‹ L'InvasionChapitre 5 sur 10 · BYZANCE · texte numérisé non relu

BYZANCE

CET hiver-là fut dur au pauvre monde, menaçant pour les riches et les gens de commerce.

Plusieurs milliers d'ouvriers se trouvaient sans travail, — et le flot sans cesse grossissant de Tinvasion italienne augmentait, dans des proportions alarmantes, le nombre des meurt-de-faim. Une autre invasion pire que celle-là s'était abattue sur Marseille. Des anarchistes de toute catégorie et de toute nationalité achevaient de démoraliser les masses affolées par la peur de la famine. Dans les rues, sur les quais, où ils débauchaient les manœuvres, dans les cafés et les bars, où ils se répandaient en prédications furibondes, on voyait passer des individus à chevelures hirsutes, qui parlaient un 'angage barbare : Sicil ens ou Catalans, maigres bandits aux prunelles luisantes, enragés de misère

et de fanatisme; Juifs d'Odessa, en caftans crasseux; révolutionnaires moscovites aux cils d'albinos, aux longues barbes couleur de chanvre.

Les Russes surtout dominaient. Ils apportaient, avec la saleté du cosaque, leur entêtement de brutes, leur fureur d'iconoclastes, l'intrépidité de leur ignorance et aussi leur soif héroïque du martyre. Plus souples, plus insinuants, toujours réservés et taciturnes, quelques Japonais, qui sedisaient socialistes, se mêlaient à ces hordes d'apôtres, mais, en observateurs avisés, ils paraissaient dédaigneux de toute propagande. Ainsi l'écume asiatique, comme au temps de l'agonie romaine, refluait encore une fois jusqu'au rivage latin.

Ces hommes péroraient, discutaient, établissaient des « distinguo », posaient des définitions, se battaient sur des phrases, s'injuriaient et s'excommuniaient entre eux : c'était le tintamarre scolastique d'une Byzance livrée aux moines mendiants. L'ouvrier désœuvré qui assistait à leurs disputes, au fond des estaminets faubouriens, ensortait avec plus de haine au cœur contre la bourgeoisie possédante. Des colères grondaient sourdement dans les usines et les docks. La rumeur d'une grève générale recommençait à circuler avec persistance. En attendant, des grèves partielles éclataient à tout propos, presque continuellement. Il suffisait d'une contestation entre un contremaître et un portefaix, pour qu'aussitôt fût prononcée la mise à l'index d'une maison ou d'une compagnie.

Un délégué de la Bourse du travail traversait les chantiers, levait la main, sans rien dire : instantanément, les manipulations étaient suspendues. Terrorisés par la tyrannie syndicale, les dockers obéissaient à Tinjonction silencieuse, la plupart du temps contre leur volonté. D'un air morne et résigné, ils endossaient leurs vestes, et, abandonnant sur le quai la cargaison du navire en partance, ils rentraient au logis, ou venaient s'échouer dans un cabaret.

Il en résultait un malaise général, une défiance réciproque. Les patrons ne pouvant plus compter sur leur personnel préféraient le congédier et fermer les chantiers que de s'exposer à la faillite. Le chômage sévissait d'une façon insolite, l'argent se faisait rare dans les quartiers populaires, et les rues elles-mêmes, ordinairement si bruyantes, ava'.ent perdu leur gaieté ! Seul, le trio d'Escartefigue, de Werhlé et de Jaubert triomphait dans la détresse commune. Les deux anarchistes principalement se multipliaient, organisaient des conférences, envoyaient des communiqués à la presse. L'autorité parlementait avec eux : ils devenaient des personnages.

Marguerite, en rentrant de San Dalmazzo, tomba au milieu de cette agitation, dont les effets atteignirent d'abord les petits commerçants, tous ceux qui vivent de l'ouvrier. En quelques semaines la clientèle du restaurant Ma^>ella fut diminuée de moitié. La propriétaire, apprenant que les recettes

baissaient, jeta de hauts cris, annonça que, si le marasme continuait, elle serait obligée de réduire les appointements de la maestra. Celle-ci en fut atterrée. Elle tremblait déjà pour ses projets sur la Meïna. Et, dans la prévision de troubles possibles, elle s'effrayait encore de son isolement : Cosmo, qui travaillait maintenant entre Menton et Monte- Car o, ne lui donnait plus de ses nouvelles. En vain lui avait-elle écrit lettre sur lettre, le mineur ne répondait pas. Etait-il retourné décidément à ses habitudes de débauche et d'ivrognerie ?...

De temps en temps, elle voyait Mares, qui venait déjeuner au restaurant avec des camarades : la conversation du peintre de carènes était son unique allégement. Tous deux évitaient à dessein de prononcer le nom d'Emmanuel, — lui, devinant que la jeune femme l'aimait toujours, et elle, s'efforçant de cacher cet amour, que l'absence, contrairement à son attente, n'avait fait qu'irriter. — Ils causaient de l'état des esprits, du mouvement gréviste qui se préparait. Marguerite, croyant que Mares était toujours un des chefs du parti agitateur, le suppliait d'intervenir pour calmer l'effervescence de ses camarades :

— Vous voyez, — disait-elle, — tout le mal que cela fait aux pauvres ! Mieux vaut assurément souffrir l'injustice que la misère...

Le jeune homme, souriant avec douceur, éludait toute réponse directe, affirmait son parti pris de charité universelle, et, au demeurant, laissait

entendre à la maestra que ces choses contingentes ne l'intéressaient plus.

En effet, il se retirait du monde : il était, à présent, un théosophe, au grand désespoir de l'abbé Caria van qui, après le « miracle », avait pensé reconquérir son pupille à la foi.

Pendant six semaines, il était resté à Thôpital, en proie à une affection étrange. C'était une sorte d'asthénie musculaire et intellectuelle, un véritable épuisement nerveux, qui le rendait inapte au moindre effort. La réaction désastreuse du moral sur le physique ajournait indéfiniment sa guérison. Petit à petit, il prit le dessus, et, sitôt libéré, il voulut immédiatement se remettre au travail.

Une pleurésie qu'il gagna dans le Bassin de radoub, en peignant toute une journée, les pieds dans Teau, le tint de nouveau sur le lit durant un grand mois. Emmanuel, toujours employé au charbon, paya les frais de sa maladie. Il obtint même de M°^« Bonamour qu'elle installât Mares dans un petit cabinet situé au premier étage, audessus de rherboristerie. L'ex-infirmière le soigna suivant la méthode occultiste, uniquement par la suggestion et par des potions végétales. Lorsqu'elle lui présentait un bol de tisane, Mares, découragé, émettait des doutes sur Tefficacité du remède. Mais M"^^ Bonamour répondait gravement, en fixant sur lui son regard impérieux et candide :

— C'est mal de douter, monsieur Mares !... Un remède préparé par une personne saine, à la cons-

cience pure, avec la ferme volonté de guérir, agit plus sûrement que toute la science sans âme des médecins !...

Et, par ses discours, par les lectures qu'elle imposait au convalescent, elle hâtait sa conversion définitive. L'anarchiste se leva de son lit avec une conviction théosophique aussi ardente, aussi exclusive que Tavait été son Credo antérieur. Ce fut un bouleversement complet dans sa manière de vivre.

D'abord, il rompit ses anciennes relations, surtout avec les politiciens, qui l'accusaient de tourner au cléricalisme et de s'être laissé corrompre par l'abbé Carlavan. Mares dédaigna ces insinuations. Les opinions des autres lui étaient indifférentes. Désormais, il entendait se consacrer uniquement à l'œuvre de son salut individuel, et, d'abord, à sa régénération morale.

Pour y atteindre, il se soumit à un ascétisme rigoureux : méditations fréquentes et prolongées, concentration de l'intellect sur un point de doctrine, colloques spirituels avec les maîtres invisibles, luttes contre les démons engendrés par les pensées impures, ou contre les larves qui habitent les mondes inférieurs. Parfois, dans son sommeil, il soutenait de réels combats contre les Maudits. Emmanuel, qui couchait dans la chambre voisine de la sienne, se réveillait en sursaut, en entendant le néophyte marteler la cloison de coups de poing furieux : « Il devient fou !» songeait-il tristement.

Et, peut-être à cause de cela, parce qu'il le sentait inquiet et douloureux, il l'en aimait davantage.

Le pauvre garçon n'osait pas se permettre devant son ami la plus humble observation. D'ailleurs, Mares portait dans la pratique de sa foi nouvelle toute son intransigeance orgueilleuse. Il accomplissait les rites et les prescriptions du néobouddhisme avec une rigueur un peu ostentatoire. Il ne buvait plus de vin ni d'alcool, s'abstenait de toute nourriture charnelle, s'évertuait même à éliminer de son costume toutes les substances ayant une origine animale. Il s'astreignait à une chasteté absolue, non seulement de corps, mais auss de pensée. Enfin, chaque dimanche, il assistait aux offices de la communion théosophique.

Dans la loge de la rue Monteaux, ancienne chapelle désaffectée et qui avait conservé une odeur d'encens, il fut tout ébahi de reconnaître parmi ses frères des gens qui, comme lui, avaient été anarchistes autrefois. Outre les adeptes qui fréquentaient l'herboristerie de M"^^ Bonamour, il y avait des ouvriers, des artisans, de petits bourgeois venus de tous les faubourgs et de tous les recoins de la banlieue marseillaise : un cordonnier, des électriciens, un charpentier, un métayer avec sa femme et ses enfants. Souvent, il arrivait des Russes, des Anglais, des Américains, affiliés aux églises de Londres, de New- York, de Saint-Pétersbourg. Toutes les races, toutes les classes semblaient confondues. A côté d'un Grec, riche négo-

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ciant très connu dans la ville, le peintre de carènes remarqua un Annamite, comptable dans une maison de commerce, qui avait étudié aux écoles françaises de Saïgon, et aussi un Japonais prépose à l'ascenseur dans un grand hôtel cosmopolite. Mais la personne la plus considérable de la loge, c'était la propre sœur de l'avocat Charles Artaud, la comtesse Espirat de la Tour, grosse dame extravagante et vaniteuse, férue de snobisme provincial, qui, par la musique symboliste, l'esthétisme littéraire, le spiritisme, avait été conduite jusqu'à la théosophie. Mares, quoi qu'il s'en défendît, éprouvait une certaine satisfaction à coudoyer des gens aussi qualifiés.

Bientôt, ses instincts d'apostolat le ressaisirent. Avec sa facilité de parole, son penchant à l'éloquence, son besoin d'autorité, il lui était difficile de résister à l'entraînement de la propagande. Au bout d'un mois, il eut une dizaine de disciples recrutés parmi ses anciens « compagnons » d'anarchie. C'étaient tous des gens de condition très misérable, des illettrés, adonnés, pour la plupart, à de grossières besognes. Mares en tirait un argument contre la présomption des intellectuels, car il est écrit dans les Livres antiques : « L'ignorance vaut mieux que la science de tète, sans la sagesse d'âmey pour r illuminer et la guider, »

Emmanuel admirait plus que jamais son ami. Il le suivait partout, écoutait ses discours et ses exhortations. Mais, soit qu'il le comprît mal, soit

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qu'il ne pût vaincre une défiance irraisonnée, il refusait d'entrer dans la secte. Mares avait beau rétonner par sa hauteur morale et par la subtilité de son intelligence, cela ne le décidait point. Il en éprouvait même un secret dépit et comme une déception de son amitié. Lui, le simple d'esprit, il n'avait que faire d'austérités ni de spéculations, il ne demandait qu'un peu de bonté et de mutuelle affection. Et il sentait vaguement que le théosophe n'avait d'amour que pour les idées et qu'au fond les hommes ne comptaient guère à ses yeux...

LE zèle du prosélytisme occupait Mares tout entier.

Emmanuel, livré à lui-même, revenait insensiblement à la pensée de Marguerite. Ce fut bientôt une obsession aussi tenace qu'aux premiers temps de leur intimité. Chaque soir, il rôdait honteuse, ment autour du restaurant Mazella, sans se résoudre à passer le seuil, car il avait peur de déplaire à la maestra. Enfin, un dimanche, il s'enhardit, se fit servir à souper, et, comme Marguerite, assise au comptoir, n'avait pas détourné la tête en l'apercevant, il en conclut qu'elle ne rebuterait pas une démarche plus directe. De nouveau, il s'abandonna au mirage de cet amour impossible, avec un appétit de passion encore accru par le long jeûne que lui avait imposé le théosophe.

Le lendemain, en quittant le travail, il éprouvait une telle hâte de la revoir, qu'il hésita longtemps à rejoindre Mares au Splendid-Bar. Il s'y rendit tout de même à contre-cœur, pour ne pas froisser son ami. C'était, en effet, l'habitude du peintre de carènes d'y réunir quotidiennement ses disciples

entre six et huit heures. Tous ceux qui n'étaient pas empêchés par leur métier venaient entendre la bonne parole.

Le groupe du maître et des catéchumènes était installé sur la terrasse du bar, devant la mer et les quais du Vieux-Port. Plusieurs manquaient, ce soir-là, parmi les dix. Ils n'étaient que quatre : un palefrenier, un décrotteur, un marchand de boules de gomme et un gros garçon au teint blafard, qui était plongeur dans un restaurant populaire, — tous très jeunes, vingt-cinq ans au plus ! En revanche, il y avait deux auditeurs bénévoles : Ernest, le garçon de chez Coupon, qui se trouvait libre ce jour-là, et un mécanicien de marine, un Basque, grand gaillard à la peau basanée, aux prunelles sombres et à la barbe d'ébène.

