelques rugueuses touffes de driss auxquelles les doigts pouvaient s'accrocher, et ce fut ainsi que tous, Pistache ayant donné un dernier coup de main à M. François, se trouvèrent sur le tell.

« Enhn... nous y sommes! » s'écria le brigadier, en calmant Coupe-à-cœur qui gambadait près de lui.

Il était plus de huit heures alors. L'obscurité empêchait de rien voir aux alentours. S'étendre au pied des arbres, y prendre une nuit de repos, il n'y avait pas autre chose à faire. Mais, si le brigadier, M. François, les deux spahis ne tardèrent pas à s'endormir, c'est on vain que M. de Schaller et le cai)itaine Hardigan attendirent le sommeil. Trop de préoccupations, d'inquiétudes les tinrent éveillés. N'étaient-ils pas comme des nau-

fragés jetés sur- un îlot inconnu, et sans savoir s'ils pourraient le ({uitter? Au 1)1^(1 de ce tell rencontreraient-ils des passes praticables?.. Le jour venu, devraient-ils s'aventurer encore sur un sol mouvant?.. Et, qui sait même si, dans la direction de Goléali, le fond du chutt ne s'abaissait pas davantage?..

« A quelle distance estimez-vous que se trouve Goléah?.. demanda le capitaine Ilardigan à l'ingénieur.

— A douze ou quinze kilomètres, répondit M. de Schaller.

— Nous aurions donc fait la moitié du i)arcours ?..

— Je le pense ! »

Avec quelle lenteur s'écoulaient les heures de cette nuit du 26^ au 27 avril! L'ingénieur et FofTicier durent envier leurs compagnons C|ue la fatigue plongeait dans un lourd sommeil dont l'éclat de la foudre ne les eût pas tirés. D'ailleurs, jiialgré l'état électrique de l'atmosphère, aucun orage ne se déclara, et, cependant^ bien que la brise fût tombée, il se produisait certaines rumeursqui troublaient le silence.

Il était à peu près minuit lorsque ces rumeurs, auxcjuelles vinrent bientôt sej.oindre des bruits plus accentués, sefirententendre.

« Que se passe-t-il donc?., demanda le capitaine Hardigan en se redressant au pied de l'arbre contre lequel il s'accotait.

— Je ne sais trop, répondit l'ingénieur. Est-ce un orage éloigné?.. Non! il semble plutôt que certains roulements se propagent à travers le sol ! »

Il n'y aurait rien eu là d'étonnant. On ne l'a point oublié, lorsque s'effectuèrent les travaux de nivellement, M. Roudaire avait constaté que la surface du Djérid subissait des oscillations, d'une amplitude assez considérable, qui génèrent plus d'une fois ses opérations. Ces oscillations étaient dues sans doute à quelquephénomène sismique qui s'accomplissait dans les couches inférieures. Il y avait donc lieu de se demander si une perturbation ^e ce genre n'allait pas troubler les fonds si peu stables de cette hofra. Tune des plus accentuées du Melrir...

Le brigadier, M. François, les deux spahis venaient d'être réveillés par ces rumeurs souterraines dont l'intensité tendait à s'accroitre.

En ce moment. Coupe-à-cœur donnait des signes d\ine agitation toute particulière. A plusieurs reprises il descendit même jusqu'au pied du tell, et, la dernière fois qu'il en remonta, il était mouillé comme s'il sortait d'une eau profonde.

« Oui !.. de l'eau, de l'eau, répétait le brigadier, et comme qui dirait de l'eau de mer!.. Non, cette fois, ce n'est pas du sang!.. »

Cette observation visait ce qui s'était passé l'autre nuit au campement sur la pointe de l'Hinguiz, lorsque le chien reparut, son poil imbibé du sang de cette antilope étranglée par les fauves.

Et Coupe-à-cœur se secouait en éclaboussant Pistache.

Il y avait donc maintenant autour de cette butte une nappe d'eau assez profonde pour que le chien eût pu s'y plonger. Et, cependant, lorsque le capitaine Hardigan et ses compagnons Favaient atteinte, c'était en rampant sur une marne déliquescente, non en traversant une couche liquide.

