COSMO
LE matin de Pâques, en déjeunant, Attilio, qui avait déjà fait le tour des bars, dit à Emmanuel un peu surpris :
— Ah ! on va rigoler aujourd'hui dans le quartier ! Il y en aura, des Napolitains, sur le pavé !... Déjà, vers neuf heures, on n'entendait plus parler que le napolitain dans les cafés de la Canebière !...
L'Aveyronnais fit une grimace dédaigneuse :
— Si tu crois que ça m'amuse !... J'en ai assez de les entendre, ces races-là !...
— Il ne s'agit pas de ceux-là ! — interrompit Attilio, d'un ton supérieur, — il s'agit des marins de la flotte, qui arrivent de Toulon pour la fête !...
— Comme ça, — reprit Emmanuel, en écarquillant ses gros yeux, — tu dis que la flotte des Italiens est de passage à Marseille ?...
— Mais non, fada (i), que tu es !... Ce n'est pas celle des Italiens ! C'est la flotte des Français !... Tu ne sais pas que tous les marins de ce pays-ci sont fils de Napolitains ?... Ah ! couquin de Dion ! c'est trop, ce qu'ils sont contents, les clients, de revenir en permission dans leurs familles !... Tu vas les voir cet après-midi !...
Attilio avait dit vrai. On n'apercevait, sur les terrasses des estaminets que des cols bleus de matelots. Amenés par des trains supplémentaires, ils descendaient, en bandes, des hauteurs de Saint- Charles, s'arrêtaient un moment dans les cafés du cours Belsunce, et finissaient par envahir les ruelles du Vieux-Port, où beaucoup retrouvaient, à côté des bouges à soldats et des cabarets de bonneteurs, l'escalier sordide de la maison paternelle. Toute la soirée, jusqu'à une heure tardive, ce fut un véritable branle-bas dans le voisinage de la Maison de diamant.
Etourdis par le tapage des marins, entraînés par la gaîté ambiante, Attilio et son ami célébrèrent joyeusement le jour de Pâques. Tandis que la maestra, escortée des enfants, se rendait à T église des Augustins pour y entendre des vêpres solennelles en faux-bourdon et le sermon d'un carme italien, ils prirent le tramway de Mazargues, où un grand bal populaire devait avoir lieu.
Au fond, Emmanuel aurait préféré à cette partie
(i) Fada, nigaud, en marseillais.
de plaisir une promenade avec Marguerite, comme ce dimanche où ils étaient allés ensemble à l'Estaque. Mais, depuis, bien des événements s'étaient passés qui avaient altéré peu à peti Tint imité de leurs rapports.
D'abord, la jeune femme était entrée, en qualité de vendeuse, dans un grand magasin de primeurs et de fruits exotiques, — A I2 source de tous les produits de Vunivers, — une des maisons les plus importantes de la rue Saint-Ferréol. C'était prescpie Taisance pour elle ! Des projets ambitieux s'ébauchaient dans son esprit. Après ces six mois d'angoisse, sa fierté se relevait avec son courage. Elle devenait une autre femme, et, tout en restant, pour Emmanuel, l'amie sûre et la bonne conseillère qu'elle avait été, elle lui témoignait plus de réserve qu'autrefois.
Les paroles imprudentes qu'Attilio avaient lâchées l'autre jour, en rentrant à l'Estaque, l'avaient éclairée d'une façon assez humiliante sur l'équivoque de sa situation. A tout prix, il était nécessaire d'en sortir ! Et, avec le besoin d'affection qui la tourmentait, elle se sentait prête à tout pardonner pour reconquérir l'époux coupable, quelle que fût son indignité !
Emmanuel s'apercevait bien de ce changement, et cela lui causait une grande peine. Attilio, lui aussi, changeait : leur amitié se refroidissait. Il avait quitté l'usine sous prétexte qu'il toussait, que le travail était malsain pour lui. Il déclara
qu'il allait prendre un autre métier, annonça son intention de se faire garçon de bar, et, en réalité, passait presque toutes ses nuits dans les estaminets du port. Sans cesse, il empruntait des sommes à Emmanuel, qui, par faiblesse ou par excès d'indulgence, n'osait même pas lui reprocher sa paresse.
Tout cela — la froideur de Marguerite, le détachement d'Attilio — contribuait à lui assombrir l'humeur, et c'est un peu pour s'étourdir qu'il avait accepté de suivre son camarade à Mazargues.
Comme ils étaient légèrement émoustillés l'un et l'autre, en revenant, ils n'osèrent pas affronter les remontrances de la maestra, et ils soupèrent dans un restaurant espagnol de la rue de la Loge.
Il était neuf heures du soir. Ne sachant où aller, ils erraient sur le quai de la Fraternité, lorsque la voix forte d'une chanteuse les attira vers un café à la devanture violemment illuminée : un rassemblement tenait toute la largeur du trottoir. Ils entrèrent en bousculant les curieux.
Des matelots de la Flotte — dont quelques-uns très ivres, qui se colletaient et poussaient des cris — avaient envahi le local. Il était d'ailleurs fort étroit, aussi Emmanuel et Attilio eurent-ils beaucoup de mal à s'installer.
Dans le fond, un petit théâtre à peine plus spacieux qu'un guignol, restreignait encore la place ;
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et, devant la scène, bloqué entre les chaises et les tables, un j)iiin() ( rotté laissait voir ses cordes par les déchirures d'une étoffe rougeâtre qui pendait. Mais les glaces appliquées tout le long des parois, creusaient, de chaque côté, des perspectives sans fin, où les incandescences bleuâtres des becs Aikt se multipliaient en bouquets de clartés.
Les lumières, les fulgurations cristallines des verres et des carafes, les mélodies canailles ou langoureuses achevaient de tourner la tête aux matelots. Ils devenaient plus bruyants et plus turbulents, au ])oint que beaucouf) de personnes se plaignaient de ne pouvoir saisir les paroles des « artistes ». Emmanuel les toisait d*un air hostile, tout en buvant à petits coups une limonade éventée. Mais Attilio les couvait des yeux, comme s'il avait envie de se mêler à leurs ébats ; il les dévisageait avec complaisance et une sorte d'orgueil patriotique.
Sous Tuniforme français, tous les types napolitains étaient là représentés avec leurs signes distinctifs, depuis le profil de polichinelle, aux saillies anguleuses de casse-noisette, jusqu'à l'ovale trop régulier de l'Antinous classique, — métis levantin, au visage d'une pâleur morbide, brouillée de quelques gouttes de sang noir. Certains, qui étaient gras et blonds, semblaient des fils de pirates barbaresques, avec leurs nez épatés, leurs courtes moustaches rousses, leurs lèvres épaisses et sensuelles. Ils se lançaient, dans leur langue, des plai-
santeries inintelligibles pour le reste des spectateurs.
Deux Vénitiens, en costumes d'artilleurs, étaient assis à la même table qu'Emmanuel et Attilio, qui ne les comprenaient pas davantage. Leur voisin le plus proche, un hussard, Corse, au teint laiteux d'albinos, abaissait un regard de dédain sur tous ces" étrangers qui jargonnaient les dialectes de la Péninsule, et, de temps en temps, il échangeait des remarques désobligeantes pour eux, avec Emmanuel, de plus en plus gêné d'être le seul Français dans cette cohue d'Italiens.
Mais une chanteuse française apparut, la bouche en cœur et le corsage épanoui. Une ovation l'accueillit, puis un silence relatif régna... Elle portait une robe de velours noir à traîne, agrémentée d'une garniture de jais qui cliquetait à chacun de ses gestes et, — ce qui excitait plus encore l'admiration populaire, un volumineux collier de perles qui encerclait, comme un carcan, son cou trop court et qui se répandait en rangées plus lâches jusqu'à la naissance de sa gorge généreusement découverte. Emmanuel, se soulevant sur son coude, la contemplait avec des yeux luisants de convoitise. Très brune, bien en chair, le regard ensoleillé et la bouche rieuse, elle était encore désirable, malgré l'empâtement de ses hanches et de sa taille et malgré les craquelures de ses joues abîmées par les fards. Tout en roucoulant sa romance, elle clignait de l'œil vers un point de la
salle, si bien qti'EiiiinaniH'l liiiif \\u' se pcrsuador qu'elle le regardait. Quand elle descendit l'escalier de la scène, pour faire la quête, il s'empressa de fouiller dans son gousset : il ne lui restait j)lus qu'une pièce de dix sous. Si vif que fut son goût pour la chanteuse au collier de perles, il hésitait à s'en dessaisir.
De son bras nu, elle frôla l'épaule de l'ouvrier et, lui passant sous le nez son plateau rempli de gros sous, elle plaisanta :
— Et toi, beau garçon, tu ne donnes rien ?... Soit respect hum.ain, soit générosité véritable,
Emmanuel, rougissant comme une vierge, déposa sa pièce dans le plateau. Elle le remercia d'une œillade engageante, et, majestueuse, ramassant la traîne de sa robe, elle continua sa promenade triomphale, parmi les groupes de buveurs, que la magnificence de ses velours tenait en respect.
Cependant Attilio s'emportait contre la prodigalité de son ami :
— Dix sous à une roulure pareille !... Vrai ! Il faut que tu sois bête ou bien fou !... Ah! tu l'attendras longtemps, la monnaie de ta pièce !...
Alors, un homme qui était près d'eux retira de sa bouche le tuyau d'une courte pipe et il prononça, à la stupéfaction des deux jeunes gens :
— C'est pas pour dire ! ^lais je crois bien qu'elle en pince pour Monsieur 1...
Et, du bout de sa pipe, il désigna Emmanuel, qui recommença à rougir. L'homme riait d'un gros rire bonasse. Piqué et jaloux de son camarade, Attilio riposta sur un ton de moquerie :
— Je crois plutôt que c'est pour vous qu'elle en pince, coulego !
Là-dessus, l'homme se mit à rire de plus belle :
— Oh ! moi, ça ne me tourmente guère, ces personnes-là !...
Il s'exprimait dans un français correct. Il avait l'air sage et méticuleux. Son vieux veston de drap noir soigneusement brossé était exempt de taches et de déchirures, et l'on voyait, aux estafilades qui zébraient ses joues, qu'il s'était rasé lui-même. Sa figure molle, plissée de petites rides et coupée d'une moustache tombante, n'annonçait aucune nationalité précise. Dérouté par cette physionomie ingrate, Attilio demanda néanmoins, à tout hasard :
— Vous n'êtes pas Piémontais, vous ?...
— Si !... de l'arrondissement de Pignerol !
— Et moi, de la province de Turin !
Tout de suite, on quitta le français pour le patois du pays, et l'on causa avec plus d'abandon et de cordialité. L'individu déclara qu'il habitait la France depuis au moins vingt ans. Il était célibataire, et, pour l'instant, il travaillait dans une minoterie de Saint-Louis, en qualité de piqueur de meules.
— Ah ! vous êtes piqueur de meules ? — fit
Emmanuol, qui S(* sentait une sympathie pour ce vieux garçon aux façons pacifiques et bénignes, — ça marche bien clans ce métier-là ?...
— Pas trop ! — réponcUt l'homme, — mais qucî voulez-vous ? On est l)ien obligé de j^rcndre ce qui se trouve !... parce que, je vais vous dire, mon vhîÎ métier, à moi, ce n'est pas celui de })iqueur de meules, c'est celui de terrassier !...
Il coupait ses phrases, en soufflant avec lenteur
des bouffées de tabac. Un instant, il s'arrêta, pour
tirer plus fort sur sa pipette prête à s'éteindre ; puis
les paupières mi-closes, comme s'il savourait une
friandise, il poursuivit flegmatiquement :
— Le bon temps est passé pour les terrassiers ! Il y a trop d'Italiens qui s'en rhêlent, et les entrepreneurs ont baissé leurs prix. Mais il s'est vu un moment que les pièces de cent sous vous tombaient dans la poche comme la grêle ! Je m'en souviens, moi !... C'est quand on a construit la ligne du Sud, depuis Nice jusqu'à Meyrargues. Il n'y a pas un tunnel, pas une tranchée où je n'aie donné un coup de pic !... Nous sommes tous comme ça dans la famille ! Mon père, lui, il a travaillé sur la grande ligne de Vintimille à Marseille. Ah ! c'était le bon temps !...
— Moi, — dit Attilio, — j'en ai un, d'oncle, un frère à ma mère, qui a travaillé jusqu'en Prusse !...
Quelque chose de solennel et d'attendri perçait dans les paroles des deux hommes, tandis qu'ils
commémoraient leurs services ou ceux de leurs proches, et ils les étalaient avec complaisance, comme des titres de noblesse.
Après avoir rassemblé à nouveau ses idées, le piqueur de meules articula d'un ton convaincu :
— Oui, c'était le bon temps !... La dégringolade a commencé avec le percement du Simplon l... Une besogne de galérien, et si mal payée ! On étouffait dans le mauvais air, on avait de l'eau jusqu'aux genoux, et il né se passait pas de dimanche sans une bataille avec les Allemands...
Tout à coup, le piano trembla du haut en bas, sous l'attaque du musicien qui préludait à une romance napolitaine. L'actrice lança ses premières notes, et, instantanément, le silence se rétablit dans toute la salle :
— Ecoutez, écoutez ! — fit Attilio, impérieusement, — elle chante bien, celle-là !
C'était une petite personne maigriote, dont les épaules pointaient sous les brassières d'une robe en tarlatane bleue toute fripée. Ses bras étiques pendaient, enfouis jusqu'au coude, dans des gants trop larges, et elle ouvrait une bouche fortem^ent endentée qui se rétrécissait en bec-de-lièvre. Certes, ses avantages extérieurs n'étaient pour rien dans son succès. Sa chanson, uniquement, captivait l'auditoire : l'éternelle complainte du meurtrier par point d'honneur qui, dans la cellule de sa prison, soupire l'adieu suprême à sa fiancée ! La voix de la chanteuse n'était pas très étendue, ni très cer-
faine, mais il s'en exhalait une ardeur et une émotion singulières. Cette petite malheureuse, si laide de ligure, et d'accoutrement si ridicule, devenait prescjue belle, à force de passion et de sincérité.
En j)assant par sa bouche, la banale mélodie éclatait en vrais cris de fureur qui alternaient avec des sanglots de tendresse, des lamentations et des plaintes funèbres, et tout se fondait dans un grand mirage de joie, pareil au resplendissement d'un golfe sous la clarté lunaire. Cela était rude, cela était vulgaire comme une ritournelle d'orgue de Barbarie ; mais cela suscitait éperdument les nostalgies de cette foule étrangère qui, même dans la douceur de France, rêvait toujours à la vie sensuelle et violente des aïeux, occupée tout entière entre les jeux barbares de la mort et de la volupté.
Un irrésistible frisson parcourait les échines, lorsque le petit squelette en tarlatane bleue reprenait le refrain sauvage de Vincarcerato. Elle descendit de l'estrade, dans un tonnerre d'applaudissements.
Emmanuel, bien qu'il guettât avec impatience la réapparition de la chanteuse française, ne cacha point son impression. Attilio, radieux, se répandit en éloges hyperboliques et en jactances nationales :
— Eh ben ! mon vieux, qu'est-ce que tu en dis ?... Ah î pour sûr, ça se voit que c'est une Italienne !...
Pourtant, l'homme à la pipe, négligemment accoudé sur le coin de la table, manifestait une froideur un peu dédaigneuse :
— Tout ce que vous voudrez ! — dit-il à Attilio, — mais n'empêche qu'en fait de chanteuse, j'en ai entendu une, qui était une artiste autrement à la hauteur î... C'était à Briançon ! Il y a de ça vingt ans, quand je suis venu en France ! J'étais entré dans un concert tout plein d'officiers, avec un camarade du pays, un homme de San Dalmazzo, qui s'appelait Cosmo Girardi...
Attilio sursauta :
— Cosmo Girardi ?... Vous connaissez Cosmo Girardi ?...
— • Et alors, si je le connais !... Nous avons travaillé ensemble dans les tramways de l'Isère ! Ah ! c'était un ouvrier, celui-là aussi !...
— C'est mon frère ! — dit Attilio, flatté. ^ A cette déclaration inattendue, le piqueur de
meules se tut brusquement, autant par surprise que par habitudede prudence. Il épiaitlevisaged' Attilio, craignant que, sous prétexte de camaraderie, le jeune homme ne l'entraînât dans quelque traquenard. Il observait également Emmanuel qui, au nom de Cosmo, avait froncé le sourcil et paraissait vivement contrarié.
Ne sachant que penser, il continuait à tirer sur le tuyau de sa pipe, sans rien dire. Attilio, pour le forcer à parler, multipliait ses questions :
— Vous lo connaissez ?... Il y a longtemps que vous ne l'avez vu ?...
L'homme ré])on(lait vaguement, en souftlant toujours (les bouffées de tabac à intc^rvalles égaux :
— Oui, |)as mal de temps ! La dernière fois que je l'ai rencontré, c'était à la Belle-de-Mai ! Même qu'il était avec une femme du quartier, une grosse noire nommée la Gasconne !... Ça devait être à Noël, peut-être bien au carnaval ! Je ne sais pas trop ! A vous dire vrai, c'est à peu près comme si je ne le connaissais plus !
Agacé de ces réticences, Attilio insista, fournit de plus amples explications : « Il y avait six mois qu'ils cherchaient Cosmo, lui et sa belle-soeur. On s'était adressé inutilement à la police, — et maintenant on finissait par redouter qu'il ne fût mort, en se défendant contre les nervis !... »
Ces mots de police et de nervis redoublèrent les inquiétudes du piqueur de meules : il tremblait d'être mêlé à une affaire compromettante. Mieux valait se dégager tout de suite :
— Ecoutez ! — dit-il à Attilio, — voilà des annéesque je ne suis plus en rapport avec votre frère. Mais si vous voulez avoir des renseignements, il y a un homme qui vous en donnera peut-être, un Piémontais qui tient un jeu de boules à la Bellede-Mai et qui vient tous les soirs au bar Coupon, un café derrière le théâtre !...
Et consultant sa montre, il ajouta précipitamment :
— Il est dix heures et demie ! C'est à ce moment-ci qu'il arrive d'habitude !... Vous n'aurez qu'à demander Tonine au patron !...
Là-dessus, il se leva de la banquette et, touchant la main aux deux jeunes gens :
— Adieu, coulegos ! il se fait tard !... Il y a une trotte jusqu'à Saint-Louis !...
Le dos arrondi, le piqueur de meules s'ébranla d'un pas pesant, et son vieux chapeau aux ailes fatiguées disparut derrière la haie des curieux qui masquaient l'entrée.
Attilio, très perplexe, se consultait :
— C'est embêtant tout de même de manquer la fin du concert, pour traîner dans un bar î
— Moi, je reste ici ! — prononça Emmanuel, d'un air grognon, — d'ailleurs ça doit être encore une blague, cette histoire-là !
— Pourtant, il a dit qu'on verrait l'autre, vers les dix heures et demie... Déjà qu'il est tout près de onze heures moins le quart !...
Le frère de Cosmo, partagé entre Tattraitdu plaisir et le remords de son indifférence, balançait toujours. Puis l'instinct de famille l'emporta. Il se décida à quitter sa chaise, suivi bientôt par son camarade, qui s'exécutaen renâclant, malgré l'intérêt qu'il portait à la chanteuse française. Mais les alentours du Théâtre sont dangereux aux approches de minuit : Emmanuel se crut obligé en conscience d'accompagner Attilio.
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L'un et l'autre étaient si navrés de déserter le spectacle, qu'ils s'arrêtèrent quelques minutes sur le rebord du trottoir, derrière les loqueteux et les j)etits voyous, afin de recueillir les dernières notes de la chanson commencée. A côté d'eux, se tenaient des jeunes gens en fracs de soirée et des filles aux toilettes tapageuses qui allaient achever la nuit dans les grands bars du voisinage.