Emmanuel, qui était tout noir de charbon, s'assit un peu à l'écart des autres, pour ne pas les salir. D'un simple clignement d'yeux les disciples le saluèrent, car Mares parlait et ils ne voulaient pas l'interrompre.

Drapé dans sa blouse blanche de peintre, le théosophe était le centre visible de l'assemblée. Malgré sa petite taille, il avait l'air plus grand qu'eux tous. La noblesse de son front, l'expression ascétique de toute sa figure faisaient ressortir davantage la vulgarité ou l'insignifiance des autres visages. Depuis sa maladie, son maigre profil d'apôtre s'était encore spiritualisé. Les pommettes aiguës, les tempes creusées et moites de sueur.

les sclérotiques comme embuées d'une vapeur de fièvre, le regard fixe au fond des orbites plus profondes, le feu de l'inspiration aux joues, il semblait poursuivre une vision intérieure, tandis que sa bouche modelait le sens du discours.

Muets, les lèvres entr'ouvertes par la stupeur, les quatre disciples n'étaient attentifs qu'au mouvement de cette bouche, d'où s'échappaient des paroles si belles. En veste d'écurie, en tablier de cuisine, en pantalons de cotonnade bleue, c'étaient les humbles acteurs de l'éternel Evangile, les bonnes âmes toujours prêtes à recevoir les semailles mystiques, les serviteurs sans maîtres qui s'attachent aux pas de Celui qui doit venir !...

Un verre de lait chaud était placé devant le peintre de carènes. Les autres buvaient des infusions d'orge ou de chiendent, car, à l'exemple de Mares, ils s'interdisaient les boissons alcoolisées. D'ailleurs, sous l'influence des théories anarchistes, beaucoup d'ouvriers, étrangers à la secte, s'abstenaient également d'alcool. Un écriteau appendu à l'intérieur du bar avertissait qu'on y débitait toute espèce de tisanes. Néanmoins, Emimanuel se commanda une absinthe, non pas pour protester contre la tempérance de ses camarades, mais parce qu'il était recru de fatigue et qu'il avait besoin d'un excitant pour tenir son attention en éveil.

Mares parlait. A cause du mécanicien et d'Ernest, personnes instruites, il avait haussé le ton habituel de ses entretiens, et, au lieu de discourir

sur des points de morale, il tr.uta du Karma et de la réincarnation des âmes. Il s'exprimait d'une voix forte, afin de dominer les cris des serveurs, 1^ tumulte du bar et de la rue.

C^était le moment où les chariots rentraient de la Joliette, des usines, des innombrables chantiers- A deux pas du trottoir où dissertait le théosophe, les pavés de la chaussée rebondissaient sous le poids de lourds véhicules. Les tramways électriques filaient dans la fulguration bleuâtre des trolleys et des roues Le hurlement des sirènes couvrait les sifflets des chaloupes à vapeur qui sillonnaient les eaux noires du bassin. La terrasse de l'estaminet regorgeait de monde : portefaix, souteneurs, filles en cheveux, contremaîtres, officiers de la marine marchande, aux casquettes galonnées. Et, sans cesse, au milieu de cette foule, circulaient les marchands de journaux, les petits cireurs, les vendeurs de cacaouettes. A côté de Mares, un maquignon algérien, coiffé du fez écarlate, culotté de toile bleue et chaussé de bottes chantilly, se retournait de temps en temps vers l'orateur, tout en balançant un stick au bout de son doigt. La voix du théosophe montait encore, et, de proche en proche, les vieux employés abrutis par la politique qui s'éternisaient sur les gazettes, levaient la tête et prêtaient l'oreille, l'air ébahi. Mais personne ne se permettait la moindre moquerie. Mares était connu de tout ce public. Si l'on n'acceptait pas ses idées, on avait le pjus grand respect pour

son caractère et pour la rigidité de ses mœurs.

Les deux coudes sur la table, les yeux obstinément baissés, le Basque, qui était le voisin de Mares, arrondissait son dos puissant, et il paraissait comme écrasé sous le poids des démonstrations. Seul, Ernest, sceptique incorrigible, souriait parfois, lorsque son camarade se lançait dans des affirmations trop audacieuses.

Le théosophe montrait que le Karma, causalité transcendante, est la somme des conditions qui régissent l'activité humaine et qui déterminent la série des réincarnations futures. Tant vaut le Karma de chacun, tant vaudront les vies qu'il est appelé à revivre. Mais ces reviviscences indéfinies sont elles-mêmes la condition du salut. Plus de damnation éternelle ! Tous les hommes seront sauvés !

Mares, sur un ton d'allégresse, comme s'il publiait la libération de l'humanité entière, répéta, en parcourant du regard le groupe des disciples :

— Oui ! tous les hommes seront sauvés ! Cependant Ernest haussait doucement les

épaules. Il ne put s'empêcher de dire :

— Allons, bon ! voilà que tu parles à présent comme les curés !... Ça ne m'étonne pas que les anarchistes te considèrent comme un calotin.

L'adepte soarit de pitié, mais il ne se fâcha point :

— Tu confonds ! — dit-il sévèrement, il y a un

abîme entre mon point de vue et celui des catholiques !... Le catholicisme, lui, ne nous accorde qu'une seule vie, de laquelle dépend une éternité d'expiation ou de béatitude. Mille causes fatales, qui échappent aux prises de notre volonté, entravent l'effort rédempteur. Le bouddhisme, au contraire, en permettant à toute créature de recommencer indéfiniment l'épreuve de la vie, a^>sure à la longue le triomphe du bien sur le mal. Et ainsi cet instinct de justice, qui est au fond de nous tous, est pleinement satisfait. L'erreur monstrueuse du péché originel est enfin abolie ! Car, je vous le demande, est-il juste qu'un pauvre être soit damné éternellement pour des vices que^ sans même le savoir, il apporte en naissant et dont il est par conséquent irresponsable ?...

Il s'exaltait sur cette idée de justice qui, — disait-il, — travaille si douloureusement les masses populaires d'aujourd'hui. Inconscientes, égarées, elles courent, pour satisfaire ce besoin de justice, vers des doctrines mensongères comme le socialisme, l'anarchie, le catholicisme. Or, il n'y a que la Sagesse antique qui détienne, avec le mot de l'énigme, le grand remède à la douleur universelle !...

Grisé de métaphys'que, il citait des textes, accumulait des formules, prodiguait les termes sanscrits dont les longues articulations syllabiques se traînaient avec un son étrange. Emporté par sa faconde de Méridional, il avait des minutes

de véritable éloquence. Les auditeurs, fascinés, le contemplaient, indifférents à la signification des phrases qu'ils étaient d'ailleurs incapables de saisir. Emmanuel et le Basque avaient pris une attitude recueillie. Mais Ernest, par ses hochements de tête, témo'gnait assez qu'il n'était pas convaincu. Lorsque Mares, hors d'haleine, s'interrompit, il s'empressa de jeter :

— Oui î tout ça, c'est très beau ! Ce sont des idées qui font bien dans un livre!... Mais qu'est-ce que tu veux que le misérable populo aille chercher dans tes idées ?... Tiens, je vais te lire justement un article d'un socialiste qui, par hasard, n'est pas trop bête 1 Eh bien ! il dit à peu près ceci, ce farceur de socialiste : que ce ne sont pas les idées qui conduisent le monde, mais les sentiments, les instincts, les besoins, — le besoin de boire et de manger, le besoin de jouir !... Pour moi, il a raison ! Quand tu promettras de remplir les ventres, tous marcheront avec toi. Mais si tu n'as que des idées à leur offrir, ils te laisseront prêcher dans le désert !... D'abord, moi, je n'y comprends rien à tes idées !...

Mares, qui n'admettait pas la contradiction, s'irritait de ce persiflage. Pourtant il se contint, par égard pour la dignité de la doctrine. Il répliqua aussi posément qu'il le put :

— Le peuple ?... tu te retranches derrière les besoins du peuple ! mais nous les connais ons mieux que lui, — mieux que toi, — ses vrais

besoins ! Quand nous peinons pour notre régénération morale, c'est, au fond, pour lui que nous peinons. Chaque nouveau bouddha est un soldat de plus dans l'armée de ceux qui travaillent au salut du genre humain... Et nous allons plus loin encore dans la voie de la charité ! Nous nous associons par la pensée à toutes les souffrance; des créatures !... Savez-vous ce que disent les Maîtres ? Ils disent : « Laisse ton âme s'ouvrir à tout cri de douleur, comme le lotus met son cœur à nu pour boire la lumière matinale ! Ne permets pas à l'ardent soleil de sécher une seule larme de soviifrance avant que tu n' aies toi-même essuyé les yeux affligés ; mais laisse toute larme humaine tomber brûlante sur ton cœur et y rester et ne Ven efface jamais avant que soit disparue la douleur qui Va causée .^.. »

Ces versets, qu'il récitait par cœur, il les avait prononcés avec un tel accent de pitié, avec un tel emportement de lyrisme, que non seulement les disciples, le Basque, Emmanuel en furent remués, mais aussi les buveurs assis aux tables d'alentour. Un pilote, qui portait à ses lèvres un verre plein d'un mélange laiteux, s'arrêta dans son geste, comme si la voix de l'adepte eût brusquement paralysé son bras. Le maquignon algérien, ayant enfin compris le sens religieux des paroles, toisait de haut ces roumis fanatisés par un énergumène, et, tapotant avec son stick la tige de sa botte, il se renferma dans son impassibilité méprisante de musulman.

Ernest, à part soi, s'indignait contre la naïveté des auditeurs qui se laissaient prendre à la piperie des mots. Tranquillement, tout en lissant ses moustaches, il railla :

— Tu ne réponds pas à mes raisons ! Ça n'est pas malin de s'en tirer avec de la poésie !... Moi, j'en reviens à ce que je disais : tu prêches le salut, c'est très bien ! mais le peuple s'en moque de ton salut, comme de celui des prêtres !...

Mares, exaspéré par ce vulgaire bon sens, ne se maîtrisait plus :

— Et toi tu dédaignes le salut spirituel, parce que tu es le captif de tes sens 1 Ta matérialité t'empêche de voir et de comprendre !... Oh ! je sa s bien ce qui t'empêche !... Oui ! je le sais ! c'est taluxure, ta lâcheté devant la femme ! Or, la luxure est le péché abominable par excellence, celui qui nous rengage le plus fortement dans les liens du désir !... L'amour de la femme est une chose impie ! Il faut détester la femme i

Emmanuel avait pâli en entendant son camarade articuler de tels blasphème.. Lui qui était venu à ce rendez-vous la pensée en fête et tout illuminée par le souvenir de Marguerite, il se révoltait contre cette doctrine inhumaine qui souffletait son amour. Il n'osait rien dire, se défiant de sa langue malhabile, mais il sentait bien que, maintenant, tout était fini entre Mares et lui, qu'un dissentiment irrémédiable allait les séparer chaque jour davantage. Et il en voulait a

théosophe ])Oiir cette profession de foi si brutale, où il croyait deviner une injure personnelle contre celle qu'il aimait.

Le garçon de bar, ricaneur, observait le Basque, qui s'était redressé tout d'un bloc après la tirade de Mares. Rompant son silence têtu, il avait saisi frénétiquement la main du peintre de carènes, et il disait, d'une voix rauque, caverneuse :

— Vous avez bien parlé !... Oui ! il faut détester la femme !... Moi, il y en a une qui m'a pris ! Si vous saviez, si vous saviez !...

Il se tut aussitôt, oppressé par le fardeau d'une haine inexprimable. Puis, tout à coup, se rapprochant de Mares, les yeux hallucinés, comme si tous ceux qui étaient là se fussent enfoncés sous terre, et qu'il ne restât pour l'écouter que l'ascète aux maximes impitoyables, il confessa son aventure :

— Je Tavais rencontrée, Thiver dernier, dans un faubourg de Palerme ! C'était la femme d'un cabaret ier qui vendait du tabac de contrebande aux matelots... dans une petite maison blanche, avec une treille devant. L'après-midi, pendant que son mari faisait la sieste, elle me conduisait dans la salle d'en bas, elle fermait les volets, tournait la clef dans la serrure ! Nous restions seuls jusqu'au soir !... Elle était folle de son corps... et belle !... belle ! Je ne peux pas vous dire !... Cette femme-là, quand elle m'ouvrait ses bras ^ — croyez-le — c'était le Paradis I..,

Le Basque, se renversant, roulait des yeux extatiques sous les broussailles épaisses de ses sourcils, et lui-même ouvrait ses bras, comme pour répondre à une étreinte invisible... Entre ses deux poings massifs, il laissa retomber son front, d'un air accablé, et il murmura :

— Elle m'a quitté pour un va-nu-pieds... un grand bandit de Kabyle qui était chauffeur sur mon bateau !... Ah ! la canaille, la canaille !

Il cria les derniers mots avec une expression de douleur si déchirante, qu'aucun des assistants ne songea à le tourner en ridicule. Mares, sacerdotal, le réprimandait :

— Calme- toi, frère ! calme-toi !... Tu es encore plus malade que tu ne penses ! Et même j'ai bien peur que tu ne veuilles pas guérir !... Pourtant, il faut que tu domptes ta luxure!... Il le faut! Je t'y aiderai !... Veux-tu, frère ?...

Le mécanicien, abîmé dans son chagrin, avait repris son immobilité : il ne broncha pas. Imperturbable, Mares poursuivit :

— Tue le désir ! Tue l'amour de la vie ! Ne désire rien !... Ne t'emporte pas contre Karma !...

