PREMIERE PARTIE
UINFERNO
COMME la mer, un peu houleuse le matin, au départ de Toulon, était devenue très calme, vers une heure de Taprès-midi, presque tous les passagers du Solférino étaient montés sur Tentrepont, et, massés à tribord, par groupes compacts, ils regardaient fuir le rivage provençal.
Le bateau filait au large de La Ciotat.
Ce soir-là, le temps était si clair qu'on distinguait les moindres accidents des côtes. Nettoyé par le mistral qui venait de s'apaiser, le ciel, d'un gris bleuâtre, baignait dans une vive lumière d'argent ; et, bien qu'on fût à la mi-octobre, le soleil paraissait aussi chaud qu'en été.
Encore tout transis d'une nuit glaciale et d'une matinée presque froide, les gens qui étaient là, parqués comme un bétail dans l'entrepont, avaient
l'air de se dégeler au contact de la bonne chaleur automnale. Les hommes gesticulaient et vociféraient en des dialectes divers.
> C'étaient des émigrants italiens, avec leurs femmes et leurs progénitures. Après avoir fauché les foins et les blés, arraché le maïs, cueilli le raisin, gaulé les châtaignes et les noix dans les champs du pays natal, ils s'en allaient selon leur coutume, passer l'hiver à Marseille. La plupart avaient fait maintes fois le voyage. Aussi l'aspect des lieux leur était-il familier. Les riches plaines qui se déployaient là-bas, derrière la ligne violette des montagnes, ils les avaient parcourues en chemin de fer ou à pied, ils y avaient séjourné en qualité de manœuvres agricoles, de terrassiers et d'ouvriers d'usine ; ils en connaissaient mieux les villages et les ports que ceux de la côte ligure, d'où ils venaient. On aurait dit qu'ils rentraient chez eux. Brutaux, loquaces et vantards, ils tendaient leurs bras vers la terre vermeille, avec des gestes de possession.
Affectant d'être indifférente au spectacle, une petite personne de façons prétentieuses, et sans cesse agitée, s'efforçait de détourner sur elle l'attention publique. Pimpante sous la mantille de tulle qui encadrait sa figure camuse et plissée de rides imperceptibles, comme une pomme trop mûre, avec sa broche en or et son bracelet de doublé, elle faisait la dame devant les autres femmes, paysannes méfiantes et rusées, aux profils de poules.
dont les nez pointaient entre la dcnible corne des mouchoirs de soie noire noués fortement sous le menton. Importante et bavarde, elle les chapitrait, leur donnait des conseils pour l'arrivée. Mais on la comprenait difficilement, d'abord, parce qu'elle parlait très bas, comme pour elle seule, sans inflexion ni répit, d*une voix blanche et monotone ; et ensuite, parce que son langage bizarre, véritable pot-pourri d'italien, de provençal et de français, déroutait les oreilles les mieux habituées aux jargons méditerranéens.
Elle tentait de lier conversation avec les hommes, lorsqu'un petit garçon de cinq à six ans, qui rôdait autour d'elle, frôla sa main pendante. C'était un de ces blondins, à tête d'angelot ou d'Enfant- Jésus, aux joues purpurines et candides, comme il en pullule du côté de Bielle ou de la Combe de Suse. Elle caressa du bout des doigts la fine chevelure frisée, et, d'un ton à la fois protecteur et distingué, à cause du monde qui épiait ses gestes et ses paroles, elle prononça en piémontais :
— Ah ! povre mazna ! (i)... Tu cherches ta maman ! Elle dort, ta maman, elle ne pense guère à toi !...
Prestement, elle fouilla dans sa poche, et elle en retira une poignée de caramels entortillés de papiers dorés et multicolores, dont elle chargea les petites mains de l'enfant. Puis, ayant pivoté sur
(i) Mazna, petit.
ses talons, elle s'avança, en se dandinant, vers une femme au chignon roux, qui était allongée sur une mauvaise couverture, contre la cabine du capitaine.
Celle qui était couchée entr'ouvrit les yeux. Elle ne dormait pas, mais elle était tout abattue par le mal de mer. Alors l'autre lui toucha doucement l'épaule, et, forçant un peu sa petite voix ouatée et pâlotte, elle articula, d'un ton plus net :
— Madame Marguerite !... Ho ! madame Marguerite !... Levez-vous ! Il fait si beau maintenant !... Allez ! le voyage est fini. Le commandant vient de dire comme ça qu'avant cinq heures, nous sommes à Marseille...
La malade souleva péniblement sa tête, et, sans pouvoir desserrer les dents, elle referma ses paupières, en signe de lassitude. La tête retomba sur une pauvre valise de carton qui lui tenait lieu d'oreiller, et la masse de son chignon à demi défait s'y aplatit en un lourd écheveau d'or. Des mèches folles se collaient sur le bord de ses joues, dont la pâleur exsangue contrastait avec les roux ardents de sa chevelure. Elle montrait un nez busqué, des traits réguliers et fortement accentués qui lui donnaient une physionomie presque viiile. Ses hanches saillantes, ses longues jambes repliées annonçaient un corps robuste et de haute stature. Ainsi étendue sur le plancher, l'épaule appuyée contre la valise, où reposait son beau visage, blêmi, comme celui d'une morte, par l'humidité
marine, elle avait l'air d'une cariatide nuiversée, dont le cou s'est rompu en toucliant la terrcî.
Blotti entre ses genoux, un garçonnet, enveloppa; d'un sarrau de cotonnade, sommeillait béatement ; et, tout près d'elle, assise sur le couvercle d'un immense panier, une fillette déjà grande, le teint livide et les prunelles atones, laissait pendre ses mains sur ses mollets, dans une pose accablée.
La femme à la mantille contemplait la mère et les enfants, en haussant les épaules. Soudain, elle avisa un jeune homme de mise cossue qui s'était arrêté, lui aussi, devant le groupe languissant ; elle lui dit en mauvais italien :
— N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a pas de bon sens de rester tout le temps couchée ?... C'est de rester couchée qu'elle se fatigue !...
Elle reprit aussitôt, en piémontais :
— Hô ! madame Marguerite, levez-vous !... Allez ! venez jeter un coup d'œil sur le pays ! Ça vous remettra l'estomac !...
La femme rousse ne bougea pas.
Le jeune homme ébaucha un sourire, et, s'adressant à la bavarde :
— Vous êtes Piémontaise, vous aussi ?
— Je crois bien !... Et d'Alexandrie encore !... Sans attendre une nouvelle question, elle s'empressa d'ajouter :
— J'arrive de Rome, monsieur ! Je viens de voir mon garçon qui est élève à l'Institut des chemins de fer !...
Toute rouge de plaisir, elle s'épanouissait à ridée de causer avec une personne si bien habillée, — et riche sans doute : car le jeune homme était un passager de première classe qui flânait dans l'entrepont.
Souriant toujours, d'un air bienveillant et amusé, il se retourna vers la femme malade :
— Et celle-ci ? — demanda-t-il.
La bavarde se composa une figure apitoyée, puis elle soupira :
— Ai ! Povera donna /... C'est une institutrice, monsieur ! C'est elle-même qui me l'a dit, quand nous nous sommes rencontrées à la gare de Gênes !.. La pauvre dame ! Obligée de quitter son pays, avec ses trois enfants !... Pensez ! une maestra!
Et, changeant de ton tout à coup, elle dit avec une volubilité extraordinaire :
— Elle est Piémontaise aussi, monsieur !... Oh 1 je l'ai deviné tout de suite, en l'entendant crier : Contacci ! après sa petite!... Vous savez, n'est-ce pas ? Contacci, c'est le juron des Piémontais !...
La dame à la mantille ne s'arrêtait plus. En petites phrases hachées menu, aux intonations identiques, ses mots tombaient, doucement, doucement, de ses lèvres minces qui semblaient duvetées. Cela flottait, glissait, s'affaissait en une chute molle et continue, comme des flocons de laine, ou des plumes lâchées d'une corbeille.
Elle jasait intarissablement, lorsqu'une voix
rauqiic et iorinidahlc, pareille à celle d'un ])C)rtefaix enroué, résonna derrière elle, avec une trépidation de colère :
— Vittorio ! Vittorio !...
Une femme venait de paraître sous un mantelet de cheviote beige qui lui glissait un peu des épaules, — l'épouse du jeune homme, une Romaine à la gorge opulente, aux lourds bandeaux d'ébène, aux gros yeux à Heur de tête : type de Junon autoritaire et jalouse ! Elle haletait encore d'avoir cherché son mari. Le regard inquiet et soupçonneux, elle lui reprocha assez rudement de Tavoir quittée.
Alors, pour détourner le courroux de la matrone disgracieuse, le mari tenta de lui faire admirer le bambin aux cheveux blonds qui les suivait timidement, en suçant la boule rose d'un caramel. Paternel, il s'approcha de l'enfant, et, tapotant les grosses joues toutes barbouillées d'aniline :
— Tu vois ce bimbo ?... C'est un petit maçon en herbe ! Il est de Bielle sans doute !... Tous ceux de Bielle se font maçons ou terrassiers !... N'est-ce pas qu'il est mignon, ce Jésus, qu'il est beau comme un petit Amour ?
La Junon maussade détourna la tête, en répondant, d'un ton machinal :
— Bellissimo !
Puis elle poussa un gros soupir qui gonfla encore i'étofïe sombre de son corsage, et, sans se soucier de l'enfant ni de la dame à la mantille, elle entraîna
son mari vers le bastingage, où elle Tobligea à s'accouder.
On était en vue des monts de la Gardiole. Le paysage devenait de plus en plus grandiose et désolé. La chaîne des montagnes, qui semblaient dénudées de toute végétation, se déployait à perte de vue, comme une muraille de marbre et d'or. Parfois des aiguilles bizarrement découpées se dressaient sur des piédestaux formés d'éclats de roches, et ces aiguilles sculptées par les vents et les pluies prenaient sous le regard une apparence humaine. On aurait dit des tronçons de statues restés debout sur des temples en ruines.
Le jeune homme, qui s'enthousiasmait, se répandait en exclamations passionnées :
— Ah ! che hellezza ! che hellezza .^..
Sa femme, demeurant taciturne et renfrognée, il lui secouait le bras violemment pour la forcer à Tadmiration. Alors celle-ci, du même ton machinal et dénué de conviction, laissait tomber de ses lèvres dédaigneuses :
— Bellissimo !
Nouvellement mariée, en voyage de noces, elle s'irritait de ce que son mari ne s'occupait point assez d'elle et de ce qu'il la délaissait, elle, une créature vivante et toute amoureuse, pour des choses mortes et d'ailleurs laides à son gré. Avec une brusquerie hargneuse, elle tourna le dos au paysage.
Au même moment, un remous se produisit dans
T/INVASTON 9
la fonle des émif^frants. Des garçons munis de mandolines et d'accordéons es(piissaient un j)asdcvals(î. D'autres venaient d'entonner à pleins ])oumons la chanson des conscrits piémontais :
T'chau ! t'chuu ! t'chau !
BelV amorgttina, Vchau I (i)
La poussée fut tellement violente qu'il fallut battre en retraite, et laisser la place libre aux ébats populaires. L'ingénieur et sa| femme regagnèrent précipitamment l'escalier qui conduisait sur le pont et ils s'installèrent sur les pliants, contre la balustrade, pour regarder les danseurs.
Plus de trois cents individus se pressaient en bas, sur le carré des quatrièmes. L'avant-veille, à Gènes, au moment de l'embarquement, Taffluence des passagers de pont avait été si grande, qu'on avait dû leur ouvrir les cabines de troisièmes.
Dans cette cohue, les Piémontais se trouvaient en majorité, facilement reconnaissables à leurs complets de gros velours ou de « peau-de-diable », à leurs feutres hyperboliques et à leurs foulards d'un rouge cru. De tenue plus discrète et plus citadine, les Toscans et les Romagnols formaient aussi un contingent respectable. Il y avait même quelques Napolitains qui étaient venus jusqu'à Gênes sur des bateaux de cabotage...
Les hommes, qui dansaient entre eux, avaient grand'peine à évoluer, car des matelas liés de
(i) « Adieu, adieu, adieu ! ma belle amoureuse !... >
cordes s^empilaient par terre, avec des lits de sangles, des lits de fer, des paillasses, de grands coffres tout bardés de clous et de cadenas, des malles invraisemblables, rapiécées de cuir, hérissées de soies de cochon. Ils trébuchaient dans des ustensiles de ménage, bassines et poêlons en argile qui gisaient sur le plancher. Quelques femmes avaient même emporté des berceaux d'osier et des machines à coudre. Les outils de manœuvres envahissaient tous les recoins : pics de terrassiers, auges de maçons, équerres avec le fil à plomb enroulé, marteaux et truelles. Les charretiers tenaient sous leurs bras des paquets de manches de fouet, et Ton voyait des bouts de mèches déborder de leurs poches. Et partout s'entassaient des sacs rayés de bleu qui contenaient les vêtements et les provisions. Les semelles des gros souliers, bourrés pêlemêle avec les miches de pain, bosselaient la toile rude, distendue à se rompre...
T'chau ! fchau ! Vchau !
BelV amorettina, fchau !
Un haccio H voglio dure, Primo di par tire (i).
Toute l'assistance reprenait en choeur le refrain militaire lancé par les gars en vestes de peau-dediable, qui, s'agriffant aux épaules, tournoyaient lourdement, les yeux extasiés, tandis que les mandolines et les accordéons faisaient rage.
(i) < Adieu, adieu, adieu ! — Ma beUe amoureuse, adieu î ^. Je veux te donner un baiser, — avant de partir... »
L'INVASION ri
L'ingénieur, (jui les observait curieusement, souriait avec complaisance, et, soudain, se retournant vers sa compagne :
— Comme ils sont insouciants ! ... Regarde ! ils s'en vont, la joie au cœur, pour travailler chez les autres !... Ils partent, avec unc^ marmite, un ])ara- ])luie et un revolver !...
— Ou un couteau ! — jeta malignement le capitaine, qui s'était approché, lui aussi, de la balustrade.
— C'est vrai ! Ils n'ont pas peur du couteau !... Ah ! la nostra gente !
Le jeune homme, désignant de la main les montagnes de Provence dorées par le soleil couchant, prononça, subitement grave :
— Provincia nostra !
Il y eut un moment de silence, comme si chacun suivait une pensée qu'il n'osait dire. Et, tout à coup, avec l'intention manifeste de changer de conversation, l'ingénieur reprit :
— Tiens ! voilà la maestra qui se réveille !... Il se pencha sur la rampe, interpella familièrement la jeune femme :
— Eh bien, maestra ? vous êtes mieux ?... Celle-ci, agenouillée sur la couverture, refaisait
les tours de son chignon. Encore toute blêmie par le mal de mer, elle remercia d'une inclinaison de tête, puis elle se leva en secouant sa robe.
— Alors, c'est vrai ce qu'on m'a dit ? — insista l'ingénieur, — vous êtes institutrice ?...
Elle répondit, avec une nuance de tristesse, mais sans nul embarras :
— Rien n'est plus vrai, monsieur!... J'ai étudié à Turin, puis à l'Ecole normale d'Aoste ! Mais voilà longtemps que j'ai mis de côté mes cahiers et mes livres !... Je suis mariée à un chef-mineur qui travaille à Marseille. Je vais le retrouver !... Que voulez-vous, monsieur, on est si pauvre chez nous !...
La petite dame à mantille de tulle l'interrompit bruyamment. En la voyant sur pied, elle était accourue, la bouche en cœur. Eblouie par le beau titre de maestra, elle s'obstinait à rechercher la compagnie de l'institutrice, comme si un honneur en devait rejaillir sur elle-même. Elle dit, avec un rire mielleux :
— Il paraît que le mal vous a passé, madame Marguerite ! Ça n'est pas trop tôt 1... Allons 1 remettez-vous! Nous voici à Marseille!... Déjà, on aperçoit la Bonne-Mère !...
Le paquebot entrait, en effet, dans la baie d'Endoume.
Comme un trait d'or sur l'outremer d'une enluminure, la statue delà Vierge, dominant les hauteurs de Notre-Dame de la Garde, brillait, à peine visible, sur l'azur plus sombre du firmament.
Tous les passagers de l'entrepont se massèrent immédiatement contre le bastingage, avides de reconnaître l'Image sainte, que plusieurs signalaient. Dans l'esprit confus de ces pauvres et de ces étrangers, la Vierge vermeille s'élevait comme
L'INVASTON 13
le syinbolo splendiJe de la riclie cité qui «allait acheter la force de leurs bras. La montagne ellemême, d'où s'élançait la tour mystique, semblait faite d'une matière précieuse. Amincie et allégée par la distance, la basilique aérienne planait au plus haut de l'espace...
Les roches arides qui lui servent de piédestal se fonçaient d'un rose pâle, et, dans leurs interstices, les broussailles et les herbes disséminées s'étalaient, pareilles à des plaques de bronze vert enchâssées dans du porphyre. A mesure que le navire se rapprochait de la terre, la vision magnifique et sereine grandissait dans l'air limpide, de plus en plus haute sous le ciel de scabieuse, comme un reposoir, où s'allument, à la nuit tombante, les lueurs de mille cierges...
Marguerite, les regards attachés sur la Vierge d'or, distingua le geste bénissant de l'Enfant divin ; et, parce qu'elle était pieuse, ce lui fut un réconfort, au milieu de sa tristesse, d'être accueillie, à son entrée dans la grande ville inconnue, par ce signe familier de douceur et de protection.
En ce moment, la mer était une pourpre ardente que nuançaient, par place, des moires laiteuses. Le ciel verdâtre flamboyait du côté de TEstaque, en une large zone écarlate, où des vapeurs orangées, qui s'étiraient lentement, imitaient des palmes de feu couchées sur l'horizon. D'un noir sinistre dans l'embrasement des reflets, les rochers des îles se détachaient sur les eaux incandescentes,
comme des taches obscures sur le disque éblouissant du soleil.
Durant quelques minutes, le Solférino traîna dans ses vergues les rougeurs éparses de cet incendie. Puis, brusquement, il contourna la pointe des Catalans, — et Marseille apparut tout entière.
Un cri, qui sonna comme une acclamation» retentit sous la dunette d'avant :
— Ecco Marsiglia ! Ecco Marsiglia !
La rumeur annonciatrice se répandit d'un bout à l'autre de l'entrepont. Le bateau pencha subitement à tribord, sous le poids de la foule qui se portait toute du même côté, comme fascinée par l'immensité de la ville et du port...
Ils contemplaient en silence.
La blancheur des môles s'enfonçait dans l'eau bleue, — gigantesque delta aux branches ouvertes, à perte de vue, vers les houles du large. A l'extrémité des assises de maçonnerie, le phare de la Joliette, frappé par les feux du couchant, étincelait comme le milliaire d'or où aboutissent les voies innombrables de la mer. Derrière les cubes des brise-lames et la ligne éclatante de la jetée, se profilaient les cheminées rouges des transatlantiques, mêlées au foisonnement des mâts et à l'enchevêtrement des cordages. Caparaçonnées de dorures, les six coupoles de la Major s'arrondissaient, énormes et bulbeuses, par-dessus les bâtisses lourdes des docks, comme des tiares et des mitres Dosées au faîte d'un fabuleux édifice d'Orient ; et,
sous kl cathéclraKî, iiiontagiu^ dr. j)icrr('s luininouses, le pullulement des maisons f^rises ondulait (le colline en colline, jusque vers les hauteurs confuses de Saint-Charles, où la gare s^allumait par tous les vitraux de sa façade qui réfléchissait l'agonie du soleil.
Des voiles lilas et roses semblaient flotter dans l'air, glisser en draperies diaphanes le long des murs noircis des vieilles constructions maritimes. Soulevés par la pompe du spectacle, les Romagnols et les Toscans aux visages glabres, les Piémontais en vestes de peau-de-diable ne savaient que répéter leur clameur :
— Ecco Marsiglia ! Ecco Marsiglia !
— Mais, à l'arrière, un homme de l'équipage attacha au bout d'une corde le pavillon tricolore écussonné aux armes dTtalie. Les yeux suivirent l'ascension de la corde, et, lorsque le drapeau déployé frissonna au-dessus du sillage, une voix profonde et joyeuse cria du milieu de la foule :
— Viva Savoia !...
Des mains battirent. Des chants patriotiques s'ébauchèrent, s'enlevèrent, soutenus par toutes les poitrines, accompagnés par les guitares et les accordéons qui ronflaient sous les doigts des jeunes gens. Du haut de la passerelle des premières, l'ingénieur et le capitaine, discrètement, applaudissaient à la liesse du peuple.
On longeait le rocher du Pharo. Le soleil achevait de s'éteindre derrière les falaises de l'Estaque.
i6 L^NVASION
L'ombre s'amassait vers TEst, les gazes violettes qui flottaient dans l'air n'étaient plus qu'une trame ténue, dont les nuances insaisissables s'amortissaient encore. Maintenant, les contours des maisons encrassées de suie marquaient de longs traits noirs les fonds mauves de l'horizon. Toute la ville, comme peinte sur une toile sans profondeur, semblait s'avancer au-devant du navire ; et, dans cette absence de lumière, les nuées fuligineuses éparses au-dessus des usines et des ports, s'étendaient en amoncellements plus sombres. Les hautes cheminées de brique dégorgeaient des torrents de fumées rousses, jaunes, grises ou crémeuses, dont les colorations chimiques rappelaient celles des soufres, des cristaux et des acides. Une mer de brouillards dorés roulait sur Marseille, emplissait les arrière-plans des lointaines banlieues. Et cet entassem.ent interminable de bâtisses, ce cirque de collines, où peinait un demi- million d'hommes, dans le fracas des machines, le roulement des chariots et les sifflements des sirènes, — tout cela fumait comme une immense solfatare, sous le grand miroir verdâtre et mélancolique du couchant.
— Oh ! Vlnferno I... Que c'est étrange toutes ces fumées dans la lumière !...