LE bar indiqué par le Piémontais était un petit estaminet sans apparence, situé dans une rue voisine du Grand-Théâtre. Aucune enseigne ne le signalait à l'attention des passants. Seuls les mots : Bar Coupon, tracés en lettres jaunes sur le carreau dépoli d'une porte très étroite, avertissaient qu'il y avait là un débit de boisson. Une fenêtre unique, protégée par d'épais rideaux blancs, éclairait l'intérieur du local, où l'on sentait dès le seuil, une intimité discrète et même un peu mystérieuse.
Quand Emmanuel et Attilio pénétrèrent dans le cabaret, il était presque désert. Au fond, un individu, en chapeau mou rabattu sur les yeux, feuilletait des journaux amusants. Son verre vide traînait, à côté de lui, dans des gâchis de café qui maculaient le marbre de la table. Près de Tentrée, trois femmes jouaient aux cartes, deux vieilles et une jeune, qui avait un nez recourbé comme une perruche et dont le menton invisible fuyait sous une bouche lippue et sanguinolente. La jeune ne daigna pas s'intéresser aux arrivants. Mais la plus grosses des deux vieilles, sans doute fascinée par la carrure d'Emmanuel, le suivit, un instant, du
regard. Elle était vêtue d'une camisole blanche, où se tassait la masse informe de sa taille, et, comme M"** Cougonrde, elle portait sur sa tcte une coiffure extravagante et monumentale, dont les fausses boucles s'écrasaient en demi-lune contre son front déprimé. Attilio devinant tout de suite à quelle catégorie appartenaient ces femmes, ne put se tenir de chuchoter à l'oreille d'Emmanuel :
— Si c'est possible, à des âges pareils î... faire encore le métier !...
Ils avaient pris place devant une table, et tout en examinant les choses et les gens d'alentour, ils s'aperçurent que le personnage qui était au fond, en train de parcourir les caricatures des journaux, échangeait avec le garçon un regard étonné, comme à l'apparition de deux intrus.
Le garçon, debout, derrière le comptoir, un torchon sur l'épaule, semblait une cariatide encastrée dans le montant du casier où s'alignaient les bouteilles de liqueurs. D'une physionomie douteuse, intermédiaire entre celle du nervi et du camelot, en tricot de cycliste, coiffé d'une casquette plate, à visière brillante, il toisait dédaigneusement Attilio et son compagnon. Enfin, sans se déranger, il laissa tomber du coin des lèvres :
— Qu'est-ce qu'il faut vous servir, à vous autres ?...
Emmanuel, n'ayant plus de monnaie, avait changé une pièce de vingt francs dans un bureau de tabac. De lourds écus tintaient dans la poche
de son gilet. Au contact de Targent, une folie soudaine de dépense et de faste le saisit :
— Tiens, mon vieux ! — dit-il à Attilio, — je te paie une crème de cacao à la vanille !
Instantanément, le garçon témoigna plus de considération à des clients qui s'offraient des consommations si chères. Alors Attilio, à voix basse, le questionna au sujet de ce Tonine, qui venait tous les soirs, entre onze heures et minuit : il avait — prétendait-il — à l'entretenir d'une affaire importante !...
Au nom de Tonine, le garçon joua la surprise, déclara qu'il l'ignorait, étant depuis peu dans l'établissement. Mais le patron qui était sorti, ne tarderait pas à rentrer, peut-être serait-il en mesure de renseigner Attilio. En tout cas, il engageait le jeune homme à l'attendre !...
Il paraissait très chiche de ses paroles car, à peine eût-il articulé cet avis, qu'il regagna le comptoir ; et, se rencognant contre le casier aux liqueurs, il reprit sa pose de cariatide, avec un air de rêver à des choses profondes.
— Drôle de boîte ! — lâcha, entre ses dents, Attilio.
Intrigués par le silence et la quasi-solitude qui régnaient dans ce bar, les jeunes regardaient autour d'eux, avec une certaine défiance. Le menton entre les mains, l'homme au chapeau mou s'absorbait toujours dans la lecture de ses journaux ; les trois femmes continuaient leur manille,
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sans rien dire. On ne s'occupait pas plus des nouveaux venus que s'ils n'avaient j)()int existé. Le mobilier aussi avait (pielque chose d'étrange. Au centre du casier à liqueurs, s'étalait une grande pendule en bois de la Forêt-Noire, dont le balancier terminé par une énorme lentille de cuivre étincelait à la clarté du gaz ; et, de distance en distance, sur la tapisserie historiée des murs, éclataient de larges cadres dorés, où l'on distinguait des empâtements de couleurs violentes. C'étaient des toiles impressionnistes, — œuvres de quelque client, qui, sans doute, ne pouvant payer sa pension, les avait laissées en compte au patron de l'établissement.
Cependant la plus grosse des trois femmes, celle qui était en camisole blanche, tira une tabatière de sa jupe, et, puisant une prise copieuse, elle s'en barbouilla le nez. Puis elle abattit un atout et, d'une voix enrouée, elle interpella la jeune au profil de perruche :
— A toi, Bec-de-Jacquot !
Dans le même moment, un adolescent imberbe passa son museau dans l'entre-bâillement de la porte. Il se borna à siffler doucement, et, tout de suite, Bec-de-Jacquot, la figure maussade et ennuyée, repoussa sa chaise, déchiffonna les plis de sa robe, et disparut sans biiiit.
Onze heures et demie sonnèrent à la pendule de la Forêt-Noire. Le garçon, toujours immobile sous le torchon symbolique qui lui chargeait l'épaule.
finit par se baisser vers le comptoir, où il se mit à fouiller. Il se releva ayant à la main un livre crasseux de cabinet de lecture : avidement il s'y plongea, et, plus que jamais, le reste de Tunivers s'abolit pour lui.
Emmanuel et Attilio maudissaient les longueurs de l'attente : ils se dépitaient contre ces gens qui avaient l'air de ne pas remarquer leur présence ; ils songeaient avec amertume au caféconcert qu'ils venaient de quitter et où Ton applaudissait sans eux les chanteuses en colliers de perles et en corsage de velours...
La porte s'ouvrit tout à fait, livrant passage à un bel homme sanglé dans un bourgeron bleu, qui s'assit familièrement à côté des joueuses de manille : c'était un machiniste du théâtre. D'une main soigneuse, il écarta un numéro du Petit Marseillais, qui gisait au milieu de la table, et, sans façon, le ton bref, il commanda :
— Ernest, une limonade !
Tandis que le garçon débouchait la bouteille, il l'interrogeait, en petites phrases courtes, négligemment, comme s'il parlait pour la forme :
— Et Coupon ?... où est-ce qu'il est ?
— A la réunion.
— Quelle réunion ?
— A la réunion des anarchos, tiens !... Il ne va pas tarder à rentrer !
Et le garçon ayant consulté la pendule qui marquait minuit moins le quart, se tourna vers Attilio,
comme pour lui dire : « Patiente;; encore un peu ! »
Le beau machiniste, d'un revers de main, essuya ses moustaches ruisselantes de limonade : il en ])laqua les deux pointes contre la ])eau rose de ses joues, où elles se tinrent luisantes et rigides, pareilles à deux volutes en bois d'ébène. Attilio reiit giflé volontiers, tellement son agacement s'exaspérait.
Tout à coup, dans le silence intermittent et les ténèbres de la rue, un bruit de conversation monta, que dominait une grosse voix caverneuse et brutale. La porte se rabattit lourdement contre le mur, et un gaillard de haute stature, la face congestionnée et le chapeau en arrière, émergea de l'ombre, en gesticulant et en braillant des phrases déclamatoires. Emmanuel poussa un cri de stupeur.
— Té ! Escartefigue !...
La main tendue, il se précipita vers son ancien camarade. Celui-ci, qui s'était d'abord reculé, accepta non sans une certaine morgue, la poignée de main offerte ; puis, d'un ton important :
— Comment ! c'est toi, castaniaire /... (i) Qu'est-ce que tu fous par ici ?... Ah ! Couquin de Diou ! en voilà une histoire encore !
Protecteur et jovial, il obligea Emmanuel à se rasseoir, s'assit lui-même à ses côtés, — et tout, dans son attitude comme dans sa physionomie,
(i) Castaniaire, ramasseur de châtaignes, — appellation de mépris donnée aux paysans.
exprimait un profond étonnement mêlé d'une commisération hautaine. Attilio, très intrigué, ouvrait de grands yeux : « C'était donc là ce fameux Escartefigue, cet homme extraordinaire dont son ami lui rabattait les oreilles depuis si longtemps !... » Il le considérait avec timidité.
L'autre, ayant bien conscience de l'effet produit, se rengorgeait. Il était habillé avec une recherche qui ajoutait au prestige de sa taille et de son organe tonitruant. En complet de drap gris d'assez bonne coupe, il arborait un melon noir tout neuf. Une chaînette ocellée de fausses pierres barrait, d'une poche à l'autre, l'étoffe bleue tendre de son gilet, — un gilet à fleurs acheté tout fait dans un magasin de confection. Enfin, son petit doigt recroquevillé mettait en évidence une grosse bague en torsade, incrustée d'un cabochon hyperbolique qui resplendissait. Mais la brusquerie des manières, la massivité des épaules et du cou trahissaient toujours le portefaix endimanché.
Le front écrasé sous des cheveux en brosse, les maxillaires saillants, la bouche mince avec une petite moustache hérissée et chafouine, la peau épaisse et rouge comme une écorce de piment, il annonçait un animal de violence et de ruse. Son verbe autoritaire, l'habitude du commandement qui perçait dans ses moindres gestes, l'élégance toute méridionale de sa dégaine palliaient un peu l'évidente bassesse de sa nature.
Emmanuel, très humble devant lui, comme un
fonctionnaire devant son supérieur, expliquait avec des mots hésitants et pénibles pourquoi son camarade et lui se trouvaient là.
Mais Ernest, le garçon, désignant à Attilio le personnage qui était entré avec Escartefigue :
— Tenez ! dit-il, voilà le patron !... Si vous avez à causer.
Celui-là, courtaud et ramassé, paraissait presque un nain en comparaison du portefaix. Son visage blafard était, par endroits, couturé de petite vérole. Une cicatrice qui partait de ses sourcils pour remonter jusqu'au sommet de son crâne chauve lui donnait un air fatal. D'ailleurs on sentait dans sa réserve même quelque chose de jaloux et de livide qui décelait V « artiste » raté, et il prenait des façons d'initié en regardant les toiles impressionnistes appendues au mur, vers lesquelles de temps en temps il levait les paupières comme pour les signaler à l'admiration des clients.
Lorsque Attilio lui eut parlé de ce Tonine qui devait le renseigner sur le gîte de Cosmo, son front se rembrunit. La main glissée entre les boutons de son gilet, il se campa dans une pose, puis il examina, d'un œil soupçonneux, son interlocuteur, évitant de répondre, avant que celui-ci lui eût fourni tous les éclaircissements :
— Enfin ! — conclut le cabaret ier qui avait réfléchi , — puisque vous êtes camarades, tous les deux avec M. Escartefigue!... Vous comprenez, n'est-ce pas, on aime bien savoir à qui l'on a affaire.
Et il promit à Attilio de l'aboucher avec Tonine. Le Piémontais viendrait sûrement ce soir-là : c'était même bizarre qu'il ne fût pas encore arrivé !
— N'ayez crainte î il sera ici dans un moment ! Il ne peut pas manquer, un jour comme aujourd'hui !...
— Hô Coupon ! Viens boire une fine avec nous autres ! — cria Escartefigue, qui avait besoin d'éblouir le public et de l'occuper de sa personne.
On desserra les chaises pour faire place au patron. On trinqua bruyamment. L'ex-portefaix qui était le voisin d'Emmanuel lui envoyait dans le dos des tapes amicales. Il l'enveloppa du haut en bas, d'une œillade moqueuse, et se retournant vers Coupon, il gouailla.
— Hein ? quelle bonne brute !... Pige-moi cette tête-là ! Ah ! il en a une couche, le coulego /...
Emmanuel, les pommettes rouges, s'inclinait d'un air modeste, comme si ces paroles grossières fussent autant de compliments. Mais Escartefigue, changeant de ton subitement, lui demanda avec une feinte condescendance :
— Alors, tu es garde de four dans les Produits chimiques ?... Encore un bon métier pour les exploiteurs 1...
— Eh oui ! — fit Emmanuel, — on se contente de ce qu'on trouve !...
Il dit cela avec un accent si débonnaire, qu'Escartefigue se mit à rire de plus belle, et, prenant Coupon à témoin :
— Mais pige-moi donc cette guoulft rie nistro!... Ça n'a pas plus de malice qu'un enfant (\r. huit jours !...
L'ex-portefaix, éj^anoui, insistait lourdement sur sa plaisanterie, qu'il jugeait sans doute très spirituelle. Emmanuel, gêné, et pour ramener l'entretien aux choses sérieuses, s'enquit naïvement :
— - Et toi, où est-ce que tu travailles à présont ? Je t'ai cherché pendant plus d'une semaine au môle d'Arenc et à la sixième section !...
— Oh ! moi, — répliqua superbement Escartefigue, — voilà longtemps que je ne turbine plus sur les quais !... Tu ne sais pas que je suis trésorier du syndicat des Dockers ? Je suis employé à la Bourse du travail !...
En prononçant, avec toute l'emphase convenable, ces mots de «trésorier » et « d'employé», il eut sur les lèvres un beau sourire de cuistre. Et tandis qu'Emmanuel, plein de déférence, le complimentait, il se carrait insolemment dans sa fortune de parvenu.
Alors, pour marquer davantage la distance entre lui et son ancien camarade, il affecta de le traiter en simple bétail. Avec la désinvolture d'un maquignon arrêté devant un cheval de trait, il poussait du coude le cabaretier en lui montrant Emmanuel :
— Dis, Coupon, regarde-moi ça ! voilà des types comme il nous en faudrait ! C'est plus doux que des moutons, ça marche au doigt et à l'œil,
et ça devient terrible sur un mot qu'on leur souffle à Toreille !... Regarde-moi plutôt ses poings !...
Il frappa sur l'épaule du colosse, et, par dérision autant que par réelle sympathie d'homme fort, il l'apostropha de sa grosse voix ronflante : . — Dis, abruti 1 fais voir un peu tes poings ?... \ Bonasse et brave, Emmanuel retira de sa poche une main qu'il tendit. L*ex-portefaix la saisit, et, la brandissant au bout de son propre poing, comme un marteau, il en battit l'air à tour de bras. Il exultait :
— En voilà, une masse, hein ? mes vieux colons !...
La main d*Escartefigue était presque aussi redoutable que celle d'Emmanuel. Seulement, l'oisiveté l'avait blanchie, et le faux brillant qui scintillait au petit doigt accusait davantage la rudesse misérable de l'autre. Sous les calus, les crevasses, les écorchures et les morsures des acides, l'humble main du manœuvre étreinte par la main baguée d'or du récent « employé » se crispait comme un pauvre être douloureux et patient.
L'ironie du contraste n'échappa point à Emmanuel, qui, avec un sourire craintif, risqua cette remarque :
— Ça se voit que tu ne travailles plus ! Escartefigue se cabra. L'afflux colérique du
sang allait crever ses joues tremblantes. Il balbutiait d'indignation :
— Comment ? Je ne travaille plus !... Mais,
abruti que tu es, tu ne sais pas que je travaille cent fois plus quo toi !
Ses prunelles torvcs ioudroyaienL l'inconscient coupable. C'était la révolte de rint(tllectuel accablant de sa supériorité l'obscur ouvrier. Coupon, dodelinant de la tête, approuvait la réponse du trésorier des Dockers, qui sonna comme une déclaration de principes.
Mais l'irruption d'une bande tumultueuse dissipa tout à coup le ressentiment d'Escartefiguo. Au dehors, on entendait rouler des fiacres. Des cris, des sifflements prolongés s'entre-croisaient. La foule dominicale sortait du théâtre.
C'était l'habitude pour un certain nombre de figurants et de claqueurs de venir prendre une menthe chez Coupon, entre minuit et une heure du matin. Ils étaient là une dizaine environ. Quelques-uns, non endimanchés, avaient aux pieds des espadrilles de corde. Débardeurs ou flâneurs de quais, les jambes flageolantes, dans de minces cottes de toile, le béret sur l'oreille, leurs cous bronzés émergeant d'un tricot à raies bleues, ils traînaient derrière eux une odeur de marine et de goudron
Nu-tête, afin que l'on vît mieux sa superbe chevelure, épaisse et bouclée comme la toison d'un bélier noir, un grand garçon, à profil de pâtre calabrais, se démenait devant le comptoir, en taquinant Ernest, qui, tout émotionné encore par la lecture de son roman, servait cette racaille, avec
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des mines trop ostensiblement dégoûtées. Dans sa gesticulation, le gars chevelu heurta par mégarde un petit vieillard, spectre alcoolique, aux paupières saignantes et chassieuses, la barbe sordide, de longues boucles blanches sous un chapeau de chiffonnier, qui, lentement, tâtant le sol de son bâton, s*avançait dans la salle. D'une bourrade, le vieux .repoussa T effronté, en criant :
— Arrière, canaille !
L'accent mélodramatique, le geste à la Ruy Gomez, l'ahurissement de l'assistance, ce fut une scène admirable. Le frisé, tout déconcerté par ces façons majestueuses, riait niaisement d'un rire contraint, tandis que le vieux, haussant les épaules, continuait d'avancer cahin-caha.
— Té ! c'est vous, père Thuilier ! — jeta Escarteiigue, en lui tendant le bout de ses doigts.
Une telle familiarité suffoqua le bonhomme. Redressé sur son bâton, la face apoplectique, il fulmina contre le portefaix :
— Dis donc, espèce de goujat, est-ce que j'ai gardé les anarchistes avec toi ! Manant que tu es, voyou, malappris !...
Et sa bouche tordue par le mépris semblait cracher les injures.
Il se drapa pompeusement dans son ignoble pardessus tout en loques, s'affermit sur son bâton, et, le torse bombé, une main sur la hanche, roulant des prunelles effroyables, il prononça avec un grondement oratoire :
L'INVASION rs7
— On ne m'appelle pas le i)ùre Ihuilic-i ! |«suis le citoyen Tluiilier, représentant du l^Mlple !...
Son bâton s'agita frénétiquement sur Ir- Crirrelage, il clamait à pleins poumons :
— Découvrez-vous, bandits, devant une noble tête de vieillard !...
Lui-même, donnant l'exemple à la foule, se découvrit respectueusement.
Très impressionné par cette mimic[ue et cette grandiloquence, le public demeurait indécis, ne sachant s'il convenait d'applaudir ou de huer l'individu. Les claqueurs et les figurants se croyaient encore au théâtre et, les yeux béants, ils contemplaient le représentant du Peuple.
Escartefigue, se penchant vers Attilio, comme plus intelligent qu'Emmanuel, chuchota en sourdine :
— C'est un type, qui a été quelque chose du temps de la Commune !...
Il se touchait le front, en disant cela, pour signifier que le vieux était devenu fou et qu'il ne fallait pas attacher d'importance à ses incartades ni à ses divagations. Puis, ayant tiré le bonhomme par la manche, il lui offrit une chaise à côté de lui :
— Allez ! Asseyez-vous, citoyen ! Vous allez boire un verre de fine avec nous autres !
— Un verre de fine ? Merci !... Tu me prends pour un ivrogne, je crois ! Moi, je ne bois que du vin !... le jus de nos vignes françaises !...
Sur un signe de Coupon, Ernest lui apporta un canon de gros bleu. Il y trempa ses lèvres avec une sensualité bestiale, avala presque tout le contenu, et, subitement apaisé, il se dérida, remercia le cabaretier en quelques mots très dignes.
La salle se vidait. Les figurants, les adolescents en espadrilles s'étaient dispersés peu à peu, — si bien qu'en dehors du groupe de l'orateur, il ne restait plus dans la salle que le machiniste, l'homme au chapeau mou et les deux vieilles en camisoles blanches qui, de saisissement, en avaient interrompu leur manille.
Gentiment, Escartefigue posa sa main sur celle du père Thuilier :
— Dites, citoyen ?... Faites-nous plutôt une conférence !
Et clignant de l'œil du côté d'Attilio et du machiniste :
— On va rigoler ! vous allez voir.