Le regard fixe, les pupilles extraordinairement dilatées, il déclamait avec des inflexions tantôt emphatiques, tantôt monotones, tel un homme qui divague. Puis, brusquement, soulevé par une sorte de délire sacré, comme ravi, hors du réel, il prononça :

— Il n'y a qu'une route!... Une route qui mène au sentier ! Et c'est au bout que vous verrez luire

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la lumière, celle qui vient du seul Maître, la lumière d'or, spirituelle, unique !...

Par-dessus les tablées de prolétaires, le doigt du théosophe se tendait vers le ciel printanier, où mouraient les flammes du couchant. Là-haut, entre des promontoires de nuées vertes et roses, une immense houle vermeille semblait rouler dans l'espace, mer lumineuse et sans fond. Des reflets d'or embrasaient les eaux moirées et pesantes du bassin, revêtait de splendeur les escarpements fauves de Notre-Dame de la Garde. Comme pour une partance mystique, les vergues des navires pressés les uns contre les autres inclinaient leurs arêtes brillantes vers la pureté du firmament. Les teintes suaves du crépuscule descendaient lentement sur le tumulte de la ville.

Le tumulte augmentait encore aux approches de la nuit. Les files de chariots arrêtaient continuellement les tramways et les automobiles, et, sur le Vieux-Port, montaient toujours les sifflements des chaloupes à vapeur. Les globes lunaires des lampes électriques s'allumaient d'une lueur brusque, dans la pénombre violette.

Emergeant de la cohue des attelages, une prolonge chargée de barriques vint se ranger contre la terrasse du bar, et ses roues éraflèrent la bordure du trottoir. Le charretier, son fouet sur le bras, s'avança vers l'intérieur pour boire un verre. Emmanue le reconnut. C'était Cougourde, le mari de la plumeuse de volailles. Mais il paraissait vieilli de

vingt ans. Cassé, les prunelles éteintes, la figure usée et salie, devenue de la couleur des routes, il avait la démarche incertaine et rigide des alcooliques. Quand il ressortit, après avoir bu son verre, il se heurta contre un camarade, un charretier de minoterie, tout blanc de farine, qui venait boire aussi. Les deux hommes causèrent. Ils étaient près d'Emmanuel qui les entendit :

— Ça va ? — fit Cougourde, en touchant la main de l'autre.

— Oui !... par force !

— Et ta femme... ton petit ?...

— Mon petit ?... Il a le croup, à ce qu'il paraît ! Comme je couche à l'écurie tous les soirs, voilà plus d'un mois que je ne l'ai pas vu !... Tiens ! il est peut-être mort, en ce moment, mon petit !... Ah ! coquin de sort !...

' Cougourde répéta machinalement :

— Coquin de sort î

Ce fut tout. Ils avaient hâte de s'en aller, le minotier à son absinthe, et Cougourde à son attelage. Mares, au même instant, parlait de la Béati tude éternelle. Ses paroles s'évanouirent dans le grondement des essieux et les claquements du fouet qui coupait l'air, en une salve assourdissante...

CET après-midi-là, Ernest, embusqué derrière son comptoir, se divertissait extrêmement à épier la clientèle du bar Coupon. Comme les clients consommaient fort peu, il n'avait guère à s'occuper de les servir. Aussi était-il tout yeux et tout oreilles.

Et pourtant, il avait commencé vers deux heures la lecture du Mannequin d'osier^ de M. Anatole France, son auteur favori. Si délicates que fussent les pensées du romancier, elles ne balançaient pas pour lui rintérêt de la comédie qui se jouait dans la salle. Les allées et venues des personnages ne discontinuaient point. Finalement, il fourra le volume dans la boule aux torchons, et, se perchant sur le tabouret, il prit son air le plus détaché et le plus imbécile pour écouter et regarder à son aise.

A rentrée, tout près de la porte, se tenait un bon type de Marseillais, le père Roustan, vieil imprésario, qui, depuis quarante ans et plus, roulait les chefs-lieux de canton et les sous-préfectures du Midi. Il allait monter Don César de Bazan à Tlslesur-Sorgue, importante localité du Vaucluse. En

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vue de la représentation, il racolait, dans ce quartier du théâtre et de la prostitution, de petites débutantes désireuses de se lancer, ou de lamentables cabots tombés dans la débine.

Les coudes sur la table, entre un siphon d'eau de selz et un verre de grenadine, le père Roustan recevait les candidates, faisait son choix, débattait les prix, inscrivait es noms. Use chamaillait avec les petites, voulant toujours rogner sur les cent sous du cachet. Les petites tenaient bon, se regimbaient, injuriaient le vieux coquin. Pour les amadouer, il les embrassait paternellement, ou, d'autres fois, mis en gaîté par cette jeunesse, il les pinçait d'une main polissonne, ce qui provoquait dans toute la bande des éclats de rire, des rebuffades des cris aigus...

Sans cesse, la porte était en mouvement, et l'on voyait paraître des adolescentes avec des nœuds roses dans les cheveux, qui, dès le seuil, s'esclaffaient :

— Bonjour, papa Roustan !

La présence de l'imprésario avait révolutionné tout le voisinage.

Indifférents aux criailleries et aux manèges féminins, — à cent lieues de la scène, — deux individus, courbés chacun sur un livre, bloquaient la table la plus proche. L'un, enbourgeron bleu, était un apprenti chaudronnier, un nommé Philippon, sourd comme un pot, très paresseux de son naturel, et, la plupart du temps, sans ouvrage.

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Comme le disait Coupon, il n'était pas encore arrivé à définir sa vocation. Il employait ses loisirs à déchiffrer un chapitre de Nietzsche, ayant pris le volume au hasard dans le catalogue d'une bibliothèque scolaire. Son camarade dévorait la Religion de rAvenir, d'Edouard de Hartmann. C'était un certain Coquet, garde de nuit à la Compagnie P.-L.-M. Chétif et rageur, les membres agités par une sorte de danse de Saint-Guy, il s'excitait sur son texte, s'y plongeait de toute la force de son attention. De temps en temps, il relevait sa figure congestionnée, et, se frappant à coups de poing, il prononçait avec le plus bel accent de Marseille :

— Ah ! il y enadesçozes, là-dedans !...

Le sourd ne remuait point. A demi étalé sur le marbre, il couvait son Nietzsche, et il ne s'arrachait à cette incubation que pour noter des phrases " au verso d'une enveloppe.

Aucun verre ne s'apercevait à côté d'eux. Comme ils ne payaient jamais, on négligeait de leur apporter des consommations. Mais, à titre d'intellectuels, ils avaient droit d'entrer chez Coupon, soucieux de retenir les fortes têtes. Le chaudronnier et le garde de nuit faisaient du bar leur cabinet de travail.

Dans le fond de la salle, aussi indifférents que les deux lecteurs à la presse féminine qui se démenait autour du père Roustan, Jaubert et Werhlé s'entretenaient à voix basse de choses mystérieuses. Ils avaient déballé tout un paquet

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d'affiches d'un rouge sang-de-bœuf, qui s'éparpillaient jusque sur la banquette. Les en-têtes se détachaient en caractères énormes : A ceux qui souffrent! C'était une proclamation antimilitariste que Ton devait placarder le lendemain sur les murs d s casernes et des cafés populaires... Mais, pour l'instant, ils ne se souciaient plus de leurs affiches, semblaient impatients, comme s'ils attendaient quelqu'un, et, parfois, consultaient la pendule de la Forêt-Noire encastrée au milieu du casier aux liqueurs.

Ernest, toujours perché sur son tabouret, l'air hébété et somnolent, jouissait du spectacle. Souvent, il glissait un coup d'œil narquois par la porte entr'ouverte de la cuisine, où ces demoiselles Coupon, jeunes personnes chlorotiques et langoureuses, échangeaient des caresses équivoques avec de petites amies. Quant à Coupon, il était absent, comme d'habitude, pour « ses affaires ».

Soudain, Jaubert, l'air contrarié, s'approcha du comptoir et demanda î

— ; Mares devait bien être ici à cinq heures, n'estce pas ?

— Je ne sais pas, moi ! — dit Ernest, ennuyé qu'on le dérangeât, — il est peut-être retenu par son ouvrage !...

— Vous lui avez fait la commission pourtant ?...

— Oui 1 avant-hier au Splendid-Bar,

— Ah !... au Splend'd-Bar !

Et Jaubert, après avoir hésité un instant, demanda encore :

— C'est vrai, ce qu'on raconte ?... qu'il est devenu tout à fait théosophe ?

Ernest n'eut pas le temps de répondre. Un formidable éclat de rire secouait les vitres de la devanture. A la suprême jubilation de l'assistance, le père Roustan goguenardait une pauvre grosse fille atrocement maquillée, parée comme un carnaval et empestant la pommade au jasmin :

— A ton âge, jouer les Mariquita ?.., Tu te fiches de la Direction !

Mais la fille, nullement décontenancée :

— Dame, môssieu Roustan, j'ai l'habitude !... Et puis vous direz ce que vous voudrez : je suis grasse, je suis fraîche, bien pomponnée, charmante,, et je sens bon !

Modeste, rougissante comme une vierge, elle fit une grande révérence, en débitant sa tirade. Les gamines, suffoquées d'un tel aplom.b, redoublèrent leurs quolibets. Ce fut un charivari autour de la « tante » qui s'obstinait à jouer les jeunes premières. On trépignait, on piaillait :

— Ho ! Mariquita !... Mariquita !,..

Ernest, amusé par la scène, en avait complètement oublié Jaubert qui, furieux, haussant les épaules, vint se rasseoir sur la banquette.

Le chaudronnier et le garde de nuit ne tournèrent même pas la tête : rien n'existait pour eux que Nietzsche et M. de Hartmann î

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Werhlé, toujours attentif à sa toilette, égalisait les coques de sa cravate.

— Je crains bien qu'il ne vienne pas ! — dit Jaubert aigrement.

— Je t'avais prévenu 1 C'est un lâcheur !... Et les deux anarchistes se concertèrent.

Ils avaient comploté ensemble d'utiliser Mares pour leurs projets. Forts de connivences clandestines, appuyés sur des subsides bourgeois, ils reprenaient leur campagne en faveur d'une grève générale. Maintenant qu'ils avaient écarté le peintre de carènes de la Bourse du travail, où ils redoutaient son influence, ils se lançaient allègrement, sûrs de recueillir pour eux seuls tout le bénéfice du gâchis. Cependant, Mares, avec son talent de parole, pouvait rendre des services dans un poste subalterne. On l'enverrait au dehors, soulever les ouvriers de la banlieue ou même des villes voisines : ce qui ne porterait aucun ombrage au prestige des deux compères. Ils se persuadaient qu'en manœuvrant avec adresse, en chatouillant l'orgueil du peintre, on en obtiendrait tout ce qu'on voudrait...

— C'est égal ! — fit tout à coup Jaubert, — voilà des mois qu'on ne l'aperçoit plus aux réunions !... Et si, vraiment, il est passé à la théosophie...

Des vociférations enthousiastes dominèrent toutes les voix et même la basse profonde du père Roustan. Le chaudronnier Philippon s'exaltait sur

un passage de Nietzsche qu'il venait de recopier au crayon. Il le trouvait si bien qu'il se mit à le lire tout haut, pour l'édification du public, et, comme il était sourd, il enflait le gosier démesurément :

— « Crache, — braillait le sourd, — crache sur la grande ville qtd est le dépotoir, où s'accumule toute V écume, sur la ville des importuns et des impertinents, des écrivassiers, des ambitieux exaspérés, sur la ville où se réunit tout ce qui est carié, mal famé, lascif, sombre, pourri, ulcéré, conspirateur, — crache sur la grande ville et retourne sur tes pas /... Ainsi parlait Zarathoustra /... »

Il débita le morceau tout d'une haleine, avec rânonnement d'un écolier qui récite sa leçon, et, quand il eut fini, il se tourna, la mine superbe, vers Jaubert et Werhlé :

— Qu'est-ce que vous en dites, vous autres ?... C'est tapé, ce style-là, hé ?...

Jaubert crut devoir encourager le chaudronnier :

— Bravo, bravo, Philippon !...

Mais Coquet, le garde de nuit, était navré de n'avoir rien compris aux invectives de Zarathoustra. La cervelle alourdie par la prose de M. de Hartmann, il passait ses doigts sur son front, en bredouillant de confiance sa phrase habituelle :

— Il y en a des çozes là-dedans !...

Puis, soudain, se penchant vers l'oreille du chaudronnier, il interrogea timidement :

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— Qu'est-ce que c'est, cette grande ville-là, qu'il est question dans le livre ?...

— Est-ce que je sais, moi ? — bougonna le sourd, — ça doit être Paris !

— Paris ?... Je me le disais bien ! — fit Coquet pensivement, — c'est ça ! Paris !... le dépotoir, récume, les pourris !... Tiens, moi qui te parle, j'ai passé huit jours à Paris, l'année dernière !... Ah ! Bonne Mère ! Quels salauds que ces Parisiens !... Des hommes qui ne savent seulement pas s'habiller, des avares, des sournois, des hypocrites !... et tous alcooliques !... C'est vrai, pourtant, qu'ils ont la tour Eiffel !

A ces mots, le chaudronnier bondit :

— Allez donc ! La tour Eiffel !... une ferraille qui ne sert à rien !... Vite, vite ! Faites-moi sauter ça à coups de dynamite !...

— Cependant, mon ami, au point de vue de l'art.,.

— Quoi ?... Tu vas défendre la tour Eiffel à présent ?...

— Non, mon ami, non ! Je ne la défends pas, mais je te dis qu'au point de vue de l'art...

— L'art ? Je m'en fiche ! moi je ne connais que la nature !... Il faut retourner à la nature, développer toutes les facultés ! L'homme intégral, le surhomme, il n'y a que ça !...