Était-ce donc un abaissement du sol qui venait de se produire, qui ramenait à la surface l'eau des terrains inférieurs, et le tell était-il transformé en îlot?..

Avec quelle impatience et quelles appréhensions les fugitifs attendirent le jour ! Se rendormir, ils ne l'auraient pu. D'ailleurs l'intensité des perturbations souterraines augmentait encore. C'était à croire que les forces plutoniennes et neptuniennes luttaient entre elles sous les fonds du chott qui se modifiaient peu à peu. Parfois, même, il se produisait des secousses si violentes que les arbres se courbaient comme au passage d'une rafale et menaçaient de se déraciner.

A un moment, le brigadier, qui venait de dévaler au bas du tell, constata que les premières couches baignaient dans une nappe d'eau, dont la profondeur mesurait déjà de deux à trois pieds.

D'où venait cette eau? Les perturbations du sol l'avaient

repoussée à travers les marnes souterraines jusqu'à la surlace du chott, et même n'était-il pas possible que, sous l'action de cet extraordinaire phénomène, cette surface se fût abaissée, et bien au-dessous du niveau méditerranéen?..

Telle était la question que se posait M. de Schaller et, lorsque le soleil aurait reparu sur l'horizon, était-il probable qu'il pût la résoudre?..

Jusqu'aux primes lueurs de l'aube, les lointaines rumeurs qui paraissaient venir de l'est ne cessèrent de troubler l'espace. Il se produisit aussi, à intervalles réguliers, des secousses assez fortes pour que le tell en frémit sur sa base, le long de laquelle l'eau se précipitait avec ce bruit de ressac d'une marée montante contre les roches d'un littoral.

A un certain moment, tandis que tous essayaient de se rendre compte par Toreille de ce que leurs yeux ne pouvaient voir, le capitaine Hardigan fut amené à dire :

« Est-il donc possible que le Melrir se soit rempli avec les eaux souterraines remontées à sa surface?..

— Ce serait bien invraisemblable, répondit M. de Schaller. Mais je crois qu'il est une explication plus admissible...

— Et laquelle?..

— C'est que ce soient les eaux du golfe qui l'ont inondé... en envahissant depuis Gabès toute cette portion du DJerid...

— Alors, s'écria le brigadier, nous n'aurions plus qu'une ressource... ce serait de nous sauver à la nage ! »

Le jour allait enfin paraître. Mais les quelques clartés qui se dessinaient à l'orient du chutt étaient bien pâles, et il semblait qu'un épais rideau de brumes se tendit à Thorizon.

Tous, debout au pied des arbres, le regard fixé dans cette direction, n'attendaient que les premières lueurs de l'aube pour reconnaître la situation. Mais, \)av une malchance déplorable, ils furent déçus dans leur attente !

Une sorte de brouillard s'étendait au-dessus et autour de la dune, et si épais que les premiers rayons ne pourraient le dissoudre. On ne se voyait pas à quatre pas, et les branches des arbres étaient noyées dans ces lourdes vapeurs.

« Décidément, le diable s'en mêle ! s'écria le brigadier.

— Je suis porté à le croire ! » répondit M. François.

Cependant il y avait lieu d'espérer que, dans quelques heures, lorsque le soleil prendrait de la force en gagnant vers le zénith, ces brumes finiraient par se fondre, et la vue pourrait s'étendre largement alors sur le Melrir.

Il n'y avait donc qu'à patienter et, bien qu'il fût plus que jamais nécessaire d'économiser les provisions impossibles à renouveler, il fallut en consommer une partie, et, en réalité, il n'en resta que pour deux jours. Quant à la soif, l'eau saumâtre puisée à la base du tell permit de l'apaiser tant bien que mal.

Trois heures s'écoulèrent dans ces conditions. Les rumeurs avaient diminué peu à peu. Une brise assez forte s'élevait, qui faisait cliqueter le branchage des arbres, et, le soleil aidant, il n'était pas douteux que cet épais amas de brumes ne tarderait plus à se dissiper.