— Une conférence ? — répéta le bonhomme d'un air flatté, — je veux bien! Moi,jesuis toujours prêt, quand il s'agit de la République ! . . . Mais, auparavant, vous allez me repayer un verre ! Je ne parle pas sans ça !
Ernest remplit une seconde fois le canon vide, et, tout de suite, après avoir essuyé sa barbe humide à la manche de son paletot, le vieux communard érigea son buste, frappa du poing sur la table. Son regard se perdit au plafond et ses prunelles se dilatèrent, comme au passage d'une vision
mapnifiquo. Imliffc^ront aux soiiriros morjiKMirs, il déclama :
— Citoyens! !... Porté à cciir. trilninc piiv vos acclamations unanimes, encouragé par la présence des patriotiques populations qui se pressent dans cette enceinte, permettez-moi d'abord...
Un coup de sifflet, modulé d'une façon spéciale, avait retenti sur le trottoir. Aussitôt une des vieilles s'était levée peureusement, et, tremblante de couper le rythme de ces belles périodes qui lui donnaient la chair de poule, elle s'était glissée en tapinois jusqu'à la sortie. La porte était restée entr'ouverte derrière elle, un courant d'air glacé fit tousser le conférencier qui grogna :
— Eh ! ferme donc la porte, fourneau ! L'invective fut accompagnée d'un geste et d'un
froncement de sourcils tellement olympiens que personne ne broncha. Un nouveau coup de poing sur la table fit tinter les verres, et le père Thuilier, déchaînant les grandes orgues de sa rhétorique, reprit avec sérénité :
— Permettez-moi d'abord de rendre un hommage public au brave colonel Kaufmann, ce fils du peuple, ce soldat républicain, qui, dans sa marche triomphale à travers les déserts africains, n'a rencontré devant lui qu'un seul obstacle... j'ai nommé cette vieille bourrique de reine d'Angleterre !...
La bouffonnerie imprévue provoqua un formidable fou-rire. Coupon, agité d'une sorte de san-
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glotconvulsif, s'était abattu sur l'épaule d'Escartefigue, qui se tamponnait les yeux avec son mouchoir. Fier de son succès, l'orateur voulut continuer, mais une quinte de toux le plia brusquement sur sa chaise. Les paroles hachées jaillissaient par intermittence, comme des éclaboussures.
— Reposez- vous, père Thuilier ! — conseilla amicalement Escartefigue.
— Ah ! je ne peux plus ! je ne vaux plus rien ! souffla le vieux, en un sursaut de révolte impuissante.
Et aussitôt, d'une voix geignarde :
— Donnez-moi encore un verre de vin ! ça me remettra !... et un petit morceau de pain, pour faire la trempette ! Voilà vingt-quatre heures que je n'ai pas mangé !
Des larmes ruisselèrent le long de ses paupières chassieuses, soit qu'il jouât la comédie, ou qu'il s'attendrît lui-même sur sa propre misère.
Coupon hésitait à satisfaire ces perpétuelles exigences. Mais Escartefigue, par ostentation :
— Allez va ! donne-lui son morceau de pain ! Moi, je paie la dépense !
Le bonhomme se rua sur la tranche qu'Ernest venait de déposer auprès du canon de gros bleu. Il dépiota la mie qu'il bourra dans son verre, en fit une mixture épaisse, et il se mit à la manger avec ses doigts. Ses gencives édentées trituraient bruyamment la pâtée répugnante, tandis que des pleurs coulaient sur sa barbe et sur ses mains.
Ce])enclant Coupon avait appelé Atlilio à l'autre bout de la salle, dans l'angle obscur m(^'na/^(^ (^ntre le comptoir et la j)orte. Emmanuel s'apctrçut (pnî tous deux causaient avec un pc^tit honnne noiraud, qui, sans être reniarciuc"^ de personne, profitant de l'émoi suscite par le discours du pure Thuilier, s'était insinué dans le débit. Le visage olivâtre, la lèvre supérieure om])rée de qu(^i(jues poils clairsemés, nabot et trapu, il olfrait le type accompli du montagnard alpin, tel qu'il se rencontre aux environs de Cuneo : « C'était ce Tonine, sans doute !... » Et, bien qu'en somme cela ne le regardât point, Emmanuel guettait avec une certaine inquiétude la conversation du petit homme noir et de son ami...
— Ah ! vieux coquin, tu ne sens pas bon ! — jeta soudain Escartefigue, qui recula sa chaise loin du père Thuilier.
Celui-ci, ayant terminé sa trempette, s'était affalé au beau milieu de la table. La tête sur un bras, il poussait un ronflement rauque comme un râle.
— Regarde-moi comme il dort ! — fit Escartefigue, poussant du coude Emmanuel, — on dirait un petit qui vient de téter î...
— Qui est-ce, ce vieux-là ?
— Ça ?... C'est un carcan, un homme de l'ancien temps !... une foutue bête, quoi !...
Le portefaix avait à cœur de se venger des épithètes malsonnantes dont le père Thuilier l'avait salué tout à l'heure.
i62 L'INVASION
Mais, debout derrière Emmanuel, Attilio, la mine rayonnante, lui touchait l'épaule, puis, se rasseyant sur sa banquette, il lui dit en baissant la voix :
— Il n'y a pas à tortiller: c'est bien mon frère!... Même que je dois le voir demain, sur les onze heures ! J'ai rendez- vous à la Belle-de-Mai, avec cet homme-là !...
Du coin de l'œil, il désigna le Piémontais noiraud qui, le dos tourné, se chamaillait avec Coupon, plus blême que d'habitude.
— Tu es sûr ? — demanda Emmanuel, d'un ton légèrement altéré.
— Tout ce qu'il y a de plus sûr !
— Ah !...
Son front s'assombrit. A partir de ce moment, il ne lâcha plus une seule parole et il était si préoccupé qu'il n'entendait pas les facéties d'Escartefigue.
D'un timbre clair, aux vibrations étranges, la pendule de la Forêt-Noire sonna une heure et demie du matin. Comme un dormeur qui se réveille, il tressaillit, porta la main à son gousset, voulut régler les consommations :
— C'est l'heure de partir î — dit-il sourdement à Attilio.
— Ah ! ça, jamais de la vie ! — répliqua Escartefigue, — pour une fois qu'on est ensemble.
— Non, non ! — dit Coupon, — ne partez pas ! Voilà seulement que la fête commence ! A présent, nous sommes en famille !...
LTNVASTON i63
Effcctivenienl, il n'y avait plus dans lo bar, outre le cabaret ior ot son garçon, que la « société » d'Escartefigue, et le })ère Thuilier qui ronflait toujours au milieu de la table. Ernest, ayant soulevé doucement le Ke|M*csentant du Peuple, le poussa jusqu'au trottoir, où deux agents le ramassèrent et le conduisirent avec beaucoup d'égards à l'Asile de nuit. Tonine, le Piémontais, s'était éclipsé si rapidement, qu'Attilio lui-même ne put constater que son absence.
La porte une fois verrouillée, on éteignit les becs de gaz inutiles et Ton prépara des récipients pour fabriquer du vin chaud. Les têtes s'exaltèrent. Coupon, à la requête générale, chanta une romance anarchiste, La fille dtc prolétaire, son triomphe, car il avait braillé jadis dans les musichalls, roulé l'Algérie, la Provence, la Catalogne et il rappelait toujours avec orgueil ses succès à Barcelone. Mais le clou de la soirée, ce fut une série de monologues débités par Ernest qui révéla un véritable talent d'imitation drolatique. Décrochant ensuite une mandoline, il parodia les guitaristes corses ou espagnols, les harpistes napolitains : ce fut à mourir de rire. Attilio, absolument fanatisé, fit jurer au garçon de lui enseigner un si bel art.
Ces divertissements durèrent jusqu'à trois heures du matin. Après quoi, il fallut encore manger une soupe au fromage avec des praires et des clovisses, que, sur l'ordre d'Escartefigue, Ernest dut aller acheter quai de Rive-Neuve, dans la barque
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même d'un Génois qui revenait de la pêche. Cette fin de bordée était interminable. Cent fois Emmanuel fut sur lepointdes'en aller; il resta par lâcheté, par crainte de froisser les autres, surtout Escartefigue, qui lui témoignait une amitié intéressée. Vaguement, il comprit que le trésorier du Syndicat avait sur lui des desseins considérables.
. Au petit jour seulement, ils regagnèrent la Maison de diamant. Emmanuel avait tout juste le temps de se changer et de sauter dans le tramway, pour être à Tusine à sept heures ; il tombait de sommeil.
La maestra, déjà sur pied, les gronda de leur débauche. Mais Attilio, très ivre, lui ferma la bouche en plaisantant :
— Allons, la Regina, ne fais pas de manières ! Je te l'ai retrouvé, ton Cosmo !...
Dupée si souvent, elle se refusait à y croire, mettant sur le compte de l'ivresse ce propos inconsidéré. Et tandis que, toute pensive, elle le regardait en soupirant, le jeune homme balbutiait, la bouche pâteuse :
— Tu sais, nous sortons d'un bar ! Il y avait là un nommé Ernest qui nous a chanté des chansons ! Jamais de la vie je n'ai tant rigolé !... Ah ! Coiiquin de Diou ! Quel type dégourdi, cet Ernest !...
VERS onze heures, Attilio dégrisé et revêtu de ses habits du dimanche se rendit à la Bellede-Mai. Chapitré par Marguerite, il s'en allait audevant de Cosmo avec la dignité d'un ambassadeur.
Tonine lui avait donné rendez-vous dans un café dont le mobilier, en velours rouge défraîchi, ra]> pelait les magnificences démodées des plus vieux établissements du cours Belsunce : le jeune homme n'y trouva ni le Piémontais, ni son frère *
— Ces messieurs sont partis ! — lui dit la patronne. — • Comme il fait beau, n'est-ce pas, ils ont préféré aller prendre le soleil!... C'est bien rare si vous ne les rattrapez pas sur le Jeu de boules !...
Attilio ne s'étonna point outre mesure, d'abord par indulgence de Méridional qui, incapable de se contraindre pour les autres, excuse chez eux un sans-gêne pareil ! Et puis, la vie du peuple est un perpétuel hasard ; on finit toujours par se rejoindre, sans prendre la peine de se chercher ! Aussi, le jeune homme, bien loin de s'irriter, était-il plutôt gai en sortant du café : l'odeur de tabagie,
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rarome des apéritifs lui avaient mis rame en dilatation.
S'étant renseigné de droite et de gauche, il découvrit enfin le Jeu de boules, qui occupait un terre-plein, en contre-bas de la Manufacture de tabacs. Des hommes en manches de chemises venaient d'engager une partie ; d'autres, le dos tourné, et rangés sur une même ligne, suivaient les péripéties du jeu avec un air profondément absorbé. D'abord Attilio n'aperçut point son frère. Mais il vit Tonine, dans une petite échoppe qui servait de buvette. Le Piémontais, interrogé par lui, Taccueillit encore plus froidement que la veille. Il se borna à répondre :
— Tenez, le voilà !... l'homme qui a ses deux mains dans les poches de sa veste ! . . .
Attilio distingua, dans la file des spectateurs, un individu de forte carrure, ballonné par un complet de velours bleu si usé et si déteint que la trame râpeuse luisait comme du papier de verre. Une barbe inculte dissimulait un peu les traits et faisait paraître plus sale et plus terne un visage amaigri de convalescent. Comme autrefois, Cosmo ne portait que les moustaches. Attilio hésitait de plus en plus à reconnaître son frère dans cet être hirsute, déguenillé et malpropre. Il s'approcha néanmoins. ; L'homme le regarda en dessous, la contenance embarrassée. Plus de doute ! Ces yeux glauques, ce nez en bec d'aigle! C'était bien lui!... Il s'avança les bras tendus :
— Comment, c'est loi ?...
L'autre recula, les yeux toujours baissés à terre :
— Oui ! bonjour !
TI restait immobile, les lèvres serrées. Los joueurs, intéressés par la scène, commençaient à faire cercle autour d'eux :
— Viens ! — dit Cosmo, d'une voix sombre, — on s'expliquera ailleurs !
Et ils se dirigèrent vers la barrière de Tenclos.
Ils longèrent la buvette, où Tonine, aidé d'un petit garçon, était en train de remplir des verres d'absinthe. Attilio cria au Picmontais :
— T'chaïc, Tbnine !
Celui-ci, sans répondre, toucha négligemment le bord de son feutre.
— Tu ne lui parles pas ?... demanda Attilio à son frère.
— Non, nous ne sommes plus trop bien ensemble !...
Le mineur retomba dans son mutisme.
Ils descendirent une rue faubourienne, aux maisons espacées, immenses et hautes, pavoisées à tous les étages de linges multicolores qui s'enflaient au vent comme des banderoles de navires.
Les deux hommes marchaient côte à côte, sans se rien dire. Une double ride barrait le front bas et obstiné de Cosmo. Attilio, qui n'ignorait pas la signification mauvaise de cette ride, n'osait rompre le silence par crainte de provoquer chez son frère une explosion de fureur. Il devinait tout ce
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qui couvait d'injustes rancunes et d'humiliations exaspérées derrière ce pli opiniâtre, dans cette grosse tête carrée qui penchait comme sous le poids d'un fardeau invisible. Les colères rentrées du mineur, — il le savait, — étaient plus terribles que ses pires emportements, — et peut-être lui en voulait-il d'avoir éventé la retraite où il se cachait !
Ils atteignirent ainsi un terrain vague, encombré de détritus, où se tapissait une méchante cambuse toute rapiécée de fer-blanc, — une écurie abandonnée sans doute.
— C'est là !... dit Cosmo, d'un ton bourru, en tirant de sa poche une énorme clef, pesante et longue comme une hachette d'abordage.
La porte tourna lourdement sur ses gonds, et, en même temps, une écœurante odeur de suif leur souffla aux narines. Dans la pénombre de la cabane dépourvue de fenêtres, on distinguait des grabats aux paillasses et aux couvertures boueuses, des hardes accrochées aux cloisons, des outils et des ustensiles de cuisine. L'odeur de suif se mêlait à des relents invétérés de mangeailles indigentes. Sous un trou percé dans la toiture, devant un foyer improvisé, deux grands pots en argile brune mijotaient à petit feu.
Au milieu de ce campement, Attiliose remémorait les gîtes de terrassiers, où il avait couché jadis, les baraquements en planches élevés à la hâte, au bord des voies ferrées en construction.
Son ro^'anl errait sur loulcis les pauvrets clioscs ([iii gisaient là. Mais (a)siii() no voyait (lu'Atlilio. Leurs yeux se rencontrèrent. Soudain, les {>aupiôres de Taîné ron^^iront dans sa lace pâle. Une. expression de tendresse adoucit l'éclat sauvage (\r. ses prunelles. A [)einc le jeune homme avait-il deviné, chez l'autre, la montée foudroyante; de l'émotion, que Cosmo, se précipitant, l'étreignait entre ses bras. Il lui écrasait les joues contre les siennes, le i)ressait rudement contre sa poitrine, en hurlant des paroles sans suite :
— Ah ! ïilio, ïilio î... mon frère, mon frère !... Ce fut une crise de larmes et de sanglots. Dans
cette masure, où personne ne pouvait les voir, ni les entendre, l'orgueil sournois de la brute cédait à rimpulsion plus forte du sang. Comme un pauvre qui meurt de faim et qui se rue sur la nourriture, il meurtrissait presque le jeune homme par la violence de son étreinte. Confondant en lui tous ceux qu'il aimait, son affection refoulée depuis des mois s'abattait sur Attilio, avec Timpétuosité de la passion et Tavidité du besoin. Soulevé à son tour par ce débordement de caresses, le cadet, malgré sa légèreté et son indifférence, manifesta bientôt une frénésie pareille. Il criait, tout en multipliant ses baisers :
— Ah ! Cosmo, je suis plus content de te revoir que si j'avais gagné un million !...
Leurs bras se dénouèrent, tous deux pleuraient abondamment.
Ils s'assirent, l'un à côté de l'autre sur des sacs de pommes de terre. Pendant quelques minutes, un hoquet continu secoua leurs poitrines ; puis ils se calmèrent tout à coup, s'essuyèrent la figure... C'était fini ! Alors, ils se mirent à causer tranquillement.
— Voilà longtemps que je te cherche ! dit Attilio.
— Et moi, voilà longtemps que je t'attendais.
— Tu aurais bien pu me trouver !... en demandant à Raimondo !
— Je lui dois de l'argent... Et puis, tu sais, il y a, par là, des bandits qui ne me plaisent pas trop !...
Après un silence, il reprit timidement : . — Et les enfants ?...
Attilio poussa un gros éclat de rire :
— Ah ! ils vont bien, les gaillards, déjà le petit est aussi fort que le grand!... Marguerite aussi va bien... et Marie-Louise !...
Au nom de sa femme, le mineur baissa la tête. La double ride barra de nouveau son front hostile. Il se tut, buté, inexorable, endurci, semblait-il, par un ressentiment invincible. Encore une fois, Attilio craignit de l'irriter en insistant, et, comme il jetait les yeux machinalement autour de lui, tout à coup, changeant de ton et de sujet :
— Ah ça ! qu'est-ce que tu fiches par ici ?
— Moi ? — fit Cosmo, gravement, — je suis cuisinier !... tu vois, j'avais mis la soupe en train, pour aller t'attendra !
Il montrait les deux |)()ts en arf^ile brune qui mijotaient devant le foyer. Alors il eonta comment, la bourse vide, malade, ne sachant où se réfugier, il avait dû accepter l'hospitalité dans cette cambuse habitée ])ar des compatriotes qui travaillaient à la fabrique de bougies de la Belle-de-Mai. En reconnaissance, il leur préparait la nourri tunt et gardait le logis.
— Il a bien fallu ! — ajouta-t-il, avec humeur, — Tonine m'avait flanqué à la porte, après m'avoir gardé un mois !... Ah ! je m'en souviendrai de celui-là !... Un homme à qui j'ai donné à manger pendant plus de six mois, qui m'a emprunté tant d'argent !... Des avares de cette espèce-là, ça n'a l)as de cœur ! . . .
— • Mais, qui est-ce, ce ïonine ? — interrompit Attilio, curieusement.
— Oh ! pas grand'chose !... Je ne sais pas trop ce qu'il tripote avec un nommé Coupon, qui tient un bar, derrière le Grand-Théâtre!... Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il est très camarade avec la bande d'apaches de Saint-Moron : ils lui apportent des objets volés !... Mais, ne le dis pas ! Si ces gens-là apprenaient que nous les avons vendus !...
Attilio ricana d'un air malin :
— A présent, je m'explique !...
— N'empêche — poursuivit Cosmo, — que me voilà passé marmiton pour des fabricants de chandelles !... Tiens ! ce sont eux qui s'amènent, les clients ! Il est midi et demie !...
Deux ouvriers s'encadrèrent sur le seuil, un peu déconcertés, d'abord, à la vue du visiteur inattendu ; puis, quatre autres arrivèrent encore. Et la puanteur de suif devint plus véhémente. Les tricots de coton, les pantalons en peau-de-diable imbibés de graisse, du haut en bas, luisaient comme des lustrines.
Cosmo présenta son frère. On l'invita à partager la pitance commune :
— Asseyez-vous ! — lui dit le plus vieux de la troupe, — vous mangerez avec nous une bouchée de polenta !
Ils s'accroupirent en cercle sur des pierres. Au milieu, à même le sol, Cosmo plaça les deux pots d'argile, dont l'un contenait la polenta, et l'autre, des légumes bouillis, et chacun se mit à piquer dans le tas odorant avec des fourchettes et des cuillers d'étain. Ils avalaient rapidement, aiguillonnés par l'heure. De temps en temps, on passait une calebasse pleine de vin, et, à tour de rôle, ils appliquaient leurs lèvres sur le goulot :
— Buvez ! — dit le chef de l'équipe à Attilio, — c'est du vin apporté d'Italie... comme tout ce que nous avons ici, le maïs, les châtaignes, les pommes de terre !... Il est bon, n'est-ce pas, le vin du pays ?...