L'ingénieur, du haut de la passerelle, venait de pousser ce cri. Marguerite qui l'entendit, ne retint de la phrase que le mot lugubre : Vlnferno ! Et, sous son fichu de laine, elle frissonna, prise d'une
vagiie éjKmvante. Le souvenir de la Vier^^c d'or s'était effacé dans son esprit. Elle ne voyait plus devant elle que le gouffre béant de la cité internalc, sous ses poussières de charbon et ses exhalaisons sulfureuses...
Cependant la rumeur de la ville devenait plus distincte. Des constructions monumentales s'apercevaient au fond de la perspective. Entre la Tour Saint-Jean et le Bastion du Fort Saint-Nicolas, le Solférino franchissait la passe. Une longue surface miroitante se déploya, réfléchissant les carènes bariolées des navires à voiles, sous Temmêlement des cordages et des vergues.
Le branle-bas du débarquement commençait. L'ingénieur, environné de bagages, se tenait près de l'ouverture de la coupée. Une barrière volante le séparait de la foule des immigrants. Il reconnut la maestra et ses enfants qui, bousculés par la cohue, s'écrasaient contre le frêle appui :
— Bonne chance, maestra ! — dit l'ingénieur, en serrant la main de la jeune femme.
Elle se redressa d'un air brave, et, avec un beau sourire résigné, elle répondit :
— Au moins j'aurai bon courage, monsieur !,,, Je n'ai pas peur de souffrir !.„
DEBOUT, au bord du trottoir, tenant sur son bras le petit Simon, son dernier né, sa pauvre valise de carton déposée à ses pieds, Marguerite interrogeait d'un regard anxieux les visages des passants. Son mari n'était pas là !...
Les derniers curieux qui stationnaient sur le quai de débarquement venaient de se disperser. Il n'y avait plus, aux environs du bateau, que des portefaix et des douaniers qui, la mine arrogante et soupçonneuse, circulaient parmi les colis. Elle se désespérait : qu'allait-elle devenir, seule avec ses trois enfants, dans cette ville étrangère, dont l'énorme rumeur l'épouvantait déjà ?...
Mais la commère à la mantille, qui la guettait s'approcha d'elle, en trottinant, leste et désinvolte, n'ayant pour tout bagage qu'un unique paquet, enveloppé d'un carré de lustrine noire. Marguerite lui conta sa peine :
— Oh ! ça ne m'étonne pas î — s'écria la petite femme, d'un ton triomphant, — les hommes, c'est si traînard ! ils ne sont jamais pressés !... Croyezmoi ! Je connais les habitudes du pays : c'est certain que votre mari est dans quelque café du port.
Use sera mis à faire une niaiiilie avec des camarades et il aura oublié l'heure du bateau !
Rieuse et empressée, elle conseillait à la maestra de passer en revue les estaminets d'alentour, s'offrant elle-même pour la guider. Marguerite ne sachant que résoudre et redoutant les pires choses, se laissa persuader. Elle ramassa la valise, rassujettit l'enfant sur son bras, et, ayant appelé les deux autres bambins qui polissonnaient parmi les sacs de châtaignes, elle enjoignit à Taînée, Marie- Louise, de se charger du panier aux provisions maintenant allégé de son contenu.
Le cortège se mit en marche : c'était le moment de l'apéritif. Tous les bars échelonnés depuis le Fort Saint-Jean jusqu'à la rue de la République formaient une longue bande lumineuse qui se réfléchissait en une traînée bleuâtre sur le pavé. Les becs Auer et les ampoules électriques multipliaient leurs bouquets incandescents dans les hautes glaces du fond, où se continuait le mouvement des quais avec les éclairages de la Darse.
Ces clartés trop vives, aux fulgurations théâtrales, causaient à Marguerite une sorte de gêne physique ; et, chaque fois qu'elle franchissait le seuil d'un cabaret toute sa pudeur se révoltait, comme si elle entrait dans un lieu de débauche et comme si la lumière violente la livrait toute nue aux regards des hommes qui étaient là. Au contraire, pour sa compagne, cette promenade, à travers les bars, avait l'air d'une partie de plaisir. Elle sem-
blait y être chez elle, distribuant des poignées de mains aux habitués, échangeant des plaisanteries avec les garçons limonadiers, les patrons ventrus qui trônaient derrière les zincs miroitants, parmi les verreries multicolores des bouteilles à liqueurs. Elle tapait sur les épaules des charretiers qui, la lanière du fouet ballante au milieu du dos, jouaient leur consommation, en faisant tourner la petite roue de nickel installée au bord du comptoir.
Ces familiarités consternaient Marguerite, mais elle n'osait rien dire, tant elle avait conscience de sa faiblesse et de son abandon. Elle allait au hasard, comme une épave, suivie des deux bambins, Laurent et Marie-Louise, qui se chamaillaient, en tirant sur les anses du grand panier à couvercle.
Les deux femmes remontèrent ainsi jusqu'à l'extrémité des quais. Elles avaient visité tous les endroits où l'on boit, sans découvrir le mineur. Marguerite découragée, le bras rompu d'avoir tant porté son enfant, s'arrêta au milieu de la rue, et de sa main endolorie, elle laissa choir par terre la valise minable.
Elles étaient en face de l'église des Augustins, à l'intersection du quai de la Fraternité et de la rue de la République, un des carrefours de Marseille où la circulation est la plus intense. Les tramways se croisaient sans cesse en projetant sur le sol des lueurs brusques. Et continuellement, les lourds chariots, qui traînent les marchandises venues de tous les pays du monde, descendaient en files
retentissantes des hauteurs de la Joliette. Balançant les hautes cornes de cuir des colliers incrustés de métal, les mulets du Poitou et les gros chevaux bretons martelaient pesamment le pavé. Les com- . mandements gutturaux des charretiers montaient en une longue clameur brutale, entrecoupée seulement par les salves des claquements de fouets, par les grincements des essieux et par les grondements sourds des charrettes vides dont les coffres rebondissaient...
Effrayée de tout ce tumulte, éblouie par les feux des tramways qui glissaient silencieusement autour d'elle, Marguerite, immobile au milieu des rails, n'apercevait pas le fanal rouge d'un car, en marche dans la pénombre. Le véhicule surchargé de grappes humaines se rapprochait d'elle. Elle ne bougeait toujours pas.
— Attention ! — cria sa compagne, — vous allez vous faire attraper par les roues !...
Et d'une bourrade violente, elle la poussa vers le refuge que dominait un lampadaire électrique.
Alors, dans le vacarme ininterrompu des chariots et des claquements de fouets, le papillotement des lumières, le va-et-vient affolant des visages qui défilaient, elle sentit davantage sa détresse. Il lui semblait que tout ce fracas de charroi, ces énormes masses en mouvement, qui surgissaient sans trêve des profondeurs sinistres de la nuit, que tout cela allait rouler sur elle, l'écraser comme une pauvre
chose chétive et que la grande ville indifférente la piétinait par tous les sabots de ses chevaux. Elle éclata brusquement en sanglots. Le petit Simon, en entendant pleurer sa mère, se mit à pousser des cris.
— Voyons, voyons ! — fit assez rudement la dame à la mantille, — vous êtes bien sûre que votre mari devait venir vous chercher ?
— Tout ce qu'il y a de plus sûr ! — gémit la maestra, — je lui avais même télégraphié, avant de quitter Gênes !...
— Avez-vous son adresse, au moins ?
Marguerite, ayant tiré de son corsage une enveloppe chiffonnée, lut à haute voix :
— Cosmo Girardi, chef mineur aux Carrières, maison Raimondo, à Vaufrèges, par le Cabot 1
— Vaufrèges ? — dit l'autre, — c'est au diable ! Vous ne pouvez pas y aller seule maintenant, surtout que la nuit est tombée!... Non, non! Ça n'est pas possible !
En femme débrouillarde et de décision rapide, elle engagea Marguerite à retourner sur ses pas. On s'assiérait à l'entrée d'un petit café, contigu au Bureau des passages, et l'on y attendrait agréablement Cosmo, qui, selon elle, ne tarderait pas, puisqu'il devait être là pour la descente du bateau : sans doute, il avait eu quelque empêchement dans son travail !...
— Vous comprenez ! — dit-elle, — le travail d'ici, ça n'est pas comme chez nous ! On sait quand ça commence, on ne sait jamais quand ça finit !...
Et, pour traïuiiiilliscr tout à lait la iiiar'stra, elle ajouta vivement :
— Ne craignez rien ! Je reste avec vous !... Entre Piémontais, il faut bien se donner la main, n'est-ce pas ?... D'ailleurs, moi, je n'ai rien à faire, de ce moment-ci, mon mari n'est jamais à la maison avant sept heures !... Et encore !...
Marguerite avait essuyé ses larmes, tout en se reprochant cette minute de défaillance. Un peu réconfortée par l'assurance de sa compatriote, elle consentit à redescendre les quais.
On jeta un coup d'œil dans la salle d'attente du bureau d'embarquement et l'on s'installa sur la terrasse exiguë d'un cabaret borgne, à peine plus large qu'un corridor :
— Enfin ! — s'exclama la petite femme, en se laissant choir sur une chaise, — on va pouvoir prendre un verre de quelque chose î
La mine affable, le patron accourut, et, lui tendant la main :
— Té .^.. C'est vous, madame Cougourde ! Il y a du temps qu'on ne vous a vue !...
— Et alorss' !... J'arrive de Rome !
Épanouie, rayonnante d'orgueil, la Piémontaise
se lançait déjà dans le récit de son voyage ; mais, comme tourmentée par une idée fixe, elle s'inter-' rompit presque aussitôt :
— C'est pas tout ça !... monsieur Césari, vous allez me servir un Berger ! Moi, j'ai la langue plus sèche qu'une râpe !... Et vous savez ? un Berger de
la bouteille cachetée, pas du tonneau !... Un sirop d'alfa un peu à la hauteur !...
L'homme, ricaneur, consultait du regard la maestra.
— Oh ! pour madame, quelque chose de doux ! — prononça Fautre, avec décision, — vous comprenez, elle n'est pas d'ici ! Elle n'a pas l'habitude !...
Et, quittant le marseillais, elle reprit dans son patois natal :
— Voyons, madame Marguerite, qu'est-ce que vous voulez ?... Une groseille, une framboise, une grenadine à la menthe ?...
La maestra, après bien des refus, dut accepter une grenadine.
Quand le patron eut déposé les deux verres sur la table, Mme Cougourde, humant l'odeur âpre de l'absinthe, saisit la main de sa voisine, et, avec un accent de jubilation inquiétante :
— Savez-vous, madame Marguerite ? C'est mon mari qui m'a donné le goût du Berger !... Que voulez-vous ? C'est sa passion, le pauvre ! Je lui tiens compagnie ! Au moins, comme ça, quand l'un est un peu gai, l'autre est content aussi !...
Rouge de honte, Marguerite écoutait ces cyniques propos. Elle avait dégagé sa main de l'étreinte insistante, et, les yeux baissés, sans rien oser répondre, elle faisait avaler un peu de grenadine au petit Simon. Les deux autres bambins, très sages sur leurs chaises^ coulaient des regards
tinûdes vers trois individus, d'allures suspectes, qui, assis devant l'autre table, se tordaient bruyamment, en gonflant tour à tour la baudruche obscène enchâssée dans une carte postale... Au loin, un roulement sourd se rapprochait, annonçant un chariot qui venait du quai de la Tourette...
La buveuse d'absinthe dressa l'oreille, et bientôt un grand cheval bai émergea de l'ombre.
— Celai-là, c'est Cougourde ! — dit-elle, en se levant à demi, — je reconnais son davant (i)...
Sous les colliers constellés de cuivre, qui oscillaient avec une lenteur pesante, l'attelage apparut tout entier, dans le carré de lumière blanche épandue sur le pavé comme une eau limpide. Un homme au dos rond, dont on distinguait seulement la silhouette, marchait à côté, la main sur le cordeau flottant.
Alors M°^e Cougourde cria, de la terrasse de l'estaminet :
— Hé, bonsoir, Jules ! me voilà revenue !... Lui, sans lâcher le cordeau, ni se déranger de
son chemin, tourna un peu la tête vers elle :
— Ah! c'est toi !...
Sa voix enrouée ne trahissait ni émotion, ni surprise. Elle sonna, machinale, comme pour un commandement lancé aux bêtes de l'équipage. Le charretier, entraîné à la suite de ses chevaux, avait déjà dépassé le bureau d'embarquement, il allait disparaître avec son chariot.
(i) Davant» premier cheval d'un attelage.
— Tu rentres tout de suite ? — cria encore M"^e Cougourde qui força tant qu'elle put sa petite voix ouatée.
— Si, si ! en sortant de l'écurie !... Et rhomrne ajouta en marseillais :
— Tout' or 0 à Voustau / (i)
Les syllabes grossières, à peine articulées, s'évanouirent dans des claquements de fouet. D'autres chariots arrivaient en sens inverse, l'homme et son attelage se fondirent dans le noir...
— Vous voyez ce que c'est, le travail ! — dit la dame à la mantille, — ça n'est jamais fini !... Pour sûr que votre mari aura été retenu par le sien !
Elle s'ingurgita le restant de son absinthe, puis elle reposa le verre, en déclarant :
— C'est bon tout de même, un bon Berger ! Depuis plus de quinze jours que je n'en avais bu !.. Ah ! ils ne connaissent pas ça en Italie ! Quels sauvages !...
Ses gestes devenaient fébriles. Ses petits yeux ternes pétillaient. Expansive et confidentielle, elle se rapprocha de Marguerite, dont elle saisit de nouveau les doigts entre les siens :
— Vous avez vu Cougourde ? — fit-elle, — c'est mon mari !... Quel bon valseur, si vous saviez î... C'est pour ça que je me suis mise avec lui, un simple charretier, moi qui étais mariée
(i) « Tout à l'heure, à la maison. >
d'abord à un employé des chemins de fer !... Oui ! madame Marguerite, mon premier mari, — le j)ôrc de mon garçon, — était mécanicien sur les chemins de fer d'Italie... Mais j'aime la valse, moi ! Je suis aussi bonne danseuse que Cougourdc !
Elle faisait claquer ses doigts comme des castagnettes, elle riait à gorge déployée, d'une façon nerveuse et désagréable. Au même moment, sept heures sonnèrent à l'église des Accouls. Marguerite tressaillit :
— Mon Dieu ! — dit-elle — déjà sept heures ! Et Cosmo qui n'est pas là !... Sûrement, il ne viendra plus aujourd'hui !...
Ses craintes la reprirent. Eperdue, songeant au caractère emporté du mineur, elle imaginait tout un drame : quelqu'une de ces soûleries épiques, lourde ivresse des Piémontais, qui tient son homme deux jours durant, formidable cuvée qui fait naître les chansons rauques, les défis stupides, les prodigalités insensées, et finalement les querelles et les coups de couteau !...
Brusquement elle repoussa sa chaise, bouscula les enfants. Elle voulait partir, à l'instant même, pour Vaufrèges !...
M^^ Cougoiirde, l'obligeant à se rasseoir, lui démontra l'absurdité de l'entreprise : « Il ferait jour demain, peut-être!... Ce Vaufrèges était un endroit perdu ! Il y avait au moins une heure de tramway, plus de deux kilomètres en rase campagne, et les chemins n'étaient pas sûrs !... »
Baissant la voix, elle murmura à Toreille de Marguerite, avec toute une mimique d'épouvante :
— Le pays est plein de nervis!... Oui! des assassins ! des clients comme ceux que vous voyez là !
Du coin de l'œil, elle désigna les trois individus, les hypothétiques vendeurs de cartes postales qui étaient en train de jouer aux dominos sur la table voisine.
Marguerite les regarda à la dérobée. C'étaient des adolescents imberbes, de seize à dix-huit ans tout au plus. Avec leurs pantalons de toile bleue, coupés à la hussarde, leurs chemises de flanelle sans col, où s'étalait le nœud d'un foulard de soie, leurs petits vestons de fantaisie, le melon noir qu'ils portaient incliné sur l'oreille, les bagues de leurs mains trop blanches, ces gamins aux visages roses, qui suaient la paresse et le vice, avaient une expression à la fois candide et terrifiante.
Clignant de l'œil dans la direction des nervis, M"^^ Cougourde chuchota encore :
— Il y en a dans tous les hôtels du quartier !.., N'y allez pas !
Puis, ayant réfléchi un instant, débonnaire et joviale, les prunelles de plus en plus allumées par l'alcool, elle proposa sans façon à Marguerite de souper et de coucher chez elle pour cette nuit. Elle avait une chambre libre, réservée à son fils, quand il venait en vacances. On dédoublerait le lit, et les enfants coucheraient par terre, sur le matelas :
— Naturellement, — dit-elle, — je ne vous
demande rien pour cela !... Je vous l'offre parce que vous êtes une «payse» et que je vous vois dans l'embarras avec vos trois pitchounsl... (jue voulez-vous? Il faut bien se soutenir entre Piomontais !... Dans ce quartier-ci, il n'y a que des Napolitains, des gens qui nous détestent!... Ah I... on ne nous aime guère, je vous garantis !...
Marguerite fut d'abord très perplexe. Son devoir, pensait-cllc, était de rejoindre son mari, coûte que coûte. Mais elle se représentait les dangers d'une course nocturne sur une route déserte et, après les avertissements de sa compagne, elle se défiait des gargotes mal hantées du voisinage... D'ailleurs elle était si lasse ! Le petit Simon tombait de sommeil. Laurent et Marie-Louise tiraillaient sa robe, en geignant :
— Maman, j'ai faim ! Allons-nous-en !... Vaincue, elle finit par dire oui.
M°^e Cougourde, qui paraissait enchantée, la félicita de sa décision. Tout de suite, elle tapa contre le vitrage, et, tendant au patron une bouteille vide qu'elle avait sortie de son paquet :
— Monsieur Césari, — dit-elle, — mettez-moî là-dedans un quart de Berger !... toujours du même, vous savez !
Et, d'une voix attendrie, elle s'empressa d'expliquer à Marguerite :
— C'est pour Cougourde !... Il sera si content de boire un verre en arrivant ! . . .
Munie de son absinthe, la petite femme donna
30 L^NVASION
joyeusement le signal du départ. On rassembla les bagages, et Ton s'engagea dans les rues noires et populeuses qui se resserrent derrière l'Hôtel de Ville.
Tout en cheminant, Marguerite songeait : « Que risquait-elle, en somme?... CetteM'^eCougourdequi, depuis deux jours, la comblait de ses politesses, n'était assurément pas une méchante personne ! Tout le monde avait l'air de la connaître, son mari était un travailleur ! A mettre les choses au pis, ce ne serait qu'une mauvaise nuit à passer !...» Néanmoins une tristesse insurmontable l'envahissait.
L'aspect sordide de ces ruelles, où ses pieds se collaient dans une boue gluante, ces masures vulgaires et décrépites, ces murs encrassés de suie et luisants d'une humidité grasse, — cet étalage de misère et de saleté lui mettait l'âme en deuil. Comme une haleine fétide soufflée par les bouches sombres des corridors, une puanteur continuelle alourdissait l'air : relents d'oignons et de fritures à Fhuile mêlés à l'odeur invétérée des eaux de vaisselle et des déjections humaines !... La maestra, qui avait encore dans la poitrine tous les arômes salubres des Alpes maternelles, sentait son cœur se soulever de dégoût : « Etait-ce donc là cette ville opulente, où ceux de sa race venaient chercher la richesse et la joie de vivre ?... »
Cependant, elle devait subir le bavardage de M^^ Cougourde qui la traînait de porte en porte
chez tous SCS fournisseurs, — des Italiens pour la plujxirt. Ils saluaient la petite femme d'une exclamation identique :
— Te ! vous revoilà, madame Cougourde ! Celle-ci répétait invariablement une formule
qu'elle avait l'air d'avoir apprise par cœur :
— Certainement !... J'arrive de Rome !... même que je ramène une de nos « payses », une maestra !... Son mari, qui est chef mineur, travaille à Vaufrèges !...
Et, tout en se rengorgeant, Tépouse du charretier présentait Marguerite, qui, gênée par la gaîté alcoolique de sa compagne, s'efforçait pourtant de sourire.
La belle apparence du logis qu'habitait M"^® Cougourde la rasséréna un peu. C'était dans la rue de la Guirlande, une de ces venelles très étroites qui grimpent vers l'Hôpital. La maison — un ancien hôtel construit dans la seconde moitié du XVIII® siècle par quelque riche négociant — conservait toujours grand air avec son haut portail, ses appuis de fenêtres et ses balcons en fer forgé. Mais dès le seuil, Marguerite perçut cette odeur de pauvreté fangeuse qui l'avait offusquée, en traversant le quartier de l'Hôtel-de- Ville. Des pensées funèbres l'opprimèrent de nouveau.
Epuisée de fatigue, après ce long voyage, elle aurait voulu pouvoir se reposer tout de suite, oublier ses angoisses dans le sommeil. M"^® Cougourde, qui ne s'apercevait de rien, parlait tou-
jours, et, bien qu'il fût plus de huit heures, le charretier ne rentrait pas. Les enfants dormaient sur leurs chaises. On les déshabilla, après leur avoir fait prendre un peu de nourriture.
Enfin, à neuf heures passées, Cougourde parut, les yeux hébétés de boisson, les moustaches humides. De la tête aux pieds, il était si couvert de poussière qu'on ne distinguait plus la couleur de ses vêtements, ni les traits de sa figure. Il ne manifesta aucun étonnement à la vue de Marguerite, et, lorsque sa femme lui eut conté la mésaventure de la maestra et la défection du mineur, il se borna à balbutier, la langue pâteuse :
— Qu'est-ce que vous voulez ? c'est le travail !... Après cela, il ne proféra plus une seule parole,
soit qu'il fût intimidé par la présence de Marguerite, ou que, totalement abruti, il n'eût rien à dire.
Il trinqua avec sa femme qui lui avait préparé son verre d'absinthe. Marguerite, conviée à trinquer aussi, déclina l'offre. Toute la cuisine était imprégnée par les effluves anisés de la terrible liqueur.
En se mettant à table, M"^^ Cougourde s'excusa de son maigre souper qui se composait d'une assiette de charcuterie et d'une omelette aux pommes de terre :
— N'ayez crainte, — dit-elle à l'institutrice, — quelque jour, je vous ferai faire, à vous et à votre mari, un dîner un peu plus fin !... Cougourde et moi
nous aimons les morceaux friands !... Mais, si nous mangeons mal aujourd'hui, ça ne nous empêchera pas de bien boire !...