Enfin, les volutes commencèrent à s'éclaircir autour du tell. Les arbres montrèrent le squelette de leur ramure, et squelette est le mot juste, car il n'y avait là que des arbres morts, sans

un IV'Liit, sans une feuille. Puis, le brouillard rut détinitivcment enlevé par un coup de vent qui le chassa vers l'ouest.

Et alors le Melrir se découvrit sur une vaste étendue.

Sa surface, par suite de l'abaissement du fond de cette hofra, était en partie inondée, et une ceinture liquide, large d'une cinquantaine de mètres, entourait le tell. Au delà, sur les niveaux plus élevés, reparaissaient les nappes efflorescentes. Puis, dans les bassures, l'eau réverbérait les rayons solaires entre de longues plaines sablonneuses que leur cote maintenait au sec.

Le capitaine Hardigan et l'ingénieur avaient dirigé leurs regards vers tous les points de l'horizon. Puis, M. de Schaller dit :

« Ce n'est pas douteux, il s'est produit quelque phénomène sismique considérable... Les fonds du'cbott se sont abaissés et les couches liquides du sous-sol l'ont envahi...

— Eh bien, avant que le cheminement soit devenu impraticable partout, répondit le capitaine, il faut partir... et à linstant! »

Tous allaient descendre lorsqu'ils furent cloués à leur place par le spectacle terrifiant qui s'offrit à leurs yeux.

A une demi-lieue vers le nord apparaissait une bande d'animaux qui fuyaient à toute vitesse, venant du nord-est; une centaine de fauves et de ruminants, lions, gazelles, antilopes, mouflons, buffles, se sauvant vers l'ouest du Melrir. Et il fallait qu'ils fussent réunis dans une commune épouvante qui annihilait la férocité des uns et la timidité des autres, ne songeant, dans cet affolement extraordinaire, qu'à se soustraire au danger que provoquait cette déroute générale des quadrupèdes du Djerid.

« Mais que se passe-t-il donc là-bas? répétait le brigadier Pistache.

— Oui... Qu'y a-t-il? » demandait le capitaine Hardigan.

Et l'ingénieur auquel s'adressait cette question la laissait sans réponse.

Et alors un des spahis de s'écrier :

« Est-ce que ces bêtes vont se diriger vers nous ?

— ■ Et comment fuir? » ajouta l'autre.

En ce moment, la bande n'était pas à un kilomètre et se rapprochait avec la rapidité d'un express. Mais il ne sembla pas que ces animaux, dans leur fuite éperdue, eussent ajDcrçu les six hommes qui s'étaient réfugiés sur le tell. En effet, dans un même mouvement, ils obliquèrent vers la gauche et finirent par disparaître au milieu d'un tourbillon de poussière.

Du reste, sur l'ordre du capitaine Hardigan, ses compagnons s'étaient couchés au pied des arbres afm de n'être point découverts. C'est alors qu'il virent passer au loin des bandes de flamants qui détalaient aussi, tandis que des milliers d'oiseaux fuyaient à grands coups d'aile vers les rives du Melrir.

« Mais qu'y a-t-il donc?.. » ne cessait de répéter le brigadier Pistache.

Il était quatre heures de l'après-midi et la cause de cet étrange exode ne tarda pas à se révéler.

Du côté de l'est une nappe liquide commençait à s'étendre à la surface du chott et la plaine sablonneuse fut bientôt inondée tout entière, mais seulement sous une mince couche d'eau. Les efflorescences salines avaient peu à peu disparu jusqu'à l'extrême portée du regard et c'était un immense lac qui réverbérait alors les rayons du soleil.

« Est-ce que les eaux du golfe auraient envahi le Melrir?.. dit le capitaine Hardigan.

— Je ne le mets plus en doute, répondit l'ingénieur. Ces rumeurs souterraines que nous avons entendues provenaient d'un tremblement de terre... Des perturbations considérables se sont produites dans le sol. Il en est résulté un abaissement des fonds du Melrir et peut-être de toute cette partie est du Djerid... La mer, après avoir rompu ce qui restait du seuil de Gabès, Taura inondé jusqu'au Melrir ! »

CETTE CENTAINE d'hOMMES, REJOINTS PAR LE MASCARET... (PagO 227.)