Et, s'évertuant, il exposa son idée. On vivrait tout nus dans les bois ou dans les prairies ! On mangerait les fruits de la terre, on dormirait sous

des huttes de branchages, chacun avec sa compagne !... Enfui, quoi ? on ne se gênerait j)as et on serait heureux !...

Coquet, lui, avoua un autre idéal. Il était avide de goûter aux jouissances des bourgeois : aller tous les soirs dans des petits théâtres, écouter des pièces qui font rire, avoir son automobile à la porte, se mettre du linge fin sur le dos et de jolis costumes, — tout cela ne manquait pas d'agrément non plus !...

Il se tut subitement, en s'apercevant qu'il était seul à parler dans la salle. Un silence venait de se faire à l'apparition d'un personnage singulier, dont les allures et l'accoutrement produisirent un effet sensationnel. Le personnage était un vieux cabot squelettique, livide et fardé comme un cadavre, coiffé d'un bord plat et revêtu d'un paletot noisette à revers de moire, — le tout dans un état de délabrement pitoyable. Il écarta majestueusement les groupes de femmes qui assiégeaient la table du père Roustan, fonça droit sur l'imprésario et, retirant son haut de forme, avec un geste de théâtre, la main offerte :

— Je te salue, Roustan !

Ahuri, le père Roustan, qui avait tendu la main machinalement, considérait l'individu par-dessus son binocle. Mais celui-ci ne lui permit pas de surmonter son émotion :

— Roustan, tu es mon camarade ! Tu m'as vu à l'œuvre en Amérique, à Philadelphie, à Boston, à

Chicago ! Tu apprécies mon talent 1 Je ne t'en dis pas plus, et je compte sur toi !...

Il toucha de nouveau les doigts du bonhomme, s'inclina avec dignité :

— Roustan, je te salue!... Mesdames, Messieurs, serviteur !...

Et pivotant sur ses talons, donnant des coups de chapeau à droite et à gauche, il regagna la porte selon le même cérémonial qu'à l'arrivée.

Le père Roustan, étranglé de stupeur, finit par articuler :

— En voilà un Mont-de-Piété !... Il prétend qu'il me connaît ! Il a de la chance ! Moi, je ne l'ai jamais vu, ni lui, ni son gibus, ni son talent !..

Un haro s'éleva contre le misérable, dont on distinguait encore la silhouette pompeuse et grotesque à travers les carreaux. Revenues de leur saisissement, les petites actrices se convulsaient de rire, s'acharnaient sur l'absent :

— Ah ! il en a un toupet, celui-là 1

— D'où sort-il, ce m'as-tu-vu ?...

Elles excitaient un tel vacarme que l'entrée de Mares ne fut remarquée de personne.

Le théosophe, averti par Ernest, s'était longtemps consulté avant de venir. Il ne voulait plus avoir de rapports avec ses anciens camarades de l'anarchie, et d'ailleurs il méprisait profondément Jaubert et Werhlé. Au dernier moment, ses instincts d'apôtre l'emportèrent. Sans doute, il n'espérait guère convaincre les deux jeunes gens, mais, à

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tout le moins, il aurait avec eux une brillante discussion, il les réfuterait, il affirmerait sa foi, il bafouerait la vanité et la malfaisance de ces intrigants, et c*était plus qu'il n'en fallait pour qu'il affrontât le colloque.

Jaubert, énervé et grincheux, Taccueillit avec reproches :

— Vrai ! tu en prends à ton aise !... On t'attend pour cinq heures et tu arrives tout juste à six et demie !...

— J'arrive quand je peux ! — dit le peintre de carènes, — mon travail d'abord ! Je ne suis pas fonctionnaire, moi 1...

Pour calmer son irritation qu'il sentait gronder, l'onctueux Werhlé, plus diplomate que Jaubert, l'enguirlanda de compliments et de protestations amicales. Puis, il chercha des transitions habiles et des mots flatteurs, dans le but de circonvenir Mares et de l'amener insensiblement à leurs vues.

Dès les premières phrases, le peintre se cabra :

— C'est inutile ! je ne marche plus !...

— Comment, tu ne marches plus ?...

Jaubert en était rouge d'indignation. Il ajouta brutalement :

— Allons, avoue-le ! Tu t'es fait acheter par les prêtres !

— Moi ?

Le visage de Mares avait pâli d'une façon si terrible, ses yeux lançaient de tels éclairs que les

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deux autres crurent imminente une de ces explosions de colère frénétique dont il était autrefois coutumier. Le théosophe, à force de volonté, se contint. Il poursuivit dédaigneusement :

— Je ne m'abaisserai pas jusqu'à me disculper ! J'ai donné cent fois la preuve de mon désintéressement. Le vôtre, convenez-en, est un peu moins manifeste !

Alors Jaubert, touché au vif, se radoucit :

— Enfin, tu ne le nieras pas 1... Cette histoire ridicule de Notre-Dame de la Garde !... Ce prétendu miracle exploité par les feuilles cléricales...

— Oui ! — insista doucement Werhlé, — avoue au moins que tu t'es prêté à cette mystification machinée par l'abbé Carlavan...

— Je m'y suis si peu prêté que l'abbé me considère plus que jamais comme un renégat !... Je suis théosophe ! J'ai contre moi tous les catholiques !...

A cette déclaration, les deux acolytes affectèrent de se moquer : la théosophie, ce n'était pas sérieux ! C'était une pose, un snobisme à l'usage des bourgeois !

— Ma sincérité est absolue ! — répliqua fièrement Mares, — en tout cas, la vie que je mène est d'accord avec mes idées ! Pourriez-vous en dire autant ?

— Ce n'est pas notre faute, — dit Werhlé, — si la société actuelle nous met, malgré nous, en contradiction avec nos principes !

— Et voilà précisément l'erreur ! — dit Mares.

— Vous croyez toujours que le mal vient de la société ! Il est en vous le mal ! C'est vous-mêmes qu'il faut réformer d'abord et ensuite les lois ou la politique !... Mais, comment pourriez-vous vous réformer, vous qui êtes dans le faux, jusqu'au cou !...

Jaubert se récria violemment. Sur quoi, Mares, avec un geste autoritaire :

— Non, non î ne perpétuons pas davantage un malentendu ! Il n'y a plus rien de commun entre vous et moi ! Je réprouve votre doctrine dans ses principes ! Moi, la mienne est fondée sur le sacrifice, la vôtre, au contraire, divinise l'égoïsme, qu'elle essaie hypocritement de déguiser sous le masque de la solidarité. Vous n'avez à la bouche que la revendication de droits imaginaires ; nous autres, nous ne connaissons que des devoirs, dont le premier de tous est la charité. Vous niez la morale, vous vous bornez à déchaîner toutes les convoitises, tous les appétits de jouissance, sans voir que vous précipitez l'humanité vers des luttes atroces, vers une recrudescence effroyable de barbarie. Vous n'arrivez même pas à hausser le niveau intellectuel des masses. Toute votre éducation n'aboutit qu'à la parlote et au cabotinage... Oui 1 vous pervertissez l'ouvrier par l'intellectualisme creux des bourgeois, des écrivailleurs et des universitaires, — cette idéologie qui détraque les cervelles et qui est impuissante contre la gangrène des âmes...

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Exaspéré par une telle virulence, Jaubert riposta :

— Tu es de mauvaise foi ! Tu ne veux voir que les imperfections de Toeuvre socale !... Qu'importent des sottises, des erreurs partielles, des crimes même, si un peu plus de justice est obtenue, si un progrès se réalise pour la masse !...

— Il n'y a pas de progrès collectif !... Il n'y a de progrès que pour l'individu, il n'y a de justice qu'individuelle !... Nous ne pouvons être sauvés que par nous-mêmes !

— Continue, je t'en prie — fit Jaubert, sarcastique, — si tu crois que tes formules se démontrent toutes seules !... Mais nous ne sommes pas venus ici pour un tournoi de dialectique ! Es-tu oui ou non pour la grève générale, et veux-tu nous aider ? Voilà tout ce qu'on te demande !...

— Non ! — dit résolument Mares, — je ne veux pas aggraver la misère d'un tas d'inconscients et d'irresponsables !...

Et, se rappelant les doléances de Marguerite, il ajouta :

— Déjà, partout, ils crèvent de faim ! Les cafés, les restaurants sont vides. Les étrangers désertent le port 1... Non, non ! mille fois non ! Ce serait la ruine de la ville !

Comme en écho, dans l'autre coin de la salle, une grosse voix fêlée déclama, avec une emphase bouffonne :

— Malheur /... Malheur à la grande ville I Et je

voudrais voir déjà la colonne de feu qui Vincendiera !.. Ainsi parlait Zarathoustra /...

Fanatisé par sa lecture de Nietzsche, le sourd brandissait le poing, roulait des yeux hagards,

— Et voilà ce que vous en faites ! — dit Mares, en montrant le chaudronnier aux deux anarchistes.

Jaubert, résolu à une rupture éclatante, fulmina :

— Il ne s'agit pas de ça !... Nous avons voulu savoir si, oui ou non, tu es un faux frère f... Donc, tu ne marches pas ! C'est ton dernier mot ?

— C'est mon dernier mot !

— Bien ! Tu es un traître !

Et avec une mimique de dégoût, il toisa le théosophe qui s'était levé. Mares, toujours très pâle, haussait les épaules et le regardait d'un air de compassion.

Alors Werhlé, sinistre et doux comme un inquisiteur, se retourna vers le chaudronnier et le garde de nuit, et, désignant l'apôtre d'un doigt rigide, il proclama :

— Camarades, je vous dénonce l'ex-compagnon Mares qui s'est vendu aux prêtres !...

Ce fut le signal d'un tapage épouvantable. Les lecteurs de Nietzsche et de M. de Hartmann poussèrent des clameurs furibondes :

— A bas le vendu ! A bas le vendu 1...

— En voilà un théâtre ! — tempêtait le père

Roustan. — Taisez-vous, coquin de bon sort !... que moi-même je ne m'entends plus !

Ernest, juché sur son tabouret, plaisantait :

— Voyons, voyons, messieurs les libertaires ! Un peu de tolérance !...

— A bas le vendu ! — glapissaient les gamines qui entouraient Timpresario.

Elles riaient aux éclats, s'égosillaient à crier plus haut que les hommes, uniquement pour la joie de faire du bruit :

— Vendu 1 Vendu !

— Oh ! qu'il est laid !... Hou ! hou !...

La tête basse, les yeux pleins de larmes, Mares sortit au milieu des huées.

LA grève générale était déclarée depuis deux jours.

En prévision de bagarres ou d'émeutes, l'autorité locale avait réquisitionné toute la gendarmerie des environs. DeTarascon, d'Arles, de Valence, des trains spéciaux amenaient quotidiennement des renforts de cavalerie. Les quais et les docks étaient gardés militairement, et l'on ne voyait plus que des uniformes sur les terrasses des petits cafés et dans les bars du cours Belsunce.

Une torpeur inquiétante pesait sur Marseille. La circulation des chariots et des voitures publiques était interrompue. De loin en loin, un fiacre filait peureusement au milieu d'une rue déserte. Les automobiles ne se montraient pas, dans la crainte de soulever les fureurs populaires. Le peu de mouvement que faisaient les oisifs rendait l'immobilité encore plus angoissante par contraste. A l'énormité du silence qui régnait, on sentait mieux quelle place tenait habituellement le labeur dans la vie de la cité. L'air était lourd, le ciel, comme assombri

d'une tristesse latente. Tout au bout de la Canebière, le bassin du Vieux-Port, dégarni de navires, luisait avec T éclat morne d'un étang solitaire, et le vide des eaux semblait prolonger à l'infini la désolation de la ville.

Ce matin-là, Mares, entré au hasard au restaurant Mazella, déjeunait d'une soupe maigre et de légumes bouillis. Il était seul. Emmanuel travaillait comme d'ordinaire, car la corporation des charbonniers, très jalousede son indépendance, différait par point d'honneur son adhésion à la grève. D'ailleurs, l'amitié des deux jeunes gens se relâchait de plus en plus, bien qu'ils habitassent toujours ensemble, chez M"^^ Bonamour. EmmanueL qui ne comprenait rien à l'inertie du théosophe, lui reprochait de trahir la cause du peuple.

En tout cas. Mares était à peu près l'unique représentant de sa classe, dans cette salle où, la semaine d'avant, les bourgerons et les blouses se trouvaient encore en majorité. Un grand nombre de tables étaient inoccupées, et deux garçons suiBfisaient maintenant au service.

A part quelques pilotes et des gens d'équipage, il n'y avait guère que des gendarmes, bonnes têtes pacifiques de ronds-de-cuir et de pères de famille. C'étaient des brigadiers, des maréchaux des logis. La mine en fête, ils vidaient des litres, s'empiffraient de pâtes et de fritures avec une sensualité réjouissante. Ils étaient heureux. La grève s annonçait plutôt bénigne, tout paraissait tranquille : ce

seraît, pour eux, une véritable partie de plaisir ! Et on les devinait enchantés de troquer la pitance frugale du ménage ou de la caserne contre les nourritures plantureuses du restaurant, de battre le carton dans les cafés, de faire sonner leurs éperons dans les lieux de plaisirs, de goûter enfin à toutes les délices de la grande ville !...

Mares souffrait de ce voisinage. Un sous-lieutenant de dragons, le monocle à Toeil, la cravache haute, sortit du « salon » pour rejoindre ses hommes qui stationnaient sur le quai. A l'apparition de l'officier, le peintre, obsédé par les griefs d'Emmanuel, se repentit d'avoir mangé avec les séides du Pouvoir, et il en éprouva une sorte de honte, comme si, réellement, il fût passé à l'ennemi.