Et, poussant du coude le charretier :
■ — Dis, Cougourde ? Va nous chercher qu(ilqu'une de tes bonnes bouteilles !... Tu sais, ce vin du Roussillon, que tu as rapporté le moisdernier ?...
De plus en plus excitée par ses libations, la petite femme bavardait sans répit. Le charretier, impassible et poudreux, le visage comme pétrifié, se taisait toujours.
— Vous comprenez, — disait M'^e Cougourde à Marguerite, — nous nous soignons ! Nous n'avons pas d'enfants !... Et puis, il faut vous dire, je suis plumeuse de volailles à la criée du marché des Capucins !... Alors, n'est-ce pas, quand il vous passe tant de gourmandises entre les mains, on serait bien bête de se priver !.. Ah ! ah ! madame Marguerite, quelque jour, je vous ferai manger du faisan ! Et nous l'arroserons avec du vin d'Espagne !...
Elle commençait à divaguer. La maestra, scandalisée et mal à l'aise, prétexta les suites du mal de mer, pour se retirer dans sa chambre. Réellement accablée, hantée par les plus désolantes appréhensions, elle se jeta sur le lit, mais elle ne put pas dormir...
Un vacarme continuel montait de la rue toute pleine de cabarets et de restaurants populaires : jurons napolitains, bordées de mots orduriers,
hoquets avinés, hurlements d'hommes qui se battent, fracas de meubles brisés ou de vitres qui dégringolent... A la longue, une torpeur lui vint. Puis, tout à coup, après un temps inappréciable, elle entendit, derrière la cloison, un éclat de rire étrange accompagné d'une sorte de grognement caverneux ; — et, comme sur le bateau, voici que la chanson des conscrits piémontais retentit dans les ténèbres !
T'chau ! fchau / fchau !
BelV amorettinay fchau /
Rêvait-elle ? Etait-ce une hallucination ?... Elle se dressa sur son séant... Mais elle distingua la petite voix pâlotte de M™^ Cougourde qui se détachait dans le ronflement d'une grosse voix de basse î
T'chau! BelV amorettina !
L" ivrognesse avait fini par saouler son homm.e, et, parmi les bouteilles qui jonchaient la table, les époux enlacés célébraient leur réunion en braillant les airs du pays.
ITT
CE n*est pas ici que travaille Cosmo Girardi ?
Pour la dixième fois, Marguerite répétait sa question. Les deux hommes interrogés levèrent des yeux hostiles et méfiants, ayant l'air de ne pas comprendre. C'étaient des tailleurs de pierre, des Toscans aux visages rasés, à la peau luisante et brune comme la couenne du jambon fumé. Assis au bord de la route, ils continuèrent leur besogne, avec la même application machinale et indifférente.
La maestra, qui d'abord s'était exprimée en français, demanda en italien, espérant se faire mieux entendre :
— Pourtant, c'est bien ici les Carrières de Vaufrèges ?...
— Si î — articula sèchement l'un des individus. La bouche mince semblait cousue. On voyait
qu'il ne voulait pas en dire davantage. Alors ]\/[me Cougourde, qui était là, rabroua les deux hommes :
— Ne faites pas de manières ! Nous sommes des « pays !... » Vous devez connaître au moins la maison Raimondo ?...
Obstinés dans leur silence dédaigneux, les Toscans baissèrent de nouveau la tête sur leur ouvrage. Mais un vieux qui cassait des cailloux à côté d'eux, dit en marseillais :
— La maison Raimondo ?... C'est par là, dans la montagne...
— Où cela, dans la montagne ? — insista M"^^ Cougourde...
— Eh! par là, tè !.., Allez toujours, droit devant vous.
Les deux femmes se remirent en marche. Derrière elles, les enfants couraient, s'amusant à soulever la poussière sous les semelles de leurs souliers. On était à la recherche de Cosmo depuis près de deux heures. M"^^ Cougourde, qui s'était accordé un jour de congé pour se reposer de son vo37age, avait tenu à accompagner Marguerite. D'ailleurs , la cervelle encore lourde de sa débauche de la veille, elle déclarait, en riant, qu'elle avait besoin de prendre l'air de la campagne. La maestra, toute à ses pensées, l'écoutait distraitement, et sa tristesse s'augmentait encore à sentir peser sur elle la confuse horreur des lieux qu'elle traversait.
Elles suivaient la route de Cassis, au fond d'un vallon dénudé et farouche qui s'étrangle entre les monts de la Gardiole et de la chaîne de Saint-Cyr. Les parois des roches avaient la blancheur mate de la chaux, et les arbustes maigres, éparpillés vers les hauteurs, semblaient durs et cassants comme des bouquets de verre filé. On aurait dit que la flamme
d'un vaste incendie était passée par là, ne laissant après elle qu'un squelette de pierre. Parce brumeux matin de la mi-octobre, sous ce ciel humide et bas, le vallon s'enfonçait, entre les escarpements de la montagne pâle, comme un long corridor funéraire.
Enfin, après avoir interrogé encore les rares passants, Marguerite découvrit sur la gauche une maisonnette basse dont le toit s'élevait à peine au-dessus d'un monticule sablonneux. Elles s'approchèrent. Sur le seuil, une femme les regardait monter, tenant dans sa robe retroussée un paquet d'herbes qu'elle venait de cueillir. Très grande, la crinière épaisse, les joues hâlées et comme fumantes d'un sang trop chaud, ses yeux noirs largement ouverts entre la double rangée des cils touffus, elle offrait l'apparence sculpturale et sauvage d'une sybille rustique. De loin, M"^^ Cougourde s'étant enquisede la maison Raimondo, la sibyllecria, d'une grosse voix de virago :
— C'est ici !
Et s'avançant vers la cabane des lapins, pour s'y débarrasser de son paquet d'herbes, elle dit, sans se retourner :
— Entrez intérieurement !... Mon mari va vous renseigner ! Moi, je ne parle pas trop bien le français I
Les femmes pénétrèrent dans une cuisine proprette, aux ustensiles admirablement astiqués et dont toutes les planches étaient garnies de festons
roses découpés à jour. Un homme de taille exiguë, en tricot de cycliste, la face rouge et colérique, le nez cassé entre deux petits yeux en vrille, était en train de manger une salade de piments, sur le coin de la table.
Dès les premiers mots de Marguerite, l'individu qui n'avait quitté sa chaise, bondit tout à coup en s'exclamant :
— Alors, c'est vous madame Girardi ?... Vous demandez Cosmo ? Voilà trois jours qu'il n'est pas rentré ! Il est parti dimanche matin, et nous sommes aujourd'hui mardi !...
Lamaestra, dansl'excèsde sa stupeur, paraissant incrédule, il ajouta vivement, sur un ton fâché :
— Ça n'est pas bien, vous savez, ce qu'il a fait là î On avertit au moins, quand on veut quitter le monde !...
— Sans compter qu'il nous doit plus d'un mois de pension ! — jeta, en piémontais, la femme sauvage dont la silhouette masculine s'encadra dans l'embrasure de la porte.
— Comment !... Il n'est pas ici !... Jl n'est pas ici !
Marguerite balbutiait, si complètement bouleversée que les mots lui manquaient pour dire sa peine.
— Tenez, voici sa chambre ! — fit rudement la virago, — si vous voulez jeter un coup d'œil, vous verrez que son lit n'est pas défait !...
Elle poussa les visiteuses vers une espèce de
réduit qui occupait le fond de la maisonnette. Une lucarne étroite percée dans le fond éclairait un lit de fer, des nippes accrochées à des fiches de bois, une malle d'ouvrier qui gisait sur le sol en terre battue, et, à côté, des outils de terrassier-mineur : des sondes, un « pistolet », une massette...
Avec un battement de cœur, Marguerite aperçut des chemises qu'elle-même avait cousues autrefois. Sa propre photographie pendait au mur, dans un cadre de peluche, entre celle des enfants et celle de son beau-père. Au-dessus, un autre cadre contenait la photographie de Cosmo en complet citadin et coiffé d'un vaste feutre dont s'auréolait sa tête carrée de Piémontais.
— Celui-là, c'est papa ! — dit Marie-Louise, en montrant fièrement le portrait.
Le bambin Simon, qui n'avait jamais vu son père, s'était hissé sur la malle, et de sa petite main tâtonnante, il caressait l'image paternelle, il riait, il répétait sans cesse, à l'imitation de sa sœur :
— C'est papa ! c'est papa !
Devant cette joie puérile et cruelle, dans cette pauvre chambre où tout lui rappelait le souvenir encore vivant de l'époux, Marguerite souffrit une seconde de mortelle torture. Pourtant elle se domina tout de suite. Le plus pressant était de savoir ce qu'était devenu Cosmo : « D'abord, — affirmat-elle, — s'il était parti, ce n'était point, comme le supposait Raimondo, avec des intentions malhon-
nêtes, mais pour aller à la rencontre de sa femme et de ses enfants... »
— Alors, je n'y comprends plus rien ! — répliqua le nabot.
— 11 ne nous avait pas prévenus de votre arrivée! — ajouta la virago d'un ton de reproche, — vous le connaissez ! Sournois comme il est !,..
L'homme et la femme s'entre-regardèrent. Ils hochèrent la tête avec inquiétude, comme s'ils n'osaient formuler la pensée qui leur était venue en même temps. Après un silence pénible, Raimondo finit par dire :
— Entrez toujours dans le salon, madame Girardi !... On causera !
Le « salon » se trouvait dans une maisonnette, bâtie en face et qui ne comprenait que cette unique pièce. Il était meublé avec une certaine prétention, car on y voyait un grand lit de noyer surmonté d'un baldaquin, un vieux canapé de reps devant une table ronde que drapait un tapis à franges. Au milieu de la cheminée encombrée de toute une pacotille de bibelots, se dressait une statuette de plâtre, représentant une bouquetière napolitaine. Enfin, au-dessus du divan, à la place d'honneur, resplendissait l'effigie des souverains italiens, en chromolithographie.
On s'assit autour de la table, où des verres et un carafon de rhum furent disposés par la virago.
Elle s'était déjà prise d'amitié pour M^^ Cougourde : on avait des connaissances communes, de
L'INVASION .\i
plus la femme sauvage était originain^ (h) Cuneo. Sur quoi, M'"^ Cougourde de s'écrier :
— M adonna /... Cuneo, c'est le i)ays de ma pauvre mère !...
Mais Raimondo, à qui ses réticences brûlaient les lèvres, finit par lâcher :
— Ecoutez, madame Girardi, j'aime mieux vous le dire : vous devriez aller voir le commissaire !
— Le commissaire ? — fit Marguerite, toute tremblante.
— Eh ! oui... Vous savez, Cosmo, c'est un gaillard qui n'est pas trop commode !... Il était à couteau tiré avec les Toscans des Carrières, ^des gens qui ont la bile méchante!... Alors, n'est-ce pas, vous comprenez ?... Dans une bataille, un malheur est si vite arrivé !...
— Allons, allons ! — interjeta M"^® Cougourde, avec l'assurance d'une personne expérimentée, — le mari de madame aura pris la tasse !... Les agents l'auront conduit à l'asile de nuit, voilà tout î
Le nabot, éclatant de rire, concéda :
— C'est vrai que Cosmo prenait la tasse plus souvent qu'à son tour !... Mais ça ne peut pas être ça !... Il serait sorti de la permanence depuis ce matin !
Et, comme s'ingéniant à tourmenter la maestra, il confessa encore :
— Il y a autre chose qu'il faut vous dire aussi !... Ce n'est pas seulement les Toscans qui lui en voulaient, à Cosmo !... Un dimanche qu'il était un peu
gai, il a aux trois quarts démoli un nervi du Rouet !... Naturellement, la bande Ta condamné à mort ! Il a reçu une lettre de menaces qu'il nous a montrée...
Abasourdie, Marguerite répéta :
— Condamné à mort !... Cosmo ?...
L'idée que son mari pouvait être assassiné entrait dans son esprit d'une façon si subite et si imprévue que le saisissement supprimait en elle toute conscience, et que, sous le coup de la surprise, elle demeurait interdite et muette.
Mais M^e Cougourde, ennuyée de la tournure funèbre que prenait la conversation, poussait à fond la plaisanterie :
— Quand je vous dis que votre mari doit être en bombe!... Comme si je ne connaissais pas les habitudes des hommes !... ,
Raimondo haussa les épaules :
— Tout ça n'empêche pas que, quand les nervis ont condamné quelqu'un, ils finissent toujours par avoir sa peau !
Il tapa sur la table, ses yeux en vrille étincelèrent, et, d'une voix frémissante de colère mal contenue :
— Vous ne savez pas que ces brigands-là sont les maîtres sur le pavé de Marseille, comme dans la banlieue ! Ils pillent, ils tuent à leur fantaisie !.. Hier encore, sur la ligne du Prado, ils ont attaqué un tramway à coups de revolver !...
M^e Cougourde, qui se refusait à entendre, continuait ses épanchements avec la virago :
— Comme ça, madame Raimoiido, vous avez travaille dans les grands hôtels ?
— Je crois bien que j'y ai travaillé !... A Nice, à Cannes, à Menton !
— La semaine dernière, racontait le nabot, on a trouvé ici, dans un fossé de la route, le corps d'un vieux chiffonnier que les nervis avaient étranglé avec un fil de 1er !... Pensez, ils ont le courage de tuer les pauvres !...
— A Saint-Raphaël, — disait la virago, — j'ai été lingère à l'Hôtel de Paris !...
— Pas possible !... mais moi aussi !,.. Vous connaissez M. Roustan, le chef cuisinier ?
Et alorss' !
Ravies, les deux femmes se serrèrent les mains ; puis, comme M"^^ Cougourde léchait le fond de son verre qui était vide, la virago lui reversa du rhum jusqu'au bord.
— Enfin, qu'il soit tué ou pas tué, — affirmait Raimondo à Marguerite, — vous feriez mieux de vous informer auprès de la police !
Impassible, le regard durement fixé à terre, elle paraissait absente. Cependant la virago interrogeait :
— Vous êtes mariée à un Français, madame Cougourde ?
— Moi ? non ! mon mari est Italien ! Il s'appelle Ansaldi... Jules Ansaldi !... Cougourde, c'est un surnom que ses camarades lui ont mis, rapport à ce qu'il aime bien caresser la cougourde (i) !
(i) Courge desséchée, dont on se sert en guise de gourde.
— Tant pis pour vous ! — prononça la virago > d'un air sombre.
Et soudain, le ton monté et agressif :
— Moi, je suis de Tavis de ma sœur, qui est femme de chambre, à Arles, chez M. le marquis de Rouqueyrol !... Savez- vous ce qu'elle dit ?... Elle dit qu'elle ne se mariera jamais qu'avec un Français, parce que les Français, au moins, ne battent pas leurs dames !...
Une indignation gronda dans sa dernière phrase. Ses noires prunelles luisaient entre les poils des cils touffus. Tournées vers le nabot Raimondo, elles dénonçaient clairement la brutalité de l'époux.
Avec son torse trapu, ses poings taillés en marteaux, la lentille jaune et trouble des yeux méchants, le petit homme semblait justifier l'accusation de la colossale sibylle. Honteux et gêné, il fit la sourde oreille, il avait l'air de ne s'intéresser qu'aux ennuis de Marguerite :
— Pour plus de sûreté, — conseillait -il, — je vous engage à passer au Commissariat central !... De cette façon-là, si un malheur est arrivé...
La maestra s'était levée, très calme en apparence, mais les traits rigides, les joues si pâles qu'on distinguait les minuscules taches de rousseur, imperceptibles d'ordinaire dans l'incarnat de son teint :
— Je vous remercie, — dit-elle, — monsieur Raimondo !... Voici mon adresse ; si, par hasard, Cosmo revient, avertissez-moi !...
M'"® Cougourdc se récria. Elle désirait achever tranquillement son verre de rhiiin : « Certainement, cela ne servait à rien de tant se presser, ni de se mettre la tête à l'envers !...
Mais Marguerite, empoignant la main de Simon, avait déjà franchi le seuil de la maisonnette. Suivie des deux autres bambins, elle descendait vers la route, à grandes enjambées. M"^« Cougourde, haletante, courut derrière elle, et, toute réjouie par le rhum qu'elle venait de boire, elle gouailla, de sa voix éraillée :
— Ah 1 ah ! madame Marguerite, vous avez perdu votre mari !... ne vous faites pas de mauvais sang !... Un de perdu, deux de retrouvés !...
La maestra, révoltée de ces facéties grossières, ne répondit pas. Alors sa compagne, subitement sérieuse, marmotta, comme se parlant à ellemême :
— Tout de même, si c'est comme ça, voilà que ça change de direction !...
Marguerite ne prit pas garde à cette réflexion intéressée. S'efforçant de maîtriser son trouble, elle échafaudait tout un plan de conduite, précisait ses résolutions. Elle parvint ainsi jusqu'à la station des tramways, sans qu'un seul mot, un geste d' émotion eût rien trahi de son angoisse intime .
A peine dans la voiture qui l'emportait vers Marseille, c'est-à-dire vers l'inconnu de la nouvelle vie qui commençait pour elle, une détente brusque relâcha ses nerfs. Elle se vit une veuve misérable,
46 UINVASION
et, ce qu'elle n'avait pu croire jusqu'à ce moment, la mort possible de Cosmo lui apparut comme une déchirante réalité. Enfin, elle touchait le cadavre étalé à ses pieds, avec la netteté d'une hallucination !... Devant cette chose irréparable, tout son amour se réveilla, dissipant ses désillusions et ses rancœurs passées. Maintenant, elle chérissait Cosmo d'autant plus qu'elle le sentait plus loin d'elle ! Des larmes brûlantes débordaient de ses paupières.
Ecroulée en face d'elle, sous un amas de châles et de fichus de laine, une grosse femme hydropique la regardait de ses yeux éteints et noyés d'eau. Elle grelottait comme s'il faisait grand froid, et, à chaque cahot du véhicule, elle ramenait sur son ventre ses deux mains exsangues et mollasses, en gémissant d'une voix faible :
— Ah ! mon Dieu, mon Dieu !...
Marguerite aussi, dans le secret de sa douleur, gémissait : « Mon Dieu, mon Dieu !... » et il lui semblait que c'était sa propre plainte qui s'exhalait de ces pauvres lèvres décolorées. Ses larmes coulèrent si abondamment qu'elle dut les étancher avec son mouchoir.
Cependant M"^^ Cougourde, qui avait gardé son attitude méditative, lui dit tout à coup d'un ton bourru :
— A présent, il va falloir vous débrouiller ! Marguerite, paraissant ne pas entendre, elle
revint à la charge, quelques instants après :
— Je vous dis ça, parce que, vous savez, il y a des gens qui ne sont pas tro]) dégourdis ! Ça ne leur suffit pas de se trouver dans l'embarras, il faut encore qu'ils y mettent les autres !... Ainsi, l'année dernière, une de nos « payses », qui était abandonnée par son mari, est venue me demander de la prendre chez moi !... Elle était sur le point de s'accoucher !... Pensez, si Cougourde et moi nous avions besoin d'une pareille ordure à la maison !... Alors je me suis adressée à la mairie, je l'ai fait entrer à rHô])ital!... Et croiriez- vous? Elle ne m'a pas seulement dit merci !...
Froissée par l'insinuation trop évidente, Marguerite interrompit la bavarde :
— Ne craignez rien, madame ! Je ne vous embarrasserai pas !
Le son de ses propres paroles l'épouvanta. Quelle audace présomptueuse lui avait dicté cette réponse, à elle, la triste délaissée qui, malgré tous ses calculs et toute sa volonté désespérément tendue, ne savait encore ce qu'elle allait devenir !... Elle s'humilia davantage de sa faiblesse, à la vue des trois enfants, qui, agenouillés sur la banquette, collaient leur figure contre les glaces des portières et poussaient des cris, en se montrant les attelages.
Le tramway s'engageait dans la rue de Rome. Il était onze heures du matin, l'heure la plus fiévreuse de l'activité marseillaise. Les charrois assourdissants et interminables obstruaient la chaussée. A tout instant, le car était obligé de stopper, au
milieu des fardiers immobiles. Les commandements des charretiers, les claquements des fouets montaient par-dessus le tumulte. Puis, tout s'ébranlait de nouveau... Et, comme la veille au soir, Marguerite frissonnait d'une obscure épouvante, en entendant rouler sur le pavé les chariots écrasés d'énormes cylindres de fer, dans le piétinement des lourds chevaux tout bardés de cuivres étincelants.
APRÈS une semaine de courses et de démarches infructueuses, Marguerite n'osait plus espérer le retour de Cosmo.
Le commissaire, interrogé par elle, Tavait éconduite assez rudement. Il se refusait à une enquête, alléguant qu'on avait déjà bien assez des affaires en cours, sans se préoccuper encore d'une agression problématique : « Où en serait-on, s'il fallait donner la chasse à tous les maris en train de courir le guilledou ?... »
Alors, sur le conseil de M™^ Cougourde, elle avait commencé d'interminables investigations dans les colonies italiennes de la ville, c'est-à-dire dans tous les faubourgs et tous les quartiers ouvriers de Marseille. Elle avait battu les ruelles puantes du Vieux-Port, les ghettos disséminés autour de la place d'Aix, et, par Saint-Lazare, elle était descendue jusqu'à la Capucelle et jusqu'à Saint-Louis, où des populations entières de Toscans sont employées dans les sucreries et les hauts fourneaux. De là, elle s'était rejetée sur laBelle-de- Mai, dont les raffineries, les tanneries, les fabriques de stéarine occupent des milliers de Piémontais ;
puis elle avait visité les huileries et les moulins des Chartreux, les savonneries de la Capelette, les maisons de camionnage du Rouet et de Menpenti. On Tavait même vue dans la banlieue, à Septèmes, où il y a des usines de produits chimiques, puis, de l'autre côté, à l'extrême pointe du golfe, en face de l'île de Maïre, à Montredon, aux Escalettes, aux Calanques : nids d'émigrants italiens, géhennes industrielles creusées aux replis des rocs sauvages, incendiées de lumière blanche, et qui brûlent et qui halètent sans trêve sous l'éternel brouillard des fumées asphyxiantes vomies à gros bouillons par les verreries, les fonderies de plomb et les raffineries de soufre.