Cette explication devait être exacte. On se trouvait en présence d'un phénomène sismique dont l'importance échappait encore. Et, par l'effet de ces perturbations, il était possible que la mer Saharienne se fût faite d'elle-même et plus vaste que le capitaine Roudaire ne l'avait rêvée...

D'ailleurs, un nouveau tumulte, lointain encore, emplissait l'espace.

Ce n'était plus à travers le sol, c'était à travers les airs qu'il se propageait avec une rumeur croissante.

Et voici que soudain, dans le nord-est, s'élève un nuage de poussière et de ce nuage sort bientôt une troupe de cavaliers, fuyant comme avaient fui les animaux, à toute vitesse.

« Hadjar ! « s'écria le capitaine Hardigan.

Oui ! le chef targui, et, si ses compagnons et lui détalaient I)ride abattue, c'était pour échapper aux tourbillons d'un monstrueux mascaret qui se dressait derrière eux, en se développant sur toute la largeur du chott.

Deux heures s'étaient écoulées depuis le passage des animaux et le soleil allait disparaître. Au milieu de l'inondation grandissante le tell n'était-il pas le seul refuge qui s'offrit à la bande de Hadjar — un îlot au milieu de cette nouvelle mer...

Assurément, Hadjar, les Touareg, qui n'en étaient qu'à un kilomètre, l'avaient aperçu et ils se dirigeaient vers lui dans un galop échevelé. Parviendraient-ils à l'atteindre avant le mascaret et que deviendraient alors les fugitifs que son bouquet d'arbres abritait depuis la veille ?..

Mais la montagne liquide courait plus vite, un véritable raz de marée, une succession de lames écumantes, d'une irrésistible puissance, et d'une telle vitesse que les meilleurs chevaux n'auraient pu la dépasser.

C'est alors que le capitaine et ses compagnons furent témoins de ce terrible spectacle : cette centaine d'hommes, rejoints par le mascaret au milieu d'un flot d'écume. Puis, tout ce pêle-mêle de

î-28 L'INVASION DE LA M EU

cavaliers et de chevaux disparut, et, aux dernières lueurs du crépuscule on ne voyait plus ciue des cadavres entrainés par Ténormc vasue vers Touest du Melrir.

Ce jour-là, lorsque le soleil acheva sa course diurne, c'était sur un horizon de mer qu'il s'était couché !..

Quelle nuit pour les fugitifs ! Si une rencontre avec les fauves d'ahord, avec les Touareg ensuite leur avait été évitée, n'avaientils pas à craindre que Tinondation ne gagnât le sommet de leur refuge.

Mais il était impossible de le quitter et ce fut avec épouvante qu'ils entendirent l'eau monter peu à peu au milieu de cette profonde obscurité, tout emplie d'un bruit de ressac...

On se figure ce que fut cette nuit, tandis cfue le roulement des eaux, activé par une forte brise de Test, ne cessait de se faire entendre. Et l'air s'emplissait des cris de ces innombrables oiseaux de mer qui volaient maintenant à la surface du Melrir ! . .

Le jour reparut. La crue n'avait pas dépassé l'arête du refuge, et il semblait bien qu'elle eût atteint son maximum, en remplissant le chott à pleins bords.

Rien à la surface de cette immense plaine liquide ! La situation des fugitifs paraissait désespérée. De nourriture, ils n'en avaient plus pour finir la journée, et aucun moyen de s'en procurer sur cet aride ilôt. Fuir... Par quel moyen?.. Construire un radeau avec ces arbres et s'y embarquer? Mais comment les abattre?.. Et puis, ce radeau, le pourrait-on diriger, et, avec le vent épouvantable qui régnait, ne serait-il pas repoussé au large des rives du Melrir par des courants contre lesquels on ne pourrait lutter?..

« Il sera difficile de s'en tirer, dit le capitaine Ilardigan, après avoir porté ses regards sur le chott...

— Eh, mon capitaine, répondit le brigadier Pistache, mais si quelque secours nous arrivait?.. On ne sait pas... »

La journée s'écoulait sans ({ue la situation eût changé. Le

Melrir était devenu lac, comme le Rharsa, sans doute. Et même jusqu'où l'inondation s'était-elle étendue, si les talus du canal avaient été rompus sur toute sa longueur ?