Mais le jeune homme, déjà gâté par le bien-être de France, dédaignait le régal de ces gens grossiers. Il se révoltait surtout de voir son frère parmi eux, presque tombé à leur niveau. Dans ce taudis
fétide, il évoquait le Cosmo d'autrefois, si fier et si Iringant sous ses beaux costumes de Lyon ou de Marseille, et, lorsqu'il revenait au pays natal, ré])andant, sans compter, l'or de ses poches sonnantes.
Sitôt les hommes partis, il ne ])ut y tenir davantage, le cœur affadi par l'odeur des graillons chimiques : afin de se décrasser de cette misère, il emmena Cosmo dans le café somptueux, où il s'était adressé le matin.
Les banquettes en velours rouge et enfin deux champoreaux généreusement versés épanouirent le mineur. Attilio jugea le moment propice pour reprendre l'entretien : les deux coudes étalés sur la table, ses yeux dans les yeux de Cosmo, la mine indulgente et rieuse, il demanda :
— Voyons, mon vieux, pourquoi est-ce que tu as fait ça ?...
— Quoi ? — fit durement Cosmo qui, d'abord, voulut éluder la question.
Puis, ayant réfléchi, il articula, sur un ton d'animosité :
— Tout ça, c'est la faute à Marguerite ?... Qui est-ce qui lui a commandé de quitter la maison paternelle.,, pour venir me surveiller ici ! Elle ne pouvait pas rester là-bas avec les enfants ?... Mais elle pense me mener à sa fantaisie, parce qu'elle est maestra.
— Tu sais bien, — dit Attilio, — que le père et les belles-sœurs la tourmentaient.
L'argument n'ébranla point Cosmo. Il n'admettait pas qu'on eût osé s'attaquer à sa femme, en son absence. D'abord, elle aurait dû lui écrire si c'était vrai !... Contacci ! il se chargeait de faire respecter ses droits d'aîné !...
— Ne parle pas si fort ! — dit Attilio ironique. — Le vieux est bien plus fâché contre toi que contre Marguerite... Il a encore écrit avant-hier pour réclamer de l'argent. Il dit que vous vous moquez de lui, que vous le laisserez mourir, sans avoir racheté la Meïna !...
Froissé de l'allusion, Cosmo évita d'y répondre, et, se cramponnant à sa première idée, avec plus d'obstination :
— Tout ce que tu voudras ! Je maintiens que c'est la faute à Marguerite!... Quand j'ai reçu la dépêche, où elle me disait d'aller la chercher au bateau, — moi qui ne l'attendais pas ! — ça m'a fait comme un coup de pioche sur la tête ! Pourtant, j'ai demandé au patron la permission de la journée. Tu comprends, je ne voulais pas la laisser dans rembarras avec les petits ! Mais j'étais si en colère, que, pour me faire passer le mauvais sang, j'ai bu pernods sur pernods ! Le soir, j'étais raide, j'ai tout oublié, la femme et les enfants !... et puis, j'ai rencontré la Gasconne, une brune que je fréquentais et qui m'a conduit chez elle !...
Le mineur s'arrêta un instant, dans sa confession, comme pour reprendre courage, puis, il ajouta d'une voix sourde :
— Alors, n'est-ce j)as, moitié à cause de la Iionte qui in'étouffait, moitié à cause du charme que j'avais pris sur cette fille-là, j'ai s(uiti ([ue je ne |)ouvais pas revenir vers Marguerite !... Nous nous sommes mis ensemble, la Gasconne et moi !... Ah ! la canaille ! elle m'a mant^'é huit ccn\^ francs (jue je m'étais placés î...
— C'est bien ça que j'avais toujours pensé ! — dit philosophiquement Attilio ; — mais, quand les huit cents francs ont été mangés, tu aurais bien pu...
— Non ! il n'y avait pas moyen ! J'étais troj) malade !
Et, avec des périphrases pudibondes, Cosmo spécifia de quelle sorte de maladie il avait été contaminé par la concubine : elle lui avait laissé ce cadeau, avant de le lâcher !
Attilio pouffa, à cette confidence :
— Ta femme, t'aurais soigné, fada que tu es ! Les femmes, ça ne leur fait rien, ces choses-là ! Au contraire.
Cosmo, branlant la tête, blâmait à part soi le cynisme du jeune homme. Cependant, comme il ne trouvait plus rien à dire, il s'abîma dans un silence farouche
— Allons, allons ! — finit par insinuer Attilio, tout ça ne peut pas durer ! Tu vas revenir à la maison !... Marguerite sera si contente ! Et les enfants, si tu savais ! ils parlent de toi, tous les jours !...
— Tu les embrasseras, Tilio ! — fit le mineur attendri.
— A une condition !... C'est que tu reviennes demain !
— Ce n'est pas possible, Tilio ! Ce n'est pas possible !...
Il se rapprocha de son frère, et, très bas, il murmura :
— Savoir si le médecin sera d'avis !... Et puis, vois- tu, j'ai quelque chose là !...
Cosmo, la paume ouverte, se frappait la poitrine, à coups redoublés :
— Oui ! j'ai quelque chose là !... un poids terrible qui m'empêche de respirer... une colère contre Marguerite, contre moi, contre tout le monde !... Je me connais ! Il faudra encore un peu de temps pour que ça passe î... Non, Tilio, je ne peux pas, je ne peux'pas !...
Sa voix se brisa dans son gosier, et, tout à coup, il s'étala sur la table, en sanglotant :
— Je suis un bandit, un chien !... un chien pourri !
On l'entendait à l'autre bout du café. Des boutiquiers, qui jouaient au billard, se retournèrent, stupéfaits, et quelques-uns même, croyant que c'était un fou, accoururent pour voir. Attilio, ennuyé de tout ce scandale, le poussait du coude :
— Tais-toi, Madonna ! tais-toi ! prends plutôt un peu de rhum, ça te remettra !
Le jeune homme qui, l'avant-veille, avait
g«ign6 quelques sous avec des bonneteurs, commanda aussitôt deux j)etits verres.
Au même moment, il se produisit un véritable coup de théâtre. Les cuivres d'une fanfare éclatèrent. Escartefigue ])arut, accompagnant le député socialiste du quartier. Toute une séquelle d'électeurs envahit, derrièreeux, l'établissement. Ce fut un brouhaha général. Attilio ne put résister au ])laisir de trinquer avec le trésorier des Dockers. Cosmo, entraîné par lui, se décida à l'imiter. On causa, on but, et peu à peu son chagrin se dissipa dans la gaieté publique...
Le soir, entre onze heures et minuit, le conducteur du tramway qui va de la Joliette à la Bellede-Mai aperçut entre les rails deux ivrognes se soutenant l'un l'autre : ils ne se dérangèrent pas, malgré les avertissements répétés du timbre. Le conducteur dut stopper et leur crier des injures, pour les obliger à se garer sur le trottoir.
C'étaient les deux frères, complètement ivres, qui vaguaient au clair de lune, en bra liant des refrains piémontais.
CE fut seulement le lendemain, à sept heuresdu soir, lorsque Marguerite rentra de son magasin, qu^Attilio put lui apprendre la grande nouvelle. La veille elle Tavait attendu jusqu'à minuit. Elle était si lasse, si découragée, si dépitée aussi contre la négligence du jeune homme, qu'elle n'éprouvait même pas la curiosité de l'interroger. A la vue de ces vêtements éclaboussés de vin, de ces yeux battus, de cette figure blêmie par l'ivresse, elle devina ce qui s'était passé. Détournant la tête, d'un air de dégoût, elle ne lui adressa point la parole.
— Ne te fâche pas, la Regina ! — plaisanta le mauvais garçon, — puisqu'on te dit que c'est hii/.,.
Marguerite répéta machinalement :
— CestluiP...
— Oui!... et il serait déjà revenu depuis longtemps !... Mais, tu comprends, il a honte !...
Cependant a maestra, subitement attendrie, le pressait de ses questions :
— Il est bien malheureux, n'est-ce pas ?...
— Plus que toi î... Ah ! si tu savais !...
Sûr d'apitoyer Marguerite, Attilio, avec sa faconde ordinaire, conta tout ce qu'il avait vu
dans la camhiise do la H(?ll(^-de-Mai : son frère réduit au rôle de cuisinier, affaibli parles privations, rouvert de loques comme un mendiant, sale, méconnaissable...
Au récit de cette abjection, elle s'expliqua tout à coup rinertie de Cosmo :
— Ecoute ! — dit-elle, — je connais son caractère ! Il n'osera pas se montrer à moi dans un état ])areil :
Alors, en mots précipités, elle exposa son plan : <^ L'essentiel était de rhabiller Cosmo, de lui procurer une tenue convenable qui lui rendît un peu le sentiment de sa dignité. On allait partir tout de suite pour Vaufrèges d'où l'on rapporterait du linge et un costume propre ! Elle offrirait en acompte à Raimondo les trente francs d'économie (ju'elle possédait !... Il n'y avait pas une minute à perdre, si l'on ne voulait pas manquer le dernier tramway !... »
Malgré son envie de se dérober, Attilio se décida pourtant à accompagner sa belle-sœur. Elle disposa sur la table le souper d'Emmanuel qui n'était jms encore de retour, coucha les enfants, et, prise d'une impatience fébrile, elle courut à la station la plus pro^.haine.
Raimondo, par bonheur, consentit, sans trop de peine, à l'arrangement proposé, mais il garda comme nantissement ce qu'il y avait de meilleur dans les effets de Cosmo. Marguerite, outre les outils, put disposer de la plus petite des deux
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malles et de quelques menus objets. Aidée par Attilio qui avait chargé la malle sur ses épaules, elle transporta son butin à la Maison de diamant. A peine arrivée, elle s'empressa d'ouvrir le coffre rustique, où étaient empilées pêle-mêle les bardes de son mari, — et seulement alors, en touchant ces étoffes qui avaient conservé la forme de ses membres, elle eut la conviction profonde qu'il existait encore pour elle, et elle en conçut un grand bonheur avec un désir éperdu de sa présence. Depuis tant de mois qu'ils étaient séparés, l'image de l'époux s'était décolorée peu à peu et ensevelie au fond de sa mémoire. Marguerite n'avait plus la force d'animer ce fantôme qui, tous les jours, se reculait et s'évanouissait davantage dans le passé. Lorsque Attilio lui avait dit : « C'est lui ! » elle avait répété machinalement : « C'est lui ! », comme si cette nouvelle ne la concernait point ; et lorsque ensuite elle était partie pour Vaufrèges, prise d'une impatience fébrile , elle avait cru tout simplement faire son devoir de femme. Mais maintenant c'était la chair même de Cosmo qu'elle respirait en rangeant ces pauvres épaves. Elle tenait entre ses mains la photographie du mineur, qu'elle avait réclamée avec la sienne et celle des enfants. La figure effacée palpitait devant ses yeux, vivante, précise jusqu'à l'hallucination, et, tandis qu'elle la contemplait, le cœur troublé et malade d'amour, elle défaillait au souvenir des caresses anciennes. Elle n'avait plus de rancune,
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elle ne pouvait ])l\is lui en vouloir ! La lîiiscTc et les luimiliations subies par l'homme infidèle l'avaient assez vengée !... Elle ne voyail plus que le beau liancé, le garçon fastueux et prodigue qui, un soir de septembre, en revenant de ce fameux bal à Sant'Aml^rogio, l'avait serrée doucement contre sa poitrine et, d'une grosse voix timide, avait balbutié : « Mademoiselle Marguerite, si cela vous j)laît comme à moi ?... » Et il lui semblait que le souffle chaud de la voix virile errait encore dans ses cheveux !
Elle dormit mal, tant son esprit était préoccupé. Dès le matin, elle envoya son beau-frère à la Belle-de-Mai, avec un paquet de linge pour Cosmo. Le soir, elle manifesta une gaîté tellement exubérante qu'Emmanuel en fut secrètement blessé. A part soi, Marguerite s'étonna de la froideur de son hôte, et même elle lui dit assez vivement, après une allusion à la rentrée prochaine de Cosmo :
— On croirait que cela ne vous fait pas plaisir ! Il se disculpa mollement en phrases évasives,
sembla triste et soucieux, ne mangea presque rien à dîner, et, avant la fin du repas, il allégua un rendez-vous pour sortir aussitôt, lui qui, d'habitude, tenait compagnie à la maestra !
Le lendemain, il ne travailla pas à l'usine. Il s'absenta toute la matinée, et, vers midi, il reparut à la maison, l'air embarrassé :
— J'ai trouvé une chambre ! dit-il à Marguerite,
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— à présent vous n'aurez pas trop de place pour votre mari et vous !...
Elle protesta qu'Emmanuel ne les gênerait en rien. Mais lui, baissant les yeux :
— Il pourrait penser mal ! Cela vaut mieux que je vous quitte !...
— Pourquoi ?... Nous n'avons rien à nous reprocher, je pense ! — répliqua-t-elle avec un accent presque dur.
Le jeune homme croyait qu'elle allait insister pour qu'il restât. Elle était devenue toute rouge, elle se taisait, réfléchissait, effrayée par les scrupules d'Emmanuel, et voici qu'elle tremblait déjà d'avoir fourni un prétexte à la jalousie de Cosmo. Il comprit la cause de son silence. Pour abréger cet entretien pénible, il tira honteusement de sa poche l'argent de sa pension, le déposa au bord de la table, puis, d'un geste gauche, il tendit la main à la maestra :
— Adieu, madame Marguerite !...
Ses yeux humides cherchèrent les yeux de la jeune femme, espérant y trouver une douceur qui témoignât de leur amitié passée. Il ne lut dans son regard qu'une affabilité un peu contrainte.
Cependant elle prit la main de l'hôte, et, par une charité tout instinctive, elle articula :
— Vous viendrez nous voir. . . quelquefois ! Docile comme toujours, il répondit :
— Oui !... quelquefois !
Cette consolation offerte par convenance, véri-
table aumône (iircllc lui jetait, acheva de l'aeea- 1>1(M\ Il répéta encore :
Adieu, madame Marguerite !...
Un instant, il hésita, et, tout d'un coup, le iront l)as, le dos courbé, il ouvrit la porte et s'en alla.
Quand il fut dans le noir de l'escalier, il se sentit 1(^ cœur si lourd, qu'il dut se retenir i)our n(î point sangloter.
Marguerite, abasourdie, écoutait les gros souliers d'Emmanuel, sonner sur les marches. Elle eut envie de le rappeler. Mais la crainte de se compromettre, l'égoïsme inconscient de sa race l'en empêchèrent, inie était Italienne, — lui, c'était un étranger, après tout! Qu'y avait-il de commun entre eux, à part une camaraderie bien excusable ?... Son amour pour Cosmo venait de renaître, si tyrannique, si exclusif de tout autre sentiment, que nulle souffrance humaine n'eût été capable de l'émouvoir.
MARGUERITE ne s'était pas trompée dans ses prévisions !
Dès que Cosmo eut dépouillé sa vieille défroque de terrassier, pour endosser un complet de drap gris, qu'il avait à peine étrenné, deux ou trois dimanches dans les bals de banlieue, — une fois débarbouillé, lavé, rasé de frais, peigné et cosmétique par un perruquier du voisinage, il devint immédiatement un autre homme. Sa vanité de paysan, son désir de paraître, ses instincts de domination se réveillèrent en lui. Le médecin avait calmé ses craintes, et, comme si la chance voulait le favoriser en tout, des camarades venaient de lui annoncer des travaux importants du côté de Cannes et d'Antibes : les entrepreneurs demandaient des contremaîtres ! La certitude de gagner bientôt beaucoup d'argent lui inspirait une belle assurance. Il n'ignorait pas non plus que sa femme, employée dans un grand magasin de Marseille, s'était tirée d'affaire toute seule : cette considération contribuait encore à le rasséréner. Enfin, il avait besoin de revoir ses enfants.
Aussi Attilio n'eut-il point à renouveler ses ins-
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tancos, pour qu'il sv. dvc'idCii à les rejoindnî. S|)()ntanérnenl, il déclara que, le lendemain, il irait faire sa paix avec Marguerite.
Le lendemain était un jeudi. Les enfants ayant congé ce jour-là, Cosmo avait manifesté d'abord l'intention d'arriver de bonne heure, afin d'être plus longtomi^s avec eux. Mais des amis le retinrent dans un estaminet de la Belle-de-Mai : on ne pouvait se séparer si brusquement !... D'ailleurs il fallait bien raffermir son courage, et, pour se donner plus d'aplomb, il absorba cinq ou six absinthes.
C'est seulement à la nuit noire qu'Attilio et lui parvinrent à la Maison de Diamant. Au fond, il en était content. De cette façon, les voisins ne remarqueraient pas sa rentrée, on éviterait des commérages, peut-être du scandale, et il lui semblait aussi qu'il serait plus à l'aise qu'en plein jour : les ténèbres cacheraient mieux les rougeurs qui, parfois, lui montaient aux pommettes !
En frôlant, dans le corridor du palais en ruine, les toiles d'araignées séculaires qui tapissaient les murs, le mineur, pourtant habitué aux gîtes les plus misérables, ne put réprimer un mouvement de révolte : cela froissait son orgueil que les siens fussent logés dans un pareil taudis !
— Madonna ! en voilà une boîte ! — dit-il tout bas à Attilio, — ah ! je te garantis que nous ne moisirons pas là-dedans !
A tâtons, il suivit son frère dans l'escalier obscur.
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La première impression était mauvaise, et parce que son amour-propre souffrait, il sentait fléchir ses bonnes résolutions, tandis qu'un endurcissement sans cause lui étreignait le cœur. Il redouta la scène imminente. Qu'allait-il se passer là-haut, tout à l'heure ? Il comptait les marches, et il avait envie de redescendre et de s'enfuir...
Une porte tourna dans Tombre, un flot de clarté joyeuse lui frappa la figure, et ses yeux ne distinguèrent qu'un abat-jour en papier rose qui paraissait flotter au-dessus d'une table garnie recouverte d'une nappe. Les trois bambins étaient déjà pendus à sa veste et à son cou. Derrière eux, Marguerite, souriante et confiante, attendait qu'il l'embrassât à son tour.
Assez froidement il baisa sa femme au front, mais celle-ci, en lui rendant son baiser, prononça, de son ton le plus naturel :
— Le souper est prêt !... Vous n'êtes pas en retard !...
Ces simples mots emportèrent toute la gêne de Cosmo. Les choses s'accomplissaient comme d'habitude. On aurait dit qu'il avait quitté Marguerite le matin même, et qu'il rentrait à la maison, sa journée finie !... Ainsi donc, rien d'extraordinaire n'était survenu entre eux ! Elle acceptait la situation, elle s'inclinait, ne récriminait point ! Il lui en eut de la reconnaissance. En même temps, les cris, les gambades des petits, toute cette allégresse enfantine qui fêtait son retour, lui rappelait qu'il
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était le j)èrc, le maître, à qui l'on est licnreux d'obéir. Son attitude se redressa aussitôt.
D'un geste large, il saisit une chaise par le dossier, s'y installa, allongea ses jambes, tout en promenant, de droite et de gauche, un regard satisfait, [.'ordre méticuleux, l'humble élégance de la pièce chatouillaient son amour-proj)re. Il aperçut sa photographie, au milieu de la commode, en belle place. Ses outils nettoyés, brillants comme des bijoux, étaient disposés sur le couvercle de la malle. Une atmosphère de paix et de félicité discrète enveloppait le vieux logis enfumé.
Marguerite convia les deux hommes à se mettre à table. Elle leur avait préparé une polenta cuite avec des jus de viande et couronnée d'un cordon d'alouettes.