Partout, elle avait pu se croire dans son pays : elle en avait entendu sonner les langages divers, retrouvé les habitudes et les costumes ; elle était passée devant des théâtres, des cafés-concerts, des cercles pavoises aux couleurs de Savoie. Mais, nulle part, on n'avait pu lui indiquer la piste de Cosmo, dont plusieurs cependant connaissaient le nom. Enfin, à Vaufrèges, le couple Raimondo était toujours sans nouvelles du mineur.
Marguerite, en dépit de l'incertitude atroce qui alternait avec ses accès de désespoir, ne s'était point laissé abattre. L'insouciance rieuse des enfants stimulait sans cesse son énergie. Dès le lendemain de son arrivée, elle avait quitté le logis de M"^^ Cougourde, qui d'ailleurs n'insista nullement pour la retenir. Séduite par la modicité invraisemblable
(les prix, elle s'était hâtée de louer deux chambres à une veuve napolitaine, rue de la Prison, dans un vieux palais délabré, abandonné depuis des siècles par le riche négoce et devenu un repaire de misérables, ruine pompeuse et sordide que le peuple, avec une inconsciente ironie, continue à appeler la « Maison de diamant ».
Lorsqu'elle eut versé le montant de son loyer, il lui restait une cinquantaine de francs. Que faire avec cette somme chétive, en attendant un travail incertain ?... Malgré ses scrupules et ses hésitations, elle se décida à retirer cent francs de la caisse d'épargne.
Effectivement, Cosmo, à l'époque de leur mariage, avait placé au nom de sa femme une réserve de deux mille lires péniblement amassées en dix ans de labeur. Lui étant presque toujours absent, Marguerite aurait ainsi une suprême ressource, en cas de détresse absolue. Mais, dans sa pensée, cet argent avait une destination plus haute. Il devait servir à racheter un morceau de l'héritage familial, vendu, la mort dans l'âme, par son père, après une série de mauvaises récoltes. Aux yeux des deux époux, ce dépôt était quelque chose de sacré. On n'en parlait jamais que lorsqu'il s'agissait de l'augmenter par un nouvel apport, et, devant le père lui-même, on le désignait par des périphrases mystérieuses, car on en avait caché jalousement l'existence à tout le monde.
Il fallait que la maestra jugeât la circonstance
52 • L^NVASION
bien critique pour qu'elle se résolût à y toucher. Encore ne céda-t-elle qu'à la seule considération des enfants, à qui elle voulait éviter des privations. Elle écrivit donc à la caisse d'épargne de Turin, où les deux mille lires étaient consignées. Huit jours s'écoulèrent avant qu'elle obtînt une réponse.
Entre temps, elle s'occupa de trouver une école pour ses deux aînés, une salle d'asile pour le petit Simon : de cette façon, elle serait moins gênée dans ses recherches ! Mais les écoles communales étaient bondées. Faute de place et de personnel enseignant, on était obligé de refuser un grand nombre de bambins, réduits à vagabonder, du matin au soir, sur les quais du Port. De guerre lasse, elle finit par s'adresser à des religieuses et à des Frères qui tenaient une école libre, tout en haut de la vieille colline massiliote, dans les cambuses rustiques de la place des Moulins. A sa grande joie, les enfants furent admis sans rétribution.
L'argent qu'elle reçut alors de Turin remonta un peu son courage. Elle acheta le linge indispensable, des ustensiles de cuisine, et chez un bric-àbrac, une table et des chaises usagées, pour compléter le mobilier sommaire de la Napolitaine. Quand elle eut mis un peu d'ordre et de propreté dans ses deux chambres, elle goûta un instant de satisfaction qui fit trêve à son chagrin et qui lui embellit presque son triste gîte.
Pourtant, cette Maison de diamant inspirait à Marguerite un invincible effroi, chaque fois qu'elle
s'engageait dans l'ombre glaciale de son escalier. Cet habitacle sinistre résumait pour elle la laideur et l'abjection des choses environnantes.
En face, il y avait une prison, la geôle municipale, dont la lanterne rougo s'allumait à la tombée de la nuit, phare honteux et louche du vice nocturne, vers lequel refluait, chaque soir, avec des hurlements, le troupeau des homicides, des ivrognes et des prostituées. En haut de la rue, c'était l'Hôtel-Dieu, enclos lugubre de la maladie, de la pourriture et de la mort ; en bas, à travers les vergues, croupissait l'eau trouble et nauséabonde de la mer tueuse d'hommes ; à droite et à gauche, occupant des rues entières, s'échelonnaient les lupanars, les cabarets et les tripots. Et ainsi toutes les fatalités qui pèsent sur ce pauvre monde de marins, d'artisans, de filles et de souteneurs, s'exprimaient avec une évidence plus poignante par le simple aspect des lieux et par le voisinage de ces bâtisses symboliques réunies sur un si petit espace.
Entre la geôle et Thôpital, la Maison de diamant, dans son effroyable décrépitude, se dressait comme le palais dérisoire de la misère.
Cette étable humaine fut construite sans doute, au commencement de la Renaissance, par des architectes italiens. La disposition intérieure, la décoration de la façade, le détail des sculptures Tapparentent aux vieilles maisons patriciennes de Gênes et de Livourne. Les pierres saillantes
des encognures et des refends, taillées en biseau à la façon des gemmes, lui font comme un collier de brillants, d'où le nom populaire de la Maison de diamant. Mais toutes ces magnificences surannées s'effritent sous une couche de suie noirâtre ; les lignes des moulures, les torsades ornementales, à demi rongées par le temps, grimacent comme des rides ou des verrues au milieu d'un visage sénile. Les toiles d'araignées qui pendent aux murs sont tellement épaisses, tellement anciennes, tellement alourdies de poussières accumulées, elles se superposent avec une telle luxuriancequ'on dirait des guenilles accrochées là depuis des siècles. Elles feutrent les parois humides des cor, ridors, où les pieds s'enfoncent dans une boue perpétuelle, où les mains qui tâtonnent éprouvent la même sensation visqueuse et molle qu'au contact d'une aile de chauve-souris. Elles recouvrent comme d'un crêpe de deuil les hauts reliefs du portail, où les vestiges d'une sculpture à demi effacée composent vaguement l'apparence d'une Mort équestre qui, lancée au grand galop de son cheval, brandit une faux, dans le vent de la course. Ce funèbre fantôme domine le porche de la Maison de diamant.
Chose étrange î la masure lamentable se transfigure, chaque matin, dans les rayons de l'aube. Le soleil, surgissant derrière les hauteurs de Notre- Dame de la Garde, illumine d'une gaîté soudaine la façade décrépite. Par les jours clairs de cette fin
(Toctobre, dès les premières lueurs du crépuscule, une coulée d'or se glissait entre les pignons gris (les maisons, s'étalait en une nappe s|)lendide sur le pavé boueux et sur les tas d'immondices, gagnait les jambages du portail, touchait, dans les embrasures des hautes fenêtres, les pots de basilic et de romarin, les bardes multicolores qui séchaient à Tair sur des ficelles, et dont les teintes crues encore avivées par la lumière éclataient comme une bigarrure d'oriilammes. Çà et là, pendaient des cabans et des culottes de pêcheurs, en toile bleue goudronnée, qui avaient des luisants d'émail.
Mais, en tout temps, sous la pluie comme sous le soleil, la Maison de diamant est joyeuse, bruyante d'une exubérance de vie, qui déborde au dehors, qui envahit jusqu'au seuil des maisons voisines. Les enfants pullulent à tous les étages, robustes ou malingres, plantes étiolées ou gonflées de sève, qui poussent avec acharnement sur ce fumier d'indigence et qui toutes, par leur foisonnement indomptable, publient, de générations en générations, la pensée antique et voluptueuse de la race : qu'il est doux de voir la lumière !...
De grosses femmes brunes, ayant des anneaux de métal aux oreilles, des fichus semés de fleurs pourpres autour du cou, se penchent sur le rebord des croisées, en piaillant d'une voix aigre contre les bambins en liesse ; et la pesanteur de leurs seins crève l'étoffe voyante des camisoles. Le soir, quand les garçons et les hommes sont rentrés, tout
le vieux logis retentit de chansons, de ritournelles de guitares et de mandolines. Dans la désolation et la saleté de cette ruine, Farrogant bonheur des êtres vigoureux et jeunes s'épanouit quand même, comme un défi tranquille à toutes les méchancetés du sort.
Marguerite, en Piémontaise raisonnable et taciturne, n'aimait guère le tapage et le débraillé de ces mœurs napolitaines. Mais les habitudes régulières de ses voisins la rassuraient un peu et la retenaient, malgré tout, dans la Maison de diamant. C'étaient de braves gens pour la plupart, des marins ou des revendeurs de légumes. Sa logeuse, la vieille Anna Pizzaro et la fille de celle-ci, Immacolata, étaient veuves Tune et l'autre de deux pêcheurs qui avaient disparu récemment dans une bourrasque, du côté des madragues de l'Estaque.
Les femmes lui témoignaient une grande déférence, à cause de son titre de maestra. Dévotes, de façons circonspectes, de mine sévère, et toujours vêtues de noir, elles connaissaient des prêtres, étaient affiliées à des confréries pieuses qui distribuent des secours. Depuis la mort de leurs maris, grâce à des protections ecclésiastiques, on les avait embauchées dans une manufacture de boîtes métalliques, où, moyennant quinze sous, elles demeuraient, dix heures par jour, à insinuer des feuilles de fer-blanc dans un laminoir. Les Napolitaines avaient promis à Marguerite de l'aider à trouver
UINVASION 57
du travail et même, dès qu'il se présenterait une occasion, de la faire entrer dans leur usine.
Quotidiennement, elles assistaient à la première messe, avant d'aller à la fabrique, et, deux fois par semaine, le soir, elles emmenaient la maestra à l'église des Augustins, où des sermons en italien étaient prêches par des orateurs au verbe passionné et grandiloquent et à la gesticulation dramatique.
Marguerite en revenait chaque fois plus abattue, plus épouvantée de l'énormité de sa tâche. La tête lourde d'encens, l'âme brisée délicieusement par la mélopée des cantiques, l'imagination encore tout exaltée par le son magnifique des promesses divines, elle se trouvait replongée subitement et comme engloutie dans la houle brutale et formidable de la grande cité maritime.
Au sortir de la pénombre calme du sanctuaire, la violence des éclairages, le vacarme des véhicules, les rumeurs de la foule lui causaient toujours le même malaise, les mêmes appréhensions indéfinissables. A cette heure, les derniers chariots longeaient les quais de la Darse, ou redescendaient la rue de la République, en ébranlant les rails et les pavés. Dans les bas quartiers de la Vieille-Ville, la prostitution nocturne s'éveillait. Aux yeux effarés de Marguerite, cela devenait un horrible sabbat, un cauchemar obscène, qui la poursuivait de porte en porte. Certains soirs, les samedis surtout, on croisait continuellement des bandes avinées, des ouvriers aux vêtements salis par le travail, des matelots en
58 UINVASION
uniformes étrangers. A l'entrée des bouges, des figures bestiales, des rictus injurieux et grimaçants s'ébauchaient dans le halo rougeâtre des lampes à pétrole posées au chevet des grabats cyniques.
L'air était saturé par les émanations crapuleuses des restaurants, des cabarets, des épiceries populaires : odeurs d'ail et de piment, de salaisons et de fromages, relents de marée, fétidité chaude des sueurs et des haleines. Une vapeur de lubricité semblait suinter des murs, se répandre à travers les rues et submerger toutes choses avec l'irrésistible puissance d'un élément. Marguerite, dont les semelles s'attachaient aux boues gluantes du trottoir, dont les narines aspiraient tous ces fumets d'animalité, se sentait comme enveloppée dans une atmosphère de luxure qui eût flotté sur la ville. Elle hâtait le pas. Les Napolitaines, le front baissé sous leur fichu de soie noire, multipliaient les signes de croix en pinçant les grains de leurs rosaires. Enfin, entre les bordures des toits, on apercevait les arcades de l'Hôpital, toutes pâles dans la nuit, et comme drapées d'un fantastique suaire. Le charnier séculaire pesait d'un poids triomphal sur la colline grouillante de vies sans nombre, — tiède germoir humain où se gaspille le torrent des fécondités intarissables. A cette apparition, Marguerite détournait la tête, en frissonnant, et c'est avec un soupir de soulagement que, précédée par les deux femmes en deuil, elle s'enfonçait dans le corridor de la Maison de diamant, sous le fantôme sculpté
du portail, la Mort équestre qui, du haut do son cheval, brandissait sa faux dans l'ombre.
Une fois enfermée à double tour, elle étouffait le bruit de ses pas, dans la crainte de réveiller les enfants qui dormaient à côté. Elle allumait une bougie, essayait de lire pour se forcer au sommeil, car l'agitation fébrile où elle vivait, l'obsession des mille soucis qui la traquaient, l'empêchaient de reposer avant une heure tardive de la nuit. Elle prenait un petit livre relié en toile grise qui ne la quittait jamais, les Poésies de Léopardi, cadeau déjà ancien de son inspecteur, — un grand jeune homme blond et mélancolique, qui, du temps où elle était encore institutrice, avait nourri pour elle une amitié sentimentale. Mais les caractères menus dansaient sous son regard, avec la flamme jaune de la bougie ; le sens désolé des strophes romantiques lui remplissait le cœur d'une tristesse plus amère. Elle repoussait le minuscule volume, ses yeux hagards se perdaient dans l'ombre opaque de la pièce séculaire, dont les murs étaient si hauts qu'elle n'apercevait pas le plafond. Alors, avec une obstination douloureuse, sa pensée revenait inévitablement vers Cosmo.
Hantée par les spectacles abominables de la rue, elle s'attachait désespérément à l'image du mineur, telle qu'elle la retrouvait au fond de son souvenir : rude silhouette virile, idéalisée par l'absence et déjà, hélas ! par les regrets qui accompagnent les morts. Jamais elle ne Tavait aimée si passionné-
6o L'INVASION
ment que depuis le jour où Raimondo avait semé dans son esprit la quasi-certitude de quelque lâche guet-apens où Cosmo aurait succombé.
Elle s'enivrait de son chagrin, puis les idées de devoir, qu'on lui avait apprises et qu'elle-même avait enseignées autrefois, finissaient par s'imposer à sa volonté défaillante. Les obligations de la mère tenaient en échec la tendresse inquiète de la femme. Elle s'évertuait à combiner un nouveau plan pour ses recherches du lendemain. Rien ne la rebutait, elle était prête à accepter toutes les besognes, mais son air de « dame », la distinction naturelle de ses manières l'avaient desservie jusque-là. On la croyait incapable même des plus bas emplois, qu'elle sollicitait pourtant avec les plus instantes supplications.
Que pouvait-elle imaginer encore ?... Ses tempes brûlaient, sa pensée devenait confuse et pénible, à force d'être constamment tendue. Elle se levait en chancelant, s'approchait de la fenêtre, afin d'apaiser sa fièvre à la fraîcheur de la nuit, et peut-être aussi par instinct d'amoureuse qui cherche dans le vide des ténèbres le lieu le plus propice à l'éclosion de tous les songes.
La fenêtre s'ouvrait sur une cour profonde comme un puits. Il en montait une chaleur âpre, avec une puanteur de graillons et d'épices. Les cuisines d'un restaurant italien étaient installées en bas, sous une espèce de véranda vitrée. Marguerite entendait tout un vacarme de chaudrons de
L'INVASION 6i
cuivre qu'on rangeait, parmi des vociférations furibondes, desexplosionscrinjuresetdeparoles grossières, des fureurs de bataille qui s'exaspéraient soudain, dans un rebondissement d'ustensiles brisés... Et, à travers les vitres embuées de la véranda, où s'amoncelaient les détritus jetés de tous les étages, où miaulaient des familles de chats efflanqués, elle distinguait les casaques des marmitons qui, dans la lueur brouillée des becs de gaz, passaient et repassaient comme degros poissons blancs sous les parois de verre d'un aquarium !...
Ecœurée par les odeurs, chassée par l'haleine embrasée des fourneaux, elle se réfugiait dans la chambre des enfants. Elle se couchait à demi vêtue, pour avoir moins froid. Mais la surexcitation de ses nerfs perpétuait son insomnie. A tout instant des bruits de pas, qui se traînaient le long des couloirs, la faisaient se dresser en sursaut. C'était un va-et-vient continuel. Quand les pêcheurs étaient rentrés, les marchands de légumes s'en allaient aux Halles. Et ainsi la Maison de diamant ne connaissait jamais le sommeil.
Marguerite, terrassée par la fatigue, s'assoupissait enfin. Bientôt une trépidation sourde, insupportable, l'arrachait à sa torpeur. Il était cinq heures et demie ; les cuisiniers du restaurant se mettaient à hacher leurs viandes. Ils chantaient à tue-tête des airs d'opérettes napolitaines, et le mouvement rythmique des hachoirs sur les billots scandait la mesure des mélodies. Le parfum acre
62 UINVASION
des oignons brûlés, des ragoûts qui commençaient à mijoter dans les casseroles, s'élevait des profondeurs de la cour ; et, parmi les effluves des grasses nourritures qui cuisaient pour d'autres, Marguerite, ressaisie par ses tourments, se demandait, avec un serrement de cœur, pendant combien de jours encore on aurait du pain !...
Cependant, l'aube se levait derrière les hauteurs de Notre-Dame de la Garde. Le rayon d'or coutumier touchait les pots de basilic et de romarin, devant les fenêtres des misérables, et la noire façade de la Maison de diamant, avec ses linges agités par la brise de mer, souriait, comme toujours, dans la clarté matinale.
DEPUIS trois jours, Marguerite travaillait à la manufacture de boîtes métalliques.
Immacolata, la fille de sa logeuse, s'étant coupé un doigt au tranchant d'une feuille de fer-blanc, elle avait prié la maestra de la remplacer jusqu'à ce qu'elle fût guérie. Celle-ci s'était empressée d'accepter malgré le salaire chétif. Les quinze sous de la paie diminueraient un peu sa dépense quotidienne, en attendant qu'il lui vînt un emploi meilleur.
Le matin du dimanche suivant, Marguerite, rentrée de la messe, s'occupait à débarbouiller les trois bambins, lorsqu'on frappa à la porte, d'une façon brusque et autoritaire.
Un prêtre parut, — et, jovial, le timbre sonoreavec un grasseyement de prédicateur soucieux d'arrondir ses périodes, il prononça :
— Serviteur, madame !... Vous êtes bien M™^ Girardi ?...
Marguerite ayant incliné la tête affirmativement, il poursuivit, avec la même emphase involontaire :
— Je viens de la part de vos voisines, M™®^ Pizzaro, qui m'ont parlé de vous !... Je suis l'abbé Carlavan, le directeur de l'Orphelinat Saint -Joseph.
La maestra lui tendit vivement une chaise, ellemême restant debout, très troublée d'ailleurs à l'apparition de ce personnage inattendu qui pouvait être un bienfaiteur providentiel. Le prêtre, solidement installé sur sa chaise, l'observait du coin de l'œil. Assez étonné, à part soi, qu'elle l'accueillit avec tant de réserve, il répéta, en pesant sur les syllabes :
— Je suis l'abbé Carlavan !
Comme ce nom décidément, ne disait rien à Marguerite, il continua plus froidement :
— Tout le monde me connaît dans le quartier, et dans toute la ville !... Je recueille les enfants abandonnés, — ceux dont l'Assistance publique ne veut pas !... Seulement, je vous préviens, je ne m'en charge qu'à une condition, c'est que j'en ferai des chrétiens et des Français !... Ah ! mon règlement est inflexible ! Du jour où ils entrent chez moi, tous mes pensionnaires étrangers quittent leur nationalité !...
A cette déclaration articulée d'un ton péremptoire, Marguerite s'effraya, comme si un pouvoir mystérieux allait lui ravir ses enfants. Cherchant à deviner les intentions du prêtre, elle le dévisageait timidement.
C'était un homme d'une certaine corpulence, avec une figure carrée aux lourdes bajoues, de grosses lèvres luisantes, de gros yeux noyés et très doux, — et toute sa personne avait cette apparence trapue, cet air de force tranquille qui plaît aux
L'INVASION (>s
gens (lu peuple. SoucUiin, il se K^va, en clistin^nirint les trois bambins, qui, épouvantes par la vue de la soutane et par le son de la grosse voix oratoire, s'étaient réfugiés. dans un angle obscur delà pièce. Il les attira de force devant la fenêtre et, les saisissant par le menton, il maintenait les petits visages en pleine lumière. Avec l'attention aiguë d'un médecin, il les examina minutieusement l'un après l'autre, tout en grognant d'un ton désappointé :
— Mais ils sont supej;bes !... Quelle santé ! Quelles couleurs fraîches, surtout !
Il lâcha le menton de Laurent qui commençait à pleurnicher, et, se retournant vers la mère :
— Vous n'en avez pas d'autres ?... des estropiés, des impotents, des incurables ?...
— Mon Dieu, non ! fit drôlement Marguerite, qui ne savait trop où il voulait en venir.
— Alors c'est fâcheux, très fâcheux !...
Et le bonhomme, l'air absent, regardait droit devant lui, les yeux perdus dans la pénombre de la cour.
Il plongea le pouce et l'index dans son gousset que gonflait ostentiblement une tabatière, — et, dissimulant sa tête derrière son chapeau, il huma lestement une prise.
Marguerite, tout interloquée, considérait la mimique du prêtre. A voir l'ébahissement delà jeune femme, il s'aperçut tout à coup de sa distraction et il se mit à rire bruyamment :
— • Excusez-moi, ma chère dame !... Certes, je ne vous reproche pas d'avoir de beaux enfants. Mais c'est très fâcheux tout de même, parce que je ne puis pas les admettre à l'Orphelinat ! Je vous l'ai dit : moi je ne prends que le rebut, la guenille humaine, ce dont personne ne veut !...