Il promenait un regard humilié sur tous ces gaillards qui se bourraient consciencieusement, lorsque Marguerite, du comptoir, lui fit signe de s'approcher :

— Vous voyez ! — dit-elle, en luî montrant la salle aux trois quarts vide, — ce sera demain la famine ! . . . même pour nous !

— Que voulez- vous ! Je n'y puis rien !...

Ils se taisaient, comme oppressés l'un et l'autre par des pensées qu'ils n'osaient se découvrir : il était clair que la déconfiture du restaurant Mazella n'était point ce qui les préoccupait le plus Marguerite, la première, se décida à parler :

— Ecoutez, monsieur Mares, — murmura-t-elle, — je vais vous demander un service d'ami !...

Priez de ma part Emmanuel de ne plus reparaître ici !... Cosmo est de retour ! vous savez ce qui s'est passé entre eux !

A cette nouvelle Mares Lursauta. Si détaché qu'il fût des petites misères humaines, il ne pouvait s'empêcher de frémir à l'idée du péril que courait son camarade. La maestra elle-même s'avouait très alarmée, non pas seulement pour Emmanuel, mais aussi pour son mari.

Le mineur avait quitté Monte-Carlo, la construction de la ligne de tramways étant terminée. Dans l'espoir qu'on allait commencer l'agrandissement du Bassn National, il était accouru à Marseille. Mais la grève ajournerait indéfiniment l'exécution des travaux. Pour comble de déveine, il ne restait pas un seul chantier ouvert. Alors Cosmo, ne voulant point demeurer inactif, s'était engagé comme portefaix sur les quais de la Joliette. Depuis deux jours, il y travaillait clandestinement, la nuit, avec une escouade de Piémontais. Marguerite tremblait qu'il ne fût attaqué par les grévistes :

— Il ne manquait plus que cela ! — fit -elle, en s'animant soudain ; ah ! monsieur Mares, il y a un mauvais sort contre nous ! Tout tourne mal depuis que je suis revenue d'Italie !... Si le restaurant ferme, nous voilà sur le pavé, sans gîte, sans gagne-pain ?... Et, comme si ce n'était pas assez de ce tourment, Cosmo s'obstine à travailler malgré la grève, au risque de sa vie ! Enfin, Emmanuel

n'est pas raisonnable !... Mon Dieu ! si mon mari le rencontrait ici !...

Elle s'affolait tellement que son trouble gagna Mares. Néanmoins, il s'efforça de calmer la jeune femme :

— Pour ce qui est d'Emmanuel, — dit-il, — je vous promets de faire le possible... bien que j'aie peur de ne pas être écouté !... A présent, il se défie de moi !

— Comment ?... Vous êtes brouillés ?...

Et la maestra, consternée, s'effraya davantage.

— Non ! dit Mares, — nous ne sommes pas brouillés !... Mais nous n'avons plus la même intimité qu'autrefois !... C'est pa ce que j'ai rompu avec les anarchistes! Tous m'en veulent, me détestent, me traquent comme une bête dangereuse !..• Si vous saviez ce que j'endure !...

A son tour, le peintre de carène > confessa ses rancœurs et ses angoisses. Il rappela les huée. ^ qui l'avaient accueilli au bar Coupon. L'avant-veille encore, dans un meeting tenu à la Belle-de-Mai, il avait essuyé de pires avanies. Comme il essayait de prendre la parole, des malandrins s'étaient précipités sur lui, l'avaient roué de coups. Werhlé, jouant le magnanime, s'était interposé avec une insultante pitié. Et on l'avait jeté dehors, en le traitant de « mouchard » et de « calotin » î

— Mais je ne suis pas le seul qu'ils aient malmené ! — ajouta-t-il avec un amer sourire, — j'étais en honorable compagnie !... Ils ont déversé

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rinjure sur quiconque n'est pas de leur avis. Ils ont même attaqué des absents, de grands écrivains, des penseurs !... Oui ! ils ont traîné Tolstoï dans la boue. Ce Tolstoï qu'ils ont tant loué n'est plus bon à donner aux chiens ! C'est un« endormeur», parce qu'il prêche, comme nous, l'acceptation, la conversion morale !... Ah ! ce sont de belles âmes ! Et, quand on songe aux mobiles qui les poussent, c'est à désespérer, à se retirer du monde !... Car toute cette agitation cache d'infâmes tripotages !...

Se montant de plus en plus, Mares conta les rumeurs qui couraient. C'étaient — disait-on — les Artaud, père et fils, qui, par l'intermédiaire de Jaubert et de Werhlé, auraient fomenté cette grève ! Il s'agissait, au fond, de renverser la municipalité collectiviste pour la remplacer par toute une bande organisée et compacte de socialistes indépendants. Le père Artaud, gros entrepreneur, en espérait 1 adjudication des travaux du Port, et son fils Maxime, le bossu, y pécherait en eau trouble un mandat de député.

— Je m'en doutais, d'ailleurs ! — conclut le peintre. — Déjà, l'année dernière, mon ami, M. Charles Artaud... vous vous souvenez ? celui qui a plaidé pour vous ?... Eh bien, il m'avait averti à mots couverts des manigances de sa famille !... Il ne ressemble guère à son frère, celui-là! Quel brave homme !...

Marguerite s'indignait : « Comment ? C'était à cause de l'égoïsme, de la vanité, de la rapacité de

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CCS gens riches que tant de misérables allaient souffrir ?... »

— Car, vous savez, monsieur Mares, la plupart marchent à contre-coeur !... La semaine passée, quand ils venaient ici, je les entendais crier contre la Bourse du travail ! Mais, à présent, ils n'osent plus rien d re, par peur de se compromettre : ils voient partout des espions !... C'est égal ! ces socialistes et ces anarchistes qui veulent faire, malgré lui, le bonheur du peuple...

— Oh ! le bonheur du peuple ! — interrompit Mares impétueusement, — c'est bien le dernier de leurs soucis ! Dites plutôt qu'ils en ont la haine ou le dégoût ! D'abord, ils ne le comprennent pas, car tous sont des bourgeois ou tendent à le devenir. Dès qu'un ouvrier a sur sa casquette les galons de contremaître, il se croit immédiatement d'une autre pâte que ses camarades de la veille!... L'histoire d'Escartefigue en est une preuve entre mille!.,. Vous le connaissez, n'est-ce pas ?...

— Mon Dieu, — fit la maestra, — j'ai entendu parler de lui par Emmanuel, qui en disait du bien !... Il est si bon, Emmanuel !

— Et si naïf, hélas ! — répliqua Mares.

Avec une maligne joie, le théosophe dénonça la roublardise du personnage, ex-trésorier du syndicat des dockers. Pour le détacher de la grève, la préfecture lui avait offert une grasse sinécure, l'inspection des Enfants assistés !...

— Avouez que c'est monumental ! Un ancien

portefaix qui sait à peine mettre l'orthographe !... Bombardé inspecteur de T Assistance publique... Huit mille francs d'appointements ! Est-ce gentil?

Mais, d'après Mares, Escartefigue n'avait fait en cela qu'imiter l'exemple de ses chefs. Tous ces socialistes se ressemblaient. Chez tous, c'était la même démangeaison de se frotter à des gens riches ou titrés, le même appétit de jouissance immédiate, un besoin perpétuel de bombances et de godailles !... Ainsi, pour le meeting de la Belle-de- Mai, Jaubert et Werhlé avaient fait venir de Paris le célèbre Crébessac, le grand orateur du parti. Eh bien ! ces messieurs avaient commencé par se rendre en voiture au Palace-Hôtel, le plus somptueux établissement du Prado, où un déjeuner fin était préparé pour eux. Et ils étaient arrivés à la réunion, rotant la truffe et mâchonnant de gros cigares bagués d'or !

Après avoir débité ce potin. Mares, brusquement, s'arrêta court, un peu confus de s'abaisser à de pareils arguments. La passion, la rancune l'avaient emporté ! Pour revenir aux raisons théoriques, il ajouta :

— Peut-on être socialiste !... Anarchiste, passe encore !... Mais socialiste !...

Et, sur un ton d'inexprimable mépris :

— J'appelle socialiste quiconque pense bassement !

Cependant, la maestra bouillait de colère contenue, en écoutant ces propos :

— Vous devriez agir contre eux, monsieur Mares ! — conseilla-t-elle, — vous qui êtes un conférencier... qui avez encore tant d'influence dans les milieux ouvriers !... Croyez-moi ! Beaucoup vous suivraient !... et peut-être que de grands malheurs seraient évités !...

— Non, non ! — dit le théosophe, avec une sombre obstination, — je ne veux plus rentrer dans la lutte !

Et, aussitôt, d'un ton mystique :

— Ma voie est ailleurs !

— Vous avez tort !... De votre part, c'est presque une désertion.

Une désertion ! Mares se troubla : il retrouvait dans la bouche de Marguerite la même accusation que dans celles d'Emmanuel et des anarchistes. Mais la maestra insistait comme si elle plaidait une cause personnelle. Elle répéta :

— ' Vous avez tort, monsieur Mares î

— Je n'ai pas d'autre juge que ma conscience l — répondit -il, avec un accent de défi.

Néanmoins, il sentait chanceler toutes ses résolutions. Et, en même temps, il s'irritait de ce que les autres, — des ignorants, des esprits faibles, ou des coquins, — prétendissent juger sa conduite... Tout d'un coup, un tremblement nerveux secoua ses membres, agita ses mains.

D'un geste saccadé, il salua Marguerite, et, sans rien dire, il s'en alla, farouche, les yeux hostiles.

LE dimanche suivant, vers huit heures, ]\Iarès descendait larueduPetit-Puitspour rejoindre ses disciples au Splendid-Bar, On était dans la seconde quinzaine de juillet. La journée avait été brûlante. Mares venait de la passer tout entière dans sa chambre, à méditer sur des textes bouddhiques. Quoique affaibli par les jeûnes et anémié par les chaleurs de la canicule, il se trouvait dans un état d'exaltation singulière. La fréquence des exercices spirituels, l'intensité de la concentration mentale surexcitaient ses nerfs et le maintenaient debout, malgré T épuisement de son corps.

Il s'arrêta un instant sur le quai de THôtel-de- Ville, pour respirer un peu d'air frais. Le crépuscule achevait de s'éteindre dans des rougeurs d'incendie, quelques navires à voiles stagnaient sur l'eau noire, et les grands bras des vergues se tendaient rigides, vers les pourpres sanglantes du ciel. Mais le spectacle des choses extérieures offensait Mares. Il reprit sa course dans la direction du bar.

UINVASION 431

Le théosophe était inquiet. Les paroles de Marguerite Tavaient bouleversé bien plus profondément qu'il ne Teût pensé d'abord. Au sortir du restaurant Mazella, il s'était cru obligé d'examiner à nouveau les règles de sa conduite, et, dans le premier moment de désarroi, pressé de scrupules, il se persuada que son abstention était coupable. Puis, Tamour-propre s'en mêla. Il songeait avec amertume que les intrigues de Werhlé et de Jaubert l'avaient dépossédé de son autorité sur les masses. Quelle belle occasion de la ressaisir î... Mais, aussitôt, il devina le piège où le fourvoyait son orgueil. Une lutte, même simplement oratoire, contre la Bourse du travail, entraînerait, à la longue, des violences matérielles. Et es maîtres de la Sagesse condamnaient toute violence contre les créatures. C'était uniquement par la douceur, par la charité, par l'exemple de la vertu qu'on pouvait sauver les hommes !

D'ailleurs, il avait charge d'âmes ! Ces disciples qui s'étaient groupés spontanément autour de lui et dont le nombre augmentait sans cesse, qu'allaient-ils devenir, une fois privés de son enseignement ?... Enfin son ami le plus cher, cet Emmanuel qu'il s'éta t aliéné, sans doute par sa faute, n'avaitil pas le devoir de le racheter avant tous les autres et de le reconquérir ?

Ce souci tourmentait Mares par-dessus tout. Il avait transmis à son camarade la requête de la maestra en y joignant ses propres instances, et le

charbonnier avait très mal pris la démarche. Cette obstination à Téloigner de Marguerite finissait par lui inspirer des soupçons et comme une vague jalousie. Il en était résulté entre eux plus de défiance et de froideur. Ce soir-là, pour la première fois, Emmanuel n'assistait pas à la conférence théosophique. Il avait déclaré qu'il se rendait, comme tout le monde, à la Bourse du travail : « Moi, je suis d'abord avec ceux de ma classe ! » prononça-t-il d'un ton presque agressif. Et Mares, blessé de cette défection, en avait conçu un grand chagrin.

Les Dix l'attendaient à l'intérieur du bar. Ils paraissaient abattus comme des gens sans travail et qui sont inquiets du lendemain. Seul, le laveur de vaisselle, souriant et gras, conservait sa placidité habituelle. En guise de fume-cigarettes, il élevait en l'air un os de poulet encore muni de ses tendons et merveilleusement culotté. Il semblait tout fier d'exhiber un objet si curieux.

Cependant, les autres avertissaient Mares des bruits alarmants qui circulaient. La grève, tranquille jusque-là, menaçait de tourner au désordre. Il était question de châtier les dissidents qui, au mépris de la décision syndicale, continuaient leur service. Des coups de main, assurait-on, se préparaient contre eux !