Nefta et autres bourgades n'avaient-elles pas été détruites soit par le phénomène sismique, soit par le mascaret qui l'avait suivi?.. Enfin, le désastre ne s'était-il pas étendu à toute cette partie du Djerid jusqu'au golfe de Gabès ?

Cependant le soir approchait et, après le repas de la matinée, le capitaine Hardigan et ses compagnons n'avaient plus rien à manger. Ainsi qu'ils l'avaient constaté en prenant pied sur le tell, aucun Iruit ne pendait aux branches, rien que du bois mort. Et pas un oiseau, pas même un de ces habibis dont il passait des bandes au loin, ne venait se poser sur cet îlot; pas un de ces étourneaux dont se fût contenté un estomac torturé par la faim. Et, s'il se rencontrait déjà quelques poissons sous ces eaux nouvelles, en vain le brigadier Pistache chercha-t-il à s'en assurer; et puis la soif, comment l'apaiser, puisque cette nappe liquide avait maintenant la salure de la mer?..

Or, vers sept heures et demie, au moment où les derniers rayons solaires allaient s'éteindre, voici que M. François, qui regardait dans la direction du nord-est, dit, d'une voix dans laquelle dailleurs on n'eût pas surpris la moindre émotion :

« Une fumée...

— Une fumée?., s'écria le brigadier Pistache.

— Une fumée », répéta M. François.

Tous les yeux se portèrent dans la direction indiquée.

Pas d'erreur, c'était bien une fumée que le vent rabattait vers le tell et elle se voyait assez distinctement déjà.

Les fugitifs restaient muets, saisis de la crainte que cette fumée ne vint à disparaître et que le navire d'où elle s'échappait ne mit le cap au large, s'éloignant du tell !..

Ainsi donc, l'explication donnée par l'ingénieur était la vraie !.. Ses prévisions venaient de se réaliser!..

Pendant la nuit du 26 au 27, les eaux du golfe s'étaient répandues à la surface de cette partie orientale du Djerid!.. Dès lors, une communication existait entre la Petite-Syrte et le Melrir, et même praticable puisqu'un navire avait pu suivre, sur la ligne du canal sans doute, cette route maritime à travers la région des sebkhas et des chotts.

Vingt-cinq minutes après que ce [bâtiment eut été signalé, on voyait sa cheminée se dessiner sur l'horizon, puis sa coque se montra, la coque du premier navire qui sillonnait les eaux du nouveau lac.

« Des signaux!., faisons des signaux! » s'écria l'un des spahis.

Et comment le capitaine Hardigan aurait-il pu indiquer la présence des fugitifs sur l'étroit sommet de cet îlot?.. La butte étaitelle même assez élevée pour que l'équipage eût pu l'apercevoir?.. Et ce navire entrevu ne se trouvait-il pas encore à j^lus de deux grandes lieues dans le nord-est?..

D'ailleurs, la nuit venait de succéder au court crépuscule, et la fumée ne fut bientôt plus visible au milieu de l'obscurité.

Et alors le spahi, qui ne fut plus maître de lui, de s'écrier dans un mouvement de désespoir :

« Nous sommes perdus!..

— Sauvés... sauvés, au contraire, répondit le capitaine Hardigan... Nos signaux, qu'on n'aurait pu apercevoir pendant qu'il faisait jour, on les apercevra la nuit!.. »

Et il ajouta :

« Le feu aux arbres... le feu!..

— Oui, mon capitaine! hurla positivement le brigadier Pistache, le feu aux arbres!., et ils flamberont comme des allumettes! »

A l'instant, le briquet fut battu; des branches, tombées çà et là, s'empilèrent au pied des troncs d'arbres; une flamme se dégagea, qui gagna les branches supérieures, et de vives clartés dissipèrent les ténèbres autour de l'îlot.

« S'ils ne voient pas notre fou de joie, s'écria Pistache, c'est qu'ils sont tous aveui^les à bord de ce bateau-là! »

Cependant, cet embrasement du bouquet d'arbres ne dura pas plus d'une heure. Tout ce bois sec s'était rapidement consumé, et, quand les dernières lueurs s'éteignirent, on ne savait si le navire s'était rapproché du tell, car il ne signala même pas sa présence par un coup de canon.