— Mais je ne demande rien pour mes enfants, monsieur ! — protesta Marguerite avec énergie.
— En ce cas, il y a méprise, ma chère dame 1 Ce sont vos voisines qui m'ont inexactement renseigné !
Et l'abbé Carlavan s'avança vers la porte.
La malheureuse comprit qu'une chance inespérée allait lui glisser des mains. Elle fit un effort sur sa timidité, elle implora :
— Je vous en prie, monsieur ! Je voudrais vous dire quelque chose ! Puisque vous êtes venu pour les enfants, peut-être consentiriez-vous à vous occuper de moi !...
A ces mots, le prêtre l'interrompit, en fronçant le sourcil. Par principe, il s'interdisait toute démarche en dehors de ses œuvres qui étaient déjà tellement absorbantes qu'il n'y pouvait suffire. Outre son Orphelinat, il avait, tout en haut de la rue Paradis, un refuge pour les filles repenties, et, en plein centre de Marseille, dans la rue d'Aubagne, une maison d'accueil pour les jeunes filles étrangères. Comme Marguerite ne rentrait dans aucune de ces catégories, cela dérangeait toutes ses habitudes de s'occuper d'elle. Mais elle le sup-
])liait iivoc un iicc^'iit si volontaire, il iijxrçiit dans son regard uni* si complète candeur qu'il se laissa toucher.
L'abbé se rassit, non sans avoir consulté sa montre :
— Voyons ! — lit-il d'une voix bourrue, — j'ai vingt minutes à vous donner ! Ma voiture attendra !... Seulement, vous me promettez de me répondre en toute franchise, comme vous feriez à votre confesseur !... Vous devinez n'est-ce pas ? Il est nécessaire que je sache...
Et, désignant les enfants qui étaient toujours là :
— Il serait plus convenable de les faire sortir ! Marguerite les enferma dans la pièce voisine, et,
debout contre la table, elle signifia par son attitude, qu'elle était prête à Tinterrogatoire.
— D'abord, — dit le prêtre en contemplant pudiquement la boucle de son soulier, — êtes-vous mariée selon l'Eglise !...
Une rougeur enflamma les joues de la jeune femme. Elle déclara avec fierté :
— Chez nous, monsieur, on ne se marie pas autrement !
— Bien ! — dit le prêtre, — le père de vos enfants est donc réellement votre mari î Pardonnez-moi de vous l'avoir demandé. Ici, c'est plutôt l'exception !... Et votre mari exerçait, d'après vous, la profession de mineur !... Mineur ? voilà qui est bien étrange ! Il n'y a pas de mines à Marseille !...
Marguerite, souriant, dut expliquer que le métier de Cosmo consistait à surveiller le forage des trous de mines dans les carrières, les tranchées ou les tunnels en construction. Il avait débuté d'abord comme simple terrassier, puis il était monté en grade, et, à l'époque de son mariage, il gagnait de grosses sommes... entre deux cent cinquante et trois cents francs par mois !...
Le prêtre arrêta la maestra d'un hochement de tête :
— Je saisis, je saisis ma chère dame !... Et voilà ! cet homme qui gagne trois cents francs par mois vous aurait abandonnée, prétendez-vous !...
— • Lui ? m'abandonner ?... Jamais, monsieur...! C'est bien pis, si vous saviez !...
Avec des sanglots qui entrecoupaient son récit, elle instruisit l'abbé Carlavan de la disparition mystérieuse de Cosmo. Elle lui dit les appréhensions de Raimondo et les siennes propres.
L'abbé sursauta :
— Et vous n'avez pas fait de recherches ?...
— Pas fait de recherches ?... Hélas ! j'ai battu tout Marseille et les environs pendant plus de huit jours !... Mais que voulez-vous ! Je suis seule, je ne suis qu'une femme ! Le commissaire central ne m'a même pas écoutée !...
Le directeur de l'Orphelinat Saint-Joseph connaissait trop bien le fatalisme des pauvres pour s'étonner outre mesure de l'inaction de Marguerite : les misérables se sentent écrasés par tant de
forces conjurées contre eux qu'ils n'osent pas tenter ouvertement la lutte et qu'ils s'en remettent presque toujours au hasard.
Il se fit un moment de silence. Puis, tout à coup, le prêtre, toujours entraîné par ses reflexions, prononça à l)rûle-pouri)oint :
— Ce qui me surprend dans tout cela, ma chère dame, c'est que vous, une institutrice... car vous êtes institutrice, n'est-ce pas ? vous ayez épousé un simple terrassier ! Nos maîtresses françaises se croiraient déshonorées d'être des femmes d'ouvriers !
La Piémontaise se redressa, et ses prunelles glauques flambèrent d'orgueil :
— Oh ! monsieur, — dit-elle, — -nous n'avons pas de ces dédains dans mon pays ! Chez nous, il existe... comment vous exprimer cela ?... plus de fraternité entre les gens d'une même terre ! Nous nous sentons davantage du même sang !... Et nous sommes aussi plus simples que vous !... Pourtant, je dois le reconnaître, je n'ai pas toujours pensé ainsi !...
Elle parut hésiter, puis elle reprit avec plus d'assurance :
— Vous m'avez prié, monsieur, de vous parler comme à mon confesseur : vous m'inspirez tant de confiance et vous me semblez si bon que je vais tout vous dire !... Non ! je n'ai pas toujours pensé ainsi ! Lorsque je suis sortie de l'Ecole normale, j'étais tout infatuée de mes livres ! Je le comprends
maintenant ; j'étais trop fi ère ! On ne m'appelait que la Regina, et les militaires de passage qui me faisaient la cour, par galanterie, me disaient aussi que je ressemblais à la reine Marguerite... à cause de mon nom, sans doute ! Malgré tout cela, j'étais pauvre, je n'avais plus ni père ni mère ! Le municipe ne me donnait que cinquante lires par mois pour apprendre l'alphabet aux enfants, juste de quoi payer ma nourriture ! Ah ! si je n'avais pas épousé Cosmo, je ne me serais jamais mariée ! Les jeunes gens qui m'auraient plu ne me trouvaient pas assez riche, — et les autres, les paysans, ils avaient peur de moi 1... D'ailleurs, moi, je n'aurais pas voulu d'eux !... Mais j'ai bien changé depuis !...
— Et vous n'avez fait que votre devoir, ma chère dame ! — affirma le prêtre, dogmatiquement.
Marguerite acquiesça de la main, puis elle dit :
— Vous concevez, monsieur, ce qui arriva pour moi ! Les années se passaient, j'avais vingt-six ans, et je ne me mariais toujours pas!... Alors, un jour je fus invitée à une noce, à Sant'Ambrogio, un village d'usines, près de chez nous. J'avais Cosmo pour voisin. Il arrivait de France, il avait de l'or plein ses poches, il était habillé comme un seigneur. Nous avons valsé ensemble... Oh ! comme je dansais en ce temps-là !... Je dansais follement, à en perdre la tête, avec n'importe qui, comme pour dissiper l'ivresse de mon chagrin dans le mouvement de la danse et les bruits de la musique !... Cette fois-là, j'avais dansé avec plusieurs
L'INVASION ^l
garçons. Je ne sais vraiment i)as comment je me suis décidée pour Cosmo. Mais, quand il m'a demandée en mariage, j'ai dit oui tout de suite... Elle hésita encore, puis, h^s yeux comme éblouis par une vision qui la ravissait, elle ajouta avec l'accent d'une passion plus forte que tout :
— J'ai dit oui, parce qu'il était plus beau que tous les autres, et parce que je l'aimais ! Ce n'est pas défendu, n'est-ce pas, monsieur, d'aimer son mari ?
L'abbé Carlavan était un peu gêné par cette naïveté d'amoureuse :
— Si vous l'aimiez, — fit-il assez rudement, — vous n'auriez pas dû le quitter, le laisser venir seul à Marseille !... C'est une mauvaise chose que l'époux soit séparé de l'épouse !...
— Il a bien fallu, monsieur !... D'abord, nous avons vécu ensemble, à Lyon, où il travaillait. Ensuite, comme les salaires baissaient, qu'il ne trouvait plus d'emploi, il m'a renvoyée au pays. Vous comprenez, je dépensais moins, là-bas, chez son père !... Tant que j'ai reçu des mandats de mon mari, tout a été pour le mieux. Il venait me voir de temps en temps, aux grandes fêtes !.... Puis il a quitté Lyon pour Marseille. Alors, les mandats sont devenus plus rares. En dernier lieu, j'étais presque sans ressources... Là-dessus, mon beaupère et mes beaux-frères ont commencé à me persécuter. Ils me traitaient de fainéante, me reprochaient jusqu'aux châtaignes que nous mangions.
mes enfants et moi ! C'était un enfer ! Je ne pouvais plus supporter une telle vie !... J'ai écrit à mon mari que j'allais venir le rejoindre, j'ai pris une petite somme que j'avais en réserve, et, un soir, quand tout le monde était aux champs, dans la montagne, je me suis sauvée de la maison paternelle, avec mes trois petits... Voyez-vous, monsieur, c'était impossible de rester plus longtemps ! Si misérable que je sois ici, je le suis encore moins que chez nos parents !...
Au souvenir des humiliations subies, la maestra se mit à fondre en larmes.
— Cela ne sert à rien de pleurer ! — dit le prêtre qui se raidissait lui-même contre l'émotion contagieuse, — il vaut mieux aviser à vous sortir d'embarras !... Alors, vous êtes sans travail ?...
Marguerite ne cacha point qu'elle venait d'entrer à la manufacture de boîtes métalliques. Mais les quinze sous par jour qu'elle en rapportait étaient un salaire dérisoire. Il était absolument nécessaire qu'elle gagnât davantage !...
— Ce sera bien difficile ! — soupira l'abbé Carlavan, — ma chère dame, ne vous faites point d'illusions, — surtout sur votre titre d'institutrice ! Les leçons sont rares et si mal payées ! D'ailleurs on exige des diplômes que vous n'avez pas !...
— Oh ! voilà longtemps, monsieur, que j*ai renoncé à rien tirer de mon métier, qui est bien le plus ingrat de tous, je ne le sais que trop !... Mais
riNVASION 73
je snîs r(^s()liie à accepter le j)romier emploi qui se présentera, pourvu qu'il nous donne du i)ain ! Les plus ])6nil)les, les plus rebutants ne me font pas peur !... Voyez-vous, monsieur, rien n'abattra mon courage !..,
Ses prunelles glauques étincelaient, et tout son corps semblait se projeter en avant, dans un mouvement de défi. L'abbé Carlavan la complimenta de sa vaillance :
— En tout cas, — dit-il, — j'augure bien de vos dispositions !... Le courage, le caractère, la force d'âme, voilà des qualités qui ne se rencontrent guère chez la plupart des malheureux. Hélas ! j'en fais l'expérience tous les jours ! On accuse la dureté et l'égoïsme des riches, on a souvent raison! Mais on ne parle jamais de la lâcheté, de la paresse des pauvres ! Cela, c'est leur tare inexpiable ! Vous aurez beau les secourir, essayer de les relever, vos efforts ne servent de rien : ils retombent dans l'abjection de tout le poids de leur inertie !...
L'abbé se tut subitement, ayant l'air de réfléchir. Puis, après une pause assez longue, il demanda :
— Vous entendez-vous au moins aux travaux de couture ?...
— Je crois bien !...
Et Marguerite conta que, dans son pays, à San Dalmazzo, c'était elle qui taillait et qui cousait toutes les robes pour les filles du village ! Elle
possédait même une machine à coudre achetée autrefois par Cosmo, et qu'elle avait dû laisser là-bas !,.. Elle la regrettait bien, aujourd'hui !...
— Si c'est ainsi, — poursuivit l'abbé Carlavan, — je pourrai peut-être vous recommander comme lingère chez la sœur d'un de mes amis, M°^^ Espirat de la Tour !... Justement, j'ai rendez-vous ce soir avec son frère, l'avocat, M. Charles Artaud !...
Il feuilleta rapidement les pages d'un carnet, où toutes ses visites étaient consignées :
— Oui ! c'est bien ce soir, à cinq heures !... Ma chère dame, j'espère pouvoir vous donner une réponse avant peu !
En achevant sa phrase, l'ecclésiastique s'était levé. Précipitamment il tira sa montre, poussa un cri de stupéfaction :
— Miséricorde ! vous m'avez mis en retard !... Allons, au revoir, ma chère dame ! A bientôt !... Que Dieu vous garde la santé, à vous et à vos enfants !...
Et, sans entendre les remerciements de Marguerite, l'abbé Carlavan s'engouffra dans les corridors de la Maison de diamant. En bas, sur la place, où stationnait sa voiture, — un modeste cabriolet attelé d'une vieille jument couleur pie, — il s'était formé tout un cercle de curieux pour contempler un petit monstre mangé d'ulcères, un enfant de gitanes, que le prêtre avait trouvé, ce matin-là, dans une cabane de Saint-Moron.
LE jour de la Toussaint, au saut du lit, M"^^ Cougourde, sitôt débarbouillée et attifée, descendit avec un panier, pour aller aux provisions.
Mais, tout d'abord, elle se rendit chez M'"^ Tron, une Piémontaise qui tenait un salon de coiffure sur la place Du Mazeau. Il était près de dix heures. Aussi se voyait-elle très en retard. Ayant passé la plus grande partie de la nuit à plumer des volailles et du gibier dans les sous-sols du marché des Capucins, elle venait seulement de se réveiller. Elle dormait si fort, qu'elle n'avait pas entendu sortir son mari, qui, vers cinq heures, était parti au travail. Le charretier ne faisant qu'une demijournée à cause de la fête, devait rentrer exactement pour midi, car on avait formé le projet d'assister ensemble à une matinée de l'Alcazar. Auparavant le couple devait s'offrir — en tête-àtête et à huis clos, — un déjeuner fin, dont, la veille au soir, ils avaient arrêté le menu.
Et M"^e Cougourde, ravalant la surabondance de sa salive, se détaillait intérieurement les choses succulentes qu'on allait manger : d'abord des violets et des clovisses de Toulon, puis une perdrix
76 UINVASION
aux choux, ensuite des grives rôties, dont son patron lui avait fait cadeau, parce qu'elles étaient un peu avancées, enfin un gâteau de marrons, baignant dans un plat de crème à la vanille, le tout arrosé de deux ou trois bouteilles de bon vin, sans préjudice des apéritifs, des cafés et des glorias obligatoires...
Tout en remontant la rue de la Guirlande, elle se disait qu'elle aurait bien juste le temps de préparer un tel festin. Sans doute, le gâteau de marrons était cuit et mis en forme, et la perdrix aux choux mijotait tout doucement sur un feu couvert. Mais il fallait courir jusqu'au quai de Rive- Neuve, acheter les coquillages et, de là, au cours Belsunce, chez un crémier réputé pour ses camemberts. Néanmoins, si pressée qu'elle fût, M°ie Cougourde, pour rien au monde, n'eût renoncé à la satisfaction de se faire coiffer avant midi, — ainsi qu'elle en avait coutume tous les dimanches et jours de fête. Cette station hebdomadaire chez la coiffeuse, c'était, à ses yeux, comme une prérogative qui établissait son rang, attendu que la clientèle de M"^^ Tron comprenait les boutiquières les plus cossues du quartier.
D'un pied léger, le port assuré et hautain, M^^ Cougourde fendit la presse de la marmaille en train de polissonner sur la place Du Mazeau, mais elle détourna la tête, à la vue des pauvresses qui, à l'autre bout, battaient leur linge autour du lavoir. Elle traversa d'abord la boutique de M. Tron,
L'INVASION Tj
situc'îe au rez-de-chaussée et tout encombrée de peaux de bêtes et d'un tas d'animaux em[)aillés. Naturaliste de son état, le mari de la coiffeuse s'était fait une S])écialité des oiseaux exotiques et principalement des perroquets, dont il était abondamment pourvu par les navigateurs au long cours. C'était une joie pour M"''^ Cougourde que de pénétrer familièrement dans cette boutique. Les aras et les kakatoès, immobiles sur leurs perchoirs dorés, la ravissaient en admiration, et il lui semblait que quelque chose de l'éclat des plumages et de l'opulence des fourrures rejaillissait sur elle.
Lestement, elle grimpa l'escalier à vis qui conduisait au premier étage.
Vu la solennité, il y avait foule dans le salon de coiffure. M"^^ Cougourde, très ennuyée, dut s'asseoir dans un coin, à côté d'une fille vêtue d'un peignoir rose extraordinaire, qui, aussitôt, l'interpella ians façon. L'épouse du charretier, peu d'humeur à supporter ces privautés, répliqua d'une bouche tellement superbe que la fille n'osa plus rien dire. Cependant M^^ Tron, occupée à frictionner une cliente, lui cria un bonjour amical accompagné d'une inclinaison de tête et d'un mouvement de paupières qu signifiaient à la fois sa déférence pour une habituée de la maison et sa tolérance méprisante pour l'intruse installée auprès d'eH|t
Radoucie par cette politesse, M^^^ Cougourde s'épanoui:. Elle était là véritablement comme
chez elle. Elle saluait des connaissances, — des commères du quartier qui attendaient leur tour ; elle plaisantait les aides de M°^e Tron qui, penchées sur des tignasses rebelles, jouaient du peigne et de la brosse. Elle caressait d'un œil complaisant la pièce enfumée et basse ; les flacons aux capsules de nickel, les boîtes à poudre, les bâtons de cosmétique ; elle mirait dans les glaces son petit museau ridé, et elle contemplait amoureusement les poupée; de cire qui, enfermées derrière les vitrines, alanguissaient leurs sourires rosâtres sous des frisures postiches. Les effluves véhéments des parfumeries marseillaises se mêlaient aux fortes émanât ons de toutes les femmes qui étaient là. Et M°ie Cougourde, un peu étourdie par cette capiteuse atmosphère, égayée par les dorures des cadres et des becs de gaz, se laissait aller à des idées de grandeur.
Le contact de la fille en peignoir rose lui gâtait seu ces jouissances, comme si elle eût empiété sur un droit qui n'appartenait qu'à quelques privilégiées. Entre commères, on échangeait des clins d'yeux dégoûtés. Pourtant, la mimique de ]y[me Xron faisait comprendre qu'un jour comme celui-là, on ne devait pas se montrer difficile : « On ne pouvait pas chasser le monde !... D'ailleurs, que voulez-vous, chacun fêtait la Toussaint à sa manière !... »
La coiffeuse eut bientôt expédié sa cliente. Elle adressa un signe discret à M™® Cougourde qui,
(léjK)sant son panier sur la chaise, vola vers h; faufeuil enfin libre. Un marche|)ie(l le surélevait, de sorte que la petite fenune sY'tant hissée dessus se trouvait singulièrement grandie. Enveloppée d'un peignoir par les mains de M"^« Tron, elle s'y drapa avec la majesté d'une impératrice ; puis, du haut du siège, où elle s'était calée, elle abaissa enfin son regard vers la ])lace Du Mazeau, qu'elle découvrait tout entière. D'en bas, les passants la voyaient de la tête aux pieds, grâce au fauteuil sur lequel elle était juchée : c'était d'ailleurs, pour les pratiques de M"^« Tron, un des principaux attraits de ce salon de coifïure que de pouvoir y être reconnues du dehors par tous ceux qui passaient.
D'abord M"^« Cougourde constata que trois gamines arrêtées au milieu du terre-plein la considéraient d'un air passionné, en suivant les moindres gestes de la coiffeuse, — et la plumeuse de volailles en conçut plus d'orgueil. Puis, les pauvresses qui venaient de laver leur linge défilèrent sur le trottoir d'en face. Elles traînaient des seaux remplis de hardes ruisselantes, et les queues de leurs jupes, qui claquaient contre leurs mollets, s' égouttaient, lamentables, comme des parapluies sous l'averse. De nouveau M°^« Cougourde, rengorgée dans son peignoir, détourna la vue de ces personnes sans splendeur !
Les cils mi-clos, la tête inclinée sous les mains grasses de M^^ Tron qui lui tripotait le crâne, elle se délectait à ces soins mercenaires, — sa
8o L^NVASION
vanité et sa récompense de chaque semaine. Elle répondait distraitement aux amabilités de la perruquière et même elle ne prêtait qu'une médiocre attention aux propos qui s'échangeaient dans la salle. Absorbée dans sa jouissancç égoïste, M"^^ Cougourde songeait vaguement au bon déjeuner qu'elle allait faire !
Tout à coup, sa voisine, écartant les paquets de cheveux qui lui voilaient la figure, poussa une exclamation de surprise :
— Té ! c'est vous, madame Cougourde !... Excusez-moi ! Je ne vous remettais pas!...
M"^^ Cougourde salua, s'excusa de même ; — et, en phrases hachées par les manipulations des coiffeuses, on se mit à potiner de concert.
La voisine, énorme femme, balonnée et ronde comme une boule, au^c paupières massives, aux lèvres charnues, qu'ombrait une moustache apparente, était une Napolitaine, une M"^^ Mangiavacchi, revendeuse de légumes, qui habitait la Maison de diamant.
A travers ses lourds cheveux bleuâtres, dont le débordement l'aveuglait, elle interrogea subitement, d'une grosse voix enrouée :
— Vous connaissez la maestra, n'est-ce pas ?... Celle qui loge chez M"^^ Pizzaro ? C'est une de vos payses ?...
M°^^ Cougourde sursauta ; bien qu'elle pensât toujours à Marguerite, elle s'était prudemment écartée d'elle, évitant, par principe, de fréquenter
L'INVASION 8i
les gens dans Je Insoin. Oipcndaiil, clic rcpoiulit, avoc un air de su])6riorit6 :
— Et alors, si je la connais ! C'est moi qui lui ai donné la main, pour se débrouiller en arrivant !... Même qu'elle a couché une nuit chez nous, elle et ses trois pitchouns /...
— A ]')rcsent, poursuivit la revendeuse, — la voilà contente !... Elle vient d'entrer comme lingère chez une comtesse du grand monde !...
— Une comtesse du grand monde ! C'est pas possible ! — jeta M'"« Cougourde, en haussant les épaules, — elle qui est si peu dégourdie !...