La bonne chère fut pour Cosmo une flatterie plus délicate que toutes les autres. Accoutumé à des nourritures grossières, à la saleté des campements d'ouvriers, il appréciait davantage les raffinements de bouche et de propreté qui l'accueillaient chez sa femme. Il s'ébahissait de la nappe à fleurs bleues, achetée la veille à son intention, du bouquet de violettes placé devant son couvert... Cependant sa conscience n'était pas complètement en repos. L'idée qu'il n'avait rien fait pour mériter ce bien-être lui engâtaitla jouissance. Aussi, comme ses yeux étaient tombés sur ses outils, il déclara :
— Ah ! on va reprendre bientôt la sonde et la massette !
i88 U INVASION
Il avait lancé cette phrase, du ton résolu d'un homme qui entend bien ne pas se faire nourrir plus longtemps. Marguerite, devinant son intention, s*en réjouit, mais n*en laissa rien paraître. Sur quoi, Cosmo ajouta vivement :
— Oui, je vais partir pour Cannes et Antibes ! Je verrai demain les entrepreneurs, et, comme il y a des places libres...
L'annonce de ce départ si prochain épouvanta la maestra. Dans la crainte de contrarier le mineur, elle ne protesta point, se réservant de l'en dissuader plus tard. Mais Cosmo s'enthousiasmait pour son idée, et, désireux de se faire valoir, il ne parlait plus que de travail.
Attilio l'approuvait assez mollement. Alors le frère aîné, traversé d'un soupçon, lui demanda à brûle-pourpoint :
— Et toi, où est-ce que tu travailles ?.,.
Le jeune homme, dans leurs conversations, lui avait laissé croire qu'il était limonadier. A cette attaque soudaine, il se troubla, répondit que, pour l'instant, il était sans emploi, mais qu'il ne tarderait point, grâce à ses belles relations, à être agréé dans un grand bar du Port. Ces explications embarrassées surprirent Cosmo qui fronça le sourcil, et, d'un ton sévère :
— Tant pis î C'est mauvais pour un garçon de ton âge de rester sans rien faire !
C'était une leçon qu'il lui infligeait devant sa belle-sœur. Attilio ne s'y méprit pas, et, froissé.
d'être morigéné pnl)Ii([U('in('iit, il houdîi jnscprà la fin du souper.
L'entretien languissait. Cosmo lui-même combattait mal une gêne persistante, en dépit de toutes les prévenances dont Marguerite le comblait. Chaque fois que leurs regards se croisaient, il détournait les yeux, malgré lui, et il évitait d'adresser directement la parole à sa femme. Attilio qui s'ennuyait, — et qui d'ailleurs était invité, ce soir-là, à une partie de poker, dans un café louche de la rue des Belles-Ecuelles, — n'hésita plus à se retirer :
— Je m'en vais ! — dit-il d'un air narquois, — je ne veux pas vous déranger !...
D'un ricanement, il souligna le sens gaillard de sa phrase. On n'insista pas pour le retenir. Marguerite, qui s'était levée de table aussi, poussa les enfants dans les bras de leur père, et, quand celui-ci les eut embrassés, elle les emmena dans la pièce voisine, où rapidement elle les mit au lit.
Lorsqu'elle revint, Cosmo remuait un restant de café au fond de sa tasse. A l'apparition de la maestra, il eut un sursaut nerveux qui fit tinter sa cuiller contre la faïence de la soucoupe. De nouveau, un lourd silence s'établit entre eux. Le mineur, le front baissé, examinait les fleurs de la nappe. Elle s'assit en face de lui, demeura un instant muette puis, lui tendant les mains, dans un élan passionné, elle murmura, d'une voix très tendre, qui semblait grosse d'un sanglot :
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— Cosmo !
Il releva son front avec un grand effort, ses mains calleuses étreignirent les douces mains féminines, et il eut enfin le courage de la regarder en face.
La figure de Marguerite, contractée par Témotion, avait une expression à la fois aimante et douloureuse. Il ne retrouvait plus la belle fille robuste, aux couleurs ardentes et fraîches, au profil impérieux, celle qu'on appelait, au pays, la Regina ! A la voir ainsi ravagée, il eut l'intuition de ce qu'elle avait souffert par lui. Un remords le poignit. Sourdement, il prononça :
— Comme tu es maigre !
— C'est que j'ai bien pleuré, quand tu n'étais pas la !...
Puis, elle ajouta, en essuyant des larmes qui débordaient de ses paupières :
— Toi aussi, tu es maigre !
L'homme détourna ses yeux encore une fois, comme accablé par la honte.
Après une pause, il reprit :
— ■ J'ai enduré beaucoup de misère... par là !...
En prononçant ces derniers mots, il étreignit avec plus de force les m'oins de Marguerite. Elle comprit tout ! L'orgueil ^.e Cosmo avait fléchi, son cœur se libérait de cette obstination insurmontable qui paralysait sa tendresse, et, s'il n'implorait pas son pardon, il désavouait sa conduite ! Elle n'y tint plus. Elle se précipita contre la poitrine du
minotir et se mit à le baiser avec emportement. Refoulant ses j)leurs, il lui rendait !-es caresses. Et, à travers la réserve toujours un peu hautaine qu'il s'imposait, elle sentait une ferveur égale à la sienne.
Mais elle redouta de l'importuner, lui si facilement ombrageux, en prolongeant ces expansions conjugales. Elle dénoua ses bras, se rassit en face de lui, et, tranquilles, raisonnables, ils commencèrent à causer.
Elle lui expliqua d'abord pourquoi elle avait déserté la maison paternelle. Sans doute la vie y était intenable pour elle et les enfants, mais surtout elle avait pensé à l'avenir. Vaillante comme elle était, elle jugeait absurde de végéter dans un village de pauvres, selon Thabitude des paysannes piémontaises, alors qu'elle pouvait, à l'exemple de son mari, gagner beaucoup d'argent !
Les glauques prunelles de Cosmo étincelèrent. Certaine de l'éblouir par ses projets, elle poursuivit avec plus de confiance, elle lui dit son rêve : « Si l'on travaillait chacun de son côté, on pourrait économiser près de quinze cents francs par an. Alors, au bout de cinq à six ans, on rachèterait la Meïna, on la restaurerait, on en ferait un hôtel pour les petits rentiers de Turin qui viennent passer la saison chaude dans la montagne... Quel triomphe! on serait les maîtres du pays !... »
Etre les maîtres du pays ! C'était la vieille ambition de Cosmo, une ambition tenace, oubliée
pendant ces jours d'épreuve, et que la maestra venait de ranimer inopinément en lui. Ebloui par le mirage de grandeur qu'elle invoquait, il ne doutait pas du résultat... Maintenant, ils étaient tout à fait à l'unisson. Les deux époux communiaient dans un même désir de s'élever au-dessus des autres, d'êtres les premiers sur la terre natale, C'est par ces instincts glorieux que Marguerite, encore jeune fille, avait séduit Cosmo. C'est parce qu'elle était la plus élégante, la plus instruite, la plus distinguée, parce qu'elle avait l'air d'une dame, que lui, beau garçon, si arrogant de ses gros salaires et de ses costumes français, il avait souhaité d'être le mari de la Regina /...
Ils s'épiaient à la dérobée, et ils ne cachaient pas leur joie de se sentir si heureusement d'accord. Une attraction mutuelle rapprochait leurs mains et leurs visages. Marguerite, l'air extasié, considérait Cosmo : cette moustache guerrière, cette carrure de reître et d'aventurier, fait pour porter le casque et la cuirasse, ces grands yeux bleus où reposait une si enfantine candeur ! Lui, il s'émerveillait de cette opulente chevelure aux reflets de bronze et d'or pâle, et sur la figure flétrie de celle qui avait tant souffert par sa faute, il démêlait, peu à peu, les traits de la fiancée d'autrefois !
Brusquement, il s'empara d'elle avec ime impétuosité sauvage, il la posa sur ses genoux, la gardant ainsi quelques minutes, en lui dévorant le cou de baisers ; — puis, soulevé par la surabon-
daiicc (le sa' force et Tivresse de sa cliair, il l'entraîna vers le grand lit i)lein d'oni])re qui s'allongeait vaguement au fond de la chambre, — le lit de famille loué ])ar la vieille Anne Pizzaro, un vaste lit de l'ancien temps, où des générations de marins s'étaient couchés pour l'amour et pour la mort !...
Vers quatre heures du matin, ils furent réveillés par le piétinement des pêcheurs qui s'en revenaient de la mer ; ensuite ce furent les maraîchers qui s'en allaient aux halles... Un bruit rythmique ébranlait les murs et les plafonds : déjà, les cuisiniers du restaurant italien hachaient leurs viandes sur les billots. Soutenu par la cadence des hachoirs, tout à coup, un air d'opérette napolitaine fusa des profondeurs de la cour. Une seule voix chantait, une voix d'adolescent, éclatante, gonflée de sève, épanouie comme un jet d'eau dans de la lumière.
— Ecoute, écoute ! dit la maestra à Cosmo, encore engourdi de sommeil, — c'est du bonheur pour nous !...
A demi dressés sur leurs coudes, tous deux prêtaient l'oreille. Après cette nuit de délices, où ils s'étaient rassasiés l'un de l'autre, comme au premier temps de leur mariage, ils croyaient plus éperdument que la veille à la réalité de leur fortune future.
— Ah ! Cosmo ! — dit Marguerite en l'entourant de ses bras, — j'en suis sûre maintenant ! nous rachèterons la Meïna !...
Comme une réponse propice au vœu des époux, une flèche de clarté vermeille illumina le puits sordide de la cour... C'était l'heure de grâce pour la Maison de diamant, l'heure si brève où le rayon d'aube parti des hauteurs de Notre-Dame de la Garde touche, au fond de sa ruelle boueuse, le noir Palais de la misère et le fait resplendir comme une ruine féerique, — tandis que, sur les fenêtres, les tiges des basilics et des romarins se redressent dans la fraîcheur matinale, et que les linges multicolores claquent tout le long de la façade, au souffle salé de la brise qui s'élève !„•
UN Champagne anglais !... Un !
— Deux vermouths de Turin !... Deux !
— Un Berger cacheté !
— Trois sirops de limon !
— Une dame blanche!... Une!... et vivement! Les cris des garçons annonçant les commandes
se croisaient avec une rapidité ahurissante, pardessus la foule qui se pressait autour du comptoir : c'était le coup de feu de l'apéritif ! Un flot ininterrompu d'ouvriers, de contremaîtres, de courtiers, de commis, gens qui sortaient des bureaux, qui revenaient des usines, des docks et des quais, envahissaient la salle du Splendid, — le bar le plus luxueux et le plus fréquenté du quartier de la Bourse. Tout entière lambrissée de hautes glaces, — du haut en bas, murs et plafonds, — cette salle fascinait la ouïe comme un immense miroir à prendre les oiseaux.
Emmanuel, entré là pour attendre Escartefigue, se faufila difficilement jusqu'à la banquette du fond. Même, il heurta, au passage, un garçon qui se précipitait vers la terrasse, tenant très haut, entre ses doigts écartés, un bouquet de verres aux
trois quarts pleins. Du liquide se répandit sur sa manche :
— Bon sang de bon Dieu ! Vous ne pouvez pas faire attention ! — grogna, en se retournant, le garçon, qui s'enfonçait derrière un groupe et qui disparut, comme emporté par une furie de locomotion.
Bousculé et confus, Emmanuel avait pris place sur un coin de la banquette, lorsque, derrière le comptoir, il aperçut Attilio, ceint de la serviette blanche des limonadiers et débouchant, d'un geste rapide, une bouteille bariolée qu'il brandissait pardessus les têtes des clients. Le jeune homme lui ayant fait signe de la main, il s'approcha, fort surpris d'ailleurs de le voir en fonctions au Splendid- Bar :
— Comment ?... Tu es ici ?...
— Oui!... depuis une semaine!... C'est Ernest, de chez Coupon, qui m'a procuré la place !...
Un sourire radieux, dans la moustache, le bellâtre jouissait de la stupéfaction de son camarade. Il triomphait de le voir si mal accoutré : ce vieux feutre, gris de poussière, cette veste déteinte et brûlée d'acide sulfurique, ne lui inspiraient que du dégoût, en lui rappelant son ancien métier.
Près d'Emmanuel, deux messieurs bien mis discutaient, le coude pointé en avant pour protéger leurs absinthes contre les bourrades des voisins. L'un d'eux, coiffé d'une casquette galonnée, avait un ruban rouge à la boutonnière de sa vareuse. Le
contraste entre cette correction et le nc^gligéd'Kininanuel excita la mauvaise humeur d'Attilio f^ui le rudoya :
— Allez, vite ! Qu'est-ce qu'il faut te servir à toi ?...
Emmanuel, après avoir rédechi, se décida pour une « romaine >>.
Comme poussé par la même hâte fébrile, qui semblait aiguillonner tous ceux qui étaient là, Attilio, virevoltant vers le casier aux liqueurs, happa deux bouteilles, et, d'un coup de poignet aussi juste que bref, il dosa la consommation demandée, un mélange de rhum et de sirop gommé.
Avant qu'Emmanuel portât la boisson à ses lèvres, Attilio avait déjà replacéles deux bouteilles, qui parurent voler vers le casier, tant le mouvement fut preste. Puis il se mit à rincer frénétiquement des verres sales dans un des récipients ménagés sous le comptoir. En faisant chanter sous ses doigts le cristal épais, il interrogea, l'œil malin:
— Tu vas toujours chez ma belle-sœur ?
— Elle a dû te le dire ! — fit innocemment Emmanuel.
Attilio se redressa, tout interloqué :
— Comment ? tu ne sais pas ?... Je suis fâché avec eux ! Voilà plus de quinze jours que je n'ai mis les pieds dans leur boutique! Je me suis disputé avec mon frère !... Ilsne t'ont pas dit ça ?...
— Non ! — répondit l'autre, qui, effectivement, ignorait cette brouille de famille.
igS L^INVASION
Mais les dos de six portefaix s'interposèrent entre le zinc et lui. Emmanuel dut se reculer un instant. Lorsque les hommes furent servis, il se rapprocha de nouveau du comptoir, grâce à des manœuvres habiles, en tenant toujours sa «romaine ».
Persifleur, Attilio reprit ses insinuations :
— Comme ça, tu continues à être bien avec elle?,,, •
— Je suis bien avec tous les deux, — interrompit Tautre, d'un ton piqué, — même que j'ai fait entrer Cosmo à l'usine de l'Estaque !...
— Toi ?... Pas possible !...
— Eh oui !... Tu comprends, c'est M°^^ Marguerite qui m'a prié d'avoir cette complaisance-là pour son mari ! Impossible de lui refuser !... Cosmo voulait partir tout de suite pour Antibes. Elle, — tu penses bien, — ça ne l'arrangeait pas ! Alors, en attendant qu'il trouve du travail à Marseille, il a été bien content de pouvoir s'embaucher dans la galère î...
— Vrai ! tu en as une couche ! — dit Attilio avec mépris, — tu ne devines pas que Cosmo et sa femme ne cherchent qu'à profiter sur toi !... C'est comme pour moi : ils essayaient déjà de m'attraper mon argent !... Mais pas si bête ! Ah ! non !...
Emmanuel ne répondit rien : il baissa la tête tristement, comme si les paroles de son ami remuaient en lui des choses douloureuses. Attilio, vexé de son silence, poursuivit d'un ton rageur :
— Et puis, tu sais, tu as tort du les fréquenter! Il t'arrivera quelque malheur!... C'est une brute, mon frère !... une brute ! une mauvaise tête carrée d'Italien !...
Et, de sa lavette imbil)ce d'eau, il épongeait si furieusement le métal nickelé du comptoir que des éclaboussurcs jaillissaient au visage d'Emmanuel.
Un serveur accourut, — celui-là même que le maladroit garçon avait heurté tout à Theure, — et il commanda « quatre pernods cachetés ».
Leste, Attilio palpa au hasard dans le bataillon des verres propres ; il en réunit quatre borda bord, versa la liqueur au fond, puis il trempa les quatre absinthes à la fois, en les aspergeant avec une carafe d'eau frappée qu'il agitait au-dessus des verres, à la façon d'un arrosoir. Un seul tour suffit : les quatre consommations étaient mouillées à point. Cela fut exécuté avec une telle promptitude, une telle élégance dans le jeu du poignet, qu'Emmanuel en demeurait bouche béante. Il complimentait le Piémontais :
— Couquin de Diou ! Tu t'es mis bien vite à la coule du métier !...
Une éclaircie venait de se produire dans la séquelle des assoiffés. On pouvait causer un peu plus tranquillement.
Attilio, flatté par l'éloge de son camarade, se rengorgea :
— Sans blague, il ne m'a pas fallu longtemps pour me débrouiller !... Je veux bien qu'Ernest
m'a donné quelques leçons, mais, c'est égal ! il faut être dégourdi !...
La voix vinaigrée d'un serveur cria du dehors :
— Un financier !... Un !
Attilio, saisissant une cafetière sur le réchaud, dit en même temps à Emmanuel :
— Tiens !... rien que pour les noms, il y a de quoi devenir fou !... Je parie que tu ne sais pas ce que c'est qu'un « financier ? »... Tu vas voir, mon vieux !...
Sans hésiter, avec une sûreté de prestidigitateur, il jeta sa main sur une fiole à long cou, et il parfit aussitôt le mélange : c'était du café noir coupé de fine-champagne. Immédiatement, le serveur emporta la mixture préparée :
— Et voilà ! — dit Attilio, l'air modeste et ravi. Les commandes pour la terrasse pleuvaient toujours :
— Une ganache !
— Deux menteurs î... Deux !
Les trois garçons de comptoir rivalisaient de vitesse. Attilio se chargea de la « ganache ». Les autres aromatisèrent du café avec de la crème de menthe :
— C'est ça, les menteurs ? — fit Emmanuel, en riant, — en voilà une saloperie !
— Et les matiresques, les marquises, les Suissesses, les états-majors ?... Qu'est-ce qu'ils n'inventent pas pour leur gourmandise, cesgueusards deMarseillais !...
UINVASTON 201
Subitement grave et majestueux, Attilio conclut :
— Mais le plus difiîcile, ça n'est pas les noms, c'est la connaissance des bouteilles !... Ernest me le disait l'autre jour : il faut être quasiment des artistes dans notre partie !... Oui ! comme des musiciens qui font courir leurs doigts sur les pianos, sans se tromper d'une note !
Avec des contorsions emphatiques de virtuose, il étendit le bras et, comme sur un vaste clavier aux touches innombrables et compliquées, il promena légèrement ses mains sur les rangées étincelantes des flacons...
Cependant, du haut d'une petite stalle, semblable à une chaire de professeur, le patron, personnage osseux et blême, lançait des regards sévères dans la direction des deux jeunes gens. Attilio comprit que leur bavardage l'irritait. Feignant un beau zèle, il plongea ses bras nus dans le lavoir et se remit à rincer ses verres :
— Tu m'embrouilles ! — dit-il, entre ses dents, à Emmanuel, — achève ta romaine, et va-t'en te rasseoir !,.. On reparlera un matin que je serai libre !
Mélancoliquement, l'ouvrier regagna la banquette du fond, non sans examiner tous les coins de la salle, pour voir si Escartefigue n'était point arrivé.
Sept heures allaient sonner. Le plus gros de la clientèle roulante était passée. Il n'y avait guère dans le bar que les sédentaires, petits employés
pour la plupart, qui, fanatisés par la politique, s'éternisaient sur leur absinthe, en dévorant, Tun après l'autre, tous les journaux. Mais ils se trouvaient en si grand nombre que toutes les tables étaient occupées et que la circulation devenait difficile.
Les plus proches d'Emmanuel écoutaient, avec une déférence visible, un joli jeune homme blond, portant la moustache et la mouche à la Henri III, le menton grassouillet enfoui dans une lavallière de soie noire, qui pérorait sur un ton à la fois doucereux et autoritaire. Les auditeurs, en chemises sans cols, en pantalons de toile bleue, montraient des faces placides et de lourds poings carrés de manœuvres.
Distraitement, Emmanuel percevait des bribes de la conversation, de grands mots rébarbatifs, ou des noms inconnus qui ne disaient rien à son esprit: monisme, hylozoïsme, Haeckel, conservation de r énergie !.., Son attention fatiguée se détourna bientôt du cercle pédant, et, au milieu du tapage, du va-et-vient perpétuels, il s'absorba dans la rumination de la peine secrète qui le tourmentait toujours.