De profondes ténèbres enveloppaient maintenant l'ilot. La nuit s'écoula, et aucun sifflement de vapeur, aucun ronflement d'hélice ou d'aubes battant les eaux du chott ne parvint auX' oreilles des fugitifs.

« Il est là... il est là!.. », s'écria dès les premières blancheurs du matin, Pistache, tandis que Coupe-à-cœur aboyait de toutes ses forces.

Le brigadier ne se trompait pas.

A deux milles était mouillé un petit bâtiment qui déployait à sa corne le pavillon français. Lorsque les flammes avaient illuminé cet ilôt inconnu, le commandant avait modifié sa direction et mis le cap au sud-ouest. Mais, par prudence, l'îlot n'apparaissant plus après l'extinction des flammes, il avait envoyé son ancre par le fond et passé cette nuit au mouillage.

Le capitaine Ilardigan et ses compagnons poussèrent des cris auxquels bientôt des voix répondirent, parmi lesquelles ils reconnurent, dans un canot qui s'approchait, celles du lieutenant Villette et du maréchal des logis-chef Nicol.

C'était l'aviso Benassir de Tunis, un vapeur de petit tonnage, arrivé depuis six jours à Gabès, et qui, le premier, s'était lancé intrépidement sur la nouvelle mer.

Quelques minutes a])rès, le canot accostait le pied du tell qui avait été le salut des fugitifs et le capitaine Hardigan pressait dans ses bras le lieutenant, le marchef serrait dans les siens le brigadier Pistache, tandis ({ue Coupe-à-cœur sautait au cou de son maitre. Quant à M. François, Nicol eut grand'peine à le

reconnaitrc dans cet homme barbu et moustachu, dont le premier soin serait de se raser dès qu'il serait à bord du Benussir.

Ce qui s'était passé quarante-huit heures avant, le voici :

Un tremblement de terre venait de modifier toute la région orientale du Djerid entre le golfe et le Melrir. Après la rupture du seuil de Gabès et l'abaissement du sol sur une longueur de plus de deux cents kilomètres, les eaux de la Petite-Syrte s'étaient précipitées à travers le canal qui n'avait pu suffire à les contenir. Aussi avaient-elles envahi le pays des sebkha et des chotts, inondant non seulement le Rharsa sur toute son étendue, mais aussi la vaste dépression du Fejey-Tris. Très heureusement, les bourgades, La Hammâ, Nefta, Tozeur et autres n'avaient point été englouties, grâce à leur situation en terrain élevé et elles pourraient figurer sur la carte comme ports de mer.

En ce qui Concerne le Melrir, l'Hinguiz était devenu une grande île centrale. Mais, si Zenfigfut épargnée, du moins le chef Hadjar et sa troupe de pillards, surpris par le mascaret, avaient-ils péri jusqu'au dernier.

En ce qui concerne le lieutenant Villette, c'est en vain qu'il avait tenté de retrouver le capitaine Hardigan et ses compagnons. Les recherches n'avaient point abouti. Après avoir fouillé les environs du Melrir du côté du chantier du kilomètre 347 où les ouvriers de la section n'avaient point reparu, l'expédition de Pointar ayant attendu une escorte envoyée de Biskra, il s'était rendu à Nefta afin d'y organiser une expédition à travers les diverses tribus touareg.

Mais il y avait rejoint les conducteurs et les deux spahis qui avaient dû à un incident fortuit d'échapper au sort de leurs chefs.

Or, il se trouvait dans cette ville lors du tremblement de terre, et il y était encore lorsque le commandani du T3enasslr, parti de Gabès dès que l'inondation l'eut permis, vint y chercher des informations sur le Rharsa et le Melrir.

« Prenez plutôt des actions de la Mer Saharienne. » ( Page 235.)