— Oh ! mais, c'est l'abbé Carlavan qui lui a procuré la place !... Et vous savez, madame Cougourde, on se demande ce qu'elle peut bien faire avec l'abbé Carlavan !... Maintenant, il est tout le temps chez elle ! Et « M"^« Girardi par-ci !...»et « M"^« Girardi par-là !... » Dio cane ! il n'y en a plus que pour cette maestra dans 1î* maison !...
A l'accent de colère qui tremblait dans le juron de la Napolitaine, on devinait une sourde rancune contre Marguerite, écho d'une de ces haines collectives, si fréquentes dans le peuple. Elle ne put s'empêcher d'ajouter :
— Tout de même, pour une femme d'ouvrier, elle est un peu trop iière !... Parce qu'elle a été maestra et son mari chef mineur, ce n'est pas la peine de faire tant d'embarras !
— Sûr, qu'elle est trop fière. Je le lui ai déjà dit ! — affirma M"^® Cougourde, qui rougit un peu de
son mensonge, — mais qu'est-ce que vous voulez, il y en a aussi qui se croient pluss' que les autres !...
Elle se tut brusquement, car, sans bien s'expliquer pourquoi, elle se sentait pleine de mauvaise humeur contre Marguerite. Avec sa manie protégeante, cela lui était désagréable que la maestra eût trouvé une place, et qu'elle, M"^^ Cougourde, n'y fût pour rien. Elle se rappelait en outre les façons réservées et polies de l'institutrice, tous ces dehors d'éducation qui l'humiliaient, et voilà que maintenant les récriminations jalouses de la grosse femme lui révélaient, chez elle-même, une animosité latente contre sa compatriote !... Toute saisie de la nouvelle, elle en oubliait le déjeuner comploté avec son époux. Elle éprouvait même une démangeaison de courir tout de suite à la Maison de diamant : elle ne démêlait pas au juste ce qu'elle dirait à la maestra, mais certainement elle saurait bien lui rabattre sa fierté et lui couler quelque allusion désobligeante. Et puis M^^ Cougourde songeait que, dans un instant, sa toilette serait terminée. Ainsi atournée, ce lui serait un plaisir de se montrer à la maestra, — et, déjà, elle s'entendait prononçant dès le seuil de la porte : « Bonjour, madame Marguerite, je sors de chez ma coiffeuse !... »
Toutes ces idées la tracassaient tellement qu'elle n'écoutait plus la Napolitaine. Cependant Mme Tron la harcelait pour qu'elle se décidât à faire l'emplette d'une nouvelle natte.
— Regardez un })eu ! — disait la pemiquiôre, Ja vôtre a Tair d'une queue de rat, et elle; est toute roussie j)ar le l)out !... Vrai, madame Cougourde, pour une personne comme vous, ça n'est pas trop convenable !...
— En racheter une autre ? Jamais de la vie !... Une natte qui me vient de ma pauvre mère !...
Et la plumeuse de volailles prenait à témoin IVÎine Mangiavacchi et les autres voisines.
En réalité sa chevelure, un peu courte et clairsemée, aurait eu besoin de sérieux embellissements. Il fallait la science capillaire de M™® Tron et un attirail de coussinets en lustrine noire, bourrés de crins, pour prêter à sa coiffure toute l'ampleur requise.
Quand la perruquière eut terminé l'échafaudage des coussinets, M"^^ Cougourde, reflétée par la glace, contempla sa figure avec satisfaction.
Par amour du faste, elle était restée fidèle aux modes de son jeune temps, dont les élégances surchargées éclipsaient à ses yeux tout ce qu'on avait pu inventer depuis. Quoiqu'un peu farce, ce style suranné ne laissait pas que d'être encore très imposant. Des boucles symétriques, plaquées contre sa peau et roulées en accroche-cœurs, enca-^ draient son petit front plissé de rides très fines, et, parmi des ondulations compliquées, un chignon aplati en forme de gâteau de Savoie s'étalait au sommet. La natte de sa « pauvre mère » enroulée tout autour complétait la magnificence, en assu-
rant la solidité de T édifice. Mais ce qui lui plaisait plus que tout le reste, c'était la violence foudroyante des parfums qui se dégageaient de sa tête...
Lentement, elle essuyait sur ses joues un reste de poudre de riz, lorsque le cadran-réclame de rétablissement sonna onze heures :
— M adonna !.,. Et le déjeuner de Cougourde qui n'est pas prêt !...
Comme réveillée d'un rêve, la petite femme se dépêtra vivement du peignoir, et, ayant ramassé son panier, criant au revoir à M"^^ Tron et à la Napolitaine, elle disparut dans Tescalier à vis...
De la rue, tout en longeant la place Villeneuve, elle entrevit la façade de la Maison de diamant, avec ses pots de romarin et de basilic. Malgré la hâte qui la talonnait, elle balança un instant, si elle n'irait pas relancer Marguerite. C'eût été un soulagement pour elle que de décocher une bonne méchanceté à cette renchérie de maestra ; — et, en ce jour de Toussaint, au sortir du salon de coiffure, elle se jugeait environnée d'un tel lustre, qu'elle brûlait de s'exhiber à quelqu'un d'aussi comme il faut que l'institutrice. Mais elle se rappela les clovisses du quai de Rive-Neuve, les camemberts mollets du cours Belsunce, — et ses grives faisandées à point !... La gourmandise l'emporta enfin sur son amour-propre et son ressentiment : « Ça sera pour une autre fois, — se dit
M"'^ Cou^'ourdc, — mais rWo no pordra rion pour attendre !... >>
La pliimcuse de volailles rassujettit son panier, et, accélérant soudain son allure, elle dévala vers le quai de l'Hôtel-de- Ville. Calamistrée et luisante comme les poupées de M'"^ Tron, elle portait haut sa coiffure monumentale et elle traînait après soi une senteur si vertigineuse de pommade au jasmin que les ruffians de la place Gclu se retournaient sur son passage.
LE dimanche suivant, M°^® Cougourde, fidèle à sa rancune et à la parole qu'elle s'était donnée, se rendit chez Marguerite.
Sur le palier du second étage, elle rencontra M"^e Mangiavacchi, la marchande des quatre-saisons, qui l'avait aperçue de sa fenêtre, au moment où elle se faufilait sous le porche de la Maison de diamant.
— Comme ça, vous allez chez elle ! — bougonna la grosse femme, les deux poings sur les hanches, — ah ! elle a de la chance, celle-là ! Tout le monde se dérange pour lui faire visite !... Voilà ce que c'est d'être fière avec le monde !...
Et M n^e Mangiavacchi, soulevée par une indignation qui agitait toute la boursouflure de sa camisole, conta que Marguerite empêchait ses enfants de jouer avec ceux des voisins.
— Pensez ! hier, elle a rappelé ses deux petits qui s'amusaient avec les miens dans l'escalier !... Je vous demande !... Qu'est-ce qu'elle se croit, celle-là encore !
Excitée par les propos de la revendeuse de légumes, M"^^ Cougourde ne se sentait plus de colère, lorsqu'elle frappa à la porte de la maestra.
Elle la trouva inslallce ilaiis rcmbrasure de la fenêtre, et tout occu})6e à un ouvrage que lui avait confié, la veille au soir, M"^*-* Espirat de la Tour.
Armée de ciseaux, elle décousait des guipures et des galons d'or bruni qui recouvraient un corsage de satin rose. L'étoffe, frappée par la lumière avare, chatoyait de reflets, auxquels se mêlait une délicate nuance d'un jaune j)âle, comme noyée dans le rose du tissu. L'éclat de la couleur, le scintillement des paillettes illuminaient les mains de la maestra, et toutes ces choses brillantes éclairaient d'un rayonnement de luxe la misère du pauvre logis. La vue de ces élégances accrut encore le courroux et la jalousie de M"^^ Cougourde.
Cependant l'accueil souriant, les manières très dignes et très simples de Marguerite l'obligèrent à se contenir. Elle pinça ses lèvres minces, et, d'un ton aigre-doux :
— Vous avez de la chance, vous !... Il faut qu'on se dérange, quand on veut vous voir!... Tout de même, ça n'est pas trop convenable de votre part !... Comment ! voilà plus de trois semaines que vous êtes sortie de chez moi, et vous n'avez pas pu prendre une minute pour venir médire merci !...
Marguerite s'excusait, prétextant qu'elle avait craint d'ennuyer M"^^ Cougourde, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas, et le petit Laurent, tout hors d'haleine, se précipita vers sa mère, en criant :
88 LINVASION
— Le barba (i), il arrive avec un autre homme !
— Quel barba ? — fit Marguerite, qui s'était levée, tremblante d'émotion.
— Le barba Tilio !... avec un autre homme !
— Ce n'est pas ton père ? — interrogea anxieusement la maestra, — tu le connais bien pourtant ?... Mon Dieu ! — soupira-t-elle, — si c'était Cosmo !
M"^e Cougourde,s'attendant à un coup de théâtre, se renversa doucement contre le dossier de sa chaise, afin de mieux jouir de la scène.
Des voix viriles sonnèrent dans le corridor, et, comme Marguerite s'avançait vers le seuil de la chambre, un jeune homme blond, d'apparence jolie et fringante, apparut dans l'encadrement de la porte tenant sur son bras le bambin Simon qui lui tripotait le cou. Derrière lui, on apercevait un individu de haute taille qui le dépassait presque de toute la tête.
Le jeune homme déposa l'enfant par terre, et, jovial, le ton leste et cavalier :
— Je te ramène ton fils 1 — dit-il à la maestra. — Oh ! je les ai bien reconnus tous les deux, en traversant la place !... Quand j'ai vu des têtes carrées et des cheveux frisés comme la laine, je me suis dit : « La famille n'est pas loin !... »
Et, la bouche en cœur, les joues offertes, il s'approcha galamment de la maestra.
(i) Barba t oncle, en piémontais.
— Oïl s'embrasse au moins ?... C'est bien permis entre beaux-frères !...
Puis, quittant la taille de Marguerite, il se recula, d'un air admiratif I
— Ah ! la Regina I la Regina /... lu es toujours aussi belle 1...
Marguerite, un peu gênée, expliquait à M"'^ Cougourde :
— C'est Attilio, le frère de mon mari !...
Et elle s'empressa de questionner le jeune homme :
— Comment se fait-il que tu sois à Marseille ?... Je te croyais à Lyon ?
— Si, si ! je vais te raconter ça tout à l'heure !... Commence par nous donner des chaises ! Moi, j'ai les jambes qui me rentrent dans l'estomac ! Tu ne sais pas que nous arrivons de Vaufrèges!...
Il se retourna vers le grand gaillard qui l'accompagnait :
— Allez ! Amène-toi Manuel ! N'aie pas honte ! Tu es, ici, chez mon frère !...
— Asseyez-vous, monsieur ! — dit Marguerite à rindividu.
Le colosse s'assit timidement sur le bord d'une chaise, et, confus, touché de la politesse de la maestra, il leva vers elle de grands yeux très doux, sans oser la remercier.
M^« Cougourde, fort intriguée, dévisageait minutieusement les nouveaux venus.
Il n'y avait pas à s'y tromper ! Cet Attilio était
90 L^NVASION
bien le consanguin des enfants de la maestra ! Mêmes cheveux blonds bouclés, d'un blond cendré qui avait la mollesse brillante de la soie ; même teint rose, d'une fraîcheur invraisemblable, — si rose et si frais que les pommettes et les ailes du nez semblaient frottées de sang encore humide. Une petite moustache, roulée en queue de scorpion aux deux coins de la bouche, lui donnait une physionomie à la fois bellâtre et arrogante. Le jeune homme, sans doute, s'était mis en frais de toilette, pour éblouir les siens, car il portait, avec des bottines de cuir jaune, un complet de molleton, couleur café au lait, qui, malgré des taches trop visibles, paraissait tout neuf. Piquée dans une mince régate de soie cerise, une énorme épingle, dont la tête simulait un brillant, achevait de solenniser son costume.
Attilio, par son extérieur et son accoutrement, formait un étrange contraste avec son compagnon,
De taille athlétique, les moustaches épaisses, d'un blond fauve, les mâchoires carrées, l'homme était chaussé de gros souliers à clous tout poudreux, et il avait aux jambes un pantalon de velours bleu, déteint sur le gras des cuisses et à la place des genoux, mais dont les tons clairs étaient si bien fondus qu'ils semblaient harmonisés par un peintre. Une vieille veste grise s'ouvrait sur un tricot de cycliste qui moulait la saillie de ses pectoraux, et il tenait à la main, avec une attitude gauche, un feutre fripé dont les bords pendaient.
Toute la inasso puissante de son corps exj)riinait, avec la tension j)erpétuelle et l'habitude de la lutte, la largeur de la résistance offerte au poids écrasant des fardeaux. Ce qu'il y avait d'âme en lui s'était réfugié dans ses yeux un peu saillants, où s'allumait, parfois, une flamme de bonté rayonnante. Ses lèvres charnues, qui dépassaient légèrement les poils rcchcs des moustaches, s'cntr'ouvraient, innocentes et avides, comme pour boire les paroles des autres, avec une docilité de petit enfant.
Quoique M"^^ Cougourde eût un faible pour les personnes bien habillées, elle se complaisait à examiner l'homme poudreux, et elle sentait naître en elle une vague bienveillance. Cela la distrayait même de la conversation, qui, pourtant, excitait toute sa curiosité.
Attilio pérorait, tantôt en piémontais et tantôt en français, choisissant ses mots pour les doctes oreilles de la maestra, ou se laissant emporter par la fougue du récit : ce qui composait un amusant mélange de trivialité et de prétention.
— Alors, c'est Raimondo qui t'a donné mon adresse î — répétait Marguerite, — il t'a dit sans doute ce qui est arrivé à Cosmo ?...
Ses yeux se voilèrent, en prononçant cette phrase. Mais le jeune homme affecta de prendre la chose en plaisanterie :
— Oui, oui ! il m'a parlé ! Tout ça, c'est de la blague !... Si Cosmo était mort, on l'aurait bien
retrouvé, la police t'aurait avertie !... Pour moi, i] doit être en bombe avec quelque traînée ! Tu le connais... Un jour ou l'autre, tu vas le voir débarquer ici, quand il aura dépensé son dernier sou !
— Ah ! qu'est-ce que je vous disais, madame Marguerite ! — interrompit la plumeuse de volailles, — vous entendez votre beau-frère ?... Comme si je ne connaissais pas les habitudes des hommes !...
Ces grossières consolations navraient Marguerite : aux soupçons abominables qu'on insinuait dans son esprit, elle eût préféré peut-être la certitude que Cosmo était bien mort. Avec une irritante légèreté d'accent, Attilio poursuivit :
— C'est le vieux qui n'est pas content de toutes ces histoires-là ! Voilà plus de trois mois qu'il n'a reçu un centime de Cosmo !... Et, par là-dessus, tu t'es sauvée de la maison avec les enfants ! Il prétend que vous l'abandonnez, Cosmo et toi, que vous vous cachez à Marseille pour manger tranquillement votre argent, sans rien donner à personne !... enfin que vous ne pensez plus à racheter la Meïna !... Ah î j'ai reçu une fameuse lettre contre vous, avant de quitter Lyon ! Il vous maudit tous les deux, il parle du bon Dieu, de Jésus-Christo, de tous les saints du Paradis, qu'est-ce que je sais, moi!
La maestra, qui, par pudeur, ne voulait pas aborder ce sujet devant des étrangers, évita de répondre directement :
— Pourquoi as-tu quitté Lyon ? — fit-elle, en baissant les yeux.
— Pourquoi ?... Pour trente-six mille raisons !.., D'abord, parce que le travail ne nie convenait pas. Il me faut un travail délicat, à moi! tu comprends, quand on a de l'instruction !... Et puis il m'est arrivé une affaire terrible avec des Français 1 Sans Manuel que voici, je serais en prison maintenant !...
— Madonna ! — s'exclama M'"^ Cougourde, qui se passionnait déjà.
Flatté, Attilio reprit, d'un ton avantageux :
— J'étais employé à Villeurbanne, près de Lyon, dans une usine de colle forte... Manuel et moi nous y sommes entrés le même jour, et je vous garantis qu'il a été bien heureux de me rencontrer !... Pas vrai, Manuel }.,.
L'homme hocha la tête en signe d'assentiment.
— Oui, il a été bien heureux !... parce que, vous savez, dans cette boîte-là, tous les ouvriers sont Italiens, et comme Manuel était le seul Français, ils voulaient tous lui tomber dessus. Alors, j'ai dit qu'il était mon cousin, et, à cause de ça, ils l'ont laissé tranquille !... Manuel, lui, qui est un homme fort, transportait les cuves de colle aux ateliers de découpage ; moi, j'étais au moulin à os [...Sacramento ! quel travail de galérien ! Rester douze heures par jour dans une poussière fine comme la cendre, coupante comme le verre pilé, une poussière qui vous fait saigner les yeux, qui vous déchire la poitrine ! J'étouffais, je toussais du matin au soir, à m'arracher les poumons ! Et l'odeur qui remplissait toute la baraque, une odeur de
charogne, qui m'a ôté Tappétit pendant plus d'une semaine !... Jamais des Français n'auraient pu tenir là-dedans ! Il faut être des Italiens, des Calabrais, des meurt-de-faim, comme nous autres, pour faire des métiers pareils !...
— D'autant plus bêtes que vous êtes ! — jeta M™e Cougourde avec emportement.
— Enfin, comme je gagnais mes quatre francs cinquante, j'y restais tout de même ! Je mangeais bien, j'étais bien habillé !... Un dimanche, j'avais mis le costume que vous me voyez, j'avais verraillé toute la journée avec des coulegos du côté de Turin... Sur le coup de dix heures, en passant devant un café français qui était défendu aux Italiens, il me prend fantaisie d'y entrer... Pourquoi est-ce que je n'y aurais pas entré ? Avec de l'argent, n'est-ce pas, on a bien le droit d'entrer partout !... Il n'y avait là que des Limousins et des Auvergnats. Je m'assois auprès d'un gros, qui avait des favoris tout noirs et une casquette en peau de lapin, et je me commande un litre !... Le gros, lui, me regardait de travers. Alors je lui propose de partager la bouteille avec moi. Il dit oui, nous causons... et, tout d'un coup, voilà qu'il me demande : « Vous n'êtes pas Italien, vous ?... » Moi, je dis : « Si ! » — tout simplement !... Je ne pouvais pas renier le pays, n'est-ce pas ?...
— Certainement ! — concéda la maestra.
— ... Le gros ne répond rien, mais il commence à cracher dans mon verre, en rigolant du côté des
autres ! Il croyait que je ne le voyais pas, parce que j'étais un peu })arti. Moi, le sang me tournait en voyant ça, je me sentais pâle comme un draj) de mort ! Brusquement, je me lève, j'attrape la barre de ma chaise : « Vous n'aurez pas bientôt fini de cracher comme ça ! » que je lui dis. Alors les voilà tous qui foncent sur moi, et qu'ils se mettent à crier : « Celui-là, c'est encore un habillé d'amadou (i), brûlez-le !... » Aussitôt ils tirent les revolvers... ! Contacci ! je devenais fou, j'éteins le bec de gaz qui était au-dessus de moi, je sors mon couteau de ma poche, et zou ! à taper dans le tas !... Il faisait noir comme dans un tunnel ! Les balles s'aplatissaient contre le mur, on m'assommait à coups de tabouret, le sang me coulait sur la figure, mais moi je me disais : « Tant qu'il y a du sang, il y a de la force !... >> Et hardi ! à jouer du couteau ! Je crois bien que j'ai crevé les tripes à quelqu'un ! Les revolvers pétaient toujours !... Enfin, — je ne sais pas comment, — j'ai réussi à m'échapper, en me coulant entre les jambes des hommes et les pieds des tables; j'ai gagné la porte du fond qui s'ouvrait sur le jardin, tandis qu'ils me cherchaient du côté de la rue, je me suis faufilé dans des broussailles, et je suis resté là, sans bouger, jusqu'au moment où je n'ai plus entendu de bruit !...
Attilio s'arrêta court, pour juger de l'effet pro-
(i) Les vêtements en « peau-de-diable » des Piémontais ont effectivement la couleur de l'amadou.
duit. M"^« Cougourde poussa un gros soupir :
— Vous m'avez fait peur ! dit-elle, — avec un petit frémissement de jouissance.
Mais la maestra grondait le jeune homme de sa témérité : « A quoi cela servait-il d'aller provoquer les gens, surtout quand on est le plus faible... ? »
— A quoi ça sert ? — répéta Attilio, rageur, — quand je te dis que j'en ai touché un, pour le moins, là !... Mais ce n'est pas tout ça ! Il s'agissait de quitter la broussaille !.., A force de détours, j'ai mis plus d'une heure pour revenir à la maison où je logeais avec Manuel... Manuel, lui, il dormait. Je le réveille, et il me dit comme ça : « Ce n'est pas possible que tu restes ici ! Les gendarmes vont venir te chercher, — et moi je ne peux pas rester sans toi à l'usine : il faut descendre jusqu'à Marseille !...
L'autre qui, jusque-là, avait gardé un mutisme absolu, intervint à ces mots :
— ■ Non ! c'est toi qui as eu l'idée ! — rectifia-t-il, d'un ton bonasse.
— Que ce soit toi ou moi, — dit Attilio, — peu importe !... Seulement, voilà : pour descendre à Marseille, nous n'avions que dix-neuf francs à deux ! Pas moyen de prendre le chemin de fer !... Alors, que voulez-vous ? à la guerre comme à la guerre ! nous avons fait la route en trimardeurs !... Nous couchions dans les meules de paille, dans les hangars, dans les granges chez des paysans. Tantôt ils nous donnaient un morceau de pain, des légu-
mes, des pommes de ti^ne que ikhis taisirjiis cuik* sous la cendre !.,. ou bien ncnis les arrachions nousmêmes, sans permission 1... D'autres fois ils nous chassaient à coups de fourche, ou ils couraient j)révenir la gendarmerie... Ah ! Cristou I nous détalions au grand galop, sans réclamer la monnaie de la pièce !...