Il remâchait toutes les amertumes de ces quinze derniers jours, se remémorant les angoisses, les défaillances ignominieuses qu'il avait subies, depuis son . départ de la Maison de diamant : d'abord son désespoir, puis la révolte de son amour propre, et, pour se venger de Marguerite (car il en
était plus que jamais épris), sa liaison avoc cette chanteuse de café-concert, qui, le soir de Pâques, l'avait bombardé d'oeillades si provocantes. Enfin cette lâcheté d'être retourné chez la maestra, malgré l'hostilité sournoise de Cosmo !... Sûrement, le mineur ne l'aimait pas, quoiqu'il affectât de le traiter en camarade et en ami de la famille!... Et voici qu'Emmanuel entendait de nouveau tinter à ses oreilles les phrases haineuses d'Attilio : « C'est une brute, mon frère ! une mauvaise tête carrée d'Italien !... » Et un écho lugubre répondait au fond de sa conscience : « Il t 'arrivera quelque malheur !... »
Les tempes entre les mains, Emmanuel s'assombrissait de plus en plus. D'un œil hébété, il considérait les brisures qui rayaient le marbre de la table, lorsque quelqu'un lui secoua rudement l'épaule :
— Ho ! Castaniaire !...
Escartefigue était devant lui, flanqué du cabaretier Coupon et d'un petit homme ridicule, bossu devant, bossu derrière, dont la toilette, d'une élégance recherchée, rendait la difformité plus plaisante.
Le garde-four supposa tout de suite que ce polichinelle devait être un personnage considérable, à en juger par l'émoi que son entrée provoquait dans tout le bar. En effet, Escartefigue lui souffla :
— C'est M. Maxime Artaud, l'avocat, le conseiller général !... le fils du gros acconier !... Il est candidat à la députât ion !...
Les façons obséquieuses du bout d'homme manifestaient trop bien qu'il ne s'était fourvoyé au Splendid, en compagnie de Coupon et d'Escartefigue, que pour le soin de sa popularité.
Point de mire de l'assistance, la bande s'était installée à l'extrémité de la table. En avançant son tabouret, Escartefigue aperçut, en face de lui, le jeune homme blond, qui à l'apparition de ces messieurs s'était interrompu de pérorer. L'ex-portefaix lui tendit le bout de ses doigts avec dignité:
— Salut, Werhlé !... Ça va ?...
Et, négligeant la réponse, il se hâta d'accaparer Maxime Artaud pour lui tout seul, comme s'il redoutait que Coupon ne s'en emparât. Ils continuèrent à causer, sans accorder la moindre attention à Emmanuel qui s'étonna de l'indifférence d'Escartefigue à son égard. L'ouvrier songeait : « Pourquoi m'a-t-il donné rendez-vous !... C'est pour me montrer ses belles connaissances, bien sûr !... » Et, devant son verre vide, il attendait fiegmatiquement qu'on voulût bien s'intéresser à lui.
Enfin, le trésorier des Dockers daigna le favoriser de son entretien :
— Dis, coulego ?,,, J'ai pensé à toi, pour une démarche importante !...
— Savoir si je serai capable ! — objecta le garde-four, fier d'inspirer une telle confiance.
— Oh ! pour ça, j'en réponds !... Ça n'est pas malin !...
Etouffant un petit air narquois, Esrartcfiquo expliqua ce dont il s'a^MSsait : on comptait sur JCmmanuel pour décider quelques camarades de son usine à su'vre les réunions de la Bourse du Travail !... Cette usine formait un petit monde à part, resté en dehors de tous les syndicats, ayant ses charretiers, ses portefaix, et môme ses maçons, ses chauffeurs et ses mécaniciens attitrés : les patrons pouvaient narguer ainsi toutes les grèves ! Il était temps de fondre ces éléments réfractaires dans l'association générale ! On commencerait par syndiquer une douzaine d'ouvriers, parmi les moins rétrogrades ! Peu à peu, les autres viendraient, cela ferait la tache d'huile !...
— Ils refuseront ! — s'écria Emmanuel, incrédule, — tu comprends, ce sont presque tous des Italiens, des gens qui se moquent du tiers et du quart, pourvu qu'ils touchent leur journée !...
Un éclair passa dans les gros yeux de bœuf d'Escartefigue, qui, d'un ton sans réplique, prononça :
— Pas d'observations dans les rangs î... Veuxtu marcher, oui ou non ?...
— Je veux bien, moi, j'essaierai ! — répondit doucement Emmanuel, subjugué par cette arrogance de caporal.
— Alors, c'est entendu ?...
— C'est entendu ! je tâcherai moyen !... Escarteligue se frotta les mains, et, tapant sur la
cuisse de l'avocat, avec une familiarité toute méridionale :
2o6 L'INVASION
— Monsieur Artaud, permettez-moi de vous présenter ce gaillard-là... le citoyen Subleyras Emmanuel, un brave rustre de la montagne !...
Le colosse avait rougi jusqu'à la pointe de ses moustaches. Mais l'avocat, exagérant sa bienveillance officielle, échangea une poignée de main avec lui. Leurs regards se croisèrent. Ils sentirent instinctivement qu'ils se déplaisaient. Ces deux bosses, cette figure chafouine, ces petits yeux vicieux, ce teint de jus de réglisse, brouillé encore par les poils noirs d'une barbiche tombante, ne disaient rien qui vaille à Emmanuel. Néanmoins, il conclut charitablement que, pour être parvenu à une si haute situation, avec un physique aussi ingrat, il fallait être rudement intelligent !...
Cependant, l'avocat complimentait Escartefigue sur son camarade :
— Vous avez raison! C'est un brave, votre ami !...
— Oui ! — insista sentencieusement Coupon, — ça fera une bonne unité !
Et l'ancien chanteur de beuglant souligna, d'un hochement de tête doctoral, la justesse de son expression.
Emmanuel écarquillait ses pupilles, ahuri sans doute d'apprendre qu'il était une « unité ». Jaloux de ces é oges, Escartefigue grommela :
— Une bonne unité î une bonne unité !... C'est bientôt dit ! N'empêche que, pour l'instant, des types comme ça, c'est ignorant comme des mulets, ça ne sait rien, ça n'a rien lu î...
— Mon Dieu ! reprit l'avocat en souriant, rien (le plus facile que de combh^r c(*tte lacune de l'instruction dans la classe ouvrière !... avec de telles bonnes volontés !... Nos bibliothèques, nos universités populaires y pourvoiront. Déjà les cours pa- I)lics de M. Lehautcollin, le professeur de la Faculté d'Aix, ceux de M. Werhlé, que voici, nous ont rendu d'inappréciables services !...
En fdant sa phrase, il adressait un petit salut aimable et protecteur au jeune homme blond qui, de sa place, avait épié toute la conversation depuis le commencement. Enhardi par cette avance directe, celui-ci se leva et, avec un bel aplomb, il tendit la main au bossu :
— Enchanté de vous voir, monsieur!... D'ailleurs voilà longtemps, n*est-ce pas, que nous avons l'habitude de nous rencontrer !...
Tandis qu'ils se congratulaient, Emmanuel, très intrigué par la belle cravate et la figure séraphique du jeune homme, s'enquit de ce qu'il était, auprès d'Escartefigue.
L'ex-portefaix, baissant la voix, chuchota mystérieusement :
— C'est un étudiant en médecine !... Un Belge, un anarchiste !...
Mais, aussitôt, l'étudiant, la bouche mielleuse, interpella Emmanuel :
— Je m'associe, — dit-il, — aux exhortations de ce> messieurs !... Vous devriez venir à nos conférences ! Il faut lire, vous cultiver un peu !...
2o8 L'INVASION
— Me cultiver ?... Je ne demande pas mieux !-^ répondit Emmanuel, débonnaire.
Un attendrissement lui vint. Il se rappela les lectures faites par la maestra, durant les veillées d'hiver, à la Maison de diamant. Puis, ayant réfléchi, il avoua naïvement :
— Lire ?... Il faudrait avoir le temps !...
— On le trouve quand on veut ! — insinua Tavocat.
— Ou on le prend ! — fulmina Tanarchiste, les prunelles allumées.
L'ouvrier des fours à sulfate n'était pas convaincu. Il objecta encore :
— Je ne sais pas quoi lire !...
— Je vous dirigerai ! — proposa bénignement l'anarchiste.
Escartefigue, indigné de la veulerie d'Emmanuel, haussait les épaules de pitié:
— • Tu ne sais pas quoi lire !... Mais tu n'as qu'à taper dans le tas ! Il y en a, des livres, mon ami!... Bûchner, Molescott, Max Stirner, Kropotkine !... Dis, abruti, lequel veux-tu ?...
— Tout ça, c'est trop fort pour lui ! — prononça Coupon, supérieur et réticent, comme un initié.
Les manœuvres en cottes de toile bleue, qui s'étaient rapprochés du groupe, élevèrent un murmure approbateur. Werhlé, très amusé par l'algarade d'Escartefigue, clignait ironiquement du côté de Maxime Artaud, puis il intervint avec discrétion :
— Je suis de Tavis du camarade Coupon ! Ces lectures seraient sans doute un peu fortes pour un débutant !... Mieux vaudrait commencer par des romans !... Avez-vous lu Travail, Germinal de Zola ?... Quatre-vingt-treize, Les Misérables de Victor Hugo... Le Juif errant A! l^wg^nQSwQ ?...
Ecrasé sous l'avalanche des titres, honteux de son ignorance, Manuel laissa retomber sa tête entre ses larges épaules, et il balbutia :
— Je veux bien, moi, je veux bien !... Tout ce que vous voudrez !...
L'anarchiste le félicita ; il s'engagea à lui procurer une carte pour la Bibliothèque municipale.
Soudain, une flamme de joie éclaircit la face humiliée du garde-four. A l'idée de pénétrer dans ce sanctuaire du savoir, lui, l'homme de peine, souillé par toutes les boues corrosives, par toutes les noires poussières de la géhenne industrielle, avec ses mains et ses pieds brûlés, avec ses membres meurtris par la lutte perpétuelle contre la matière pesante, — il eut comme un éblouissement. C'était un prodigieux horizon tout plein de lumière qui surgissait inopinément devant ses pas : au loin tremblait déjà il ne savait quel mirage de Terre promise ! Il pressentait seulement qu'une vie nouvelle allait s'ouvrir pour lui. Les conversations d'Escartefigue, avaient, depuis une semaine, éveillé dans son âme confuse de montagnard une foule d'instincts obscurs qui y sommeillaient encore. De ces prédications socialistes,
il ne retenait que les sentiments vagues de fraternité universelle, et, dans la crise qu*il traversait, il s'en éprenait avec d'autant de ferveur, qu'il éprouvait le besoin de distraire son esprit de ses pensées chagrines. L'amour de l'humanité remplacerait cet amour impossible, auquel, un moment, il avait eu la faiblesse de croire !...
Ses yeux bleus dilatés extraordinairement, indifférent aux rumeurs grossières qui remplissaient le bar, Emmanuel rêvait.
Les politiciens avaient repris, entre eux, leur discussion.
Soucieux de briller devant ses futurs électeurs, l'avocat arrondissait ses périodes, étoffait ses développements : cela tournait au discours de réunion publique. Partisan de l'évolution lente en matière de réformes sociales, il se défendait contre les arguments de l'anarchiste, qui, lui, préconisait les solutions immédiates et les moyens violents. Par des transformations insensibles, la société, — disait-il, — s'acheminait peu à peu vers l'idéal communiste :
— Voyez p'utôt !... Ce bar, où nous sommes, est déjà une image anticipée de l'avenir ! Nous nous y rencontrons fraternellement, riches et pauvres, salariés et patrons. Toutes les barrières conventionnelles semblent rompues ! n'est-il pas vrai ?... Vous y trouvez, pour des prix dérisoires, des boissons meilleures que dans les cafés les plus chers, les plus reluisants de dorures !... Que dis-je ?
Vous y trouvez \r. luxe et le confort des bourgeois !
Et, s'inclin:int devant l'étudiant en médecine, qu'il encensait à dessein, il ajouta :
— Vous y trouvez même leur science !... non pas une science de mandarins, exclusive et abstruse, mais facile, généreuse, offerte à tous !...
Remué par la mimique et l'accent oratoires de l'avocat, Emmanuel s'évertuait à démêler le sens de ses phrases. Il suivait le geste du bossu qui, tour à tour, désignait, sur leurs rayons, les liqueurs de marque aux étiquettes flamboyantes, les albâtres et les marbres polychromes du comptoir, les mosaïques du pavement, les gerbes de cuivre fleuries de corolles et d'ampoules électriques, les hautes glaces des murs, où la salle multipliée à l'infini semblait un hall gigantesque, capable d'abriter les loisirs d'une ville entière !...
Conduit par le geste éloquent, le regard de l'ouvrier remonta ainsi jusqu'au plafond, et, tout à coup, il fut frappé par un spectacle étrange qu'il n'avait pas encore remarqué. Dans le miroir horizontal, se démenait toute une acrobatie aérienne. Les têtes renversées flottaient dans le vide, comme des nacelles de ballons, les bras pendants se nouaient et se dénouaient, véritables tentacules de pieuvres. La fourche des jambes s'ouvrait et se fermait avec une raideur automatique ; et sous la charge des membres, le torse fléchissant avait une élasticité étrange, analogue à la souplesse féline
des fauves qui se promènent dans une cage. Quelque chose de bestial et d'opprimant émanait de cette fresque mouvante qui se décomposait et se reformait sans cesse, comme régie par les lois d'une mécanique inflexible !...
Emmanuel abaissa vivement les yeux : des charbonniers entraient, noircis jusqu'au bout des ongles par les poussières huileuses des houilles. Ce fut une irruption de nègres et de gorilles : le rose des muqueuses, l'émail des dents, la blancheur des sclérotiques s'exagéraient d'une façon monstrueuse dans les masques de suie qui encrassait les visages. Parmi les glaces biseautées, les cuivres neufs des lustres, les nickels limpides et les marbres du comptoir, ils paraissaient plus sordides, plus voisins de la terre, de l'animalité qui rampe et qui se vautre. Leurs doigts sales barbouillaient les verres, les manches de leurs chemises mâchuraient les tables humides, et leurs crachats couleur d'encre s'étalaient en flaques épaisses dans les sciures du dallage !...
L'avocat parlait toujours, célébrant en termes lyriques le Bar égalitaire, berceau d'une humanité régénérée !
Pendant ce temps, Emmanuel, las d'écouter sans comprendre, se divertissait à chercher les silhouettes des charbonniers dans le miroir du plafond, où toute la foule inquiétante et grotesque circulait sans trêve, les pieds en haut, la tête en bas...
MARGUERITE n'était pas plus heureuse qu'Emmanuel.
Après une séparation si longue, les deux époux ne parvenaient pas à renouer les habitudes rompues, à rétablir l'accord, un peu précaire, qui, autrefois, les avait rapprochés passagèrement. La distance, entre eux, ne faisait que s'accroître ; et, tandis que Cosmo se blessait davantage de la supériorité de sa femme, elle était plus choquée par la grossièreté de son mari. Le caractère du mineur, — mélange de brutalité et de luxure, — bien loin de se corriger, s'était développé, au contraire, par les fréquentations crapuleuses, les nécessités d'une vie mi érable et dure. Et ainsi, toujours plus étrangers l'un à l'autre, ils ne goûtaient que de rares moments de tendresse.
Pourtant, Cosmo était demeuré auprès de Marguerite, malgré son intention hautement affichée de partir pour Antibes. La douceur du foyer et des soins conjugaux, la facilité de satisfaire ses exigences sensuelles, les caresses des enfants, si nouvel es pour lui, — tout cela l'avait retenu à Marseille. Des chantiers allaient s'ouvrir, dans six
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semaines, à rextrémité du port qu'on agrandissait : il espérait bien y trouver un emploi. En attendant, il s'était embauché à l'usine de produits chimiques, grâce à l'entremise d'Emmanuel : on lui avait confié bientôt la conduite du revolver à soude, — opération délicate qui réclame de l'intelligence et de la présence d'esprit; et, avec ce don qu'ont les Piémontais de se plier à toutes les besognes, il s'était mis très vite au courant. Cependant, il n'était qu'à moitié satisfait, et il avait hâte de reprendre son véritable métier, moins fatigant et beaucoup plus lucratif.
Comme il ne gagnait que cinq francs par jour, Marguerite s'était opposée à ce que l'on déménageât de la Maison de diamant, alléguant que, dans un autre quartier, le prix du loyer serait bien plus élevé :
— Un peu de patience ! — dit-elle, — nous changerons, quand tu recommenceras à gagner huit et dix francs !...
Et, comme dernier argument, elle ajouta :
— Souviens-toi, Cosmo ! Il faut faire des économies ! Il faut songer à la Meïna î...
D'ailleurs, si la vanité du mineur souffrait d'un si piteux logement, il ne se déplaisait pas, en somme, dans cette pompeuse masure. Le voisinage lui marquait de la considération, et, par un brusque revirement, les Mangiavacchi eux-mêmes témoignaient de dispositions, non seulement pacifiques, mais amicales, soit que la force peu com-
munc (le Cosrno les tînt en respect, ou ([u'ils souhaitassent sincèrement d'entrer en relations avec un ouvrier si sérieux et si bien i)ay6. M'"*-' Cougourde avait offert sa médiation. On s'était réconciliés !
Maintenant, la plumeuse de volailles était plus assidue que jamais chez Marguerite, qu'elle accablait d'un redoublement d'amitié. Leurs maris, également, étaient au mieux. Ils s'étaient reconnus, après s'être perdus de vue pendant plus de quinze ans, car on avait travaillé ensemble à La Ciotat !... Cougourde fut extrêmement étonné de voir que son ancien camarade était le mari de la maestra : il ignorait, en effet, que lemineur s'appelât Girardi. Entre ouvriers on ne désignait celui-ci que par le sobriquet de Capelan (i), parce qu'en ce temps-là, il assistait à la messe, chaque dimanche.
Tous les soirs, les deux hommes buvaient leur absinthe au même café.
Or, la veille de la Pentecôte, M°^^ Cougourde, qui ne rêvait que bombances, proposa à la maestra de célébrer la fête par un pique-nique au cabanon. C'était Bourrassin, un vieil ami de Cougourde, un veuf, pointeur aux Messageries maritimes, qui recevrait la société dans son propre cabanon, situé sur la plage du Prado. On passerait la journée au bord de la mer : ce qui serait excellent pour la santé des enfants î... Et, naturellement, on inviterait les Mang'avacchi, qui fourniraient des légu-
(i) Capelan, aumônier, curé.
2i6 L'INVASION
mes et des fruits, en leur qualité de revendeurs des Qaatre-Saisons !...
— On invitera aussi Manuel ! — conclut M"^^ Cougourde, en rougissant, — ce garçon-' à est si comme il faut !...
Marguerite, par crainte de la dépense, refusa de s'associer à la fête. La compagnie des Napolitains lui était odieuse en dépit de la réconciliation récente, — et elle se défiait des politesses hypocrites de la plumeuse de volailles. Mais Cosmo, entraîné par le charretier, affirma énergiquement sa volonté d'aller au cabanon avec les autres : elle fut contrainte de céder !
D'abord la partie s'annonça bien. La maestra elle-même se mit en route la joie au cœur. Avant de sortir, elle avait envoyé à son beau-père deux pièces de vingt francs toutes neuves, à l'effigie de Victor-Emmanuel III ; c'était son obole et celle de Cosmo. Elle se les était procurées chez un changeur, et, après les avoir enveloppées de papier de soie, elle les avait scellées dans une de ces petites boîtes en bois blanc, dont se servent les bijoutiers pour leurs expéditions. Elle était toute fière d'avoir fourni sa quote-part de ce tribut familial !