Le commandant de l'aviso reçut aussitôt la visite du lieutenant et lui offrit de prendre passage à son bord, avec le maréchal des logis-chef, dès qu'il eut été mis au courant de la situation. Le plus presse était de partir à la recherche du capitaine Hardigan, de l'ingénieur de Schaller et de leurs compagnons. Aussi le Benassir, marchant à toute vapeur, a})rès avoir traversé le Rharsa, se lança-t-il sur les eaux du Melrir, ahn de fouiller les oasis de

ses rives et celles de la Farfaria que rinondation n'aurait pas submergées.

Or, la seconde nuit de navigation sur le Melrir, mis en éveil par les flammes, le commandant avait pris direction sur le tell, mais, sur cette mer nouvelle et avec son équipage peu nombreux, il avait renvoyé, au lever du jour, malgré les instances de Villette, toute communication avec l'îlot, et maintenant les fugitifs, sains et saufs, étaient tous à bord.

L'aviso, dès qu'il eut reçu ses nouveaux passagers, reprit la route de Tozeur, où le commandant voulait les déposer et faire parvenir de là, par voie rapide, des renseignements à ses chefs avant de reprendre son voyage de reconnaissance jusqu'aux dernières limites du Melrir.

Ce fut donc quand M. de Schaller et ses compagnons débarquèrent à Tozeur que le capitaine Hardigan retrouva les hommes de son détachement. Et avec quelle joie ils le reçurent, ses compagnons et lui !

Même l'introuvable colonne de Biskra était représentée par une dépêche arrivée par Tunis, et dans laquelle Pointar, obligé de rétrograder avec ses hommes jusqu'à Biskra, demandait de nouvelles instructions.

Ce fut là aussi que Va-d'l'avant, le vieux frère, revit Coupe-àcœur, et quels témoignages de satisfaction échangèrent ces deux amis, cela ne saurait s'exprimer!

Et tout cela au milieu d'une foule le plus souvent enthousiaste, mais toujours surexcitée par tous les événements qui avaient entouré ce cataclysme, et qui se pressait autour des premiers explorateurs de la mer nouvelle.

Tout à coup, l'ingénieur trouva en face de lui un inconnu qui s'était frayé un chemin en jouant des coudes, qui le salua d'abord très bas et tout aussitôt lui dit avec un fort accent exotique :

« C'est bien à M. de Schaller, parlant à sa personne, que j'ai l'avantage de m'adresser ?

— Il me semble que ovii..., répondit celui-ci.

— Eh bien alors, Monsieur, j'ai l'avantage de vous signifier qu'aux termes d'une procuration par acte en brevet et dûment authentique, passée par-devant notaire, revêtue de la légalisation de M. le Président du tribunal de première instance du ressort du siège social de la Compagnie Franco-étrangère, visée — pour exequatur à la Résidence générale de France à Tunis — en marge de laquelle se trouve la mention suivante : Enregistré folio 200 verso case 12, reçu 3 fr. 75, décimes compris, signature illisible, je suis le mandataire des liquidateurs de ladite Compagnie avec les pouvoirs les plus étendus, notamment de transiger et au besoin de compromettre. — Lesdits pouvoirs bien et dûment homologués. — Vous ne serez pas surpris. Monsieur, si, agissant èsqualités, je vous demande compte, en leur nom, des travaux entrepris par elle et que vous aviez pris l'engagement d'utiliser. »

Dans la joie débordante qui l'envahissait peu à peu, depuis qu'il avait retrouvé ses compagnons et qu'il voyait son oeuvre achevée d'une façon tellement fantastique, cet homme si froid, si méthodique, si maitre de lui dans les circonstances les plus difficiles, redevint, pour un instant, le boute-en-train renommé d'autrefois, lorsque, dans la cour de Centrale, lui, le major de promotion, apostrophait ses « bizuts » avec la verve endiablée d'un ancien. Et ce fut d'un ton gouailleur que, s'adressant à son interlocuteur, il lui dit :

« Monsieur le mandataire aux pouvoirs très étendus, un conseil d'ami : prenez plutôt des actions de la Mer Saharienne. »

Et pendant qu'au milieu des manifestations et des félicitations il poursuivait sa route, il se mit à chiffrer les devis des nouveaux travaux qui devaient figurer dans le rapport qu'il vovdait envoyer le jour même aux administrateurs de la Société.

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