Amusée par le récit, M'"*^ Cougourde se pâmait :
— Vous n'êtes pas mal canaille, vous encore !... Mon Dieu Seigneur, qu'est-ce qu'il faut voir dans la vie du monde ?...
La maestra, levant les bras, d'un air scandalisé, ne cessait de gémir :
— Attilio ! Attilio !... Ah ! quelle mauvaise tête !
Les enfants étaient tout oreilles. Soupçonnant en leur oncle un personnage d'importance, ils faisaient cercle autour de lui. Enchanté de soi, le jeune homme poursuivit, après s'être humecté les lèvres :
— A Montélimar, nous nous sommes embauchés chez un laitier qui venait de perdre sa femme. Moi, je portais le lait en ville !... Il fallait un bel homme pour ça, vous comprenez ! Manuel, lui, il trayait les vaches, il nettoyait l'écurie !... Ah ! nous nous sommes ramassé quelques pièces blanches, aux dépens du laitier !...
— Parle pour toi ! — dit Manuel, — c'était mal de tromper un pauvre homme l.,.
Attilio s'emporta :
— Qu'est-ce tu viens me raconter à présent !... Sans cet argent-là, est-ce que nous aurions fait un si bon déjeuner à Avignon ?... tu te rappelles, dans la rue Carréterie, au Petit Saint-Eloi ? Tu t'es régalé de poulet comme un voleur !... Et à la Bollène, dans le jardin du curé, qui est-ce qui a décroché les pêches sur l'arbre ?... Madonna ! les bonnes pêches ! Jamais je n'en avais goûté de pareilles! Un sucre! Un jusqui vous coulait jusqu'au cœur !...
— Sûr que c'est bon, une bonne pêche ! prononça sentencieusement M™^ Cougourde.
— Enfin, — reprit Attilio, — en sortant de Pertuis, comme nous n'étions plus qu'à deux jours de Marseille, nous sommes surpris par un orage ! La pluie tombait gros comme le doigt, nous avions de l'eau jusqu'au mollet !... Déjà, je m'étaip mis à tousser, en quittant Montélimar, à cause de la poussière d'os que j'avais avalée dans cette coquine de boîte à colle forte !... Le refroidissement m'a achevé ! Tout de suite, il m'est tombé une fièvre de cheval, je me suis couché au bord du chemin, sans plus pouvoir avancer. Par bonheur que Manuel était là !... Il m'a chargé sur son dos, il m'a ramené jusqu'à Pertuis, et il m'a fait entrer à l'hôpital, où j'ai été soigné par des sœurs!... Différemment, j'aurais crevé comme un chien, dans le fossé de la route !... Manuel, lui, il n'a pas voulu me quitter ! Il s'est loué comme frappeur chez un maréchal, et, tous les soirs, il venait m'apporter
des friandises, des biscuits, des prunes, des raisins... Moi qui suis si gourmand do raisins !... C'est comme ça que je m'en suis tire, grâce à Manuel !... Ah î je l'aime autant que mon frère, Maniiel !
Et Attilio, se penchant vers son camarade, lui glissa son bras autour des épaules, l'étreignit longuement ; puis il lui saisit la main qu'il secoua, d'un geste solennel, et il déclara :
— A présent, nous sommes amis jusqu'à la mort ! Marguerite considérait l'inconnu :
— Je vous remercie, monsieur, — lui dit-elle, je vous remercie au nom de mon mari... de ce que vous avez fait pour son frère !... Vous êtes ici comme un parent ! n'ayez crainte !...
L'homme, sous ses rudes vêtements de trimardeur, sous le poids de ses muscles et de sa chair, dont il avait honte confusément, n'osait toujours pas regarder en face cette femme si sérieuse et si belle, — une femme instruite, il le savait ! — et don t les prévenances mêmes l'intimidaient davantage. Personne ne lui avait jamais parlé sur ce ton, avec une telle douceur, une affabilité si courtoise, et il en éprouvait tant de reconnaissance que les mots balbutiants expiraient sur ses lèvres.
Tout attendrie devant les effusions des deux jeunes gens, M™^ Cougourde essuyait une larme. Cependant, elle remarqua la main d'Emmanuel que celle d' Attilio pressait toujours : la poigne formidable était encore noircie par les poussières de la forge et toute couverte de calus et d'écorchures
nm IHTHECA
ECA i
100 L^NVASION
— Ah ! — fit M"^® Cougourde de sa petite voix mielleuse — ça se connaît que monsieur est un travailleur!... Ce n'est pas comme vous, — ajouta-t-elle, en se tournant vers Attilio, — vous avez les mains blanches comme une demoiselle ! . . .
Le Piémontais se redressa superbement :
— Et alors, si j'ai les mains blanches !... Voilà plus de six semaines que je garde le lit !... Mais n'ayez pas peur, on va se mettre à la besogne, et vivement !... n'est-ce pas Manuel ?...
Celui-ci approuva du geste, puis il dit, en rougissant, sur un ton très bas :
— D'abord, il faudra voir Escartefigue, un camarade à moi qui travaille sur les quais !... Il pourra nous renseigner, lui ! C'est une forte tête !...
Frappée par le ton de la voix qui était douce et qui surprenait chez ce colosse, M^^ Cougourde l'examina plus attentivement :
— Il me semble bien, — dit-elle — que je vous ai déjà vu !... Comment vous appelez- vous ?
— Je m'appelle Subleyras ! — répondit l'homme au pantalon de velours, — Subleyras Emmanuel !.., Je suis de l'Aveyron, par là, dans la montagne !..
— Alors, ça n'est pas ça !.... Celui que je pensais était un Catalan !...
Cependant la plumeuse de volailles ne le quittait pas des yeux.
Marguerite écoutait son beau-frère qui lui avouait leur pénurie et que le gîte allait bientôt leur manquer.
L'INVASION loi
— N(* l'inquicto pas ! — dil-elle vivement, — tu coucheras dans la chambre des enfants avec ton ami ! Je suis heureuse de t'avoir auprès (1(î moi, surtout à cause des voisins, des Napolitains, qui commencent à me chercher dispute !
Tout en causant avec Emmanuel, M"'^ Cougourde épiait, d'une oreille, la conversation. Attilio se leva de sa chaise, et, se frottant les mains, il dit à son camarade :
— C'est entendu, coulego /... Tu restes ici avec moi, en attendant que tu te ramasses un peu de monnaie !... Maintenant il s'agit d'emménager ! En route, mon vieux ! Allons chercher nos frusques à l'Hôtel des Trois-Punaises !...
Et, pouffant de rire, le jeune homme conta que, la veille au soir, ils étaient descendus rue de la Pierre-qui-rage, dans un dortoir à cinq sous, où ils avaient été dévorés par la vermine, et où des malandrins avaient essayé de leur voler leurs montres.
Les bambins, aussi, riaient de confiance, fascinés qu'ils étaient par le bagout et l'aplomb de leur oncle. Seule, Marie-Louise se tenait sauvagement à l'écart :
— Tiens! je ne l'avais pas aperçue, celle-là ! — • dit Attilio, en montrant la petite fille. — Allons, viens dire bonjour au barba !
Marguerite poussa l'enfant qui se cachait la figure contre son bras :
— Vous voyez, comme elle est têtue !...
— Ah î c'est tout le portrait de son père ! — dit Attilio.
Menacée par sa mère, la petite se décida enfin à articuler du bout des lèvres :
— Bonjour, barba Tilio !
Laurent et Simon, jaloux de leur sœur, se pen- ■dirent au veston d'Attilio qui dut les embrasser une seconde fois.
Quand les deux hommes furent dans l'escalier, M"^e Cougourde, d'un air pudibond, interrogea :
— Alors, vous les gardez chez vous ?...
— Pourquoi pas ? — dit Marguerite, — c'est mon beau-frère ; quel mal y a-t-il ?...
— Tout de même, ça n'est pas trop convenable pour une personne seule d'avoir deux hommes chez elle!...
La plumeuse de volailles était visiblement contrariée de l'arrangement. Sans doute, elle n'avait aucune intention malhonnête, pas plus sur Emmanuel que sur Attilio ; mais elle était furieuse que la maestra devint Thôtesse de deux si beaux garçons !...
Après un silence, lourd de sous-entendus offensants, M™e Cougourde conclut :
— Vous ferez comme vous voudrez ! Ça vous regarde !... Comme on dit, n'est-ce pas, chacun pour soi et Dieu pour tous !...
Et elle s'en alla très froidement.
Sur le palier, la petite femme se heurta encore à ]\|me Mangiavacchi qui la guettait depuis une heure:
— Vous avez vu les deux hommes ? — fit la revendeuse de légumes, — ah ! clic ne se gêne pas !... Il faut croire que l'abbé Carlavan m^ lui suffit plus !...
Le visage réticent et mystérieux, M"^*' Cougourde répliqua :
— Elle devient folle, pour sûr !
— Mais, qui est-ce, ces deux hommes qui sont venus ? — insista la revendeuse.
Sur quoi, M"^^ Cougourde, méprisante, avec l'accent de l'honnêteté qui se révolte :
— Est-ce que je sais, moi ?... Comme si je connaissais ces types-là !...
EMMANUEL, après bien des courreries, n'avait point réussi à découvrir Escartefigue, « la forte tête », cet ancien camarade sur lequel il comptait pour se débrouiller en arrivant. En vain essayèrent-ils, Attilio et lui, de se faire embaucher aux Docks. Comme on ne les connaissait pas, les contremaîtres les évinçaient chaque matin : alors, de guerre lasse, et pour n'être pas à la charge de la maestra, ils acceptèrent du travail dans une usine de produits chimiques, du côté de TEstaque. C'était un ouvrier piémontais qui, par considération pour Attilio, son compatriote, les avait présentés : les deux jeunes gens paraissant solides et de bonne volonté, on les admit immédiatement.
Cependant, Attilio n'était point satisfait. Sans cesse, il répétait en maugréant : « Encore un métier de Calabrais !... Ce n'est pas fait pour moi, un métier comme ça !... » Et, dès le début, il se jura d'abandonner l'usine, à la première occasion, espérant vaguement « une bonne place » : il ne savait pas très bien laquelle, mais ce serait une place en rapport avec sa jolie prestance, une place où il n'y aurait pas à se salir, où il toucherait enfin de gros
salaires, sans trop se fatiguci ... Emmanuel, débonnaire et placide, s'en remettait aux circonstances, pour améliorer son sort.
Quotidiennement, à cinq heures et demie, munis d'un couffin qui contenait leur déjeuner, ils s'empilaicMit avec d'autres ouvriers dans le tramway de l'Estaque. Emmanuel, plus robuste, était employé au chargement des fours à pyrites ; Attilio remplissait des sacs de chlorure. Ils n'étaient de retour qu'à sept heures, et ils arrivaient, les vêtements brûlés, les chaussures rongées par les acides. Attilio surtout, qui, du matin au soir, mani. pulait des chlores et des chaux hydratées, s'enrageait de voir ses chemises s'efhlocher comme une charpie. Des plaques rouges marbraient ses bras, ses doigts se pelaient, il ne s'habituait pas aux émanations asphyxiantes qui saturaient l'air des chambres. Continuellement, il toussait :
— C'était bien la peine, — grognait-il, — d'avoir lâché le moulin à os, pour retomber dans cette galère !...
Et, pendant quelque temps, il redouta une rechute de sa pneumonie.
La besogne d'Emmanuel était plus rude. Une semaine sur deux, alternativement, il y avait service de nuit obligatoire pour les hommes des fours. Il passait douze heures consécutives auprès des brasiers incandescents, dans une atmosphère torride et chargée de gaz méphytiques. A l'aube, quand il se rhabillait, il sentait ses membres brisés aux
io6 L'INVASION
jointures, et, de la tête aux pieds, son corps ruisselait de sueur. Une soif atroce lui desséchait le sang. Pour Tétancher, il engloutissait des potées d'eau. La bouche renversée sous le jet de la gargoulette en terre brune, qu'il tenait suspendue par l'anse au-dessus de sa tête, il s'inondait le gosier si .furieusement que son cou s'enflait avec un grand bruit rauque, comme un tuyau qui va crever.
Moins sage, Attilio, pour mater sa soif, recourait aux alcools de la cantine, et il commençait à prendre le goût de l'absinthe. Plusieurs fois, il était revenu à la Maison de diamant avec une pointe d'ivresse. La maestra, qui connaissait trop bien le terrible penchant des Piémontais pour la boisson, s'épouvantait de ses allures. Elles se modifiaient à vue d'oeil. Grâce à cette facilité d'adaptation qui distingue les gens de sa race, il s'était mis très rapidement à l'unisson du milieu nouveau, il avait attrapé tout de suite le ton des élégances locales, et même il parlait déjà assez convenablement la langue du pays, prodiguant à tort et à travers la kyrielle des jurons marseillais.
Presque tous les soirs, sitôt son repas terminé, il désertait le logis, pour courir les bars et les estaminets du port, et, aux reproches de Marguerite, il répondait d'un air important, qu'il fallait bien voir le monde, quand on voulait « se créer une position ».
Emmanuel, d'ordinaire, restait seul avec Marguerite, d'abord parce que ce tête-à-tête avec la
L'INVASION io7
maostra lui plaisait, et ensuite parce que celle-ci avait besoin de quelqu'un auprès d'elle, pour tenir en respect la jalousie agressive des voisins. Leur malveillance s'en irritait, les Mangiavacchi, surtout, se signalaient par leur acharnement, et il n'était calomnie odieuse qu'ils ne répandissent sur les rapports du Français et de la Piémontaise.
Cependant, le camarade d'Attilio observait à l'égard de Marguerite une réserve qui démentait toutes ces infamies. Il avait pour elle une vénération quasi religieuse. La maestra lui apparaissait comme un être tellement supérieur que l'idée qu'elle était femme, et belle, et désirable, ne lui venait même pas à l'esprit. D'autres lui avaient offert du plaisir, quelques-unes de l'amour, car il était homme à justifier tous les caprices. Mais, devant celle-là, il ne songeait à rien de pareil. A ses yeux, elle était d'une condition trop différente de la sienne ! Son éducation l' élevait trop au-dessus de lui pour qu'il espérât jamais se faire aimer d'elle. D'ailleurs ses sens de rude manoeuvre étaient accoutumés à des séductions d'une autre espèce. Marguerite, pour lui, n'était pas de celles que Ton courtise !
Elle ne lui inspirait que de la reconnaissance mêlée d'affection, — l'affection qu'il aurait vouée à une sœur aînée pleine de sagesse et de dévouement. Les moindres politesses de la maestra, — la plupart du temps involontaires ou incon cientes, — le touchaient comme des attentions particu-
io8 L'INVASION
Hères. Il en avait si peu l'habitude ! Mais ce qui rémouvait plus que tout le reste, ce qui réveillait en lui rame tendre et rêveuse du petit montagnard qu'il avait été autrefois, c'est qu'elle le traitait comme son égal, comme une personne capable de la comprendre et de partager tous ses sentiments. A l'exception peut-être d'Attilio, ses camarades et ses patrons affectaient de le considérer uniquement comme une machine à travail, ou une brute aux poings redoutables...
Et Marguerite, de son côté, ne se défendait pas d'une secrète sympathie pour ce géant timide et bon. Sans doute, elle était trop Italienne pour ne pas remarquer aussi la mâle tournure de ce grand garçon de trente-quatre ans qui était, comme elle, dans tout l'épanouissement de sa vigueur et de sa beauté. Mais elle ne l'aimait point ; et, chaque fois qu'elle dévisageait Emmanuel avec un peu de complaisance, ce lui était un prétexte pour se retourner plus ardemment vers l'image toujours vivante de Cosmo.
Pourtant, elle admirait dans cet étranger, aux vêtements grossiers et aux façons balourdes, un fond de douceur et d'humanité qui contrastait avec la sauvagerie et le caractère emporté des hommes de son pays. Elle s'ébahissait d'une telle candeur dans un si grand corps, d'une telle bénignité dans une telle force ; — et, parfois, faisant un retour sur sa propre condition, elle se rappelait les paroles de la virago, lors de sa visite à Vaufrèges :
L'INVASÎON loo
<y î.os Italiens sont trop brutaux 1... Ma sœur a dit qu'elle ne se mariera qu'avec un Français !... ^ Mais elle rougissait de s'arrêter à ce souvenir, et bien vite, elle l'écartait comme une mauvaise pensée.
Au fond, Marguerite ne démêlait pas clairement les raisons qui lui faisaient accepter si volontiers la compagnie d'Emmanuel. Elle se laissait aller à son inclination avec ce sûr instinct qui guide Tune vers l'autre, au milieu des pires vulgarités et à travers les apparences les plus contradictoires, les âmes vraiment fraternelles.
La maestra se rendait-elle bien compte que cet homme à Técorce épaisse, ce bœuf de labour content de son destin, était d'une essence plus noble que le fringant et loquace Attilio ?... ^lais quand Attilio était parti, c'était, pour tous les deux, une sorte de soulagement. Brusquement leur attitude changeait. Marguerite devenait plus enjouée et plus familière. Emmanuel, toujours si taciturne, se mettait à causer sans contrainte, encouragé aux épanchements par l'indulgence affectueuse de la jeune femme.
Il lui contait son enfance délaissée, sa mère étant morte en mettant au monde son frère cadet. Il avait grandi chez une tante, au milieu des injures et des coups, ne goûtant un peu de tranquillité qu'à l'école, où, péniblement, il avait appris à lire et à écrire. Dès l'âge de treize ans, on l'avait fait entrer comme manœuvre dans une tannerie
iio L'INVASION
de Millau. Puis, suivant l'exode annuel des Aveyronnais, il était descendu dans l'Hérault, pays plus riche, où le travail est mieux payé. Il avait tâté à peu près de tous les métiers : il avait été charretier à Cette et à Narbonne, portefaix à Marseille, terrassier à Grenoble, homme de peine à Villeurbanne, dans cette fabrique de colle forte, où il avait rencontré Attilio...
Son seul bon temps, c'avait été le service militaire, lorsqu'il était à Valence, dans un régiment de dragons : à Narbonne et à Cette, il s'était amassé de grosses économies qu'il avait dépensées joyeusement. Mais, par égard pour la maestra, il glissait discrètement sur ses aventures de cette époque. Presque toujours, l'entretien dérivait vers son frère cadet qu'il connaissait t peme, car l'enfant avait été recueilli par le curé du village qui l'avait élevé. Puis, plus tard, sur la recommandation du prêtre, on l'avait agréé en qualité de novice chez les Frères de Rodez. Maintenant il professait à Smyrne dans une école de missionnaires.
Emmanuel nourrissait contre lui une sourde rancune, mal combattue par un reste de tendresse et par une pitié un peu méprisante :
— Pensez ! — disait-il à Marguerite, — un garçon intelligent, se faire ignorant in ! si c'est possible !... Ah! c'est un riche abruti que mon frère !...
La maestra s'amusait de ces colères : Emmanuel traitant quelqu'un d'imbécile, c'était un événement si rare et si imprévu, qu'elle ne pouvait
L'TNVASION ITT
s'ompt'cher de rire. Ensuite, elle le grondait de ses intem])6rances de langage : « Chacun était libre, n'est-ce pas ?... Il fallait se montrer tolérant pour les opinions des autres !... »
Elle discourait avec abondance, par ancienne habitude professionnelle, heureuse de se savoir écoutée, et sûre d'avance d'être approuvée dans tout ce qu'elle disait. Des bruits de vaisselles entre-choquées, des airs d'opérettes napolitaines montaient du restaurant italien, dont la lueur illuminait la cour. Le corridor, les chambres voisines retentissaient de braillements enfantins, de piétinements et de heurts continus : toute l'agitation d'une humanité turbulente et peu soucieuse d'autrui ! Au milieu de ce vacarme, de ces êtres violents et misérables dont la clameur et la force déchaînée l'investissaient de toutes parts, Marguerite sentait davantage le calme de son foyer, — petit îlot tranquille perdu dans la houle formidable de la grande ville !
La lampe à pétrole coiffée d'un abat -jour en papier rose éclairait les cahiers de Laurent et de Marie-Louise, qui, penchés sur la table, s'appliquaient à leurs devoirs. La maestra, occupée à quelque ouvrage de couture, tirait l'aiguille ou faisait crier ses ciseaux; et, quand elle levait la tête, elle apercevait en face d'elle le bambin Simon qui dormait sur les genoux d'Emmanuel. Le colosse berçait l'enfant, avec une sollicitude toute paternelle. Alors, à cette vue, une pointe doulou-
reuse déchirait le cœur de Marguerite : c'était un autre qui aurait dû être là !... Elle pensait à Cosmo disparu. Ses angoisses la reprenaient, et la soirée s'achevait tristement à attendre Attilio qui rentrait très tard, la bouche pâteuse et les yeux allumés d'alcool.
Un soir, dans la semaine du nouvel an, Emmanuel reçut une lettre de son frère, qui lui écrivait régulièrement chaque trimestre. Il la déchiffra, tant bien que mal, pendant le souper, sans déguiser sa joie de tenir entre ses mains une chose qui arrivait de si loin. Il en concevait une telle fierté, qu'après le départ d' Attilio, il pria la maestra de lui lire cette lettre, — dont il n'avait pas tout compris, disait-il. C'était un prétexte pour la faire admirer à la jeune femme. Marguerite s'exécuta, en souriant de cette ruse naïve.
La lettre était datée de Bethléem, — et, tout de suite, le Frère expliquait qu'il avait dû quitter Smyrne, sur l'ordre de ses supérieurs, pour venir diriger, à Bethléem, une école de jeunes Syriens convertis. Certes, le pays ne paraissait guère civilisé et la ville était bien inférieure à Smyrne, mais il se consolait en songeant qu'il avait le bonheur de vivre dans la bourgade où était né l'Enfant- Jésus. Il venait d'assister aux fêtes de Noël qui avaient été célébrées en grande pompe par toutes les communautés chrétiennes.