Effectivement, certains indices trahissaient dans la foule dominicale une nervosité insolite. Le bar lui-même n'avait pas son aspect ordinaire. Des

individus de mine suspecte effarouchaient les consommateurs paisibles. C'étaient des étrangers, ou des gens que personne ne connaissait, toute une lie faubourienne refluée vers le centre de la ville. Les Russes, les Siciliens se distinguaient dans cette tourbe par les caractères nettement opposés de leurs physionomies : ceux-là roses et charnus, ceux-ci desséchés et noirs comme des cotrets de fagots carbonisés. Un des Siciliens dévisageait Mares avec une insistance hostile. La chevelure hérissée, Tair inculte d'un berger des Abruzzes, le front déprimé, pareil à une grosse pierre qui lui eût écrasé le bas de la figure, il frappait par une expression efïrayante de fanatisme et d'abrutissement !... Où le théosophe avait-il vu cette tête obtuse ? Sans doute dans une réunion d'anarchistes, autrefois, alors que lui-même était encore « compagnon ». A constater l'éclat féroce des prunelles braquées sur lui, Mares s'en voulait presque d'inspirer tant de haine !

Un des Dix, le marchand de boules de gomme, lui glissa mystérieusement à l'oreille :

— Vous savez ? Tous ces types-là, il paraît qu'ils sont envoyés ici par les Génois !... Oui ! Ils viennent entretenir la grève pour couler le port de Marseille.

— Quelle absurdité ! — dit Mares, en haussant les épaules.

Pourtant le peintre de carènes était trop bon Marseillais, il connaissait trop bien la vieille riva-

lité entre les deux villes pour ne pas se sentir enclin à admettre ces rumeurs accusatrices. En tout cas, la présence de ces étrangers lui causait toute espèce d'appréhensions. Sûrement, dans une émeute, ils n'auraient pas les mêmes scrupules que les gens du pays ! D'ailleurs accoutumés, chez eux, aux pires brutalités répressives, menés par le sabre et la baïonnette, ils se riraient des adjurations conciliatrices, et de la douceur française, trop faible contre leur barbarie !

Si tourmenté qu'il fût, si peu rassuré pour luimême, le théosophe se mit néanmoins à parler, selon son habitude, avec l'espoir peut-être d'oublier aussi les idées sombres qui l'obsédaient.

Mais le voisinage des anarchistes le préoccupait malgré lui. En réalité, c'était à eux qu'il s'adressait, bien plus qu'aux misérables réunis pour l'écouter. C'étaient leurs doctrines qu"'il réfutait, qu'il condamnait, et il enveloppait celles des socialistes dans la même réprobation. Il leur reprochait à tous la bassesse de leurs âmes, la grossièreté de leurs sens, l'opacité de leur matérialisme, Tinintelligence de leurs négations...

Tout à coup, la haute taille d'Emmanuel apparut dans l'encadrement de la porte d'entrée. Il avait l'air agité et hagard. Un instant, il hésita, tournant ses gros yeux à droite et à gauche, et, soudain, il fonça vers Mares :

— Viens vite ! J'ai deux mots à te dire !... Tout de suite, tout de suite ! Ça presse.

L'INVASION 4i3

L'accent de sa voix était si impérieux et il se dégageait de toute sa personne une telle contagion de peur que le théosophe se leva précipitamment. Emmanuel le fit sortir par une porte latérale qui s'ouvrait sur une ruelle :

— Sauve- toi par là ! — jeta vivement le charbonnier, — ils te cherchent !

— Qui ? — demanda Mares recouvrant aussitôt son assurance.

— Une bande d'anarchistes !... Je quitte la réunion, Jaubert les a excités contre toi, contre ceux qui continuent le travail !... Tiens ! les voilà qui arrivent ! Entends- tu comme ils crient ?...

Scandées par un piétinement sourd, des clameurs s'élevaient du côté de la Canebière :

— A bas les traîtres !

— A bas les « jaunes » !

— A mort ! à mort !

Mares, très pâle, ne bougeait pas, malgré les exhortations d'Emmanuel qui le poussait vers un corridor :

— Je reste ! — dit-il, — ce serait lâche de me sauver !...

— Prends garde ! Ils auront ta peau !

— Je n'ai pas peur de mourir !

Il ne mentait point. L'ivresse du sacrifice le transportait, lui ôtait le sentiment du danger. Ce serait si beau de verser son sang pour la foi nouvelle !...

Au même moment, la bande déboucha sur

le quai, mais elle ne pénétra pas dans le bar. Elle s'engouffra toute dans la rue de la République, et les hurlements se firent plus distincts :

— A bas les traîtres !

— A mort ! à mort !

Ceux qui étaient dans le bar et dans les estaminets d'alentour se répandirent immédiatement au milieu de la chaussée. Des groupes coururent pour se joindre aux manifestants. Un souffle de démence balaya les trottoirs, c'était comme un grand vent furieux qui bouleversait tout sur son passage :

— Je vais avec eux ! — cria Mares en s'elançant, — je veux leur parler, leur dire...

Ses paroles furent étouffées par le vacarme. Derrière lui, Emmanuel gémissait :

— Tu es fou !... Sûr ! C'est la mort pour toi !

— Ça m'est égal î Et puis, il n'y a pas de mort !...

Et il accéléra son allure, entraînant son camarade sur ses pas.

Comme soulevés par la foule, ils remontèrent la rue de la République, traversèrent le rond-point. Il était huit heures et demie. Les boutiques encore éclairées se fermaient en hâte. Quelques rares curieux se montraient aux balcons.

Le flot des manifestants envahit le terreplein de la Joliette, reflua, d'un seul élan, vers l'étroite avenue qui relie le quai à la place d'Afri-

UINVASION 437

que. Un cordon de gendarmes à cheval en gardait l'entrée. Le barrage insuffisant fut instantanément rompu. Bride abattue, des cavaliers détalèrent dans toutes les directions pour réclamer des renforts. Maintenant, la voie était libre.

La foule s'y engagea, chantant La Carmagnole, qu'entrecoupaient des clameurs toujours plus menaçantes :

— A bas les jaunes !

— A mort ! à mort !

Et les cris s'amplifiaient en échos formidables dans le silence de ce long couloir bordé, d'un bout à l'autre, par les Docks des Messageries maritimes, dont la façade interminable et funèbre déployait l'alignement de ses fenêtres et de ses portes closes.

Emmanuel et Mares, jouant des coudes, s'évertuaient dans la cohue pour rattraper la tête de la colonne. Brusquement, une femme que le charbonnier avait heurtée se retourna vers lui. C'était Marguerite, échevelée, éperdue de terreur. Elle chuchota, d'une voix haie, tante :

— Je vous en prie, monsieur Emmanuel, si vous pouvez quelque chose près de vos amis, faites-le !... Je vous en prie! C'est l'équipe de Cosmo qui travaille là-bas ! Ils sont en train de charger des vivres pour un bateau allemand !...

Il ne répondit pas. Le nom de Cosmo avait

438 UINVASION

g^acé subitement sa tendresse, paralysé son bon vouloir. Mais Mares, ému de pitié, tremblant d'une colère belliqueuse :

— Ne craignez rien, madame Marguerite ! Nous le défendrons !

— Oui, oui ! je vous en conjure, monsieur Mares !...

En échangeant ces phrases brèves, ils couraient toujours avec la foule. Enfin, ils atteignirent Textrémité du môle, qu'un chenal de communication sépare de la place d'Afrique.

A gauche, dans un éblouissement de lumière électrique, le bateau allemand, le Kaiser -W ilkelm, venait de surgir, énorme et splendide sous les dorures de sa carène entièrement peinte en blanc, avec ses quatre cheminées hautes et trapues comme des tours. Embossé contre le quai des Anglais, il dominait de sa masse colossale tout le bassin du Lazaret.

C'était un navire de touristes. Les passagers s'étaient mis à table pour le repas du soir. Un orchestre installé dans la salle à manger des premières jouait une valse viennoise. Les dîneurs, attirés par les vociférations des manifestants, étaient montés sur le pont, et là, accoudés au bastingage, amusés et tranquilles, en gens qui n'ont rien à redouter, ils contemplaient de loin le tumulte.

Un grand espace d'eau s'étendait entre eux et les assaillants, et, déjà, les douaniers avaient

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replié le pont tournant qui enjambe le canal : la place d'Afrique et le quai des Anglais étaient ainsi inaccessibles ! Mais les « jaunes », les portefaix qui, sur le môle, chargeaient des vivres et des colis pour le bateau, se trouvaient cernes, d'un côté par leurs agresseurs et, de l'autre, par la mer. La moindre poussée allait les faire choir dans le canal. Certains avaient réussi à s'échapper, en s'entassant sur des chalands et des remorqueurs qui gagnaient le large à toute vitesse. D'autres plongeaient résolument dans le bassin, et ils s'efforçaient de rallier le navire à la nage.

Soudain, une bousculade effroyable se déchaîna sur le terre-plein. Des cris retentirent, des appels au secours. On se colletait au hasard, dans la pénombre. Marguerite, suffoquée par l'angoisse, se dressait sur la pointe des pieds. Elle avait aperçu Cosmo acculé contre une borne du pont, avec une dizaine de camarades, ceux qui n'avaient pu s'esquiver sur les embarcations. D'un geste fébrile, elle saisit le bras d'Emmanuel qui la protégeait contre les bourrades :

— Défendez-le ! je vous en supplie, Manuel ! Faites cela pour moi 1...

Dans son trouble, elle avait pris la main du colosse, et elle la serrait d'une pression insistante qui ressemblait à une étreinte amoureuse. Cette caresse inconsciente le grisa. Instantanément, le passé s'abolit au fond de sa mé-

moire. Il oublia son ressentiment, sa jalousie, il ne comprit qu'une chose, c'est que Marguerite souffrait. Et il ne voulait pas qu'elle souffrît !... Tout d'un bloc, effaçant ses larges épaules, il s'enfonça dans la mêlée, tandis que Mares, grimpé sur un chariot, tentait de haranguer la multitude :

— Camarades ! Au nom de la justice et de l'humanité...

La voix grêle se perdit au milieu des huées, des invectives, du tapage qui redoublait.

Durant plusieurs secondes, un remous de la foule déroba la vue de la scène à Marguerite. Puis, elle distingua un individu à figure de nervi, avec un mouchoir de soie violette autour du cou, qui se ruait sur Cosmo, en brandissant un long couteau à virole. L'homme hurla :

— Tiens, canaille ! Voilà longtemps que je te l'avais promis !

Emmanuel bondit pour parer le coup. Mais, aussitôt, il chancela, s'affaissa sur le pavé, le ventre ouvert. Un cri d'horreur s'éleva, suivi d'une détonation de revolver. En même temps, Mares battit l'air de ses deux bras, s'écroula sur les sacs du chariot...

— Sauve qui peut ! Sauve qui peut î

Des pas rythmés de chevaux résonnaient dans le lointain. Les gendarmes et les dragons arrivaient au trot.

Toutes les issues étaient bloquées. Ce fut une clameur de détresse, puis une panique ignoble, une véritable lutte entre manifestants, chacun essayant, pour fuir, de passer sur le corps du voisin. La maestra, renversée, écrasée par des hommes, s'évanouit...

Un quart d'heure après, la cavalerie avait nettoyé la place...

Un silence lugubre régnait de nouveau sur les quais déserts.

Les passagers du bateau allemand, redescendus dans la salle à manger, continuaient leur dîner interrompu. Quand Torchestre se remit à jouer ses mélodies viennoises, ce fut comme une explosion de gaîté après Talerte récente. L'animation du paquebot, un instant suspendue, reprenait plus intense. Des petites filles, leurs nattes sur le dos, se poursuivaient, en criant, le long des passerelles...

Et, dans le flamboiement de ses soleils électriques, le monstrueux navire tout étincelant de dorures, tout bruyant de rires et de musiques, le Kaiser 'Wilhelm réfléchissait sur les eaux mornes du bassin abandonné, sa silhouette triomphale.

ATHôtel-Dieu, dans le vestibule qui précède la salle des blessés, quatre brancards recouverts de leurs tendelets de coutil venaient d'être déposés par des infirmiers escortés d'agents de police.

La porte du vestiaire était ouverte sur le vestibule. A l'intérieur de la pièce exiguë, l'interne de garde et la surveillante causaient affaires de service, tout en lançant des regards distraits du côté des brancards :

— C'est étonnant ! — plaisanta l'interne. — Pour un dimanche, les clients sont rares î Il faut croire que les ivrognes et les nervis se sont mis en grève, comme les autres !...

— Patientez l — dit la femme, en riant, — vous ne perdrez pas pour attendre !...

Ils attendirent encore quelques instants. Cependant, l'horloge suspendue au-dessus du bureau de la surveillante sonna dix heures et demie. Il n'arrivait plus de brancards. Alors l'interne, en baillant, se décida à se lever de sa chaise.

Il était en manches de chemise et il s'épongeait le front avec le coin de son tablier, car la chaleur était suffocante.

Les brancards gisaient sur le dallage comme des cercueils à l'abandon. Rien ne bougeait sous les toiles des tendelets. On ne percevait même pas le souffle des respirations.

A l'apparition de l'étudiant, les agents avaieni: pris une attitude militaire, — et ils le considérèrent placidement, tandis qu'il soulevait la courtine de la première couchette.

Un adolescent, presque un gamin, y était étendu. De longs cils blonds formaient une petite ombre sur sa joue brûlante et moite de sueur. Vêtu d'une simple chemise, son corps mince et robuste n'accusait aucune blessure apparente. L'enfant semblait dormir.

— Ouvre tes yeux ! — commanda rudement l'interne.

Entre les paupières décloses, il montra deux prunelles dures comme des billes d'agate, qui lui donnaient l'air d'un jeune chat sauvage.

— Qu'est-ce que tu as ?...