La troupe, au grand complet, se réunit devant l'église des Augustins, et l'on envahit un tramway qui partait pour Bonne-Veine. Ce fut une affaire que de se caser, avec tout l'attirail des provisions, car chaque ménage s'était muni de plusieurs couronnes de pain, sans préjudice de sa contribu-
tion au piqiie-niqiio. Marguerite apportait un j)a quet de jambon et de saucisson d'Arles, les Mangiavacchi, des chapelets d'aulx et de piments pour la bouillabaisse, des bottes de radis et un énorme panier de fraises, les Cougourde, six bouteilles de vins fins, chipées par le charretier dans une caisse qu'il avait camionnée, la semaine d'avant. Mais le clou du festin, ce devait être une fiole vénérable, que Cougourde tenait cachée sous sa veste et dont il découvrait de temps en temps le goulot bouché d'une cire noirâtre et enduit d'un gravier très menu qui se détachait sous les doigts. Celle-là, il l'avait volée dans le bureau de son patron ! Il nesavait pas ce qu'il y avait dedans, mais c'était sûrement quelque chose de fameux, à en juger par l'antiquité de la bouteille !...
On était seize dans le tramway, en comptant les bambins Girardi, ceux des Napolitains et enfin Emmanuel, qui ne s'était décidé à venir que pour se rencontrer avec la maestra. Le garçon était assis à côté de Mangiavacchi, petit homme sec et jaune, dont toute la peau semblait imbibée de fiel. Enorme, la face bouffie sous les lourds cheveux bleuâtres, sa femme écrasait la plumeuse de volailles de toute la masse ballottante de sa chair. La revendeuse avait mis sur elle tousses bijoux, bracelets, bagues, broches, boucles d'oreille, épingles piquées en éventail dans le chignon. M"^^ Cougourde aussi, calamistrée par sa coiffeuse, s'était parée de sa broche et de son bracelet ; et, comme toutes
2i8 L'INVASION
deux se sentaient très belles, elles se montraient excessivement aimables pour Marguerite. Le bon vent de mer qu'on humait déjà, l'espoir du déjeuner et de toute espèce de plaisirs achevaient d'épanouir les appétits et de griser les têtes.
On trouva Bourrassin sur le seuilducabanon, la pipe à la bouche, pieds nus, la culotte de toile bleue retroussée à la hauteur du mollet, un binocle sur le nez, tant pour sa myopie que pour solenniser un peu le négligé de son costume. Il péchait depuis le lever du soleil, avait pris quantité de rascasses, de congres et de morênes, de sorte que la bouillabaisse promettait d'être succulente.
Les arrivants commencèrent par visiter les alentours, malgré l'ardeur de la méridienne.
Au bord de la crique assez étroite, se déployait une rangée de cabanons, — simples baraques en planches, celles-ci barbouillées de peintures facétieuses, celles-là surmontées d'un pavillon tricolore qui se hissait au bout d'une corde, comme un signal marin, chacune ayant son nom tracé en grosses lettres au-dessus de la porte. Bourrassin en avait inventé un tout à fait gaillard et désinvolte pour son cabanon, L^s£sca/a(^ai;'^s(i), — bien qu'il eût perdu l'habitude, depuis longtemps, de grimper à quoi que ce soit ! A droite, c'étaient Les Gourmands ; à gauche. Les Pas-Fâchés, Le cabanon de gauche était occupé par une dem' -douzaine de
(i) Les Escaladaïres, les grimpeurs d'échelles.
jeunes gens, en maillots de canotiers, ([ui menaient grand tapage et qui regardèreni (rim (ril méprisant les invités des Kscaladaîrcs.
On s'installa, pour le déjouner, à i'intéritnir du cabanon, afinde se garer de la chaleur. Mais, comme il était fort exigu, les enfants furent relégués dehors : ils s'assirent dans le sable, où ils avaient creusé des trous.
Les convives se récrièrent sur la fraîcheur de Tendroit et la beauté de la vue. En une grande nappe mauve, tachetée par places de vert et de bleu sombre, le golfe se déploya t devant eux, jusqu'aux falaises crayeuses de TEstaque. Cela sentait le varech, l'iode, les mille odeurs capiteuses de la mer...
Tout marcha sans encombre jusqu'au dessert. On fêta la bouillabaisse de Bourrassin qui reçut des compliments. Mais on se réservait pour les frases des Mangiavacchi, que l'on devait arroser avec le contenu de la mystérieuse bouteille apportée par Cougourde.
Enfin, le moment solennel arriva ! Tous les yeux se tournèrent vers le charretier, lorsque, d'une main respectueuse, il déboucha la fiole. Il la flaira et fit une gr mace.
— Qu'est-ce que c'est, Jules ? — demanda M™^ Cougourde, qui était la plus impatiente.
— Ma foi, je ne sais pas !... C'est rudement fort !
Et, consultant Bourrassin du regard, il lui passa
la bouteille. En sa qualité de pointeur aux Messageries, habitué à manipuler des marchandises de toute provenance, le bonhomme se piquait de s'y connaître. Il flaira à son tour, puis, reposant la bouteille, il déclara d'un ton d'augure :
— Ça, c'est du vin de Chypre !... Couquin de Diou ! tu as eu la main veinarde, toi encore ! Un vin comme ça, ça vaut plus d'un million, pour être si ancien !...
Alors, Cougourde, exultant, répandit tout le liquide sur les fraises qui remplissaient quatre saladiers. Sa femme se rua dessus, porta la cuiller à sa bouche, mais aussitôt, elle recracha une pâtée brunâtre et sanguinolente :
— Ah ! Porca madonna ! le vin est tourné !,.. On dirait du bitume !... En voilà une histoire !
Ce fut un concert d'exclamations désappointées. L'assistance était navrée, car il n'y avait pas d'autre dessert. M"^® Mangiavacchi, pour faire honneur à ses fraises, s'acharnait aies avaler. Elle fut obligée de quitter la table, se sentant, disait-elle, « une douleur sur l'estomac ! »
— N'empêche ! — conclut philosophiquement Bourrassin, — que c'est tout de même du vin de Chypre !... Il est trop vieux, voilà tout !
Cougourde, lui, était furieux :
— Pour une fois qu'on en boit, vrai ! Ça n'est pas de chance !... Et toutes les fraises qui sont gâtées î Capoun de bon Dieu !
Les hommes se rejetèrent sur les autres bouteil-
les, avec une espèce d'emportement, comme s'ils prenaient une revanche, — et il sembla à Marguerite que Cosmo commençait à s'échauffer.
Au même moment, des clameurs hostiles retentirent de l'autre côté de la cloison, dans le cabanon des Pas-Fâchés, Le petit Simon venait de lancer un galet par la fenêtre ouverte des voisins: de là une explosion de colères contre les Escaladaïres. Une voix stridente jeta :
— Enlevez les Bahis (i) /... à bas les meurt-defaim !...
Mangiavacchi ayant répondu : « A bas les moucaus ! », les Pas-Fâchés ripostèrent par une bordée d'injures :
— Eh ! retournez donc chez vous, Babis de malheur L.. Allez crever de misère dans votre pays, tas de pouilleux !...
Cosmo, déjà très excité par la boisson, était devenu blême de rage. Les poings crispés, il se leva et déjà se précipitait. Mais Bourrassin, en sa qualité de Marseillais, s'interposa entre les deux camps ennemis, fit rasseoir le Piémontais.
Emmanuel, tranquillement, opina :
— Laissez-les ! ne répondez pas !... Ce sont des petits jeunes gens qui ont un peu bu !...
— C'est vrai ! — dit aigrement M°^e Cougourde, — qu'il ne leur faut pas grand'chose, aux Marseillais, pour leur déranger la tête !...
— Oui ! dit Emmanuel, — ils s'enfilent quinze (i) Nom populaire des Italiens, à Marseille.
carafes d'eau, et les voilà comme des lions !... Ils veulent manger tout le monde !...
— Enlevez les Babis I à bas les meurt-de-faim î — répétèrent en chœur les Pas-Fâchés.
Cosmo ne se possédait plus :
— Taisez-vous, tas de feignants !... ou je vous arrache les moustaches !...
Il avait crié d'une telle voix, que le tumulte s'apaisa subitement. Mais M°^« Mangiavacchi était indignée :
— Ils nous traitent de meurt-de-faim ! — gloussait la grosse femme haletante, — ce sont eux qui n'ont pas de quoi manger î... Voulez- vous parier qu'ils n'ont pas seulement un oignon à se mettre sous la dent !...
— Et ils veulent le faire à la grandiose ! — dit Cougourde, en haussant les épaules.
Là-dessus, on réédita toutes les plaisanteries d'usage entre Italiens, sur la jactance et la gueuserie marseillaises, sans omettre l'histoire de la queue de morue attachée par une ficelle au plafond du cabanon et sur laquelle chaque convive promène un croûton de pain !...
— Et voilà leurs grands festins ! — dit M^^ Cougourde, — il faut les entendre quand ils reviennent de 'a campagne !...
Avec une drôlerie d'accent très bien imitée, la petite femme se mit à contrefaire les vantardises enthousiastes des buveurs d'eau et des mangeurs de stockfischs :
Ah ! mon ami ! nous avions une bouillabaisse !... de quoi étouffer un régiment de soldats!... I^t un fricot de becfigues !... Capoitn de bon Dieu !... Nous nous sommes régalés, mon ami !... que le ventre me fait mal !...
Des rires, exagérés à dessein, accueillirent l,i tirade de M'"*^ Cougourde. Les Pas-Fâchés, surpris de s'entendre singer dans leur proj^re langue, se tinrent cois. Cependant, quelques vagues insultes rejaillissaient encore par-dessus la clo son. Cosmo, qui ne décolérait pas, déblatérait contre les Marseillais :
— Ce sont des feignants, je vous dis !... des propres à rien ! Ils font les malins, parce qu'ils sont chez eux ! mais je voudrais les voir hors de leur pays !... Savoir s'ils seraient capables de se débrouiller comme nous autres !...
— Tous les Marseillais, c'est pareil ! — prononça Cougourde, — quand ils ne voient plus la statue de la Bonne-Mère, ils croient d'être perdus !
Ennuyé qu'on arrangeât ainsi ses compatriotes, Bourrassin s'efforçait de détourner la conversation et, pour mieux y réussir, il poussait les hommes à boire. Les femmes, peu à peu, les imitèrent, M"^^ Cougourde, fortement éméchée, avait deux plaques rouges sur les pommettes, et elle ne cessait point de faire remplir son verre.
— Prenez garde ! — lui insinua Marguerite, — vous allez vous rendre malade !...
La petite femme rétorqua sèchement :
— Qui est-ce qui vous demande un conseil, à vous ?... Occupez-vous plutôt de votre amoureux !...
Et, d'un regard haineux, elle désignait Emmanuel, qui était à la droite de la maestra.
Cosmo n'avait rien entendu, mais Marguerite trembla que M"^^ Cougourde ne renouvelât ses allusions méchantes. Le vent était à la dispute. Depuis la mésaventure des fraises et l'algarade des Pas-Fâchés, il y avait de la poudre dans l'air...
La soirée se termina sans entrain. Vers cinq heures, on s'achemina à la débandade vers la station des tramways. La route était pleine de gens qui s'en revenaient, eux aussi, du « cabanon ». Ivres de grand air, de mouvement, de paroles, bien plus que d'autre chose, ils braillaient, chantaient, se bousculaient, étaient insupportables. Les hommes, le chapeau sur F oreille, prenaient des poses héroïques, comme s'ils eussent accompli quelque exploit. Déjà, les récits de la journée commençaient et, avant de se répandre dans les bars et les estaminets de la ville, grandissaient démesurément dans les imaginations.
Excédés de tout ce bruit, Emmanuel et Marguerite marchaient seuls, à l'écart. A travers les fumées de la griserie, M°^^ Cougourde les aperçut : ce lui fut un coup. Pendant tout le déjeuner, elle avait inutilement agacé le jeune homme qui n'avait eu d'attentions et d'égards que pour la maestra. Soudain, elle pivota sur elle-même, avisa Cosmo
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qui était en arrière avec Cougoiirde, et, lui montrant le couple, elle susurni dcî sa |)etite voix pâlotte et cotonneuse :
— Regardez donc, monsieur Girardi ! Comme ils vont bien ensend:)le !... Ah ! quand vous n'éti(îz |)as là, on aurait cru deux jeunes mariés !...
Le mineur leva la tête, et, le ton brutal, avec un tremblement de colère, il cria :
— Marguerite, arrive ici !
Il ne lui dit pas un mot. Mais, de nouveau, il avait blêmi, comme tout à l'heure, lorsque les Marseillais injuriaient son pays, et, dans le froncement de ses sourcils, la barre opiniâtre qui dénonçait chez lui les pires bouillonnements intérieurs s'était fixée, plus sinistre, sur son front bas de taureau.
LE lendemain, Emmanuel et Cosmo se retrouvèrent face à face, sur la rotonde de la rue de la République, devant le tramway qui allait les conduire à l'usine.
D'abord, le mineur, en l'apercevant, eut un tressaillement instinctif qui lui tira les muscles de la figure, mais il se domina tout de suite, et comme Emmanuel, selon son habitude, lui tendait la main, il la serra, sans rien trahir de son ressentiment. Puis ils échangèrent des paroles banales : il fallait attendre un bon quart d'heure le départ dece premier convoi, où s'entasse une véritable armée d'ouvriers. Cosmo, pour tuer le temps, alluma sa pipe, causa des choses du métier ; et même il parut à Emmanuel qu'il était plus expansif et plus cordial que d'ordinaire.
Au coup de sifflet du conducteur, ils gagnèrent leurs places respectives marquées par leurs couffins aux provisions. Le train fila tout de suite, à une allure rapide, comme s'il avait hâte de se débarrasser de sa lourde charge huma ne. C'étaient, pour la plupart, des portefaix et des mécaniciens qui avaient leurs chantiers à l'extrémité du port, des
manœuvres employés dans les tuileries et les minoteries du littoral. Les yeux encore brouilles de sommeil, ils regardaient vaguement fuir les maisons, sans se rien dire, dans une sorte de torpeur qui n'arrivait pas à se dissiper. Emmanuel, au contraire, éprouvait une alacrité insolite, un besoin de communiquer son contentement aux autres. Cette journée passée avec Marguerite lui avait laissé une exaltation singulière.
Le train courait entre les murs nus de la gare d'Arenc et du bassin de radoub.
Au tournant du Cap Pinède, l'horizon du golfe se découvrit brusquement dans son immensité, avec ses îles toutes blanches et les roches grises de la côte. Une brise fraîche soufflait du large. Emmanuel l'aspirait à pleins poumons ; il s'emplissait les yeux de lumière et d'espace, avant de s'enfermer dans les ténèbres fétides de l'usine. La mer, ce matin-là, sous les colorations innombrables de ses eaux calmes et les méandres de ses courants, semblait un grand jardin féerique, enveloppé par les brumes de l'aube. Au loin, vers la sortie du môle, un unique navire, à la double cheminée jaune et bleue, évoluait lentement ; et, soudain, le hululement de la sirène ébranla toute la concavité des rivages, déchaîna le grondement sonore des échos, comme si une conque formidable venait d'émerger de l'abîme, jetant à tous les vents des solitudes marines la clameur triomphale d'une poitrine de géant !...
Les équipes laborieuses se dispersaient de station en station. Lorsqu'ils descendirent à l'Estaque, Emmanuel et Cosmo étaient presque les seuls voyageurs.
Ils firent route ensemble. Le mari de Marguerite affectait une gaîté bizarre, et son compagnon s'étonnait un peu de ces expansions inaccoutumées de camaraderie. En passant devant la cantine italienne, il lui offrit même de boire avec lui un verre de vin blanc.
Une file de chariots où s^empilaient des bonbonnes d'acides était arrêtée sur le seuil. A l'intérieur, d'autres ouvriers de l'usine formaient cercle, avec les charretiers, autour du comptoir. Aussitôt^ on plaisanta Emmanuel sur ses tentatives de propagande syndicale qui n'obtenaient aucun succès. Un Toscan surtout, un homme qui travaillait aux chlorures, se signalait par l'âpreté de ses sarcasmes.
Crachant le jus de sa chique, il lança, aux éclats de rire de la bande.
— Tu veux être député, toi, bien sûr !...
Maigre et tout brûlé par les chlores, le petit homme dardait sur Emmanuel l'éclair ironique de ses yeux noirs aux paupières saignantes, et, d'un air de défi, il retroussait sa chemise en lambeaux sur ses bras noueux, zébrés de traces pourpres qui ressemblaient à des égratignures ou à des marques de flagellation.
Cosmo défendit son camarade, rabroua l'indi-
vidu, et, en même tem])s, il excitait Emmanuel à trinquer coup sur coup. Un j)6cheur étant entré, une corbeille d'oursins sur la tête, il en acheta deux douzaines, qu'il partaf^ea amicalement avec le jeune honune. Le mineur, tout en mangeant ses coquillages, buvait excessivement ; et, quand on s'en alla, Emmanuel s'aperçut qu'il glissait dans son couffin une bouteille de barbère...
La poussière profonde se soulevait en tourbillons sous leurs pas. En face d'eux, barrant la route, l'usine, haute et resserrée comme une citadelle, dressait la masse bleuâtre de ses constructions superposées. Un voile épais de fumées rousses et violacées se balançaient à mi-hauteur de l'entonnoir calcaire, où la géhenne pestilente est accroupie. Au-dessus, les roches immaculées réverbéraient la clarté matinale, avec une intensité aveuglante, et l'amas des vapeurs livides se dissolvait dans un rayonnement d'or.
Allègres, les deux hommes arpentaient la montée de l'usine, suivis par des escouades d'ouvriers. Comme ils s'approchaient du portail, un petit chat couleur de cendre, au poil rare et roussi par places, se mit à miauler au bord du mur, en bombant son dos. Il flairait le poisson frit qu'Emmanuel apportait pour son déjeuner. Celui-ci, ayant fouillé dans son couffin, jeta une sardine à l'animal, ce qui fit maugréer Cosmo :
— Alors quoi ?... te voilà le gargotier des chats, à présent ?... Comme si cette vermine-là n'était pas
la plaie de la fabrique !... Des rosses de bêtes qui nous volent nos casse-croutes !... Et il en sort de partout ! Ça pousse, pire que les lapins !... Madonna ! quand j'en rencontre un, moi, je lui casse les reins !...
Emmanuel protesta :
— Celui-là est brave comme un chien ! Nous sommes amis tous les deux ! Tu vas voir !...
Et, se retournant vers le petit chat, il appela doucement :
— Gris-gris ! Gris-gris !
La queue en panache, les oreilles rabattues, la bestiole malingre accourut en trottinant, puis elle s'arrêta court, efïrayée par les gestes menaçants de Cosmo.
Le mineur haussa les épaules, et il s'enfonça sous le hangar où il travaillait, en criant à Emmanuel :
— A midi !... On mangera la soupe ensemble !... L'autre s'engagea dans un escalier de bois qui
menait aux fours à sulfates.
Ces fours s'alignaient en une longue muraille brûlante, coupée de distance en distance par les bouches des foyers et par les portes de fer des grilloirs. Une sorte de corridor les séparait de la cloison opposée où d'étroites meurtrières percées dans la brique laissaient filtrer un peu d'air et de lumière. Emmanuel vivait là, dans ce boyau de maçonnerie, à l'atmosphère torride et alourdie d'émanations asphyxiantes, où règne une pénombre perpétuelle.
Pourtant, il marchait à la hcso/:^no avec une gaillardisn insouciante. Los souvenirs de la veilhr lui embellissaient les choses autour de lui : la maestra lui avait dit des paroles si douces et si consolantes !... Et, tout heureux des jK)litesses de Cosmo, il se flattait déjà de l'avoir a|)j)rivoisé !
D'un mouvement leste et comme impatient, il prit le fourgon des mains du garde de nuit, — un vieil homme aux orbites caves, à la peau tellement imprégnée de poussières chimiques, que sa barbe verdâtre avait l'apparence d'un amas de cristaux agglutinés et que tout son visage semblait suer du poison.
Emmanuel, qui sentait encore sur ses épaules la bonne chaleur du dehors, lui dit avec une brusquerie joviale :
— Ho ! père Toselli !... Ça commence à chauffer ! Le vieux branla sa tête vert-de-grisée :
— Que ça chauffe, ou que ça ne chauffe pas, c'est pareil pour nous autres !...