Dans un style em^phatique et maladroit, où les clichés de la dévotion alternaient avec des phrases
sincères, pleines d'une émotion et d'une foi ardentes, il décriviiit les cérémonies de la Nativité, les ]m)CCSsions aux llamboaux autour de la Oéche, les ornements s|)len(lidos des prêtres... Et il ajoutait: «Pondant tout l'olficedc minuit, je n'ai pas cessé de penser à toi et à ton salut, mon cher Emmanuel, — et, tandis que nos élèves chantaient le Gloria in excelsiSy j'ai demandé à Notre-Seigneur qu'il t'accorde le courage de su})porter sans révolte ta dure vie de labeur : crois-le bien, si éloignées que paraissent nos deux voies, nous travaillons l'un et l'autre à glorifier son saint Nom !... » Et, sans transition, il annonçait à son frère l'expédition d'une petite caisse qui contenait des oranges, des figues et des raisins secs, avec un scapulaire, des images pieuses et un chapelet en noyaux d'olives qui avait été bénit à Jérusalem, dans l'église du Saint-Sépulcre...
— Ça sera pour vous, madame Marguerite ! — dit Emmanuel, d'un ton détaché, — qu'est-ce que je ferais, moi, de toutes ces bricoles-là ?...
Puis il conclut, après un instant de réflexion :
— Il y a bien des bêtises dans ce qu'il raconte !... Mais, ça se connaît, n'est-ce pas, que c'est un homme intelligent ?... D'ailleurs, que voulez- vous, c'est mon frère !...
Marguerite répondit qu'en effet, cette lettre dénotait une personne instruite et animée des meilleurs sentiments. Elle désira savoir le nom de celui qui l'avait écrite :
114 UINVASION
— Joachim ! — dit vivement Emmanuel, — il s'appelait Joachim, avant de prendre l'habit des curés. Mais, depuis, ils lui ont mis un nom à coucher dehors... Le Frère Abdon ! Ils l'appellent le Frère Abdon !... Je vous demande !...
Et le grand garçon levait ses larges épaules.
Cet événement de médiocre importance modifia cependant, d'une façon sensible, l'attitude de la maestra vis-à-vis d'Emmanuel. Dorénavant, il fut un autre homme pour elle. La lectrice de Léopardi, l'amie sentimentale de l'inspecteur de Turin, environnait inconsciemment le pauvre ouvrier, aux vêtements déchiquetés et roussis, de tout le prestige des pays évangéliques. A travers les phrases de la lettre datée de Bethléem, elle voyait, avec son imagination vive d'Italienne, des prêtres en dalmatiques et en chasubles d'or, défiler processionnellement dans une chapelle tout éblouissante de lumières, où l'on priait pour l'âme d'Emmanuel : cette prière, dans un tel lieu, parmi ces magnificences liturgiques, lui conférait, à ses yeux, une dignité mystérieuse, — et, maintenant, elle le sentait plus près d'elle !...
PENDANT tout le mois de février, des pluies torrentielles s'étaient abattues sur la ville. Enfin, le dernier dimanche, comme un soleil très chaud avait desséché la boue des rues, Marguerite proposa une promenade à TEstaque pour faire prendre Tair aux enfants. Elle voulait aussi, disait-elle, voir l'usine, où travaillaient Emmanuel et son beau-frère.
M^^ Cougourde, rencontrée au marché de la Place-aux-Œufs, avait promis de venir avec son mari. Mais on les attendit inutilement jusqu'à trois heures. Le couple, sans doute alourdi par les vapeurs d'un bon déjeuner, avait dû s'endormir à table. Personne ne les regretta, sauf Emmanuel, qui avait une certaine sympathie pour Cougourde, brave homme, au fond, et meilleur que sa femme.
On prit le tramway de TEstaque et Ton descendit à Saint-Henri, afin que les enfants pussent marcher un peu.
Le nez au vent, les moustaches cosmétiquées, le torse cambré sous un veston de cheviote que rehaussait une cravate éclatante, Attilio ouvrait la marche en compagnie de Marie-Louise. La petite fille, très cérémonieuse et très grave, tenait la
ii6 L'INVASION
main de son oncle avec la dignité d'une jeune personne au bras d'un monsieur âgé. Simon et Laurent, qui jouaient à courir, se perchaient sur toutes les bornes et sur tous les tas de pierres. En arrière, la maestra vêtue d'une robe noire, ses cheveux roux ondulés en larges bandeaux sous sa mantille, marchait au côté d'Emmanuel. Ils avaient l'air de deux époux, et, de temps en temps, les passants, frappés de leur belle mine, se retournaient pour les regarder.
Le manœuvre était tout éperdu d'orgueil, à l'idée qu'on pouvait le prendre pour le mari de Marguerite. Et celle-ci, qui lisait nettement cette pensée dans ses regards trop radieux, détournait la tête et se taisait, envahie par une pudeur soudaine. Lui, triomphant, s'évertuait à garder un maintien qui fût digne d'elle. Endimanché, épanoui de bonheur, il avait, ce jour-là, une si iière prestance que la maestra ne reconnaissait plus l'humble ouvrier des fours à sulfates, honteux de ses haillons et de la masse pesante de son corps.
Silencieux, ils cheminaient sur le trottoir, en longeant le parapet qui surplombe la mer. Le soleil venait de se voiler. Tout le golfe immobile avait l'éclat pâle et frigide du mercure. Cette grande surface déserte miroitait immensément jusqu'à la courbe grisâtre des falaises, — et les barques de pêche arrêtées au large se détachaient, toutes noires, comme des bassins d'ébène sur un pavé d'argent...
I/INVASTON 1x7
Au tournant d'un cap, l'horizon s'élargit tout à coup : un vaste paysage, enveloppe; de brumes et assombri de fumées, s'inscrivit au bord des eaux lourdes qui luisaient faiblement. Emmanuel tendit son bras, d'un geste oblique :
— Regardez ! — dit-il à Marguerite, — voilà notre galère !...
Sur un épaulement de terrain qui s'avançait vers le rivage, à la façon d'un promontoire, — dominée par des escarpements rocheux d'une blancheur livide, comme flottante sous un tissu de nébulosités bleuâtres, — une cité fantastique avait surgi dans les profondeurs brouillées de l'atmosphère. C'était l'usine, assise au creux de cet entonnoir, parmi ses vapeurs fétides, — l'usine tellement transfigurée par les illusions du couchant, qu'on eût dit une vieille citadelle féodale, resserrée sur sa colline, avec la couronne de ses remparts, les créneaux de ses tours, les flèches de ses églises. A de certains moments, quand le brouillard devenait plus dense, tout se confondait, puis une confuse et monstrueuse cathédrale semblait s'ébaucher sous un ciel du Nord. Mais on sentait bien que tout cela se passait dans un pays de lumière. Des rouges brique, des bruns ferrugineux émergeaient de la pénombre lilas et mauve, des lignes plus claires marquaient les arêtes des murs, et toutes les vitres frappées par le rayonnement solaire intermittent avaient des reflets d'incendie.
Au-dessus des bâtisses indistinctes, une couche
ii8 UINVASION
épaisse de fumées stagnait, alimentée sans cesse par les hautes cheminées jamais éteintes. Grises, blondes, rousses, jaune d*or, ou couleur de prune, suivant la nature des charbons ou des matières chimiques, elles se dégorgeaient à gros bouillons, comme des cataractes artésiennes qui jaillissent à ras du sol, ou elles planaient légères, ténues et diaphanes comme des flocons de soie blanche, dans la limpidité nacrée du firmament.
Fascinée par l'étrange apparition, Marguerite saisit le bras d'Emmanuel dans un élan instinctif :
— Allons-y ! dit-elle, — je voudrais tant connaître la maison où vous travaillez !
Lui, tout étonné de ce caprice, répondit avec son air sage :
— A quoi bon ?... Moi, je la connais trop, cette baraque de malheur !... Et vous, qu'est-ce que vous iriez chercher par là ?... Ça sent si mauvais !...
— N'importe !... Allons-y ! — insista Marguerite.
Ils approchaient d'une guinguette champêtre, dont toutes les tables étaient occupées par des promeneurs. On y dansait au son d'un piano mécanique, et des clameurs d'ivrognes se mêlaient à la ritournelle.
Arrêté sur le seuil, Attilio criait déjà vers sa belle-sœur :
— Entrons ici ! On va se reposer en buvant un verre !
Elle s'y refusa du ton le plus résolu : « Les
L'INVASION IIO
enfants avaient l)esoin de prendre l'air. Si l'on sortait une fois par hasard, ce n'était j)as pour s'enfermer presque aussitôt dans une auberge !... » Et elle entraîna les deux boni mes sur la route de l'usine.
Attilio ralentissait le pas, en rechignant et en tempêtant contre les lubies des femmes.
— Vrai ! ce n'est pas la peine d'aller plus loin ! — insinuait Emmanuel toujours conciliant, — voyez plutôt comme c'est laid, madame Marguerite !... Et il y a une poussière !...
— Je crois bien ! — dit Attilio grincheux, — je vais y perdre mes bottines du dimanche ! Cette poussière-là, ça coupe comme le verre !
Mais la maestra s'obstinait à sa promenade, n'ayant plus maintenant d'autre objectif que d'esquiver la séance au cabaret.
Elle les emmena jusqu'au pied du mamelon, où est bâtie l'usine, sous les contreforts monumentaux qui supportent le poids des constructions. La poussière était plus épaisse. Au moindre mouvement, elle se soulevait du sol, en nuages compacts, elle recouvrait comme une couche de cendre les maigres arbustes du chemin, et Ton sentait qu'elle saturait tout l'espace environnant, à une très grande élévation. Au-dessus des contreforts, les hangars et les tourelles de dissolution disparaissaient sous une espèce de suie grisâtre qui rongeait la couleur des tuiles. De place en place, les scories des pjnrites déversées par les wagon-
nets formaient des amoncellements d'un rouge vineux, comme d'immenses cojilées de tartre , — et tout le flanc du monticule était sillonné de rigoles d'écoulement, dont les eaux corrosives et pestilentes, d'un brun de sang caillé, ressemblaient aux sanies d'une plaie qui suppure.
Par leur excessive intensité lumineuse, les brèches des carrières prochaines, et les hautes cimes calcaires qui s'étagent en demi-cercle autour de l'usine, faisaient paraître plus ténébreux et plus tragique l'entassement des pierres et des charpentes fuligineuses. Les noires fumées chimiques s'épandaient, comme un voile lugubre, sur la blancheur des roches brûlées de soleil.
Avec un effroi mal dissimulé, Marguerite contemplait la colline sinistre écrasée sous l'amas étouffant de ses fumées. Devinant sa déception, Attilio goguenardait :
— Eh bien ? tu l'as vue, la boutique ?... Tu es contente, à présent que tu m'as fait déchirer mes bottines 1
Il voulait qu'on rebroussât chemin immédiatement, l'oreille tendue à la ritournelle du piano mécanique. Mais les enfants s'étaient enfuis vers le port, abrité en face, dans une petite anse, sous les parois des roches à. pic. La maestra courut pour les relancer. Ils tripotaient dans les tas de sable et de ciment, dont les abords de la jetée étaient tout encombrés.
Elle les laissa s'amuser, et se déclarant un peu
L'INVASTON 121
lasse, cllo s'assit sur un madrier. Les deux hommc^s furent obligés d'en faire autant. Cependant Atlilio bougonnait sans cesse :
— Encore un joli endroit pour passer le dimanche !... Vrai ! tu as du goût, toi !
Marguerite, obstinément, affirma qu'elle s'y plaisait. Elle regardait vaguement devant elle, tournant le dos à l'usine. Mais, dans les eaux du port, tranquille comme un lac, la sombre forteresse industrielle reflétait encore son image, aussi nette que dans une glace. D'un noir d'encre le long des quais, les eaux profondes se teignaient peu à peu d'un vert glauque qui se perdait dans des roses malades, reflets lointains des écroulements de pyrites. Tous les liquides et tous les détritus vomis par le laboratoire maléfique se déversaient dans cette coupe d'eau morte, alourdie et moirée d'un louche éclat, comme ces étangs où des pourritures se dissolvent sous les feuilles molles des nénuphars.
Emmanuel qui regardait aussi, rompit le silence, en prononçant tout à coup :
— C'est-il possible que d'une saloperie pareille il puisse sortir tant d'argent !...
— Tiens ! la voilà qui rapplique, la saloperie ! — dit Attilio, en se bouchant le nez avec exagération, — la sens-tu ?... la sens-tu ?...
Apportée par un coup de brise, une puanteur âpre et sèche se propageait dans l'air. Elle prenait à la gorge, elle irritait les poumons et picotait les narines comme un dégagement d'ammoniaque.
— Ah ! contacci ! Allons-nous-en ! — jetait Attilio qui s'était déjà levé et qui s'élançait vers la route, — allons-nous-en, pour l'amour du bon Dieu!... C'est bien assez de respirer ça toute la semaine, sans venir encore s'empoisonner de cette odeur-là, un jour qu'on se repose !...
Cette fois, la maestra dut céder. On rallia les enfants et Ton se remit en marche. Là-bas, du côté de la guinguette, que signalait un drapeau italien, le piano mécanique rythmait une valse. Le jeune homme n'y tint plus : il pénétra dans le-cabaret en faisant signe aux autres de le suivre. Malgré sa répulsion, Marguerite s'y résigna, ébranlée d'ailleurs par les instances d'Emmanuel qui voulait lui offrir « un verre de quelque chose ».
En ce moment, la fête battait son plein. On dansait dans un jardinet derrière l'établissement. La presse était si grande que beaucoup de jeunes gens, refoulés au dehors par les danseurs, se tenaient dans la salle de débit. La plupart travaillaient à Tusine de produits chimiques. Il y avait bien çà et là quelques Toscans et quelques Sardes, mais les Piémontais, comme toujours, étaient en majorité. D'ailleurs le patron de la guinguette était du Piémont, lui aussi.
Les hommes mûrs et les vieux faisaient tranquillement leurs manilles sur les tables de bois envahies par la débandade des carafes et des verres d'absinthe. Les yeux vagues, l'air harassé, ils étalaient avec insouciance les déchirures et les taches
de leurs vêtements do la semaine, n'ayant même pas eu le courage de s'endimanchcr. Leurs barbes non rasées se hérissaient comme une moisissure sur les joues fripées et pâlies. Au contraire, les jeunes étaient éclatants de santé, la face rose et luisante, les moustaches roulées au petit fer, les cheveux enduits de brillantine. Des bouquets de violettes fleurissaient les poches de leurs vestons, et ils se dandinaient prétentieusement dans des pantalons à la houzarde. C'étaient les nouvelles recrues, ceux que le labeur malsain n'avait pas encore eu le temps de flétrir. Ivres de leur force et de la riche sève puisée au pays natal, ils braillaient, se colletaient entre eux, bousculaient les chaises et les gens avec des violences et des ruades de poulains lâchés dans un pré.
Attilio, se faufilant dans la cohue, avisa tout de suite la fille du patron, une grosse blonde de dixhuit ans, aux intonations viriles et au regard effronté :
— Dis, ApoUonie ? tu viens en mouiller une avec moi ?...
Et sans attendre la réponse, il empoigna la blonde par la taille, et le couple disparut sous la tonnelle du jardinet.
Marguerite, consternée, se laissait guider par Emmanuel ! Il la conduisit au premier étage, où il y avait moins de monde.
Le local aménagé en terrasse n'était occupé que par deux ménages de Napolitains, qui levèrent à
peine les yeux au passage de la maestra et de son compagnon. Farouches, ils continuèrent à s'empiffrer de mortadelle et de saucisson d'Arles, — et ils avalaient goulûment les pelures avec le papier de plomb qui enveloppait les charcuteries. Des miches énormes gisaient entre les assiettes, les fiasques de Chianti et les bouteilles de barbera. Accroupie sur le plancher, toute une marmaille mordait à pleine bouche dans des oranges décortiquées. Les mères, sans s'interrompre de manger, donnaient le sein à leurs nourrissons, — tandis que les hommes, se prélassant au milieu de leurs femmes et de leurs progénitures, échangeaient, de temps en temps, de rudes paroles à Ta. cent guttural. Vêtus avec une recherche crapuleuse, les doigts sales, tout encerclés de grosses bagues, ils se couchaient à demi sur la table, pour se gaver de nourriture.
Dégoûtée du spectacle et sentant d'ailleurs Thostilité sourde de ces gens, Marguerite avait placé sa chaise contre le vitrage qui s'ouvrait sur la mer. Elle évitait de regarder derrière elle, et, tout en écoutant distraitement les propos d'Emmanuel, elle restait pensive et attristée, les yeux errants à travers les brumes. Surlamergrise teintée des plus délicates nuances gorges-de-pigeon, et, dans les lointains, d'un peu de rose mourant, — un ciel de scabieuse étendait rharmonie de ses mauves et de ses bleus cendrés. Tout le paysage se fondait dans des ouates, des satins et des soiesd'une pâleur deperle...
LMNVASION 125
Le piano mécanique plaquait les derniers accords d'une nia/urke. Parmi les cris italiens des jeunes gens, la voix d'Attilio monta, chantant en français un refrain de cafe-concert. Marguerite tressaillit, puis elle secoua la tête, douloureusement :
— Entendez-vous comme il chante ? — dit-elUî à Emmanuel, — il a bu sans doute ?... Mon Dieu, mon Dieu ! qu'est-ce que ce garçon va devenir ?... Vous qui êtes son ami, monsieur Emmanuel, vous devriez l'empêcher de tant boire !...
Il promit, rassura la maestra, jura qu'il n'y avait pas de meilleur enfant qu'Attilio. Mais elle, incrédule, secouait toujours la tête :
— Non, non ! Je sens bien qu'il se dérange !... Elle se tut un instant, ayant l'air de reculer
devant une confidence pénible, puis elle finit par avouer :
— C'est tout juste s'il me paie sa chambre ! Il ne me donne plus rien pour son entretien !... Le mois passé, il a refusé d'envoyer de l'argent à son père. Moi, je n'ai pu envoyer qu'un mandat de dix francs !... J'étais si honteuse ! Et cela m'a fait tant de peine !...
Alors Emmanuel, avec un bon sourire :
— Ne vous tourmentez pas, madame Marguerite !... Moi, j'ai cent francs de côté !... Si vous vouliez les prendre, je serais trop content !...
Elle se récria tout de suite. Emmanuel s'était mépris, elle n'avait besoin de rien !
— Si c'est comme ça, vous me les garderez,
madame Marguerite !... Moi, je pourrais les perdre !
Et les paupières humides, il osa la regarder en face, puis d'un ton plus bas, avec un accent d'émotion qui se trahissait, il ajouta :
— Il n'y a personne au monde en qui j'aie plus confiance que vous !...
Marguerite déroba son regard, à la fois gênée et ravie. La ferveur de cet accent, ce dévouement si humble qui s'offrait, sans espoir de récompense, la touchait, elle aussi, jusqu'aux larmes. Elle balbutia un remerciement, et, aussitôt, elle s'arrêta, toute interdite.
Le silence se prolongeait entre eux, comme si quelque chose de solennel venait de s'accomplir et comme s'ils avaient noué un pacte qui rendait toute parole inutile.
Emmanuel, par contenance, remplissait de limonade les ' erres vides. Indifférente aux vociférations grossières et bruyantes des Napolitains, Marguerite goûtait un bonheur tel qu'elle en oubliait les désagréments et les impressions funèbres de cette promenade.
Les colorations de la mer s'éteignaient doucement dans l'ombre, et, à l'extrémité de l'horizon, le phare de Planier dardait sa lueur mince comme une rayure de diamant sur une vitre. Au milieu des brumes violettes, un grand navire tout blanc, frappé par une flamme suprême du couchant, dessinait vaguement le profil de sa nef et les flèches de
t;învasion 127
SOS mâts. Durant une socondo, il rosplondit, pareil à une basilique de marbre, hérissée de clochetons et d'aiguilles, au conln^ des eaux calmes et lisses comme un parvis sans bornes. Et Marguerite, soulevée par une exaltation confuse, s'abandonnait nu mirage d'une félicité renaissante...
Mais des claquements de fouets retentirent nu tournant de la chaussée. De lourds véhicules, chargés de cylindres en fer, se rangèrent devant la porte de Tauberge : c'étaient les charretiers de Tusine qui remontaient aux écuries, avec leurs équipages. Au même moment, Attilio parut à rentrée de l'escalier, le front en sueur, le geste fébrile et les prunelles hagardes... La réalité brutale ressaisissait la maestra : un voile passa sur sa figure, contractée d'une nouvelle angoisse.
Six heures sonnaient. Il fallut reprendre le chemin de la maison, et, tout d'abord, regagnera pied la station des tramways.
Le long de la mer, la caravane s'en revenait sans allégresse. Entouré de Laurent et de Marie- Louise, Emmanuel portait sur ses bras le bambin Simon, qui lui tirait les moustaches et qui lui baisait le cou, en se câlinant contre sa poitrine. Soudain Attilio plaisanta :
— Vrai ! tu serais son père, à ce petit, qu'il n'aurait pas plus d'amour pour toi !
Il pirouetta sur ses talons et il se mit à rire, en interrogeant du coin de l'œil la maestra.
Un flot de sang monta aux joues de la jeune
femme. Elle s'imagina que son beau-frère la soupçonnait. Elle baissa la tête, se reprochant comme des crimes son attendrissement de tout à l'heure et la joie si brève où elle s'était comp'u. Abîmée de remords, elle détestait maintenant Emmanuel, elle s'engageait devant sa conscience à l'éloigner par sa froideur.
Attilio continuait à Tobserver, en ricanant d'une façon intolérable. Non ! jamais elle n'avait subi une humiliation pareille ! et jamais elle ne s'était sentie aussi misérable, aussi seule, aussi perdue !... Pourquoi donc avait-elle eu l'idée de cette promenade ?...
Tout lui faisait horreur, en ce soir d'hiver humide et glacial. La grande ville, dont elle voyait, là-bas, trembler les lumières, l'épouvantait comme un gouffre où elle allait s'engloutir. Les contours des choses lointaines, déformées par les brumes, affectaient une apparence étrange et terrifiante. Notre- Dame de la Garde, au sommet de sa colline, n'était plus qu'un spectre menaçant dans les profondeurs de l'ombre, — et les îles blêmes, qui cernent toutes les issues du golfe, semblaient s'enfoncer sous les ténèbres de la mer, comme des monceaux d'osse-= ments...