— Un coup de couteau !... là !... à la cuisse !... L'interne retroussa lestement la chemise. Les

prunelles d'agate épiaient ses moindres mouvements avec une expression d'angoisse et de défiance.

— Qui est-ce qui t'a fait ça ?../

— J'sais pas !... C'est en jouant !... Un camarade !...

— Et comment est-ce qu'il s'appelle, ton camarade ?...

— J'sais pas !... Je l'ai pas vu !...

— D'où es-tu ?

Fermant les yeux, avec une feinte lassitude, l'enfant murmura :

— ■ Du Rouet !

— Ah ! un sale quartier ! Ce n'est pas surprenant !

Et l'interne, haussant les épaules, s adressait à la surveillante :

— Ils sont admirables, ces gaillards-là !... Du plus grand au plus petit, ils se feraient hacher en morceaux plutôt que de dénoncer un des leurs !

Tout en parlant, il examinait le blessé qui occupait le second brancard, — un beau garçon brun, le visage coloré, l'épiderme épais et luisant, à la façon des gens de mer. Plongé dans le coma, il ne remuait point.

— Et celui-ci ?

— Un coup de couteau dans le ventre ! — s'empressa de répondre un des agents.

— Toujours la même chose ! — bougonna l'interne, dont les mains palpèrent sous la vareuse de l'individu.

— Allons ! ça ne sera pas grave !

Il essuya après une serviette ses doigts barbouillés de sang, et il continua sa visite.

— Celui-ci aussi a reçu un coup de couteau dans le ventre ! — dit Tagent, en désignant un autre brancard, — il n'en mène pas large, vous verrez !...

On dégagea complètement la couchette où Emmanuel était recroquevillé, les genoux remontés très haut, comme s'il s'efforçait instinctivement de retenir le poids de ses entrailles. Inerte, le visage livide, les paupières bleuies, ses longues moustaches tombantes, il offrait déjà tous les stigmates d'un cadavre.

Pendant que l'interne mettait à nu la blessure, l'agent de police fournissait des explications : c'était une victime des grévistes ! Quand on l'avait ramassé au bout du môle, en face de la place d'Afrique, il était mourant. Déjà, au commissariat, on avait cru qu'il passait !...

Le carabin, qui n'écoutait pas, secoua la tête, en ébauchant une grimace significative :

— Fichu ! Il n'en a pas pour longtemps !... Et, consultant du regard la surveillante, il

interrogea :

— Je me demande si c'est la peine de le coucher ?...

— Si, si ! Couchons-le tout de même ! — dit la surveillante, par peur d'engager sa responsabilité.

446 UINVASION

Comme Tinterne s'avançait vers le quatrième brancard, Tagent de police dit encore :

— Celui-là, c'est son camarade !... En tout cas, on les a trouvés ensemble !... Il a reçu une balle un peu au-dessous du cœur !... Même qu'au commissariat, nous avons été obligés de le panser, tellement il perdait de sang !...

Mares, allongé sur le dos, avait gardé sa pleine connaissance. Sauf la pâleur cireuse du visage et l'éclat excessif des pupilles, il n'était pas changé. Mais il respirait difficilement et un peu d'écume rosâtre restait collée au coin de ses lèvres. La poitrine oppressée, les yeux chargés d'une détresse immense, il articula :

— Et moi, monsieur le docteur, est-ce que j'en ai pour longtemps ?...

L'interne accueillit cette question comme une inconvenance :

— Taisez-vous ! — répliqua-t-il sévèrement, — ne parlez pas î... Ne vous agitez pas !...

— Il a l'air nerveux ! — remarqua la surveillante.

— Et raisonneur ! — ajouta l'interne, d'un ton vexé.

Mares fixait sur lui un regard aigu, comme s'il cherchait à lui arracher le jugement qu'il taisait. Des gouttelettes de sueur humectaient la cavité de ses tempes, il avait encore pâli et il paraissait épuisé par l'effort qu'il venait de faire en parlant. Mais on devinait derrière ce

front blêmi d'agonisant une jmnscc toujours vivante, dont la lucidité implacable défiait la mort, et, dans ces yeux étrangement dilatés, une puissance quasi surnaturelle de vision.

Laissant retomber ses bras, avec un geste de complet détachement, l'interne s'éloigna. Le moribond avait compris. On rabattit les toiles autour de sa couchette, et, tout à coup, au balancement du brancard, il sentit qu'on le transportait dans la salle commune...

Une clarté trop crue l'offusqua. La surveillante venait de tourner le bouton des becs électriques. Mais l'éclat factice des lampes n'éclipsait point le rayonnement lunaire, qui bleuissait les lointains de la ville et du port, et qui, par les fenêtres libres, faisait irruption dans la salle. A cause de la chaleur, les portes elles-mêmes étaient ouvertes à deux battants. Des insectes bourdonnaient au plafond, autour des ampoules incandescentes...

Réveillés en sursaut, au bruit des pas et des voix, les malades rejetaient leurs couvertures, se dressaient curieusement. Quelques-uns, trompés par la vivacité de la lumière, s'imaginaient que c'était l'aube. Ce fut d'un bout à l'autre de la pièce un véritable branle-bas matinal. Un fou, un hystérique, le front bandé de linges rougeâtres, acclamait déjà le déjeuner, il glapissait :

— La soupe ! la soupe !...

Et, saisissant sur la table de nuit une petite cuiller qui trempait dans un bol de tisane, il se mis à taper en cadence contre les barreaux de son lit en chantonnant très vite :

— Voilà le fricot ! voilà le fricot !

Il se pâmait d'aise, il riait, se convulsait dans des gloussements d'une bouffonnerie macabre. La contagion gagnait les autres qui commençaient à se démener aussi. Il fallut endormir rhystérique avec du chloroforme, pour calmer r effervescence générale. Les ampoules s'éteignirent, le silence se rétablit tout à fait, et, sous r éclairage spectral de la lune, les choses environnantes parurent plus sinistres.

Sur le lit où on Tavait installé, — le deuxième de la file, — Mares, Tesprit plus lucide que jamais, les prunelles fixes, regardait anxieusement...

Emmanuel, toujours inerte, reposait à côté de lui... Il Tavait presque oublié : une terreur intense précipitait le rythme de son pouls ralenti ! Les figures de blessés qu'il avait entrevus tout à l'heure, à la lumière des ampes, ressurgissaient, pour lui, de la pénombre douteuse. C'étaient des têtes démoniaques, qui se confondaient dans sa mémoire avec celles des émeutiers, ses bourreaux : toutes les horreurs de la chair meurtrie ou décomposée !... Un scrofuleux, dont les traits s'effaçaient et sombraient sous un bouillonnement de pustules ! Un vitriolé, dont le

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visage n'était qu'une plaie rouge, qui n'avait plus d'yeux ni de narines, plus de lèvres pour cacher ses gencives et ses dents !... Maintenant, à cinq pas de lui, sur le lit d'en face, un homme gesticulait, brandissant le moignon de son bras coupé, et, dans son masque blafard, les orbites se creusaient comme deux trous de ténèbres, et il avait l'apparence d'une statue de plâtre qui, subitement, se serait mise à bouger.

Le théosophe prit peur, ses mâchoires claquaient, il se persuadait qu'il était entouré de fantômes. Et, avec son goût de mystère et ses habitudes de logicien, il raisonnait contre lui-même, il justifiait les divagations de ses sens. Depuis près de mille ans qu'on mourait à cette même place où, bientôt, il allait mourir, lui aussi, des légions de larves humaines y avaient germé, comme des vers dans une riche pourriture. Des milliers d'agonies qui guettaient la sienne, y formaient une atmosphère étouffante de désespoir et de passion furieuse !...

A cette idée, il s'affola davantage, il se retourna vers Emmanuel, comme pour chercher du secours auprès de lui :

— Frère !... Je t'en supplie, donne-moi ta main !

Le blessé restant immobile, il reprit plus haut :

— Dis, frère ?... M'entends-tu encore ?...

Au son de la voix connue, le mourant tressaillit enfin, balbutia des mots inintelligibles, puis, brusquement, il gémit :

— Marguerite ! Marguerite !... Je veux la voir 1 Appelez-la !... Tout de suite, tout de suite !...

La surveillante accourut au bruit. Elle gourmanda Mares, qui s'était levé à demi :

— On vous a recommandé de vous taire et de vous tenir tranquille, vous, le numéro deux !

Mais Emmanuel ne cessait de gémir :

— Je veux la voir ! je veux la voir !

— Qui veut-il voir ? — demanda Tinfirmière à Mares.

Celui-ci prononça péniblement :

— Sa sœur !... Il n'a plus qu'elle au monde !...

L'interne était arrivé derrière la surveillante.

Tous deux discutèrent : le règlement autorisait l'entrée des parents, même en pleine nuit, si le malade se trouvait à toute extrémité !...

— Il paraît que c'est sa sœur ! — répéta l'infirmière.

— Allons ! faites venir cette femme ! — dit l'interne, très ennuyé du dérangement.

Mares eut beaucoup de peine à donner l'adresse de la maestra. Des suffocations spasmodiques le faisaient râler par intermittence.

De nouveau, des baves sanguinolentes affluèrent à sa boucha, et il s'affaissa comme anéanti par une syncope. Emmanuel était retombé dans sa torpeur de fièvre...

Un temps assez long s'éconla... Puis, peu à peu, Mares se sentit renaître à la vie consciente

Maintenant, le vaste dortoir était paisible Par intervalles, des plaintes sourdes s'élevaient ou de petits cris inarticulés, échappés à des malades qui rêvaient. Surpris par ce calme, ébloui par les grandes surfaces blanches des murail les qui luisa ent comme du marbre, le théosophe essaya de se soulever sur ses coudes. Il regarda droit devant lui, et, durant une minute, les yeux élargis de stupeur, il se crut encore une fois le jouet d'une hallucination : un spectacle d'une magnificence chimérique s'inscrivait dans les hautes baies des fenêtres et les arcades de la loggia extérieure.

Elancée vers le ciel comme une rose d'or colossale, l'image de Notre-Dame se dressait au faîte du Campanile. Sur le fond miraculeusement pur du ciel nocturne, le phare mystique découpait sa silhouette lumineuse. La lune épanouie flottait dans l'air embrasé par tous les feux de la canicule.. De cette hauteur de l'Hôtel- Dieu, on n'apercevait pas les eaux du Port étalées au pied de la colline sainte. Seules, émergeaient les vergues des navires à l'ancre, et les petites flammes jaunes des lanternes suspendues à la pointe des mâts scintillaient comme des lueurs de cierges. Fourmillantes, innombrables, d'autres lueurs serpentaient, s'entrecroisaient sur les pentes rocheuses du sanctuaire.

Çà et là, couronnée d'une aigrette de clartés, pareille au support d'un fabuleux candélabre, surgissait une cheminée d'usine. Quelques vitres, encore éclairées, brillaient doucement... Et, sous ce réseau de lumières vacillantes, toute la colline s'étageait comme un gigantesque reposoir, où, parmi les durs métaux des vases sacrés et les buissons ardents des. cierges votifs, trônaient la Vierge d'or et l'Enfant divin, qui tendait, vers la souffrance des misérables, ses deux mains bénissantes...

L'espace était si limpide que la perspective s'abolissait et que tous les détails de la vision fantastique semblaient fixés sur le même plan. Avec les délices de cette nuit d'été, une paix auguste se répandait par les fenêtres ouvertes de la lugubre salle. Le Ciel venait visiter la terre. Du haut de son piédestal, la Vierge secourable se penchait sur les lits d'agonie. Elle était là, tout près ! Elle allait paraître, elle s'avançait, en assomption, dans les champs diaphanes de l'éther !...

Des anneaux métalliques grincèrent le long d'une tringle de fer. Mares frissonna. Il inclina son cou obliquement sur l'oreiller, pour diriger son regard vers la porte d'entrée. Le rideau de toile bise qui palpitait dans l'embrasure s'écarta, et il vit s'approcher deux ombres qui marchaient à pas muets sur les dalles miroitantes. Celle qui venait un peu en arrière était une femme en

deuil. Une mantille de tulle noir emprisonnait ses cheveux, mais quand elle passait dans le clair de lune, ses cheveux resplendissaient comme une vapeur d'or. Mares reconnut la maestra...

Elle frôla de sa robe les couvertures du lit. L'infirmière qui la précédait, toucha l'épaule d'Emmanuel, en l'avertissant :

— Voici votre sœur !

Il persistait dans son immobilité, ne répondit pas. Alors, la surveillante ayant tiré de sa poche, un flacon d'éther, le lui fit respirer un instant, et elle réitéra son appel :

— Entendez-vous ?,,. C'est votre sœur !

— Ma sœur ?...

Sa voix, lointaine et voilée, était méconnaissable. Il ébranla son buste, faiblement, érigea sa nuque, et, tout à coup, avec l'accent d'une joie délirante :

— Oh !... Madame Marguerite !... C'est vous !... Vous êtes venue !...

Il était éperdu de reconnaissance, comme si Marguerite l'eût comblé par une telle faveur. Puis, aussitôt, sur un ton de reproche, où tremblait une tendresse timide :

— Trop tard !... c'est fini !

Une douleur si profonde, si déchirante s'exhalait dans ces paroles, que Marguerite en eut le cœur brisé. Elle comprit tout ce qu'il avait souffert pour elle, combien il l'avait aimée, et que jamais personne ne l'airaerait d'une ado-

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ration pareille !... Et voici qu'il allait mourir pour Tamour d'elle, sans un mouvement d'orgueil, sans im murmure de révolte, — simplement, bonnement !... Oui! il avait fait cela, lui, Tignorant qu'on bafouait, l'homme de peine, la bête de labeur, le pauvre charbonnier !...