Sa tâche était finie ; voilà tout ce qu'il comprenait ! Il ramassa quelques nippes et s'en alla, les yeux vagues, la démarche à la fois incertaine et rigide, comme celle d'un somnambule.
Rapidement, Emmanuel procéda à sa toilette. Il quitta sa veste, retira sa chemise, et, bien que son pantalon fût assez minable, il enlila par-dessus une vieille cotte de cotonnade bleue, criblée de mille petits trous et toute déchquetée par en bas.
232 UINVASION
Son torse nu jaillissait hors du pantalon sanglé par une ceinture de cuir. Ainsi accoutré, il éprouva une sensation de bien-être et d'agilité plus grande dans les muscles.
Puis, ayant craché dans ses mains, il empoigna le fourgon, rabattit le loquet des grilloirs, et, saisissant un râteau de fer, il commença à éparpiller la masse incolore des sulfates. Les vantaux ouverts soufflaient une fumée ténue, dont Todeur aride et acre raclait le gosier et les narines. Des dégagements d'acide chlorhydrique flottaient dans l'air. Insensible aux exhalaisons sulfureuses, Emmanuel étalait vigoureusement les lourds monceaux de matière brute : il ne percevait rien, ne voyait rien que les images heureuses gardées depuis la veille, au fond de sa mémoire. Dans ce réduit obscur, parmi ces miasmes étouffants, une seule vision occupait sa pensée : la plage lumineuse, où il s'était promené, la veille, aux côtés de Marguerite!...
Il referma les vantaux, et, reprenant le fourgon, il attisala braise des foyers. Une flamme vive éclata, s'élança hors de la gueule béante du fourneau, et, soudain, au milieu des ténèbres du couloir, Emmanuel apparut comme un homme au soleil. Le vacillement des lueurs et des ombres découpait en lignes plus énergiques les méplats de sa mâle figure ; les pectoraux de son torse d'athlète saillaient comme des plaques de bronze, et toute sa chair pénétrée par le rose flamboiement des houil-
les était devenue radieuse et translucide, pareille à un cristal en fusion.
Dix fois, il recommença la manij)ulation cuisante, ouvrant et fermant tour à tour les portes de fer. Il était aiguillonné par une sorte de joie physique et il goûtait comme l'ivresse d'une victoire, en se battant contre toutes ces matières embrasées.
Quand il eut fini, il s'appuya une seconde sur son râteau. Sa poitrine s'enflait commme un soufflet de forge. Un halètement terrible agitait ses côtes, et des flots de sueur ruisselaient sur ses joues et tout le long de ses bras. Alors, pour rétancher,il chercha un paquet de chiffons dans un trou du mur : le chat Gris-gris s'était couché dessus. L'animal réveillé se frotta d'un air câlin contre les mollets d'Emmanuel, tandis qu'il épongeait ses membres avec les linges roulés en boule. Ensuite, l'ouvrier s'assit sur une grossepierre,et, lorsquelapalpitationde ses côtes se fut un peu calmée, il décrocha une gargoulette en terre rouge suspendue dans l'embrasure d'une meurtrière, l'éleva au-dessus de sa tête, et il but avidement, la bouche offerte au jet du goulot.
Durant cinq grandes heures, se répétèrent ces alternatives de lutte et de repos.
Enfin un coup de sifflet, longuement modulé par la machine, annonça midi. Emmanuel s'apprêta à descendre dans le hangar du revolver à soude, pour y faire réchauffer sa gamelle de soupe et manger avec les autres.
Lorsqu'il y arriva, le revolver, énorme cylindre horizontal, sans cesse en mouvement au-dessus d'un brasier perpétuel, venait de dégorger la soude incandescente dans des vagonnets de fonte mus par un treuil. Tandis que la substance, encore pâteuse, se solidifiait et se moulait au creux des véhicules, les blocs déjà durcis, noirs comme des morceaux de lave éteinte, achevaient de refroidir contre la paroi du fond; mais l'intérieur était toujours en ignition, et, à travers les fissures de la surface, des gaz bleuâtres s'échappaient en dansant, telles des flammes d'alcool sur un vase de punch .
C'était la coutume des ouvriers de faire réchauffer leur nourriture sur ces réchauds improvisés : Emmanuel s'en vint poser sa marmite en ferblanc auprès de celle de Cosmo. Sans bien savoir pourquoi, il se réjouissait de ce repas commun.
Cependant, le Piémontais, la peau du visage rôtie par la réverbération des fours, les pommettes luisantes de sueur, s'ingurgitait le contenu d'une outre en peau de bouc, qu'il avait remplie de barbère, afin de tenir le vin plus au frais. Il serrait entre ses dents le tuyau en bois d'olivier, et il ne se lassait pas de boire :
— Attention ! — lui dit un compatriote, — tu va être fchouque (i), si tu bois tant !...
Le conducteur du revolver retira le tuyau de ses lèvres, et d'un ton agressif :
— N'aie pas peur, coulego /,..
(i) T^chouque, ivre en piémontais.
Et, tout (le suite, il ( IktcIki querelle à Emmanuel, qui, (lisciit-il, avait dcran^à sa marm te et mis la sienne à la ])lace la plus chaude. Le f^arrlefour, qui ne s'ex|)li(iuait pas cet accès fl' humeur, ni ce revirement dans les manières de Cosmo, évita de répondre, pour ne pas envenimer la dispute.
Les hommes s'étaient assis en cercle : ils mangeaient silencieusement, avec lenteur, savourant plus que leur maigre pitance ces quelques minutes de répit. Emmanuel, comme d'ordinaire, se trouvait être le voisin de Cosmo. Celui-ci, le front baissé, bougonnait continuellement, sans que l'autre y fit attention. Soudain, le jeune homme ayant déballé ses sardines frites, un miaulement grêle s'éleva dans l'ombre du hangar : c'était le petit chat Gris-gris qui, se faufilant parmi les scories et les escarbilles, se garant avec une adresse singulière de toutes les choses ardentes qui gisaient sur le sol, était accouru, pour avoir sa part de poisson. Assis sur son derrière, les oreilles frémissantes de convoitise, il guettait de loin les gestes du colosse.
A cette vue, Cosmo, les yeux égarés, injectés de bile, brandit un po'ng nsultant sous les moustaches de son camarade :
— Sacramento ! Vas-tu me chasser cette bêtelà !... ou je la crève !
— Pourquoi ? — répondit rudement Emmanuel, dont la colère grondait, — est-ce qu'elle te gêne, cette bête-là !...
236 L^NVASION
Et, par bravade, il lança une arête à Tanimal, qui se rapprocha pour haper le morceau. Alors Cosmo se leva, en hurlant :
— Attends ! attends ! je vas te le faire manger en grillade, ton chat de malheur !
Il se précipita, attrapa la bestiole par la queue et la jeta sur un bloc de soude, où des veines de flammes laiteuses serpentaient encore. Les pattes brûlées, le petit chat rebondit dans un élan fou et se sauva en poussant des miaulements suraigus, déch rants, avec un accent de douleur presque huma'ne.
Indigné, Emmanuel se rua contre le Piémontais, qui s'était déjà mis sur la défensive : on aurait dit qu'il épiait le moment ! Après un corps-à-corps très bref, Cosmo, plus trapu, réussit à soulever son adversaire :
— Per la M adonna ! C'est toi qui vas y passer!...
D'un mouvement saccadé, il s'avançait progressivement, pliant sous le poids du colosse. Encore un pas, et il allait le culbuter à son tour en travers du bloc incandescent !... Une grappe d'ouvriers s'abattit sur eux. Ce fut une seconde bataille. Enfin, on les sépara !...
Troi3 hommes s'épuisaient à maintenir Cosmo qui, furieux de voir sa vengeance lui échapper, criait d'ignobles injures. Emmanuel voulut s'élancer de nouveau pour lui fermer la bouche, mais un contremaître se pendit à ses épaules.
— Tu ne vois pas qu'il est saoul ! — lui rlit riiomme — laisse-le tranquille, pour l'amour du bon Dieu !...
Quoique maintenu à distance, Cosmo ne cessait j)()int de vociférer. Finalement à bout de forces, la gorge rauque, il râla :
— Ah ! bandit ! Voleur de femmes ! Je saurai bien te retrouver !...
Il était pâle, d'une pâleur d'agonie, d'autant plus effrayante sur ce masque brutal, ordinairement d'un rouge de sang. Brusquement, il écarta les hommes qui l'étreignaient :
— Lâchez-moi, vous autres !
Et s'appuyant contre un pilier, il se mit à vomir, avec des hoquets et des spasmes épouvantables qui lui secouaient le corps, de la tête aux pieds.
— Tu vois bien ! — d sait-on à Emmanuel, il est saoul : C'est la boisson !
Emmanuel n'entendait rien !... « Voleur de femmes ! » Ces mots proférés par Cosmo couvraient, pour lui, le son de toutes les paroles. Instantanément, il avait deviné le motif de cette agression féroce, éventé la ruse grossière du mineur qui s'était grisé à dessein, afin de pouvoir excuser par l'ivresse la cruauté de sa vengeance. Le malheureux chancela : il avait entrevu dans un éclair la face résignée et muette de Marguerite !... L'image s'éclipsa aussitôt, un voile tomba sur ses yeux, et tout devint noir pour lui, comme si le monde entier était entré dans la nuit !
CE deuxième jour de juillet, la chaleur, tout d'un coup, était devenue accablante, une chaleur sèche qui rétractait le tissu des vêtements collésautour des membres, comme une gaine decuir. Emmanuel, harassé par le métier, anémié, amaigri, inquiet pour sa propre sécurité, se rendait pour la dernière fois à Tusine : il avait, ce soir-là, travail de nuit. Et jamais il ne s'était senti si dégoûté de sa besogne, si las, si découragé !...
Il montait parmi les poussières. En haut du monticule, au milieu du cercle des roches bleuies par la lune, dans la pénombre lilas et grise, les fenêtres rougeoyantes du laboratoire maléfique semblaient les ouvertures d'un foyer colossal. Pourtant, les constructions vagues qui se tassaient et s'échafaudaient les unes au-dessus des autres, suivant les inégalités du terrain, formaient un bizarre amoncellement architectural, où s'ébauchaient des profils de tours, de piliers et d'absides : on eût dit une sombre basilique infernale, dans un dégorgement de fumées et de vapeurs de soufre. De distance en distance, les hautes cheminées pointaient, comme de monstrueux canons braqués contre les étoiles.
Malgré tout, r()uvri(n* éprouvait une insurmontables tristesse à l'idée de quitter cette maison ! N'était-ce pas là, sur cette route défoncée, sous ces murs couverts de cendre et de suie, que Margu(îrite, — un dimanche dont il se souvenait toujours, — lui avait parlé avec le j^lus de confiance et d'abandon ? C'est parce qu'il y travaillait qu'elle avait voulu voir l'usine !... Maintenant, hélas ! elle ne saurait même plus dans quel recoin perdu de l'immense ville il peinait, en pensant à elle !
Car sa résolution était inébranlable : il a' lait chercher du travail ailleurs ! Il ignorait encore ce qu'il ferait. Il ne connaissait qu'une chose, c'est qu'une guerre au couteau était déclarée entre Cosmo et lui, une guerre sauvage, toute de traîtrises et de guet-apens, qui le maintenait constamment en éveil. D'abord, son premier mouvement avait été de courir sus à l'adversaire et de vider immédiatement la querelle. Mais il se défiait de sa force : le Piémontais pouvait rester sur le terrain î Etait-ce un bon moyen pour conquérir Marguerite que de commencer par lui tuer un mari qu'elle aimait ?... Il avait préféré partir, mettre entre eux la distance et l'oubli, et il avait donné congé, pour la huitaine, à son contremaître. Néanmoins il espérait encore que le temps et le hasard le rapprocheraient d'elle !...
Depuis une semaine, il s'appliqua' t à fuir les pièges de Cosmo, au risque de passer pour un lâche, mais il croyait que cela valait mieux ainsi.
Constamment en proie à la hantise d'une attaque sournoise, il prit un chemin détourné pour gagner les fours à sulfates.
Tout en se déshabillant, il scrutait les ténèbres avec une appréhension instinctive, bien qu'il se moquât de ses propres craintes : Cosmo,il le savait, ne pouvait s'éloigner de son poste, sans une permission spéciale ! Et d'ailleurs, il était prêt à tout !
Pour chasser l'obsession de ses idées funèbres, il s'efforça de fixer toute son attention sur sa tâche. Avec une ardeur fébrile, il saisit le râteau de fonte, agita furieusement les matières en combustion, comme s'il voulait dompter par la fatigue physique l'effervescence de son esprit. Mais le flux continuel de la sueur l'épuisait. Son corps se débilitait à cette lutte forcenée contre la pesanteur et contre le feu dévorant, et, en même temps, la surexcitation factice de ses muscles déchaînait en lui une trépidation presque douloureuse. Vers minuit, n'en pouvant plus, il s'affaissa sur la pierre, où, d'habitude, il se reposait dans l'intervalle des manipulations.
A peine était-il assis qu'un frôlement au bas de son mollet le fit tressaillir : c'était le petit chat Gris-gris qui venait de ortir du trou aux torchons et qui, tout gonflé de sommeil, s'étirait contre sa jambe. Comme les blessures de ses pattes n'étaient pas encore cicatr'sées, il se traînait en boitant, et il se cognait sans cesse aux objets, étant devenu à peu près aveugle. En palpant la maigre échine de
labestioleainsi estropiée par la brutalitédeCosmo, Emmanuel eut un sursaut de colère...
Les grilloirs crépitaient, des explosions sourdes retentissaient derric^re les vantaux. Il entendit sonner minuit. Encore sept heures à ])asser dans le couloir asphyxiant, sous Thaleine des fours gorgés de houilles, parmi les âpres exhalaisons des sulfates !
Pour se rafraîchir un instant le visage, il s'approcha d'une meurtrière. Mais, ce soir de canicule, l'air du dehors était presque aussi brûlant que l'atmosphère intérieure. Pas un souffle n'arrivait jusqu'à ses narines. Une lune couleur de sang enflammait le ciel ardent comme une coupole de cuivre, et, là-bas, entre les tourelles de dissolution, une petite crique de la côte luisait, semblable à une cuve de plomb fondu.
Emmanuel suffoquait. Sa poitrine avide de boire un peu d'air pur se dilatait convulsivement. Un désir éperdu le poussait vers ces grands espaces limpides, où la pulsation rythmique de l'eau faisait un clapotement si délicieux à l'oreille. Il avait besoin de se retremper, ne fût-ce qu'une minute, dans cette fraîcheur marine, d'aspirer le souffle du large et les bonnes odeurs saines des rochers. Il ne résista pas. Malgré la consigne, il se décida à descendre sur la terrasse qui borde tout le flanc de l'usine du côté de la mer.
Autant pour dépister les surveillants que pour éviter le hangar du revolver, il se dirigea vers les
magasins des chlorures, déserts à cette heure. Il traversa de vastes salles, éclairées d'en haut par la lune, où les chaux hydratées resplendissaient en longues nappes blanches, comme des couches ds givre étendues sur un champ. Puis il se perdit dans un enchevêtrement d'escaliers de bois, de couloirs en maçonnerie. Son front buttait contre des poutres, ses pieds s'enfonçaient jusqu'à la cheville dans les cendres et les scories accumulées. L'obscurité était si complète qu'il se trompa de chemin, revint sur ses pas, et voilà que, tout à coup, malgré lui, il déboucha dans le hangar du revolver.
Au fond, les reflets des foyers inextinguibles tremblaient en un halo rougeâtre, où des silhouettes humaines s'entrevoyaient confusément. Une voix rude cria :
— En avant !...
C'était la voix de Cosmo qui commandait la manœuvre du treuil.
Les traits grincèrent, les wagonnets roulèrent sur les rails. Déjà, deux hommes s'étaient avancés sur une étroite passerelle, le long du gigantesque cylindre, où bouillonnait la soude en fusion. Détournant la tête pour ne pas être étouffés par riialeine du monstre, ils dévissèrent les écrous des ouvertures. Une plaque de fonte se rabattit, et, de la gueule du revolver, comme du cratère d'un volcan, unecascàde éblouissante jaillit dans le moule du wagonnet : ce fut un écroulement de matières
stellaires, une avalanche de boues roses mouchetées (le petites flammes violettes. Une grande clarté, pareille à celle des lampes électriques, avait envahi tout le hall, depuis la base des piliers jusqu'aux tuiles de la toiture. Elle envelop])a Emmanuel qui j)assait : au sortir de Tobscurité, cette brusque irruption de la lumière lui causa une gêne intolérable, comme si, tout à coup, il se fut trouvé nu en plein soleil. Il se hâta vers la terrasse, afin d'échapper aux regards des hommes. Mais, du haut de son poste de conducteur, Cosmo l'avait aperçu, dans la flambée de lumière blanche qui, subitement, éclaira les ténèbres.
Sur la terrasse, exposée au couchant et encore tiède de rayonnement diurne, l'air immobile était toujours aussi lourd. Une humidité tiède embuait le petit mur à hauteur d'appui, où Emmanuel s'était assis, les jambes pendantes. Enfin, il respirait ! Cet air pesant était du moins salubre, et il lui semblait que les effluves salins de la mer cicatrisaient la blessure de ses poumons irrités par les poussières corrosives et tranchantes.
Puis il regarda...
Sous ses pieds, au bas du mur et de la coulée presque verticale des pyrites, se déroulait la route de Martigue, et, tout de suite, le golfe, — semblable à une grande plaine labourée qui dort, à demi-cachée dans les brumes du crépuscule. A droite, vers Saint-Louis-du-Rhône, le reflet du disque lunaire y creusait comme un lac spectral, animé
d'une vie étrange par les scintillements et les ondulations continuelles des vagues. En face, très lointaine, et cependant si nette qu'elle paraissait toute proche, dominait la colline fauve de Notre-Dame de la Garde et la tour élancée du sanctuaire, le phare mystique, au haut duquel la statue d'or brillait doucement, comme la flamme vacillante d'un signal. Au-dessous, Marseille, étoilée de tous ses feux, s'infléchissait selon la courbe molle des rivages, — illuminations d'une ville en fête !
Pourtant Emmanuel restait mélancolique devaut la magnificence des choses : elle augmentait sa tristesse. Un train qui s'engouffrait dans le tunnel de la Nerthe lança un sifflement prolongé et lugubre. Il frissonna. Le silence de l'espace lai sembla plus écrasant, et, de nouveau, il sentit horriblement sa solitude. Il s'effrayait de tous les vides qui s'étaient faits dans sa vie : Marguerite désormais inaccessible, Attilio devenu pour lui un véritable étranger !... Son frère absent, retenu pour toujours peut-être dans cette Palestine maudite, séparé de son affection par des centaines de lieues et par une autre barrière, hélas ! qui était pire que la distance !...
Machinalement, son regard fouillait les profondeurs nébuleuses de l'horizon, comme s'il cherchait sur la mer la route indiscernable qui conduisait vers Bethléem !...
Tout à coup, il s'abattit avec une clameur ter-
rible. Quelqu'un qui venait de surgir ciorncrc lui s'était rué contre son dos, la tête pointée en avant, comme un bélier. Le colosse s'engloutit dans le noir, tandis que Cosmo, penché sur le rebord du mur, lui jetait d'une voix basse et rauque :
— Voleur ! Voleur de femmes !...
Trois heures après, — au petit jour, — des pécheurs de l'Estaque, qui descendaient la route, aperçurent dans le fossé, parmi les scories des pyrites, le corps gisant d'un homme dont la figure était inondée de sang. Ils le palpèrent, pour voir s'il vivait encore : le cœur battait faiblement.
Au moment où ils le soulevaient pour le transporter au village, l'homme ouvrit les yeux et les referma aussitôt, en poussant un cri d'épouvante : il avait reconnu le profil sinistre de l'usine, ses hangars et ses tours, sous le vomissement éternel des fumées qui noircissaient la blancheur des roches et qui souillaient, de leurs suies épaisses et acres, la pureté merveilleuse de l'aube !...
TROISIHME PARITE