Elle ne put retenir les sanglots qui gonflaient sa poitrine, et, dans un débordement de passion et de reconnaissance, elle se pencha sur lui, effleura son front d'un baiser, en pressant sa main.

Le misérable étreignait la main de Marguerite et il l'appuyait extatiquement contre ses lèvres.

Sa respiration devenait plus lente, plus saccadée.

Marguerite, debout, comme enchaînée par l'étreinte glacée du moribond, pleurait en silence... Soudain, il redressa sa tête, et, les yeux noyés de larmes, il proféra dans un effort suprême :

— Mon frère !... Bethléem !... Ecrivez-lui ! Puis il s'affaissa pour ne plus se relever. Ses

doigts rigides lâchèrent les doigts de Marguerite.

— C'est la fin ! — dit la surveillante, — voilà ses yeux qui se renversent !... Il faut vous en aller, madame !...

— Non ! je resterai jusqu'au bout ! Je ne l'abandonnerai pas !... Je veux prier pour lui !

Et la maestra ébaucha un signe de croix. Mares, de son lit, écoutait le dialogue funèbre :

— Ne priez pas! — dit-i', d'une voix basse.

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défaillante, — il n'en a pas besoin : il est meilleur que nous !... Je vous l'assure, il verra Dieu !

Mais la surveillante s'impatientait :

— Retirez-vous, madame !... Vous les fatiguez tous les deux !... D'ailleurs le règlement interdit...

Elle la chassait presque. La jeune femme, comme frappée d'un coup plus rude que les autres, s'écroula sur le tapis. Agenouillée, elle baisa la main pendante d'Emmanuel, puis, brusquement, ayant pris sa résolution, elle s'en alla, secouée d'un sanglot inextinguible.

Inquiets de cette agitation insolite, les malades s'interrogeaient d'un lit à l'autre. Le vitriolé s'était mis sur son séant, et, troublé par les pleurs de Marguerite, — les trous vides de ses yeux béants dans le noir, — il se demandait quelle torture pire que les siennes faisait crier une âme, et il cherchait à voir cette grande souffrance qui traversait la maison de la mort...

Il était trois heures du matin. Emmanuel entrait en agonie. Mares succombait à une prostration qui engourdissait progressivement son cerveau.

Déjà, l'aurore s'annonçait. La lune était descendue derrière l'horizon. Dans le cintre des fenêtres et des hautes arcades de la loggia, la colline de Notre-Dame de la Garde se découpait en une masse noirâtre sur le fond gris du ciel. A peine si l'on distinguait, au sommet du Cam-

panile, Téclair vermeil de la statue d*or. Des brumes chaudes montaient au-dessus des eaux stagnantes du Port. Suivant les lignes parallèles des rues et des boulevards, les files des réverbères commençaient à pâlir... En bas, le long des quais, sur les pavés sonores, roulaient les chariots écrasants. Des claquements de fouets crépitaient en salves prolongées. Après la trêve si courte de la nuit, la vie douloureuse et superbe renaissait.

Un courant d'air salin pénétra dans la salle des blessés, dissipant les miasmes, les puanteurs de phénol et d'iodoforme. Ranimé par la fraîcheur matinale. Mares sursauta, ouvrit les yeux. Il poussa un long soupir, puis un cri strident :

— Délivrance !... Dieu vivant !...

Sa bouche ne se referma point. La blancheur mate de sa peau se confondit avec celle des draps, ses narines se pincèrent. Une hémorragie intérieure pompait tout le sang de ses veines... Quand rinterne Tausculta, son cœur avait cessé de battre.

Une heure plus tard, au lever du soleil, Emmanuel expirait.

IL faisait grand jour. Le premier angélus allait sonner au Campanile de la Major.

Enveloppée dans sa mantille de tulle noire, Marguerite stationnait devant la grille de la cathédrale, attendant que le sacristain ouvrît les portes. Elle était si lasse qu'elle finit par s'asseoir sur le parapet de la terrasse qui domine le Port. Cependant, elle n'avait pas envie de dormir. Les nerfs surexcités, encore toute frémissante de la scène tragique à laquelle elle venait d'assister, elle éprouvait, malgré sa fatigue, un continuel besoin d'agitation.

D'abord, au sortir de l'Hôtel-Dieu, elle avait couru à la maison, sans bien savoir ce qu'elle faisait, et, là, elle retrouva Cosmo qui dormait toujours d'un sommeil accablé. Echappé aux émeutiers, grâce au dévouement d'Emmanuel, recueilli sur une chaloupe du navire allemand, le mineur avait pu rejoindre son logis sans être

inquiété. Mais, sous le coup des angoisses de cette nuit, il était tombé, à peine couché, dans une prostration telle qu'il n'entendit même pas sortir Marguerite.

A la vue de cet homme qui avait causé la mort de son ami, qui même, une autre fois, avait tenté de le tuer, une révolte la souleva. Elle voyait presque en lui un meurtrier, elle le regardait avec dégoût, l'esprit obsédé par les pires tentations : s'enfuir tout de suite, quitter cette brute qui l'avait si cruellement abandonnée autrefois !... Alors, éperdue, doutant d'elle-même, la pensée encore pleine des paroles si douces et si poignantes du moribond, elle s'était évadée de sa chambre, cherchant un secours surnaturel. Instinctivement, elle avait pris le chemin de la cathédrale. Et voici qu'elle était là, sur cette terrasse, les joues brûlantes de fièvre dans la fraîcheur du matin, attendant que l'asile sacré s'ouvrît à sa détresse.

L'adieu suprême d'Emmanuel résonnait toujours à ses oreilles. C'était en elle un déchirement si profond qu'elle se retenait pour ne pas crier. Elle n'aurait jamais cru qu'elle l'aimait autant ! Et en même temps, elle s'accusait ellemême, car — la chose était trop sûre — c'était elle qui l'avait poussé à la mort! Elle avait fait pis peut-être ! Elle l'avait désespéré, elle avait été injuste et dure pour lui!... Fléchissant sous le remords, elle maudissait ses scrupules, sa

réserve coupable, et, avec une ferveur insensée, elle s'épuisait à évoquer la chère image du mort, comme si, à force d'amour, elle pouvait lui rendre un peu de cette vie qu'elle lui avait ôtce !... Puis, tout se troublait dans son cerveau. A ces sursauts d'exaltation, à ces paroxysmes douloureux, succédaient des minutes de stupeur et d'inconscience totale. Hébétée, les yeux hagards, elle suivait machinalement les ondulations des vagues dans les . lointains du golfe, ou les évolutions des cordiers catalans qui, déjà, sur le terre-plein d'en bas, installaient leurs chevalets et leurs dévidoirs.

Enfin, les portes des grilles tournèrent sur leurs gonds. Elle se précipita vers le parvis. Mais, aussitôt, elle modéra son élan, surveilla ses gestes, craignant d'exciter des soupçons, de scandaliser les rares passants par l'étalage de sa douleur. Timidement, comme une voleuse, elle se glissa dans l'ombre du porche, s'arrêta près du bénitier ; et, quand elle se fut convaincue que la cathédrale était encore vide, tout à coup, elle marcha par grandes enjambées vers une place qu'elle connaissait bien, la place où elle était venue si souvent, à ses heures de défaillance, chercher le réconfort et l'apaisement.

C'était au croisement du transept, sous la dernière arcade de la grande nef. Il y avait là une croix, abritée sous un tendelet de soie violette, comme dans les églises d'Italie. Un Crucifié de

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grandeur naturelle, la chair livide et saignante, y pendait de tout le poids de ses membres roidis.

Marguerite s'abattit sur ses genoux, se prosterna le front contre terre devant la Victime. Puis, avec Temportement de Tadoration, elle appuya ses lèvres sur le sabot d'argent qui recouvrait ]e pied transpercé, et, au contact du métal frigide, elle frissonna, comme tout à Theure, lorsqu'elle avait baisé la main glacée du mourant. Instantanément, des larmes de passion jaillirent de ses paupières. Reprise d'un sanglot inextinguible, elle se mit à pleurer. Elle pleura à plein cœur, elle s'enivra de pleurer. Incapable de prier, de trouver des paroles, elle offrait ses larmes comme unique prière, comme témoignage de repentir et d'expiation.

Par moment, elle sanglotait plus fort. Sa plainte inarticulée éveillait des échos dans le grand vaisseau désert de la basilique. Soudain elle tressaillit, en s'entendant elle-même. Elle eut honte de s'abandonner ainsi !... Comment oserait-elle, dans cet état, se présenter à la confession ? Le Juge infaillible, qui scrute les consciences, allait la repousser avec son secret abominable !... A cette pensée, elle s'humilia démesurément, elle s'abîma dans la contrition. Ses yeux se séchèrent, le halètement de sa poitrine se calma. Ses prunelles fixes s'attachaient ardemment au Crucifié. Dans ce cadavre inerte.

elle cherchait le bon Christ qui pardonne, le fidèle compagnon de toutes les souffrances. Ses lèvres ne remuaient point, elle était incapable encore de proférer une parole. Mais tout son être s'élevait vers Lui, et, tandis que, d'un regard plein d'horreur et de componction, elle parcourait les stigmates du Corps martyrisé, un dialogue muet s'échangeait de son cœur au Sien. La tête meurtrie d'épines lui disait :

— Pauvre femme, tu vois les plaies de ma Chair, et tu t'épouvantes ! Que serait-ce si tu voyais celles de mon Cœur ?... Ah ! tu ne peux pas savoir î...

La misérable s'humiliait davantage :

~ Seigneur, je suis faible ! Ce n'est pas ma faute, si ma douleur est plus forte que toute ma volonté !

Mais la Bouche qui console reprenait doucement :

— Tu te crois donc bien malheureuse ? Prends garde ! C'est un piège de ton orgueil, de penser que nulle souffrance n'égale la tienne ! Il faut tout accepter ! Ce ne sera pas si difficile, va ? Les douleurs des hommes sont peu de chose. Cela s'use si vite !... Sois raisonnable! Résigne-toi î Accepte les pires choses : la solitude de ton cœur, le travail sans joie, l'ingratitude de ton mari, de tes enfants ! Il faut que tu peines pour eux i ... Allons ! lève- toi ! je te donnerai la force !...

Marguerite ne voyait plus la tête meurtrie

d'épines. Recueillie en elle-même, elle écoutait la voix intérieure. Mais elle sentait bien que c'était un autre qui parlait. Son cœur protestait toujours et souffrait mille morts... Ah ! il serait long à guérir !...

Cependant, des clochettes tintaient, annonçant les messes de l'aube. Elle se retourna. D'autres misérables étaient là, derrière elle, agenouillées sur les dalles, attendant qu'elle leur laissât la place. C'étaient des femmes d'ouvriers et de marins, des vieilles toutes ridées, des jeunes filles qui étaient entrées, leur panier à la main, en se rendant à l'usine ! Comme elle, ces pauvres créatures venaient faire provision de courage pour la journée, ou, tout simplement, goûter pendant quelques minutes la paix de ce refuge splendide, avant de se replonger dans les laideurs coutumières, les promiscuités du logis et de l'atelier !

Marguerite sentit qu'elle était indiscrète, qu'il était temps de s'en aller. Une dernière fois, elle baisa le sabot d'argent qui recouvrait le pied transpercé du Christ, et elle se releva plus vaillante.

Mais comme elle traversait la nef, le rappel d'un petit détail bien humble l'immobilisa brusquement. Elle songea aux cent francs d'Emmanuel. Elle les avait dans sa poche, les ayant emportés à l'hôpital pour les lui rendre... Si elle employait cet argent à faire dire des messes

pour lui ?... Sans doute, le frère du mort, le religieux qui était en Palestine, ne la blâmerait pas d'avoir détourné la somme pour ce pieux usage ! Et, au même moment, elle se récita um phrase de la lettre que le frère de son ami avait écrite autrefois de Bethléem, un lendemain de Noël. Cette phrase, elle ne l'avait pas oubliée, elle ne l'oublierait jamais ! Elle était gravée au plus profond de sa mémoire ! Elle disait, cette phrase : « Pendant tout l'ofïice de minuit, je n'ai pas cessé de penser à toi et à ton salut, mon cher Emmanuel, et, tandis que nos élèves chantaient le Gloria in excelsis, j'ai demandé à Notre- Seigneur qu'il t'accorde le courage de supporter sans révolte ta dure vie de labeur... »

Elle aussi, autant que le religieux, autant que l'Eglise maternelle, elle connaissait le prix d'une âme !... Oui î elle allait faire dire des messes pour le charbonnier ! Ici, comme à Bethléem, dans cette basilique immense, dans ce palais sacré tout éclatant de marbres précieux, on prierait fraternellement pour ce pauvre ! Quelqu'un prononcerait encore son nom, il ne mourrait pas tout entier sur la terre ! Marguerite ne balança plus. Elle accosta un prêtre qui passait, lui remit l'argent, précisa ses instructions, et, à discuter ces choses pratiques, un peu de sérénité rentra en elle. Quand elle sortit du sanctuaire, elle était presque apaisée.

Au dehors, l'éclat de la lumière, la gaîté mati-

nale la choquèrent comme une insulte. De nouveau, elle retomba dans ses tristesses. Sur la place de Lenche, où se tient un marché populaire, il y avait déjà toute une foule tumultueuse, — la foule bigarrée de l'invasion italienne. Des cris, des injures, s'entre-heurtaient dans l'air. Marguerite, froissée dans toutes ses pudeurs, se répéta son ferme propos. Puis, par les ruelles boueuses aux maisons sordides et louches, elle redescendit, le cœur brisé, mais sans murmure, — vers tous ses devoirs.

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